Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 8 Déc 2019 - 15:08

88 résultats trouvés pour religion

George Saunders

Lincoln au Bardo




4ème de couv a écrit:Washington, nuit du 25 février 1862. Dans le paisible cimetière de Oak Hill, non loin de la Maison-Blanche, quelque chose se prépare… Un peu plus tôt ce même jour, on a enterré un petit garçon prénommé Willie, qui n’est autre que le fils du Président des États-Unis. Ce soir-là, Abraham Lincoln, dévasté de chagrin, s’échappe de son bureau pour venir se recueillir en secret sur la
sépulture de son enfant. Il croit être seul – il ne l’est pas. Bientôt, des voix se font entendre, et
voici que jaillit des caveaux tout un peuple d’âmes errantes, prises au piège entre deux mondes, dans une sorte de purgatoire (le fameux Bardo de la tradition tibétaine). L’arrivée du jeune Willie va déclencher parmi eux un immense charivari – une bataille épique, reflet d’outre-tombe de la guerre de Sécession qui, au même moment, menace de déchirer la nation américaine. Tour à tour inquiétants, hilarants, attendrissants, les spectres surgis de l’imagination de George Saunders nous offrent un spectacle inouï, qui tient de la farce beckettienne autant que de la tragédie shakespearienne. Magistral chef d’orchestre de ce choeur d’ombres baroques, George Saunders s’amuse à dynamiter tous les registres romanesques, pour mieux nous confronter aux plus profonds mystères de notre existence : qu’est-ce que la mort ? qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce que l’amour ? et comment vivre, et aimer, quand nous savons que tout est voué au néant ?


REMARQUES :
Ayant gagné le Man Bookers Prize, traduit avec succès déjà dans plusieurs langues, j’en ai entendu parlé déjà pas mal de ce livre. Certaines remarques et mots de la présentation laissent pourtant pensé presque à une histoire de fantômes bizarroïdes. Au fond il me semble que Saunders vise plus haut.

Il n’y a pas de narrateur, mais tout se présente comme, d’un coté, des collages de diverses articles, lettres, sources pour décrire le scénario autour de ce jour, cette nuit de la mort et de l’enterrement du fils d’Abraham Lincoln. Au milieu de la guerre civile, tandisque les premiers massacres tuent des centaines de soldats, il est confronté avec la mort sur un plan personnel. Son fils Willie est mort ! Et celui qu’on réduit souvent sur une action historique se revèle être bien plus : père attaché à son enfant, chagriné au plus profond. Est-ce que cela, et cette nuit auprès de son enfant mort, voir déjà enterré, va changer qqe ch?

Et de l’autre coté : des « voix », s’interpellant, se trouvant certes dans un monde parallèle, mais comme entre deux, le Bardo. Pour des raions variées, les gens s’y trouvant n’ont pas trouvé encore comment « laisser derrière soi l’ancien monde », prendre congé. Leur problème : une forme d’attachement trop grande, des regrets, parfois presqu’un amour trop grande. Pour aller en avant, il faudrait resolument regarder vers l’avant, sinon : risque de glacer sur place, de ne plus bouger ?

Narration alors entre changements de voix et dissonances (parfois les petits bouts de citations donnent des opinions et éclairages différentes sur une seule et même chose) ici. Et une forme de dialogue, de complémentarité (?) là, parfois formant un tout harmonieux où l’un raconte les événements se passant, ou anticipe la parole de l’autre sans altération

Mais ce choix de procèder sans narrateur au sens propre rend parfois la forme (à mon avis) un peu artificiel et difficile à avaler ?!

Néanmoins la grande force de ce roman va rester probablement une vue sur différentes attitudes face à la mort. Saunders choisit un terme du monde imagé du bouddhisme tibétain, sur un monde « entre les deux », le "Bardo". Monde coupé, mais encore attaché. Comment surmonter ses resistances, nostalgies, son refus ? Y-aura-t-il un jeu pour avancer encore après la mort physique ? Au même moment nous trouverons des références chrétiennes aussi... Donc, ce livre pourrait fournir de matières pour beaucoup pour une réflexion ou un partage.

Pour ne pas avoir toujours aimé le style, la forme choisie, je ne peux néanmoins pas donner quant à moi le plein d’étoiles !


mots-clés : #fantastique #mort #religion
par tom léo
le Mar 22 Jan 2019 - 7:54
 
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Sujet: George Saunders
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Chuck Palahniuk

Survivant

Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 Surviv10

Tender Branson a détourné un Boeing 747, et relâché passagers et équipage. Dans l'avion en pilotage automatique, avec l’équivalent d’environ 7 heures de vol selon le carburant restant, il raconte sa vie à l'enregistreur de vol avec l'espoir que la boîte noire gardera une trace de son récit. Les pages du roman sont numérotées dans l'ordre décroissant, et il se déroule du chapitre 47 au premier, en compte à rebours du crash.
C’est fort brillant, il y a d’étranges moments irréels alternés avec d’impitoyables aperçus de la société états-unienne.
Très vite on rapproche le texte de Chuck Palahniuk de ceux de Bret Easton Ellis et de l’"anticipation sociale", mais cette comparaison n’est pas réductrice. Il y a du gore et du cynisme, mais pas que cela ‒ et notre époque ne peut honnêtement pas exclure une autoreprésentation ignoble.
Rescapé de l’église creedish, genre amish, une secte qui aurait apporté la Délivrance à ses membres par le suicide collectif, qu’il aurait manqué parce qu’absent, Tender Branson bénéficie du « programme de conservation des survivants »…
« À grandir au sein de la colonie du district de l’église, la moitié de vos études concernait la doctrine et les règles de l’église. L’autre moitié concernait le service. Le service comprenait le jardinage, les bonnes manières, l’entretien des tissus, le ménage, la menuiserie, la couture, les animaux, l’arithmétique, l’art d’ôter les taches, et la tolérance. »

« Nous croyions que tous ces enseignements étaient destinés à nous rendre intelligents. Ça ne faisait que nous rendre plus stupides. Avec tous les petits faits que nous apprenions, nous n’avions jamais le temps de penser. Aucun d’entre nous n’envisageait jamais ce que serait une vie passée à nettoyer derrière un inconnu tous les jours de notre existence. »

« Nous savons ce pour quoi vous avez été programmé, à ce stade. Nous sommes préparés à vous placer en observation pour empêcher que cela se produise. »

Occasion de casser de l’assistante sociale et de la psychologie appliquée :
« Les obsessionnels compulsifs, me dit-elle, se consacraient soit à la vérification des choses, soit à leur nettoyage (Rachman et Hodgson, 1980). Selon elle, j’appartenais à la seconde catégorie.
En vérité, j’aimais nettoyer, tout bonnement, mais toute ma vie j’avais été entraîné à obéir. Tout ce que je faisais, c’était essayer de faire en sorte que son diagnostic paraisse juste. L’assistante sociale m’énonçait les symptômes, et je faisais de mon mieux pour les illustrer de façon manifeste avant de la laisser m’en guérir.
Après avoir été un obsessionnel compulsif, j’ai été un cas de stress post-traumatique.
Puis j’ai été agoraphobe. […]
Pendant environ trois mois après ma première rencontre avec l’assistante sociale, j’ai été un cas de dissociation de la personnalité parce que je ne voulais pas parler de mon enfance avec la dame.
Puis j’ai été un schizoïde parce je ne voulais pas me joindre au groupe hebdomadaire de thérapie qu’elle dirigeait.
Ensuite, parce qu’elle a pensé que cela ferait une bonne étude de cas, j’ai eu le syndrome de Koro, lorsque vous êtes convaincu que votre pénis devient de plus en plus petit et que, une fois disparu, vous mourrez (Fabian, 1991 ; Tseng et al., 1992).
Après cela, elle m’a fait avoir le syndrome de Dhat, lorsque vous êtes en crise parce que vous êtes convaincu que vous perdez tout votre sperme lorsque vous avez des rêves mouillés ou que vous pissez un bock (Chadda et Ahuja, 1990). L’idée se fonde sur une vieille croyance hindoue selon laquelle il faut quarante gouttes de sang pour créer une goutte de moelle osseuse et quarante gouttes de moelle pour créer une goutte de sperme (Akhtar, 1988). Elle m’a dit qu’il n’était pas surprenant que je sois tout le temps fatigué. […]
Quels qu’aient pu être mes véritables problèmes, je ne voulais pas les voir réglés. Aucun des petits secrets que je portais à l’intérieur de moi ne voulait être découvert et expliqué. Par des mythes. Par mon enfance. Par la chimie. Ma peur était : que resterait-il alors ? Et donc aucun de mes ressentiments ou frayeurs véritables n’est jamais réapparu à la lumière du jour. »

« À la fin de cette édition du DSM sont notées les révisions effectuées depuis la dernière édition. Et les règles ont déjà changé.
Voici les nouvelles définitions de ce qui est acceptable, de ce qui est normal, de ce qui est sain.
L’inhibition orgasmique masculine devient le désordre orgasmique masculin. Ce qui était l’amnésie psychogénique devient l’amnésie dissociative.
Le désordre de l’angoisse du rêve devient le désordre du cauchemar.
D’édition en édition, les symptômes changent. Des gens sains d’esprit deviennent fous selon un nouveau critère. Des gens qualifiés de fous sont des modèles exemplaires de santé mentale. »

« Les gens n’aiment pas qu’on remette de l’ordre dans leur vie. Personne ne veut voir ses problèmes résolus. Ses drames, ses égarements, ses histoires réglées, sa vie débarrassée de ses merdes. Sinon, que resterait-il à tout un chacun ? Rien que l’inconnu, ce vaste inconnu qui fiche la trouille. »

Ainsi formé au nettoyage par la secte, il est donc devenu "homme de ménage" « dans le monde extérieur méchant et malfaisant », domestique d’un couple de riches qu’il ne voit jamais mais qui le surveille sans cesse :
« Tout à côté du téléphone mains-libres se trouve un gros agenda, un cahier-journal où ils consignent toutes les choses que je dois faire. Ils veulent que je sois à même de rendre compte de mes dix années à venir, tâche après tâche. De cette façon, tout ce qui fait votre existence se transforme en élément d’une liste. Quelque chose à accomplir. Vous y gagnez à voir votre vie totalement mise à plat. La plus courte distance entre deux points, c’est une ligne temporelle, un programme détaillé, une carte de votre temps, l’itinéraire du restant de votre existence. Rien ne vous montre mieux qu’une liste la ligne droite qui va d’ici aujourd’hui à la mort. »

Son numéro de téléphone étant pris pour celui d’un appel de détresse, il assassine impunément en conseillant le suicide aux désespérés.
« Gravés ici à jamais se trouvent les noms des gens qui ont suivi mes conseils. Allez-y. Tuez-vous. »

Il rencontre la sœur d’une de ses victimes au mausolée, et en tombe amoureux :
« Je demande : donc va-t-elle se suicider comme son frère ?
"Non", fit Fertilité.
Elle lève la tête et me sourit.
Nous dansons, un, deux, trois.
Elle dit : "Pas question que je me tire une balle. Je prendrai probablement des cachets." »

Considéré comme le seul survivant de la secte, il devient un produit marketing bodybuildé aux mains de son agent publiciste, « un chef spirituel, une célébrité religieuse » :
« Vous vous rendez compte que les gens prennent de la drogue parce que c’est la seule aventure personnelle qui leur reste dans leur petit monde de loi et d’ordre, tellement limité en temps, entièrement obnubilé par la propriété individuelle omniprésente.
C’est uniquement dans la drogue et la mort que nous verrons un tant soit peu de neuf, et la mort maîtrise bien trop l’individu.
Vous vous rendez compte qu’il ne sert à rien de faire quoi que ce soit si personne ne regarde. »

« Vous êtes devenu anaérobie, vous brûlez du muscle en lieu et place du gras, mais votre esprit est d’une limpidité de cristal. La vérité, c’est que tout ceci n’était que partie intégrante du processus suicidaire. Parce que le bronzage et les stéroïdes ne sont véritablement un problème que si vous envisagez de vivre longtemps. Parce que la seule différence entre un suicide et un martyre, vraiment, c’est la couverture presse. »

« L’autre option qu’envisage l’agent est que nous nous passions d’intermédiaires pour fonder notre propre grande religion. Établir notre propre marque. Être ainsi reconnus. Et vendre directement au consommateur. »

Fertilité, dont la profession est mère porteuse (quoique stérile), son « boulot de malfaisance », est aussi voyante (comme l’était son frère), et permet à Tender d’annoncer des miracles :
« C’est une sorte de journal télévisé avant les faits. »

