Jean Patrick Manchette

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Jean Patrick Manchette

Message par Nadine le Dim 12 Fév - 9:48

Jean Patrick Manchette
(1942-1995)


Jean-Patrick Manchette (pseudonymes Erich Erdstein, Pierre Duchesne, Zeus de Castro) est un écrivain français, auteur de romans noirs, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Reconnu comme l'un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-80, il est également connu pour ses opinions d'extrême-gauche.

Passionné par le jazz (tendance free), le cinéma, le polar américain, il commence à écrire des scénarios, notamment pour Max Pecas ou la télévision.

Jean-Patrick Manchette a également été le traducteur de Donald Westlake, a travaillé avec des auteurs de bandes dessinées (Jacques Tardi, entre autres, avec Griffu) ou pour le cinéma en participant à l'écriture de scénarios dans les années 80 (Nada (Claude Chabrol, 1973) adapté de son propre roman; La Guerre des Polices, 1979; La Crime,1983). Par ailleurs, plusieurs de ses romans sont portés à l'écran.

Il décède en juin 1995 à Paris des suites d'un cancer, laissant derrière lui une dizaine de romans et une influence prépondérante sur l'avenir du polar français. Après son décès, sont parus son ultime roman inachevé, "La Princesse du sang" (1996), ainsi que des recueils de ses articles sur le roman policier ("Chroniques," 1996), de ses chroniques de cinéma ("Les Yeux de la Momie," 1997).

Il est le père de l'écrivain Doug Headline (Tristan Jean Manchette).

Bibliographie (romans écrits sous son nom officiel) :

Laissez bronzer les cadavres !, coécrit avec Jean-Pierre Bastid (1971)
L'Affaire N'Gustro (1981)
Ô dingos, ô châteaux  !(1972)
Nada (1972)

L'Homme au boulet rouge, en collaboration avec Barth Jules Sussman (1972)
Morgue pleine (1973)
Que d'os ! (1976)
Le Petit Bleu de la côte ouest (1976)
Fatale (1977)
La Position du tireur couché (1981)

Le volume Romans Noirs (Gallimard, « Quarto », 2005) réunit tous les romans excepté L'Homme au boulet rouge et une bio-filmographie, des fragments de projets inachevés, des notes, des extraits du journal de l'auteur.
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Nadine

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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Nadine le Dim 12 Fév - 11:08



Le petit bleu de la côte ouest

Ce court roman noir est magnifique, il m'a happée tranquillement et sûrement.

Trois points forts :
1. la construction

Manchette nous promène très habilement avant que de nous expliciter les enjeux de l'action. On ne saura pas tout de suite qui est tueur, pourquoi, et ces questions sont posées en nous présentant quatre tueurs d'un coup alors qu'on en attendait un seul.

Autre trait intéressant : une cascade de tentatives de meurtre à chaque fois faisant chou blanc. Ces micro-évènements, choix et réactions qui tout le temps sauvent la mise pour la cible à abattre prètent vie aux caractères dépeints, sans psychologie mais avec un dynamisme très parlant, cinématographique, ils deviennent pivots de tout un tas de ratages et produisent un effet comique très séduisant.

La fin de l'épopée, sans aucun essouflement, est merveilleuse . Six mois sont passés et en une evidence jubilatoire, un homme rentre chez lui, couvert de vomi, comme il aurait acheté des cigarettes en une heure.

2. La violence sans sa surenchère perverse.
. L'absence de développements psychologiques au profit de l'action, des réactions, et des dialogues permet des apothéoses et carnages sans qu' à aucun moment j'ai pu y voir une fin en soi. La posture du protagoniste principal, qui ressemble à celle d'une personne très énervée qu'on lui ait balancé un coup de marteau sans raison et sans préavis, mue la chasse à l'homme en péripéties loufoques, à la limite de l'absurde. Survie sans mélo, rétrécissement de l'angoisse au profit d'un bon sens de survie.

3. Les personnages
Les seconds rôles sont magnifiques. Manchette décrit bien, il a un style fluide et précis.

Un extrait.

C'est la cavale, le personnage atterrit chez un ami de jeunesse.


