Philippe Claudel

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Philippe Claudel

Message par Hanta le Dim 19 Fév - 11:50

Philippe Claudel (né en 1962)


biographie a écrit:Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le 2 février 1962 à Dombasle-sur-Meurthe.

Sa mère Lucienne (1931-2013) est ouvrière dans l'industrie textile et son père Marcel (1920-2009), ancien résistant membre des FFI, gardien de la paix, après avoir été bûcheron avant-guerre. Il a deux soeurs, Brigitte (née en 1956) et Nathalie (née en 1966). Il passe son enfance dans la petite ville où il est né et fait ses études au collège Julienne Farenc puis à partir de la classe de 4ème, au collège puis au lycée Bichat de Lunéville où il est interne. Ce sont des années de grande tristesse et de lecture intense. Après l'obtention de son baccalauréat en 1981, il mène une vie dissolue pendant deux années, s'inscrivant à l'université de Nancy mais ne la fréquentant guère, passant son temps à écrire des poèmes, des scénarios, à jouer dans de nombreux courts métrages, à créer deux radios libres avec des amis, à boire, à faire la fête, l'amour, et à pratiquer intensivement l'alpinisme. Durant cette période, quelques rencontres le marquent particulièrement dont celles avec Philippe Soupault, Arletty, Marlène Dietrich, Mick Jagger et David Bowie auxquels il rend régulièrement visite. En 1983, il rencontre Dominique sa femme qui l'incite à reprendre ses études. Il passe une licence de lettres modernes, ainsi qu'une licence d'histoire de l'art et un DEUG d'histoire et géographie.

Il quitte son emploi du surveillant dans un lycée après avoir réussi le concours de PEGC en 1985. Par la suite, il passe et obtient le CAPES de lettres modernes, puis l'agrégation de lettres modernes. En 2001, il soutient une thèse de doctorat en littérature française consacrée à André Hardellet (1911-1974) sous la direction de Gilles Ernst. Son travail obtient une mention très bien assortie des félicitations du jury à l'unanimité, mais il refusera de publier par la suite cette thèse malgré les demandes insistantes de certains éditeurs.

source : wikipedia

Bibliographie :

Meuse l’oubli
Quelques-uns des cent regrets
J’abandonne
Le Bruit des trousseaux
Nos si proches orients
Carnets cubains
Les Petites Mécaniques
Les Âmes grises
Trois petites histoires de jouets
La Petite Fille de Monsieur Linh
Le Rapport de Brodeck
Parle-moi d’amour
Le Paquet
L’Enquête
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Re: Philippe Claudel

Message par Hanta le Dim 19 Fév - 11:54

L'Enquête



Philippe Claudel dresse un constat alarmant derrière l'apparat du roman : l'entreprise, de nos jours, a instauré une certaine autarcie autour d'elle et sa logique demeure incompréhensible, ses actes dénués de sens et son fonctionnement incohérent pour toute personne extérieure.
Les personnages sont décrits comme sans personnalité, ils sont définis par leur fonction : le Guide, le Gardien. l'enquêteur lui-même dés lors qu'il est envoyé au sein de l'Entreprise perd petit à petit les souvenirs le concernant.
Les suicides sont en réalité une métaphore, l'Entreprise tue l'humanité des salariés en annihilant leur personnalité. Dés le début du récit la culpabilité de l'Entreprise est fortement sous-entendue, et la métaphore est filée au fur et à mesure que nous découvrons l'environnement de ceux qui se sont suicidés. Ce sont d'ailleurs les grands absents de l'histoire il en est rarement fait mention et l'Entreprise ignore leur existence comme elle ignore volontairement la personnalité de chaque individu devant travailler pour elle.
Peut être le roman qui m'a le plus scotché ces dernières années. Pour preuve je m'en suis servi pour mon mémoire. A mi-chemin entre Kafka et Ionesco, Claudel présente à mes yeux la critique la plus virulente qui soit à l'économie et à tout ce qui ne tourne pas rond au sein du monde de l'entreprise.
Chaque personne est déshumanisée et désidentifiée, elle ne porte le nom que de sa fonction, ce qui renforce le sentiment que tout le monde est remplaçable et qu'au finale peu importe ce qu'on est du moment que ce qu'on fait présente une utilité à notre employeur.
Personne ne comprend la logique de l'entreprise et doit s'exécuter en dépit de ce qu'on pense être le bon sens.
Un roman-référence tant par le style qui est presque poétique, l'histoire écartelée entre le drame et l'humour, et un constat effarant, l'absurde du fictif n'est même pas caricatural. Une claque qui fait du bien.


