Grégoire Bouillier

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Grégoire Bouillier

Message par shanidar le Mar 28 Fév - 16:39

Grégoire Bouillier
Né en 1960


© Sophie Bassouls

Né en Algérie française, à Tizi Ouzou, parce que son père y effectue alors son service militaire, Grégoire Bouillier regagne avec ses parents la métropole dès l'âge de trois semaines et ne quittera plus Paris. Après de nombreuses errances durant lesquelles il se retrouve successivement à la rue, puis employé de bureau dans une agence de presse, il devient peintre et journaliste. Ses récits autobiographiques ne contiennent ni éléments fictifs, ni forme romanesque ; l'ambition qu'y exprime l'auteur est de proposer un « rapport » sur le réel, poétique distinguant Grégoire Bouillier du mouvement de l'autofiction. Placés sous la tutelle poétique de Michel Leiris et jouant sur le thème de l'inventivité de la vie, ses livres ont par ailleurs été bien accueillis par la critique.

Bibliographie

2002 Rapport sur moi, éditions Allia,
2004 L'Invité mystère, Allia, (mettant en scène notamment Sophie Calle)
2008 Cap Canaveral, Allia,
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Re: Grégoire Bouillier

Message par shanidar le Mar 28 Fév - 16:44



Rapport sur moi

Je ne suis pas particulièrement adepte de l'autofiction, ni très friande des confidences des écrivains, je ne sais donc pas vraiment pourquoi le petit livre de Grégoire Bouillier m'est tombé entre les mains, en dehors de son format sympathique, de son doux papier accueillant et du joli travail de l'éditeur Allia… Cela allait-il être suffisant pour me faire apprécier ce récit, ce 'Rapport sur moi' dont le titre, éloquent, aurait eu tendance à me faire fuir… ?

Et bien, je dois dire que ce 'Rapport' est une bonne pioche, très agréable lecture, qui m'extrait généreusement de mes sentiers battus et m'emmène vers des horizons attrayants. L'écriture, à elle seule, a retenu mon attention et l'esprit caustique de l'auteur possède une certaine force d'attraction sans lorgner du côté d'un déshabillage décomplexé et arrogant. Ça pique mais en douceur...

Le récit de Grégoire Bouillier commence ainsi :

J'ai vécu une enfance heureuse.

Un dimanche après-midi, ma mère surgit dans notre chambre où mon frère et moi jouions chacun dans notre coin. "Les enfants, est-ce que je vous aime ?" Sa voix est intense, ses narines fantastiques. Mon frère répond sans ambiguïté. J'hésite à me lancer du haut de mes sept ans. J'ai conscience de l'occasion et, en même temps, je redoute la suite. Je finis par murmurer : "Peut-être que tu nous aime un peu trop." Ma mère me regarde avec épouvante. Elle reste un instant désemparée, se dirige vers la fenêtre, l'ouvre avec violence et veut se jeter du cinquième étage. Alerté par le bruit, mon père la rattrape sur le balcon alors qu'elle a déjà passé une jambe dans le vide. Ma mère hurle et se débat. Ses cris résonnent dans la cour. Mon père la tire sans ménagement en arrière et la ramène comme un sac à l'intérieur de la pièce. Dans la lutte, la tête de ma mère heurte le mur et ça fait klong. Visible sur le mur, une petite tache de sang témoigna longtemps de cette scène. Un jour, je dessine au feutre noir des cercles autour et m'en sers de cible pour jouer aux fléchettes ; lorsque je mets dans le mille, j'imagine retrouver un bref instant la faculté de parler sans crainte.


Déroulant sur 159 pages alertes l'histoire de son existence, Bouillier semble chercher (et trouver) les explications des ratages de sa vie d'adulte dans les effondrements, les rendez-vous manqués, les béances de son enfance et cela en utilisant un système qui consiste à se pencher essentiellement sur la valeur des mots pour en extraire tous les échos. Cette espèce de grille de lecture, qui force bien souvent l'interprétation, mais reste si ce n'est logique du moins ludique donne de belles perspectives d'illustrations à l'auteur qui ne se prive pas d'explorer pas à pas les jeux de langage qui, des traumatismes de l'enfance l'ont conduit à ce qu'il est (un homme en attente (?)).

Un livre extrêmement réjouissant. Pas du tout nombriliste malgré un titre légèrement ronflant. Qui laisse une belle part à la signature, au style d'un auteur en verve, désireux de comprendre sa vie, ne cherchant jamais à rattacher son existence à une quelconque initiation intellectuelle, mais se maintenant à flot par la grâce d'une écriture joueuse sans être voyeuse, intelligente sans être érudite, confidentielle sans être scabreuse, pleine d'humour et sans jugements.


Joli tour de force pour un premier livre qui se lit avidement.


mots-clés : #biographie
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Re: Grégoire Bouillier

Message par Bédoulène le Mar 28 Fév - 18:04

merci Shanidar, encore un auteur inconnu.

je suppose que tu vas tenter le livre qui suit ?

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Re: Grégoire Bouillier

Message par shanidar le Mer 1 Mar - 13:07

Ah oui, si je le trouve je n'hésiterais pas d'autant plus que j'ai eu l'occasion de visiter une exposition de Sophie Calle au Palais de Tokyo et que, si elle ne m'a pas complètement séduite, a éveillé pas mal d'interrogations. Il s'agissait d'un travail sur sa mère...

Un autre extrait du livre et des pensées pour Igor :

Un soir, je profite que mes parents sont sortis pour regarder en catimini dans leur chambre la télévision. J'espère surprendre n'importe quoi d'interdit et d'excitant signalé, à l'époque, par un carré blanc. Mais je tombe sur Max [un ami des parents du narrateur] déguisé en musicien, sauf qu'il porte des couettes et que sa main en pâte à modeler se métamorphose en mille doigts s'animant sur le manche d'une guitare électrique. A un moment il dit : "Quand j'étais gamin, chaque fois que je rencontrais une fille, ça ne se passait jamais comme dans les chansons. Je n'ai jamais écrit une chanson d'amour. Il ne faut pas mentir aux kids."

Quelques années plus tard, j'apprends qu'il s'agissait de Frank Zappa. Parmi toutes les idoles qui étaient déjà proposées au marché de la jeunesse pour qu'elle s'épuise loin d'elle-même et vieillisse au plus vite, il fut le seul que j'admirais pour son refus d'en être une, tout en ayant plus de talent que la plupart. Il était l'esprit qui rit, comme Lautréamont me révéla le premier la poésie.
(...)

Nul autre que lui ne savait enchaîner un morceau sur une seule note, comme on fait une passe sur un pied au rugby pour provoquer un décalage victorieux dans la ligne d'attaque. Avec lui, les frontières dévoilaient leur pénible intention de séparer les choses et les êtres. Liberté, joie, invention : tout ce qui manquait à ma vie, je pouvais l'entendre dans sa musique. Je voulais vivre dans un tel monde qui donnait enfin à l'existence du panache, mais je m'exaspérais de ne le trouver que sur microsillons.

Partie 1 de Baby Snakes par Frank Zappa :



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