Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    François Emmanuel

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    bix_229

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    François Emmanuel

    Message par bix_229 le Mar 28 Fév - 19:11

    François Emmanuel
    Né en 1952


    Nationalité : Belgique
    Né  : Fleurus , le 3/09/195

    François Emmanuel est né à Fleurus (Belgique) le 3 septembre 52. Après des études de médecine, il s’intéresse d’abord à la poésie et au théâtre (adaptation et mise en scène). Un séjour de plusieurs mois au Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski sera déterminant pour la suite de son travail d’écriture. A partir de là (publication de « Femmes Prodiges » en 1984) il en vient progressivement à l’écriture romanesque. S’ensuivent depuis 1989 des romans, souvent graves, parfois légers, selon deux veines qui lui sont propres, qualifiées parfois « d’été » ou « d’hiver ». Parmi les derniers romans, La Passion Savinsen a obtenu le Prix Rossel et La Question Humaine traduite dans dix langues a fait l'objet d'une adaptation cinématographique (réalisation: Nicolas Klotz).

    François Emmanuel partage aujourd’hui son temps entre l'écriture et son métier de psychothérapeute. Il est membre depuis 2004 de l’Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique.
    Source : Wikipédia

    Bibliographie :

    Romans
    Retour à Satyah, 1989
    La Nuit d'obsidienne, 1992
    La Partie d'échecs indiens, 1994
    Le Tueur mélancolique, 1995
    La Leçon de chant, 1996
    La Passion Savinsen, 1998
    La Chambre voisine, 2001
    Le Sentiment du fleuve, 2003
    Le Vent dans la maison, 2004
    Bleu de Fuite, 2005
    Regarde la vague, 2007
    Jours de tremblement, 2010
    Avant le passage, rêverie, 2013
    Le Sommeil de Grâce, 2015
    33 chambres d’amour, 2016

    Nouvelles
    Grain de peau, 1992
    L’Invitation au voyage, 2004
    Les Murmurantes, 2013

    Récits
    La Question humaine, 2000
    Là-bas, récit (livre-cd), 2006
    L’Enlacement, 2008.
    Cheyenn, 2011

    Poésie
    Portement de ma mère, 2001
    La Lente Mue des paysages, 2004

    Théâtre
    Partie de chasse, 2007
    Contribution à la théorie générale, suivi de Joyo ne chante plus, 2014
    Les Consolantes, 2016

    Autres
    Les Voix et les Ombres, conférences (Chaire de poétique de l'UCL), 2007
    Sept chants d'Avenisao, dessins d'Anne Leloux, 2010
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    bix_229

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    Re: François Emmanuel

    Message par bix_229 le Mar 28 Fév - 19:25


    LES MURMURANTES

    J'ai lu les trois nouvelles du recueil avec plaisir. Je retrouvais le bonheur de  style de l'auteur de L'Enlacement, sa subtilité, la fluidité narrative.
    Mais comme j'était un peu d' humeur chagrine, j'ai nuancé mon admiration pour les deux premières nouvelles au profit de la troisième, Les Murmurantes.

    Un grand écrivain espagnol meurt dans la maison qu'il occupait sur une île. Depuis un grave accident qu'il a subi, il ne peut plus s'exprimer librement. Il dicte ses mots et ses phrases à son secrétaire. Mais sa pensée est mouvante, chancellante, sans cesse menacée par l'aphasie et le silence.
    Le secrétaire est au service de l'écrivain depuis de nombreuses années. Il l'aime, l' admire et le respecte. Même dans l'état pitoyable où le vieil homme est tombé.
    Il lui offre l' écoute la plus attentive et la plus constante, même si l'écrivain fait interruption dans sa chambre à n'importe quelle heure de la nuit.
    Mais comment être totalement fidèle à l'écrivain quand ce dernier revient sur ce qu'il a dit précédemment, quand il est incapable de choisir ou de donner son assentiment ?
    Le secrétaire est, en dernier ressort, forcé de décider lui-même.. Et  de se demander aussi qui est l'auteur véritable : celui qui dicte les paroles ou celui qui les recueille et les transcrit ?
    Comment ne pas sentir en lui  s'éveiller l'écrivain qu'il n'était pas et sentir l'ivresse de la création ?

