Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 8 Déc 2019 - 14:14

139 résultats trouvés pour creationartistique

Emmanuel Carrère

Un roman russe

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C'est donc une relecture. Et bien , je comprends bien pourquoi je n'avais pas aimé. Je continue à ne pas pouvoir dire que j'ai aimé. Mais.  Mais ce livre est complexe, ambigu et tragique, comme son auteur.

Il s'agit d'un  fatras absolu qui pourrait avoir pour sous-titre Quelques mois de la vie d'Emmanuel Carrère.

Au premier chapitre, il part en reportage sur les traces d'un soldat Hongrois qui a été hospitalisé pendant 50 ans dans un hôpital psychiatrique russe, finalement identifié et ramené à sa famille,  ne parlant plus que par bribes , ne se souvenant de rien. Super sujet, traité de façon frustrante sur un chapitre.

A l'occasion du reportage à Kotelnitch, où est  l’hôpital psychiatrique, Emmanuel Carrère y est séduit par ce village post-soviétique  agonisant, où il parait impossible de vivre mais où des gens survivent quand même. Il tisse des liens et il finira par y revenir fasciné un mois durant, pour s’imprégner de cette vie si étrange pour nous, une non-aventure typiquement carrérienne qui a son charme décadent, et finit  tragiquement.

Pendant la même période il cherche à faire aboutir le projet d’écrire sur son grand-père géorgien immigré  au moment de l'annexion de la Géorgie par l'Union Soviétique, personnalité aussi tourmentée que son petit-fils, malmené par la vie jusqu'à son arrestation et sa disparition mystérieuse en 44, sans doute liée à ses activités d’interprète pour les Allemands. Il pense que creuser l'abcès de ce mystère pourra l'aider à mieux assumer son propre malêtre.

Voilà. Tout ça, quoique un peu disparate, et pas complètement abouti,  c'est épatant. Du Carrère comme on l'aime.

Seulement manifestement cela ne suffisait pas, ou peut-être n'était que le prétexte pour que Carrère,  adolescent amoureux de nous parler de Sophie, la belle Sophie, la Sophie amoureuse,  Sophie qui fait si bien l'amour en présence ou au téléphone , Sophie, l'amour de sa vie. Cependant comme Carrère est, cela ne change pas, totalement immature, égocentrique, égoïstement torturé, supérieur, maladroit, possessif, infantile, cela finit mal et on a droit à tous les détails de cette rupture en plusieurs actes. Au centre de celle-ci, une nouvelle érotique dont Carrère semble très fier, mais que j'ai trouvée d’une longueur.... Et puis des dialogues répétés du genre Tu es l'amour de ma vie mais je ne peux pas te supporter. Tu es la femme que j'aime mais je suis un si sale type. Tu es l'amour de ma vie mais séparons nous, je souffre trop...

Dreep est plutôt indulgent quand il qualifie ça de
@Dreep a écrit: une histoire de cul et de cocu avec sa copine du moment qu'il a étalé dans Le Monde, je crois.

C'est une pleurnicherie infantile, un règlement de compte lamentable, une bombe à retardement dans la vie de la pauvre Sophie.


Manifestement Carrère se complaît dans sa démonstration qu'il est un sale type ( tout en n'omettant pas de nous dire qu'il peut bander sans interruption toute la nuit), un peu comme si le fait de taper sur lui-même l'autorisait à dire tout et n'importe quoi sur les autres. Quelle "sincérité" mal placée! Surtout que c'est carrément rasoir et complaisant, désobligeant, obscène (pas tant les histoires de cul que l'étalage privé et le règlement de compte).

Tout cela pose la question de la liberté de l'artiste. Comme l'a dit Dreep, Sophie existe. Elle avait un autre homme en "roue de secours" et ce pauvre type en prend aussi plein la figure. Et puis la mère de Carrère (personnage publique, Hélène Carrère d'Encausse) lui demande de ne pas dévoiler l'histoire du grand-père et il s'en fout. Il n'en fait pas un portrait très glorieux, de sa mère, mais quand même elle n'est pas un monstre non plus.

Donc, un seul conseil, si vous êtes amené à fréquenter Carrère, prudence, même "si vous n'avez rien  à cacher " selon la formule consacrée.

Donc finalement,  quand
@Dreep a écrit:  Je lui en veux encore.

Je comprends, Dreep, je comprends vraiment. Mais vois-tu les dernières pages (le suicide du cousin, la malédiction familiale, la lettre-confession à sa mère) sont bouleversantes, plus bouleversantes que beaucoup de choses que j'ai  lues, et alors malgré la détestation que j'ai traînée au fil des pages, je lui pardonne. La pourriture, la mesquinerie, je les regrette, c'est cher payé. Mais quoique ici profondément maladroit,  c'est véritablement un écrivain, et il me touche.

@Quasimodo a écrit: quant à Carrère, mais tous ses livres ne sont pas égaux semble-t-il ?

Et bien oui, tout à fait, tu l'auras compris  Cool ...


mots-clés : #amour #creationartistique #relationenfantparent #sexualité #violence
par topocl
le Ven 23 Fév 2018 - 19:36
 
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Sujet: Emmanuel Carrère
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Juan Gabriel Vásquez

Le corps des ruines

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Il va être difficile de rendre compte de ce roman tant il est tentaculaire, intelligent, maîtrisé, tant le roman et le non-roman y sont étroitement intriqués au bénéfice de l'esprit et d'une certaine générosité.

Juan Gabriel Vasquez s'y montre  écrivain à l’œuvre, s’appropriant peu à peu un sujet qui l'a initialement rebuté, à l'écoute des signes qu'au fil des années celui-ci peut lui envoyer, l'amenant à accepter de douter, de se remettre en question pour finalement se l'approprier au prix d'un itinéraire affectivo-intellectuel traversant le temps et les continents.

Ce sujet lui est apporté/imposé par une espèce de complotiste exalté, monomaniaque et  agaçant, Carlos Carballo, fasciné par deux assassinats politiques qui ont été  des tournants majeurs dans l'histoire de la Colombie:  celui de Rafael Uribe Uribe en 1914, et celui de Jorge Eliécer Gaitán en 1948, deux figures de l'opposition libérale. Pour ces deux assassinats,  les exécutants ont été châtiés, et Carballo soutient que la justice s'est refusée à remonter le fil des vrais commanditaires. La juxtaposition de ces deux affaires est l'occasion  d'interroger la société colombienne, pervertie d'avoir toujours frayé avec la violence,  de réfléchir au lien que celle-ci entretient avec le mensonge et la dissimulation, et de montrer comment la quête de la vérité, si elle est vouée à l'échec, permet cependant d'interroger sa propre intimité, mais aussi tout le corps social  notamment dans sa  dimension  politico-judiciaire.

On est  dans une démarche assez curieuse (et plusieurs fois revendiquée) qui mêle sciemment l'autofiction et  l'histoire d'un pays, mais aussi l'Histoire et la fiction  pour produire une œuvre protéiforme, mi-polar politique, mi-réflexion et quête de sens. Dans cette démarche qui n'est pas sans rappeler Cercas, mais portée ici par une écriture fluide et pleine de vivacité, parfois à la limite de la faconde, Juan Gabriel Vasquez communique, par un montage époustouflant,  sa passion, ses émotions  et son érudition. il tire un fil qui en révèle un autre, suggère sans imposer, les longueurs sont très rares (et sans doute indispensables), c'est de la belle ouvrage.




mots-clés : #autofiction #complotisme #creationartistique #historique #justice #politique #violence
par topocl
le Mar 20 Fév 2018 - 16:20
 
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Sujet: Juan Gabriel Vásquez
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Stefan Zweig

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Trois Maîtres : Balzac, Dickens, Dostoievski

Originale: Drei Meister. Balzac, Dickens, Dostojewski (Allemand, paru en complet en 1920)
séparé le Balzac 1908, le Dickens 1910 et le Dostoievski en travail sur plusieurs années (sept?!) jusqu’à une première parution en 1919

En ces trois romanciers du XIXème siècle Zweig voyait un peu des génies encyclopédiques, le summum des possibilités, en ce qui concerne le premier pour aller le plus loin dans une analyse d’une société, le deuxième dans les rapports familiaux, et le troisième, visiblement choyé par Zweig, comme celui qui a le plus exploré le lien entre l’individu et les questions existentiels.

Les deux premiers „maîtres“ trouvent des essais plus courts que je n’ai pas lu pour l’instant, étant concentré sur Dostoïevski.

Il ne s’agit PAS de biographies qui ne nécessitent pas un certain savoir de l’œuvre littéraire de ces auteurs. Au contraire: même s’il présente certaines lignes fondamentales de la vie de Dosto, les références fusent, et on comprend aisément que Zweig a du travailler l’œuvre de Dostoïevski du début jusqu’à la fin, inclus le Journal de l’écrivain, et des œuvres secondaires. Sa capacité d’en former une vision de l’œuvre, d’analyser des lignes essentielles m’a vraiment époustouflé, et j’aimerais conseiller ces essais d’un total d’environ 120 pages pour tous les amateurs de l’auteur russe. Sensiblement il y a de l’admiration chez Zweig pour l’auteur russe. Il arrive si bien de montrer celui-ci dans ces tiraillement entre les différents pôles des questionnements existentiels: oui, il parle volontiers d’un certain dualisme. Vouloir réduire ce Russe à un pôle, à un coté de la balance, cela serait déjà enlever quelque chose de la complexité de ce personnage et de son œuvre, entre réalisme et rêve, entre doute et foi, extase et souffrance etc.

