Arno Schmidt

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Arno Schmidt

Message par animal le Dim 12 Fév - 17:01

Arno Schmidt (1914 - 1979)


Arno Schmidt est né le 18 janvier 1914 à Hambourg-Hamm. Sa famille s’installe en Silésie, en 1928, où il poursuit ses études jusqu’au baccalauréat, en 1933. Il entre alors dans une école de commerce, et en 1934 il devient apprenti aux ateliers Greiff, à Greiffenberg. Il y travaillera ensuite dans la gestion des stocks. Ses premiers poèmes datent de 1933. À partir de 1937, il travaille à l’établissement d’une table de logarithmes. La même année il publie son premier récit : L’Île, et se marie avec Alice Murawski. En 1940, il est mobilisé et se retrouve en garnison à Haguenau en Alsace. A la fin de la guerre, il est fait prisonnier jusqu’à la fin de l’année 1945. De 1946 à 1950, il écrit successivement Enthymésis, Léviathan, Gadir, Alexandre, Massenbach et Brand’s Haide. En 1950, il déménage à Gau-Bickelheim près de Mayence. En 1951, Schmidt reçoit le Grand prix de Littérature de l’Académie de Mayence. Au cours de cette période consacrée à des recherches sur Fouqué, il voyage beaucoup et écrit Brand’s Haide et Miroirs noirs, publié au mois d’octobre. Ce n’est qu’en 1952 qu’il commence à gagner réellement sa vie en écrivant des essais radiophoniques. De cette époque datent Les Émigrants et le début de la rédaction de Scènes de la vie d’un faune. Entre 1953 et 1955, il écrit Paysage lacustre avec Pocahontas, Cosmas et Cœur de pierre. Paysage lacustre avec Pocahontas et Calculs sont publiés en 1955. Il fait alors l’objet d’une plainte pour blasphème et pornographie. Il part s’installer à Darmstadt. En 1957 paraît La République des savants, et en 1958 une biographie de Fouqué. Ayant renoncé à émigrer, comme il l’avait envisagé, il achète une maison à Bargfeld près de Celle, dans la Lande de Lunebourg. En 1959-1960, il écrit son premier roman sur deux colonnes On a marché sur la Lande (KAFF auch Mare Crisium) et commence les récits de Vache en demi-deuil, qui paraîtront en 1964. En 1963, il s’attaque à la traduction des œuvres de Poe et à la rédaction de Zettel’s Traum, achevée en 1969. En 1964, il reçoit le Prix Fontane à Berlin. Zettel’s Traum paraît en 1970. L’année suivante, il écrit l’École des Athées, et en 1974, il rédige Soir bordé d’or, qui paraît en 1975. En 1979, l’année où il avait commencé Julia ou les peintres, il meurt d’une attaque cérébrale le 3 juin.

source : centre international de poésie Marseille

Bibliographie (en français) :

1991 Léviathan : Page 1
1991 Soir bordé d’or. Une farce-féerie. 55 Tableaux des Confins Rust(r)iques pour Amateurs de Crocs-en-langue,
1992 Brand’s Haide,
1994 Miroirs noirs,
1994 Roses & Poireau,
2000 Histoires : Page 1
2000 Vaches en demi-deuil. 10 récits champêtres,
2001 Tina ou de l’Immortalité,
2001 Scènes de la vie d’un faune : Page 1
2001 La République des savants,
2002 Le Cœur de pierre : Page 1
2005 On a marché sur la lande,
2006 Cosmas ou la Montagne du Nord,
2006 Goethe et un de ses admirateurs,
2008 Alexandre ou Qu'est-ce que la vérité?,

màj le 3/11/2017

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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Dim 12 Fév - 17:36



Le Cœur de pierre (1954)

Soyez les bienvenus à l'étape comment donc on s'y prend pour parler d'un truc pareil ? et dont on n'a forcément pas tout compris. Et ça ce n'est même pas "à cause" de la forme. Des entrées fragmentaires, elliptiques qui brusquent certains assemblages de mots et introduisent sans gêne dans la syntaxe de barbares notations mathématiques. Non ça ce n'est pas seulement original, c'est particulier mais ça n'explique pas qu'on perde le nord.