    Veiller sur un héritage littéraire tout en restant loyal à celui qui l'a inspiré, tel est le dilemme qui se pose à lui et ce n' est pas le seul.
    Dans ce registre intime, le style de F. Emmanuel fait merveille.
    Que ce soit pour évoquer Les Murmurantes, l'œuvre qui est au cœur de tout, présente et obsédante par ses aspects fantastiques et oniriques. Et qui nous envoute tout autant que si nous la lisions réellement. Ou pour nous suggérer que la beauté inspire la loyauté et finalement le respect de soi tout autant que celui qui l'a inspirée.

    Volià une histoire qui aurait pu inspirer Henry James et que François Emmanuel a su écrire avec ses mots à  lui. Chapeau !

    Récupéré

    Je prends le pari que cet auteur en surprendra plus d'un. Mais il a déjà ses passionnés. B
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    Bédoulène

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    Re: François Emmanuel

    Message par Bédoulène le Mar 28 Fév - 20:37

    merci Bix de nous faire connaître cet auteur que tu apprécies.


    _________________
    "Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

    "Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
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    Re: François Emmanuel

    Message par tom léo le Mar 28 Fév - 22:57



    Cheyenn


    Original : Französisch (Belgien, 2010 ; écrit entre 2009/10)

    CONTENU :
    Qui était Sam Montana-Touré dit Cheyenn, cet « Indien des villes » dont on retrouva le corps assassiné au fond d’une usine désaffectée ? Il est mort enfermé dans son monde. Personne ne peut témoigner sur sa vie, sa quête, sa folie. Seules subsistent de lui quelques séquences muettes extraites d’un film documentaire consacré aux sans-abris. Longtemps après les avoir filmées, le cinéaste est hanté par ces séquences. Il souhaiterait leur redonner vie et reconstruire à partir d’elles un tout autre film. Il voudrait traverser l’image de Cheyenn, filmer le « hors champ » de l’image et tenter de rendre à cet homme sa part d’humanité perdue. Ce livre est le récit de cette entreprise étrange et obstinée. Plus le cinéaste enquête, revisite les lieux, recherche les traces, plus il entre au cœur de la lancinante question que lui adressait Cheyenn de son regard silencieux.
    (Ed du Seuil)

    REMARQUES :
    Constitué de paragraphes courtes, jusqu'à six pages, séparés par ligne vide, le livre est raconté dans la première personne : le narrateur est bien le cinéaste de documentaire qui avait réalisé dans un premier temps un doc sur les SDF d'une ville. Y apparaît un peu comme une prise curieuse un « Indien de la ville » avec le sobriquet de Cheyenn. Le cinéaste défend dans un premier temps ses prises de vue assez aggressifs, avec un certain manque de pudeur, pour se demander avec un peu de distance, s'il n'a pas heurté, pas respecté la dignité de Cheyenn : est-ce qu'il n'avait pas réagi d'une façon voyeuriste ? Donc, il devient critique envers son propre approche. Il n'avait pas pu rendre justice à l'entité que constitue un être humain, sa dignité.

    Une année après ses/ces prises de vues il apprend par hasard la mort violente de Cheyenn. Il est interpellé : qui se souviendra de lui ? Est-ce qu'il ne semble pas qu'il était complètement isolé ? Est-ce que ce premier documentaire est pour ainsi dire tout ce qui reste de cet homme ? Il est travaillé par le désir de lui rendre une identité plus large que ces quelques prises de vue déjà faites. Donc il se met en route, en recherche de plus de détails et d'histoires de Cheyenn, dont il découvre alors son vrai nom, Sam Montana-Touré, son origine etc. Sa quête le mène au contact avec différentes personnes...

