Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 12 Nov - 16:55

145 résultats trouvés pour poésie

Max Jacob

En ouvrant ce fil, je me suis pris à avoir peur des superlatifs: Dans l'ordre du paysage artistique francophone du XXème siècle, est-ce un géant, un incontournable, un acteur majeur ?
Disons, de façon plus mesurée, à tout le moins una figura, avant tout un esprit libre, touche-à-tout de talent, irréductible, beaucoup de cordes à son arc, beaucoup de facettes à son art...

En ce qui concerne les savoureux Poèmes de Morven le Gaélique (années 1927-1930), qui font mes délices en ce moment, au début, à Saint-Benoît-sur-Loire était une revue, La ligne de cœur, fondée par Max Jacob et Julien Lanoë, qui avait Jean Cocteau pour parrain, quelques lecteurs tout au plus, et des collaborateurs occasionnels de la France entière.  
Max Jacob, un soir d'illumination, lança l'idée d'en faire "l'organe d'une renaissance celtique" (sic).
Comme il manquait deux pages pour le numéro de janvier 1927, Max Jacob griffonna deux poèmes à tons bretons, les signant "Morven le Gaélique" parce qu'il y avait déjà quatre pages de Max Jacob dans ce numéro de La ligne de cœur.
(NB.: Morven = La jeune fille).

Jacob, très inspiré par les sujets, les tonalités brutes, populaires, dansantes ou à entonner de la langue bretonne (d'abord du Pays d'Auray précise-t-il) -laquelle a l'oralité en dimension principale- réussit à faire du neuf avec du vieux, pas vraiment du pseudo-folklore ou de la revisite à mon humble avis, non, c'est plutôt qu'il compose avec cette façon uchronique, et c'est bonheur..

Un exemple vaut mieux que de longues considérations:
Le poème ci-dessous est tout à fait abouti et pourtant sonnant daté, "à cachet", il ferait -je crois- une chanson populaire, de marche ou de veillée, un air à siffloter - et le français utilisé en arrive à avoir l'air traduit du breton...

Le casuiste Aventin, certes prompt à s'enflammer comme brande sous torche, affirme qu'en l'espèce il a trouvé un cas de descendance littéraire d'Aloysius Bertrand  Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 1155189403 :

Mais peut-être est-ce que je me leurre,
En tous cas bravo au prestidigitateur.








Armée de Chouans



Le duc de Moëllo a passé
Sur la route de Ploërmel.
Plusieurs charrettes avec des bœufs
des vaches, des cochons, et des meubles de famille.
- Prenez-moi avec vous, dit une jeune fille
je sais guider les bêtes et les soigner
et je m'habillerai en soldat
pour ne pas faire désordre.
Si vous allez du côté de la France
prenez-moi avec vous.
Là, je trouverai celui qui m'a promis le mariage.
- Si tu veux lui servir de chaufferette
quand il fera mauvais temps
et de bain froid quand il fera chaud
tu viendras avec le duc de Moëllo
cette route n'est pas celle de Ploërmel
c'est la route de l'enfer.
- Venez donc habillée en soldat, ma fille
vous avez ma parole de duc
que vous n'aurez aucun trouble
de moi ou des soldats de mon armée.
Si vous rencontrez celui qui vous a promis mariage
si vous le rencontrez aux armées de France
c'est moi qui vous marierez tous les deux
moi et un bon prêtre de France




Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Dim 24 Mar - 16:16
 
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Sujet: Max Jacob
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Charles Cros

BERCEUSE


Endormons-nous, petit chat noir.
Voici que j'ai mis l'éteignoir
Sur la chandelle.
Tu vas penser à des oiseaux
Sous le bois, à des félins museaux...
Moi rêver d'elle.

Nous n'avons pas pris de café,
Et dans notre lit bien chauffé
(Qui veille pleure)
Nous dormirons, pattes dans bras.
Pendant que tu ronronneras,
J'oublierai l'heure.

Sous tes yeux fins, appesantis,
Reluiront les oaristys
De la gouttière.
Comme chaque nuit, je croirai
La voir, qui froide a déchiré
Ma vie entière.

Et ton cauchemar sur les toits
Te dira l'horreur d'être trois
Dans une idylle.
Je subirai les yeux railleurs
De son faux cousin, et ses pleurs
de crocodile.

Si tu t'éveilles en sursaut
Griffé, mordu, tombant du haut
Du toit, moi-même
Je mourrai sous le coup félon
D'une épée au bout du bras long
Du fait qu'elle aime.

Puis hors du lit, au matin gris,
Nous chercherons, toi, des souris,
Moi, des liquides
Qui nous fassent oublier tout,
Car, au fond, l'homme et le matou
Sont bien stupides.


mots-clés : #poésie
par bix_229
le Dim 3 Mar - 19:46
 
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Joséphine Bacon

Uiesh. Quelque part (2018)

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Joseph12

J'ai connu le plaisir d'une première lecture du recueil en me rendant à mon premier cours d'Études autochtones de la session en métro. Le recueil se lit de manière relativement aisée. Plus ça va, plus Joséphine Bacon a tendance à adopter la forme brève (si on compare avec Bâtons à message). Il s'agit d'une des poétesses d'origine autochtone à s'illustrer sur la scène québécoise qui est l'une des plus accomplies avec Natasha Kanapé Fontaine. Comme elles sont toutes deux originaires de la même réserve de Pessamit sur la Côte-Nord, il y a naturellement une forme de passage du témoin historique même si elles s'illustrent toutes deux en même temps.

Natasha Kanapé Fontaine m'a elle-même parlé encore une fois en personne du fait qu'elle prenait exemple sur Joséphine Bacon. À cette époque, mes premières tentatives de lire Joséphine Bacon n'avaient pas été concluantes, probablement à cause de la facture bilingue de ses recueils. En amassant des citations dans mon périple syndical aux Postes, je suis tombé sur un long extrait dans Bâtons à message qui m'avait conquis à la poésie de Joséphine Bacon.

Dans son tout dernier recueil, Uiesh. Quelque part, Joséphine Bacon excelle à l'art de la poésie brève. J'ai dû sélectionner quelques poèmes et il y a tellement de passages savoureux. Il faut savoir prendre le temps de reposer la lecture et la reprendre.

J'ai cent mots à te raconter
Mon vieil âge
Mes rides

Je n'ai plus l'alerte des pas
Le souffle court
J'avance dans mon songe
Sans fatigue

Je sais entendre les feuilles
J'apprends le monde
Mon âge vieillit avec moi

Je n'ai pas cent mots
Je n'ai pas cent ans

(p. 12)


Comme nous savons, les Autochtones sont attachés à la terre et aux éléments naturels, dont la neige :

J'ai vu la naissance de l'hiver
La neige abandonne
Ses fragiles flocons
Dans un monde torturé
Sa finesse éblouit
La terre des nomades

(p. 28)


Le rapport des Autochtones face à leur histoire a son grain :

Je ne suis pas demain
Je suis aujourd'hui
Mon coeur retourne
Dans l'espace
Quand tu racontes mon histoire

Je suis la grande lune
Qui traverse le temps
Tourbillon de neige
Je m'affole
Que vive la tradition

(p. 40)


Encore une fois, sans crier gare :

Mes grands-pères ont parcouru la terre
Mes grand-mères ont donné naissances à nos mères
Je suis de cette tradition de paroles
Ma terre est bafouée
Par un serpent venimeux
Où coule mon histoire

(p. 64)


Le rapport à la nature est essentiel pour les Autochtones :