Voici une partie d’une scène remarquable où, installé dans les toilettes à lire les graffiti, Tender écoute la voix de Fertilité par le trou dans la cloison :
« La bouche dit : "Nous nous ennuyons tous à mourir. " Le mur dit : j’ai baisé Sandy Moore.
Tout autour, dix autres mains ont gratté : moi aussi. Quelqu’un d’autre a gratté : y a-t-il quelqu’un ici qui n’ait pas baisé Sandy Moore ?
Tout à côté, il y a gratté : pas moi.
Tout à côté, il y a gratté : pédé.
"Nous regardons tous les mêmes programmes télévisés, dit la bouche. Nous entendons tous les mêmes choses à la radio, nous nous répétons les uns aux autres les mêmes bavardages. Il n’y a plus de surprises. Il n’y a juste qu’un peu plus de pareil au même. Des rediffusions."
À l’intérieur du trou, les lèvres rouges disent : "Nous avons tous grandi avec les mêmes programmes de télévision. C’est comme si nous avions tous les mêmes implants de mémoire artificielle. Nous ne nous souvenons de pratiquement rien de notre enfance véritable, mais nous avons un souvenir exact de tout ce qui est arrivé aux familles des sitcoms. Nous avons tous les mêmes buts fondamentaux. Nous avons tous les mêmes craintes."
Les lèvres disent : "L’avenir n’est pas brillant. Très bientôt, nous aurons tous les mêmes pensées au même moment. Nous serons parfaitement à l’unisson. Synchronisés. Unis. Égaux. Exacts. À la manière des fourmis. Insectes dans l’âme. Des moutons."
Tout est tellement peu original. Dérivé de dérivé. Référence d’une référence d’une référence.
"La grande question que les gens posent n’est pas : quelle est la nature de l’existence ? dit la bouche. La grande question que les gens posent, c’est : d’où ça vient ?"
J’écoutais le trou à la manière dont j’écoutais les gens se confesser au téléphone, à la manière dont j’écoutais les cryptes en quête d’un signe de vie. J’ai demandé : pourquoi donc a-t-elle besoin de moi ? »

Evidemment, la suppression du statut iconique de Tender accoutumé à la célébrité déclenche un syndrome de manque d’attention :
« Je ne veux pas d’un foutu cheeseburger tout graisseux et plein de gras, je lui hurle en retour.
"Il faut que vous mangiez du sucre, du gras, du sel, jusqu’à redevenir normal, dit Fertilité. C’est pour votre propre bien."
Il me faut une épilation à la cire de tout le corps, je hurle. Il me faut du gel coiffant.
Je martèle la porte à coups redoublés.
Il me faut deux bonnes heures dans une bonne salle d’haltérophilie. Il me faut trois cents étages à grimper sur un bon stepper. »

Adam Branson, son « aîné de trois minutes trente secondes », fut l’héritier de la famille creedish, qui tirait ses revenus de l’esclavage des autres enfants loués à l’extérieur de la communauté, ilotes castrés spirituellement à défaut de physiquement.
« Le sexe est l’acte qui nous sépare de nos parents. »

« La campagne Genesis a été le remède vite fait élaboré par l’agent. Chaque jour un peu plus, tout dans mon existence était un remède remédiant à un remède précédent qui remédiait à un remède précédent, jusqu’à ce que j’oublie ce qu’était le problème originel. Dans le cas présent, le problème était que vous ne pouvez pas être un Américain adulte vierge sans que quelque chose n’aille pas chez vous. Les gens sont incapables de concevoir en autrui une vertu qu’ils sont incapables de concevoir en eux-mêmes. Au lieu de croire que vous êtes plus fort, c’est tellement plus facile d’imaginer que vous êtes plus faible. Vous êtes un drogué du plaisir solitaire. Vous êtes un menteur. Les gens sont toujours prêts à croire le contraire de ce que vous leur dites. »

Adam "suicide"-t-il les ultimes Creedishs ? Tender est-il vraiment resté à bord jusqu’au crash ?
Voyages trans-US en maison préfabriquée sur poids-lourd ! District de l’église détruite transformé en décharge de pornographie obsolète ! Images, symboles forts, peut-être plus de notre société psychopathe que de son avenir.
« Ne me demandez pas quand parce que je ne m’en souviens pas, mais à un moment donné je n’ai pas cessé d’oublier de me suicider. »

« Les confessions qu’on me faisait dans mon appartement, les confessions qu’on me faisait à la télévision nationale, tout ça, c’est exactement pareil à l’histoire que je raconte en ce moment dans l’enregistreur de vol du cockpit. Mon confessionnal. »



mots-clés : #religion #romananticipation
par Tristram
le Dim 20 Jan 2019 - 18:31
 
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Sujet: Chuck Palahniuk
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Leopoldo Alas dit Clarín

Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 97822110

La Régente

Voilà un livre que j’ai lu tout à fait par hasard : je l’ai aperçu en regardant les rayons d’une bouquinerie. Je ne connaissais même pas l’auteur de nom. J’avais trouvé quelque part un autre livre assez étrange, très intriguant, dans cette même édition Fayard, et c’est ce qui m’a fait tilter sur La Régente ― je dois dire que je trouve ces bouquins affreux, mais il s’agit ici d’aller au-delà des apparences ― qui était un autre livre absolument inconnu. C’était L’Ile du second visage d’Albert Vigoleis Thelen. Mais je veux parler ici du livre de Leopoldo Alas, connu sous le nom de Clarín. Il était par ailleurs un journaliste et critique très actif à son époque. On a l’idée en examinant ce livre d’un peu plus près, d’un écrivain très au fait de la littérature contemporaine (surtout française et espagnole) et des idées modernes, et qui souhaite y apporter une réponse originale.

Sur La Déshéritée de Benito Pérez Galdós publié en 1881 (soit quatre ans avant que La Régente soit entièrement publié), Clarín écrit :

Clarín a écrit:Un autre procédé employé par Galdós […] est celui déjà employé par Flaubert et Zola, avec des résultats si impressionnants : remplacer les observations sur la situation d’un personnage, faites fréquemment par l’auteur au moyen de sa propre voix, par l’observation du personnage lui-même et avec son propre style, mais non sous forme de monologue, mais comme si l’auteur était à l’intérieur de celui-ci.


Avec sa Régente, Clarín donne à lire un roman dont la narration multiplie ses formes, descriptive ou ironique, s’immisçant dans les pensées des personnages, dans leurs souvenirs, dans leurs stratégies ou leurs élucubrations. Le roman a quelque-chose de théâtral et même de musical, on aimerait bien voir les monologues s’interpréter, et voir quelques-unes de ses scènes se jouer. On dirait que tout Vetusta ― pendant fictif d’Oviedo, où l’intrigue du roman se déroule ― semble faire chorus aux incidents du récit, pour exprimer sa désapprobation. Dans un village, tout se sait, et La Régente (notre personnage) a une certaine notoriété. Par moments la narration nous laisse aussi imaginer la ville imaginaire dans son architecture, dans sa mentalité ambiante ainsi que son atmosphère météorologique : quelques passages où Clarín parle de l’humidité qui plombe les personnages ou les rendent malades, ou bien dans des moments apaisés, la lumière, les arbres et les feuillages de Vivero.

Tout le roman est en quelque sorte le portrait de Vetusta, en contraste avec tous ces efforts de modernité littéraire, cette ville porte bien son nom. Vétuste, figée et dans le passé et l’hypocrisie des traditions. Vetustain n’est pas seulement le nom de ses habitants, mais aussi le qualificatif d’un certain état d’esprit. Les personnages sont tous victimes (ou bourreau), des ragots des uns envers les autres, des médisances, ou des assiduités érotiques d’intrigantes ou de vicieux, à moins d’en être exclu par disgrâce. Par ailleurs il faut croire et respecter dieu (l'athéisme est "accepté" pourvu qu'il ne fasse pas trop de vagues), mais pas trop, c'est-à-dire ne pas l'adorer. Dans la même logique, on ne laisse pas trop voir qu’on est débauché. Tout ce qui sort de ce bon ton est stigmatisé, a-t-on un mot un français, pour désigner tout cela simplement ?

Clarín a écrit:Rien de plus ridicule à Vetusta que le romantisme. Et l’on appelait romantique tout ce qui n’était ni vulgaire, ni grossier, ni commun, ni routinier. Visita était le pape de ce dogme antiromantique. Regarder la lune pendant plus d’une demi-minute était pur romantisme ; contempler en silence le coucher du soleil… idem ; respirer avec délices l’air embaumé de la campagne à l’heure où soufflait la brise… idem ; parler des étoiles… idem ; saisir une expression d’amour dans un regard, sans qu’il fût besoin de rien dire… idem ; s’apitoyer sur les enfants pauvres… idem ; manger peu… Oh ! C’était le comble du romantisme.


Ana Ozores, la fameuse régente, s’inscrit donc en faux de cette tendance qui l’a répugne en son for intérieur ― elle est très loin, hélas, de manifester un engagement quelconque ― elle reste attachée à une vie de l’esprit qui se convertit suite aux circonstances et aux influences, en une piété vertueuse voire bigote. C’est que Don Fermín de Pas, un chanoine aussi nommé Le Magistral, avide d’influence sur les autres et habile dans l’expression cherche à la garder dans le giron de l’Eglise puis à la séduire physiquement. Il a pour adversaire un Don Juan plutôt matérialiste ― mais un matérialisme fort peu intellectuel ―, Don Alvaro Mesía. Les deux découvrent qu’ils sont amoureux.

On voit Ana balancer entre une forme de transcendance ― qui n’a rien de naïf, mais qui n’a ni le temps ni la possibilité de se développer de manière autonome ― et une attirance inavouée pour l’amour physique. L’origine de cette irrésolution entre deux penchants que Ana n’arrive pas à concilier est en quelque sorte raconté par elle-même, toujours dans un style indirect libre qui fait la spécificité du roman : elle se rappelle d’une escapade ― finalement tout à fait innocente ― avec un garçon. Une culpabilité toujours sous-jacente est née du scandale et des reproches que cela a causés. A la suite de cela, elle se promet une vie dénué de l’élément masculin, mais on lui impose vite un mari (le personnage au demeurant le plus drôle et le plus touchant du roman, un ornithophile créateur de machines vivant dans le monde de Calderón). Les souvenirs lumineux de ses premières lectures, la manière dont celles-ci résonnaient en elle, a favorisé en contrepoint une ferveur que son libidineux confesseur appelle panthéisme. Avec tous ces éléments, je n’ai pu m’empêcher de repenser à Anne-Marie, le personnage des Deux Etendards. La comparaison n’est pas à l’avantage d’Ana Ozores ― il est vrai qu’on est un demi-siècle plus tôt ― mais avec toutes ces promesses on aimerait la voir moins vulnérable, plus dégourdie.

Clarín a écrit:Pendant ces nuits-là, Ana fit des rêves horribles […] Une nuit, La Régente reconnut dans ce souterrain les catacombes, d’après les descriptions romantiques de Chateaubriand et de Wiseman ; mais au lieu de vierges vêtues de blanches tuniques, elle voyait errer, dans ces galeries humides, étroites et basses, des larves dégoûtantes, décharnées, revêtues de chasubles d’or, de chapes et de manteaux de prêtres qui, au contact, étaient comme des ailes de chauves-souris. Ana courait, courait à perdre haleine sans pouvoir avancer, à la recherche de l’ouverture étroite, préférant y déchirer ses chairs plutôt que de supporter la puanteur et le contact de ces masques repoussants ; mais quand elle parvenait à la sortie, les uns lui demandaient des baisers, les autres de l’or, et elle cachait son visage en distribuant des monnaies d’argent et de cuivre, tandis qu’elle entendait chanter des requiems sardoniques et que son visage était éclaboussé par l’eau sale des goupillon qui s’abreuvaient dans les flaques.


Le livre est épais, oui, mais les pages sont épaisses. On dirait que Fayard cherche à canaliser ses textes fleuves dans de longues lignes et de grandes pages... un monde se referme lorsqu'on a terminé le livre. Mais qu'on se rassure, la bêtise, comme l'a dit l'autre, est infinie.


mots-clés : #psychologique #religion #romanchoral #xixesiecle
par Dreep
le Ven 30 Nov 2018 - 12:47
 
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Sujet: Leopoldo Alas dit Clarín
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Edmond Jabès

Le Livre des questions

Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 Livre_11

C’est encore une nouvelle découverte de hasard à Emmaüs. Une édition originale, Blanche de Gallimard, avec dédicace de l’auteur. Surtout, il y a ce plaisir sensuel de glisser le coupe-papier entre les feuilles, d’entendre le bruit feutré du papier déchiré (ça vous intéresse monsieur Freud ?) ; gestes qui scandent à merveille la lecture de ce livre qui se déguste à petites gorgées. Hélas, les publications actuelles avec leur papier glacé, leurs pages massicotées, leur texte reproduit numériquement, nous ont ôté ces sensations qui s’accordaient tellement avec le plaisir de la lecture.

