Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Anouk Markovits

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    Armor

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    Anouk Markovits

    Message par Armor le Ven 10 Fév - 13:47

    Anouk Markovits


    Anouk Markovits a été élevée en France dans une famille Satmar jusqu’à ce qu’à l’âge de 19 ans. Elle s’enfuie en Amérique pour échapper à un mariage arrangé et entreprendre des études laïques. Après des études à Columbia, elle a obtenu un Master d’architecture de la School of Design de Harvard et un PhD en études romanes à l’université Cornell. Elle a travaillé sur les décors du film L’Insoutenable légèreté de l’être. Elle est mariée et habite New York.
    source : Babelio

    Bibliographie :

    1989 : Pur coton
    2013 : Je suis interdite
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    Armor

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    Re: Anouk Markovits

    Message par Armor le Ven 10 Fév - 13:57



    Je suis interdite

    Le roman nous décrit, sur quatre générations, la vie de la famille du charismatique rabbin Zalman. L'occasion pour l'auteur de nous faire pénétrer les arcanes de la très fermée communauté Satmar, dont elle est elle-même issue.
    Le sujet peut sembler ardu, certes. Mais le traitement, lui, ne l'est pas du tout. Anouk Markovits parvient à merveille à nous faire ressentir la vie des juifs hassidiques, et le carcan incroyable qui pèse en permanence sur eux. Une rigidité extrême, qui, si elle n'exclut pas les moments de joie, les rend extrêmement rares, et toujours contenus. Comment, en effet, laisser place à la spontanéité, à l'amour, à l'insouciance, lorsque le moindre geste est codifié, jusqu'aux pensées et aux positions qu'un couple se doit d'adopter dans les actes les plus intimes ? Comment songer au bonheur quand les interdits sont innombrables, et parfois absurdes ?

    Les hommes se plongent dans l'étude des textes, jusqu'à obsession, jusqu'à se fustiger pour la moindre broutille qui ne répond pas à la Loi. En effet, pour les juifs hassidiques, le manquement d'un seul homme rejaillit sur toute la communauté. Et alors, Dieu punit...
    Les femmes sont mariées très jeunes, rabaissées, ravalées au rang d'épouses et de mères, les seuls rôles qui leur soient permis. Même l'étude des textes leur était interdite jusqu'à il y a peu, les plus sacrés d'entre eux demeurant encore prohibés...
    Dans cette communauté régie par tant de règles, toute velléité d'indépendance est bannie. Surtout, le doute n'est pas permis. Il faut obéir, aveuglément. Accepter des explications culpabilisantes, sur la Shoah, notamment. Ahurissantes théories qui rendent les juifs responsables de ce qui arriva…
    Pour tenir le doute à l'écart, l'on est prêt à façonner des légendes ; tout, plutôt que de voir remises en cause les croyances établies. Attitude dangereuse qui, parfois, peut même s'apparenter à du négationnisme...

    L'auteur a un véritable talent pour nous décrire cette existence, et nous amener à la comprendre, un peu. Derrière la façade rigoriste, domine le sentiment d'une terrible fragilité. Bien peu solide en effet, le groupe qui bannit celui qui ose faire un pas de côté, de peur que tout l'édifice ne vacille...
    Anouk Markovits évoque ces sujets complexes sans que cela soit jamais pesant. La volonté didactique ne nuit jamais au romanesque, au souffle qui vous emporte, qui vous fait vous attacher ou au contraire haïr ces personnages si éloignés de nous. Elle nous fait partager leurs doutes, leurs déchirements intimes, leur révolte parfois, toujours contenus derrière le masque des convenances. Et c'est un tour de force, vraiment, que de parvenir à nous faire entrer dans ce monde tellement rigide et hermétique sans négliger pour autant ce que ces hommes ont de terriblement, d'irrémédiablement humain.

    Une lecture passionnante, marquante. Encore un grand merci à topocl qui avait attiré mon attention sur ce livre !