Tu parles d'étoiles
Je te parle de rivières
Tu parles d'astres
Je te parle de lacs
Tu parles de l'infini
Je te parle de la toundra
Tu parles d'anges
Je te parle d'aurores boréales
Tu parles des cieux
Je te parle de la terre

(p. 74)


Conscience d'être :

Ne me tue pas d'être vivante
Ne me tue pas de sourire
Ne me tue pas d'aimer
Ne me tue pas d'être humaine

Tue-moi
Si j'oublie

(p. 90)


Appel intergénérationnel :

Poing en l'air
Guerrière aux larmes
Sans vacarme
Je suis territoire
Tu m'as construite
Je suis souvenance
Tu poursuis mon enseignement

(p. 94)


Il y a quelques années, j'ai également connu la chance de voir une conférence de José Acquelin. Ça me manque de n'avoir pas encore vu Joséphine Bacon, mais je la lirai sans doute encore. Elle est très humble, discrète, naturelle et sage dans sa manière d'être. Les autres personnes ont tendance à la mettre en valeur et j'y vois une forme de revanche historique dans la mesure où elle a longtemps enseigné. Elle s'est révélée à la poésie après 2009. Imaginez si elle avait connu l'occasion d'une publication antérieure de ses poèmes en langue innue.


mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Dim 17 Fév - 8:55
 
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François Guerrette

Les oiseaux parlent au passé (2009) :

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Les-oi10


François Guerrette est l'un des poètes vers qui je reviens. Je le qualifierais même de poète initiatique, au même titre que Geneviève Desrosiers, Daniel Leblanc-Poirier, Shawn Cotton et Maxime Catellier pour les poètes québécois de ma génération. Dans ce premier recueil, nous voyons déjà les promesses qui l'annoncent comme poète accompli.

Dans Les oiseaux parlent au passé, on sent ce souffle prophétique. Je dirais que je l'ai plus senti dans ses premiers recueils (Panique chez les parlants me vient en tête) avant que François Guerrette se révèle dans le recueil de maturité que constitue Pleurer ne sauvera pas les étoiles. La langue poétique québécoise est touffue surtout si on la trouve chez les Poètes de brousse. On dirait même que la maison d'édition et François Guerrette se sont trouvés...

Il y a des extraits saillants dans ce recueil que j'ai retenus pour les fins de l'exercice en gardant à l'esprit que la poésie de François Guerrette est particulièrement combative (je dirais même une déclaration de guerre, pour paraphraser un de ses recueils subséquents).

fièvres sacrées l'orage torride
le repos quantique s'il cache
à travers les décharges électriques et les oiseaux
je reste muet l'émeute aux lèvres
la tête ouverte mémoire à l'air
je pourrais porter des pyramides sur mon dos

(p. 21)


Je sens un fond de contre-culture :

je connais des dieux rouges de bouillir
à force de colère acouphène
le vide est buvard et l'usure
maquillée par la nuit mascara
la tache sur les murs l'aurore
un rien me laverait de vivre

(p. 31)


Très québécois par la manière de concevoir la thématique poétique :

à la craie le sang le ciel au plomb
sous l'angle kaléidoscope
le temps s'effiloche lente chemise
mal tricotée mon ombre cousue
sur la peau des murs j'ai l'air
d'une blessure ouverte sur l'avenir

(p. 46)


En vous parlant de ce souffle prophétique :

ouvrir les yeux c'est ouvrir le feu
un duel dans le crâne l'abeille
irrespirable parmi les cellules
un visage de moteur qui fume ma langue
et la voix de mourir
ne finit jamais de muer

(p. 63)


Encore une fois, je vous invite à lire François Guerrette. Son oeuvre survivra encore quelques générations. Je vous ai parlé sur l'autre forum de la qualité de son travail de poète, du fait qu'il était un tâcheron. On peut déjà le sentir dans ce premier recueil. Il est quand même porté par quelque chose de comment dire, grand, magique? Non, ce ne serait pas approprié de le dire comme critique de poésie, mais il y a quelque chose qui nous amène à nous dépasser dans la langue poétique qu'il emploie.


mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Jeu 14 Fév - 9:09
 
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Gérard de Nerval

La bohème galante
(1855)

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Sylvie12



La bohème galante proprement dite fut d'abord publiée en revue (L'Artiste, publication appartenant à Arsène Houssaye) en 1852, entre juillet et décembre. Arsène Houssaye, hommes de lettres et d'entregent, avait pour habitude de faire paraître sous sa propre signature des vers, des proses etc... émanant des divers collaborateurs de la revue, qui étaient tous ses obligés, en général pour dettes.

Et donc il y a du Nerval à dégotter (et pas mal d'autres plumes illustres sans aucun doute) chez Houssaye, courage à qui ira dépiauter les bouquins parus sous son nom, c'est un mastodonte...

Anecdote:
C'est ce même Houssaye qui, faisant paraître un recueil de poésie dont nul ne saura jamais combien de vers furent effectivement de lui, alla jusqu'à le préfacer lui-même et le tendre à Théodore de Banville pour qu'il paraphe de sa signature la préface, s'offrant ainsi à sa (dé)mesure et à sa gloire une préface dudit "poète du bonheur"....Où il y a de la gêne...

Quoi qu'il en soit, c'est avec l'ami de Nerval de très longue date -depuis l'adolescence-, Théophile Gautier, qu'Arsène Houssaye fait publier un ensemble de textes post-mortem intitulé La bohème galante, d'après un projet de compilation sur lequel travaillait Nerval (il en était même aux premières épreuves d'imprimerie); l'ordre des textes de ce patchwork peut varier suivant les éditeurs, ci-dessous celui de l'édition dont je dispose:
Bien jolie édition, Jules-Tallandier 1929, un peu abîmée au dos mais fort plaisante à lire, papier, mise en page comme police de caractères.


La bohème galante: 25 pages environ, 4 titres - on retrouve Sylvain, le "grand frisé" aperçu dans Sylvie, et deux ou trois scènes ré-empruntées à Sylvie, dont celle où il faillit se noyer, enfant, en traversant un gué qui n'existait pas ou plus, on retrouve Senlis, Ermenonville, et toujours ces effluves de rousseauisme.

Mes prisons: 15 pages - plutôt savoureux et inattendu, la façon dont le "bohémien" Nerval se retrouve parfois au poste (on dirait en garde à vue aujourd'hui).

Les nuits d'octobre: 100 pages environ, 26 courts chapitres qui sont autant de tableaux. Ravira les franciliens par les descriptions. Très substantifique. Toujours cette finesse concise, cette élégance de plume; les compositions en prose de Nerval, parce qu'elles ont ce je-ne-sais-quoi de gracile mais de retenu, de maîtrisé, échappent toujours un peu, ce qui est paradoxal tant son propos est limpide. Nerval est un styliste, tout en touches et en équilibres. Sa façon n'a pas pris une ride, et il faudra bien un jour s'interroger, pourquoi cet art de la plume-là, celui de Nerval, est-il intemporel, alors que certains auteurs, publiés il y a à peine un demi-siècle, nous semblent utiliser une manière tombée en désuétude, datée ?  

Un peu plus teinté d'autobiographie:
Promenades et souvenirs: 35 pages environ, 8 chapitres. Textes sobres encore, dans lesquels Nerval se dévoile un tantinet. Il y a une tendresse chez ce grand rêveur, mais qui n'est pas à l'eau de rose, ou encore empreinte de vacuité. Un de ces "rêveur, définitif" que saluait, au siècle suivant, André Breton.