Jabès a écrit sept recueils sous le titre de Le Livre des questions, le premier portant ce nom dont il sera question ci-dessous, Le Livre de Yukel, Le Retour au livre, Yaël, Elya, Aely et El, ou le dernier livre.

Le premier opus se présente comme une succession d’aphorismes, de dialogues et de commentaires, de fragments de journaux, de sentences et de réflexions émises par de faux rabbins. Une histoire cherche parfois à s’élaborer, puis se perd, retrouve son fil, par fragments, entre rêve et réalité. Mais qu’importe puisque tout se transmue en poésie.

Il y est question de Yukel et de Sarah, deux jeunes amants revenus de la Shoah, non sans dommages, Sarah Schwall, aux initiales S.S., ayant perdu la raison dans le camp.

Le livre de Jabès est un livre particulier, la référence au verbe divin est explicite, livre unique car écrit par l’auteur mais aussi écrivant celui-ci dans l’espace et le temps, relation particulière entre l’écrivain et son texte.

Le livre de Jabès est empreint de mysticisme et de religiosité juive, ce qui pourrait paraître rebutant pour certains. En fait son discours et de portée universelle. Au travers du peuple élu c’est toute l’humanité qui est concernée.

Pas de trop longs discours lorsqu’il s’agit de poésie, place aux citations :

Enfant, lorsque j’écrivis, pour la première fois, mon nom, j’eus conscience de commencer un livre
Reb Stein


Le présent, pour toi, est ce passage trop rapide pour être saisi. Ce qui reste du passage de la plume, c’est le mot avec ses branches et ses feuilles vertes ou déjà mortes, le mot projeté dans le futur pour le traduire.
Tu lis l’avenir, tu donnes à lire l’avenir et hier tu n’étais pas et demain tu n’es plus.
Et pourtant, tu as essayé de t’incruster dans le présent, d’être ce moment unique où la plume dispose du mot qui va survivre.
Tu as essayé.


Il y a les vainqueurs, disait le rabbin prisonnier, disait le saint prisonnier, avec leur arrogance, leur éloquence, et il y a les vaincus sans paroles et sans signes.
La race des muets est tenace.


Je crois à la mission de l’écrivain. Il la reçoit du verbe qui porte en lui sa souffrance et son espoir. Il interroge les mots qui l’interrogent, il accompagne les mots qui l’accompagnent. L’initiative est commune et comme spontanée. De les servir – de s’en servir – il donne un sens profond à sa vie et à la leur dont elle est issue.


Tu ne te doutais pas, mère, qu’en me concevant, tu léguais au jour des feuilles de chair et de lumière pour toutes les phrases qui sont des tatouages que j’allais être appelé à défendre ; pour toutes les phrases qui sont des banderoles et des insectes.
Tu taillais, à vif, dans le cri.


Mon pouce est un gardien sauvage, disait Reb Hakim. Mon index fut le plus prompt à reconnaître l’étoile du berger. Mon médius, le plus lointain, est le rêve qui éconduit les rives. Mon annulaire porte, à sa base, nos serments et nos chaînes. Les sons habitent et habillent de diamants mon auriculaire.
Mais l’index est mon préféré, car il est toujours prêt à sécher une larme.


L’intransigeance du croyant est pareille à une lame de rasoir dont le souci est d’être tranchante


Je vous parlerai des divers passages que l’être se fraie dans la nuit des songes jusqu’au verbe.
Il y a, d’abord, ce tracé à peine visible de la lettre à la lettre, de l’ombre à une ombre moins sombre ; puis cette percée déjà consciente du vocable ; enfin cette route pavée du discours et des récits domptés.
Mais ne croyez pas que la folie nous ait jamais quittés ; comme la douleur, elle nous guette à chaque étape, je veux dire à chaque fois que nous butons à la parole cachée dans la parole, à l’être enfoui dans l’être.
Pauvres que nous sommes de ne pouvoir frôler la démence sans risquer de ne plus recouvrer la raison.


Une page blanche est un fourmillement de pas sur le point de retrouver leurs traces. Une existence est une interrogation de signes.


Quelle différence y a-t-il entre l’amour et la mort ? Une voyelle enlevée au premier vocable, une consonne ajoutée au second..
J’ai perdu à jamais ma plus belle voyelle.
J’ai reçu en échange la cruelle consonne.


Mots-clés : #genocide #mort #poésie #religion #spiritualité
par ArenSor
le Jeu 11 Oct 2018 - 19:18
 
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Sujet: Edmond Jabès
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Blaise Pascal

Pensées

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Les Pensées, c’est l’œuvre inachevée d’une vie, celle de Blaise Pascal. Malgré cet inachèvement, il s’agit bien de la plus grande œuvre de l’auteur. Elle est constituée de fragments récupérés à sa mort et qu’il avait classés en 27 liasses. De nombreuses éditions ont tenté de rendre compte de cet ordre le plus fidèlement possible ; la plus achevée est celle de Philippe Sellier. Quoi qu’il en soit, la densité et la pertinence des fragments laissent présager de ce qu’aurait pu être l’œuvre finale, l’Apologie de la religion chrétienne, que souhaitait Pascal. Mais à présent, c’est peut-être bien cette écriture fragmentaire et sa condensation qui fascinent encore autant le lecteur d’aujourd’hui.

Pascal a réparti ses 27 liasses en deux parties, montrant bien la progression qu’il désirait pour son ouvrage. Une première partie peint le tableau de l’homme sans Dieu et s’attache d’abord à montrer à quel point il est à la fois misérable (marqué par le péché originel, mû par son amour-propre, perdu au milieu de l’infiniment grand et de l’infiniment petit) et grand (car il a conscience de sa misère et a su tirer de sa concupiscence un ordre social et une justice satisfaisants). La seconde partie, ensuite, montre que seul le christianisme permet de comprendre cette contradiction inhérente à l’homme, puisque le Christ est bien venu racheter tous les hommes du péché ; Pascal s’attache alors à montrer la nécessité du christianisme pour comprendre la nature humaine, et sa supériorité sur les autres religions (en particulier sur le judaïsme et l’islam).

Misère :

Fragment 19 (éd. Sellier) a écrit:« L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables. »



Grandeur :

S.146 a écrit:« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable.
Un arbre ne se connait pas misérable. […] »


S.150 a écrit:« Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité. »



Pascal développe ainsi une série de preuves, non pas de l’existence de Dieu, mais bien de la solidité des fondements de la religion chrétienne et de sa vérité. Car l’apologiste ne peut pas prouver l’existence de Dieu à d’autres hommes, la seule chose qu’il peut faire est de persuader la raison humaine de se tourner vers Dieu :


S.46 a écrit:« Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine et peur qu’elle soit vraie. Pour guérir cela il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison. Vénérable, en donner respect. La rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie, et puis montrer qu’elle est vraie.
Vénérable parce qu’elle a bien connue l’homme.
Aimable parce qu’elle promet le vraie bien. »



L’apologiste cherche donc à persuader l’entendement humain de parier pour l’existence de Dieu (le célèbre pari pascalien), mais ensuite seul Dieu peut convertir le cœur de l’homme et le conduire à une foi véritable. Pascal cherche donc à mettre l’esprit de son interlocuteur dans de bonnes dispositions pour que son cœur puisse être prêt à accueillir la grâce de Dieu :


S.680 a écrit:« […] Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter ! […]
Il n’y a que la religion chrétienne qui rende l’homme AIMABLE et HEUREUX tout ensemble. Dans l’honnêteté, on ne peut être aimable et heureux ensemble.
C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison : voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison.
Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point : on le sait en mille choses. […] »



J’ai découvert cette œuvre au cours de ma licence de lettres modernes et j’avoue avoir été interpellé et bouleversé par le projet de Pascal et la pédagogie de sa réflexion. J’y ai trouvé une force argumentative indépassable, une densité de sens qui fait que l’on peut passer des heures sur un seul fragment, tant sa richesse ne se dévoile pas instantanément mais appelle à une patience réflexive, et enfin une beauté de l’écriture qui fait de chaque fragment une fulgurance formelle et qui en fait souvent de véritables poèmes en prose. Dans le fragment 672 par exemple, on trouve cet usage caractéristique du verset pascalien :


S.672 a écrit:« L’autorité.
Ils se cachent dans la presse et appellent le nombre à leur secours.
Tumulte.
Tant s’en faut que d’avoir ouï-dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire vous mettre en l’état comme si jamais vous ne l’aviez ouï.
C’est le consentement de vous à vous-même et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire.
Le croire est si important.
Cent contradictions seraient vraies.
Si l’Antiquité était la règle de la créance, les anciens étaient donc sans règle.
Si le consentement général, si les hommes étaient péris ?
Fausse humilité, orgueil.
Punition de ceux qui pèchent : erreur.
Levez le rideau.
Vous avez beau faire : si faut-il ou croire, ou nier, ou douter.
N’aurons-nous donc pas de règle ?
Nous jugeons des animaux qu’ils font bien ce qu’ils font. N’y aura-t-il point une règle pour juger des hommes ?
Nier, croire et douter bien, sont à l’homme ce que le courir est au cheval »



Pascal nous demande d’embarquer sur le chemin qui mène à Dieu, mais toute sa force se trouve dans le fait que son écriture elle-même nous embarque malgré nous, ou en tout cas suite à un bref acquiescement. Ouvrir les Pensées au hasard me conduit toujours à une aventure, à un émerveillement, à une remise en question, à une interrogation. Je tente l’expérience en direct pour vous, je tombe sur le fragment 540 :


S.540 a écrit:« En écrivant ma pensée, elle m’échappe quelquefois, mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j’oublie à toute heure. Ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tiens qu’à connaître mon néant. »



Quoi de plus vrai pour moi en ce moment, où j’essaye de vous faire part de tout ce que je ressens pour cette œuvre magistrale, mais où j’ai l’impression que tout m’échappe ?

mots-clés : #philosophique #religion
par Antoine8
le Jeu 21 Juin 2018 - 9:17
 
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Sujet: Blaise Pascal
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Jim Harrison

Grand Maître (faux roman policier)

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Juste retraité de la police, Sunderson continue son enquête sur le « Grand Maître » d’une secte, escroc qui apprécie les pré-adolescentes. C’est l’occasion de réflexions sur la vieillesse (et l’appétit pour le sexe, l’alcool et la bouffe), d’anecdotes parfois fort drôles, de péripéties assez violentes, de remarques piquantes sur les Etats-Unis, d’évocations des Indiens, d’observations naturalistes du Michigan au Nebraska en passant par l’Arizona. Pas le meilleur livre d'Harrison, mais une lecture fort agréable quand on est sensible à cet auteur, qui n’avait là peut-être pas d’autre ambition que de se projeter avec ses commentaires sur l’existence ? Passionné d’histoire et de pêche à la truite, marqué par son éducation luthérienne, notant ses pensées et se rappelant son passé, douloureusement divorcé, déconcerté par les changements sociétaux, tiraillé par ses pulsions, ce sympathique senior tragi-comique s’interroge autour du triangle religion-sexualité-argent (pouvoir au centre). Sans aucun doute une grande part d’autobiographie, mais aussi des personnages attachants, habilement cernés (Mona l’ado, Marion l’Indien) ‒ et la vision douce-amère du monde que donne l’expérience.
Je relève une intéressante opposition de l’Histoire, avec son recul, vis-à-vis de l’actualité, « l’histoire instantanée des médias ».
« La sexualité ressemblait parfois à un sac à dos bourré de bouse de vache qu’on devait trimballer toute la journée, surtout pour un senior qui s’accrochait désespérément à ses pulsions déclinantes. »

« Un médecin lui avait jadis conseillé de supprimer le sel toute une semaine pour faire baisser sa tension, et ça avait été une expérience calamiteuse ainsi que le moment de changer de médecin. Vers la fin de cette semaine sans sel, par une torride nuit estivale il avait sucé les seins d’une imposante barmaid de Newbury après ses heures de service et atteint l’extase en lapant la sueur sur la peau de cette fille. »

« Les soi-disant experts le confortaient dans son idée que tout le monde en Amérique ment sur soi, et aussi qu’il vivait dans un pays où parler c’est penser. »

« Il jouissait, du moins temporairement, de cette lucidité inédite qui apparaît lorsqu’on met fin à une habitude bien ancrée. »

« Pour Sunderson, les Indiens étaient le squelette monstrueux enfermé dans le placard de l’Amérique. Il imaginait volontiers un grand drap blanc étendu sur tous les États-Unis, et à des centaines d’endroits le sang des Indiens faisait des taches rouges sur ce drap. »

« Tout se passait comme si ces gens qui jouaient aux Indiens disaient : "Regardez-nous. Nous sommes humains, nous sommes comme vous. D’accord, nous avons volé les terres de plus de cinq cents tribus et massacré quelques milliers d’entre vous, et puis au cours d’un holocauste long de deux siècles, dix millions d’indiens sont morts de faim ou à cause de nos maladies. Mais comme vous, nous revêtons vos tenues et nous dansons." »

« …] l’histoire, une discipline qui après tout avait tendance à dresser l’inventaire des mauvaises habitudes de la nation. »

« Un torrent ou une rivière modifiait aussi la structure de son esprit et le simple fait de regarder l’eau vive lui excitait les neurones comme dans son enfance, quand merveille ne désignait rien de particulier sinon un événement quotidien. »

« Une rivière est plus puissante que le désespoir. »

"Vieillesse", et peut-être "religion", à défaut de "secte" ?

mots-clés : #religion #vieillesse
par Tristram
le Lun 4 Juin 2018 - 14:09
 
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Sujet: Jim Harrison
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Matt Cohen

Matt Cohen
(1942 - 1999)


Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 Cohen-10

Matt Cohen, romancier, nouvelliste, poète, auteur de livres pour enfants (né le 30 décembre 1942 à Kingston, en Ontario; décédé le 2 décembre 1999 à Toronto, en Ontario). Lauréat du Prix du Gouverneur général et membre fondateur de la Writers’ Union of Canada, Matt Cohen est un auteur prolifique et de renom et a écrit plus de 20 œuvres de fiction.