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Re: Philippe Claudel

Message par topocl le Dim 19 Fév - 12:56

L'arbre du Pays Toraja



Bien qu'y ayant trouvé pas mal de défauts j'ai finalement assez aimé ce livre.

Le narrateur, cinquantenaire qui lit des livres,  fait des films, fréquente des acteurs connus, et adore l'alpinisme, est assez proche de Philippe Claudel. Approchant de la cinquantaine, se questionnant sur la vieillesse, la maladie et la déchéance des corps, il est écartelé entre la mort, (son grand ami Eugène, inspiré de Jean-Marc Roberts dit la presse, est mort d'un cancer) et la vie (il a une liaison avec une jeune femme, beaucoup plus jeune que lui, lumineuse évidemment), et cette introspection se nourrit de son appétence culturelle et d'une réflexion sur la création.

Il y avait là beaucoup d'ingrédients pour me plaire car j'adore les scènes d' enterrement (dans les romans), et j'aime aussi bien (dans les romans) les cinquantenaires nombrilistes et pleurnicheurs. Il y a des personnages magnifiques, incarnant une superbe histoire d'amitié, et une relation curieuse et réjouissante avec Florence son ex-femme.  Si globalement l'élément scénaristique est maigre, c'est de peu d’importance, car d'une part il y a des ressorts pleins d' intelligence maline tout au fil du récit (l'immeuble qui ressemble à Fenêtre sur cour, la rencontre avec Kundera, le personnage de Michel Piccoli et d'autres)… Enfin Philippe Claudel a vraiment une prose magnifique, poétique, parfois à la limite du lyrique, je me suis laissée emporter par son écriture.

Par contre… Il y a un petit côté démonstratif, dans l'accumulation des rencontres du narrateur avec la mort et la déchéance des corps.  Les réflexions existentielles sont, surtout dans la première partie, parfois un peu pontifiantes, avec trop de généralités bien pensantes  ( la Vie/la Mort, l'Orient/ l'Occident... )susceptibles d'être notées par les adolescentes dans leur carnet de citations. L'intrigue avec la jeune femme, quoique pimentée par la relation architecturale entre les deux appartements, est d'une la banalité confondante (mais , me direz-vous n'est ce pas le cas de la plupart des liaisons entre un cinquantenaire et  une jeune trentenaire, dans la vie comme dans les romans).

Enfin on a droit à  l'inévitable scène « bonne conscience de l'auteur » avec le bateau de réfugiés en Méditerranée, certes présenté avec un point de vue assez original de réflexion sur le rôle de l'image,  mais qui, au final, n'a pas grand-chose à voir avec la choucroute (tellement incongrue que le narrateur tombe sur cette scène à la télévision, une télévision que dit-il, il n'a pas allumée depuis des années… quel curieux hasard.). D'ailleurs le narrateur lui-même a la notion que c'était totalement annexe dans sa petite histoire d'observation personnelle puisque : « la nuit suivante, je ne suis pas parvenu à dormir. »… Et puis… on n'en parle plus

Enfin, sans spoiler, tout cela « finit bien », et, je dois dire que j'attendais un peu mieux que ça.

Après avoir dit tout cela,  je garde quand même une assez bonne impression, tout en gardant un regret pour le chef-d'oeuvre à côté duquel Philippe Claudel est passé.    

