Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Sam 14 Déc 2019 - 10:31

129 résultats trouvés pour nature

Gottfried Keller

Henri le vert

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Henri_le_Vert

Comme au fond pour tous romans, résumer Henri le vert dans les grandes lignes revient à en masquer les qualités. Mais le « Bildungsroman » (Roman de formation) genre auquel il appartient, semble déjà l’inscrire dans une sorte de programme, et certes on suit bien l’évolution du peintre de sa naissance jusqu’à sa maturité, avec ses phases familières et bien distinctes entre elles : l’enfance, l’école, puis la jeunesse et les premiers idéaux, les premières amours puis l’indépendance, l’apprentissage du métier. Mais bien loin de n'être qu'une structure, la "formation", c'est ce qu'on raconte (le mot français rend pas bien). La narration restitue les retranchements ― psychologiques ou philosophiques ― dans le temps du récit, ses doutes et préjugés et la manière dont ils font achopper sa réflexion, la manière dont ils se dissipent quand ils sont confrontés à l’expérience.

Henri Lee est parfois exaspérant, il impressionne néanmoins le lecteur par l'acuité de son regard sur les choses : Keller le rend admirablement dans des descriptions très vivantes de la nature, puis comment celle-ci se réalise dans sa peinture. Cette formation devient nettement plus passionnante quand elle touche au métier. Sans doute le fait que Gottfried Keller se soit essayé à la peinture (sans succès) n'est pas étranger à cela. Il n'y a pas trop de termes techniques pour perdre un lecteur non-initié, seulement, il n'y a que l'avis  des autres personnages, ignares ou experts, pour nous faire comprendre quand Henri Lee a du génie et quand il n'en a pas.

Le roman n'est pas uniquement centré sur son personnage, on y dépeint un pays dans son époque (1830, 1840) ; avec comme l'a justement souligné Sebald (grand admirateur de Keller) les mouvements sociaux et politiques en fond : des aspirations démocratiques ou républicaines étouffées par le carriérisme ou le corporatisme, les mouvements de migrations à travers le pays ou le monde (quand on revient d'Amérique...). Quand on nous parle d'un livre à la jonction du réalisme et du romantisme, on fait peut-être référence aux histoires étranges ou aux rêves qui nourrissent le roman de Gottfried Keller, lui donnant une dimension poétique qui côtoie doucement l'élégie.


mots-clés : #creationartistique #initiatique #nature #xixesiecle
par Dreep
le Mar 19 Fév 2019 - 15:40
 
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Sujet: Gottfried Keller
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Frans de Waal

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 519kwt10

Bonobos : le bonheur d'être singe

Connaissez vous les bonobos ? Peut-être pas...
On les a souvent confondus à tort avec les chimpanzés à qui ils sont apparentés. Et puis leur habitat est limité aux forêts tropicales de la République démocratique du Congo où on les a découverts au début du 2Oe sicle, mais sans les identifier. En fait, ils sont encore plus proches de nous que les chimpanzés. Nous avons en commun 90°/. de l'ADN, et un ancêtre commun mais éloigné...
Leur originalité tient surtout dans leur caractère paisible et égalitaire. La sexualité est le véritable ciment de leurs sociétés, parce qu'elle empêche le développement de l'agressivité et des conflits. Le rôle des femelles et particulièrement des mères, est prépondérant. Elles forment un matriarcat paisible qui pourrait être une alternative au modèle traditionnel de l'évolution, dans lequel l'homme est avant tout un chasseur et un fabricant d'outils.
Et c'est la seule société animale ou le rôle de la femelle est central et supérieur à celui du mâle.

Leur ambition sociale est limitée, mais semble t'il pas leur aptitude au plaisir !
Ils ne connaissent certes pas la société de consommation. Ni le travail salarié, la sécu ; le chômage et la lutte des classes...
Si on compare leur comportement et leurs agissements, il n'est pas sûr que la comparaison soit toujours en notre faveur. Après tout, ils s'accommodent du milieu où ils vivent et de leur voisinage, sans chercher à les détruire.
Par contre les forêts sont défrichées et partent en fumée, et les Congolais mangent les bonobos... Leur avenir, comme celui des autres primates, est désormais très menacé.

Sinon les Bonobos, il ne leur manque que la parole. Et encore... Pas sûr... Dans tout ce qu'ils font, ils nous ressemblent beaucoup - et c'en est troublant. -

Récupéré


mots-clés : #nature #science
par bix_229
le Lun 18 Fév 2019 - 7:47
 
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Sujet: Frans de Waal
Réponses: 9
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Frans de Waal

Je ne pouvais pas ne pas vous parler de ce livre que j'ai littéralement dévoré, et qui, je pense pourrait plaire à certains d'entre vous. (Marie, Bix, Bédoulène... ?)

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 41jrxl10

Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ?

Frans de Waal est éthologue. Spécialisé dans l’étude des primates, il a consacré sa carrière à la discipline de la cognition évolutive. Ce livre est donc le fruit de longues années d’observations, de débats, d’expériences et de réflexion, tant sur l’interprétation des données que sur leur finalité. Les animaux sont-ils capables d’empathie, d’altruisme ? Peuvent-ils coordonner leurs actions dans un but précis ? Peuvent-ils d’eux-mêmes réfréner leur impulsivisité ? Sont-ils capables de ruse, d’alliances politiques ?
Si les amoureux des animaux n’ont jamais douté des réponses à ces questions, il n’en est pas de même de tout un pan de la communauté scientifique. On a longtemps dénié aux animaux nombre de capacités pour la seule raison qu’elles se devaient de rester purement humaine. La recherche a souvent été (et est encore quelquefois) entravée par ce postulat de la supériorité humaine, parfois jusqu’à l’absurde. Ainsi, lorsqu’on a découvert que la durée d’un battement de cil était suffisante pour que le chimpanzé Ayumu retienne l’emplacement (dans l’ordre!) d’une suite de 9 chiffres apparus aléatoirement sur un écran, certains ont été jusqu’à entraîner des hommes à faire de même afin de prouver que nous avions nous aussi cette capacité... (Ce fut un échec lamentable.)

S’il n’a de cesse partager son enthousiasme pour les étonnantes facultés animales, Frans de Waal reste extrêmement prudent dans ses déductions, préférant la rationalité des observations scientifiques aux extrapolations. Son récit revient non sans humour sur les querelles entre disciplines pour nous faire comprendre la lente et difficile évolution de la recherche sur la cognition, mais sans nier ce que ces oppositions frontales ont apporté à la rigueur des éthologues, forcés d’adopter la méthodologie la plus irréprochable possible. Leur réflexion sur la pertinence de certains travaux a d’ailleurs démontré que les gibbons ou les éléphants, jugés auparavant incapables de telle ou telle chose, avaient simplement été confrontés à des expériences ne tenant aucun compte de la spécificité de leur espèce...

On apprend une foule de choses dans ce livre : saviez-vous, par exemple, que les daurades et les murènes peuvent s’allier pour chasser, que les singes ont le sens de l'équité, que les chimpanzés utilisent jusqu’à 25 outils différents dans la nature, ou que leurs stratégies politiques sont dignes de L’art de la guerre de Sun Tzu ?
La cognition évolutive n’en est qu’à ses débuts, mais les perspectives sont fascinantes. Sorte de bilan des connaissances actuelles à l’usage du profane, ce récit est aussi une réflexion sur l’humain, et sur le regard forcément partial qu’il porte sur la nature. En résumé c’est un livre intelligent qui se lit comme du petit lait et qui donne terriblement envie d’en savoir plus. Passionnant.


Si vous voulez voir Ayumu sans ses œuvres, c’est par exemple ici : clic
Et pour voir plus d'expériences, là : clac


mots-clés : #nature #science
par Armor
le Dim 17 Fév 2019 - 23:24
 
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Sujet: Frans de Waal
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Niels Labuzan

Ivoire

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 3187ip10

On est au Botswana, pays d’Afrique Australe dont le livre nous dit qu’il s’en sort, chemine vers une démocratie digne, lutte contre la corruption, et s’engage contre le braconnage qui menace l’extinction de nombreuses epsèces, notamment les éléphants, chassés pour l’ivoire . Le commerce de l’ivoire est reconnu illégal par de nombreux pays, mais pas tous, pas également partout, et cela entretient les marchés clandestins.

Trois personnes, Erin, anthropologue anglaise responsable d’un Parc National, Bojosi, ranger ancien braconnier repenti et Sereste qui représente le ministère, se lancent dans une dangereuse opération qui devrait permettre de donner une impulsion majeure à cette lutte : infiltrer de fausses défenses, porteuses d’une puce, dans un lot vendu à un trafiquant, de façon à pouvoir pister « la route de  l’ivoire ».