- Tu penses, dit Liétard quand ils furent attablés au rez-de-chaussée devant leur steack tartare qu'un excès de condiment dément faisait noircir dans l'assiette, tu penses qu'on a voulu te supprimer à cause du type que tu as ramassé sur la route, l'autre nuit ?
- Moi ? Pourquoi ? dit Gerfaut.
-C'est ce que tu as dis hier soir. Tu as dit que tu penses qu'on croit que tu as écrasé ce type ou quelque chose, et ses copains veulent le venger.
- Excuse-moi, j'ai pas compris, dit Gerfaut en secouant énergiquement la tête.
Liétard répéta.
-Ah oui, dit Gerfaut. Oui. Enfin, je ne sais pas.
- Tu devrais parler à la police. (Liétard versa du Médoc.)
-J'ai pas envie.
Ils se regardèrent un instant en mâchant.
-Tu veux rester ici quelques jours ? proposa Liétard.
-Non, non.
-Demain après-midi, à la télé, ah les salauds ! Tu as vu ? dit Liétard. Le fuller hier soir ? En v.f, les enculés ! Ah non, c'est vrai, tu n'as pas vu. Qu'est-ce que je disais ? Oui ! Demain après-midi, ils passent le réveil de la sorcière rouge d'Edward Ludwig. Vraiment fou. Je pleure à la fin. Tu sais, ajouta t'il, le truc qui me tue à chaque fois, je ne comprends pas comment ça fonctionne mais c'est garanti, c'est quand les gens morts ressucitent à la fin, comme dans Yang Kwei Fei, ou Madame Muir. Tiens, même Ce n'est qu'un au revoir, à chaque coup je me dis merde quelle connerie militariste, et à la fin ça ne rate jamais, quand Donald Crisp et la mère O'Hara se pointent sur la pente, vlan ! (il fit un geste pour indiquer avec exagération que des larmes alors ruisselaient sur son visage.)
-honhon, fit Gerfaut qui n'avait pas la moindre idée de ce dont Liétard parlait.
Ils finirent leur tartare et leur vin. Il était neuf heures du soir. Ils allumèrent des cigarettes. Gerfaut demanda  à Liétard s'il n'avait pas un peu de musique à mettre.
-Comme quoi?
-Un petit bleu de la côte Ouest, dit Gerfaut.
-Kleine Frauen, dit Liétard, kleine lieder, ach, man liebt und liebt sie wieder. les petites femmes, expliqua-t il, les petites chansons, on les aime encore et encore, le petit bleu de la côte Ouest c'est toi. Désolé mon pote. J'ai que du hard bop.
- Déjà au lycée, dit Gerfaut, nous n'étions pas d'accord.

Cet extrait n'est pas représentatif du roman, qui suit davantage l'action que les huis clos, c'est juste une parenthèse du récit, qui , en plus d'expliciter le titre du roman, présente un savoureux tableau d'amitié. je trouve.

Je disais dernierement sur un fil que l'absence de cohérence psychologique m'agaçait dans un livre, ici non seulement il n'y en a pas , de psychologie, mais en plus cette absence de psychologie ne handicape pas la cohérence. une bonne leçon pour mes aprioris.


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Re: Jean Patrick Manchette

Message par shanidar le Dim 12 Fév - 11:55

C'est noté, Nadine !
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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Tristram le Dim 12 Fév - 15:08

Nadine, ta présentation du petit bleu est captivante !
L'auteur en question aussi :

« Il se fit un café et le but lentement, debout dans la cuisine, en fumant lentement sa troisième cigarette. Il avait envie de tout mettre par écrit, pour que l’histoire fût claire. D’un autre côté, il avait peur d’en faire un roman. C’est peu de chose, un roman ; mais ça n’arrange rien à la réalité des faits. On peut même s’échiner toute sa vie à devenir philosophe, on peut élaborer tout un système délirant, ça n’arrange rien du tout ; ça fait vieillir, et à la fin on meurt toujours, du choléra ou du SIDA, ou même d’un banal cancer ou d’une balle dans la tête. De toute façon, on n’arrête pas le progrès. Liberzon n’avait envie ni d’arrêter, ni de continuer à déconner, même un matin comme les autres. »
Jean-Patrick Manchette, « Iris », « Kulturkampf », première version
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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Bédoulène le Dim 12 Fév - 22:14

merci Nadine pour ce commentaire aiguisé

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"Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Nadine le Mer 15 Fév - 19:46

Wikipedia :

En 1976 paraît Le Petit Bleu de la côte ouest, qui suscite à sa sortie des articles de presse revenant sur « le malaise des cadres » dans les sociétés libérales. Dans ce livre, Georges Gerfaut, cadre commercial, témoin d’un meurtre, devient à son tour la cible des assassins. Il abandonne abruptement sa famille et sa vie trop parfaite avant de rentrer au bercail, une fois ses poursuivants éliminés, car au fond, il ne sait que faire d'autre. Jalonné de références au jazz West Coast et rempli de morceaux de bravoure, ce roman reste l'un des chefs-d'œuvre de Manchette.