(commentaire récupéré)

mots-clés : #vieillesse

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Re: Philippe Claudel

Message par tom léo le Dim 19 Fév - 17:54



L’enquête

CONTENU:
Un Enquêteur arrive avec l’ordre d’enquêter sur une série de suicides dans l’Entreprise d’une ville. Mais dès son arrivée tout semble comploter contre lui : même les lieux, les temps échappent au contrôle, se dilatent, fuient. Dans les rencontres avec les gens de la ville, tous seulement désigné par leur fonctions, pas avec un nom, c’est l’arbitraire qui règne, aussi bien dans le mauvais accueil que dans le bon. L’inquiètude, l’incertitude naissent. Comment avancer dans l’enquête ? Où est-ce que le protagoniste principal est en train de découvrir des choses sur soi-même ? Sur quoi s’appuyer ? Peu à peu il devient lui-même une proie dans une machinerie anonyme.

REMARQUES:
Des personnes et des lieux ne sont pas nommés; ils restent anonymes, seulement désignés par leurs fonctions, sans donner une vraie identité. Ainsi, dans ce roman surréaliste avec des forts liens avec des réalités sociales, économiques et aussi l’état de l’homme dans cette société, l’homme devient un chiffre, une fonction.
Philippe Claudel ne change pas tellement dans le sens d’une description d’une réalité intolérable (il l’a fait dans les romans de la trilogie et aussi le suicide était déjà apparu dans le roman « J’abandonne »), mais plutôt dans le style, le genre choisi. Il commence avec un récit classique, plutôt réaliste, pour vite changer vers un coté absurde, fantastique. Moi je dirais, qu’il y a un fort coté kafkaesque dans ce récit. Mais on pourrait aussi sans problème retrouver des moyens, des sujets utilisés par des gens comme Orwell (1984), Ishiguro (Les inconsolables) ou Fritz Lang (Metropolis) voir Chaplin (Les temps modernes) etc… Ces parallèles ne sont pas tellement les faiblesses du récit, mais je les vois dans une telle volonté didactique que l’auteur semble vouloir expliciter à chaque page l’atmosphère qu’il aurait pu décrire par touches. Il a apparemment besoin d’explication plus lisible que justement un Kafka. Ainsi je me sentais tout le temps pris à la main où ce n’était pas nécessaire.

La personne de l’Enquêteur est vite peint de façon à faire pitié. Bien sûr il est vrai que face aux mécanismes anonymes, les rouages de la société et des entreprises, l’homme se sent démuni, oui, même comme un enfant. On est au bord du gouffre. Pourtant – il y en a une allusion dans le récit – comment ne pas déresponsabiliser cet homme ? Est-ce qu’il est seulement victime ou aussi, dans un certain sens, participant, c’est à dire responsable ? J’y vois une autre faiblesse du récit…

C’est une image amer de notre société, parfois grotesque, voir burlesque. Claudel montre une réalité, il ne donne pas de solution. Mais ceci n’est pas la tâche de l’écrivain, comme il disait lors d’une conférence à laquelle j’ai pu assisté.

Je pense que pour certains lecteurs contemporains un tel roman peut-être plus lisible qu’un Kafka dans l’original. Il est louable que Claudel s’est essayé à autre chose, à un autre approche d’écriture, me semble-t-il. A chacun de juger…
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Re: Philippe Claudel