    Extrait d'un cours sur la Shoah…

    Atara a lu le texte en hébreu et traduit : "Mesure pour mesure, le Seigneur punit, le Seigneur est juste…"
    _ Merci. Le saint Hazon Isch, paix à son âme, explique : avant la guerre, des parents juifs  envoyaient leurs enfants dans des écoles laïques ; ils gardaient en vie le corps de leurs enfants tout en sacrifiant leur âme. Mesure pour mesure, le Seigneur a frappé ces parents ; Il a détruit le corps de leurs enfants. » Le rabbin Braunsdorfer parlait haut d'une voix nasillarde : « Et ce fut un acte de pitié ! Dans un acte de pitié HaShem a délivré ces communautés polonaises du lire-arbitre, avant qu'elles ne s'avilissent entièrement.
     Parmi les enfants assassinés, certains provenaient de familles qui craignaient Dieu ? Alors leur souffrance doit être imputée au Bitul Torah : au manque de Torah. Et si la Torah était présente dans leur vie, alors leur souffrance doit être imputée aux tourments de l'amour : Dieu tourmente ceux qui ne pêchent pas pour leur permettre d'accéder à une position encore plus favorable dans l'autre monde. »
    Atara avait cessé de prendre des notes. Elle n'a pas attendu que le rabbin lui donne la parole.
    « Le Seigneur assiste-t-il au martyre des enfants qui brûlent ? »


    (ancien commentaire remanié)
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    Re: Anouk Markovits

    Message par Bédoulène le Ven 10 Fév - 14:23

    je le note pour plus tard, merci Armor pour ton commentaire et l'extrait révélateur


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    "Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

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    Re: Anouk Markovits

    Message par topocl le Sam 11 Fév - 8:41

    Je suis interdite



    Nous le savons tous, l'extrémisme religieux n'a pas fini de déchirer le monde. Ici, on voit comment il déchire aussi les êtres et les familles.
    Chez les Juifs Hassidims, tous ne vivent que pour respecter la Parole de Dieu dans un idéal de pureté rigoriste : les enfants sont embrigadées, les femmes soumises et les hommes obéissants et maîtres tout à la fois. On adore et loue Dieu dans les chants et les danses, un Dieu qui n’est qu'exigence et absence de pardon.

    La dévotion est absolue... si ce n’est que là comme ailleurs, le doute s’installe parfois, peu y échappent, qu'il soit ébauché ou qu'il aille jusqu'à la rébellion. Et dans un tel système, le doute, c'est un peu comme l'exil car on s'y retrouve avec sa solitude, sa peur et sa culpabilité.

    C'est à travers la vie de Zalman, rabbin admiré, chantre magnifique, et celle de sa famille sur quatre générations que Anouk Markovitz nous montre la dévastation crée sur les esprits et sur les cœurs par une doctrine mal digérée - ou trop digérée : cette parole de Dieu immuable et intransigeante. A quel point cela peut rassurer et mutiler tout à la fois.

    Cette perversion relationnelle au sein des familles et de la communauté, Anouk Markovits la raconte avec brio, avançant d'un continent à l'autre, d'une époque à l'autre (l'histoire commence par les persécutions et déportations en 44 en Transylvanie, passe par Paris, notamment en mai 68, jusqu'au New York juif actuel) dans un roman aux rebondissements romanesques assez fascinant. On est dans un autre monde, et pourtant, ce sont des humains.

    Elle n'omet pas d'évoquer , au-delà de l’histoire individuelle, le rapport parfois ambigu du hassidisme au monde et à l'Histoire contemporaine, au sionisme, au nazisme, et la compromission de certaines autorités qui, pendant la guerre n'ont pas hésité à sauver leur peau et celle des leurs au détriment de la communauté dont ils étaient responsables ; cet aspect  et les controverses qu'il occasionne, sont des plus intéressants historiquement.

    Au total c'est une excellente découverte, un roman haletant et tragique, avec des personnages déchirés derrière leur masque de certitudes, dans la lignée de Je m’appelle Asher Lev de Chaïm Potok. On apprend beaucoup, on touche de intérieur ce que peut-être le carcan d'une croyance et comme il est difficile d'y échapper, cela ne peut que nous aider à mieux comprendre le monde d'hier et d'aujourd'hui .

    (commentaire récupéré)


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    Re: Anouk Markovits

    Message par Armor le Sam 11 Fév - 10:11

    Il faut que je le lise, Chaïm Potok.
    L'élu est sur ma PAL, mais tu sembles parler plus souvent de Je m’appelle Asher Lev ; conseillerais-tu de commencer plutôt par celui-ci ?
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    Re: Anouk Markovits

    Message par topocl le Sam 11 Fév - 10:31

    Comme ça je privilégierais Je m'appelle Asher Lev - mais ma lecture est ancienne. shanidar avait été rebutée par le style de l'élu et je suis incapable de dire à distance si celui de Asher lev est plus léger.


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    Re: Anouk Markovits

    Message par Armor le Sam 11 Fév - 11:12

    Merci ! J'ai l'impression que le problème du style revient pour chacun de ses livres. Il va falloir que je me fasse ma propre idée… Wink

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    Re: Anouk Markovits

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