Sujet alléchant qui va permettre aux lecteurs de mieux connaître ce trafic international méconnu, qui gère des capitaux à l’égale de ceux des trafics de drogue ou d’êtres humains, nous dit l’auteur. Cette intéressante partie didactique aurait gagné à être mieux intégrée au romanesque. L’originalité du sujet et l’aspect tumultueux du style ne suffisent pas à masquer une  certaine fadeur, une expédition au demeurant assez convenue, des personnages, malgré  les casseroles qu’ils traînent (ou à cause d’elles), plutôt survolés.


mots-clés : #aventure #criminalite #nature
par topocl
le Jeu 31 Jan 2019 - 5:54
 
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Sujet: Niels Labuzan
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Andreï Makine

L'archipel d'une autre vie

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 41wrtv10

Originale: Français, 2016

CONTENU :
Aux confins de l'Extrême-Orient russe, dans le souffle du Pacifique, s'étendent des terres qui paraissent échapper à l'Histoire... Qui est donc ce criminel aux multiples visages que Pavel Gartsev et ses compagnons doivent capturer à travers l'immensité de la taïga ? Lorsque Pavel connaîtra la véritable identité du fugitif, sa vie en sera bouleversée.

REMARQUES :
La narration longue de Pavel Gartzev est encadré dans le premier et le dernier chapitre par le narrateur proprement dit. Il se trouve proche du « moment présent », mais avait fait connaissance de ce Pavel au début des années 70, devenant témoin de sa narration et nous laissant devant une fin ouverte. Ce narrateur là, orphelin et arpenteur un peu perdu dans l’Extrême-Orient de la Russie, avait alors observé à un hélioport un homme, paraissant bizarre. Attiré et fasciné il le suit dans la Taïga. Mais cet autre, apparemment un vrai expert des environs, le remarque rapidement et surprend l’adolescent. Quand le garçon raconte son histoire d’orphelin, Pavel est visiblement ému et raconte alors son propre histoire :

En 1952, ancien correspondent de guerre, âgé de 27 ans, il voulait se marier avec Sveta. Ce Leningradois pensait que la blessure énorme, presqu’un handicap, ne sera pas un empêchement et que Svetla le mariera par amour. Mais elle avait juste voulu s’implanter à Leningrad pour avoir un appartement… Trahison, tricherie ! Mais elles le libère, lui, d’être dupe.

Dans le cadre de la mobilisation générale au temps de la guerre en Corée, il sera muté à l’Extrême Est, proche de la mer d’Okhotsk. Il subira des mauvais traitements avant de ne devenir membre d’une troupe de cinq soldats de grades et caractères différents : A eux de rechercher et capturer le détenu évadé d’un camp voisin en vie, en vue d’une condamnation exemplaire. Eh bien : ils trouvent vraiment rapidement une trace, suivant cet homme parfois en vue. Mais celui-ce semble s’y connaître ici…, et les mène au bout du nez.

Laissons là la description, mais disons encore que chaque soldat sera décrit en soi et dans ses rapports avec les autres : la Taîga révèle les personnes. Le meilleur et le pire… La chasse à l’homme mène Pavel peu à peu à un rapprochement intérieur, oui, une sympathisation avec l’évadé. En particulier quand son identité se révèlera…

La recherche extérieur deviendra peu à peu quête existentielle : Où est la vraie vie ? Est-elle possible , autrement?

Makine décrit magnifiquement la nature et notre appartenance en alle (ou notre distance). Probablement il parle de son propre expérience. Quelle langue merveilleuse, cherchant sa pareille. Mais presqu’encore plus touchant : comment le clair et l’obscure, le bon et le mauvais, se trouvent parfois en grande proximité. Et comment le désir, parfois en nous tous caché et obnubilé, d’une vraie vie, d’une autre vie croît, une vie où nous ne serons plus des marionnettes de nos peurs et de nos pulsions, mais des êtres debouts.

Je tire mon chapeau… Merci, Monsieur Makine !


mots-clés : #aventure #nature #regimeautoritaire
par tom léo
le Dim 27 Jan 2019 - 18:24
 
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Sujet: Andreï Makine
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Claudie Hunzinger

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 La-sur10

Claudie Hunzinger : La Survivance

A l'époque d'Amazon et des librairies en ligne, peut on encore faire vivre une librairie de livres d'occasion  et accessoirement en vivre ? Pour Sils et Jenny la réponse est négative. La librairie en faillite, ils sont contraints de partir.
Mais où aller ?
Jenny se souvient d'une maison désaffectée dont elle a héritée. Une ruine en fait et perchée à 1000 mètres dans les Vosges. A 20 ans ils y passaient les vacances. Y retourner 40 ans plus tard pour y vivre est une épreuve totalement inconnue. D'autant qu'ils ont embarqué tous leurs livres et quelques rares objets personnels.
Les accompagnent Betty, la chienne et Avanie, l'ânesse, compagnons d'infortune mais pas seulement.

Ce qu'ils vont découvrir c'est que le vieux monde n'est plus pour eux, il les a rejetés et continuera à le faire. Et de plus, c'est un monde fini ou en voie de l'être.
Continuer c'est tenter de survivre en autarcie, en cachette, avec la seule compagnie de quelques cerfs. Mais s'adapter à la solitude et à la promiscuité, à l'isolement et aux intempéries est une forme de révélateur inéluctable de leur condition humaine  et de leur absence d'avenir.
Ils sont au bout du chemin.

Sils et Jenny sont des survivants d'une époque où les illusions et les utopies tenaient lieu d'avenir. Où les livres comblaient tout ce qui manquait dans une société matérialiste et anonyme.
Ce qu'ils vont vivre va les souder mais aussi leur faire comprendre qu'ils ont perdu la partie.
Ce sont ces perdants magnifiques dont parle Leonard Cohen.
Si nous les aimons c'est parce que le coeur n'est pas qu'un muscle ou un homme de coeur une simple métaphore.
Ces personnages sont inoubliables et l'écriture de Claudie Hunzinger nous entraine et nous transporte loin des clichés et des sentiers battus.
Et nous les suivons.


mots-clés : #amour #nature #solitude #universdulivre
par bix_229
le Jeu 24 Jan 2019 - 15:53
 
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Sujet: Claudie Hunzinger
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Jørn Riel

La vierge froide et autres racontars

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 La-vie10

Ici, c'est plus pour les grands.
Une station par district, au Groenland, avec chacune la cabane pour un à deux chasseurs qui y hibernent ; une suite d’histoires assez courtes, autant chapitres que nouvelles, autant de récits quasi autonomes qui racontent chacun une péripétie des reclus dans l’immensité.
Le trait marquant, c’est l’humour, même si les évènements portent a priori rarement à rire (la scène de l’enterrement à laquelle Topocl fait allusion constitue en effet un sommet du genre).
« Museau était un chasseur de premier ordre jusqu’à ce qu’il perde ses lunettes. Mais à partir de ce moment-là ç’a été la nuit pour lui. La nature n’accepte pas qu’un chasseur perde ses lunettes. »

Les accidents qu’occasionne cette existence isolée sur des individus qui n’ont pas inventé l’eau tiède fourni le thème de chaque épisode.
Ils sont durs voire cruels, plus ou moins excentriques voire insensés, et forment une superbe petite galerie de personnages à la fois comiques, originaux et affreux.
« Il se fit tatouer quatre cœurs sur les avant-bras, avec quatre noms de filles différents. C’était beau, mais ça faisait un brin vantard. En plus, il eut droit à un trois-mâts carré, toutes voiles dehors, et, sur le dos, à un dragon crachant des flammes. C’était fantastique de regarder Bjørken depuis qu’il s’était fait peinturlurer. Lui n’était pas du genre à se faire prier. "Un tel dragon, disait-il le soir, en enlevant son maillot de corps, ça vous réchauffe. Autrefois on pouvait rester à l’intérieur avec maillot et chandail islandais et tout, mais depuis qu’on a ce gars sur le dos, on se sent mieux le ventre nu." »

« Il a décroché le gigot de renne, que nous avions toujours, suspendu au plafond, et il s’est pendu à la place. Quand je suis rentré de la tournée des pièges et que j’ai voulu me couper une bonne tranche en guise de quatre heures, j’ai failli trancher une des fesses de Monsieur le gibier de potence. Quelle histoire, Lasselille ! On doit toujours être prudent quand on fréquente des gens qui ont des idées. »

Il n’y a que des hommes, et les plus jeunes sont douloureusement frustrés de femmes qui les hantent :
« – Emma, tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets, mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

« Oui, elle est rose et ferme et lisse comme un cochon de lait qu’on aurait rasé. »

Les conditions de vie sont assez ahurissantes :
« La station était vieille et mal entretenue. Tout le monde savait ça. Quand le vent de nord-ouest soufflait, Herbert devait monter des paravents de boîtes de biscuits autour des bougies pour qu’elles ne s’éteignent pas. Et par vent chargé de neige, il lui fallait déblayer le plancher à grands coups de pelle, plusieurs fois par jour. »