La main ensanglantée: 55 pages environ, 14 chapitres.  A ce point différent des autres textes du recueil que, sans celui-ci, on ne parlerait pas de textes hétéroclites ou de patchwork. C'est une histoire qui se déroule loin dans le temps, en 1609. Vocabulaire choisi, esprit de l'époque restitué, La main ensanglantée est une curiosité, Nerval évolue dans un registre inconnu (enfin, pour moi du moins !) et ça fait mouche, ça fonctionne en tous cas pour ce conte, cruel et fantasmagorique avec un soupçon de farce à gros traits, juste ce qu'il faut pour obtenir un pendant propice à l'équilibre de l'histoire.

(Déglaçé d'un message du 25 juin 2014 sur Parfum)



mots-clés : #autobiographie #poésie
par Aventin
le Lun 17 Déc - 17:39
 
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Sujet: Gérard de Nerval
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Gérard de Nerval

J'inaugure le fil Nerval (qui manquait), avec un poème des Chimères. Je vais ensuite essayer de parler d'Aurélia, et des Filles du feu.

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 363210



Le Christ aux oliviers

Dieu est mort ! le ciel est vide…
Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !

I

Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras
Sous les arbres sacrés, comme font les poètes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats ;

Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »

Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !

« Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !…

II

Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :

« Partout le sol désert côtoyé par les ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.

« En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond, d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;

« Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale engloutissant les Mondes et les Jours !

III

« Immobile Destin, muette sentinelle,
Froide Nécessité !… Hasard qui, t’avançant
Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,
Refroidis, par degrés, l’univers pâlissant,

« Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,
De tes soleils éteints, l’un l’autre se froissant…
Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,
Entre un monde qui meurt et l’autre renaissant ?…

« Ô mon père ! est-ce toi que je sens en moi-même ?
As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ?
Aurais-tu succombé sous un dernier effort

« De cet ange des nuits que frappa l’anathème ?…
Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
Hélas ! et, si je meurs, c’est que tout va mourir ! »

IV

Nul n’entendait gémir l’éternelle victime,
Livrant au monde en vain tout son cœur épanché ;
Mais prêt à défaillir et sans force penché,
Il appela le seul – éveillé dans Solyme :

« Judas ! lui cria-t-il, tu sais ce qu’on m’estime,
Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché :
Je suis souffrant, ami ! sur la terre couché…
Viens ! ô toi qui, du moins, as la force du crime ! »

Mais Judas s’en allait, mécontent et pensif,
Se trouvant mal payé, plein d’un remords si vif
Qu’il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites…

Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,
Sentant quelque pitié, se tourna par hasard :
« Allez chercher ce fou ! » dit-il aux satellites.

V

C’était bien lui, ce fou, cet insensé sublime…
Cet Icare oublié qui remontait les cieux,
Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,
Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime !

L’augure interrogeait le flanc de la victime,
La terre s’enivrait de ce sang précieux…
L’univers étourdi penchait sur ses essieux,
Et l’Olympe un instant chancela vers l’abîme.

« Réponds ! criait César à Jupiter Ammon,
Quel est ce nouveau dieu qu’on impose à la terre ?
Et si ce n’est un dieu, c’est au moins un démon… »

Mais l’oracle invoqué pour jamais dut se taire ;
Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère :
– Celui qui donna l’âme aux enfants du limon.


mots-clés : #poésie
par Arturo
le Lun 17 Déc - 14:28
 
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Sujet: Gérard de Nerval
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Max Blecher

Corps transparent

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Cvt_co10

Très court ouvrage poétique et surréaliste décrivant avec amour et fort érotisme de la relation à l'aimée.
C'est assez poignant et terriblement bien écrit. L'auteur ne fait pas preuve de sentimentalisme mais on sent une passion assez forte et une certaine fièvre dans l'écrit.
C'est finalement un poème assez français et j'ai ressenti l'inspiration d'un Breton par exemple dans le récit. Ce fut en tout cas très plaisant et je lirais volontiers d'autres oeuvres de cet auteur.

mots-clés : #poésie
par Hanta
le Dim 16 Déc - 10:50
 
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Sujet: Max Blecher
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Pierre Jean Jouve

Dans les années profondes - Matière céleste - Proses

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Jouve10


Il s'agit d'une sorte de compilation thématique (réussie), éditée en 1995 dans la collection Nrf Gallimard poésie.
- Dans les années profondes est une longue nouvelle ou un court roman (dans les 75 pages environ), paru en 1935 comme second récit d'un titre, La scène capitale, lui-même par la suite compilé en 1948 dans Histoires sanglantes, puis à nouveau sous le titre La scène capitale (vous me suivez toujours ?).
Le titre provient d'un vers, ou plutôt d'un passage fragmenté de Baudelaire, issu de Fusées:
A travers la noirceur de la nuit, il avait regardé derrière lui dans les années profondes (...)


Il est à noter que, bien qu'intervenant assez tôt sa carrière, Dans les années profondes (+ La scène capitale) sera le dernier roman de Jouve.

- Matière céleste paraît en 1937, puis est redécoupé en 1964 - c'est cette seconde version qui est proposée (qui est la première partie de la mouture initiale).

- Proses est publié en 1960.

Il s'agit d'amour, de sexe, de mort et de viatique poétique. Jouve parvient à suggérer (tout est dans l'art de la suggestion) un érotisme ni soft ni porno, mâtiné de fétichisme et de bizarreries: ce livre peut être mis dans quasi toutes les mains, dès l'adolescence, à mon humble avis, et même on peut le lire en considérant que ceci n'est pas la matière première de l'ouvrage, ni son intérêt principal (c'est loin d'être écrit libido-presto, en somme).
Ailleurs, Jouve a estimé que le (bon vieux ?) temps où les écrivains étaient censurés pour atteintes aux bonnes mœurs était, en fait, une aubaine pour ces auteurs-là, et Jouve n'écrit ni pour faire des affaires florissantes, ni pour la gloriole du monde.

Jouve a le culte de l'art, et prétend qu'il aurait tout arrêté s'il n'avait pas la conviction de faire acte sacré en tentant de, par exemple, transgresser les déterminations esthético-éthiques que l'artiste est amené à rencontrer.
Et que dire de cette mort, la Mort majuscule, omniprésente ?
[à titre personnel c'est assez substantifique comme lecture, nourriture à mes réflexions du moment sur la thématique pas si facile ni si tranchée art profane/art sacré].  

On le voit, l'unanimisme de ses débuts est complètement renié, Jouve farfouille sans relâche, outre son âme, ses désirs et instincts pour aller vers un Art dont il serait servant d'autel. De nombreux poèmes de Matière céleste, Espiritual par exemple,  trop long pour que je le reproduise ici, illustre tout cela.

Sa poésie, sans analogie réductrice, rejoint, ou du moins fait parfois penser à celle de ses contemporains Pierre Reverdy et Michel Leiris (enfin, pas quand ce dernier se vautre dans une facilité d'aloi douteux).
Disons qu'elle fait époque, là où Jouve n'a de cesse d'accumuler les référents à son maître proclamé Charles Baudelaire, in memoriam duquel il a composé un Tombeau dont j'envisage fortement la lecture (Qui a lu...?).

Revenons à cet ouvrage, au début est un jeune homme (Léonide, qui campe Jouve, 23 ans) qui tombe amoureux d'une Grande Dame (Hélène de Sannis), nouvelle campée dans les montagnes de la Suisse italophone, apparemment (l'Engadine, presqu'à coup sûr, les noms, la typographie est à peine travestie).