Formation et carrière
Élevé et éduqué à Ottawa, Matt Cohen obtient un baccalauréat ès arts (1964) et une maîtrise ès arts en sciences politiques (1965) à l'Université de Toronto.

En 1968, quoiqu’il n’ait rien publié encore, il devient écrivain résident au Rochdale College à Toronto et y rencontre Stan Bevington, un des fondateurs de la Coach House Press, et le poète Dennis Lee, un des fondateurs de la House of Anansi Press. Par son amitié avec le philosophe George Grant, Matt Cohen est embauché par l’Université MacMaster comme professeur de religion, poste qu’il quitte de façon prématurée pour se consacrer à l’écriture.


Oeuvres traduites en français


Le médecin de Tolède, 1986
Nadine, 1990
Freud à Paris, 1990
Les mémoires barbelées, 1993
Élizabeth et après, 2000


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Le médecin de Tolède

Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 515lry10



J'ai lu sans déplaisir aucun ce roman, ces dernières semaines, un peu comme on regarde une série, avec enthousiasme mais sans certitude sur la qualité du scénario.

Car l'histoire, romanesque à souhait, nous entraine dans ses rebondissements terribles.
Mais dans le fond j'ai trouvé quelques maladresses au style de l'auteur, il y a quelques fois des râtés, des incohérences, des développements psychologiques qui font sentir l'écrivain derrière l'histoire.Des ruptures de ton qui semblent involontaires et où on sort de la fresque historique et humanitaire. Enfin je ne sais pas si c'est ça le problème ou si ce sont des traits de la psychologie des personnages qui ne m'ont parfois pas plu. Vous savez des fois faut se méfier avec ma subjectivité, elle a un côté très en forme quand elle veut !

Pour autant c'était une "lecture de vacances" sympa, comme on dit (surtout que je ne suis pas en vacances du tout et qu'il fallait ce genre de livre pour accompagner ma fatigue, justement, très enlevé même si imparfait parfois.)

Le thème du livre, lui, est loin d'être plaisant. Je l'ai choisis pour approfondir ma connaissance du XVeme siècle. On accompagne la vie tragique d'un homme , fils d'une juive violée lors d'un pogrom, qui devient médecin, brillant , mais toujours assujetti à son statut de juif, au coeur d'une Espagne profondément antisémite et juive. Ces aspects sont très bien développés ainsi que la pesée des pouvoirs en place dans l'Eglise catholique.


J'ai lu ce livre dans la volonté de prolonger la lecture du livre de Jacques Attali  appelé 1492 (ICI)

et elle illustrera aussi parfaitement , sur un plan romanesque, le  livre de Pierre Assouline, Retour à Séfarad. (Je fais un fil ce week end promis)

J'ai aussi appris pas mal sur le judaïsme à cette époque, au fil de ces trois lectures croisées, je n'y connaissais rien, et force est d'admettre que la notion d'hérésie a copieusement trouvé eau à son moulin en trucidant la communauté religieuse juive, je ne le savais pas mais ils ont copieusement morflé à l'époque .Comme je suis issue d'une culture catholique , je découvre comment le Christianisme a maintenu son monopole culturel et politique à cette époque. C'est coton-pas glop. Je sors de mes vagues notions ethnocentrées de l'Histoire, avant quand je pensais "heretiques" je pensais "courants protestants, sorcières etc" Tu parles, il y avait dans le collimateur aussi la religion juive et tous ses convertis. Je ne le savais tout bonnement pas. Depuis je lis beaucoup de choses par hasard qui le confirment, donc une grosse lacune chez moi est enfin comblée. #etre ignare mais se soigner



mots-clés : #antisémitisme #historique #medecine #moyenage #religion
par Nadine
le Sam 2 Juin 2018 - 11:02
 
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Sujet: Matt Cohen
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Brit Bennett

Le cœur battant de nos mères
Titre original : The Mothers

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C'est un roman du passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec cette tonalité particulière que cela se passe en Californie, dans une communauté religieuse noire conservatrice, où les "mères", les vieilles femmes, surveillent, jugent, palabrent et racontent l'histoire. Le poids de la communauté, ses exigences comme ses hypocrisies, est énorme sur les individus et   leur formation, que ce soit par la soumission ou la rébellion.

Le fil directeur est la filiation, le rôle des mères, indispensables mais défaillantes, l'amour qu'on leur voue même pour celles  que l'on hait. L'une se suicide sans laisser de raison, elle a eu sa fille Nadia très jeune et celle-ci se demande si sa mère n'aurait pas eu une meilleure vie sans elle, et aurait donc survécu. L'autre n'est apte ni à proposer une vie stable à sa fille Aubrey, ni à la protéger des abus sexuels qui se passent sous son toit. Nadia et Aubrey sont deux amies de coeur, l'opposée l'une de l'autre unies/séparées sans le savoir par leur amour commun, mais si différent, pour Luke, le fils du pasteur.

Nadia fait le choix d'elle-même, se référant sans doute à sa mère, et quand elle est enceinte à 17 ans décide d'avorter, poids qu'elle va traîner comme un boulet malgré l'envol qu'elle prend, quittant sa vie tranquille, son père désespéré, pour devenir une avocate new-yorkaise brillante aux mœurs libérées.  Aubrey, au contraire fait le choix de "la sagesse", la religion vécue, le couple, le mariage, la fidélité, l'enfantement, toutes chose qui ne sont pas forcément faciles non plus.

Plus que l'opposition entre ces eux filles, très réussie mais assez classique,  j'ai aimé le contraste entre Nadia et Luke, qui jouent des rôles inversés de ce qu'il est habituel de distribuer aux hommes et aux femmes. Nadia choisit sa carrière son épanouissement par le mouvement et un certain égoïsme, l'aventure en quelque sorte . Luke au contraire fait le choix des concessions pour la stabilité, l'amour, la filiation. C'est la femme qui est "forte" et l'homme qui est doux.

Bon, au total, je ne vous cache pas qu'il n'y a pas de bon choix, et si j'ai longtemps eu peur que le livre ne soit une apologie de la raison et du renoncement au détriment de l’égoïsme et de l'individualité, il n'en est rien. Chacun souffre à sa manière. Ces trois jeunes ont grandi seuls et trop vite, leur chemin est plein d’embûches, mais que faire d'autre qu'avancer, faire des choix et - si possible - les assumer? Il s'agit de personnages ordinaires, pris dans les tourments d' un destin déjà souvent croisé dans la littérature, mais  l’œil de Britt Bennett, la vivacité de son récit, la touchante exploration des contradictions de la tendresse nous les rend attachants. Et derrière cette histoire qui reste plaisante et sensible si elle n'est lue qu'au premier degré, se cachent de nombreuses questions existentielles fondamentales.


mots-clés : #amitié #amour #conditionfeminine #identite #jeunesse #psychologique #relationenfantparent #religion
par topocl
le Sam 19 Mai 2018 - 11:10
 
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Sujet: Brit Bennett
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Michel Houellebecq

Soumission

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Ce livre a déjà été abondamment et brillamment commenté, mais des citations furent réclamées, alors…
On retrouve d’emblée cette complaisance benoîte à préciser avec application notre propre médiocrité au travers de celle d’un narrateur type où l’on devine l’auteur. Houellebecq ne renonce pas à se rendre hostile une large part des lecteurs, non sans une certaine provocation plaisante, qui peut confiner au cynisme :
« Dans l'iconographie de l'ouvrage, il y avait la reproduction du prospectus d'un bordel parisien de la Belle Époque. J'avais éprouvé un vrai choc en constatant que certaines des spécialités sexuelles proposées par Mademoiselle Hortense ne m'évoquaient absolument rien ; je ne voyais absolument pas ce que pouvaient être le "voyage en terre jaune", ni la "savonnette impériale russe". Le souvenir de certaines pratiques sexuelles avait ainsi, en un siècle, disparu de la mémoire des hommes – un peu comme disparaissent certains savoir-faire artisanaux tels que ceux des sabotiers ou des carillonneurs. Comment, en effet, ne pas adhérer à l'idée de la décadence de l'Europe ? »

C’est une forme d’anticipation (le genre littéraire qui explore des évolutions possibles de nos sociétés), mais plus une sorte de diagnostic et de matière à réflexion qu’un pronostic ou une analyse argumentée.
C’est aussi le fil de Huysmans, sujet d’études du narrateur et de l’auteur, qui leur sert de vague référence existentielle :  
« Ç'aurait été une erreur d'accorder trop d'importance aux "débauches" et aux "noces" complaisamment évoquées par Huysmans, il y avait surtout là un tic naturaliste, un cliché d'époque, lié aussi à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive à un plan de carrière [… »

« …] les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l'emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès par rapport aux désolantes tribulations des héros de Huysmans ; aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle. »

Structure souple, enchaînement constant, sans temps mort ; une certaine élégance dans la narration, avec le côté clinique et détaché qui convient dans ce bilan d’une existence banale.
Savoureux regard sur la place de la carrière professionnelle (et les sujets de conversation entre collègues), la politique, l’intelligentsia et les médias, bref la société post 68 sur son erre : consommation de masse induite par la croissance, allongement et démocratisation de l'enseignement, émergence de "la jeunesse" comme nouveau groupe social et transformation des mœurs, sexe et détachement dans les rapports humains, solitude, vide de perspective…
« Que l'histoire politique puisse jouer un rôle dans ma propre vie continuait à me déconcerter, et à me répugner un peu. Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des années, que l'écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d'imprévisible. La France, comme les autres pays d'Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c'était une évidence ; mais jusqu'à ces derniers jours j'étais encore persuadé que les Français dans leur immense majorité restaient résignés et apathiques – sans doute parce que j'étais moi-même passablement résigné et apathique. Je m'étais trompé. »

Les partis et personnages politiques sont donc particulièrement visés, ainsi que les médias (et c'est piquant à lire suite aux dernières élections) :  
« L'implosion brutale du système d'opposition binaire centre-gauche – centre-droit qui structurait la vie politique française depuis des temps immémoriaux avait d'abord plongé l'ensemble des médias dans un état de stupeur confinant à l'aphasie. »

« "Ce qui est extraordinaire chez Bayrou, ce qui le rend irremplaçable", poursuivit Tanneur avec enthousiasme, "c'est qu'il est parfaitement stupide, son projet politique s'est toujours limité à son propre désir d'accéder par n'importe quel moyen à la “magistrature suprême”, comme on dit [… »

« Sous l'impulsion de personnalités aussi improbables que Jean-Luc Mélenchon et Michel Onfray [… »

« La gauche avait toujours eu cette capacité de faire accepter des réformes antisociales qui auraient été vigoureusement rejetées, venant de la droite [… »

« Les fascismes me sont toujours apparus comme une tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes [… »

« Et l'existence d'un débat politique même factice est nécessaire au fonctionnement harmonieux des médias, peut-être même à l'existence au sein de la population d'un sentiment au moins formel de démocratie. »

« …] mais les journalistes ayant une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu'ils ne comprennent pas, la déclaration n'avait été ni relevée, ni reprise. »