On retrouve – en ce qui concerne les amateurs de Zweig lui-même, son langage magnifique et riche, des fois légèrement pathétique (?). C’est bien de se rappeler que ce grand romancier a alors travaillé sur beaucoup de biographies sur les „génies“ de l’humanité.

Entreprise réussie!

mots-clés : #biographie #creationartistique #essai
par tom léo
le Lun 12 Fév 2018 - 16:59
 
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Sujet: Stefan Zweig
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Pierre Michon

Les Onzes

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Quelle puissance narrative dans ce roman ! Michon nous narre l'exécution d'un tableau fictif par Corentin peintre assujetti aux oeuvres habituellement de David.
Les onzes, ce sont les onze membres du comité de salut public, le deuxième, non celui de Danton mais celui dirigé par Collot et Robespierre.
Le peintre a pour ordre de les représenter impérieux et grandioses.
Michon nous narre d'abord le vécu du peintre puis sa place lors de la commande. En mélangeant éléments historiques et éléments fictifs nous sommes transportés dans le récit qu'on prendrait pour vrai.
Le style de Michon est parfait, un vocabulaire richissime (malgré la répétition de certains qualificatifs) et la prose délicate avec néanmoins une causticité certaine. Il y a du caractère dans la douceur apparente du style. un caractère parfois énervant tant on peut déceler du conservatisme dans certains propos et un certain mépris. Michon est un auteur que je devrais détester mais c'est un génie au sens où son talent lui permet d'être aimé de tous. Et j'admire profondément cet auteur pour sa capacité à magnifier la langue française. L'histoire me laisse toujours un peu de côté mais lorsqu'on touche le firmament de notre langue maternelle, le reste est accessoire.

*****
mots-clés : #creationartistique #historique #revolution
par Hanta
le Jeu 25 Jan 2018 - 9:02
 
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Sujet: Pierre Michon
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Charles-Albert Cingria

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Bois sec Bois vert

C’est  une première intrusion dans l’univers de cet auteur. J’ai donc été surprise par l’écriture dans sa forme, la composition et l' enchaînement des phrases, mais une fois apprivoisée j’ai pu en goûter la richesse.

Plusieurs récits, nouvelles et études dans ce livre qui aborde des sujets  divers, du banal buvard au palais.

L’auteur  s’intéresse  où porte sa vue dans ses flâneries, à pieds ou en vélo, dans un simple village ou dans une grande ville comme Rome ce qui nous vaut de belles  descriptions , les leçons de l’Histoire, des réflexions sur les arts.

Si l’ensemble est d’une belle facture, j’ai tout particulièrement aimé « Lou sordel » ( troubadour lombard du XIIIe siècle d'expression occitane).

Le suivre c’est visiter l’Histoire et surtout lire des poèmes écrits en « provençal » (Le mot provençal sert aussi, particulièrement jusqu’au milieu du XXe siècle12, à désigner l’ensemble de la langue d’oc), si l’auteur en pose la traduction française j’ai apprécié qu’il s’oblige à montrer la langue originelle, seule langue dont disposait à l’époque les troubadours.

Bois sec bois vert
: un retour au domicile après longue absence (guerre) se rapproprier les lieux, le temps et la vie. Que s’est-il passé en son absence ? le progrès ! Là il y a matière à critiquer les pays civilisés « soi-disant » actuels où  l’on ne construit plus de cheminée ; « mais c’est le progrès à rebours » !  Mais lui veut son feu !

« Celles (les fascines) que j’ai discernées chez l’Auvergnat de ma rue flambent trop vite. Aussi faut-il les tempérer avec du bois vert, dont je ne manque pas, m’étant, comme tant d’autres laissé duper pour une quantité assez grande. Celui-là craque, crache, pète, lance de longs furieux fils de vapeur, et c’est bien amusant, des matinées entières à contempler cette lutte du mouillé et du sec où le sec q quelquefois la victoire. »

Alors,

« si l’on ne trouve pas surnaturel l’ordinaire, à quoi bon poursuivre ? »

Le camp de César : des voleurs sympathiques « Je reconnais un des voleurs. La pensée me vient de le féliciter, surtout de le réconforter (j’ai bien compris pourquoi il a plié bagage si vite). Une industrie pareille et tant de grâce, tant de fulminante souplesse et aussi tant d’éloquence mériteraient mieux que l’obligation de s’enfuir aux moindres indices signes avant-coureurs de la force publique. »

Mais ce qui m’a le plus impressionnée c’est « le comte des formes » (le magistrat des eaux le plus puissant à Constantinople)

« Les « eaux » qui furent ici le début de tout comme elles l’avaient été de la terre, furent au nombre de huit. »

A travers l’Histoire l’auteur nous conte les tribulations de l’obélisque de Théodose, puis de celles du Latran qui se dresse à Rome. Sa curiosité le pousse à regarder de l’extérieur aux nombreuses fenêtres. Mais surtout il montre le caractère Romain des choses, de l’architecture, voire des roseaux. Tout dans Rome est continuité. Tout tient de la race Romaine (à prendre comme un pédigree)

« L’emploi de Rome par Rome –c’est simpliste à dire – s’acquiert par le séjour, difficilement par des considérations et des livres. »

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L’auteur est curieux de tout ce qu’est la vie ;  il laisse voir ses ressentis, explique souvent ses choix et  attitudes ; ses mots exhalent de la poésie.

Il  reproche parfois aux passants de ne pas « voir » ce qui s’offre à leur vue.

Si l’écriture est châtiée l’auteur ne s’en raconte pas, il est dans le vif, le vrai, le surprenant.

Ce fut une lecture qui m’a demandé de l’attention, mais elle le méritait. Malgré  (ou à cause de) mon très modeste commentaire  je vous engage à le lire.

Merci à Jack de me l’avoir proposée dans la chaine de l’hiver.

Extraits :

Eau de vie : On leur pèsera, comme à nous, cette eau ainsi nommée parce que réellement y assiste et participe le principe de la vie, mais non plus, comme à nous, on ne leur permettra pas d’entrer. Les verres seulement, contestablement propres, pourtant de cristal, seront posés sur la fenêtre, et l’argent recueilli disparaîtra de même… »

« Enfin il y a les évènements. Les moindres, en apparence, étant les plus significatifs. Il n’y a qu’à se promener, C’est ça qu’on trouve. Jamais soixante larynx dans une vitrine qui voudraient démontrer que l’espèce ne serait que le résultat par imperceptible d’une lente poussée aveugle. »

« L’archéologie aussi est historique au sens du recommencement humain « Les très grandes civilisations ont toujours eu pour le moins cinq ou six renaissances de différents styles, et leur mélange. C’est excitant ce mélange.


mots-clés : #creationartistique #historique #nature #nouvelle
par Bédoulène
le Sam 6 Jan 2018 - 15:56
 
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Sujet: Charles-Albert Cingria
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Ramuz Charles-Ferdinand

Merci beaucoup pour ce splendide commentaire-hommage Églantine  Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 3245407319  !






Aimé Pache
Peintre Vaudois
Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Aimy_p10
Roman, 270 pages environ, écrit, selon les sources, sur une douzaine d'années ou bien entre 1905 et 1910, publié en 1910.



Livre sans doute touchant à l'intime pour son auteur, des questionnements, une démarche parfois sans doute pas très éloignés de l'autobiographie.
Le propos est la genèse d'un peintre.

Le talent d'Aimé Pache est décelé par un professeur cabossé de la vie, marginal, moqué, miséreux, raté comme il est dit dans le roman, Vernet, celui par qui notre héros arrive à la peinture, ce Vernet prend l'initiative d'en parler aux parents et de donner des leçons de dessin et de peinture à Aimé.

L'autre fréquentation de type marginal d'Aimé est le savoureux personnage de Rose la Folle (on peut adjoindre aussi, mais il se cantonne à l'arrière-plan le plus éloigné, Pointet le taupier), profil(s) socialement situé(s) à l'extrême marge, qui rend(ent) compte de l'auto-ostracisme volontaire de l'enfance et de l'adolescence d'Aimé, âges longuement décrits, sur fonds de père inaccessible (in-tuable diraient les freudiens), de mère aimante et si proche (on est dans un fusionnel "à la Marcel Proust"), et de fratrie distante.

L'envol du jeune artiste hors de la campagne-nid natal, la phase parisienne d'apprentissage-accomplissement, enfin le retour douloureux au pays forment la trame du roman.

A l'intime de l'art de Ramuz disais-je, on trouve ce grand questionnement entre l'enchevêtrement de l'inné et l'acquis, du culturel et du naturel, de l'action de la contemplation, avec cette conception que le terroir façonne l'être, le marque au sens marqueur.
Chapitre VIII a écrit: Je me représente tout ce que je dois au pays, et, de cette dette, il faudra m'acquitter aussi.

(NB: je relisais cet automne Vie de Samuel Belet, publié peu de temps après Aimé Pache Peintre Vaudois et des thématiques similaires s'y retrouvent.)