Là-dessus arrive un proche de la famille de Sannis, Pauliet, malade et grand érotomane, qui va servir de passeur-révélateur à Léonide...

Bref, le thème est assez éculé on le voit, la chute même de la nouvelle est prévisible depuis la moitié de l'ouvrage, l'intérêt est ailleurs; outre que, sans cette lecture préalable, il serait ardu sinon presque impossible d'appréhender ce qui suit (Matière céleste et Proses), elle permet de se familiariser avec une plume exigeante, qui se laisse déguster même avec un appétit modéré.

Dans les années profondes, chapitre I a écrit:J'avais le cœur fin au point d'éprouver les souffrances des fleurs. L'été était dans son plein, aucun vent, et le torrent lointain à la partie inférieure du val avait le luisant d'un vieux sabre: je sentais la vaste terre que j'avais sous les yeux comme une splendide terre des morts. Je vis alors que mon dos était appuyé au mur d'une maisonnette en crépi avec une fenêtre étroite à barreaux, enfoncée dans la prairie; l'herbe, pressée comme une toison, comme une chevelure, se tordait avec douceur contre la pierre, et il y avait entre le mur brûlé par le soleil, l'herbe en désordre et la fenêtre abandonnée, un tel secret, que je me sentais m'émouvoir aux larmes. La nature entière, me semblait-il son passé et son avenir, se résumaient sur la muraille claire de la maisonnette, de même qu'il suffisait d'agrandir ou de réduire la maisonnette dans le temps pour obtenir la nature entière, avec son bonheur et sa mort: et c'est seulement que j'aperçus que la maisonnette encastrée dans une muraille était une partie du cimetière.


Matière céleste a écrit:
Hélène

Que tu es belle maintenant que tu n'es plus
La poussière de la mort t'a déshabillée même de l'âme
Que tu es convoitée depuis que nous avons disparu
Les ondes les ondes remplissent le  cœur du désert
La plus pale des femmes
Il fait beau sur les crêtes d'eau de cette terre
Du paysage mort de faim
Qui borde la ville d'hier des malentendus
Il fait beau sur les cirques verts inattendus
Transformés en églises
Il fait beau sur le plateau désastreux nu et retourné
Parce que tu es si morte
Répandant des soleils par les traces de tes yeux
Et les ombres des grands arbres enracinés
Dans la terrible Chevelure celle qui me faisait délirer



Matière céleste a écrit:

Une seule femme endormie

Par un temps humide et profond tu étais plus belle
Par une pluie désespérée tu étais plus chaude
Par un jour de désert tu me semblais plus humide
Quand les arbres sont dans l’aquarium du temps
Quand la mauvaise colère du monde est dans les cœurs
Quand le malheur est las de tonner sur les feuilles
Tu étais douce
Douce comme les dents de l’ivoire des morts
Et pure comme le caillot de sang
Qui sortait en riant des lèvres de ton âme.

Par un temps humide et profond le monde est plus noir
Par un jour de désert le cœur est plus humide.



PS: En complément de la présentation de Cliniou, un petit lien vers ce site., pas inintéressant mais souffrant de piètre présentation, à mon humble avis.
mots-clés : #poésie
par Aventin
le Dim 9 Déc - 7:43
 
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Sujet: Pierre Jean Jouve
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Vues: 438

Jacques Réda

Ponts flottants

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Ponts10

2006, 192 pages environ, Gallimard.
Ce "n'est pas un roman", précise l'auteur.

J'ai trouvé cet opus un peu moins fulgurant que "les ruines de Paris", toutefois il dégage beaucoup de sérénité, pas mal de recul.
C'est davantage patchwork aussi, sont-ce les aléas de la technique halieutique ?  
Jacques Réda, dans une interview a écrit:J'observe et j'écris en somme comme d'autres pêchent, sans ambition quant à la valeur de mes prises et aux raisons qu'on peut avoir de s'en enorgueillir.


Ouvrage découpé en deux parties, "Exercices d'espace" et "Présomptions quand aux éléments", elles-mêmes subdivisées en textes courts, parfois intitulés, ou groupés comme sous une bannière par un chiffre romain. L'hétéroclite apparent procède d'une construction, nous le découvrons peu à peu.
Le titre s'éclaircit enfin dans le tout dernier texte.

La partie "Présomptions quand aux éléments" est assez surprenante, tandis que les errances cingriesques des "Exercices d'espace" correspondent davantage à ce qu'on escompte trouver sous sa plume.

J'ai beaucoup aimé.
Difficile de ressortir un texte plutôt qu'un autre.
"Prose du TGV", l'étonnant et, somme toute, humoristique "L'installation", "Terminus Gallieni" et bien d'autres de ces courts textes - je mets "textes" par défaut, on ne peut pas parler de nouvelles...j'arrête là, sinon je vais tout citer...
"Belcier", un quartier de Bordeaux que je connais bien, m'a évidemment occasionné un petit bond rapide du palpitant, la description date des années 2000, Réda serait (est, peut-être) ennuyé de voir combien ce quartier a mal tourné changé en quinze ans. Car aujourd'hui c'est, comme Réda l'écrit dans et à propos d'Alouettes, il n'y a que la couleur blanche à changer:
Alouettes a écrit:
Soit un ensemble de gros cubiques immeubles tout blancs séparés par de larges avenues perpendiculaires aux arbres en crayons d'architecte, et comme on en a construit partout.
(...) ces édifices, conçus pour le meilleur rendement immobilier (...) Tout neufs et d'une propreté de laboratoire, ces blocs prennent passivement le pouls de l'espace et rendent presque palpable l'énorme amplitude de sa période qui nous inclut.  


Palmyre (Syrie) me remit en mémoire une visite quasi-similaire effectuée, peut-être la même année, à Baalbek la libanaise...

Terminus Gallieni a écrit:Enfin je reviens au lieu où la dévastation scialytique plate s'anime: une dame maigre et blonde ébouriffe sa crinière dans un abribus; dans un autre, deux amoureux donnent consistance à une tératologie contre un plan de réseau; je tourne en boitillant sur place comme un vieux marabout: on croirait le début d'un zoo déjà frappé d'interdiction administrative.


Topocryptographies a écrit:
Sully pose ainsi dans la plaine le petit transformateur architectural d'une énergie obscure d'où provient sa clarté: il fixe la dernière image d'un conte où les forces mauvaises, mais qui attendent que nos frayeurs les appellent pour survenir et se dévouer à leur service,  ont succombé à la puissance bénigne d'un ordre mis en œuvre par une intention toute humaine de faste discret et sans frivolité.


Palmyre a écrit:Tous refusent de m'accompagner entre ces fantômes de colonnes.
Leur ombre tourne pour le soleil qui n'a pas besoin d'aiguilles ou de cadrans:
La lune boiteuse n'ébranle rien dans leur forêt de béquilles votives.
J'ai dormi là en plein midi dans l'ombre d'un temple ruiné.
J'ai visité des tombeaux d'où les morts eux-mêmes s'étaient enfuis.
Mais je n'ai pas voulu faire l'idiot sur la bosse d'un dromadaire.