« Ils allumèrent la cuisinière et firent bouillir de la viande. Après ils mirent du thé dans l’eau de cuisson et ils la filtrèrent à travers un bonnet tricoté pour séparer les feuilles de thé et les poils de renne. »

J’ai ressenti la vive impression que ces histoires étaient fortement imprégnées de vécu (ce qui fait s'interroger dans certains cas).
Les visites entre solitaires, occasions d’abus de distillats maison, m’ont ramentu Dans les forêts de Sibérie, de Tesson.
J’ai gardé le sourire tout le long de ma lecture, sans compter les moments où j’ai franchement ri ; je recommande cette lecture ‒ d’autant plus qu’il y a une dizaine de livres à la suite ‒ en cas de crise de mélancolie importune.
« Ils restèrent assis, s’enfoncèrent en eux-mêmes, abandonnant leurs ombres énormes et laineuses sur le mur de bois rugueux. »


mots-clés : #huisclos #humour #nature
par Tristram
le Jeu 3 Jan 2019 - 11:06
 
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Sujet: Jørn Riel
Réponses: 31
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Tony Hillerman

La Voie de l'Ennemi

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 La-voi10


Premier "polar ethnologique" de Tony Hillerman, il s'agit aussi de la première enquête de son célèbre personnage, le lieutenant de la police tribale navajo Joe Leaphorn.
L'anthropologue Bergen McKee et son collègue, le professeur J. R. Canfield campent dans la région désertique de Four Corners, dans la réserve navajo du plateau du Colorado. Parallèlement, une de leurs connaissances, le lieutenant Joe Leaphorn du Service de la Loi et de l’Ordre (Bureau des Affaires Indiennes), est à la recherche de Luis Horseman, un jeune Navajo déculturé, qui se terre dans le désert parce qu'il a poignardé un Mexicain.
L’histoire s’organise autour des croyances navajos en sorcellerie d’une sorte de loup-garou, ce qui sera l’occasion d’évoquer les rituels (tel "La Voie de l'Ennemi") et le mode de pensée, mais aussi la déculturation des Indiens, leurs rapports avec notre société et l’argent :
« Mise à part la satisfaction de besoins élémentaires simples, la culture navajo fait peu de cas de la propriété. En fait, être plus riche que ses frères de clan s’accompagne d’un discrédit social. C’est contre nature et, par conséquent, considéré avec méfiance. »

A ce propos, dans le glossaire des traducteurs, Danièle et Pierre Bondil, on trouve :
« Richesse : le désir de posséder est, chez les Navajos, le pire des maux, pouvant même s’apparenter à la sorcellerie. Citons Alex Etcitty, un Navajo ami de l’auteur : « On m’a appris que c’était une chose juste de posséder ce que l’on a. Mais si on commence à avoir trop, cela montre que l’on ne se préoccupe pas des siens comme on le devrait. Si l’on devient riche, c’est que l’on a pris des choses qui appartiennent à d’autres. Prononcer les mots “ Navajo riche ” revient à dire “ eau sèche ” ». (Arizona Highways, août 1979). »

Outre l’aspect "ethnologique", qui bien sûr est ce qui m’a attiré chez cet auteur, le fait de situer le thriller dans un tel contexte présente beaucoup d’intérêt, ne serait-ce que la confrontation entre « la piste de la beauté » qui fonde le mode de vie du "Peuple", et l’énigme policière.
Il est aussi intéressant de voir comment le personnage principal "d’origine", McKee, laissera la place à Joe Leaphorn.
En répons à la citation de Topocl sur le fil "Vincent Hein" :
« La légère brise, soufflant soudain dans l’axe du canyon, apporta l’odeur légèrement âcre de l’ozone libéré par la décharge électrique ainsi que le parfum de la poussière humide et de l’herbe frappée par la pluie. Elle emplit ses narines de nostalgie. Il n’y avait là rien de ces odeurs de goudron fumant, de poussière en dissolution ou de gaz d’échappement prisonniers de l’humidité qui caractérisaient les pluies urbaines. C’était une odeur d’enfance passée à la campagne, d’autant plus évocatrice qu’elle avait été oubliée. »



Mots-clés : #aventure #contemythe #identite #nature #polar
par Tristram
le Mar 1 Jan 2019 - 10:35
 
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Sujet: Tony Hillerman
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Baron de Lahontan

Récup' de souvenirs pour une lecture qui laisse sa marque durablement. Dépaysant, riche, instructif, inhabituel, charismatique, ...

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 97823610

Un baptême iroquois
Les nouveaux voyages en Amérique septentrionale (1683-1693)


Une source oubliée des philosophes des Lumières ! Le récit initiatique d’un jeune aventurier français, le témoignage d’un des premiers explorateurs des immenses territoires la Nouvelle-France, une peinture pleine d’empathie du mode de vie et de la pensée des peuples autochtones, une réflexion philosophique sur l’idée de civilisation, une étude des mœurs politiques de la Colonie, et l’histoire vécue des premiers temps de la rivalité franco-anglaise au Nouveau Monde.
En 1683, à l’âge de 17 ans, le Baron de Lahontan embarque pour le Canada. Il y passe dix ans d’une vie libre et aventureuse, entre Québec et la région des Grands Lacs : officier auprès du gouverneur de la Nouvelle France, libertin en butte à l’autorité des jésuites, coureur des bois dans les vastes territoires de l’Amérique du Nord, il met en lumière le rôle du commerce des fourrures dans la guerre franco-anglaise, palabre avec les indiens dont il apprend les langues, les coutumes, les ruses et la philosophie.
Composé de lettres adressées à un lecteur inconnu, les Nouveaux voyages en Amérique déploient la verve d’un authentique libertin, l’esprit libre d’un homme curieux des mœurs et de la culture des peuples autochtones, la franchise politique d’un gentilhomme ruiné en rupture avec la cour du Roi Soleil.
Si l’ironie de son style, l’humanité de son regard et l’audace de ses observations annoncent la philosophie des Lumières, elles condamneront surtout son auteur à l’exil, et son œuvre à l’oubli et au mépris des partisans d’une histoire édifiante. Bien après Michelet qui vit dans ce « livre hardi et brillant le vif coup d’archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, avait ouvert le XVIIIe siècle », il faut attendre la fin du XXe pour qu’en France on redécouvre cet auteur au travers de Dialogues avec un sauvage.
Mais l’œuvre du baron de Lahontan ne saurait se limiter à ce livre et c’est pour rendre justice à cet écrivain de l’exil que nous rééditons les Nouveaux voyages en Amérique dans leur version originale de 1702.

lepassagerclandestin.fr


Pas facile de catégoriser ce livre entre voyage (professionnel), géographie et témoignage d'une histoire en train de se faire. C'est qu'en cette fin de 17è siècle le Canada pour un européen, et certainement pour la plupart de ses habitants, cela signifie beaucoup de points d'interrogation.

On découvre au fil des lettres adressées à un protecteur l'organisation politique et économique de la colonie française. Une économie qui repose pour beaucoup sur le commerce des peaux de la faune locale dont le prix grimpe à chaque étape les rapprochant de la France. Parmi les fournisseurs il y a des tribus indiennes, autre volet et peut-être le plus important de ce qu'on découvre dans cette lecture.

Fourrures contre breloques et matériel à un rapport avantageux mais pas pour les indiens mais surtout un regard curieux et attentif sur l'organisation politique des indiens et leurs pratiques. Les guerres et paix entre les tribus, la chasse et certains usages, plus ça va plus on sent notre baron à l'aise avec les sauvages comme il les appelle. Lassé sans doute des difficultés rencontrées avec une vie sociale et les politiques d'intrigues qui font que empêché à l'autre bout du monde il ne pourra jamais conservé ou reprendre ce qui lui vient de son père (puis pire encore qu'il ne soit promis au cachot). Plus à l'aise dans l'action et l'aventure, pas sans espoir de fortune mais sensible à la découverte le jeune homme prend de page en page de l'épaisseur.

Les tribus amies pas forcément tendres sont souvent la proie des Iroquois qui s'entendraient donc mieux avec les Anglais (et qui menacent aussi les "villes" de Montréal et Québec), chaque camp profitant de ses alliances pour gêner le commerce de l'autre et tenter de s'imposer sur le territoire. De rivière en rivière et de fort en fort de Lahontan fait son job, ne manque pas d'idées (qui ne trouvent pas souvent d'oreilles) et exerce un regard critique sur la politique et les manœuvres françaises.

Mais c'est aussi le goût d'une nature riche voire débordantes en ressources et parfois rude avec des hivers rigoureux qui se transforme petit à petit en mélancolie. La terre d'accueil et de possibles se fermera malgré tout à lui sans qu'il puisse aller plus loin encore, la faute à la politique et au service d'un pays et d'un roi qui lui auront probablement mal rendu.

Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est dépaysant. C'est aussi très instructif d'un point de vue historique et pour le rapport à l'autre, au sauvage pas si sauvage que ça sous certains aspects. Proposé dans un compromis de version originale et de modernisation le texte est agréable et facile à lire*, l'immersion favorisée par les notes qui proviennent pour bonne part d'autres écrits de l'auteur.

Bref, un drôle de truc qui mérite bien de revoir le jour !

*: le style ou genre épistolaire (de lettres qui ne nécessitent pas forcément de destinataire) fait très bien l'affaire.


mots-clés : #colonisation #historique #lieu #nature #québec #voyage
par animal
le Mer 26 Déc 2018 - 18:17
 
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Sujet: Baron de Lahontan
Réponses: 3
Vues: 224

Jim Harrison

Nageur de rivière

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Nageur10

Il s’agit en fait de deux novellas sans grand rapport entr’elles, Au pays du sans-pareil et l’éponyme.

Au pays du sans-pareil


Clive est un sexagénaire qui a renoncé à sa carrière de peintre vingt ans plus tôt suite à son divorce, et vit depuis des à-côtés de la culture à New York. Il retourne dans sa ferme d’enfance dans le nord Michigan pour s’occuper de sa mère, une femme encore très alerte et passionnée d’oiseaux, y retrouve un amour d’enfance, et surtout le goût de peindre.
« Clive ne portait jamais de cravate, car il croyait dur comme fer que tous les malheurs politiques et financiers de la nation étaient dus à des hommes qui en portaient une. »

« Il soutenait la liberté de chacun de faire ce qu’il avait envie de faire, à condition que tous ne fassent pas la même chose. »

« "Il est intéressant de voir ce qui arrive à l’art quand il descend le long de la chaîne alimentaire, déclara-t-il en se calmant.
‒ Que veux-tu dire ? demandèrent-elles ensemble.
‒ Je veux dire qu’historiquement l’art n’a pas forcément besoin d’inclure les maniques au point de croix ou les cache-pots en macramé. Eisenhower coloriait très bien en suivant les chiffres indiqués et Charlotte Moorman jouait du violoncelle toute nue. La thérapie du hobby prend vite la poussière. Essayer d’enseigner la créativité est la principale arnaque de notre époque, avec la guerre en Irak et la chirurgie esthétique. »

« Elle se contentait d’un bol de soupe d’orge qu’elle prenait au petit salon, à cause de son intense empathie pour le monde naturel, laquelle n’incluait pas l’espèce humaine sauf les Noirs et les Indiens. »



Nageur de rivière


Thad est un jeune nageur infatigable, fort proche de la nature, à la fois attiré par le monde et soucieux de sa liberté, qui se trouve confronté à l’univers cupide et violent des hommes.
Dans un style vif et un récit ramassé, il s’agit en fait d’une histoire fantastique, avec d’étranges bébés aquatiques d’origine indienne.
« Certains êtres doivent brûler s’ils ne veulent pas se liquéfier. »

« Une part de l’aspect le plus maléfique des hommes maléfiques, c’est qu’ils vous font les haïr. »

« Quand on n’est pas jaloux de sa liberté, qui le sera à votre place ? »

« Il se disait maintenant que le sentiment de la mort était partout présent dans le monde naturel. »

On retrouve les jubilations habituelles de l’auteur, déjà franchement septuagénaire : cuisine, cul, nature, réflexions percutantes sur la société états-unienne et sa principale valeur, la cupidité.


mots-clés : #nature #nouvelle
par Tristram
le Mer 26 Déc 2018 - 8:43
 
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Sujet: Jim Harrison
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Thomas Vinau

Le camp des autres

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 31fc2l10

C'est une découverte, mais une semi-découverte.

Gaspard, garçon a l'âge indéfini, se réfugie dans les bois, après s'être débarrasse d'un père qu'on devine infâme, coup de surin  dans le ventre, fuit, halète, portant un amical bâtard blessé dans l'aventure. Un homme brut et sauvage, braconnier mi-sorcier mi-herboriste l'accueille, le réconforte, l'initie à la survie dans les bois, à l’écoute et l'observation du milieu forestier qui, d'hostile se transforme ainsi en bienveillant. La peur cède la place à la confiance. L'enfant suit des visiteurs étranges qui s'avèrent des membres de la cararavane à pépère, une bande cosmopolite d'exclus, déserteuse, bohémiens, hors-la-loi libertaires auxquels l'auteur voue une sympathie certaine. A la foire de la Tremblade, le garçon observe leurs rapines, mais aussi leurs déboires puisque c’est là qu' a lieu le premier exploit des fameuses Brigades du Tigres.

Il y a là une prose exigeante, sauvage, haletante à l'image de cette vie sauvage, frôlant le danger en permanence, par  petits chapitres d’une à deux pages qui sont autant de poèmes en prose, hommages à la nature et à la liberté. Le lecteur ou la lectrice  trouvent là une large place pour  l'imaginaire et le rêve.

Malheureusement ce récit proche de la volupté s'interrompt d'un coup pour des  pages plus didactiques : on sort du conte pour l'information historique, et celle-ci est trop allusive pour être vraiment instructive. C'est une rupture assez bizarre, assez frustrante pour l'imaginaire qu'avait vivement attisé le souffle envoûtant de la première partie. Celle-ci, ainsi que l'attachement de l’auteur à la forêt, aux marginaux et aux déclassés, impressionnent cependant suffisamment l'émotion et  la curiosité pour donner envie de mieux rencontrer cet écrivain.

Ici  , le début pour voir l'écriture.


mots-clés : #enfance #historique #initiatique #nature
par topocl
le Mar 4 Déc 2018 - 12:19
 
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Sujet: Thomas Vinau
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Rick Bass

Là où se trouvait la mer

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Lze_oz10


Contrairement à ce que rapporte la notice Wikipédia de l’auteur, ce livre n’est pas un recueil de nouvelles, mais un roman !
Le Vieux Dudley est un géologue pétrolier qui a fait fortune, pervers et tyrannique mentor subjuguant de jeunes géologues qu’il domine en les exploitant jusqu’à l’épuisement (comme ses faucons) : ce sont Matthew, amant de sa fille Mel depuis vingt ans, et Wallis, qu’il envoie au début de l’hiver dans la petite vallée retirée du Montana où Mel étudie les loups, pour y trouver le gisement de pétrole jamais découvert jusque là. Hiverner ainsi perturbe Wallis, qui ne peut se livrer à sa passion, plonger sous la terre, car celle-ci est illisible, ensevelie sous la neige.
Etant fort sensible au regard géologique dans l’observation des paysages, ainsi qu’à la notion du temps qui en découle, cette approche explique en partie pourquoi ce livre a été pour moi un véritable page-turner (oui Topocl, je devance ta question, j’ai beaucoup aimé ce bouquin).
Ce très long roman (600 pages en petits caractères, commodément aéré en paragraphes séparés par une ou trois lignes) est aussi fort dense en péripéties et observations diverses ; il y a nombre d’impressionnantes scènes, de chasse, etc., des images fortes comme le mur de Matthew, le trappeur immergé, le fumoir de la cabane, le jeu du coyote. Les personnages sont vigoureusement campés, hors du commun, comme le fabricant de cercueils par exemple.
L’histoire c’est justement celle des rapports de quelques personnes de cette communauté isolée (ceux déjà cités plus Helen qui éleva Matthew, Amy et son fils Colter), où le goût de l’effort (gratuit) est prégnant, dans une sorte d’héroïsme bon enfant ; alternent de nombreuses images, âpres et belles, de la nature qui s’impose à eux.
« "‒ Tu ne peux pas apporter ça ici avec toi, dit Artie. Tu ne peux rien apporter avec toi. Tout est nouveau, par ici, il faut tout recommencer." »

« …] il réfléchissait à la différence qui existe entre être seul et être solitaire. C’était comme lorsqu’on part à pied pour un voyage, se disait-il, et qu’on traverse un paysage varié. On ne fait que marcher plus avant. Après un moment, le paysage change. Après un autre long moment, il y a probablement un autre changement. Mais on continue à marcher. Quand se fait sentir la paix de la solitude, on marque une pause ; quand cela redevient une sorte d’esseulement, après un temps, on se relève et on repart. »