La part d'autobiographie tient au fait que le héros est un créateur, un artiste, dans un lieu, un temps et un milieu social où cela ne se fait guère.

L'exercice -tenant de l'improbable funambulisme- de quête intérieure (recherchée ardemment, but positif) sans repli sur soi (sa face sombre, négative) ainsi que les affres de la création lorsque l'artiste lui-même est son seul et exigeant censeur donnent de la profondeur aux pages.
Pache est-il davantage appelé à être peintre qu'il ne choisit de l'être ?

Notre héros est né en 1874, il est donc à Paris aux alentours de -mettons- 1894 et jusqu'à environ 1904, et tout le bouillonnement intense du milieu de la peinture de ce Paris-là n'est ni narré, ni suggéré.

Chapitre VIII a écrit: Dans le repos, Chardin, et le sens du repos et l'intimité; dans le geste et l'allure, et la signification du geste, Delacroix; incomplètement, je vais à Corot, et pas tout à fait à Millet, pourquoi ?


Chapitre IX a écrit: Il passait son dimanche au Louvre. Il y retournait à Chardin et au grand Gille de Watteau, tout blanc, debout, de face, avec les mains qui pendent; Rubens le retenait peu, mais le Mantegna du Parnasse l'habituait à la discipline des formes; et la Pietà d'Avignon au pathétique contenu.


On pressent du conventionnel dans l'art de Pache, un aspect je passe à côté du meilleur de ce que l'avant-garde avait à proposer à un peintre à Paris, pour extirper ce que l'artiste a au fond de lui, sans influence extérieure de l'époque ni positionnement: effort, apprentissage, sérieux et discipline, mais pas d'effet de mode, pas de courant ni d'école auquel se rattacher, pas d'émulation avec d'autres peintres.

Pourtant, il semble bien que ça ne soit pas tout à fait le cas, Pache "digère" dans son coin les nouveaux apports et les inclut dans sa peinture.
Sans que cela ne constitue un faisceau d'éléments probants, ce que disent ses modèles des toiles nous donne en effet une piste de réflexion pour le type de peinture de Pache:
Chapitre V a écrit: - Est-il possible que je sois si vilaine ?
Car elle pensait que sur les portraits il faut qu'on soit plus beau que dans la vie, pour donner confiance aux gens.


Chapitre XIX a écrit: - Si tu faisais mon portrait. Mais, tu sais, pas avec ces vilaines lignes et ces grimaces dans la figure, comme tu m'en a mis l'autre fois,  je n'osais pas te le dire, mais à présent j'ose. Dis, veux-u ?


Chapite XXV a écrit: - Charrette ! dit enfin Ravessoud. C'est-y Adrien, ça ? et c'est-y sa bête ? Et puis, c'est vif dans la couleur... Seulement on n'y connaît rien.


Difficile de ne pas y voir une similarité avec l'art de Ramuz, le paradoxe d'un dépouillement scintillant, d'une simplicité chatoyante, qui se coupleraient avec une exploration intérieure, sur les fondements matriciels du biotope, littéralement essentiel:
L'auteur a appui sur des générations couplées à un terreau très précis pour racines, mais, loin que cela ne l'enferme, c'est -via son art- on ne peut plus propice à l'ouverture aux autres.
Au reste, au cas où nous n'aurions pas voulu voir Ramuz en Pache, l'auteur nous le dit on ne peut plus clairement:
Chapitre IX a écrit: Parler, comme ils ont fait, la véritable langue, mais, eux, c'était sans le savoir. Peindre comme ils ont peint sur les portes des granges, comme ils ont peint sur les vieux coffres, et ils ont aimé les petits bouquets !

Parler (...) la véritable langue (est le propre de l'art de Ramuz) peindre comme ils ont peint (le propre de l'art de Pache).

Ramuz prolonge (sciemment, je pense) ce je passe à côté en nous posant un Paris tel qu'on n'a pas trop tendance à le figurer à cette époque, plutôt villageois, intime pour un presque huis-clos avec les rares personnages qui peuplent le quotidien de Pache, un Paris où l'on ne sort de son quartier que pour aller à la campagne.

Un mot, sans raconter l'histoire, de l'amour d'Aimé et d'Émilienne, pour souligner que ce n'est pas qu'une histoire entre le peintre et son modèle, encore moins une passade de jeunes gens.  
Là aussi Aimé sort grandi en intériorité, disons qu'il a cheminé. Le voilà mûr pour une décision douloureuse, déflagrante autant qu'évidente, entachée d'un poids de culpabilité et d'impossibilités, autant d'impasses sur la quête d'une harmonie qu'il attend et dont on pressent qu'elle s'éloigne sans cesse.

Le final - je me défends bien sûr de le dévoiler - est une apothéose inattendue, et douce au lecteur (comme notre auteur sait être si doux au lecteur), je ne soupçonnais vraiment pas, à peine à quelques chapitres de la fin, que Ramuz tirerait le livre vers une conclusion de ce type.

mots-clés : #creationartistique
par Aventin
le Lun 1 Jan 2018 - 19:06
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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André Gide

Paludes :

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Commentaire qui s'inscrit dans le cadre d'une relecture. Toujours jubilatoire ce roman de jeunesse de Gide qui se veut à la fois critique du roman naturaliste ou réaliste et à la fois un questionnement philosophique sur la place de l'auteur puis de l'homme.

Paludes c'est le nom d'un écrit du personnage principal, c'est le questionnement situationnel de chaque action, situation et responsabilité. Agir est ce de la responsabilité de la personne ? Ecrire qu'on va agir est ce s'engager ? Agissons nous lorsque l'on ne fait qu'exister ? Exister est ce une suite d'actions ?

Magnifiquement écrit avec un style maîtrisé au point de donner des complexes à l'écrivain amateur que nous sommes (il avait 24 ans) Paludes trouve son héritage philosophique chez Kierkegaard, Descartes et Spinoza.

Souvent moqué, critiqué pour son immaturité ce fut surtout un grand coup de pied dans le monde littéraire et dans le monde philosophique. Une oeuvre importante.

mots-clés : #creationartistique #journal
par Hanta
le Dim 17 Déc 2017 - 20:06
 
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Sujet: André Gide
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Victor Paskov

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Ballade pour Georg Henig

Ou comment la musique et l'amour de son art permet de transfigurer le présent.

Victor s'est fait un ami en ce maître luthier que ses propres élèves renient. Tous les jours, il lui porte le repas et reste avec lui pour visiter l'imaginaire et l'écouter parler de son pays, de sa femme aimée Bojenka, de son frère Anton décédé qu'il voit chevauchant un magnifique cheval fougueux, de son père Yossif qui lui a transmis son art. Et voilà ce petit garçon enrichi de la présence de ce vieil homme qu'il préfère à celle de ses camarades de classe.

J’avais enfin découvert un grand-père à mon goût : extrêmement pauvre, infiniment bon, il semblait sorti tout droit d’un conte de fées, détenait des secrets, venait d’un pays lointain et inconnu, parlait une langue magique, exerçait un étrange métier et vivait dans la misère  comme un saint


Les pensées et les souvenirs tournoyaient autour de sa tête blanche, comme des papillons autour d’une lampe qui éclaire pour elle-même, sans se préoccuper de ce qui se passe autour d’elle.


Tout autant que la fabrication d'un violon exceptionnel, le livre raconte également la lutte permanente de ces bulgares pour fuir la pauvreté matérielle qui les oppresse. Maître Georgui n'a rien pour vivre, son logis est pitoyable, il ne mange pas à sa fin et sa vie s'achèvera dans la noirceur d'un hospice mais il transmet à Victor la richesse d'aimer un art qui emporte vers la rêverie : les passages sur le bois du violon qui doit parler au luthier sont magnifiques.

Même si le livre est baigné d'une certaine tristesse , la phrase du maître à ses deux élèves ingrats devant un Victor bouleversé,  est certainement une des plus belles leçons du livre : ce sont eux qui sont pauvres car ils ont tourné le dos à leur art, ne le respectant plus et l'ayant rendu juste mercantile.


A eux, le bois ne parlera plus....



Une si belle lecture.

mots-clés : #creationartistique #enfance
par kashmir
le Jeu 30 Nov 2017 - 21:04
 
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Sujet: Victor Paskov
Réponses: 2
Vues: 465

Honoré de Balzac

@Tristram a écrit:
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Sarrasine



Bref texte d’apparence fantastique relatant l’histoire d’un fougueux sculpteur français qui s’enflamme pour une diva italienne, jusqu’à découvrir qu’il s’agit d’un castrat travesti ‒ un « monstre ».


« Rire, rire ! Tu as osé te jouer d’une passion d’homme, toi ? »


mots-clés : #creationartistique #nouvelle

Avec "Passion dans le désert" et ce texte Balzac empruntait des sentiers scabreux pour l'époque ? Comment les relier à la colonne vertébrale de son oeuvre ?
par Chamaco
le Dim 19 Nov 2017 - 9:24
 
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Sujet: Honoré de Balzac
Réponses: 32
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Amaury Nauroy

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Rondes de nuit
Longtemps, le narrateur de Rondes de nuit a vu dans les personnages du tableau de Rembrandt auquel il emprunte son titre, « une mystérieuse ronde de poètes », lui-même s’identifiant à l’enfant ébahie d’être là, « à qui la parole manque », au centre de la composition. Plus tard, au cours de l’ouvrage, sa compréhension du sens du tableau s’approfondira pour y voir désormais « la connivence des vivants et des morts sans quoi toute vie demeure irrespirable ». Les deux côtés de son existence se rejoignent, le portrait du grand-père paysan peut alors figurer dans le livre à côté de ceux de la famille d’élection.