Prose du TGV a écrit:
Bien établi dans le silence et la régularité de sa vitesse, le déplacement fuit sous une bulle où l'on croit ne plus bouger.
C'est le paysage qui défile dans le contrepoint rythmique de ses plans.
Les plus proches se bousculent sous le battement des poteaux qui les matraque, les réduit en balle, en bouillie.
Un peu plus loin se stabilisent des pièces de blé en voie de mûrir où, une fraction de seconde, l'œil entre des milliards isole un seul épi, le soupèse, se réjouit de l'adhésion intense et parfaitement structurée de ses grains.
Les lèvres comme les yeux au bord d'une coupe inépuisable, on boit, à même les nappes de céréales aux nuances diverses d'eau, à même le ciel étale.  

mots-clés : #poésie
par Aventin
le Sam 1 Déc - 6:59
 
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Sujet: Jacques Réda
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Henri Michaux

Épreuves, exorcismes

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Epreuv10

Recueil de poèmes en prose composés entre 1940 et 1944 ‒ l’influence de la Seconde Guerre s’y fait sentir, surtout dans les premiers, dans Ecce homo, ou encore La marche dans le tunnel, une sorte de fable épique en 23 chants, d’ailleurs inachevée :  
« Le monde était tout drapeau. […]
Tout est Tribu, Tribu ! »

Aussi de petits contes étranges et typiques de l’auteur, avec une faune étrange et monstrueuse comme dans Les hommes en fil, d’une imagination surréaliste.
Egalement influence de spiritualité indienne, dans les paroles de « Maître de Ho » notamment (un peu caricaturé ?)
« J’ai vu l’homme à la tête diverse.
À la tête semblable au râteau, il ramasse. À la tête semblable aux racines, il pompe. À la tête semblable à un tonneau, il est penché. J’ai vu l’homme à la grenouille chaude, cherchant assouvissement, et son admirable mécanisme déclencheur qui savait le lui obtenir lui faisant prononcer alors des mots doux, d’ailleurs beaucoup trop doux.
J’ai vu l’homme semblable à une horloge qui parlait à un homme semblable à une dague. Quelle rencontre ! Mais elle n’était pas hors de l’ordinaire.
J’ai vu l’homme à la tête semblable à une balance, l’homme fait de moignons et de réservoirs autonomes, ou comme un cintre, l’homme aux seules épaules.
J’ai vu l’homme à la tête pétillante, et voulant m’en approcher, je n’ai pas pu. La vérité : Je n’aurais pas voulu avoir à le nourrir, seulement le connaître et plutôt de profil et d’une certaine distance à ne pas laisser combler inconsidérément, comme on observe un tigre, sans l’adopter.
J’ai vu les hommes en arc, têtes et corps enflés au vent de la vie. J’ai vu l’homme pyramidal, l’homme requin, l’homme attaqué par sa propre hache, faisant un avec deux, mille avec trois… ou un jugement. J’ai vu l’homme tumultueux, mais j’ai vu sa race gravissant avec sang-froid et patience le haut plateau.
Tandis qu’elle perdait les siens, des spermatozoïdes toujours jeunets en remettaient d’autres au berceau, qui reprendraient toute chose au point voulu. Et elle les regardait et me regardait et nous regardait tous passer silencieusement. »
J’ai vu (intégral)

« Sachez-le aussi : Nous n’avons plus nos mots. Ils ont reculé en nous-mêmes. En vérité, elle vit, elle erre parmi nous LA FACE À LA BOUCHE PERDUE. »
La lettre dit encore…

« Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immensité du vide éthérique. Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoilé, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin mes vices, dernier rempart, je m’en fis carapace.
Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus.
Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la méritait tellement.
Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.
Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants, avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer. »
Après ma mort

La préface de l'auteur constitue une sorte d’"art poétique" :
« Il serait bien extraordinaire que des milliers d'événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu'on garde en soi, blessants.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier.
Dans le lieu même de la souffrance et de l'idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque - état merveilleux !
[...]
Pour qui l'a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d'emprises.
La plupart des textes qui suivent sont en quelque sorte des exorcismes par ruse. Leur raison d'être : tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile. »



mots-clés : #poésie
par Tristram
le Jeu 15 Nov - 15:50
 
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Jacques Réda

Les ruines de Paris

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Ruines12

Prose (?), 1977, nrf Poésie Gallimard, 160 pages environ.

Si un seul livre devait illustrer le fil Flâneries urbaines, cher à Jack-Hubert, alors ce pourrait être celui-là.
Il y a du Cingria dans Les ruines de Paris selon Jacques Réda.

Ce livre est constitué de billets, à moins que ce ne soit des vignettes (poèmes en prose ?), courts, digestes, prenants.
Réda en balade, généralement en Solex, ou à pied, souvent en train, dans un Paris insoupçonné, ou plutôt, grâce à son regard, c'est un Paris qui nous échappe généralement qui nous est restitué, révélé.
Un Paris...qui va, en fait, en fin de livre, jusqu'à la Champagne, la Bretagne, Fribourg, la Bourgogne et la Charente-Maritime, enfin, on n'est pas à ça près.

Son regard ? Tantôt onirique, perspicace, furibard, goguenard, kaléidoscopique, que sais-je encore...

Une très belle et forte lecture, avec un goût de reviens-y prononcé.
Les rares connivences énoncées (revendiquées ? ), comme Jean Grosjean, Bud Powell, Philippe Jaccottet et quelques autres, se fondent à merveille, font sens dans l'opus.

Extraits:

Le pied furtif de l'hérétique a écrit:
Et c'est sans doute l'indécision du soir qui m'ouvre cette étendue, toujours pourtant mêlée aux pierres et au fracas de Paris. Car en plein jour, surtout dans les mois mal apprivoisés (février, mars, novembre), quand l'air pâlit comme aux lisières des Landes et des marais, les rues creusent dans une lueur d'estuaire de sable: à chaque pas va surgir ce miroitement de perle entre des dunes, et le cœur bat, et d'entières forêts qui transhument stationnent aux carrefours, puis s'éclipsent d'un bond comme la licorne. Sur tous les monuments une sauvagerie élémentaire mais tende a subsisté. Réfugiée au ciel qui reste le plus sensible de cette terre, elle émeut jusqu'au marbre ignorant des heures et des saisons.  


Une noirceur de plus en plus dense a écrit:
Une noirceur de plus en plus dense annonce que la nuit va finir. Elle revient par détonations sur les gares de banlieue en pleine effervescence somnambulique. Les gens qui stationnent sous les lampes toujours insuffisantes existent peu. On ne sait pas ce qui tourne dans leurs cerveaux encore lourds de chaleur, d'espoir et de rêves prémonitoires qu'ils n'avaient pas voulus. Mais pour certains une sorte d'extase se prolonge: ils penchent, ne cherchent pas à bouger du tout. D'un quai déconcerté à l'autre qui saute comme une mine, quelque chose qui n'est plus l'espace impose la probabilité d'un monde sans histoire et sans jeu. Rien qu'une substance amorphe mais qui pèse et gonfle par massifs. Puis le roulement d'énormes dés lancés dans l'intervalle redistribue un chaos logique d'habitations. On ne distingue que les fenêtres éclairées qui sans cesse se déplacent par bonds orthogonaux, usant d'une notation aussi juste et indéchiffrable que celle des astres. Dans un entonnoir de mes doigts j'anéantis, au fond de la vitre, tous le reflets du compartiment; je guette un signe avant-coureur du jour par les échappées de campagne.      