Message par églantine le Ven 8 Sep - 17:41



J'ai terminé L'arbre du pays Toraja , pioché au hasard d'une partie de mes PAL les moins alléchantes et j'ai été profondément touchée par ce petit texte si fragile dans son humanité sans clinquant . La vie , la mort , l'amour et l"amitié , l'impact des rencontres et des oeuvres d'art sur le tracé d'une vie , la fracture lente , insidieuse mais inexorable entre le corps et l'esprit , le commencement du doute face à la perception du sentiment de finitude , la relation à son soi intérieur mais aussi à son image ...ça reste léger , sans prétention . Mais si juste comme un cri universel , silencieux , celui de la vie déployée dans son déroulement naturel , sain et sans surprises dans l'inéluctable finalité .
Non je n'ai pas adoré ....Ce n'est pas un chef-d'oeuvre mais ça touche , ça picote , ça prend la main et le coeur , dans l'instant on vit un peu de fraternité pour avancer vers la chute finale et la peur se fait plus discrète . Et puis par les temps qui courent , quand on est face à une véritable écriture , loin des recettes réchauffées et des bonnes copies ,  c'est toujours appréciable .

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Re: Philippe Claudel

Message par Tristram le Ven 15 Sep - 15:12

Le Rapport de Brodeck



Brodeck, le narrateur, réside dans un village montagnard d’une région frontalière, au lexique dialectal (souvent polysémique) et noms propres de consonance allemande, et marquée par la dernière guerre. L’absence de repères historiques et géographiques formellement identifiés donne force de parabole au roman de Philippe Claudel (originaire de Lorraine).
Brodeck subsiste de relevés sur la faune et la flore locales pour une lointaine administration : il fait des rapports, forme de compte-rendu factuel, visant plus à l’objectivité qu’à l’interprétation personnelle. Et il est contraint par la communauté des hommes adultes à consigner en tant que « scribe » l’Ereigniës (cf. allemand Eriegnis), « l’évènement » : leur assassinat collectif de der Anderer (« l’autre »), un étranger venu récemment dans un dessein mystérieux.

« Le seul.
Oui, j’étais le seul.
En me disant ces mots, j’ai compris soudain combien cela sonnait comme un danger, et que, être innocent au milieu des coupables, c’était en somme la même chose que d’être coupable au milieu des innocents. Je me suis demandé aussi pourquoi le fameux soir, le soir de l’Ereigniës, tous les hommes s’étaient trouvés dans l’auberge de Schloss, au même moment, tous les hommes, sauf moi. » (X)

Il recueille donc par écrit les témoignages des villageois, tout en tapant clandestinement le texte que le lecteur a sous les yeux, son propre témoignage sur sa cruelle histoire. On découvre progressivement qu’il fut amené là par Fédorine, la bonne vieille qui l’a recueilli dans les ruines d’une première guerre et lui a tenu lieu de mère, comment il rencontra sa future épouse alors qu’il était étudiant à la Capitale (envoyé par les autres villageois pour y chercher un savoir utile, et où il découvrira la terrifiante foule ainsi que les premières émeutes et bruits de bottes), Emélia, qui lui donna son seul autre bonheur, la petite Poupchette : lueur de clarté dans la sombreur du monde.

« C’était un temps où personne encore n’avait peur des étrangers même lorsqu’ils étaient les plus pauvres des pauvres. » (VIII)
« "Ils veulent que je revienne plein de savoir, comme une bête qu’on aurait gavée, et après, ils me le feront payer toute ma vie. N’oublie pas que c’est l’ignorance qui triomphe toujours, Brodeck, pas le savoir." » (XXVI)

Dans le même temps, Brodeck relate sa déportation (à ce propos, le défi risqué d’un traitement romanesque de ce sujet est brillamment relevé de mon point de vue, et pleinement justifié par une mise en contexte qui paradoxalement l’ancre dans la réalité historique et humaine) :