Pirouette pour faire apparaître le narrateur Eggers, du genre inconnu au bataillon et maniaque. Collectionneur d'almanach d'état, cartographe, faussaire de document et de personnalité. Avec ce type louche, calculateur, intéressé, cassant, manipulateur, érudit on s'approche du problème ou du sujet. Parce qu'il est tout ça ce type qui débarque dans un bled du fond de nulle-part pour s'installer "chez l'habitant" en quête d'ouvrages rares.

Opportuniste il deviendra l'amant de la femme et partira avec le mari chauffeur routier pour Berlin Est s'emparer d'un livre. Opportunistes ils vivront bien en communauté le temps du séjour avec la maîtresse du mari avant que tout le monde se retrouve de l'autre côté. Situation pas forcément commune et nombreux détours imagés et crus, tout est là pour mettre à l'aise le lecteur de ce Roman historique de l'an de grâce 1954 (c'est son sous-titre). Y compris la lune et des phrases d'une beauté crépusculaire et coupante.

Les rencontres et échanges variés sont les occasions multiples du portrait kaléidoscopique de l'année, des clichés des deux côtés, de ruminations amères sur la politique. Les deux Allemagnes se referment et le réarmement s'annonce dans une politique qui se reconstruit sur des ruines trop tièdes en normalisant comme à marche forcée ce qui ne devrait peut être pas l'être. Remarques acides sur la vie intellectuelle et les personnalités...

Et le roman accélère, s'emballe presque dans une fuite en avant qui prend presque de vitesse ce désarrois. Ses personnages non normalisés eux se créant un interstice farouche et imparfait de survie et toutes les vacheries qui fleurissent les pages du livre sont le paradoxal ferment de sa cohésion.

Chacun réarrange sa bassesse en mieux pour se tenir au chaud dans un monde peu inspirant et il est toujours possible de chercher à savoir quoi est quoi, loin du discours, dans les faits, les calculs et l'histoire ? Presque.

Bizarre. Déroutant. Sauvage. Cryptique. Maladif. Revigorant. Fulgurant. L'embarras du choix dans le cocktail des impressions...

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Re: Arno Schmidt

Message par shanidar le Dim 12 Fév - 19:01

(je suppose que le doublon bibliographique de Scène de la vie d'un faune est lié à sa réédition chez Tristram après l'édition Christian Bourgois ?).

Je te lis demain. Parce que là, un dimanche à 19h01, ce n'est pas envisageable, nom d'un Schmidt !!
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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Dim 12 Fév - 19:33

probable (j'ai récupéré ta biblio de farpum en fait !).

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Re: Arno Schmidt

Message par shanidar le Lun 13 Fév - 11:00

Ça doit donc être ça !!

J'ai un peu calé sur Schmidt, l'impression de lire et relire un peu toujours le même livre, avec les mêmes schémas directeurs : la fille qu'on drague, la lande, la forêt, en tout cas un paysage campagnard et de l'autre côté la ville, la recherche érudite et la rage contre le système.

Pourtant, j'en garde un bon souvenir, enfin un souvenir un peu complexe mais pas désagréable, du genre qui remue les méninges et met les fesses par-dessus tête.

Faudrait le lire et le relire dans la nouvelle traduction chez Tristram... Il faudrait...
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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Lun 13 Fév - 22:37

J'avais lu Histoires et surtout Scènes de la vie d'un faune, et c'est vrai qu'il y a des répétitions et la manière obsessionnelle qui viennent d'ailleurs sans doute de la part autobiographique et d'une volonté assumée de jouer du clou dans la semelle ?