Mots-clés : #lieu #poésie
par Aventin
le Mar 6 Nov - 23:00
 
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Sujet: Jacques Réda
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Alexandre Sergueïevitch Pouchkine

L’heure de la nuit


Poèmes, choix, traduction , présentation et notes de Christiane Pighetti
Avec des desseins d’Alexandre Pouchkine

4ème de couverture : a écrit:Après une vie de désordres, après les clubs révolutionnaires, les innombrables duels, les écrits séditieux et tout ce qui lui valut l'exil de ses jeunes années, c'est-à-dire, l'assignation à résidence hors de la capitale sous Alexandre 1er, Pouchkine, en dépit du succès foudroyant de ses premières œuvres, lance le jour de son 29e anniversaire : " Vie, don inutile, don fortuit / à quoi bon m'es-tu donnée ". La conscience, le remords et la conviction intime de son iniquité, hantent l'œuvre des dernières années. Il se sent poursuivi par un homme noir, menacé par un malheur qu'il ne peut ni éviter ni prévoir.
Lecteur assidu de la Bible à laquelle, en filigrane, il fait partout référence, il a la conviction que l'inspiration est authentique révélation et, jusqu'à la veille de sa mort, souligne le caractère sacré de l'œuvre poétique.
Les poèmes publiés en version bilingue sont extraits de l'ensemble de son œuvre et illustrés de croquis souvent plein d'humour de l'auteur.



Le titre du livre annonce l’orientation de Pighetti dans le choix (excellent!) des textes, poèmes. Elle en prend à partir de la période commençant autour de 1826. Alors Pouchkine fût (mais certes depuis toujours) spécialement poursuivi par une sorte d’angoisse existentielle qui parfois produit des œuvres majeures. Qui dit cette angoisse pourrait dire : « vocation, destin, folie... » On sent à travers de ses lignes une interrogation existentielle, aussi parfois la vie devant, avec la mort (lui qui avait perdu autour de l’année 1830 plusieurs êtres très proches). Interrogations qui portent le poète vers ce qu’on pourrait presque appeler une vocation « sacrée ».

J’ai beaucoup aimé le choix de ces poèmes, l’un plus fort que l’autre. On y trouve un homme en quête, en doute, quelqu’un qui nous est proche. Et alors les Russes qui l’aiment, ne se trompent pas...


mots-clés : #poésie
par tom léo
le Mer 17 Oct - 8:10
 
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Sujet: Alexandre Sergueïevitch Pouchkine
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Edmond Jabès

Le Livre des questions

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Livre_11

C’est encore une nouvelle découverte de hasard à Emmaüs. Une édition originale, Blanche de Gallimard, avec dédicace de l’auteur. Surtout, il y a ce plaisir sensuel de glisser le coupe-papier entre les feuilles, d’entendre le bruit feutré du papier déchiré (ça vous intéresse monsieur Freud ?) ; gestes qui scandent à merveille la lecture de ce livre qui se déguste à petites gorgées. Hélas, les publications actuelles avec leur papier glacé, leurs pages massicotées, leur texte reproduit numériquement, nous ont ôté ces sensations qui s’accordaient tellement avec le plaisir de la lecture.

Jabès a écrit sept recueils sous le titre de Le Livre des questions, le premier portant ce nom dont il sera question ci-dessous, Le Livre de Yukel, Le Retour au livre, Yaël, Elya, Aely et El, ou le dernier livre.

Le premier opus se présente comme une succession d’aphorismes, de dialogues et de commentaires, de fragments de journaux, de sentences et de réflexions émises par de faux rabbins. Une histoire cherche parfois à s’élaborer, puis se perd, retrouve son fil, par fragments, entre rêve et réalité. Mais qu’importe puisque tout se transmue en poésie.

Il y est question de Yukel et de Sarah, deux jeunes amants revenus de la Shoah, non sans dommages, Sarah Schwall, aux initiales S.S., ayant perdu la raison dans le camp.

Le livre de Jabès est un livre particulier, la référence au verbe divin est explicite, livre unique car écrit par l’auteur mais aussi écrivant celui-ci dans l’espace et le temps, relation particulière entre l’écrivain et son texte.

Le livre de Jabès est empreint de mysticisme et de religiosité juive, ce qui pourrait paraître rebutant pour certains. En fait son discours et de portée universelle. Au travers du peuple élu c’est toute l’humanité qui est concernée.

Pas de trop longs discours lorsqu’il s’agit de poésie, place aux citations :

Enfant, lorsque j’écrivis, pour la première fois, mon nom, j’eus conscience de commencer un livre
Reb Stein


Le présent, pour toi, est ce passage trop rapide pour être saisi. Ce qui reste du passage de la plume, c’est le mot avec ses branches et ses feuilles vertes ou déjà mortes, le mot projeté dans le futur pour le traduire.
Tu lis l’avenir, tu donnes à lire l’avenir et hier tu n’étais pas et demain tu n’es plus.
Et pourtant, tu as essayé de t’incruster dans le présent, d’être ce moment unique où la plume dispose du mot qui va survivre.
Tu as essayé.


Il y a les vainqueurs, disait le rabbin prisonnier, disait le saint prisonnier, avec leur arrogance, leur éloquence, et il y a les vaincus sans paroles et sans signes.
La race des muets est tenace.


Je crois à la mission de l’écrivain. Il la reçoit du verbe qui porte en lui sa souffrance et son espoir. Il interroge les mots qui l’interrogent, il accompagne les mots qui l’accompagnent. L’initiative est commune et comme spontanée. De les servir – de s’en servir – il donne un sens profond à sa vie et à la leur dont elle est issue.


Tu ne te doutais pas, mère, qu’en me concevant, tu léguais au jour des feuilles de chair et de lumière pour toutes les phrases qui sont des tatouages que j’allais être appelé à défendre ; pour toutes les phrases qui sont des banderoles et des insectes.
Tu taillais, à vif, dans le cri.


Mon pouce est un gardien sauvage, disait Reb Hakim. Mon index fut le plus prompt à reconnaître l’étoile du berger. Mon médius, le plus lointain, est le rêve qui éconduit les rives. Mon annulaire porte, à sa base, nos serments et nos chaînes. Les sons habitent et habillent de diamants mon auriculaire.
Mais l’index est mon préféré, car il est toujours prêt à sécher une larme.


L’intransigeance du croyant est pareille à une lame de rasoir dont le souci est d’être tranchante


Je vous parlerai des divers passages que l’être se fraie dans la nuit des songes jusqu’au verbe.
Il y a, d’abord, ce tracé à peine visible de la lettre à la lettre, de l’ombre à une ombre moins sombre ; puis cette percée déjà consciente du vocable ; enfin cette route pavée du discours et des récits domptés.
Mais ne croyez pas que la folie nous ait jamais quittés ; comme la douleur, elle nous guette à chaque étape, je veux dire à chaque fois que nous butons à la parole cachée dans la parole, à l’être enfoui dans l’être.
Pauvres que nous sommes de ne pouvoir frôler la démence sans risquer de ne plus recouvrer la raison.


Une page blanche est un fourmillement de pas sur le point de retrouver leurs traces. Une existence est une interrogation de signes.


Quelle différence y a-t-il entre l’amour et la mort ? Une voyelle enlevée au premier vocable, une consonne ajoutée au second..
J’ai perdu à jamais ma plus belle voyelle.
J’ai reçu en échange la cruelle consonne.