    François Emmanuel procède d'une manière si crédible qu'on y voit un récit authentique. C'est à plusieurs reprises que j'ai du vérifier l'appélation de la troisième page « roman ». Oui, l'auteur décrit spécialement le projet de ce deuxième film, mais encore plus ces hésitations, sa recherche pour devenir plus détaché de tout voyeurisme. A voir de plus près cela est très difficile, et il sera confronté plusieurs fois avec ce constat qu'il n'était pas encore à la hauteur. Il me semble que l'essentiel est dans cette quête intérieure vers un regard de plus en plus empathique, ou tout simplement authentique, sur un être humain dans son apparente dislocation. Et ce sera bien un combat pas tellement pour la réalisation d'un film vendable, mais pour une vue, un regard plus juste sur un être humain. Et ainsi le projet du film est toute une devise, peut-être pour chacun de nous : « mettre au jour l'humanité méconnaissable au premier regard ». Comment arracher ces personnes « perdues » de l'apparente absence de liens, oui, voir même de la mémoire des autres ?

    Donc, c'est une sorte d'enquête autre que celle d'un coupable, mais qui s'approche partiellement de l'histoire et de la personne de Sam, d'une partie de son mystère.

    J'ai bien aimé !

    Petit clin d'oeil sur la biographie de l'auteur: il est bien le neveu de Henry Bauchau !
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    Marie

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    Re: François Emmanuel

    Message par Marie le Lun 13 Mar - 3:16



    La question humaine

    En exergue: "Dans une sombre époque, l'oeil commence à voir"Theodore Roethke

    Le livre commence ainsi:

    J'ai été pendant sept ans employé d'une multinationale que je désignerai sous le nom de SC Farb. Cette entreprise, d'origine allemande, détenait une importante filiale dans une ville houillère du nord-est de la France. J'y avais qualité de psychologue, affecté au département dit des ressources humaines. Mon travail était de deux ordres: sélection du personnel et animation de séminaires destinés aux cadres de la firme. Je ne crois pas utile de m'étendre sur la nature de ces séminaires, ils étaient inspirés par cette nouvelle culture d'entreprise qui place la motivation des employés au coeur du dispositif de production. Les méthodes y usaient indifféremment du jeu de rôles, des acquis de la dynamique de groupe, voire d'anciennes techniques orientales où il s'agissait de pousser les hommes à dépasser leurs limites personnelles. Les métaphores guerrières y prenaient une grande part, nous vivions par définition dans un environnement hostile et j'avais pour tâche de réveiller chez les participants cette agressivité naturelle qui pût les rendre plus engagés, plus efficaces et donc, à terme, plus productifs.J'ai vu dans ces séminaires des hommes d'âge mûr pleurer comme des gamins, j'ai oeuvré à ce qu'ils relèvent la tête et repartent à l'exercice, avec dans leurs yeux cette lueur de fausse victoire qui ressemble, je le sais maintenant, à la pire des détresses. J'ai assisté sans sourciller à des déballages brutaux, à des accès de violence folle.
    Il était dans mon rôle de canaliser ceux-ci vers le seul objectif qui m'était assigné: faire de ces cadres des soldats, des chevaliers d'entreprise, des subalternes compétitifs, afin que cette filiale de la SC Farb pût redevenir l'entreprise florissante qu'elle avait été autrefois.

    Donc ce psychologue, Simon, nous fait le récit, sur un ton froid et monocorde ,de ce qu'il a vécu. La direction lui a confié une enquête: prouver que l'état mental de son directeur général Mathias Just est perturbé. Réglement de compte manifeste ... Au cours de cette enquête , Simon va retrouver des lettres anonymes adressées à Mathias Just dans le but de le détruire, de le rendre fou. Il en recevra d'ailleurs bientôt lui-même.
    Et ces lettres, en rapport avec le passé des personnages, et de la firme dans laquelle ils sont employés, vont éclairer ( ou plutôt assombrir encore plus...) ce roman d'un jour nouveau, celui de l'extermination nazie.