Un auteur de la "génération intermédiaire" qui entreprend de remettre en vie ce qu'on peut qualifier d'une mythologie de la littérature suisse romande forcément ça méritait un coup d’œil. Bien qu'au début on ne sache pas trop ce qu'on va lire.

Et en appeler à des figures établies en passant par la case première personne par les temps qui courent c'est casse-gueule le "j'ai un avis sur tout et suis dans la lignée des... " est une ombre qui fait peur. C'est comme ça, tournée la page de Rembrandt qu'on entre dans le livre.

Si les univers littéraire non pas promis mais supposés sont bien là c'est cependant de façon indirecte. Pas de mimétisme, pas de citations à la pelle mais un détour par le chemin du quotidien. C'est assez tranquillement que commence la découverte du paysage du livre, une sorte d'enquête à épisodes qui commence chez Henri-Louis Mermod.

Mermod c'est parler de Ramuz, Cingria, Gustave Roud mais aussi Maurice Chappaz, Jacques Chessex ou Philippe Jaccottet. Voilà, plus que les oeuvres c'est une dynamique, une pensée diverse et des rencontres concrètes, des gestes, un mouvement prolongé par Amaury Nauroy qui a rencontrer et fréquenter les derniers d'entre eux.

L'anecdote et la citation hors sentier battu donnent de la chaleur à cet exercice périlleux et nous laisse à bonne distance du possible voyeurisme pour nous garder au chaud et alertes dans une lecture agréable pour ne pas dire confortable.

On peut se poser et peser la densité de ce que ça peut représenter pour nous lecteurs qui aimons lire et partager.

Si je compte bien revenir avec un ou deux extraits je ne vais pas être capable de vous résumer beaucoup mieux que ça cette belle lecture. Dans la partie catalogue je n'ai pas cités à côté des noms les plus connus d'autres qui le sont moins (et il est aussi question de peinture) et juste en faire la liste ne serait pas très élégant.

Ce que je peux dire c'est que cette première personne devant le catalogue en question a priori ce n'est pas mon truc mais que descendu de l'étagère et rendu à l'évidence et à la simplicité je profite volontiers du voyage qui va bien plus loin que l'étalage people alternatif de luxe.

Un très bon moment de lecture donc qui parle bel et bien de littérature se gardant bien toutefois de se prendre les pieds dans les tapis à la mode. Ca fait du bien !

A n'en pas douter une petite mine d'or pour certains d'entre vous.

mots-clés : #biographie #creationartistique
par animal
le Sam 18 Nov 2017 - 15:39
 
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Sujet: Amaury Nauroy
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Honoré de Balzac

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Sarras10

Sarrasine



Bref texte d’apparence fantastique relatant l’histoire d’un fougueux sculpteur français qui s’enflamme pour une diva italienne, jusqu’à découvrir qu’il s’agit d’un castrat travesti ‒ un « monstre ».


« Rire, rire ! Tu as osé te jouer d’une passion d’homme, toi ? »




mots-clés : #creationartistique #nouvelle
par Tristram
le Ven 17 Nov 2017 - 20:30
 
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Sujet: Honoré de Balzac
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W.G. Sebald

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Sebald10

SEJOURS A LA CAMPAGNE

Sebald a rassemblé dans ce livre quelques écrivains proches de lui, spirituellement et géographiquement -en gros le paysage préalpin-
Il semble penser qu'à travers les ages et les lieux, se tissent d'étranges parentés, des affinités électives.
Et que la même "mélancolie lyrique" les accompagne.
Et Sebald va plus loin, l'écrivain -un certain type d'écrivain- est un être malade, mentalement malade, moins désireux d'écrire qu'incapable de ne pas le faire.
Autrement dit, l'écriture serait une contrainte tyrannique à laquelle l'écrivain ne peut échapper.
En pensant à ce type d'écrivains, Sebald précise :
"Le trouble du comportement pousse à transformer en mots tout ce qu'on éprouve, et avec une sureté surprenante à passer à coté de la vie".

A propos de Jean Jacques Rousseau :
"...on pourrait aussi comprendre l'écriture comme un acte en permanence contraignant prouvant que l'écrivain, de tous les sujets malades, est peut etre le plus incurable".

A propos de Morike :
"... l'écriture, ce vice qui en un sens permet un peu de compenser et bien souvent ne lache plus quiconque a commencé à s'y adonner".

Ce livre pourrait être lu seulement pour ce qu'il écrit sur Robert Walser, dans le texte intitulé "Le promeneur solitaire", tant Sebald manifeste de sympathie, de clairvoyance, de compassion pour le malheureux écrivain suisse.
Il faudrait tout citer...

"Walser et Gogol ont en commun d'être comme des oiseaux sur la branche, en commun aussi cette terrible fragilité, les changements d'humeur, la panique, l'humour merveilleusement fantasque et empreint d'une noire tristesse, la manie des bouts de papier et justement l'invention de tout un peuple de pauvres ames, d'un défilé ininterrompu de masques servant à la mystification autobiographique..."

Parlant des débuts d'écrivain de Walser :
"Il écrit sans arrêt avec de plus en plus de difficulté, il continue d'écrire jour après jour jusqu'à la limite et fréquemment un peu au delà..."

Dans le contexte des années 30 et la montée du nazisme, Sebald explique l'écriture des microgrammes "comme un exercice préparatoire à la vie en clandestinité, les messages secrets de quelqu'un qui se trouve rejeté dans l'illégalité...
Et c'est aussi le moyen de surmonter l'inhibition qui l'empéchait d'écrire et de tenter de se soustraire aux instances de jugement, de se musser sous le langage et de complètement s'effacer..."


Sebald conclut :
"Walser m'a sans cesse ccompagné. Il suffit que je quitte un moment mon travail quotidien pour l'apercevoir quelque part, à l'écart, figure reconnaissable entre toutes du promeneur solitaire qui contemple un instant le paysage qui l'entoure..."

Sebald, à plusieurs reprises insiste sur l'impossibilité de définir ou d'expliquer la singularité radicale de Walser.
Et j'ajouterai pour ma part que cette impossibilité de définir ou d'expliquer vaut tout autant pour Sebald et pour nimporte lequel d'entre nous.
Mais que la tentative de Sebald est belle et inoubliable !

Rapatrié

mots-clés : #biographie #creationartistique #essai
par bix_229
le Jeu 9 Nov 2017 - 17:02
 
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Sujet: W.G. Sebald
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Daniel Mendelsohn

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Cvt_un10

Une odyssée – un père, un fils, une épopée  

Daniel Mendelsohn, professeur de littérature classique, héritier de générations de spécialistes de la littérature classique,  entame un séminaire de première année au Bard Collège, pour  un groupe de  tout jeunes étudiants, naïfs et enthousiastes, sur le thème de l’Odyssée d’Homère. Une transmission intellectuelle qui reproduit celle que lui ont prodiguée ses maîtres, comme un cadeau à la génération suivante. Son père, un vieil homme dur, exigent, scientifique passionné de littérature, mort depuis – et dont la mort fait l’objet du bouleversant dernier chapitre - s’impose comme auditeur libre. Tout au fil des semaines, il va « ronchonner, pinailler et contester tout ce que je m’évertuais à leur enseigner », et le fils, quoique brillant professeur thèsé va souvent  se retrouver « comme si j’avais 11 ans ». Quelques semaines après, ils vont partager une croisière thématique en Méditerranée « Sur les traces d’Ulysse », expérience qui vient couronner cette étude théorique.

l’un de mes tableaux préférés, La chute d’Icare de Bruegel, se trouvait dans ce musée.
Effectivement. Une œuvre très célèbre que vous, qui êtes classiciste, devez particulièrement apprécier.
Absolument, confirmai-je en souriant. Elle nous parle de l’hubris, de ce qu’il y a d’insensé à défier les dieux.
Il me regarda, amusé. Ou plutôt de ce qu’il y a d’insensé à défier les pères!



On a dit que c’était un livre sur son père. Mais en fait, ça s’appelle Une odyssée, en référence à l’Odyssée d’Homère. Son père ? L’Odyssée ? Qu’importe ? N’est ce pas la même chose ? Car l’Odyssée, ne l’a t’on pas dit et répété, est un livre total, un de ces livres uniques et universels qui englobent tout, après lesquels il n’est plus besoin (possible ?) d’écrire quoi que ce soit, car tout est dit. Et cela, n’est ce pas la définition d’un être humain, unique, universel, in-reproductible ? L’analyse littéraire alterne avec le récit familial, l’un éclairant subtilement l’autre et ainsi, au fil des semaines, dans une traversée à haut risque qui le ramène au pays natal, l’Odyssée va lui donner en même temps  les clés de son père et les outils pour sa propre remise en question.

