Jorge Semprun

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Re: Jorge Semprun

Message par Tristram le Dim 4 Juin - 21:42

Le grand voyage




Premier livre, roman autobiographique écrit seize ans après sa déportation à Buchenwald, d’un étudiant espagnol exilé en France.
À la distanciation d’intellectuel communiste du narrateur, sensible à rester digne (peut-être par orgueil), répond cette expérience en creux du camp de concentration : ne sont dits que le voyage de quatre jours et cinq nuits en train pour y parvenir, puis le retour à la Libération, avec des aperçus de la guerre civile espagnole et de la Résistance, de son arrestation par la Gestapo, de sa vie après-guerre en « amnésie volontaire ». Ce voyage également intérieur (dans la mémoire) inclus des images postérieures (des faits qu’il ne connaissait pas à l’époque, comme l’auxiliaire SS Else Kock qui fabriquait des abat-jours de peau tatouée) ou extérieures (comme le point de vue du village, de la maison avec vue sur le camp d’extermination et son crématoire fumant). Ce sont donc les contours de l’indicible, le voyage à cent-vingt personnes dans un wagon à bestiaux avec « le gars de Semur », un compagnon d’infortune qui meurt dans ses bras à l’arrivée, les survivants étant pressés debout, immobilisés.

« À ces moments-là, lorsque cette voix retentit, et toujours elle retentit, la simple agglomération d’êtres rassemblés par hasard, informe, révèle une structure cachée, des volontés disponibles, une étonnante plasticité s’organisant selon des lignes de force, des projets, en vue de fins peut-être irréalisables, mais qui confèrent un sens, une cohérence, aux actes humains même les plus dérisoires, même les plus désespérés. Et toujours cette voix se fait entendre.
"Les gars, il faut faire quelque chose", dit cette voix derrière nous. »

(Les prisonniers organisent une collecte d’urine pour humecter des mouchoirs et en rafraîchir ceux qui s’évanouissent.)

Il rapporte d’autres scènes vécues, telle celle du massacre des enfants juifs polonais rescapés de wagons amenant chacun deux cents Juifs, pour la plupart des cadavres gelés.
Pour ce jeune homme empreint de philosophie allemande, il n’est pas nécessaire de comprendre les nazis : il faut juste les détruire. Et il refuse la mentalité ancien combattant (le combat n’est pas fini pour lui). Ce livre expose en fait le positionnement de l’auteur contre le fascisme : la lutte.

Je n’ai pas recopié d’autre extrait témoignant de l’incommunicable détouré par Semprun ; voici d’abord un commentaire sur l’organisation de la Résistance, puis sur Hans, un autre personnage important, Juif allemand, lui aussi résistant, et disparu sans laisser de trace dans un combat (ce qu’il apprend lors de son « grand voyage ») :

« C’est effarant que la torture soit un problème pratique [pour les combattants clandestins], que la capacité de résister à la torture soit un problème pratique qu’il faille envisager pratiquement. […] Les choses étant ce qu’elles sont, la possibilité d’être homme est liée à la possibilité de la torture, à la possibilité de plier sous la torture. »
« …] "je ne veux pas mourir seulement parce que je suis Juif", il se refusait, en fait, à avoir son destin inscrit dans son corps. »


Juste une autre citation, accessoire, mais qui laisse dubitatif à maints égards :

« Il faudra que j’essaie un jour de penser sérieusement à cette manie qu’ont tant de Français de croire que leur pays est la seconde patrie de tout le monde. Il faudra que j’essaie de comprendre pourquoi tant de Français sont si contents de l’être, si raisonnablement satisfaits de l’être. »

Voici une courte interview lors de la parution du livre : url=http://www.ina.fr/video/I00018093

Autre chose : dans ce texte organisé en deux parties (la seconde très courte, juste la marche finale dans la monumentalité opératique, aux accents wagnériens, aux aigles hitlériennes, de leur destination), pas séquencé en chapitres mais d’une seule allée cadencée de paragraphes espacés, certains des alinéas qui le structurent manquent, du fait vraisemblablement du typographe, peut-être soucieux d’économiser du papier (alors autant supprimer les passages à la ligne), en tout cas peu respectueux du phrasé : les espaces sont primordiaux en littérature, et pas qu’en poésie, comme les intervalles et les périodes en musique, et la mise en page est trop souvent bâclée.
C’est d’autant plus dommage que ce texte constitue une superbe reconstruction mélodique des souvenirs de l’auteur, prouvant une fois de plus que le style est nécessaire à la signification de l’écrit.

J’ai commandé L'Écriture ou la Vie, et en parlerai sans doute après lecture.


mots-clés : #campsconcentration
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Re: Jorge Semprun

Message par Bédoulène le Lun 5 Juin - 6:53

merci Tristram pour ton commentaire et les extraits ; je viens de le mettre dans ma tablette donc se sera une lecture dans quelques temps


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