« L'absence de curiosité des journalistes était vraiment une bénédiction pour les intellectuels, parce que tout cela était aisément disponible sur Internet aujourd'hui, et il me semblait qu'exhumer certains de ces articles aurait pu lui valoir quelques ennuis ; mais après tout je me trompais peut-être, tant d'intellectuels au cours du XXe siècle avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot sans que cela ne leur soit jamais vraiment reproché ; l'intellectuel en France n'avait pas à être responsable, ce n'était pas dans sa nature. »

La femme est particulièrement peu épargnée, cependant :
« Aucune femme n'avait été conviée, et le maintien d'une vie sociale acceptable en l'absence de femmes – et sans le support du foot, qui aurait été inapproprié dans ce contexte malgré tout universitaire – était une gageure bien difficile à tenir. »

Houellebecq donne une raison "scientifique" un peu biscornue au succès de l’islamisme : la prégnance de la polygamie (réservée aux dominants) du point de vue de la sélection naturelle !
« C'est à peine s'il revenait sur le cas des civilisations occidentales, tant elles lui paraissaient à l'évidence condamnées (autant l'individualisme libéral devait triompher tant qu'il se contentait de dissoudre ces structures intermédiaires qu'étaient les patries, les corporations et les castes, autant, lorsqu'il s'attaquait à cette structure ultime qu'était la famille, et donc à la démographie, il signait son échec final ; alors venait, logiquement, le temps de l'Islam). »

D’un point de vue religieux et historique, il en appelle (facilement) à Nietzsche pour discréditer la démocratie :
« L'idée de la divinité du Christ, reprenait Rediger, était l'erreur fondamentale conduisant inéluctablement à l'humanisme et aux "droits de l'homme". »

Quant au titre :
« "C'est la soumission" dit doucement Rediger. "L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O, et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam." »

Ce fut pour moi une lecture fort agréable (et pas trop longue), effectivement impossible à prendre au premier degré.
Et il m’en restera quelques phrases, comme celle-ci :
« Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière. »



mots-clés : #contemporain #identite #medias #politique #religion #romananticipation #sexualité #social
par Tristram
le Lun 30 Avr 2018 - 20:12
 
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Sujet: Michel Houellebecq
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Gunnar Gunnarsson

L'histoire de la famille Borg/Af Borgslægtens Historie

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Originale : Af Borgslægtens Historie  (Danois)

sous-divisé en 3 (ou 4, selon le comptage) livre :
Borgslægtens historie I-II (Ormarr Ørlygsson, Den unge Ørn) 1912/14 ;  7 chap.
Den danske frue på Hof, 1913 ; 8 chap.
Gæst den enøjede, 1913 ; 14 chap.

existe
en allemand : Die Leute auf Borg
en italien : La famiglia di Borg
en anglais : Guest the One-eyed  (seulement un des livres???)

CONTENU :
Drame, histoire d’une famille en Islande sur trois générations, vers la fin du XIXème (?). Ceci était le premier grand succès de Gunnarsson et deviendra rapidement un classique : une histoire entre des descriptions de paysages, des caractères nordiques, empreintes e gravité, attachement à la terre et à la foi, poussés sur un chemin entre l’inquiétude existentielle intérieure et la grande quête de son lieu de vie et la réconciliation avec son destin.

REMARQUES :
Le livre se sous-divise alors en trois, voir quatre livres, et comme ils se trouvent dans une ligne narratrice – malgré quelques sauts dans le temps - je ne pourrais pas ici dévoiler plus en avant les contenus des livres suivants. Je me contente donc de raconter la situation dans le premier livre et puis l’atmosphère général.

Au centre la famille d’Oerlygur sur Borg, pas seulement grand propriétaire de terrain et de troupeaux de moutons, mais aussi conseiller reconnu, aide des pauvres, vétérinaire et, à sa façon entre autorité et douceur, pacificateur. Les gens le reconnaissent volontiers dans cette autorité exercée avec responsabilité en le nommant même leur « roi » (plutôt honorifique). Les adversaires se trouvent plutôt chez les gens aisés, jaloux : le pasteur, le marchand, le docteur. Au début du livre il a 42 ans et deux fils d’âge différents : Ormarr d’une quinzaine d’années, rêvant malgré la perspectif de hériter de tout ces biens (et même du prestige) d’aller ses propres chemins. Et son père le soutient même dans son départ pour Kopenhague où il étudiera son passe-temps favori : la violine ! Et il acquiert une virtuosité, se trouve après une dizaine d’année auprès d’un maître devant le concert qui inaugurera certainement une carrière incroyable. Mais..., il ne peut pas ! Sa quête le pousse à retourner au pays, puis de monter, de retour au Danemark plus tard, de presque rien une société de transport entre le continent et l’Islande. Il contribuera à sa façon à des prix juste et un commerce florissant... Mais cela ne s’arrête pas là... Est-ce que son chemin le ramènera un jour chez lui ?

Le deuxième né, beau garçon, intelligent, a suivi l’appel pour devenir pasteur. Autorité spirituelle, morale ? On verra bien. Dans cette première partie il jouera encore un rôle moindre, mais cela se développera... L’histoire est loin d’être terminé ! Et elle nous mène via des trahisons, des déceptions vers ceux qui sont au bord du chemin. Fractures, des nouveaux commencements, des réconciliations... - comment Gunnarsson décrit ici l’être humain dans toute sa palette d’expressions, du plus obscur au plus lumineux, dans son cœur si souvent pleine d’une mélancolie, d’un désir (=Sehnsucht), chargé des fois par des fardeaux énormes marque et marquera encore le cœur du lecteur. On se sent face à des descriptions qui touchent aux plus profonds de l’homme.

Souvent la question surgit : dans quel mesure nous choisissons le destin ou nous suivons un destin, un appel ?! Qui finalement semble nous venir d’ailleurs, de Quelqu’un qui veut du bien pour nous.

On trouvera aussi ces personnes, ces caractères, chers à Gunnarsson (et pas mal d’auteurs nordiques?) qui allient en eux une foi simple, voir d’un enfant, avec un savoir dirait-on presque ancestrale, mystérieux. Ce sont – à coté des figures d’homme seulement apparemment au centre du roman - des femmes.

Un chef d’oeuvre absolu qui m’a profondément ému !

De « Af Borgslægtens Historie »  on avait fait en 1919 comme premier roman islandais de l’histoire une adaptation cinématographique.


mots-clés : #famille #religion #traditions
par tom léo
le Mar 20 Fév 2018 - 7:49
 
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Sujet: Gunnar Gunnarsson
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Gilbert-Keith Chesterton

La sphère et la croix
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Titre original: The ball and the cross. Roman, 300 pages environ, 20 chapitres.

Les intitulés des chapitres sont vraiment évocateurs, allez, pour la joie de les poser là:
Spoiler:

– Une discussion un peu en l’air
– La religion du juge
– Antiquités
– Une discussion à l’aube
– Le pacifiste
– L’autre philosophe
– Le village de Grassley-in-the-Hole
– Un intermède
– La dame étrange
– Une passe d’armes
– Un scandale au village
– L’île déserte
– Le jardin de la paix
– Un musée d’âmes
– Le rêve de MacIan
– Le rêve de Turnbull
– L’idiot
– Rencontres
– La dernière conférence
– Dies Iræ

Publié en 1910 à l'état de livre, parution en feuilletons échelonnés entre mars 1905 et novembre 1906 dans "The Commonwealth". C'est le troisième roman, par ordre chronologique, de Chesterton.

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Dessin de Ben Hatke, tiré de son blogue où vous en trouverez quelques autres ayant trait à "La sphère et la croix", ainsi que quelques propos sur le livre, dont il a illustré une ré-édition.
Ici un lien vers un téléchargement du livre (en version originale), ou encore ici.

La sphère et la croix est une fable, signée d'un maître-métaphysicien. Rassurez-vous, elle est garnie en paradoxes, l'écriture est leste, décapante et joyeuse, le tout est très enlevé. Pas d'inquiétude, le sens de l'humour, si particulier, est à l'habituel niveau de cette figure de proue britannique du genre. Truculent, rondement mené et jubilatoire !  

Tout commence dans le "vaisseau volant" du professeur Lucifer, accompagné par un moine-ermite âgé, bulgare "de grande sainteté", du nom de Michaël, qu'il a kidnappé dans le but de le convertir à ses idées. Croyant aborder une planète inconnue, tout en croisant le fer (verbal) sur des thèmes emprunts de symbolique avec Michaël, Lucifer manque de justesse percuter...la cathédrale Saint-Paul à Londres, surmontée d'une sphère et d'une croix. Furieux des arguments du moine, le professeur Lucifer jette Michaël hors du "vaisseau volant", celui-ci se rattrape in extremis aux branches de la croix qui surmonte la sphère.

S'ensuit un passage remarquable, poético-philosophique, celui de la descente du moine, qui rencontre un gardien, lequel l'amène via les escaliers au sol, avant de le remettre entre les mains de la police, afin de le faire interner en tant qu'aliéné.

De façon concomitante, un jeune écossais catholique (Evan MacIan) fracasse la vitre d'un homme de plume athée dont les écrits et son commerce ne provoquent qu'une totale indifférence (James Turnbull), après avoir lu en vitrine quelques propos comparatifs entre la Vierge et une divinité mésopotamienne.
S'ensuit un attroupement, une demande de régler cela en duel, et l'affaire finit au tribunal, où MacIan campe sur sa position, tandis que Turnbull, plus roué et plus au fait de ce qui peut se dire à la barre d'un tribunal londonien, s'en sort à son avantage. Mais, à la sortie, coup de théâtre: Turnbull, qui a enfin rencontré quelqu'un qui réagit à ses travaux -la chance de sa vie !-, exige son duel, et voilà nos comparses fouinant dans la boutique d'un antiquaire, afin de trouver les épées ad hoc. Ils en trouvent, ligotent l'antiquaire qui leur refusait le droit de se battre dans son jardinet, et leur duel est interrompu par le fait que l'antiquaire, s'étant libéré, a ameuté la police.

Nos protagonistes s'échappent en cab "réquisitionné" de force, puis quittent la ville afin de poursuivre leur querelle ailleurs, tandis que leur affaire fait grand bruit dans les journaux, et que la police les pourchassent. Chesterton, tout en tirant quelques remarques bien senties et paradoxales sur le journalisme et sur la marche du monde, donne dans le quichottisme.
Chesterton a toujours la délicate gaité consistant à poursuivre un genre prisé il y a longtemps, et qui semble avoir perdu ses lettres de noblesse, la farce, ainsi que le burlesque, comme à plusieurs reprises souligné pour ce qui concerne d'autres de ses romans, que j'ai eu la joie de commenter sur ce fil.

Mais Turnbull et MacIan seront sans cesse interrompus dans leurs tentatives de duel, ce qui participe à l'effet comique. Un pseudo-ange pacificste (?), un philosophe sanguinaire quelque peu dérangé, la marée, une dame de la haute société qui les sauve de la police, jusqu'à une fuite en bateau sur une île de la Manche (où, grimés, ils intervertissent leurs rôles en quelque sorte, pour quelques pages savoureuses), et même sur ce qu'ils croient être une île déserte ils sont sans cesse conduits à remettre leur duel.

Je ne vais pas m'étendre sur le pourquoi c'est si spécifiquement pré-kafkaien et pré-borgésien, ce serait vraiment trop dévoiler. Les personnages secondaires, empêcheurs de s'entretuer en rond ou non, sont remarquables. Et le monde -la société moderne- qui empêche deux gentlemen de s'entretuer pour un prétexte qui, paradoxalement toujours, pourrait être le seul qui vaille, donne aussi l'occasion à Chesterton de renverser ce qui est interprété comme la folie ordinaire du côté de la normalité, et vice-versa. Le retournement du regard du lecteur est finement amené, c'est, là aussi, très chestertonien, et de haute volée.

Chesterton, ailleurs que dans ce roman a écrit:Toute ma vie, j’ai aimé les bords, les arêtes ; et la limite qui amène une chose à se dresser très vivement contre une autre.


Pour les principaux caractères, Michaël/Lucifer (très allégoriques) et MacIan/Turnbull sont, peut-être, à rapprocher de Chesterton/G-B Shaw, ou encore Chesterton/Robert Blatchford (directeur de The Clarion comme, dans le roman, Turnbull est directeur de The Atheist).

Il est intéressant de noter la complicité de Turnbull et MacIan, fraternisant, somme toute, très vite dans l'adversité. MacIan veut expédier le duel avant de trop éprouver d'amitié (=caritas, amour du prochain) envers Turnbull. Et le non-dit final, déductible (permettez que je reste vague, c'est pour l'intérêt des futurs lecteurs) les rapproche encore plus.