Cheminant habilement, dans un acharnement érudit, entre fiction et réalité, Mendelsohn décortique, crée des liens, des correspondances, des résonances, part en digressions, réminiscences. L’Odyssée c’est la vie tout entière, à commencer par la transmission, la filiation, la fidélité, la ruse, la recherche du port d’attache et les difficultés de la vie. C’est un récit qui  permet de tout comprendre, de « révéler les tendons d’Achille », un récit où le présent fait découvrir le passé (Mendelsohn appelle ça une composition circulaire) dans un miroir intellectuellement brillant et d’une incroyable émotion. On n’a plus aucun doute sur le fait que Daniel Mendelsohn a raison d’avoir consacré sa vie et son intelligence à décortiquer les textes antiques, puisqu’ils gardent cette actualité si prégnante, qu’on peut considérer ces fictions du passé comme une répétition générale de nos vies d’aujourd’hui.

Quelle audace bienvenue que d’offrir en partage ce décorticage chronologique et scrupuleux du texte ! Et quelle jubilation intellectuelle à suivre cette analyse progressive, intelligente, humaine, cette explication de texte en direct, vivante et accessible, tout à la fois rationnelle et subjective. Daniel Mendelsohn y mêle une sensibilité, au fil de la progression de sa quête, dans des détails touchants, ces relations implicites entre trois générations, des choses intimes qui se passent entre ce père et ce fils qui ne sont jamais parlé intimement et ébauchent un dialogue et une compréhension à travers la littérature.

Hommage magnifique à un texte unique et à un père unique, comme tous les pères, Une odyssée est un récit de transmission, palpitant et tendre, qui montre la littérature à l’œuvre, indispensable, généreuse et porteuse de sens. Et si le père, Jay Mendelsohn n’en démord pas, plein d’aplomb et d’humour sous-jacent, de préférer le poème au réel, pour ma part, je dois dire que j’ai bien du mal à exprimer une préférence entre cette fiction et cette réalité, qui, étroitement entremêlées, s’unissent à lever le voile du mystère d’un homme.

mots-clés : #antiquite #autobiographie #contemporain #creationartistique #famille #relationenfantparent
par topocl
le Sam 4 Nov 2017 - 10:46
 
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Sujet: Daniel Mendelsohn
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Pierre Adrian

La piste Pasolini

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Pasoli10


Originale: Français, 2015

On parle de qui ?
Pier Paolo Pasolini est un écrivain, poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien, né le 5 mars 1922 à Bologne, et assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d'Ostie, près de Rome. Voir aussi le fil créé :
http://deschosesalire.forumactif.com/t1431-pier-paolo-pasolini?highlight=pasolini
Mais là on parle de PPP comme réalisateur. Il semble que pour beaucoup il excelle (encore plus?) dans la domaine de la poèsie et des articles (proches de pamphlets...)

CONTENU :
Quarante ans après sa mort, Pasolini éclate par sa dérangeante actualité. Pierre Adrian a mené une enquête personnelle, poétique et engagée. À 23 ans, il part pour l'Italie sur les traces d'un écrivain et réalisateur insaisissable et fascinant : Pier Paolo Pasolini. Du "Frioul vide et infini" aux errances dans Rome et ses "nuits sans frein", il hume, palpe cette vie à fleur de peau, à rebours de tous les clichés.
Magnifique quand il provoque la société, Pasolini n'a cessé de bousculer les idées reçues. Quarante ans après son assassinat, il reste vivant au point de nous brûler. Premier détracteur des téléviseurs et de la vie quotidienne, il s'attaque à la société de consommation, loue les joies du football et de la vie pastorale, s'insurge contre la tiédeur bourgeoise, les sentiments institués, et s'acharne à tout désacraliser. Pour s'approcher davantage du sacré.

Un récit de voyage au plus près de Pasolini, une enquête incarnée, mais aussi la quête d'un frère, d'un maître, d'un " meneur d'âmes, meneur de nos petites âmes paumées du nouveau siècle ".

REMARQUES :
Il s’agit pas ici d’une biographie distanciée, un rammassis de données objectives, mais d’un dialogue très personnel, poètique, engagé du jeune auteur avec la personne de PPP. Il voit en lui un « maître » qui nous a encore quelque chose à dire aujourd’hui. Et son cheminement, voyage à travers l’Italie au début de l’année 2015, dans les traces du génir, s’apparente à une confirmation d’intuitions, une initiation. Il aimerait tellement nous faire découvrir l’extrême actualité des interrogations de PPP. Et sa propre personne en est pour ainsi dire un témoin, un « actualisateur ».

Adrian est fasciné par cet homme inclassifiable : désacralisateur et au même moment pleine d’admiration pour, par exemple, la personne du Christ. Dénonciateur des méfaits de la société de consommation et poussé dehors du PC dont il faisait parti. Doux et aimé comme prof dans ses jeunes années, et puis expulsé pour ainsi dire, mis à l’écart à cause de sa homosexualité… Un homme dans des antagonismes, mais dans une vraie recherche qui fascine.

Ainsi il échappe à toutes catégorisations et est en lui-même l’homme comme mystère. Adrian en parle, pas passivement dans une distance, mais activement, touché, mû : il nous le rend proche et fascinant !

Un livre splendide qui fait nous remarquer un jeune auteur qu’il faudra suivre...


Extraits :

… tu dois savoir ceci : dans les enseignements que je te donnerai, je te pousserai – il n’y a pas le moindre doute – à toutes les désacralisations possibles, au manque total de respect pour tout sentiment institué. Mais le fond de mon enseignement consistera à te convaincre de ne pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches.
(PPP)

… la magnifique habitude de notre vie. Celle de se lever avec le jour, prêt à tout. Le son des loches à heures fixes, les jeunes enfants qui courent autour de la maison, la mère qui déjà s’affaire au ménage. J’aime à croire qu’un poète, lorsqu’il se lève, est joyeux. Il connaît la béatitude. Il reconnaît que la vie est forlidable, et que chaque jous est une nouvelle vie qu’on projette .
(PA)

L’intelligence de sa condition humaine, on ne l’acquiert que lorsqu’on est en danger, qu’on vit tourmenté par le doute qui est la certitude d’être dans le vrai ; donc tu devrais simplement agir, en étant implacablement sévère avec toi-même, et puis on verra, le temps te donnera raison ou tort. (PPP)

Les hommes cherchent toujours à l’extérieur d’eux-mêmes la raison de leurs échecs spirituels ; ils ne veulent jamais se convaincre que a cause en est toujours et uniquemment leur faiblardise, leur manque de caractère et d’intelligence. Il existe un dilettantisme de la foi comme il y a un dilettantisme du savoir.
Gramsci, fondateur du PC italien


mots-clés : #biographie #creationartistique
par tom léo
le Ven 3 Nov 2017 - 7:53
 
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Sujet: Pierre Adrian
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Varlam Chalamov

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 411z9k10

Récits de la Kolyma

Editions Verdier, 1478 pages

Ce qui m’a intrigué en feuilletant cet énorme livre, c’était que la place importante que Chalamov donne à la littérature dans son livre saute aux yeux. A la Kolyma, nous dit Chalamov, où tout est déshumanisé, elle semble au contraire n’avoir aucune place. On est par ailleurs bien trop occupé à survivre au milieu des truands et du travail forcé, d’un froid qui descend jusqu’à -60° C, des maladies et du manque évident de nourriture. Mais j’avais aussi envie de lire ce livre pour ce qu’il revêt de la perception d’une certaine réalité, atroce. Je n’avais à ce moment-là pas d’autre envie. L’auteur prévient le lecteur que ce qu’il a vécu là-bas le dépasse, nous à plus forte raison encore.

Des petits morceaux sont reconstitués, dans un désordre chronologique et de répétitions. Le livre acquiert en quelque sorte une forme libre de mémoire aux limites humaines : quelques réflexions éparses ― il ne brille pas par sa dimension analytique malgré tout ― quelques épisodes. Notamment un, relaté dans un très beau récit intitulé "Marcel Proust"… Ce fantôme (dans le meilleur sens du terme, s’entend) a un éclat très particulier, très étrange et en tout cas lumineux au cœur de ce témoignage. Si justement la littérature n’a plus de place, ou presque plus, c’est au mieux en tant que souvenir.  Dans des pénibles tentatives de réminiscences de sa vie avant le goulag, ou bien quand on « édite des rômans » pour des truands oisifs. Mais « au mieux, un souvenir » n’est-ce-pas déjà beaucoup ? La littérature devient pour Chalamov un moyen de redevenir humain, qu’il partage avec son lecteur dans une avidité palpable. Mais on se sent comme étranger, peut-être que l’expérience est trop radicale, même si nombre de ces récits sont émouvants.