    C'est un roman très bref,très dense, dont on ne ressort pas intact.
    Surtout en ayant à l'esprit l'augmentation très nette des suicides au travail..Il peut sembler toutefois très exagéré de fare un parallèle entre les conditions de travail dans certaines entreprises et l'holocauste.
    Mais François Emmanuel s'en explique très bien dans un texte que je vais retranscrire, car il invite- au moins- à la réflexion...
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    Marie

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    Re: François Emmanuel

    Message par Marie le Lun 13 Mar - 3:21

    Les hommes et la langue
    Intervention de François Emmanuel au colloque " Jusqu'ici, tout va bien"

    La Question humaine est un récit en forme d’allégorie, dont le lieu est l’entreprise contemporaine mais qui est construit autour d’un document connu des historiens de la Shoah. Ce document est une lettre technique, comme il en a sans doute eu des centaines, mais qui a survécu miraculeusement à la destruction. Datée du 5 juin 42 cette lettre est l’œuvre d’ingénieurs berlinois et propose en sept alinéas des modifications techniques en vue d’une plus grande efficacité des camions Saurer qui avaient pour mission à l’époque d’éliminer par asphyxie les juifs d’Ukraine et de Biélorussie un peu plus efficacement et « proprement » que dans les fusillades massives et désordonnées qui avaient précédé. Ce qui à la lecture de la lettre m’avait rempli de terreur et me terrorise encore aujourd’hui, au point d’avoir suscité ce livre qu’est devenu La Question humaine c’est le traitement de la langue dans la lettre technique, lequel traitement mérite un instant que nous nous arrêtions.

    Une connaissance même frustre de l’Histoire nous enseigne que dans les temps de barbarie c’est d’abord le langage qui tue, c’est le langage qui ôte à l’autre que l’on veut tuer, toute existence humaine. D’ordinaire ces mots par lesquels les hommes disqualifient leurs ennemis mortels et au fond leurs semblables, tiennent de l’insulte caractérisée : il est un chien, un rat, une hyène, un cafard, une vermine, un puant, un jaune, un tchetnik, un oustachi… A ce dispositif de négation de l’autre par l’insulte la machine génocidaire Nazie a ajouté une amélioration terrible lorsque fut mise en place la Solution Finale : l’autre alors n’est plus, il n’existe plus, il n’est plus doté du moindre mot qui le définit.

    « Depuis décembre 1941, quatre vingt dix sept mille ont été traités (verabeitert) de façon exemplaire avec trois voitures dont le fonctionnement n’a révélé aucun défaut. » (QU. H. Stock, 62) Ainsi commence la lettre technique, mais de quoi, de qui, de quatre vingt dix-sept mille quoi ou qui parle-t-elle ? Plus tard dans la lettre et parce qu’il faut bien au verbe de la phrase un sujet ou un complément d’objet, cet autre encore imprécis est défini techniquement en référence à l’objet central de la lettre, soit les camions Saurer dont il s’agit d’améliorer l’efficacité. On parlera dès lors de poids, de déplacement du poids (gewichtsverlagerung), de pièces (Stücke), de nombre de pièces (Stückzahl), de fonctionnement (Betrieb), de chargement (Ladüng), de marchandise chargée (ladegut), sans trop se soucier d’ailleurs de la bizarrerie qu’il y a à écrire dans la langue de Goethe que « …le chargement est attiré, en mouvement vers la porte arrière… » Ainsi dans les mots et la pensée des ingénieurs et des logisticiens berlinois, l’humain ici concerné est-il alors effacé pour ce qu’il est : un homme, une femme, un enfant, mais reconnu pour les seules caractéristiques physiques (une masse, un poids en mouvement) qui entrent en ligne de compte dans l’opération envisagée, soit l’amélioration de l’efficacité meurtrière des camions. L’humain non désigné comme humain, ni même désigné comme corps, vivant ou ayant été vivant, mais réduit à l’état de pièce, c'est-à-dire d’unité comptable, en fonction de la seule opération que sa présence nécessite, soit une élimination physique, si possible propre et instantanée. Que l’on dise chargement ou marchandise chargée renvoie d’ailleurs à la problématique technique des seuls camions (dont l’axe avant peut par exemple souffrir de surcharge) et se justifie pleinement dans ce cadre logique. Ce qui est absent de la représentation ne fait retour sur le lecteur qu’en un second temps, sous nos regards d’aujourd’hui par exemple, mais pour l’auteur ou les auteurs de la lettre en 1942, le propos demeure de pure technicité, hormis certaines étrangetés lexicales l’opération d’annulation langagière est parfaitement tenue.