Affirmer que j'ai aimé & aime ce livre est peu affirmer.
Je m'efforce de ne rien dévoiler, de tout laisser intact pour que ceux qui sont susceptibles de le parcourir.
Au surplus quelques extraits:

Chapite II a écrit:Londres l'intimida un peu, non qu'il le trouvât grand ni même terrible, mais parce que cette ville le déconcertait. Ce n'était ni la Cité d'or ni même l'enfer, c'étaient les Limbes. Une émotion le saisit quand, tournant le coin merveilleux de Fleet Street, il vit Saint-Paul se dresser dans le ciel:
"Ah, dit-il après un long silence, voici une chose qui fut bâtie sous les Stuarts !".
Puis, avec un sourire aigre, il se demanda quel était le monument correspondant dû aux Brunswicks et à la Constitution protestante. Après réflexion, il opta pour une annonce juchée sur un toit et qui recommandait des pilules.


chapitre XI a écrit:Le père et la fille était de cette sorte de gens qui normalement auraient échappé à toute observation,, celle, du moins, qui dans ce monde extraordinairement moderne sait tout découvrir, excepté la force. Tous deux avaient la force sous leur apparence superficielle, comme ces paisibles paysans qui possèdent dans leurs champs d'immenses mines non exploitées. Le père, avec son visage carré et ses favoris gris, la fille, avec son visage carré et la frange d'or de ses cheveux, étaient tous deux plus forts qu'on ne le supposait. Le père croyait à la civilisation, à la tour historiée que nous avons dressée pour braver la nature, c'est-à-dire que le père croyait à l'Homme. La fille croyait à Dieu et était encore plus forte. Ni l'un ni l'autre ne croyait en lui-même, car c'est là une faiblesse décadente.  


chapitre VIII a écrit:     Je commence à comprendre un ou deux de vos dogmes, monsieur Turnbull, avait-il dit énergiquement, alors qu'ils gravissaient avec peine une colline boisée. Et je m'inscris en faux contre chacun de ces dogmes à mesure que je les comprends.

   Celui-ci, par exemple: vous prétendez que vos hérétiques et vos sceptiques ont aidé le monde à marcher de l'avant et tenu bien haut le flambeau du progrès. Je le nie. Rien n'est plus évident, d'après la véritable histoire, que chacun de vos hérétiques a bâti un cosmos de son invention et que l'hérétique venu après lui a pulvérisé ce cosmos.

   Qui donc aujourd'hui sait exactement ce qu'enseigna Nestorius ? Qui s'en soucie ? Nous ne sommes, sur ce sujet, certains que de deux choses. La première est que Nestorius, en tant qu'hérétique, eut une doctrine tout à fait opposée à celle d'Arius, l'hérétique qui le précéda, et sans aucun intérêt pour James Turnbull, l'hérétique qui vint après lui. Je vous défie de revenir aux libres penseurs du passé et de trouver un asile aupès d'eux. Je vous défie de lire Godwin ou Shelley ou les déistes du XVIIIème ou les humanistes adorateurs de la nature, à l'époque de la Renaissance, sans découvrir que votre pensée est éloignée de la leur deux fois plus qu'elle ne diffère de celle du pape.

   Vous êtes un sceptique du XIXème siècle et ne cessez de répéter que j'ignore la cruauté de la nature. Au XVIIIème siècle, vous m'auriez reproché d'ignorer sa bonté et sa bienveillance. Vous êtes athée et vous glorifiez les déistes du XVIIIème. Lisez-les au lieu d'en faire l'éloge et vous découvrirez que leur univers ne subsiste ou n'est détruit que par l'idée de divinité. Vous êtes matérialistes et vous tenez Bruno pour un héros de la science. Voyez ce qu'il a dit et vous le prendrez pour un aliéné mystique. Non, le grand libre penseur, quelles que soient son habileté et sa bonne foi, ne détruit pas pratiquement le christianisme.  Ce qu'il détruit, c'est le libre penseur venu avant lui.

   La libre pensée peut être suggestive, elle peut être excitante, posséder autant qu'il vous plaira ces mérites qui viennent de la vivacité et de la variété. Mais il est une qualité que la libre pensée ne peut jamais revendiquer...la libre pensée ne peut jamais être un élément de progrès. Elle ne le peut pas, parce qu'elle n'accepte rien du passé; elle recommence chaque fois au commencement, et, chaque fois, s'en va dans une direction nouvelle. Tous les philosophes rationalistes sont partis sur des routes différentes, si bien qu'il est impossible de dire lequel a été le plus loin. Qui peut discuter sur le point de savoir si Emerson fut optimiste à un degré supérieur ou Schopenhauer fut pessimiste ?
   C'est comme si l'on demandait si ce blé est aussi jaune que cette colline est escarpée.  


chapitre XX a écrit:- Vous me refusez ma demi-bouteille de Médoc, la boisson la plus salutaire et qui m'est la plus habituelle. Vous me refusez la société et l'obéissance de ma fille que la Nature elle-même impose. Vous me refusez la viande de bœuf et de mouton, alors que nous ne sommes pas en carême. Vous me défendez maintenant la promenade, une chose nécessaire à une personne de mon âge. Inutile de me dire que vous faites cela en vertu d'une loi. Les lois sont fondées sur le contrat social. Si le citoyen se voit dépouillé des plaisirs et des facultés dont il jouirait même à l'état sauvage, le contrat social est annulé.

- Tous ces bavardages n'ont pas de raison d'être, Monsieur, dit Hutton, car le directeur gardait le silence. Nous sommes ici sous le feu des mitrailleuses. Nous avons obéi aux ordres, faites de même.

- Tout fonctionne ici dans la perfection, approuva Durand, comme s'il avait mal entendu; tout marche au pérole, je crois. Je vous demande seulement d'admettre que si par de telles choses nous sommes privés même du confort de l'état sauvage, le contrat social est annulé. Voilà un point intéressant à débattre.


Porté, incomplet mais avec un zeste de retouches, depuis un message sur Parfum du 25 juillet 2015.


mots-clés : #fantastique #humour #religion
par Aventin
le Ven 12 Jan 2018 - 15:40
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Frédérick Tristan

L’Énigme du Vatican

Tag religion sur Des Choses à lire - Page 2 Trista10


Un manuscrit redécouvert à la Bibliothèque vaticane (avec la marque 666) perturbe la hiérarchie catholique. Le professeur Adrien Salvat (un personnage récurrent de Tristan, sorte de détective érudit) découvre que le document du XIe siècle a été augmenté au XVIe puis plus récemment, qu’il a sans doute été fabriqué par l'Islam pour combattre la chrétienté, a en fait été crypté par le KGB pour déstabiliser le pape polonais… Les aventures de Basophon (baptisé sous le nom de Sylvestre) au Ciel et dans la Méditerranée antique, sont lues en parallèle du récit des péripéties de l’enquête. Les différentes mythologies et religions de l’époque se confrontent pour leur survie.

« Les fidèles de ce Nazaréen ont pris aux juifs ce qu’il y a de pis : la peur du corps, le mépris de la jouissance, le goût de la souffrance. » VI


Passionnant et bien renseigné (et iconoclaste) sur l’Eglise des débuts du christianisme à son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale, surtout concernant les témoignages paléochrétiens, mais à mon avis parfois gâté par un ton badin, convenu (volonté mal placée de se rendre " abordable" ?)
C’est cependant l’occasion de scènes pittoresques (comme celle d’une âme trop affaiblie emmenée au Ciel à cheval sur un perroquet qui n’est autre qu’un disciple d’Hermès, métamorphosé contre son grè).

« ‒ La fiction, voilà bien la merveille ! Et laissez-la intacte, dans son innocence ! Les aventures de Basophon n’ont d’attrait que par leur haute fantaisie. Si vous cherchez à en tirer quelque leçon, vous voilà perdus ! Et pourtant cela ne veut certes pas rien dire, mais un dit en quinconce, dans le désir toujours vif et insatisfait, donc revivifié, du voyage. Quel voyage dans la tête, n’est-ce pas ? Et qui est ce on qui écrit ?
(Le lecteur attentif qui suit depuis la première page le cours de ce récit reconnaîtra en effet que la question de ce on n’est pas si simple qu’il y paraît. Qui raconte, en effet ? Et qui traduit ?) » XXIV


On pense inévitablement au Roman de la Rose d’Umberto Eco _ fragments en latin ou en italien, érudition, réflexivité, etc._ (mais le style n’y atteint pas), ou encore au Da Vinci Code de Dan Brown (mais en mieux).
Charme certain, je suis loin d’avoir tout compris, comme cette récurrence de l’opposition croissance/ construction, bois/ pierre…
De même, ne se cache-t-il que l’auteur derrière les réflexions métaphysiques d’Adrien Salvat ?

« Adrien pensa : "Plus on croit à une vérité, plus la pensée rétrograde." » II

« Adrien pensa : "Nul savoir absolu n’existe. C’est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité." » V

« Adrien pensa : "L’homme n’est pas un problème dont il lui appartiendrait de trouver la solution. Il est une énigme à laquelle il se doit de rester fidèle. Mais n’est-il pas constant que cette énigme soit elle-même une recherche ? Paradoxe d’un abîme qui se considère." » XIV

« Adrien pensa : "La conscience est une boussole folle, incapable de distinguer entre soi et les choses, soi et les autres. Elle ne sait se posséder elle-même dans la mesure où elle n’a jamais accès qu’à des parcelles de vérités dont beaucoup ressemblent à des leurres." » XVII

« Adrien pensa : "Il n’est de réflexion que dans l’écart." » XXI

« Dans son carnet, il avait noté : "L’Univers est une langue à parler, non un texte à déchiffrer." » XXIV



mots-clés : #historique #polar #religion
par Tristram
le Dim 7 Jan 2018 - 16:58
 
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Sujet: Frédérick Tristan
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Russell Banks

La relation de mon emprisonnement

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Actes Sud a écrit:Dans sa Relation de mon emprisonnement, Russell Banks utilise la forme, hautement codée, du récit de captivité imaginaire tel qu’en rédigeaient les docteurs puritains du XVIIe siècle afin d’édifier leurs frères en la foi par leur lecture au cours de l’office. Il poursuit ainsi de l’intérieur, et en remontant à une figure archétypale, l’investigation du héros tel qu’il l’entend : obstiné, indifférent aux injonctions du monde, mi-saint, mi-fou. Il en démonte cette fois les rouages en présentant de l’intérieur sa perpétuelle reconstruction de soi, et le récit relate les épreuves que subit le narrateur, les tentations qu’il repousse, les errements auxquels il se laisse aller, les mortifications qu’il s’impose et, surtout, le complexe écheveau de ses débats de conscience. Un récit singulier qui donne de l’Amérique profonde une image inhabituelle.


10-18 a écrit:" Récit de captivité imaginaire, voici un livre hors du commun, un texte singulier où l'on découvre une image tout à fait inhabituelle de l'Amérique profonde. Nous sommes au XVIIe siècle, le narrateur est charpentier, il appartient à une communauté puritaine. Or, sans que l'on sache pourquoi, son activité principale, la construction de cercueils, est soudain déclarée illégale, " hérétique " et poursuivie avec rigueur. Notre héros, dont nous ne saurons jamais le nom, conte avec minutie les péripéties de son emprisonnement, de son procès, de sa condamnation. Obstiné, indifférent aux injonctions du monde, il poursuit son idée : " Faire charité aux morts ", c'est-à-dire parvenir à les doter d'un cercueil. Son ardeur est telle qu'il parvient à convaincre même son geôlier et surtout, au prix de mille ruses, à obtenir pour lui-même un cercueil. A quel prix... Il faut lire ce texte étrange, faux récit d'édification, souvent touchant malgré l'aspect un peu ridicule de cet entêtement frisant la folie, ou la sainteté. Et admirer l'auteur, Russell Banks, un Américain bien de notre siècle, d'avoir su retrouver la forme et le ton utilisés jadis par les docteurs puritains. " S. W., Libertés !


Étrange exercice de style puritain du XVIIe états-unien que cette novella, une uchronie en forme d’allégorie (on peut par exemple remplacer le culte des morts par celui des ancêtres, des Anciens). La méditation dans un cercueil est attestée en mystique, notamment extrême-orientale (il s’agit d’une sorte de memento mori qui permet de s’abstraire du siècle). Notre hérétique passe par tous les maillons de la chaîne de l’illusion (sexe, gourmandise, argent, etc.) en homme du temps qui échappe finalement à la nostalgie de la vie.
N’ayant fait l’objet d’aucune décision de justice, et donc non formellement condamné, il ne peut bénéficier des périodiques amnisties en sa prison...