Varlam Chalamov a écrit:Les valeurs sont brouillées et chaque notion humaine, bien que désignée par un mot dont l’orthographe, les sonorités, l’assemblage familier de sons et de lettres restent les mêmes, renvoie à quelque chose qui n’a pas de nom sur le « continent » : ici, les critères sont différents, les us et les coutumes particuliers ; le sens de chaque mot est transformé.
Lorsqu’il est impossible d’exprimer un sentiment, un événement ou un concept nouveau dans le langage humain ordinaire, on voit naître un mot neuf, emprunté à la langue des truands qui sont les arbitres de la mode et du bon goût dans l’Extrême-nord.



mots-clés : #autobiographie #campsconcentration #captivite #creationartistique #regimeautoritaire
par Dreep
le Mer 1 Nov 2017 - 19:11
 
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Sujet: Varlam Chalamov
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George Orwell

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 51h01m10

Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931-1943)

Littérature, parcours personnel, socialisme, engagement, Guerre d'Espagne, fascisme, Angleterre, patriotisme, politique tels sont les sujets abordés dans cette sélection de textes.

Rentre dedans sans se laisser aller au tape à l’œil facile, Orwell a l'air d'un homme en... révolte plutôt qu'en colère, une révolte constante qui ne doit surtout pas exclure le choix et l'engagement, y compris physique, y compris le choix du combat. Ce qui frappe dans son exercice de la critique, car c'est surtout de ça qu'il s'agit, c'est qu'il n'hésite pas plus à relever ce qui lui plait, par exemple chez un écrivain comme Dickens, qu'à nommer ce qui ne luit plait pas. De la même manière sur le versant politique il ne se présente jamais les mains vides, il a des idées et des solutions à essayer.

Avec la touche d'humour et d'ironie qui ne manque pas de faire mouche quand il le faut on tient donc une lecture diversifiée et vivifiante. Je reconnais avoir pataugé un brin dans certaines longues tirades sur l'Angleterre et le patriotisme mais c'est assez emblématique du bonhomme et complexifie sa figure d'homme de gauche contrariant pour tout le monde. Sa défiance envers les grands mouvements politiques ne s'arrête pas à la Guerre d'Espagne et on retombe plus tard sur un jeu de vocabulaire qui laisse penser que des décennies après les occasions ratées sont toujours là.

On peut apprécier qu'il apparaisse plus normal, quoique avec une pensée aussi active... que prophète et goûter ainsi un peu plus pleinement la lucidité qui guide sa démarche. La même lucidité qui motive l'urgence quand le monde s'emballe, abandonne l'Espagne et se précipite à reculons dans notre deuxième conflit mondial.

C'est fort intéressant pour qui est sensible à cet auteur et recoupe ce qu'on apprend de lui au travers de ces romans et récits.

Quelques lignes mal ordonnées (désolé ça mérite tellement mieux) avant de laisser place à des citations/extraits.

Et une pensée pour les lectures communes de Bédou et Shanidar sur la Guerre d'Espagne et les mouvements de pensée du siècle dernier !


Mots-clés : #creationartistique #deuxiemeguerre #essai #guerredespagne #historique #social
par animal
le Jeu 26 Oct 2017 - 22:24
 
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Sujet: George Orwell
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Javier Cercas

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Cercas10

A la vitesse de la lumière

Résumé:

Le narrateur est un jeune catalan qui trouve un poste à l'Université d'Urbana, aux Etats-Unis. Il y rencontre Rodney Falk, ancien soldat au Vietnam gravement traumatisé, pour qui il se prend d'amitié. Il découvre petit à petit ce que son ami a pu commettre d'horreurs pendant la guerre, durant laquelle il a progressivement perdu son identité.
Rentré chez lui et devenu écrivain à succès, le narrateur tombe dans la débauche et l'alcoolisme. Soudain, sa vie est bouleversée. Pour se reconstruire, et ce qu'il mûrissait depuis déjà longtemps, il écrit l'histoire de Rodney Falk, dont il a eu plus ample connaissance.

Avis:

Si j'ai bien compris, le narrateur est une sorte de double de Cercas. Ce qui est certain, c'est qu'il a réussi le tour de force de donner vie au personnage le plus insupportablement prétentieux et autocentré que j'aie jamais rencontré dans une lecture (aussi, quelle force d'évocation !)

Bon, on le comprend tout de suite, ce narrateur est dans une perpétuelle auto-critique dans laquelle il n'est jamais las de se vautrer. Cette prétendue lucidité, cette espèce de complaisance malsaine avec laquelle il énumère ses ridicules, cela donne à l'esprit une image tout autre que celle qu'il souhaiterait qu'on ait de lui. Et quel style fastidieux ! Pour chaque situation, il tient toutes prêtes deux ou trois hypothèses, toutes fumeuses et superficielles, qui alourdissent inutilement un récit qui manque déjà beaucoup d'allant. Qu'on lui pose un filtre ! Il paraît écrire tout ce qui lui passe par l'esprit. De sorte que si on en enlevait tout le gras, on pourrait se soulager d'une bonne moitié du roman, qui aurait peut-être gagné à ne faire l'objet que d'une nouvelle, centrée sur Rodney et absente de notre pénible guide.

Le narrateur, à part d'affligeantes banalités sur ce que doit être la littérature, ne semble pas l'aimer du tout, et on se demande ce qui a pu lui cheviller au corps cette idée de devenir écrivain. Jamais à court de nous asséner ses boiteuses théories (celles de Rodney, son mentor en quelque sorte, ne sont pas elles-mêmes des plus révolutionnaires), il ne semble pas se rendre compte qu'elles portent toutes uniquement sur la posture, jamais sur le fond, jamais sur la forme.
Je veux dire que les silences sont plus éloquents que les mots, et que tout l'art du narrateur consiste à savoir se taire à temps : c'est pour ça que, dans le fond, la meilleure façon de raconter une histoire, c'est de ne pas la raconter.

Avec un peu de mauvaise foi : pourquoi ne pas s'être tu ? Et effectivement, on esquive constamment d'écrire l'histoire en question, d'où l'impression de vaines contorsions qui s'achèvent sur une dernière grossièreté :

Spoiler:
"- Comment s'achève votre livre ?" *avec un sourire malin* "- Comme ceci."


Je passe rapidement sur la description de la vie de débauche et de mondanités de la nouvelle "coqueluche" du monde littéraire, pour dire seulement que c'est navrant. On dirait ces gens mal à l'aise qui se donnent l'air d'avoir vu du pays et parlent d'une vie qu'ils ne connaissent pas, sans que personne ne soit dupe. Sans mépris pour ces derniers, ça reste très maladroit de la part d'un écrivain.

Alors je m'interroge : Cercas, son narrateur, quelle distance ? S'il a eu pour seul but de créer un personnage odieux, je lui tire mon chapeau (seulement l'intérêt est limité, et ce n'est pas comme ça que je vois la littérature : s'infliger une telle purge). Ou met-il beaucoup de lui-même dans son personnage, certaines des considérations littéraires (dont j'ai parlé) étant affirmées avec trop peu de distance ? Je ne le lui souhaite pas, mais je le redoute.
Le narrateur ayant écrit un premier livre duquel le narrateur est lui-même un double du premier (mise en abyme Cercas => narrateur 1 => narrateur 2), Rodney le lit, se reconnaît dans un des personnages, qui est la seule chose qui l'intéresse dans le roman. J'ai pressenti que cette opinion serait aussi la mienne, concernant A la vitesse de la lumière.
 
Parce que le personnage de Rodney Falk m'a touché. Il est discrètement peint, par petites touches (mais ici, je crains que ce n'est que parce que le narrateur ne s'occupe que de sa propre personne). Ce qui s'y rattache semble vrai, sans affectation. On croit au personnage, à la douleur. Il est sympathique parce qu'il s'efface, parce qu'il est maladroit et inadapté. J'ai même de la tendresse pour lui. Alors ce roman n'aura pas tout raté.

Quelques citations pour donner envie :
Tout le monde regarde la réalité, mais rares sont ceux qui la voient

Je veux dire que celui qui sait toujours où il va n’arrive jamais nulle part et qu’on sait seulement ce qu’on veut dire une fois qu’on l’a dit.

L'artiste n'est pas celui qui rend visible l'invisible : ça, c'est vraiment du romantisme, bien que pas de la pire espèce; l'artiste est celui qui rend visible ce qui est déjà visible et que tout le monde regarde et que personne ne peut ou ne sait ou ne veut voir.