« Et puis tu raconteras, tu diras tout. Tu diras le wagon, tu diras aussi ce matin, Brodeck, tu le diras pour moi, tu le diras pour tous les hommes… » (IX)
« Je venais d’un pays [l’enfer du camp] qui n’existait pas dans leur esprit, un pays qu’aucune carte n’avait jamais mentionné, un pays qu’aucun récit n’avait jamais exprimé, un pays sorti de terre en quelques mois, mais dont les mémoires allaient désormais devoir s’encombrer pendant des siècles. […]
Nous n’étions plus nous-mêmes. Nous ne nous appartenions plus. Nous n’étions plus des hommes. Nous n’étions qu’une espèce. » (X)
« Je ne savais pas trop quoi penser. Je ne sais toujours pas trop quoi penser. C’est sans doute cela la grande victoire des camps sur les prisonniers : les uns sont morts, et les autres comme moi qui ont pu en réchapper gardent toujours une part de souillure au fond d’eux-mêmes. Ils ne peuvent plus jamais regarder les autres sans se demander si au fond des regards qu’ils croisent il n’y a pas le désir de traquer, de torturer, de tuer. Nous sommes devenus des proies perpétuelles, des créatures qui, quoi qu’elles fassent, verront toujours le jour qui se lève comme une longue épreuve à surmonter et le soir qui tombe avec un sentiment curieux de soulagement. Il y a en nous les ferments de la déception et de l’intranquillité. Je crois que nous sommes devenus, et jusqu’à notre mort, la mémoire de l’humanité détruite. Nous sommes des plaies qui ne guériront jamais. » (XX)

Il y a des épisodes remarquables, comme par exemple le gardien de camp, comptable bon père de famille qui l’a littéralement traité en chien (« J'étais Chien Brodeck. », voir chapitres XVI, XXVII), ou le prêtre qui ne croit plus en Dieu (ni en l’homme) et sombre dans l’alcoolisme :

« "Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait. Il faut qu'ils s'en débarrassent. Alors ils viennent me voir car ils savent que je suis le seul à pouvoir les soulager, et ils me disent tout. Je suis l'égout, Brodeck. Je ne suis pas le prêtre, je suis l'homme-égout. Celui dans le cerveau duquel on peut déverser toutes les sanies, toutes les ordures, pour se soulager, pour s'alléger. Et ensuite, ils repartent comme si de rien n'était. Tout neufs. Bien propres. Prêts à recommencer. Sachant que l'égout s'est refermé sur ce qu'ils lui ont confié. Qu'il n'en parlera jamais, à personne. Ils peuvent dormir tranquille, et moi pendant ce temps, Brodeck, moi je déborde, je déborde sous le trop-plein, je n'en peux plus, mais je tiens, j'essaie de tenir. Je mourrai avec tous ces dépôts d'horreur en moi. Vois-tu ce vin ? Et bien c'est mon seul ami. Il m'endort et me fait oublier, durant quelques instants, toute cette masse immonde que je transporte en moi, ce chargement putride qu'ils m'ont tous confié. Si je te dis cela, ce n'est pas pour que tu me plaignes, c'est pour que tu me comprennes...Tu te sens seul de devoir dire le pire, moi, je me sens seul de devoir l'absoudre." […]
"La guerre… Peut-être les peuples ont-ils besoin de ces cauchemars. Ils saccagent ce qu’ils ont mis des siècles à construire. On détruit ce qu’hier on louait. On autorise ce qu’on interdisait. On favorise ce que jadis on condamnait. La guerre, c’est une grande main qui balaie le monde. C’est le lieu où triomphe le médiocre, le criminel reçoit l’auréole du saint, on se prosterne devant lui, on l’acclame, on l’adule. Faut-il donc que la vie paraisse aux hommes d’une si lugubre monotonie pour qu’ils désirent ainsi le massacre et la ruine ? Je les ai vu bondir au bord du gouffre, cheminer sur son arête et regarder avec fascination l’horreur du vide dans lequel s’agitaient les plus viles passions. Détruire ! Souiller ! Violer ! Égorger ! Si tu les avais vus…" […]
"Ça ne pouvait se terminer que comme cela, Brodeck. Cet homme, c’était un miroir, vois-tu, il n’avait pas besoin de dire un seul mot. Il renvoyait à chacun son image. Ou peut-être que c’était le dernier envoyé de Dieu, avant qu’Il ne ferme boutique et ne jette les clés. Moi je suis l’égout, mais lui, c’est le miroir. Et les miroirs, Brodeck, ne peuvent que se briser." » (XIX)