Je ne me vois pas le lire avec une fréquence trop soutenue de peur de saturer par contre avec Le cœur de pierre je sens de son monde qui commence à apparaître, c'est mystérieux et stimulant (pour une prochaine fois).

Mini-extrait :
Jeune fille dans le tram : avec de chics cernes gris tendre autour des yeux (et une petite bouche rouge si pointue qu'on eût dit qu'elle sifflait en permanence : à quoi cela ressemblera-t-il quand elle sifflera vraiment ?! Au-dessus du haut col roulé côtelé : la tige de son cou tournait lentement, irriguée d'artères, la fleur du visage vers tous les côtés gauches où Berlin-Est coulait habilement ; une créature sept fois étrange).

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Re: Arno Schmidt

Message par shanidar le Mar 14 Fév - 11:31

Je rapatrie.



Léviathan, recueil de trois nouvelles : Gadir, Léviathan et Enthymésis

Attention nous avons entre les mains les tous premiers textes écrits et publiés par Arno Schmidt et déjà nous entrons dans un monde à part, à la fois poétique et scientifique, politique et surnaturel. Ces trois nouvelles sont des journaux intimes rédigés par trois hommes à trois époques différentes. Gadir se situe vers 330 av. J.C., un vieil homme est enfermé dans une prison et conte la manière dont il s'enfuit. Léviathan se passe à la fin de la guerre en 1945, en Allemagne, alors qu'un jeune soldat décide de déserter. Enthymésis retrace le voyage de Philostratos chargé par Eratosthène (275-194 av. J.C.) de déterminer le rayon de la courbe de la terre afin de mesurer la taille de la sphère terrestre (alors que Philostratos est persuadé que la terre est un disque).

Les trois nouvelles sont très courtes, elles s'achèvent toutes plutôt mal, elles retracent la lutte de trois hommes contre l'espace, elles ont toutes pour point commun de parler autant des étoiles que de la nécessité d'échapper à son destin (de prisonnier, de soldat vaincu, de savant dans l'erreur) et chacun parviendra, à sa manière à sortir du bourbier dans lequel il est enfermé. Ces trois nouvelles sont aussi et à la fois des poèmes et des essais pointus sur des théories scientifiques (la relativité ou l'idée d'un espace fini mais illimité), on peut s'y perdre, ou lire la poésie comme un traité scientifique et les réflexions scientifiques comme des poèmes. On peut aussi lire les textes à voix haute car si Arno Schmidt a une qualité, c'est bien celle d'une écriture déliée, innovante, orale, incroyablement belle et dense, il travaille le rythme en ajustant, en inventant une forme de ponctuation révolutionnaire. Si Arno Schmidt a une deuxième qualité c'est celle d'ouvrir des dizaines de portes en quelques lignes, des portes qui conduisent vers les étoiles, vers les philosophes de la Grèce antique, vers les érudits du moyen-âge, vers la science moderne, vers les écrits fantastiques du XIXème siècle...

A noter les 5 livres fétiches de l'auteur, donnés dans la postface par le traducteur : une table de logarithmes, Le voyage souterrain de Nils Klim de Holberg; Don Quichotte de Cervantès ; L'île Felsenburg de Schnabel et une anthologie comprenant Ondine de Fouqué, un auteur sur lequel Schmidt a travaillé pendant des années, arpentant le nord de la France à bicyclette pour y dénicher les œuvres de cet écrivain et des renseignements afin d'en écrire la biographie, L'Epouvantail de Tieck, Le Vase d'Or de E.T.A Hoffmann, Agathodämon de Wieland et Sur la quadruple racine du principe de raison suffisante de Schopenhauer !