« Je tombai à genoux, comme je le fais maintenant, et remerciai les morts imperturbables, objectifs, éternellement détachés de m’apporter la liberté de penser clairement et, par là, de me libérer de l’esclavage de la finitude, de la chaîne de la vie, des chaînes du désir né du souvenir. »


Décidé à ne pas plus résister à la vie qu’à abjurer sa foi, même malade, il survit en guise de pénitence, et témoigne en écrivant sa relation aux vivants _ dans son cercueil enfin recouvré.

mots-clés : #captivite #religion
par Tristram
le Mar 12 Sep 2017 - 0:21
 
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Sujet: Russell Banks
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Umberto Eco

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Le Nom de la Rose
Le Nom de la Rose se donne de bons arguments. Une enquête tout à fait prenante, haletante, au cœur d’un moyen-âge où la connaissance, comme l’humour, ne sont plus en odeur de sainteté. Une vaste bibliothèque, renfermant les trésors livresques des temps et des lieux les plus reculés, interdite d’accès ― ce qui révèle d’autant mieux son ampleur et son mystère ― nos deux personnages, un ex-inquisiteur et son secrétaire, qui en bravent l’accès et se perdent dans des labyrinthes obscurs. Une grande richesse, des livres secrets qui communiquent entre eux, tous contenus dans le dogmatisme inquiet d’un christianisme vindicatif et austère… Le Nom de la Rose ne transcende pas non plus son écrin : le roman d’aventure, on y reconnaît tout de même un amour palpable pour la connaissance.

Umberto Eco a écrit:― J'en ai une, mais confuse encore. J'ai l'impression, en lisant cette page, d'avoir lu certains de ces mots, et des phrases presque identiques, que j'ai vues ailleurs, me reviennent à l'esprit. Il me semble même que cette feuille parle de quelque chose dont on a déjà parlé ces jours-ci... Mais je ne me souviens pas de quoi. Il faut que j'y pense. Peut-être me faudra-t-il lire d'autres livres.
― Pourquoi donc ? Pour savoir ce que dit un livre vous devez en lire d'autres ?
― Parfois, oui. Souvent les livres parlent d'autres livres. Souvent un livre inoffensif est comme une graine, qui fleurira dans un livre dangereux, ou inversement, c'est le fruit doux d'une racine amère. Ne pourrais-tu pas, en lisant Albert, savoir ce qu'aurait pu dire Thomas ? Ou en lisant Thomas, savoir ce qu'avait dit Averroès ?
― C'est vrai », dis-je plein d'admiration. Jusqu'alors j'avais pensé que chaque livre parlait des choses humaines ou divines, qui se trouvent hors des livres. Or je m'apercevais qu'il n'est pas rare que les livres parlent de livres, autrement dit qu'ils parlent entre eux. A la lumière de cette réflexion, la bibliothèque m'apparut encore plus inquiétante. Elle était donc le lieu d'un long et séculaire murmure, d'un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, un réceptacle de puissances qu'un esprit humain ne pouvait dominer, trésor de secrets émanés de tant d'esprit, et survivant après la mort de ceux qui les avaient produits, ou s'en étaient fait les messagers.
― Mais alors, dis-je, à quoi sert de cacher les livres, si on peut remonter des visibles à ceux qu'on occulte ?
― A l'aune des siècles, cela ne sert à rien. A l'aune des années et des jours, cela sert à quelque chose. De fait, tu vois à quel point nous sommes désorientés.
― Et donc une bibliothèque n'est pas un instrument pour répandre la vérité, mais pour en retarder l'apparition ? demandais-je pris de stupeur.
― Pas toujours et pas nécessairement. Dans le cas présent, elle l'est."


Umberto Eco a écrit:Il y avait, dans un reliquaire tout d’aigue-marine, un clou de la croix. Il y avait dans une ampoule, posée sur un lit de petites roses fanées, une partie de la couronne d’épines, et dans une autre boîte, toujours sur un tapis de fleurs fanées, un lambeau jauni de la nappe de la dernière Cène. Et puis il y avait la bourse de Saint Matthieu, en mailles d’argent, et dans un cylindre, noué par un ruban violet élimé par le temps et scellé d’or, un os du bras de Sainte Anne. Je vis, merveille des merveilles, surmonté d’une cloche de verre et placé sur un coussin rouge festonné de perles, un fragment de la mangeoire de Bethléem, et un empan de la tunique purpurine de Saint Jean l’Evangéliste, deux des chaînes qui serrèrent les chevilles de l’apôtre Pierre à Rome, le crâne de saint Adalbert, l’épée de saint Etienne, un tibia de Sainte Marguerite, un doigt de Saint Vital, une côte de Sainte Sophie, le menton de Saint Eoban, la partie supérieure de l’omoplate de saint Jean Chrysostome, une dent de saint Jean-Baptiste, la verge de Moïse, un point de dentelle déchiré et minuscule de l’habit nuptial de la Vierge Marie.



mots-clés : #historique #moyenage #polar #religion
par Dreep
le Lun 11 Sep 2017 - 15:05
 
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Sujet: Umberto Eco
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Nicolas Leskov

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L'ange scellé


Originale : Запечатленный ангел (Russe, 1872 ; publié 1873 dans le «Русский вестник»)

CONTENU :
Marc Alexandrov est membre d'un groupe de vieux-croyants et ensemble avec ses parents adoptifs et des membres masculins ils traversent le pays à la recherche de travail (montage, construction en bois...) Du bon travail et une prière commune et régulière marquent la vie de la petite communauté. C'est à cause des agissements de prétention et d'avidité que le groupe va être agressé par un fonctionnaire entreprenant et de quelques compagnons de celui-ci. Toutes leurs icônes, si importantes pour la liturgie et la prière personnelle, vont être confisquées. Cela est vécu comme un sacrilège et provoque un désarroi profond.

Marc et Levontij seront envoyé pour trouver un peintre d'icône qui, dans les règles de l'art, pourra exécuter , faire une copie conforme de l'icône spécialement précieuse : celle d'un ange miraculeux, mais à moitié détruite. Cette copie – ainsi le projet – pourrait être avec audace échangée contre celle confisquée...

Est-ce que le projet va réussir ? Vers où ira la communauté ?

REMARQUES :
Dans le premier de seize chapitres nous est présenté dans un style classique une situation de narration : la semaine après Noël, quelque part dans les vastes étendues près de la Volga. Il règne un froid coupant,une tempête de neige fait rage, et une multitude de gens et voyageurs ont trouvé un refuge provisoire chez un paysan, remplissant sa maison partout. Dans une situation de dialogue entre les présents l'un d'eux est amené de raconter de sa rencontre « avec un ange ». Ce qui sera le cas à partir du deuxième chapitre qui continue maintenant dans une narration dans la première personne et sera seulement brièvement interrompu des fois, puis à la fin définitivement pour revenir au narrateur omniscient.

La nouvelle est encadré dans un contexte historico-religieux qui peut nous paraître loin et étrange. Après des réformes dans l'église orthodoxe dans le XVII siècle il y avait eu une séparation de groupes en désaccord, et puis un schisme (voir plus ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Vieux_croyants ). Des tensions, voir des inimitiés marquaient parfois la relation entre ces deux groupes. Les vieux-croyants étaient connu (jusqu'à aujourd'hui partiellement) pour une vie communautaire forte, des fois même éloignée du monde (un peu me rappelant des Amish ou des Quakers « russes »). Un groupe pieux de ces vieux-croyants se trouve ici dans le centre d'intérêt. Leskov – on le sait pas seulement par ce récit – était très impressionné par leur style de vie si conséquent.

Ici, ils vivent comme simples artisans de construction ambulants, cherchant du travail à travers l'Empire et vivant au même moment intensément une vie de prière dans une grande piété. Cela peut nous être un peu lointain, mais sous la plume de Leskov, me semble-t-il, cela gagne en crédibilité. Et on aura peut-être pas besoin de soussigner à toutes les implications rituelles, certains préjugés ou présentations... , cela est soumis aussi à des changement d'époque. Et je me pose parfois avec amusement la question ce qu'on pensera alors de nous en quelques siècles, si on nous jugeait avec ce même mépris que nous utilisons des fois envers des expressions anciennes, approximatives, et dépendantes de leur époque aussi.

Mais là où ce récit si pieux revêt un caractère fortement intéressant et actuel c'est quand notre narrateur Marc met fortement en question la recherche exagéré du miracle, la superbe, l'avidité – et ceci pas juste « chez les autres » mais dans ses propres rangs. Car c'est là les dangers qui nous guettent : chez nous mêmes et notre inconséquence. Ainsi la lecture devient enrichissant et nous interrogeant spirituellement.

Entre les lignes nous apprenons beaucoup sur la piété populaire, les traditions de la culture de l'époque (il y en a encore des échos aujourd'hui, dans la Russie actuelle). Ainsi cela devient intéressant et digne de découverte pour tout un chacun intéressé par la Russie.

Je ne vais pas (voir contenu) parler de la fin de l'histoire, juste : elle ne semble pas avoir plu ultérieurement à Leskov car elle semble avoir unilatéralement jugée comme justes les uns, comme malfaiteurs les autres.

On trouvera à la lecture des petites perles comme : « Je me suis raidi dans mon opposition et parlait le plus grand non-sens... »....

Donc : à découvrir !


mots-clés : #historique #religion #spiritualité #traditions
par tom léo
le Dim 10 Sep 2017 - 9:06
 
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Sujet: Nicolas Leskov
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Marguerite Yourcenar

Le denier du rêve

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J’ai lu le texte de 1959, version profondément remaniée de celle de 1934. La préface de l’auteur est intéressante, peut-être à lire en post-scriptum. On y lit notamment que cette œuvre « fut en son temps d’un des premiers romans français (le premier peut-être) à regarder en face la creuse réalité cachée derrière la façade boursouflée du fascisme »
C’est la Rome de l'an XI de la dictature, hantée de figures mythologiques, de destins sans notoriété, de révoltés clandestins qui échouent à renverser le régime fasciste.
Basé sur l’histoire contemporaine de l’époque, la cohérence de ce roman est due au cheminement de main en main d’une pièce de dix lires, qui permet de rencontrer plusieurs personnages (dont quelques étrangers) au portrait peu ou prou approfondi, diverses existences plus ou moins livrées à l’illusion et à l’espoir. L’ouvrage est aussi rassemblé dans la journée d’un attentat manqué contre « César ».  

« Et comme toutes les femmes ont à peu près le même corps, et sans doute la même âme, lorsque Lina parlait et que la lampe était éteinte, il oubliait que Lina n’était pas Angiola, et que son Angiola ne l’avait pas aimé.
On n'achète pas l'amour : les femmes qui se vendent ne font après tout que se louer aux hommes ; mais on achète du rêve ; cette denrée impalpable se débite sous bien des formes. Le peu d'argent que Paolo Farina donnait à Lina chaque semaine lui servait à payer une illusion volontaire, c'est-à-dire, peut-être, la seule chose au monde qui ne trompe pas. »


Destinées qui se croisent, ici réunies le temps d’une messe (la religion‒croyance-autorité tient une grande place) :
« Ces flammèches [de cierges] s’étaient consumées infiniment plus vite que les brèves vies humaines : certains vœux avaient été repoussés, d'autres exaucés au contraire, car le malheur est que, parfois, des souhaits s'accomplissent, afin que se perpétue le supplice de l'espérance. »


L’écriture de Yourcenar est toujours aussi belle, mais je n’ai pas retrouvé dans cette lecture tout ce qui m’avait transporté dans ses autres ouvrages, plus intimistes.
Nota bene : Jack-Hubert, je ne vois pas de populisme conservateur ni beaucoup de simplisme dans cette oeuvre !


mots-clés : #contemythe #politique #religion
par Tristram
le Sam 26 Aoû 2017 - 17:43
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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André Gide

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La porte étroite :

On reproche à Gide d'être précieux, suranné, pompeux...
Décidément, je ne m'y retrouve pas du tout. Je le trouve d'une lisibilité des plus agréable, et d'un style toujours précis. Un peu comme Flaubert, il n'utilise pas de mots superflus, on le sent dans une recherche de pureté. A contrario d'un Huysmans par exemple (que j'adore mais qui en fait des caisses dans la recherche d'une langue précieuse).

On sent que l'autobiographie n'est pas très loin dans ce récit, en tout cas pour sa jeunesse. L'intrigue peut paraître désuète, surtout à la vue de la réaction d'Alissa, qui va se plonger dans la foi et la vertu au lieu de répondre aux attentes du narrateur.