Un autre passage intéressant, c’est lorsque le capitaine Buller, qui commande le régiment ennemi occupant le village, use d’un exemple pseudo-scientifique pour inciter les notables à l’aider à nettoyer/ dénoncer les Fremdër (c'est-à-dire à la fois « pourritures » et « étrangers »). Les papillons Rex flammae vivraient en groupes, y tolérant des individus d’autres espèces que la leur, mais sacrifiant ces derniers dès lors qu’un prédateur survient, ceci afin d’assurer leur propre survie :

« "Peut-être certains esprits bornés trouveraient-ils que le comportement de ces papillons manque de morale, mais qu’est-ce que la morale, et à quoi sert-elle ? L’unique morale qui prévaut, c’est la vie. Seuls les morts ont toujours tort." »

De fait, la peur est une explication proposée (entr’autres, avec la grégarité de la foule, l’absence de Dieu, etc.) :

« Le camp m’a appris ce paradoxe : l’homme est grand, mais nous ne sommes jamais à la hauteur de nous-même. Cette impossibilité est inhérente à notre nature. En faisant ce voyage vertigineux, en descendant un à un les barreaux de la sordide échelle qui me faisait aller toujours plus profond dans le Kazerskwir, j’allais non seulement vers la négation de ma propre personne, mais aussi, dans le même temps, vers la conscience pleine des motivations de mes bourreaux, et de ceux qui m’avaient livré à eux. Et donc en quelque sorte, vers l’ébauche d’un pardon.
C’est bien la peur éprouvée par d’autres, beaucoup plus que la haine ou je ne sais quel autre sentiment, qui m’avait transformé en victime. C’est parce que la peur avait saisi quelques-uns à la gorge, que j’avais été livré aux bourreaux, et ces mêmes bourreaux, qui jadis avaient été comme moi, c’est aussi la peur qui les avait changés en monstres, et qui avait fait proliférer les germes du mal qu’ils portaient en eux, comme nous le portons tous en nous. » (XXXI)
« L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L'une et l'autre s'engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu'à se propager. » (XXXV)
(Kazerskiwr désigne le « cratère », puits, gouffre noir et profond, qui fascine Brodeck : l’enfer, la guerre, le camp, l’inhumain dans l’homme.)

C’est là un ouvrage très riche, très dense, talentueusement écrit ; le séquençage non chronologique n’est pas gratuit mais pertinent, ménageant très habilement les révélations sur le vécu de Brodeck.

« Quand je relis les pages précédentes de mon récit, je me rends compte que je vais dans les mots comme un gibier traqué, qui file vite, zigzague, essaie de dérouter les chiens et les chasseurs lancés à sa poursuite. » (XVI)

Des références historiques, mais aussi mythologiques et littéraires sont perceptibles.
Le titre est peut-être un clin d’œil à Le rapport de Brodie, recueil où Borges se livre aussi à une sorte d’étude sociologique.
L’anecdote de l’horloge où est gravé « "Alle verwunden, eine tödtet" ‒ Toutes blessent, une tue. » n’est qu’une version germanique du fameux omnes vulnerant, ultima necat latin ("Toutes [les heures] blessent, la dernière tue").
Vers la fin, une intonation de fable ouvre l’interprétation des faits. Dans le conte de Bilissi le pauvre tailleur, « la ville imaginaire de Pitopoï » semble faire référence à Pitchipoï, destination imaginaire des déportés (Simone Veil, Une vie).

Il y a un des nombreux aspects de ce roman qui a particulièrement retenu mon attention, c’est la réflexion sur l’opportunité et le rôle du témoignant. Pour le maire et les édiles, le passé (criminel, "impubliable") doit disparaître dans l’oubli, être anéanti ne serait-ce que symboliquement ; la mémoire doit être effacée pour protéger la collectivité de sa culpabilité, la vérité historique sacrifiée comme un nouveau bouc émissaire pour taire la faute (l’Étranger éliminé, après les Fremdër désignés aux bourreaux). Brodeck, lui aussi culpabilisé, est habité par le souvenir, qu’il sauvegarde et divulgue envers et contre tous, malgré ses doutes.