    Aujourd’hui l’annulé, l’irreprésenté de la lettre, nous apparaît avec évidence, amplifié et terrible. Nous connaissons cette période, notre conscience est avertie, une masse d’images imprécises et inquiétantes enfle monstrueusement sous le dispositif langagier apparemment lisse, fonctionnel, de la lettre technique. Confusément nous sentons l’horreur poindre à l’endroit précisément où rien n’est dit, rien n’est montré mais où quelque chose semble apparaître comme spectralement derrière les mots (Stücke, Ladung, Ladegut...) censés voiler toutes autres formes de représentation. Mais pour ne pas en rester à l’imaginaire morbide de la chose et opérer une sorte de translation philosophique, il nous faut chercher à comprendre, et lire aussi la lettre depuis ceux qui l’ont écrite, nous disant que ce qu’ils ne veulent pas voir, ce qu’ils ensevelissent sous le vocable répété Stücke Stücke, c’est le visage de l’autre, au sens où l’entendait Levinas, le visage de chacun de ces hommes, femmes, enfants, singulier, unique et incomptable, chacun leur proche, leur semblable, leur frère en humanité, mais dont à la faveur d’un puissant mécanisme de clivage ils ne peuvent pas voir, ne veulent pas voir, ne voient pas, les corps souffrant et mourant, tout absorbés sont-il par les solutions techniques à apporter aux problèmes des camions. Certes leur aveuglement est, on le sait, le produit d’un climat délirant et crépusculaire qui à un moment de l’Histoire conduisit une nation endoctrinée à mettre en œuvre ce qui fut appelé, non sans une dose de litote, la solution finale. Mais comme on perçoit une lumière fossile (pour reprendre l’expression du réalisateur du film Nicolas Klotz) irradiant depuis ou au travers de cette époque trouble, ne nous faut-il pas relire aujourd’hui cette lettre technique pour prendre conscience de l’extraordinaire pouvoir d’annulation que porte en soi – dans la langue et dans la pensée- le procédé de réduction technique dans tous les domaines où l’humain a une place centrale. Aussi scandaleuse peut paraître à certains la mise en perspective d’un tel document au milieu d’un récit qui veut parler de notre monde d’aujourd’hui, ne sommes nous pas ici dans la visée que nourrit toute littérature lorsqu’elle se cherche un nouveau substrat mythique pour mieux appréhender la postmodernité. Car quoique nous le voulions, nous sommes héritiers en 2007 de ce moment d’inhumanité absolue dont la lettre technique du 5 juin 42 est un effroyable reliquat. A nous désormais de tout faire pour ne plus détourner nos yeux du visage de l’autre, du respect qu’il impose comme de la rencontre qu’il appelle, à nous de nous souvenir du programme Tiergarten 4 (d’éradication des malades mentaux) qui entendait, je cite, « traiter en conséquence tout élément impropre au travail, comme on traite un membre malade ou gangréneux » à nous d’être aussi vigilants que possible sur les pouvoirs déshumanisants de la langue dès l’instant où lui est appliquée le procédé de réduction technique, soit ce procédé où l’humain n’est pas reconnu pour ce qu’il est mais pour l’opération qu’il nécessite.

    Nous sommes tous ici des cliniciens de l’humain. Beaucoup de choses ont été dites tout au long de ce colloque que l’on sent traversé par une double inquiétude. Inquiétude sur le lien social, cette tendance sourde à la déliaison sociale mais inquiétude aussi à propos d’un certain nombre de dérives sociétales qui s’avèrent tendues par le seul souci d’efficacité immédiate, portées par la seule pensée comptable, économique, une langue pure technicienne qui ignore ou fait mine d’ignorer ses propres effets d’annulation. La prose glacée des ingénieurs berlinois nous le rappelle jusqu’à l’effroi.

    Texte recopié et récupéré...

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    Re: François Emmanuel

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