L’ensemble est chronologiquement articulé, qui s’écoule de l’hiver au printemps, puis viennent l’été et l’automne, au début d’un nouvel hiver (saison qui prend beaucoup de place).
De petites incohérences gâchent un peu le récit, c’est dommage.
Une part d’irrationnel est sensible dans le récit, au-delà des invraisemblances ‒ peut-être cette pensée superstitieuse qui semble inséparable de l’homme dans la nature sauvage.
Il y a une sorte de parallèle entre les démarches de Mel et Wallis (quand la première ne porte pas le second Smile), pistage à l’envers des loups, étude des indices géologiques, qui toutes deux conduisent à des cartes pour figurer les structures des déplacements à découvrir.
« C’était la même chose, là où Wallis allait pour ses cartes : la surface, la peau du monde, n’était pas différente des profondeurs. Il avait toujours su cela de manière intuitive. Mais c’était une source d’émerveillement et de peur, que de se rendre compte que la forêt de Mel, à la surface, était semblable à ses champs de pétrole souterrains à lui.
Il soupçonnait même que les similarités ne s’arrêtaient pas là ; que si l’on étirait suffisamment l’échelle du temps ‒ une autre expansion ‒ toutes les choses, à un point ou à un autre ‒ les loups et les humains, les forêts et les montagnes, les morts et les vivants ‒, devenaient semblables et que c’était seulement dans la compression des choses ‒ dans le moment précis ‒ qu’il paraissait y avoir le moindre frémissement significatif d’individualité.
Il comprenait comment de telles perceptions pouvaient amener quelqu’un à mépriser, voire à craindre, l’avenir. La paix et la beauté qui pouvaient exister dans le moment précis seraient toujours en danger ‒ danger d’être atténuées, attirées vers le néant par l’assimilation du futur, ou bien d’être comprimées dans le passé, massées et concentrées en un seul bloc gris d’oubli. »

De larges extraits d’un journal de Dudley adolescent (ses débuts de psychopathe libidineux) sont reproduits en italiques, sorte de cours (et panégyrique) de géologie et recherche pétrolière, aussi une ode au progrès industriel, puis une reprise de l’évolution (d’un point de vue finaliste) qui m’ont paru en grande partie inutiles, et qui me laissent largement dubitatif.
Je rappelle juste l’influence autobiographique (géologie, Montana).
J’ai pensé à John Fowles (?), et surtout à Jim Harrison (sans oublier, de par le contexte, Construire un feu, entr’autres de London, encore Indian Creeks de Pete Fromm, et Dans les forêts de Sibérie, de Tesson).

« Pendant un moment, Wallis appréhenda l’ensemble avec une grande clarté, comme lorsqu’une brusque rafale de vent amène de nouvelles odeurs ‒ comme une soudaine compréhension, là où, avant, il n’y avait même pas eu de question. Il vit comment les longs moments endormis de la vie peuvent reposer en de calmes étirements ou remous, que nous persistons à considérer comme des moments sereins et paisibles ‒ rien de plus que de lents passages du temps ‒, alors qu’ils ne sont en fait que des replis profonds préparant les vagues, les poursuites soudaines et frénétiques ‒ la montée des désirs. Il vit comment, au cours de la chasse, tout a sa place ‒ combien ces éléments qui auparavant semblaient tous dénués de sens se lançaient maintenant dans le feu de l’action : combien chaque élément, chaque atome a du sens ‒ combien tout cela correspond au désir parfait de la nature, ce moment vers lequel tend toute attente, qui n’est jamais vraiment de l’attente. »

« "Qu’est-ce qu’il y a ?" demanda-t-il.
Mais elle se contenta de poser un doigt sur ses lèvres, tout en continuant à écouter et en regardant Wallis comme si elle voulait vraiment qu’il entende ; enfin, il perçut quelque chose. Il dut se pencher davantage, et il entendit alors une sorte de bruit de fond qu’il percevait en fait déjà depuis un moment, mais auquel il n’avait pas prêté attention. Il s’agissait d’une sorte de bourdonnement.
"C’est là qu’il vient dormir chaque année, annonça Mel à Wallis, qui crut un instant qu’elle parlait encore de Matthew. C’est un vieil ours noir, ajouta-t-elle. Il doit bien peser deux cent cinquante kilos, maintenant. C’est son ruisseau, ça. Il s’installe là, sous l’avancée rocheuse, chaque année en novembre, et il laisse la neige le recouvrir, dit-elle en montrant un petit trou dans le monticule de neige. Il ne respire qu’une fois par minute, à peu près. Là, tout de suite, son sang est à zéro. Mais son souffle est toujours chaud. C’est ça qui fait fondre la neige et qui fait les trous pour qu’il puisse respirer. »

« "C’est Amy, dit Danny. Et son fils, Colter. Son mari, Zeke, est mort au printemps dernier. Il est passé à travers la glace. C’était un trappeur. On peut encore le voir, là-bas", ajouta-t-il, et Danny crut d’abord que Danny voulait dire qu’on voyait le père dans la ressemblance du fils. "Il n’est qu’à six mètres sous la glace, reprit Danny, qui parlait doucement, malgré le bruit du bar. L’eau est claire comme du gin, froide comme la mort. Il n’a pas changé, il est exactement comme le jour où il est tombé. Il a les bras levés comme ça, dit Danny ‒ en montrant à Wallis, comme s’il signalait une touche au football. Et ses cheveux flottent toujours dans le courant, aussi noirs que ceux de celui-là ‒ il désigna Colter ‒ sauf qu’ils sont plus longs. Ils ont continué à pousser après sa mort." »

« Il y avait du sang partout, un sang encore rouge vif.
La piste tracée dans la neige était rouge de sang, comme si quelqu’un l’avait parcourue en courant, avec des seaux de peinture qui perdaient un peu de leur contenu à chacune de ses enjambées ; ils virent aussi que tous les troncs d’arbres étaient éclaboussés de rouge vif. Il y avait des cratères dans la neige, là où l’orignal avait titubé et était tombé, avant d’arriver à se relever pour aller plus loin : même si quiconque pouvant lire les traces comprenait combien c’était inutile et voyait que l’orignal n’avait jamais eu le moindre espoir d’arriver à un point situé au-delà de l’endroit où les corbeaux appelaient.
Il y avait du sang partout. Les buissons d’aunes étaient rouge vif, là où l’orignal s’était effondré, pris de panique ‒ il avait traîné son corps affaibli dans les broussailles, peignant le paysage dans sa reptation. Avec les loups qui le tenaient, qui le déchiraient. »

« Elle leur parlait des phrases que les plantes et les animaux écrivaient sur la terre, ainsi que de leur écriture invisible dans le ciel ‒ la façon dont les corbeaux suivaient les loups qui suivaient le daim qui suivait les premiers signes de verdure au bord des congères, au printemps ; elle leur expliquait la façon dont la transcription était ensuite inversée, entre une marée de sang doucement attirée par le mouvement des étoiles et de la lune : comment les loups se retrouvaient avec les graines prises dans leur fourrure, tout comme les ours, quand ils venaient manger dans ces îlots de verdure, ou qu’ils dévoraient les restes de chair encore accrochés aux squelettes des daims ‒ des daims morts gisant le long des pistes des loups, comme des carcasses de saumon sur une grève ‒ comment, alors, les graines se dispersaient du fait des allées et venues des ours, des loups et des corbeaux, comme si un harmonieux filet ou un plan ordonné avait été lancé sur la surface irrégulière de la confusion.
Il y avait une disparité, disait¬-elle, une confusion similaire dans nos âmes, ainsi qu’un chagrin dans notre sang, qui naissait alors que les étoiles ordonnaient encore ces mouvements et ces rythmes, mais que ces ordres ne pouvaient déjà plus être exécutés, à cause de trop nombreux obstacles : des barrages, des autoroutes, des villes ; quand la plupart des personnages principaux du plan avaient disparu, ou se retrouvaient en nombres si réduits qu’ils en étaient devenus insignifiants. »

« Les jeunes proies naissaient la première semaine de juin. Les prédateurs avaient eu leurs petits plus tôt ‒ les loups, les coyotes et même les chouettes donnaient naissance en avril, et les ours, de gentils omnivores pour la majeure partie d’entre eux, sortaient en rampant de la terre avec leurs oursons en avril ‒ si bien qu’en juin, quand le reste du monde serait né ‒ les petits des daims, des cerfs et des orignaux ‒, les jeunes prédateurs seraient prêts et les attendraient. Seuls les caribous, qui mettaient bas sur les hauteurs les plus élevées et les plus enneigées, étaient à l’abri ; mais en contrebas, c’était le carnage.
Les faons étaient les principales victimes. Pendant une semaine ou deux, les bois retentissaient de leurs glapissements et de leurs plaintes, tandis que les pumas, les ours, les coyotes et les loups les attrapaient et les dévoraient avant même qu’ils n’aient vécu un seul jour. Les déjections des prédateurs souillaient leurs litières, et on pouvait y retrouver les petits sabots noirs révélateurs, pas plus longs que l’ongle d’un pouce ‒ c’était l’unique chose qui, chez les faons, ne pouvait être digérée ; ces faons étaient pour les jeunes prédateurs ce que les épanouissements de couleur étaient aux humains fatigués par l’hiver : une poussée d’énergie qui leur faisait franchir l’obstacle et les faisait avancer. »