Voilà, je me sens mieux. Very Happy

mots-clés : #creationartistique #guerre #psychologique
par Quasimodo
le Dim 15 Oct 2017 - 21:37
 
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Sujet: Javier Cercas
Réponses: 48
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Alain Robbe-Grillet

Le voyageur

Tag creationartistique sur Des Choses à lire - Page 3 Le_voy10

Recueil de textes (articles, préfaces), causeries et entretiens (intervious) revus par Robbe-Grillet :
défense et illustration du Nouveau Roman (avec la place prééminente de Nathalie Sarraute) ;
explicitations éclairantes (et intelligibles) sur sa démarche romanesque et, à l’opposé, la contrainte de la réalité dans son écriture cinématographique (il faut ici rappeler l’œuvre de Robbe-Grillet comme scénariste et réalisateur) : littérature et cinéma, deux langages sans rapport entr’eux (l’un s’adresse à l’esprit, l’autre aux sens de la vue et de l’ouïe, etc.) ;
aperçus pertinents sur Sade, Balzac, Flaubert, Proust, Queneau, Barthes, Beckett, Blanchot, Camus, Husserl, Godard, les critiques littéraires, les universitaires, les éditeurs (Minuit) ;
fin de la psychologie et des « vieux mythes de la profondeur », du drame et de la tragédie, de l’âme et de « l’humanisme transcendant » ‒ voire même du sens ? ;
dépravation des thèmes-objets, représentés dans leur superficialité d’images (de mode) stéréotypées, de fantasmes affichés sans mystère (refus de croire aux « profondeurs cachées »), « littérature conflictuelle, c'est-à-dire une littérature de tensions non résolues » entre objectivité des phénomènes et intériorité/ subjectivité/ inconscient : son « objectivisme » (extrait d’Un écrivain non réconcilié, critique de La maison de rendez-vous, publiée en 1972 sous le pseudonyme de Franklin J. Matthews !) ;
le Nouveau Roman comme étape après « le roman de type balzacien, c'est-à-dire d’un système d’ordre [ou classement] reposant sur la chronologie, la continuité causale et la non-contradiction » ;
le Nouveau Roman comme « entreprise d’évacuation de l’auteur hors de son texte » ;
son passage du monde scientifique au littéraire par « perte de confiance définitive dans la vertu et dans la possibilité de faire une œuvre ronde, fermée, propre et nette », c'est-à-dire "total(itair)e" (et suite à la révélation de la face cachée des totalitarismes nazi et stalinien) ;
rejet de « l’idéologie réaliste » normative, commun à tous les arts modernes,
par un intellectuel retors, pervers, humoriste, maître romancier, grand inventeur et créateur.

« Si le voyageur fait apparaître le paysage, le romancier à son tour réinvente le voyageur, qu’il a pourtant été. Le lecteur ensuite ne peut faire autre chose que créer le romancier, c'est-à-dire lui rendre sa vie véritable, et disparaître en elle comme faisait le voyageur dans le paysage… »

« Engagé, le romancier l’est, certes ‒ mais il l’est de toute façon et ni plus ni moins que tous les autres hommes ‒ en ce sens qu’il est le citoyen d’un pays, d’une époque, d’un système qu’il vit au sein d’habitudes et de règles sociales, religieuses, sexuelles, etc. En somme, il est engagé dans l’exacte mesure où il n’est pas libre. »
« Quant à nous, pauvres romanciers, auteurs dramatiques, ou cinéastes […] nous ignorons à l’instant de la création ce que ces formes signifient, et à plus forte raison ce à quoi elles pourront servir [… »
« "Formalistes" ? Bien sûr, nous savons que les formes littéraires sont le vrai contenu des livres, et celles que vous prônez nous paraissent justement représenter le monde que vous [le réalisme socialiste] êtes sensés combattre. »
« Pour nous, la littérature n’est pas un moyen d’expression, mais de recherche. Et elle ne sait même jamais ce qu’elle cherche. Elle ne sait pas ce qu’elle a à dire. "Poétique", pour nous, cela signifie invention, invention du monde et de l’homme, invention constante, et perpétuelle remise en question. "Politique", nous le voyons trop tous les jours, cela ne veut dire, à l’Est comme à l’Ouest, que respect des règles, réduction de la pensée à des stéréotypes, crainte panique de toute contestation. »

« L’écrivain, par définition, ne sait pas où il va, et il écrit pour essayer de comprendre pourquoi il a envie d’écrire. »

« Ce qui caractérise le genre romanesque, c’est qu’il a besoin d’être à chaque instant dans l’impasse. »

« Mais le mouvement de la littérature est ce glissement d’une scène à la même scène qui se répète sous une forme à peine détournée, à peine contournée, à peine retournée… »

« Il s’agit en fin de compte de réduire le réel lui-même, le réel vivant, à une trame rassurante, homogène, linéaire, réconciliée, entièrement rationnelle, d’où toute aspérité choquante aura disparu. Disons-le tout net : le réalisme n’est en aucune façon l’expression du réel, c’est même exactement le contraire. Le réel est toujours ambigu, incertain, mouvant, énigmatique, sans cesse traversé de courants contradictoires et de ruptures. En un mot, il est "incompréhensible". Sans doute aussi est-il inacceptable. Le réalisme, en revanche, a pour première fonction de le faire accepter. Il devra donc, et de façon impérative, non seulement donner du sens, mais donner un seul sens, toujours le même, et le consolider sans relâche par tous les moyens techniques, artifices et conventions qu’il sera possible de mettre à son service. »
« …] la reconnaissance et l’exploration (jusqu’à l’angoisse) de son étrangeté [le réel] constitueront le point de départ nécessaire à l’élaboration d’une conscience libre. Et l’une des fonctions essentielles de l’art est justement d’assumer ce rôle de révélateur. Ce qui explique que l’art ne vise pas à rendre le monde plus supportable (comme le fait sans doute le réalisme), mais moins supportable encore, son ambition finale étant non pas de faire accepter le réel, mais de le changer. »

« La liberté ne pouvant être qu’un mouvement de conquête de la liberté, la liberté ne se conquiert pas une fois pour toutes, elle n’existe que dans le mouvement de sa conquête. »

« Le sens, s’il est unique, est toujours totalitaire. Ce qu’on appelle forme, dans un roman, ce sont, en fait, les déviations de sens ; les interventions formelles du romancier, ce sont les moments où il change de de système de sens, les articulations où s’opèrent des glissements… »

« Quelquefois, des critiques ont remarqué cette contradiction fondamentale, qui existe dans tous mes livres et films, entre une apparence de froide rigueur mathématique, un projet avoué de mise en ordre, et d’autre part l’invasion progressive de la narration par des fantasmes et des spectres. […]
Ce qui m’intéresse, justement, c’est l’impossibilité de concilier l’univers fabuleux qui habite l’homme avec son esprit méthodique. Tout mon travail repose ainsi sur des systèmes de contradictions insolubles, qui forment dans le récit des pôles de tension entre lesquels va pouvoir se déplacer la lecture. »
« …] le texte fuit la signification mais reste ouvert et perméable au sens. »

« Un texte n’est pas le dévoilement progressif d’une vérité, c’est l’aventure d’une liberté. »

« De la même façon que le romancier invente la littérature, le livre invente le public. […]
Le public est créé par l’art, par la littérature. »

« J’y étais. J’ai connu ces gens et ces lieux. Je peux témoigner de leur existence réelle, puisque c’est moi qui les ai créés. »


Clés, notamment pour Les Gommes :

« Il n’est pas rare en effet, dans ces romans modernes, de rencontrer une description qui ne part de rien ; elle ne donne pas d’abord une vue d’ensemble, elle paraît naître d’un menu fragment sans importance ‒ ce qui ressemble le plus à un point ‒ à partir duquel elle invente des lignes, des plans, une architecture ; et on a d’autant plus l’impression qu’elle les invente que soudain elle se contredit, se répète, se reprend, bifurque, etc.
Pourtant, on commence à entrevoir quelque chose, et l’on croit que ce quelque chose va se préciser. Mais les lignes du dessin s’accumulent, se surchargent, se nient, se déplacent, si bien que l’image est mise en doute à mesure qu’elle se construit. Quelques paragraphes encore et, lorsque la description prend fin, en s’aperçoit qu’elle n’a rien laissé derrière elle : elle s’est accomplie dans un double mouvement de création et de gommage, que l’on retrouve d’ailleurs dans le livre à tous les niveaux et en particulier dans sa structure globale ‒ d’où cette "déception" inhérente aux œuvres d’aujourd’hui. »

« Tout l’intérêt des pages descriptives ‒ c'est-à-dire la place de l’homme dans ces pages ‒ n’est donc plus dans la chose décrite, mais dans le mouvement même de la description. »

« Le projet d’adapter cet ordre mathématique [les nombres premiers formant le serpent ouroboros aux 108 anneaux] à une structure narrative était en soi très intéressant, mais il est rare qu’un échafaudage [générateur] de cette sorte (comme tous les échafaudages structurels) survive au travail d’un texte. Le travail du texte part de cette conception plus ou moins abstraite, mais le texte est nourri concrètement par le travail de l’écriture, si bien que l’échafaudage éclate très rapidement. »

« J’étais donc arrivé à l’histoire d’un policier qui enquête sur un crime, sans savoir que le crime n’a pas été commis, et qui, par la logique de son enquête, est amené à commettre le crime à la fin du texte (un nouveau policier peut donc venir pour reprendre l’enquête, etc.) ; c’est donc une structure circulaire telle qu’on en rencontre fréquemment dans la littérature moderne.
Après au moins six mois de travail, j’ai pensé que j’étais en train de récrire Œdipe roi de Sophocle, mais sous une autre forme, qui était circulaire au lieu de linéaire. Œdipe enquête sur un crime, et s’aperçoit qu’il est le meurtrier. »

« …] l’activité de l’écriture allait donner un sens, et non pas découvrir un sens préalable (alors que dans le cas d’Œdipe roi de Sophocle, le sens existe avant, puisque Œdipe a tué son père et découvre qu’il est le criminel). »


Étourdissante, agrémentée d’humour, sans grande complexité lexicale, cette compilation est un complément théorique à Pour un Nouveau Roman, qui ravira les fascinés du renouveau littéraire apporté par Duras, Sarraute, Claude Simon, Ricardou, Perec, Butor, Pinget, Ollier, Cayrol, Duvert, Le Clézio, Beckett et bien sûr Robbe-Grillet.