« "Ne vous excusez pas, dit-il d’une voix aussi imperceptible qu’un souffle, je sais que raconter est un remède sûr."

Je ne sais pas si l’Anderer avait raison.
Je ne sais pas si l’on peut guérir de certaines choses. Au fond, raconter n’est peut-être pas un remède si sûr que cela. Peut-être qu’au contraire raconter ne sert qu’à entretenir les plaies, comme on entretient les braises d’un feu afin qu’à notre guise, quand nous le souhaiterons, il puisse repartir de plus belle. » (XXXII / XXXIII)

« Qui a raison, de celui qui ne se résout pas à abandonner dans le noir les moments passés et de celui qui précipite dans l'obscurité tout ce qui ne l'arrange pas ? Vivre, continuer à vivre, c'est peut-être décider que le réel ne l'est pas tout à fait, c'est peut-être choisir une autre réalité lorsque celle que nous avons connue devient d'un poids insupportable ? » (XXXVIII)

Dans ce roman, ne paraissent vraiment innocents que les animaux (qui n’échappent pas à la violence humaine), les femmes (la faute est une affaire d’hommes), puis l’Autre. Celui-ci, souriant, silencieux, au costume exubérant, une sorte de sybarite qui aime les livres et la nature ‒ différent des villageois, dérangeant ‒, est un fait un artiste : il observe, écrit dans un petit carnet, dessine, peint, et même expose des portraits et paysages qui, plus vrais que fidèles, révèlent le passé comme l’avenir des personnes et des lieux. Der Anderer est lui aussi un révélateur, un témoin témoignant.
Mais la fin, en reprise du commencement, tranche en faveur du devoir de mémoire sur le choix de l’oubli :

« Je m’appelle Brodeck, et je n’y suis pour rien.
Brodeck, c’est mon nom.
Brodeck.
De grâce, souvenez-vous.
Brodeck. »


Le Rapport de Brodeck serait le troisième volet d’une trilogie initiée avec Les Âmes grises et La petite fille de monsieur Linh.
Manu Larcenet a fait de ce roman une adaptation en bande-dessinée.

Ce livre intéresserait notamment Tom Léo, germanophone ?
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Re: Philippe Claudel

Message par topocl le Ven 15 Sep - 15:24

J'avais beaucoup aimé, le rapport de Brodeck et merci pour ce commentaire travaillé.
Le lien entre ce livre et les âmes grises et la petite fille de M Linh, que j'ai lus aussi, me paraît assez ténu, quand même. Tu as trouvé ça où?
Quant à la BD de Larcenet , elle est en 2 tomes, uniquement en noir et blanc, et c'est quasi un chef d’œuvre.


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Re: Philippe Claudel

Message par Tristram le Ven 15 Sep - 15:29

Topocl a écrit:
Le lien entre ce livre et les âmes grises et la petite fille de M Linh, que j'ai lus aussi, me paraît assez ténu, quand même. Tu as trouvé ça où?
Sur le Net (un commentaire de 2007 de quelqu'un qui a eu une entrevue avec l'auteur, si je me souviens bien). Je le signale pour information (j'aime bien lire les livres dans l'ordre, et comme les éditeurs ne le signalent pas...)
Merci d'avoir précisé que le lien était ténu (je n'ai lu que Brodeck de Philippe Claudel _ pour l'instant).
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Re: Philippe Claudel