La lecture de Schmidt est donc une lecture qui est à la fois extrêmement plaisante, facile, agréable et parfois rebutante (surtout quand elle touche au domaine de la science en faisant appel aux philosophes...), elle demande de l'attention, une certaine liberté d'esprit, elle ose la rébellion contre les doctrines proclamées (voir la charge violente contre l'Eglise ou contre Hitler dans Léviathan), elle n'hésite pas à faire des incursions sauvages vers le surnaturel. Une lecture palpitante parce qu'on sent le cœur de l'auteur battre à chaque mot, comme si chaque lettre formée sur le papier était une victoire contre la bêtise, contre l'entropie, contre les dogmes.

Je suis un peu sidérée par l'éventail des propositions de lecture alors que les trois nouvelles sont si courtes ; je suis charmée par l'utilisation de la langue ; un peu moins emportée par la seconde nouvelle (plus scientifique) et très désireuse de poursuivre une rencontre qui soulève tant de beauté et de pensées.

L'interminable crépuscule. Des sacs. L'obscurité gagnait, insidieuse, comme si un peintre avait étalé à contrecœur une couleur nocturne. Des sacs et encore des sacs. Jaune poussiéreux. Des sacs. Rouge fuligineux. Des sacs. A travers la fenêtre d'une façade en ruine, la première étoile scintillait, replète : épaisse, d'un jaune insolent : un vrai banquier. Des sacs. Le ciel se fit plus clair, annonciateur du froid nocturne.


mots-clés : #nouvelle #science
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Re: Arno Schmidt

Message par Quasimodo le Mar 14 Fév - 11:50

C'est drôle, quand Animal a ouvert le fil, je venais d'être intrigué par ce titre : Paysage lacustre avec Pocahontas ...

Tout ce que vous m'en dites me pousse à essayer. J'aime beaucoup vos citations. Mais alors, alors, une table de logarithmes dans ses livres fétiches ??? Pourquoi pas un annuaire ?

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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Mar 14 Fév - 21:48

Je recycle aussi, je relève au passage que la lune était déjà là et Stifter qui a l'air de faire partie du monde d'Arno Schmidt et pas seulement pour les piques :



Histoires

La postface du traducteur explique que c'est une compilation de textes "gagne-pain" publiés dans des journaux. Et explique un peu la vie de l'auteur, que l'on retrouve d'ailleurs dans la partie de cache cache des nouvelles. Elles sont courtes et ont en commun le beau rôle que cherche à se tailler leur narrateur : un vieux géomètre qui ébahit son assemblée d'habitués ou le narrateur qui serait presque un fil conducteur et un double de l'auteur. On ne dirait pas vraiment quelque chose de presque suranné fait plus ancien mais ça se passe dans les années 60 et on sent indiscutablement un regard attentif sur le moment : Allemagne de l'ouest et de l'est, villes,... Beaucoup d'humour qui passe par la fluidité et les changements de voies des nouvelles, un peu grinçant, auto-dérision également avec un talent abominable pour le bonhomme, mieux l'auteur ! qui cherche à séduire les femmes de préférence plus jeunes.

Un bel effet d'histoires contées et des dérapages qui sont derrière, des écarts de la pensée qui les accompagne, de leurs mensonges, et çà à plaisir, des considérations diverses sur la lune ou l'écriture.

Légèrement inquiétant et halluciné de références littéraires ou autres (Stifter à droit à plusieurs piques au premier ou au second degré), ce petit ensemble est plaisant et intrigant et donne bien envie d'aller voir comment ça se passe quand l'auteur se donne plus de place et de liberté.

Je crois que c'est le quatrième de couverture qui le considère comme une bonne portée d'entrée à un dérèglement plus grand. ça motive !

Il faut aussi souligner les descriptions éclair qui font mouche avec leurs assemblages de mots minutés.


mots-clés : #nouvelle

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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Ven 17 Fév - 6:30

je rapatrie l'autre avis :



Scènes de la vie d'un faune

Une vision allemande et littéraire autour, à travers, par dessus la deuxième guerre mondiale (ou la guerre tout court) et le nazisme. Et dans l'après. Tout un programme ? "La vie n'est pas un continuum" pour Düring, fonctionnaire discipliné qui n'en pense pas moins. Et dans son coin.