Ces éclairages m’ont conduit à visionner Trans-Europ-Express ‒ une œuvre saisie en pleine élaboration comme fin en soi ‒, et L’homme qui ment ‒ boucles récursives avec variantes, comme des hypothèses qui buttent dans des impasses, du menteur qui joue comme un comédien ‒ ou l’inverse.

Mots-clés : #creationartistique #nouveauroman
par Tristram
le Dim 15 Oct 2017 - 14:41
 
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Sujet: Alain Robbe-Grillet
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Philippe Besson

"Arrête avec tes mensonges"

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A 17 ans, en 1984, dans sa petite vie provinciale et médiocre, l'année du bac, Philippe Besson a connu un grand amour avec Thomas Andrieu un jeune homme farouche, mais tendre, tout le contraire de lui : fils d'agriculteur, sans culture livresque, voué à rester au pays. Une folie passionnelle de quelques mois qui a fini bêtement, comme elle devait finir, quand Philippe est parti à la fac.

Ils ne se sont jamais revus. Philippe a croisé son fils , par hasard, en 2007, puis encore en 2016, après le décès de Thomas (je ne dévoile rien, ses dates sont écrites à la première page : le livre est dédié à Thomas Andrieu, ce qu'il l'ancre dans la réalité.
C'est un premier amour , qui reste   indéfectiblement inscrit en lui, et laisse des traces dans tous les romans.. Et cette hisoire prend une tournure totalement pathétique avec ces deux rencontres, où il apprend l'empreinte que cela avait laissée en Thomas,  de ces histoires dont on dit que la  réalité dépasse la fiction.

Tout cela est vrai, bien sûr (c'est  écrit sur le quatrième de couverture, qui n'est qu'une des pièces du jeu). Mais Philippe Besson est un malin. Il  raconte comment il a toujours cultivé le mensonge : "Arrête avec tes mensonges", lui disait toujours sa mère. il dut en quoi cela a nourri son œuvre de romancier. Il insiste sur le fait que depuis toujours, pour lui écrire, c’est inventer. Et il appelle son livre "Roman". Déclarant que tout est vrai, il sème en même temps le doute : quelle est la part de la fiction, l'invention, du rêve, du fantasme, de la reconstitution ? Il interroge très habilement le rôle de l'écrivain.

L'écriture n'est pas toujours folichonne, certes (la première page a failli me faire refermer le livre), la description de l'adolescence en province donne l'impression d'avoir été lue cent fois. Mais voilà, j'ai été emportée par cette intelligence narrative. Et par le fait que Philippe Besson est quand même très fort pour raconter la première transgression d'un garçon sage, pour faire ressentir la complexité des personnages, leurs douleurs, leurs errances, le poids porté au fil des années, les regrets. J'ai été vraiment touchée par cette histoire.

mots-clés : #autofiction #creationartistique #identitesexuelle
par topocl
le Ven 6 Oct 2017 - 17:49
 
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Sujet: Philippe Besson
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José Saramago

Manuel de peinture et de calligraphie

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H., peintre conventionnel résigné, est chargé de faire le portrait de S., administrateur d’une grande entreprise portugaise. Pour essayer de réaliser une œuvre vraie, c'est-à-dire de déchiffrer et rendre vraiment la personnalité de son modèle, « pour découvrir la vérité de S. », il peint secrètement un second portrait en parallèle, puis en tente un troisième par écrit : l’ouvrage que le lecteur découvre, deuxième roman de José Saramago. D’abord tentative de saisir S., le texte devient moyen d’introspection, recueil de considérations psychologiques et métaphysiques (conscient d’être un mauvais peintre, il comprend pourtant la peinture en sensible érudit, et apprend en autodidacte l'art de l’écriture), puis exercices d’autobiographie (voyage en Italie, notamment à la biennale de Venise ‒ voir tableau de Fabrizio Clerici) pour en démêler fiction et réalité (le tout constituant effectivement, aussi, un autoportrait).

« Celui qui peint un portrait se dépeint lui-même. Voilà pourquoi ce qui importe, c’est le peintre, pas le modèle, et le portrait n’a de valeur que dans la mesure où l’artiste est un bon peintre. »

« Probablement qu'aucune vie ne peut être contée, car la vie ressemble à des pages de livre superposées ou à des couches d'encre qui, si on les ouvre ou les feuillette pour les lire ou pour les regarder, se défont en poussière et pourrissent aussitôt : viennent à manquer la force invisible qui les tenait ensemble, leur propre poids, leur agglutination, leur continuité. La vie, c’est aussi des minutes qui ne peuvent se dissocier les unes des autres et le temps est sans doute une masse gélatineuse, épaisse et obscure, dans laquelle il est difficile de nager quand on a au-dessus de soi une clarté indéchiffrée qui s’éteint lentement, tel un jour qui, étant né, retournerait à la nuit dont il est issu. Ces choses que j’écris, si je les ai déjà lues, je les reproduis, mais pas intentionnellement. Si je ne les ai jamais lues, je les invente, et si au contraire je les ai lues, je les ai donc apprises et j’ai le droit de m’en servir comme si elles étaient miennes et inventées à l’instant même. »

« Je n’en étais pas conscient quand je l’ai écrit, Je le sais maintenant en réécrivant le texte (leçon importante : rien ne doit être écrit une seule fois seulement). En réalité je me suis trahi, mais personne ne le devinerait, parce que la première fois on se sert toujours d’une langue secrète qui dit tout, mais que rien ne permet de comprendre. Seule la deuxième langue explique, mais tout redeviendrait secret si le code de la première langue était oublié ou perdu en cet instant précis. La deuxième langue, sans la première, sert à raconter des histoires, ce sont les deux réunies qui font la vérité. »

« Mais écrire (cela, je l’ai déjà appris) est un choix, comme peindre. On choisit des mots, des phrases, des parties de dialogue comme on choisit des couleurs ou comme on détermine la longueur et la direction des lignes. Le contour du dessin d'un visage peut être interrompu sans que le visage cesse d'être visage : il n'y a aucun danger que la matière contenue à l'intérieur de cette limite arbitraire s'écoule par l'ouverture. Pour la même raison, en écrivant on abandonne ce qui ne sert pas au récit, même si les mots ont rempli, au moment où ils ont été dits, leur premier devoir d'utilité : l'essentiel est préservé dans cette autre ligne interrompue qu'est l'écriture. »

« D’ailleurs, la meilleure contre la mort n’est pas simplement la vie, pour unique, pour précieuse qu’elle soit légitimement. Cette meilleure arme n’est pas ma vie que la mort effraye, c’est tout ce qui fut vie avant elle et qui perdure, d’être en être, jusqu’à aujourd’hui. »


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H. comme Saramago ont aussi le coup d’œil, telle cette observation si juste qu’elle grince :

« Carmo et Sandra étaient déjà assis et grignotaient poétiquement du fromage frais en buvant du vin. Notre classe sociale aime bien ce genre de restaurant, populaire ma non troppo, avec des nappes à ramages et des carreaux de faïence sur les murs, avec des gens du peuple pour servir et faire la cuisine. Pourtant, par je ne sais quel mystère, la clientèle a toujours cet air civilisé, avec un zeste d’intellectualité et de simplicité prétentieuse qui est la nouvelle façon d’être cosmopolite, à une époque où tout le monde l’est ou est en passe de le devenir. »


Cette lecture également aussi pour (re)visiter l’Italie, ses villes et ses pinacothèques.
Enfin le texte, qui évoque Socrate et Marx, mais aussi les amis et les relations féminines de H., est rattrapé par l’actualité politique, la lutte contre le fascisme.

« "Mon amour." Répéter ces deux mots sur dix pages, les écrire sans interruption, sans relâche, sans une seule clairière, d'abord lentement, une lettre après l'autre, dessinant les trois collines du m manuscrit, le nœud fermé du o comme des bras au repos, la colline unique de la lettre n, puis le saisissement ou le cri du a sur les vagues marines d'un deuxième m, le o qui ne peut être que notre soleil unique, le lit profond du fleuve qui se creuse dans la lettre u, et enfin le r devenu maison, appentis, dais. Puis transformer ce lent dessin en un fil tremblant unique, un signal de sismographe, car les membres frissonnent et se heurtent, mer blanche de la page, nappe lumineuse ou drap étendu. "Mon amour", as-tu dit et je l'ai dit, t'ouvrant ma porte toute grande et tu es entrée. Tu ouvrais très grands les yeux en venant vers moi, pour mieux me voir ou voir davantage de moi, et tu as posé ton sac par terre. Et avant que je ne te donne un baiser, tu as dit, pour pouvoir le dire sereinement : "Cette nuit, je veux rester avec toi." »


Finalement, H retourne au pinceau, bistouri et grattoir d’archéologue, pour transposer son autoportrait écrit :

« Ce récit va s'achever. Il a duré le temps qu'un homme finisse et qu'un autre commence. Il importait de fixer le visage qu'il est encore et de noter les premiers traits de ce qui est en train de naître. Cet écrit fut un défi. »


Mots-clés : #creationartistique
par Tristram
le Jeu 5 Oct 2017 - 13:34
 
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Sujet: José Saramago
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