« Le plan consistait à tuer un grand mâle dans les hauteurs ‒ là où les mâles étaient partis s’isoler ‒, puis de l’empaqueter et de le descendre par morceaux ‒ quatre voyages, chargés de soixante-dix kilos chacun, plus les bois et la peau. Ils allaient aussi tuer un grand daim en partant, près du fond de la vallée, pour ne pas avoir à le porter trop longtemps au retour. Ils essayeraient aussi d’accumuler le plus grand nombre possible de grouses, mais ils devraient les tuer silencieusement, à jets de pierre, ou en les attrapant à mains nues ; ils ne pouvaient prendre le risque d’effrayer les cerfs en tirant des coups de feu. Ils attraperaient les grouses à collerette dans les premiers bois de pin et les autres dans les enchevêtrements des cèdres, pour finir avec les énormes grouses bleues sur les crêtes enneigées.
Plus tard dans la saison, Mel pourrait tuer un autre daim, s’ils pensaient avoir besoin de plus de viande. »

« Ils le regardèrent un moment nager en cercles, seule sa tête et les pointes de ses andouillers dépassaient de l’eau. Il s’étranglait avec son sang et crachait de grosses gerbes rouges à chaque quinte, qu’il ravalait à chaque inspiration. La balle avait manqué l’artère, mais elle avait touché une veine. Son museau était un masque rouge de sang.
Le daim leur lançait des regards furieux tout en nageant ; comme un roi sanglant et farouche, il les défiait. Matthew leva de nouveau sa carabine, il attendit que le daim se tourne vers eux et s’approche encore un peu.
Le daim continuait à nager vers eux en les regardant, il gardait la tête haute, alors qu’il se noyait dans son sang. Matthew tira à hauteur du cou, qu’il brisa, cette fois ; le daim cessa immédiatement de nager. Les andouillers s’enfoncèrent dans l’eau. »



mots-clés : #nature
par Tristram
le Ven 23 Nov 2018 - 15:25
 
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Sujet: Rick Bass
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André Bucher

Au risque de paraître entêtée ... Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 1390083676

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Un-cou10

C'est avec un grand bonheur que j'ai retrouvé l'écriture d'André Bucher avec ce roman.

La poésie est toujours omniprésente que ce soit pour décrire la faune, les oiseaux et leurs habitudes qu'il faut savoir lire : cette fois, nous avons la présence des corbeaux - véritable totem des indiens, ce n'est donc pas un hasard pour le lecteur de Jim Harrison qu'est A Bucher ! - qui nous sert de guide, ponctuellement.
La nature s'anime sous la plume de l'écrivain et les cieux qu'ils soient déchaînés ou cléments sont tellement bien décrits qu'il suffit de fermer les yeux pour "les voir" !
Bien sûr, il y a une "intrigue" dans le roman : un projet de déforestation pour "nourrir" une centrale électrique et c'est l'occasion pour l'écrivain, de nous parler d'écologie intelligente, de croquer quelques travers humains, d'esquisser quelques traits de la folie humaine mais aussi de croire qu'il y a toujours des hommes simples et sages dans nos sociétés...

J'ai adoré cette lecture et j'ai pris mon temps pour cheminer au fil des pages ne quittant qu'à regret ce coin de montagne.

Et que dire d'un écrivain qui, dans le même roman, cite "Exile On Main Street" , Edward Abbey, John Steinbeck et nous quitte en nous laissant, dans la tête, des vers d'Emily Dickinson ? Juste que c'est un rêve de lecture pour moi....

Cela tombe bien, j'ai un autre livre d'André Bucher qui m'attend sur les étagères histoire de continuer la féerie poétique de la lecture !

Mots-clés : #ecologie #nature
par kashmir
le Dim 28 Oct 2018 - 14:11
 
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Sujet: André Bucher
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Mick Kitson

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles


Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Kitson11

Originale : Sal (Anglais, 2018)

Présentation de l'éditeurPrésentation de l'éditeur a écrit:Que font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ?

Sal a préparé leur fuite pendant plus d'un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite sœur.

Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l'odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette sœur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins.


REMARQUES :
Ce qui pourrait sonner comme une simple fuite de jeunes (enfants?) est en fait l’essai dramatique de ces deux demies-sœurs de quitter une vie, un milieu malsaine où elles ont grandies pratiquemment sans vraie présence aimante parentale, entre une mère dépendante de l’alcool et son copain Robert. Celui-ci, drogué, petit criminel, avait même commencé de « visiter » la petite Sal depuis que celle-ci avait 10 ans. A treize ans elle craind le même destin pour sa sœur Peppa, plutôt encore l’image de l’innocence car gardée par Sal. Pour la préserver elle planifie une solution…

… qui mènera les deux sœurs au coeur des Highlands écossais, décrits ici comme un paysage encore sauvage, isolé. Elles vivront la recherche de nourriture, la lutte contre la maladie, mais recevront aussi de l’aide insoupçonnée dans la personne d’une ancienne hippie et doctoresse allemande, vraie sorcière et fée des forêts qui y vit aussi dans un petit abri. C’est d’un coté Sal au centre de l’histoire, c’est elle la narratrice, en quelque sorte traumatisée par ses expériences, mais aussi infiniment prévenante envers sa sœur. C’est l’amour envers elle qui la motive, et qui lui donne une perséverance et un but.

Presque tout le roman se joue dans cette nature qui a aussi force de guérison. On y intercale des flash-back en arrière sur l’enfance des héroïnes et les histoires de quelques personnes. A propos : la description de la vie d’Ingrid, la sorcière allemande, est excellente et très juste, par rapport à l’histoire allemande.

Bien sûr on pourrait se demander si une fille de treize ans avait pu, grâce à un « manuel des forces spéciales » et des vidéos sur youtube, acquérir un tel savoir pratique, car elle sait tout faire, la gamine ! Mais pas si gamine : en phase de devenir femme. Dans la narratrice on voit une maîtrise de langue qu’on attend pas de ce personnage, mais qui a au même moment une tonalité de distance, de fille traumatisée et prévenante (pour sa sœur), aimante à la fois. Une histoire de survie semble à la fois classique et contemporaine (si on évoque certaines gadgets, instruments d’aujourd’hui).

Derrière une histoire d’abus il s’agit d’un hymne à la vie et à une jeune femme en devenir !

Un beau premier roman fort !

(J'ajoute que j'ai pu rencontrer lauteur lors d'une lecture dans la region. Très sympathique.)


mots-clés : #enfance #fratrie #nature #violence
par tom léo
le Sam 20 Oct 2018 - 2:20
 
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Sujet: Mick Kitson
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Jim Harrison

En route vers l’Ouest

Regroupe 3 novellas, En route vers l'ouest, La Bête que Dieu oublia d'inventer, J'ai oublié d'aller en Espagne.

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 418tgb11




En route vers l'ouest
Où l’on retrouve Chien Brun (C.B.), déjà personnage dans La femme aux lucioles et Julip… Loin de son Michigan natal (pêche, forêts et fraîcheur), il découvre Los Angeles (occasion d’un réjouissant déluge de surprises et méprises), bientôt avec Bob, un scénariste morfal où l’on a reconnu l’auteur soi-même ‒ mais C.B. lui-même, entre pur crétin seulement motivé par le sexe, l’alcool et la bouffe, « autochtone » au rôle de Candide "simple d’esprit", n’a-t-il pas un peu de Big Jim dans son approche du monde ?
« Le plus difficile pour un homme de la campagne débarquant dans une vaste métropole est de comprendre le rapport entre le métier des citadins et l’endroit où ils habitent. »

« Au plus profond des feuillages tout proches du bosquet de bambous, il se demanda si sa propre existence recelait le moindre secret ou si on lisait en lui à livre ouvert comme dans un vieux bouquin de poche tout fripé. Ce doute lui passa rapidement lorsqu’il remarqua que les carpes orange nageaient invariablement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au milieu de leur bassin miniature et ombragé. Sans conteste, ces carpes étaient plus intéressantes à observer que les divagations nombriliques d’un type en proie au doute métaphysique. Comme nous tous, C.B. ignorait les tenants et les aboutissants de l’existence. Soudain, la carpe de tête exécuta un demi-tour tort gracieux et se mit à entraîner son banc dans le sens des aiguilles d’une montre. Là se trouvait sans doute l’une des réponses aux millions de questions que la vie ne posait pas. »

« À la taverne, deux vieux vétérans de la Seconde Guerre mondiale lui avaient confié que, dans l’Europe ou le Japon en ruine, on pouvait faire l’amour en échange d’une barre de chocolat, mais cette transaction lui avait paru tout sauf admirable. Le moins qu’on puisse faire, c’était de rôtir un poulet et de préparer de la purée pour la pauvre fille, avant de lui mitonner un pudding aux pommes avec du sucre brun et beaucoup de beurre. »