Le livre se présente donc comme une série d'entrées dans un journal, moments de vie ou de pensées plus ou moins développés, de quatre mots ou deux pages, qu'il soit question de la vie de bureau, de littérature ou d'une observation de la voisine d'en face, pensée qui s'échappe. Qui s'échappe peut-être bien dans la majorité des cas, c'est la soupape, il y a plusieurs Düring, celui qui fait avec ou subit, et ceux qui pensent, regardent, s'échappent, se révolutionnent.

Parce qu'il en a marre : bureaucratie, nouvelle élite crasse, pensées uniques. Pour ce vétéran de la première guerre il y a quelques auteurs, des cartes, des fiches, un peu de matos et regarder les filles, la louve surtout, la lycéenne d'à côté avec laquelle il se retrouve. Espace de liberté partagée, de fraîcheur, de force, de recommencement (malgré l'absence des perspectives) pour cet homme incessant.

L'essentiel du conflit est entre parenthèses, c'est juste avant et la fin avec le bombardement de l'usine de munitions toute proche. C'est la louve et la recherche et le cheminement parallèle à celui du déserteur des armées de Napoléon. Et l'héroïsme, la portée du geste reste réduite, individuelle, comme inachevée, avortée. C'est donc particulier.

Et d'abord particulier dans la forme qui va avec, passé ce fonctionnement par entrées successives, c'est une érudition massive, parfois sauvage ou on tape au moins autant qu'on aime, jouant avec des références et brouillant quelques pistes (en lisant on sait qu'on rate énormément). Et ce sont aussi les néologismes, alter-logismes faisant leurs choux gras des langues voisines et assaisonnés de bons mots empruntés ou détournés ici là dans les lectures aimées ou non. La France et l'Angleterre ne sont pas loin, là en même temps, mais pas complètement.

On peut dire que c'est un capharnaüm hermétique, bourru, parfois hostile, mais vivifiant et plein d'ombres.

L'édition que j'ai lue, la nouvelle traduction en "Tristram souple", fait passer sans appel les notes nombreuses et assez riches tout simplement après, on peut donc les lire en bloc après le livre lui-même. Pas si mal. La postface est bien aussi pour nous parler de l'auteur de sa place et du moment du livre, qui est un livre de l'après-guerre, dans un monde bordélique, tendu, remis et pas remis de ses émotions.

Le bouquin a quelque chose du caillou dans la chaussure. J'ai un peu saturé parfois des références omniprésentes, du collage de forcené, et ragé un peu de ne sentir que de très très loin ce qui est bien là, avec les quelques anachronismes voulus, du rapport complexe du livre avec son actualité. Par contre son énergie et toute son ombre, ses replis, ça oui, j'en ai profité, de l'inquiétude (au bon sens du terme) aussi.

Ce n'est pas bien loin mais il y a de quoi faire, et beaucoup, et quelques morceaux cinglants assez exquis....


A tenter !

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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Ven 17 Fév - 6:31

Des extraits :

Hans Fritzsche : "Vous vous donnez pour l'envoyer du Ciel/Et susurrez l'anglais quand vous mentez!" ; il utilisa même cette lecture contre la Grande-Bretagne : selon lui, Goethe avait déjà percé à jour leur perfidie! - : Quel ignorant!! Et dire qu'il est le bras droit de Goebbels! (Tel maître...) Il aurait dû savoir qu'à l'époque, vers 1800, l'allemand "englisch" était là forme adjectivale de "Engel" ; chez E.T.A. Hoffmann, on trouve dix fois "englisches Fraülein", et il ne s'agit nullement d'une miss! Mais c'est là typiquement le manque de culture de nos dirigeants ; et "le peuple" à peine plus ignorant, n'y voit que du feu : Allez! : hors de ma vue, poules pondeuses! - Mais plus sérieusement : ce ne sont plus seulement des préparations : mais des préparatifs. Contre l'Angleterre.