Vient ensuite Fatale, l'histoire d'Aimée Joubert, une tueuse à gages fragile qui affronte les notables d'une petite ville côtière. Le livre, refusé par la Série noire pour manque d'action, paraît hors collection chez Gallimard. Manchette explique qu’il a tenté dans ce « roman expérimental » de mettre en parallèle la dégradation idéologique du marxisme à la fin du xixe siècle et la décadence du style flaubertien à la même époque, et précise que « ce n’est pas vraiment un sujet de polar. Je ne le ferai plus. »
Fatale



Nota BD a écrit:Noter que ce roman a été adapté par Max Cabanes en BD, et que les presses sont bonnes à son propos :Le travail d’adaptation sur Fatale, soutenu par Doug Headline (le propre fils de Jean-Pierre Manchette) :132 pages .

Un livre dédié à sa compagne, en tant que lectrice je me disais "ça va dépoter" au regard du précédent lu et beaucoup aimé, car assez vite on apprend que c'est d'une tueuse dont il s'agira.
Mais même si je l'ai lu sans déplaisir, une certaine chlorose dans le ton m'a déçue. C'est un tout autre souffle qui habite ce polar, les seconds rôles sont, peut-être trop cernés (j'avais le sentiment appuyé d'être dans un film de Chabrol, petite bourgeoisie de province et dialogues qui vont avec) : je n'étais plus surprise par une fantaisie bien personnelle. Une impression de suivre un topique aristotélicien, exercice de style non dénué d'élégance, toujours une maitrise incontestable et une économie stylistique, mais ce personnage est rétif à mobiliser quelque empathie qu'il soit, et ses mobiles vénaux laissent un peu sur ma faim.
Je ne vous recommanderais pas ce polar pour comprendre le talent de Manchette qui explosait dans Le Petit Bleu de la côte ouest, et je remercie le hasard de m'avoir fais commencer par ce dernier. Car je vais enchainer sans doute aucun avec un troisieme, La position du tireur couché : sans cela j'aurais jugé que les louanges à Manchette se fondent sur un certain snobisme de caste. Mais pas moyen, il a quelque chose de plus quand-même.
A recommander à ceux qui aiment bien les ambiances pâles et convenues des étroits sentiers provinciaux et laa mise en scène d'une certaine vacuité. Mais pour moi ça manquait de fer et de chair. C'est sans nul doute un choix de l'auteur, d'ailleurs.




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Re: Jean Patrick Manchette

Message par shanidar le Mer 15 Fév - 21:22

Ah ça me rassure (je n'avais pas beaucoup aimé Fatale) et m'incite à retrouver Manchette avec un autre titre. Merci Nadine !
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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Nadine le Mer 15 Fév - 21:31

Ah je suis ravie qu'on ait même opinionsur ce titre ducoup, j'espere que tu te laisseras détourner par le petit bleu, j'ai vraiment passé un réel bon moment.
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Re: Jean Patrick Manchette

Message par bix_229 le Mer 15 Fév - 23:03

Manchette était en plus en fan du polar noir. Et il en citait pas mal. Je les ai notés et lus en partie.
C' était un bon lecteur...
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Re: Jean Patrick Manchette

Message par Nadine le Sam 25 Fév - 9:51



La position du tireur couché

Tout comme dans Fatale qui m'a moins plu, le roman s'ouvre sur une certaine austérité quant au personnage planté. On est nettement dans l'hiver de l'âme, et les décors sont mornes.
Mornes à souhait, on est ferré, on est intrigué par ce déroulement méthodique de la situation d'entrée posée : un homme à abattre.
Mais contrairement à Fatale, et tout comme Le petit bleu de la côte Ouest, les personnages secondaires sont plantés avec un exotisme gourmand, peut-être parce que l'évolution du tueur se fait dans des domaines moins bourgeois, toujours, les traits sont dépeinds avec un décalage propre à manchette apparemment.

J'ai mis davantage de temps à vraiment exhulter qu'avec Le petit bleu, pourtant. Mais c'est un très bon roman noir, sec et drôle, qui joue des ressorts très spécifiques de la surenchère et de l'iexorable. Des tueurs veulent tuer le tueur, et sa marge de manoeuvre est ténue, c'est un processus implacable, qu'on intègre sans faire baisser la tension.

J'aime beaucoup la manière de Manchette dans ses dialogues. Il plante les liens, l'affection, l'air de rien, la veulerie. C'est magnifique.

Je retrouve ce qui chez Vargas, Audiard, ou Simenon séduit : une époque dépeinte l'air de rien, par les objets, les habits, l'état d'esprit, le champ lexical. ici c'est la parenthèse des années 70/80, une certaine désinvolture, et sensualité, aussi.

L'action est bien ficelée, on a quelques déroulés inattendus ou insoupçonnés, c'est bien.

Je le conseille.


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