Message par topocl le Ven 15 Sep - 16:16

C'était pour savoir et non pour critiquer, je précise.
Les âmes grises parle de la guerre de 14, et la petite fille de M Linh est un truc très poétique autour de la guerre et de l'exil. Donc on peut forcément trouver des thèmes communs. Mais personnages différents, histoires différentes, époques différentes, styles différents, pas de chronologie entre eux. Franchement je n'aurais jamais eu l'idée de parler de trilogie. Ou alors par quelque chose de purement intellectuel qui m'échappe, mais pas par quelque chose de narratif.
Donc pas de regret pour toi d'avoir manqué une lecture "dans l'ordre"

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Re: Philippe Claudel

Message par Tristram le Ven 15 Sep - 16:35

Topocl a écrit:C'était pour savoir et non pour critiquer, je précise.
Je n'y songeais point _ mais la critique est à encourager (si elle est littéraire). Smile
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Re: Philippe Claudel

Message par Marie le Ven 15 Sep - 19:24

Mais la fin, en reprise du commencement, tranche en faveur du devoir de mémoire sur le choix de l’oubli
Et aussi la phrase de Primo Levi dans Le défi de la molécule mise en exergue: Raconter est un remède sûr

J'avais beaucoup aimé ce roman. Les âmes grises aussi, mais que c'est glauque..
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Re: Philippe Claudel

Message par animal le Sam 16 Sep - 8:30

(Elles m'avaient laissé tiède ces âmes grises).

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Re: Philippe Claudel

Message par Tristram le Dim 17 Sep - 0:29

Un vrai beau roman, ce Rapport de Brodeck, en tout cas (merci @Hanta pour l'ouverture du fil).
Il semble avoir fait l'objet d'un certain battage lors de sa parution, il y a dix ans déjà. Personnellement, comme je ne suis pas trop cette actu, je n'en avais jamais entendu parler. Mais je ne trouve pas cela trop grave : je pense que les vrais bons bouquins restent, et n'ai pas de souci pour attendre avant de les lire, plutôt que de me jeter sur tout ce qui sort ou est fortement promu, ce que je ne pourrais d'ailleurs matériellement pas faire. Ça ne pénalise même pas les jeunes auteurs, puisque je ne lis pratiquement que des livres d'occase ou de médiathèque (essentiellement pour la même raison).  
Je laisse donc les Chosiens en première ligne pour faire le tri, écrémer la vague de la mode (il faut bien sélectionner, même si la démarche me gêne, alors que Penser/Classer comme le rappelait Perec) _ bonne occasion pour vous remercier tous. Sans vous, je n'aurais pas lu Maylis de Kerangal, par exemple. À charge de revanche !
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Re: Philippe Claudel

Message par Hanta le Mer 20 Sep - 9:44

C'est un plaisir @Tristram

Inhumaines



Philippe Claudel s'est lâché ! Déjà peu consensuel dans certaines de ses oeuvres, le romancier grand amateur de critique sociale nous dresse un portrait au vitriol de la société au travers de petites nouvelles aux personnages volontairement répétitifs. Des nouvelles caricaturales, folles, absurdes faites pour dénoncer la perte de valeurs, la perte d'identité, la cruauté envers autrui, la montée de l'individualisme, la marchandisation de tout. Et c'est cela qui est fort, la perte de sens pour démontrer une évidence. Un paradoxe démonstratif.

Le style est acerbe, violent, cru parfois, mais toujours talentueux et délicieusement drôle quand on aime l'humour noir. On ressent un cynisme et une certaine colère sur ce bilan burlesque et cruel de la société. Une sorte de procès comme ont pu le faire Brett Easton Ellis mais en moins alambiqué, moins long également.

Quand la désillusion est drôle c'est que l'heure est grave. Merci Monsieur Claudel pour cette sorte de cri désespéré et de fou rire triste.


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Re: Philippe Claudel

Message par topocl le Mer 20 Sep - 11:41

La couverture m'avait vraiment rebutée; mais ton avis pourrait me faire changer d'avis.
Quand même, c'est un sacré touche-à-tout, ce Claudel!

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Re: Philippe Claudel

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