Les dhalias tanguaient bras dessus, bras dessous dans le vert grisâtre du crépuscule dominical ; les œillets, l'air contrarié, hochaient leur tête à la coupe savante (sans doute parce que mes pieds puants se tenaient près d'eux en godillots de cuir graissé!) : "Je vais faire un tour, Berta." "Mais reste pas trop longtemps; va y avoir de l'orage!"

Aussi grande que moi (Käthe ; à l'orée de la forêt ; jupe noire, corsage blanc) ; la lune pour oriflamme derrière l'oreille ; pour seul coup de peigne, un souffle de vent tiède : (...)

Un cas bizarre ! : Schönert, qui a des lettres, avait lu l'Odyssée, XXIII, p. 190 et suiv. et en contestait la faisabilité : cela pourrit beaucoup trop vite ! Même un simple pieu enfoncé dans le sol aurait tenu beaucoup plus longtemps (sinon les vaisseaux capillaires de la souche, toujours vivants, auraient continué à pomper l'humidité par capillarité ; ce que sait le premier agriculteur venu). "En aucun cas un truc pareil ne tient 10 ou 20 ans !" Question : Homère, un ignorant ?! Ou quoi ?

Une jeune fille voulait se marier (jupe rouge, pull jaune, massive avec un bassin de reproductrice), et je lui expliquai avec les égards qu'il lui manquait encore divers "papiers", selon les "nouvelles dispositions", l'acte de naissance du grand-père maternel ; ici, dans l'autorisation de mariage, il manque une signature (oh, elle avait déjà un enfant, ça expliquait le châssis, marque Gran Cañon : faut-il lui dire : vous tenez vraiment à vous marier?!).

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Re: Arno Schmidt

Message par Dreep le Jeu 16 Mar - 14:37

@Dreep a écrit:
@animal a écrit:
@Dreep a écrit:J'ai commencé Scènes de la vie d'un faune, ou plutôt recommencé, parce que ma première tentative avait été un échec. C'est pourtant assez stimulant d'essayer de le lire à voix haute, on en sent toute la portée poétique.
ah ça, avec ou sans échec tes réflexions dessus m'intéressent !

Le texte d'Arno Schmidt n'est bel et bien pas d'un abord facile. Déconcertant du début à la fin : il déroule un dégoût fasciné pour son monde. Henrich Düring est entouré de nazis, de crétins, des zèbres obscurs capables de mettre n'importe quelle fou au pouvoir. Débarrassé du superflu, oui, et comme acidifié par le fiel d'Heinrich. Le texte m'apparaît dans un dépouillement tout en poésie, tout en musique – il faut essayer de le lire à voix haute, c'est une gageure coriace mais plaisante – mais qui me laisse seulement un peu triste et amer.
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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Sam 18 Mar - 13:45

Et qu'est ce que tu trouves de l'image de son personnage ( +/- alter ego) ?

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Re: Arno Schmidt

Message par bix_229 le Sam 18 Mar - 15:14

Un texte intelligent et suggestif du Matricule des anges.