Mots-clés : #genocide #mort #poésie #religion #spiritualité
par ArenSor
le Jeu 11 Oct - 19:18
 
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Guillaume Meurice

Cosme

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Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 50511810

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Voy10

Voilà, je tombe en médiathèque sur ce roman, la 4eme de couverture évoque Rimbaud, "Cosme ou l'histoire d'un fils d'immigrés espagnols, agrégé de rien, pas même bachelier, qui découvre le Graal de la poésie française : le sens caché du sulfureux et mystique poème de Rimbaud, Voyelles. ", je ne connais pas dutout Meurice (et serai surprise d'apprendre qu'il est connu et pas spécifiquement écrivain ), et ne saurai qu'après lecture qu'il s'agit d'un récit, à quatre mains, puisque guidé, validé, inspiré par Cosme Olvera, ci -dessus en photo.

Le roman (on va quand même dire ça comme ça, ça s'y prête) a une langue simple mais séduisante, phrases assez courtes, images précises, on suit l'élan de vie d'un homme habité par ses propres marottes. Des marottes d'hyper logique . Des talents hyper logiques.
c'est un livre qui raconte bien une personne, plein de détails sont très singuliers, ça s'entend après coup comme caractéristique de l'aspect non fictionnel, au fond : l'empathie est mobilisée à fond, puis parfois beaucoup moins, mais toujours on reste intéressé, je trouve, dumoins. Et notamment parce qu'il y a ce récit d'une quête, qui est partagée généreusement, sans nous faire l'outrage d'une ellipse.
Je disais à Quasimodo que ce roman rendait hommage au jeu des Echecs, une des passions de cosme. J'ai beaucoup aimé, pour ça, pour Rimbaud, pour en fait cette immersion dans un esprit que je n'ai pas dutout, hélas, ce côté méthodique hyper logique, qui est raconté avec clarté. On rigole parfois, parfois on est ému, parfois enfin, on est très intrigué. Je conseille ce livre qui a les caractéristiques d'une friandise, quant au plaisir qu'il donne, orchestré de manière modeste mais précise. Ma foi. Il a quelques défauts mais surtout la qualité d'enthousiasme. Meurice le traduit bien.Il insère très discrètement, aussi, une forme de vanité qui va de pair avec la quête, mais on l'admet volontiers. Et puis le chemin de vie parallèle à la passion poétique et logique est très agréable à découvrir. Les réserves sur le tout , finalement, est semblable à celle qu'on aurait devant un individu lambda, du moment que ce sont les faits, on ne peut que difficileent faire un procès littéraire, et sortir du duo ce qui revient à Meurice ou Olvera est franchement compliqué à mon avis.

Je n'ai plus le livre, je l'ai rendu, c'est un peu dommage, il ya des passages à relire, sans doute, si vraiment on se pique de suivre Olvera dans ses chemins, y compris à travers ses poemes qui sont retranscrits. Il y a une touche ésotérique , parfois, que j'ai abordé avec méfiance instinctive, j'avais peur que ça vire "illuminé" mais en fait, non, ça reste très tenu au final, pour moi qui suis très attachée au vraisemblable . Bon mon commentaire est pas super précis, mais vous voyez en gros.
chouette lecture.


mots-clés : #creationartistique #initiatique #poésie #temoignage #universdulivre
par Nadine
le Ven 5 Oct - 10:43
 
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Sujet: Guillaume Meurice
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Nazim Hikmet

Je vais débuter le fil par un poème soigneusement sélectionné. Je tiens par ailleurs à signaler que je dois la découverte de Nâzim Hikmet à Bix qui est décidément un connaisseur en poésie. Bien sûr, j'ai mis un peu du mien, mais qu'importe... l'important est que le poème se perpétue génération après génération.

Voici sans plus tarder ce poème tiré de C'est un dur métier que l'exil :

«J’ai vu par bonheur»

J’ai vu par bonheur, j’ai vu par bonheur,
Par bonheur, j’ai vu ce jour-là.
Ce jour-là je l’ai vu par bonheur à Paris :
Paris a ruisselé,
Le vrai Paris
Paris le sublime
Tout bleu, tout rouge,
Et la Loire et le Rhône et la Garonne et la Seine ont
                                                                   ruisselé
Paris s’est écoulé comme les eaux, vague après vague,
Paris a ruisselé en 1958
                                        Le 28 mai.
J’ai vu par bonheur, j’ai vu par bonheur
Ce jour-là je l’ai vu par bonheur à Paris.

L’homme a franchi les portes,
L’homme a soudain peuplé la place;
Comme la cage lâche l’oiseau
Les murs ont libéré l’homme.
Un homme a tout à coup peuplé cinq cent mille
                                                            hommes,
Cinq cent mille hommes ont peuplé l’homme.
Et Ivry, Saint-Denis, Belleville,
Tous les faubourgs de la ville
Soudain sont arrivés ensemble,
Les pierres se sont animées pour devenir hommes
Et par grappes entières
                             les arbres sont devenus hommes.
Ah ce cœur! ah ce cœur! ah ce cœur!
                             Cœur détraqué, maudit cœur!

Ce cœur qui m’interdit de me mêler à eux :
En tête les députés, ceints de leur écharpe;
À ma droite, Pierre, le tourneur aux yeux d’aigle;
À ma gauche, le professeur en Sorbonne à la barbe
                                                                  blanche
À ma droite, un gars brun, explosif;
À ma gauche, la fille dont les seins sont comme des
                                                                  bombes
Marche sur ses talons aiguilles.
Ah ce cœur! Ah ce cœur!
                  Qui m’interdit de couler et d’aller
                                           d’une place à l’autre.

Moi j’écris tout cela
                              le 29 mai 1958.
Je sais qu’il est des traîtres parmi nous,
J’en connais quelques-uns.
Qui sait? c’est peut-être un peu
                              de notre faute
Si, vague après vague,
                               toutes bleues, toutes rouges,
Les eaux ne peuvent mettre en pièces
                              le navire du corsaire.

Nazim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil, 2014, p. 155-156.



mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Mar 14 Aoû - 8:48
 
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Sujet: Nazim Hikmet
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Henri Michaux

Puisqu'on parle de Michaux et qu'il revient régulièrement au gré de mes préoccupations, j'ai pris la peine de feuilleter mon exemplaire de Plume précédé de Lointain intérieur :

«Mais Toi, quand viendras-tu ?»

Mais Toi, quand viendras-tu ?
Un jour, étendant Ta main
Sur le quartier où j’habite,
Au moment mûr où je désespère vraiment ;
Dans une seconde de tonnerre,
M’arrachant avec terreur et souveraineté
De mon corps et du corps croûteux
De mes pensées-images, ridicule univers ;
Lâchant en moi ton épouvantable sonde,
L’effroyable fraiseuse de Ta présence,
Elevant en un instant sur ma diarrhée
Ta droite et insurmontable cathédrale ;
Me projetant non comme homme
Mais comme obus dans la voie verticale,
TU VIENDRAS .

Tu viendras, si tu existes,
Appâté par mon gâchis,
Mon odieuse autonomie ;
Sortant de l’Ether, de n’importe où, de dessous
   Mon moi bouleversé peut-être ;
Jetant mon allumette dans Ta démesure,
Et adieu, Michaux.