La Bête que Dieu oublia d'inventer


Le narrateur, un vieux solitaire un peu aigri, établit un témoignage ‒
« Peut-être les écrivains racontant une histoire procèdent-ils en réalité à l’enquête d’un coroner… »

‒ sur son jeune ami disparu (suicide par natation), Joe, au comportement insensé suite à un traumatisme cérébral (une sorte de perception modifiée/ directe du monde, particulièrement "sauvage", car perdue sa mémoire visuelle il « voyait chaque chose pour la première fois ») :
« Est-il un chien malade qui désire se terrer, un mammifère qui trouve sa sécurité dans le secret, un jeune homme blessé qui tente vaillamment de mettre un peu d’ordre dans toute sa confusion ? »

Ayant « perdu toute une vie de conditionnements et d’habitudes », « Joe est parti à pied pour dresser de nouvelles cartes du monde, ou plutôt du seul monde que ses sens toléraient. »
Il y a nombre de réflexions typiques de la manière de Big Jim, tournant comme souvent chez lui sur handicap/ infirmité/ déficience/ incapacité/ diminution physique.
Que le narrateur soit fort cultivé légitime de nombreuses références érudites, et pas que littéraires ‒ comprenant une quantité confondante d’auteurs que je ne connais guère ‒, comme Le Darwinisme neuronal d’Edelman (qui au passage explicite le fait que nous soyons tous des individus différents).
Cette dimension "métaphysique" du texte en rend la lecture complexe, le fil des péripéties étant lui aussi très riche, avec une profusion de détours anecdotiques qui ne nuisent cependant pas à la cohérence à l’ensemble.
J’ai aussi apprécié les remarques, probables fruits de l’expérience personnelle de l’auteur, concernant les observations interspécifiques (geais, corbeaux, ours).
« J’ai actuellement l’impression que mon réservoir humain est vide et que j’en constitue le sédiment, la couche de saleté amassée au fond, le résidu de mes propres années. »

« Je ne veux pas dire qu’une rivière serait une panacée, seulement que notre cerveau est incapable de maintenir ses structures troublées lorsqu’il se trouve confronté à une rivière. Je pense que c’est la raison non avouée qui pousse tant de gens à pêcher la truite, alors que la plupart sont tellement incompétents qu’ils ont très peu de chance d’attraper un seul poisson sur leur mouche. »

« Assis sur la terrasse en somnolant de temps à autre, j’ai pensé qu’on avait beaucoup de mal à reconnaître la part immense de notre vie consacrée à de monstrueuses conneries. »

« Je monte et descends, je tourne en rond, ainsi que le veut la condition humaine, mais ne peut-on faire un nombre limité de nœuds sur une longueur de corde donnée ? »

« …] j’ai toujours trouvé plus intéressantes les raisons pour lesquelles un homme croit à quelque chose, que ce qu’il croit. Il ne s’agit pas là d’une subtilité, mais d’une flagrante évidence. »

« Mon esprit a tourbillonné un instant à l’idée qu’un toubib doit dire au revoir aux vivants, alors que le croque-mort, lui, n’a pas besoin d’attendre la moindre réponse. »

« L’angoisse provient de la monotonie du train-train, de cette "vie non vécue" dont on parle si souvent, de l’impression d’occlusion qui accompagne tout naturellement une curiosité étouffée, ou une curiosité qui s’est enterrée dans un trou familier. »

« Depuis ma jeunesse j’ai toujours eu le sentiment de rater quelque chose, sans doute parce que c’était la vérité. »





J'ai oublié d'aller en Espagne

Encore un quinquagénaire, un écrivain producteur de brèves biographies à défaut des œuvres qu’il avait rêvées, riche, raté et ridicule.
Peut-être parce que la fascination mâle pour les croupes féminines devient lassante, ou qu’il n’y a là pas d’autre vue sur la nature qu’un aperçu du Mississippi, c’est assez décevant.

« Il m’est impossible de considérer mon comportement sexuel autrement qu’en termes comiques, même si j’y trouve des motifs d’émerveillement. »

« Ils auraient mieux fait de brûler mes recueils de poésie. Car mes livres appartenaient à une culture qui n’était désormais plus la nôtre. Les idéaux de la jeunesse vous tuent parfois, mais ils méritent de le faire. Les idéaux de la jeunesse sont façonnés à grand-peine par les maîtres des siècles passés, de Gongora à Cela, de Villon à Char, d’Emily Dickinson jusqu’à nous autres, pauvres Bartleby. »

Question : « mon chien incapable, Charley », dans En route vers l'ouest, « mon pathétique clébard Charley », dans La Bête que Dieu oublia d'inventer, seraient-ce des allusions à Mon chien stupide, de John Fante ?


mots-clés : #humour #identite #nature #vieillesse
par Tristram
le Ven 28 Sep 2018 - 15:09
 
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Sujet: Jim Harrison
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Anne-Marie Garat

Le Grand Nord Ouest

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 51btop10

15 ans plus tard, Jessie raconte à Bud l'année de ses six ans, et retourne avec lui au Canada dans le Grand Nord Ouest, dans une espèce de pèlerinage, de quête de sens qui se heurte au temps écoulé. Fille choyée d'un nabab d'Hollywood, elle voit son père mort noyé sur la plage le jour de sa fête d'anniversaire. A l'aube de cette année qui va la mener à l'âge de raison, sa mère, une femme fatale fantasque et pleine de secrets, l'emmène sans un mot d'explication dans une folle équipée vers le Grand Nord, ses immensités enneigées, ses indiens animistes. Que fuit-elle? Que cherche-t'elle accrochée tant à ses rêves qu'à ses racines? On va le découvrir au même rythme que Jessie, sans avoir toutes les clés pour autant : cette mère étrange aux identités multiples, grande manipulatrice, gardera sa part de mystère. La petite rouquine (évidemment) connaît là une belle initiation à une vie autre, authentique, à la sagesse, à une certaine dignité auprès d'un vieux couple d'indiens empreints de traditions qu'elle a séduits au premier coup d’œil

C'est bien d'Anne-Marie Garat de nous offrir pour personnages principaux de ce roman du Grand Nord une fillette et sa mère, là où l'on ne croise d'ordinaire que prospecteurs, trappeurs et autre traîne-savates. Il y a aussi ces deux indiens pleins de sagesses, de croyances  de pré-sciences, solidement ancrés dans le territoire qu'on est en train de leur arracher, et qui  transmettent leurs savoirs. Cette épopée aurait du être jubilatoire, mais sans doute du fait du style si spécifique d'Anne-Marie Garat, qui prend ici une boursouflure un peu submergeante (ça grouille un peu trop, c'est une coulée de lave qui ne s'arrête jamais), je ne suis pas pleinement entrée dans ce récit, pourtant plein de poésie, de nature sauvage et de nobles sentiments qui n'excluent pas la facétie. j'ai souvent trouvé ça longuet.

Mots-clés : #aventure #contemythe #enfance #initiatique #lieu #minoriteethnique #nature #relationenfantparent #traditions #voyage
par topocl
le Mer 19 Sep 2018 - 5:06
 
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Sujet: Anne-Marie Garat
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Eric Plamondon

Tag nature sur Des Choses à lire - Page 2 Taqawa10

Taqawan

«  Au Québec, on a tous du sang indien. Si c'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »


1981. Les Indiens Mi'gmac de la réserve de Restigouche se révoltent contre les quotas de pêche que le gouvernement veut leur imposer. Les 6 tonnes de saumons qu'ils pêchent annuellement constitueraient une menace pour la ressource. Une vétille pourtant, en comparaison des 800 tonnes prélevées par les pêcheurs sportifs, ou des 3000 tonnes des bateaux-usines qui, eux, ne sont soumis à aucune restriction... Les Indiens sont en fait au cœur d'une bagarre constitutionnelle entre gouvernement fédéral et régional. Ils ne sont qu'un prétexte, mais certains voient là l'occasion de les assujettir un peu plus...
La descente des forces de l'ordre sur la réserve pour saisir les filets est d'une violence inouïe. Ecoeuré par les nombreuses exactions, Yves Leclerc, garde-chasse, démissionne. Peu après, il découvre une jeune indienne mi'gmaq en état de choc après un viol. Avec la complicité d'une jeune enseignante française et d'un vieil ermite indien, Leclerc tente de remettre la jeune fille sur pieds. Mais c'est sans compter sur la menace que représentent ses agresseurs...