La République des savants

Sans le travail du traducteur Claude Riehl, une grande part de l'oeuvre de l'Allemand Arno Schmidt serait encore inaccessible.
Séjour au pays d'un créateur polymorphe de tout premier plan.
Posons d'emblée qu'Arno Schmidt est l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Contre toute logique, il reste quasi inconnu en France vingt-deux ans après sa mort le 3 juin 1979 en Basse-Saxe. Son nom manque d'ailleurs au Dictionnaire universel des littératures de Béatrice Didier (PUF, 1994) qui néglige malgré son titre englobant une oeuvre essentielle. Rien n'est simple avec cet Allemand. Largement ignoré dans son pays où il vécut dans des conditions misérables, sa disparition a réveillé les chercheurs qui fréquentent désormais la Fondation Arno Schmidt installée à Bargeld où il vivait en ermite.
Comme pour beaucoup d'écrivains importants du siècle passé, son premier éditeur français fut Maurice Nadeau qui donna alors qu'il était directeur de la collection "Lettres nouvelles" chez Julliard Scènes de la vie d'un faune en 1962 puis La République des savants (1964) et enfin, après plusieurs autres livres, le remarquable fac-similé tapuscrit du Soir bordé d'or, farce-féérie (...) pour amateurs de crocs-en-langue (1991). Ensuite, dans les années 1990, Christian Bourgois et les animateurs de la revue La Main de Singe, Dominique et Henri Poncet militèrent pour Schmidt qui trouva finalement chez Tristram un nouveau lieu d'accueil. Il faut rendre hommage à ses traducteurs, Dominique Dubuy, Pierre Pachet, Jean-Claude Hémery et au constant Claude Riehl à qui l'on doit les recueils Histoires et Vaches en demi-deuil ainsi que la nouvelle Tina ou de l'immortalité doublement révélatrice de la manière Schmidt. Composée d'instantanés fondus en patchwork, c'est une brillante marqueterie narrative et dialoguée. Schmidt le moqueur y expose avec un humour coruscant les affres d'écrivains condamnés à l'immortalité tant qu'il leur reste des lecteurs. "Des conseils des deux côtés (et ma tête faisait avec beaucoup d'efforts le va-et-vient entre eux deux, comme jadis quand j'étais interprète à l'école de police) : 1) Détruisez vos exemplaires gratuits (...). N'écrivez plus de lettres." 2) "Ne laissez pas de Mémoires. Ne rien confier aux archives ("Ah mondieu :" j'ai envoyé 1 exemplaire à Marbach!" gémis-je épouvanté. "Alors là!!!" me félicita-t-il féroce)". On retrouve l'esprit satirique de La République des savants où artistes, scientifiques et créateurs étaient renvoyés à leur vaniteuse inanité.
Les Histoires -textes des années 1955-1959- ou les "récits champêtres" de Vaches en demi-deuil (1960-1963) sont aussi emblématiques de son talent polymorphe. Jonglerie mentale, variété des niveaux de lecture, langue mouvante et puissante... Outre le caractère composite de ses récits qui empruntent à des registres et des corpus divers -Arno Schmidt a beaucoup lu et notait sur des fiches ses trouvailles-, les inventions verbales et l'intertextualité qui ont fait à sa prose une réputation de difficulté sont de nature à retenir les amateurs exigeant une littérature narrative mais aussi interactive, réflexive et novatrice. Arno Schmidt n'est pas chiche. Au plaisir de lecture il ajoute celui d'une intelligence parfois gracieuse. Le jeu auquel il se livre avec la ponctuation et les parenthèses n'est pas gratuit. Mais sa malice va plus loin. En mêlant les couches de textes, en insérant références et citations, il pratique avec délectation la mystification et le détournement jusqu'à l'auto-plagiat et même l'"autodévoration" (C. Riehl). C'est la revanche d'un incompris qui s'obstina à faire la démonstration de son talent.
Né le 18 janvier 1914 à Hambourg, Arno Schmidt est un jeune homme avide de connaissances _il se définira comme "l'autodidacte-né". En 1949, il publie son premier livre, Léviathan. Condamné pour survivre à la traduction de polars, il publie des contes dans la presse (une conséquente postface de C. Riehl à Tina ou de l'immortalité retrace son parcours avec beaucoup d'informations). Dès la publication au début des années cinquante de la "trilogie" des Enfants de Nobodaddy, Ernst Jünger et Alfred Döblin se montrent enthousiastes. Brand's Haide, Miroirs noirs et Scènes de la vie d'un faune révèlent un écrivain de fort caractère à la recherche d'une expression nouvelle. Schmidt souhaite trouver un mode narratif correspondant à la dispersion et à la discontinuité qui caractérisent selon lui la pensée de l'individu contemporain. Ses admirateurs le comparent à Joyce, ses détracteurs lui trouvent des airs de Dada sur le retour. Il s'en faut pourtant que la comparaison avec l'Irlandais soit indécente. Outre le plaisir qu'ils eurent l'un et l'autre à forger des mots et à emmêler les registres, une part de l'oeuvre de Schmidt rappelle l'épineux Finnegan's Wake. C'est le monstre Zittels Traum, une "psychographie" manuscrite de mille trois cents pages encore non traduites. On peut aussi insister sur l'aspect novateur de sa langue, sur la vitalité des "concentrés verbaux ravageurs" de personnages solitaires et désabusés, pestant contre les institutions. Arno Schmidt le reclus volontaire tenait la chronique de son temps et tout en repoussant l'objectivité en a laissé un tableau frappant de vérité. Maître de l'ironie, il aura stigmatisé la barbarie nazie (Scènes de la vie d'un faune) ou la menace atomique (La République des savants). "Et par conséquent quelle est la meilleure recette pour une vie sur terre en général, en haut comme en bas?: "S'installer à la campagne. Être bête. Baiser. Fermer sa gueule. Aller à l'église. Quand un grand homme pointe son nez, se planquer dans l'étable : il ne risque pas de t'y suivre! Voter contre l'enseignement de la lecture et de l'écriture; pour le réarmement : les bombes atomiques!" Nul doute que l'oeuvre d'Arno Schmidt le narquois, l'introverti, le solitaire, a de beaux jours devant elle. Un tel concentré de littérature servi sur un mode ludique -et un tantinet pervers-, ne peut pas rester ignoré.
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Re: Arno Schmidt