Ou bien, quoi ?
Jamais ? non ?
Dis ; Gros lot, où veux-tu donc tomber ?



mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Mar 14 Aoû - 7:06
 
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Sujet: Henri Michaux
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Marc Lavoine - Driss El Kesri

Toi et moi, on s'appelle par nos prénoms

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 51vtsq10

Marc Lavoine (parrain) et Driss El Kesri (rédacteur en chef) ne sont là qu'à titre de préfacier, expliquant leur implication dans l'aventure du Papotin, un "journal atypique" (expliquant peu d’ailleurs, on aimerait mieux comprendre les mécanismes de cette aventure éditoriale)

Utopsy a écrit:Que signifie « atypique » ? Chaque personne participant à ce journal a probablement sa réponse. Selon un des concepteurs du journal, « atypique » signifie : « différence acceptée ».
Le Papotin est un journal qui existe depuis plus de 20 ans et compte déjà une trentaine de numéros. Il est né d’une proposition de Driss El Kesri, alors qu’il travaillait à l’hôpital de jour d’Antony, accueillant des jeunes présentant des symptômes autistiques et apparentés, d’écrire sous la dictée de ces jeunes tout ce qui leur passerait par la tête et qu’ils auraient envie de voir retranscrit.
De cette idée initiale est née celle de la création d’un journal, publié régulièrement, qui s’articulerait autour de deux éléments : des textes rédigés à partir des écrits ou des paroles des rédacteurs et des interviews de personnalités politiques, artistiques, médiatiques, réalisées par ces rédacteurs et retranscrites ensuite.
Les rédacteurs du Papotin forment un groupe hétérogène puisqu’il réunit des patients de différents hôpitaux de jours, des usagers d’IME et d’ESAT, des résidents de Foyers de vie ou de Foyers d’accueil médicalisés de la région parisienne, des accompagnants de ces personnes travaillant dans les institutions qu’elles fréquentent, ainsi que quelques personnes qui ne sont pas issues du milieu de la prise en charge spécialisée mais ont croisé le chemin du journal et sont devenus des rédacteurs du Papotin.
Le comité de rédaction du journal se réunit chaque semaine dans un théâtre parisien, en dehors du cadre des institutions dont sont issus la plupart des rédacteurs du journal, dans le but de produire le contenu du journal. Les interviews ont également lieu dans ce cadre. Cette élaboration s’effectue à partir d’une discussion libre où la parole de chacun a son importance. Le journal se reconnaît deux parrains : Howard Buten et Marc Lavoine.
Le Papotin est totalement inscrit dans l’actualité sociale et politique, interviewant des personnes comme Cécile Duflot, Stéphane Hessel, Jacques Chirac, monseigneur Gaillot, la chanteuse Lorie, etc…
La question de la norme, de la différence, de l’exclusion, de l’hétérogène, du ressenti intérieur des rédacteurs est centrale (...)
Mais ce qui structure tout aussi fortement le Papotin, c’est la fantaisie omniprésente, la drôlerie, qui donne au lecteur une jubilation particulière, salutaire, celle que l’on ressent lorsque les règles sociales sont démasquées, lorsque le langage est décalé de ses conventions habituelles.


Suivent cette préface , sans plus de commentaires, des textes extraits des nombreux numéros du Papotin, poèmes, textes courts "banaux", trucs bizarres, définitions, interviews d'hommes et femmes célèbres plus ou moins adroits et à l'aise. On apprend à connaître, ou plutôt reconnaître Arnaud, Carole, Alexandre...On est ainsi au cœur de l'âme de ces jeunes gens et de leur étrangeté, on saisit de façon aiguë leur inadaptation au monde (ou l’inadaptation du monde à eux), leur mystère et leur sensibilité à fleur de peau. On n'y comprend rien, bien sûr, mais on s'imprègne de cette différence, on voit comme le monde est inhospitalier pour eux, comme ce journal est une bulle d'ouverture et de tolérance.

Le site du papotin


mots-clés : #medias #poésie
par topocl
le Mer 11 Juil - 9:05
 
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Sujet: Marc Lavoine - Driss El Kesri
Réponses: 1
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Sergueï Essénine

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 00492710

La ravine

Comment ne pas trop se planter. L'écriture a quelque chose de très morcelé en nous faisant passer de personnages à d'autres qui voisinent avant de revenir aux précédents. La nature succède aux regroupements et aux isolements, les âges aussi.

Une poésie en prose directe quoique elliptique, avec des accents crépusculaires mais une grande force lumineuse. Des tourments sourds et des souffrances très concrètes dans la vie de ces gens denses qui vivent dans cette "ravine", ces bois et ces champs. Des vies simples, élémentaires baignées de l'étrange douceur de ce texte très particulier à la puissance évocatrice rare.

Quand vous lisez ce livre vous n'êtes pas ailleurs que dedans !

mots-clés : #amour #nature #poésie #ruralité #social
par animal
le Dim 1 Juil - 21:57
 
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Sujet: Sergueï Essénine
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Jacques Prévert

Me revoilà dans une phase poétique consacrée presque essentiellement à Jacques Prévert, dont la simplicité de style, son oralité et sa sincérité me touchent beaucoup.
N'ayant pas vu de sujet qui lui soit consacré ici, j'ai décidé de me lancer afin de faire honneur à cet artiste de plus en plus connu.

Jusqu'à maintenant, je n'ai lu que Paroles, un après-midi à la bibliothèque, oubliant totalement l'heure d'un rendez-vous.
Si jamais vous le connaissez mieux que moi, n'hésitez pas à venir me faire part de vos expériences de lecture. Il s'agit, à priori, d'une personne si simple à aborder et à aimer qu'on a l'impression de le connaître comme un ami après la lecture d'un seul de ses recueils.

Tag poésie sur Des Choses à lire - Page 2 Cvt_pa10

Pour faire le portrait d'un oiseau

Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger ...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
Faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert - Paroles
mots-clés : #poésie
par Ana
le Ven 1 Juin - 9:38
 
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Sujet: Jacques Prévert
Réponses: 44
Vues: 1018

Alejandra Pizarnik

Celle des yeux ouverts

la vie joue dans le jardin
avec l'être que je ne fus jamais
et je suis là
danse pensée
sur la corde de mon sourire
et tous disent ça s'est passé et se passe
ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre
vie
je suis là
ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde
mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges





L'amoureuse

cette lugubre manie de vivre
cette obscure extravagance de vivre
t'entraîne alejandra ne le nie pas.
aujourd'hui tu t'es regardée dans la glace
et ce fut triste tu étais seule
la lumière hurlait l'air chantant
mais ton aimé n'est pas revenu
tu enverras des messages tu souriras
tu agiteras tes mains ainsi il reviendra
ton aimé tant aimé
entends-tu la démente sirène qui l'enleva
le bateau aux barbes d'écume
où moururent les rires
te souviens-tu de l'ultime étreinte
ô pas d'angoisses
ris dans le mouchoir pleure aux éclats
mais ferme les portes de ton visage
pour qu'après on ne dise pas
que cette femme amoureuse c'était toi
les jours te rongent
les nuits t'accusent
la vie te fait tant tant de mal
désespérée, où vas-tu ?
désespérée, c'est tout !





Chant

le temps a peur
la peur a du temps
la peur
se promène dans mon sang
arrache mes meilleurs fruits
dévaste ma pitoyable muraille
destruction de destruction
rien que destruction
et peur
beaucoup de peur
peur





Cendres

La nuit se fendilla d’étoiles
en me fixant hallucinée
l’air lance de la haine
son visage embelli
de musique.
Bientôt nous partirons
Rêve secret
ancêtre de mon sourire
le monde est décharné
et il y a un cadenas mais pas de clefs
et il y a la frayeur mais pas de larmes.
Que ferai-je de moi-même ?
Parce qu’à Toi je te dois ce que je suis
Mais je n’ai pas de lendemain
Parce qu’à Toi je te…
La nuit souffre
.


mots-clés : #poésie
par bix_229
le Mer 30 Mai - 22:16
 
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Sujet: Alejandra Pizarnik
Réponses: 8
Vues: 293

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