Les événements de Restigouche, tristement réels, sont le point de départ de ce drôle de roman hybride, composé de chapitres très courts, qui alternent entre roman noir, récits de chasse ou de pêche, histoire coloniale ou légendes indiennes...
Moins de 200 pages, c'était probablement un peu court pour évoquer tous ces sujets. De fait, l'aspect roman noir, bâclé et peu crédible, en pâtit. C'est un peu dommage, mais ça n'a finalement pas grande importance car l'essence du livre est ailleurs, dans la célébration nostalgique d'une osmose perdue avec la nature, et dans le récit sans fard de la condition des Indiens de Gaspésie. Depuis le XVème siècle,  leur histoire n'a été qu'une longue suite de dépossessions : de leurs terres, de leurs droits, de leurs coutumes, de leurs enfants même. Parqués dans des réserves, les Indiens sont encore, en cette année 1981, victimes du racisme et de l'ostracisme, totalement coupés des québécois « pure laine »  dans un pays qui semble «  préférer essayer d'oublier son histoire plutôt que de la comprendre. »

J'ai appris beaucoup de choses, en lisant Taqawan. Que ce soit sur sur les contradictions québécoises, la privatisation des rivières ou la vie d'un saumon... Roman engagé, tour à tour triste et rageur, sensible et poétique, Taqawan interpelle, et interroge. Malgré quelques bémols déjà évoqués, je ne l'ai pas lâché.  


Mots-clés : #amérindiens #discrimination #nature #violence
par Armor
le Sam 15 Sep 2018 - 10:31
 
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William Henry Hudson

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Conseils aux chasseurs de vipères

En commençant par une très belle préface du traducteur, quatre textes assez courts qui ne sont rien d'autres que des observations ou anecdotes d'un bonhomme se baladant dans la nature, pour s'y balader, pour observer les serpents ou les oiseaux. Vraiment trois fois rien et quelques illustrations à l'ancienne, façon 19ème, pour accompagner.

Vraiment trois fois rien et très court mais merveilleusement bien écrit, juste ce qu'il faut de talent narratif à l'humour léger pour rendre vivante toute l'attention de l'observateur. On pourrait appeler ça un émerveillement discret mais ce qui compte surtout c'est que c'est un livre qui fait du bien, un possible ultimate feel good bouquin.

Et mis à part une vie antérieure de biologiste contrarié je peux vous assurer que les oiseaux ou les serpents ce n'est pas plus mon truc que si n'y connaissais rien, mais ce petit livre c'est le pied.


Mots-clés : #nature
par animal
le Sam 15 Sep 2018 - 9:00
 
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André Bucher

Le pays qui vient de loin

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Un récit sur la filiation, un récit sur les espoirs déçus, un récit sur l'envoutement que peut créer la nature...

Ce livre, c'est tout cela et tellement davantage.

De la poésie à chaque page tournée, une rencontre en la personne de Samuel qu'on aimerait prolonger, l'envie d'encourager son petit fils dans la décision d'avenir qu'il va prendre...non tu ne te trompes pas même si tu ne choisis pas la facilité, tu choisis la richesse d'une existence partagée avec les arbres, les plantes et les animaux. Et qu'importe si les lumières des tentations superficielles sont loin, tant mieux même, c'est un regard plein que tu as choisi de poser sur l'existence.


Inutile de vous dire combien j'ai aimé cette première rencontre avec l'écriture d'André Bucher mais c'est une découverte qui crée le besoin de la retrouver encore et encore, ce dont je ne vais pas me priver !

Merci Monsieur Bucher pour cette parenthèse de vie que vous offrez.

Mots-clés : #contemporain #famille #nature
par kashmir
le Mar 11 Sep 2018 - 12:30
 
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Sujet: André Bucher
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Jim Harrison

Un bon jour pour mourir

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Le narrateur, un jeune paumé alcoolo (mais cultivé) rencontre Tim, un jeune rescapé du Vietnam, quant à lui peut-être un peu plus porté sur les "pilules" ; il évoque un barrage qui serait en construction sur le Grand Canyon, et ils décident d’aller le faire exploser. C'est donc un road movie de Key-West (Floride) à Missoula (Montana), en passant prendre au passage la belle et sage Sylvia, qui aime Tim. Ressentant une attirance de plus en plus vive pour cette dernière, le narrateur se demande aussi entre deux excès pourquoi il s’est laissé entraîner dans cette aventure, lui qui est passionné de pêche.
« Je passais mon temps à observer la surface scintillante de l’eau du lagon. Je ne m’en lassais jamais. Qu’y avait-il de mieux à faire ? Boire. Voter. Tomber amoureux ? »

« En observant les autres dans la douce torpeur provoquée par le whisky, je réalisais à quel point mon attachement à la vie était faible. Je n’étais pas impliqué, même en tant que simple observateur, et encore moins en tant que pèlerin. Disons que je n’étais ni dans les tribunes pour voir le match, ni sur le terrain pour jouer. J’étais plutôt dans les sous-sols, observant avec indifférence la structure de base tout entière. »

La situation de la confiante Sylvia (elle-même issue d’une famille rurale fondamentaliste) est pathétique, ainsi placée entre ces deux énergumènes en piteux état :
« Sylvia avait raison, et Tim et moi nous avions tort. Peut-être. Ou du moins, elle faisait partie du groupe de gens étonnamment normaux, qui sont d’ailleurs une surprenante majorité. Nous étions comme des chèvres, en quête d’alcool, de drogue, de dynamite et de promiscuité sporadique, tandis qu’elle était une sorte de déesse au grand cœur, douce, vertueuse, tendre, gentille et fidèle. Cela devait être la culpabilité qui va généralement de pair avec ce genre de déprime. Et puis elle avait l’esprit simple. »

C’est une nouvelle Lost Generation que Big Jim inaugure en se penchant sur la jeunesse égarée d’une autre époque marquée par la guerre, mais aussi les drogues, la culture pop et l’héritage protestant :
« La chanson préférée de Tim était apparemment Get It While You Can de Janis Joplin, que je commençais à redouter. Le désespoir profond que cet air instillait semblait inégalé dans la musique moderne. Des millions de gens écoutent ces chansons, et à moins qu’ils ne soient des débiles profonds, leur humeur en est certainement affectée. »

« D’une certaine manière, j’étais sûr que les gens qui vivaient dans des villes, les Français et les Italiens, étaient moins culpabilisés que nous autres, qui avions grandi dans les marais calvinistes. »

« Tout calviniste continue à faire valoir cette simple allégation : "Dieu l’a voulu ainsi", s’il a encore la foi, ou alors : "Au moins, je suis honnête", quand il ne l’a plus. »

Dans son second roman, Jim Harrison laisse déjà percer sa grande sensibilité à la cuisine :
« Dans les dernières semaines de la grossesse de ma femme, c’était moi qui faisais toutes les courses et je dois dire que les supermarchés surpassent en horreur les stations-service. Rien ne me semblait bon à manger. J’errais dans les allées en pleurant presque, tellement je voulais trouver quelque chose de bon. Cela rendait les employés nerveux – il y avait même quelques réflexions, du genre "Bizarre ce type", "Le Chapelier Fou va faire ses courses", mais cela n’avait rien de drôle. »

Les considérations sur la pêche, les Amérindiens et l’environnement interviennent assez tard dans le livre :
« Et les Nez Percés, qui s’étaient battus sur le sol même où je me tenais, avaient un proverbe : à l’approche de la guerre, ils disaient : "Courage ! C’est un bon jour pour mourir", tout comme les Sioux Miniconjou auraient dit : "Courage ! La terre est la seule chose qui dure." C’est fantastique d’être capable de dire des choses pareilles, et de les penser. »

« C’était dur de penser constamment à l’obligation de trouver un endroit relativement préservé. Pourtant, on pouvait atteindre une zone incroyablement protégée de la côte de l’Équateur et constater que malgré l’étendue infinie du Pacifique, le makaire noir avait pratiquement disparu, après avoir fait les délices des marins japonais au long cours qui le dégustaient en saucisses.
J’étais certainement né trop tard pour en avoir jamais goûté et je savais à quel point il était idiot de faire sauter un seul barrage. Ou cinquante, ou même cent. Mais j’étais persuadé que cela me ferait du bien, et même si ce raisonnement était primitif et stupide, il fallait qu’il en soit ainsi. »

Le réel thème de ce bref roman, dont le narrateur se révèle assez suicidaire et romantique, se trouve bien récapitulé dans la phrase de Rilke placée en exergue :
« Chaque tournant torpide de ce monde engendre des enfants déshérités auxquels rien de ce qui a été, ni de ce qui sera, n’appartient. »

Paru en 1973, il fait penser à Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey (édité en 1975), où de jeunes révoltés envisagent également le sabotage "écologique" d’un barrage.
« Quelqu'un a dit, je crois que c’était un poète russe, que nous n'étions sur cette terre que les ombres de notre imagination. »



mots-clés : #jeunesse #nature #violence
par Tristram
le Lun 10 Sep 2018 - 9:58
 
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Sujet: Jim Harrison
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