Message par Dreep le Dim 19 Mar - 16:15

@animal a écrit:Et qu'est ce que tu trouves de l'image de son personnage ( +/- alter ego) ?

Je suis pas sûr de comprendre ta question, animal ?
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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Dim 19 Mar - 18:26

De mémoire, la présentation fragmentaire, distante, épineuse ?

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Re: Arno Schmidt

Message par Hanta le Sam 10 Juin - 20:47

Scènes de la vie d'un faune



Désolé j'ai mis longtemps à publier ce commentaire et longtemps à finir cet ouvrage.
C'est un livre difficile à lire. La structure mi théâtrale mi chroniques est délicate à appréhender.
Le vocabulaire riche et les immenses références culturelles sont également complexes. L'auteur veut que ce livre nous demande des efforts, du moins l'impression est donnée. L'on doit s'intégrer à l'univers comme on s'intègre à un groupe de personnes. On doit capter une pensée comme elle est pensée. C'est délicat.

C'est délicat mais c'est génial. Oeuvre bourrée de causticité que n'aurait pas reniée un Desproges, Oeuvre intellectuelle exigeante certes mais qui nous nourrit et nous permet d'exister au travers de l'ouvrage. C'est un livre qui décrit le nazisme, l'avènement d'un pouvoir autoritaire en ne dénonçant pas mais en prenant une position d'opposant. Opposition à l'ignorance par la culture, opposition au drame par l'humour, opposition à la haine par l'indifférence, opposition à l'hystérie par la lucidité.

C'est un livre qui est une étape dans mon vécu de lecteur. Ce fut pour moi une lecture nécessaire.
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Re: Arno Schmidt

Message par animal le Sam 10 Juin - 20:51

Yes. Je suis très content que ça t'ait plu !

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Re: Arno Schmidt

Message par topocl le Dim 11 Juin - 9:59

Ca lui a plus que plu, j'ai l'impression Wink .
Au final, comment caractériserais-tu cette lecture, Hanta? Récit? Chronique? Réflexion? Essai? Fiction?

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Re: Arno Schmidt

Message par Quasimodo le Lun 12 Juin - 16:58

Il faudra décidément que je m'y mette ! Vous me mettez l'eau à la bouche.

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