Je peux totalement me planter dans mon interprétation, mais j'ai vu un message universel derrière cette histoire, et encore plus d'actualité aujourd'hui à l'ère du virtuel, des sites de rencontres etc. Le thème du fantasme amoureux. Au final, au lieu de prendre des risques, de se jeter dans le réel, on va préférer idéaliser un amour potentiel, une histoire parfaite, car fantasmée. C'est la cristallisation chez Stendhal.
Que ce soit Alissa, qui finalement rêve totalement son histoire, et s'auto-condamne dans sa solitude, ou sa sœur qui, elle, enfouit ses sentiments, et se jette dans un mariage d'intérêt, de dépit.
Il y a quelque chose de désespéré derrière tout ça.

mots-clés : #initiatique #religion





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La symphonie pastorale :


Un court récit sous forme de journal. C'est très vivant, et loin d'être austère comme j'ai pu le lire. Je me suis régalé à la lecture, entrant parfaitement dans la tête du narrateur. La religion est toujours présente, mais encore une fois, je ne pense pas que l'on puisse s'arrêter à ça, je dirais même plus que l'on peut faire une lecture de Gide en l'occultant presque. La trame est suffisamment torturée, même sans forcément s'attarder sur la morale religieuse.

Voyez donc : une jeune aveugle est recueillie dans une famille, quasi muette et pratiquement sauvage. Le père, pasteur, va tenter de l'éduquer, et de lui apporter à travers ses mots sa vision de la vie, et tâcher de lui transcrire ce qui lui échappe : le visuel.
Problème, il va de plus en plus s'attacher à elle, au point d'en délaisser sa femme et ses autres enfants, pour finalement ressentir de plus en plus d'attirance envers la jeune femme. Dans le même temps, le fils tombe également sous le charme de la petite... Je vous laisse imaginer le tableau, digne d'une tragédie grecque !

Dans une prose toujours aussi limpide, qui coule avec grâce, on tourne les pages sans s'en rendre compte, et c'est déjà fini, on en redemande !
par Arturo
le Sam 19 Aoû 2017 - 15:58
 
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Peter Matthiessen

En liberté dans les champs du Seigneur

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Martin et Hazel Quarrier, missionnaires protestants, arrivent avec leur jeune fils Billy dans une bourgade écartée de l’Oriente, Madre de Dios. Accueillis par leurs prédécesseurs Leslie et Andy Huben, ils viennent pour « moissonner » une tribu de la sylve amazonienne, les Niarunas, jusque-là réticents à se laisser convertir/ civiliser/ pacifier. Dans leur lutte contre Satan à grand renfort de citations tirées des Saintes Écritures, les missionnaires sont de suite confrontés à l’Opposition, i.e. les papistes, représentés par le père Xantes, et à Guzman le comandente corrompu qui souhaite faire exterminer les Niarunas par deux pilotes hors-la-loi américains : le froid métis cheyenne Lewis Moon qui use de l’ayahuasca ("la Vigne de Mort", psychotrope des chamanes locaux) et son ami, le Juif Wolf (un bel éventail de croyances "religieuses"). Voilà les personnages principaux, avec les Amérindiens Uyuyu ou Yoyo et Kori, obséquieux truchements indigènes déjà « moissonnés », puis Tukanu, leur pendant, Boronai, le chef de tribu, le farouche et hostile Aoere, enfin Pindi, future partenaire sexuelle de Moon.

Accompagnés de militaires quechuas, les deux couples de missionnaires gagnent la mission avancée de rio Espiritu, peu éloignée de l’ultime bourgade Remate de Males (« Apogée de tous les maux »), et où a été massacré récemment le prêtre catholique Fuentes. Moon a rejoint les Niarunas en parachute, concentrant en abyme le choc des deux cultures, pour y connaître sa renaissance. Les épisodes de son histoire sont décalés en contrepoint de l’approche des missionnaires, ce qui éclaire la rencontre des deux mondes contrastés, leur incompréhension mutuelle. Le petit Billy, le seul peut-être qui eut un regard ouvert sur le monde, décède de complications du paludisme, tandis que les pudibonds missionnaires sombrent dans la confusion et la discorde (seule la naïveté est bien partagée). Via Moon, la trop séduisante Andy transmet la grippe à Pindi, qui en meurt après avoir donné naissance à Nouvel Être (peut-être issu de Moon). La présence "démoniaque" de ce dernier chez les Niarunas (intégré sous le nom de Kisu-mu, soit Jésus), détermine Leslie à réclamer une expédition punitive contre ceux qu’il voulait évangéliser, plutôt que de leur fournir les médicaments dont il dispose contre l’épidémie d’influenza. Kisu-mu décide de les confédérer les Niarunas contre Guzman, et je ne dévoilerai pas plus loin les nombreuses péripéties de cet imbroglio.

Il y a des descriptions superbes (la bagarre Guzman/ Wolfie, les hallucinations de Moon, etc.), et j’ai pensé à Malcolm Lowry dans certains contextes (surtout au début et à la fin) ; on se souvient souvent aussi de Conrad.
Muraille qui observe les missionnaires, la jungle environnante reste indescriptible, mais qualifiée de pertinentes épithètes.
L’habileté du déroulement, les personnages très fouillés et la finesse des observations font de ce livre très documenté une réflexion fort pertinente et passionnante de la non-rencontre avec lesdits sauvages.
Je voue une vieille haine au prosélytisme sous toutes ses formes, mais dans cette "fiction" de l’incommunicabilité il me paraît impossible de prendre vraiment parti, tant la misère et la souffrance sont bien partagés.

« Une fois le contact établi avec les tribus sauvages, Leslie se proposait de leur donner le goût des tissus, des perles, des miroirs et des fers de hache. Lorsqu’ils ne pourraient plus s’en passer, ils seraient tout naturellement vulnérables à la parole de Dieu, et les conversions ne seraient plus qu’une question de temps. C’était une technique de base, employée par les missionnaires dans le monde entier, mais qui pour Quarrier avait des relents de coercition. En quoi différait-elle, avait-il demandé à Leslie, de l’emploi systématique de l’alcool suggéré par le Syrien de Remate, et que Huben avait dédaigné ? Que cela fût baptisé pression économique ou corruption, Jésus aurait-il approuvé ? Il suffisait de regarder les gens de Remate ; était-ce cela le salut ?
Des victimes de l’Opposition, répondait Ruben. […]
…] l’extinction valait mieux, beaucoup mieux que l’état de péché. » (XII)

« Moon leur demanda pourquoi ils tenaient tant à se peindre le corps. "Ça me protège de la chaleur et des insectes", dit Tukanu. Et Pindi : "C’est pour reconnaitre Pindi quand je me regarde dans la rivière." Mais Aoere s’expliqua avec passion : "Nous sommes nus et nous n’avons rien ! C’est pourquoi nous devons nous parer, car sinon, comment pourrait-on nous distinguer des animaux ?"
C’était donc cela. La chose intolérable n’était pas la crainte que le Grand Esprit eût abandonné l’homme, ni même qu’en lui permettant de prendre conscience de la mort, Il eût tourné en ridicule ses espoirs, mais que, depuis le commencement des temps, Il n’eût jamais fait de véritable distinction entre les animaux sans âme et l’espèce humaine. » (XX)

« Quarrier lui avoua à quel moment il avait éprouvé son premier doute : lorsque Huben lui avait déclaré que la mort de Billy était certainement une manifestation de la volonté du Seigneur, un moyen d’entraîner la conversion des Niarunas. Il secoua la tête. "Quelle somme d’orgueil ! explosa-t-il, furieux. Et Yoyo ! Pendant des mois, penser à Yoyo m’a été intolérable. Il était un tel reproche vivant pour moi. Pour chaque âme véritablement sauvée, nous avons engendré des milliers de Yoyo, des milliers de "chrétiens-bol-de-riz", des milliers de mendiants et d’hypocrites, sans asile et sans voix, dans un monde étrange qui les confine dans le mépris, leur refuse l’espoir et la compassion. Et même ceux que nous avons sauvés…" » (XXV)



mots-clés : #colonisation #religion
par Tristram
le Lun 24 Juil 2017 - 17:03
 
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Sujet: Peter Matthiessen
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Evguéni Vodolazkine

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Les quatre vies d'Arséni


Originale :   Лавр (Russe, 2012)

Fayard a écrit:Le héros, Arséni, naît en 1440 près du monastère Saint-Cyrille du lac Blanc et meurt en 1520 au terme d’une longue vie qui le conduit de son lieu de naissance à Pskov, puis jusqu’à Venise et Jérusalem, avant de le ramener à son point de départ. Ses dons de guérisseur lui valent partout où il séjourne une grande renommée et pourraient lui assurer honneurs et fortune. Mais, ayant involontairement causé dans sa jeunesse la mort de la femme aimée sans qu’elle ait reçu les sacrements de l’Église, il renonce à tous biens terrestres et tente par la mortification d’obtenir le rachat de celle qu’il ne veut pas livrer au néant.
Chronique imaginaire d’un être tourmenté par la sainteté, ce roman-fable nous entraîne dans une Russie du Moyen Âge ravagée par la peste et dans le quotidien d’un petit peuple humble et brutal, de moines énergiques et visionnaires, de pèlerins exposés aux dangers de longs voyages. Inspiré par des vies de saints russes, stylistiquement aussi dentelé que les feuilles d’un herbier, il dépayse fortement, tout en nous menant aux sources du christianisme russe.


REMARQUES :
Très bonne présentation de l'éditeur ! Le danger aurait été de mettre l'accent sur un pur roman historique ou d'aventures extérieurs – et ce ne serait même pas entièrement faux car l’œuvre a quelque chose d'épique, d'aventureux, de très riche. Mais il me semble clair que l'auteur décrit avant tout un aventure intérieur, un cheminement de vie, quasiment des années d'enfance jusqu'à la mort. Le livre est structuré en quatre grandes parties qui suivent en gros différents étappes dans la vie d'Arséni : de l'apprentissage du savoir médicinale et herboriste de son grand-père, incluant la vie intérieure dans la foir (orthodoxe) jusqu'aux années de l’exercice de ses dons de guérisseur ; de ses années comme « fol en Christ » à Pskov et le pélérinage à Jérusalem jusqu'au retour et une vie d'abord dans un monastère, et puis comme ermite dans une grotte.

Vodolazkine réussit, grâce à son savoir de médiéviste d'un coté, mais aussi grâce à un profond respect de la foi, de dessiner un moyen-âge un peu autre. Oui, marqué certes par la peste et aussi des fois par la superstition ou des préjugés, mais aussi marqué par une certaine forme d'unité de l'être humain dont on aurait grand besoin aujourd'hui. C'est avec des éléments typiquement russes, issus de la tradition, des hagiographies, mais aussi des manuscrits etc, qu'il peint un homme de ce XVème siècle qui nous devient – peut-être – tout proche. Bref, on se demande parfois si cette histoire située il y a si longtemps, ne peut pas nous montrer la Russie d'aujourd'hui, mais aussi être un miroir de nous-mêmes. Je ne cache pas que je trouvais certains passages d'une profondeur immense et touchante.

Donc, vraiment splendide ! Et je garderai cet auteur à l’œil !


Intéressant dialogue avec l'auteur :

https://www.lecourrierderussie.com/culture/2016/05/evgueni-vodolazkine-romancier-absolu/


mots-clés : #moyenage #religion
par tom léo
le Mer 28 Juin 2017 - 21:47
 
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Sujet: Evguéni Vodolazkine
Réponses: 1
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Israel Joshua Singer

Yoshe le fou

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Le grand rabbin hassidique de Nyesheve, tout puissant, richissime, mais plutôt rustre, marie sa plus jeune fille et Nahum,  tous deux âgés de 14 ans.Le jeune homme est délicat, raffiné, cultivé. Si la jeune femme, qui n'a pas appris autre chose, se dévoue pleinement à son époux, celui-ci entre dans une neurasthénie délétère. Mais le vieux rabbin épouse à son tour en quatrième noce une toute jeune femme. Celle-ci et le jeune marié tombent amoureux au premier coup d’œil. Dans ce contexte de règles, de convenances et de paraître, le jeune homme s'enferme dans sa religiosité et sa culpabilité, et devient peu à peu Yoshe le fou. Et des années après, le destin fera de cette dérive, résultat de la folie des hommes et de leurs vertus hypocrites,  la perte de la cour hassidique.

Mi-conte philosophique, mi-récit picaresque, Yoshe le fou est une critique acerbe des milieux hassidiques de l'Europe de l'Est au XXème siècle. La verve de l'auteur n'exclue pas quelques longueurs , mais Israël Joshua Singer, à travers une galerie de portraits souvent truculents,  arrive à décrire avec précisions et humour les codes et dérives de ce milieu, infatué de lui-même,  bardé  de certitudes et fausses croyances.


mots-clés : #communautejuive #humour #religion
par topocl
le Mar 27 Juin 2017 - 16:41
 
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Sujet: Israel Joshua Singer
Réponses: 2
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