André du Bouchet

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André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:04

André du Bouchet
Né à Paris le 7 mars 1924, décédé à Truinas (Drôme) le 19 avril 2001.




  Le père d'André du Bouchet est américain d'origine française et de confession juive, brillant mathématicien et ingénieur du son, né en Russie, sa mère est médecin, d'origine russe, juive.  
  Très tôt son père est atteint de troubles psychiatriques.

   Enfance française, puis, à la proclamation des lois de Vichy, en compagnie de sa mère et de sa sœur, il fait le trajet à pied de la région parisienne jusqu'à Pau, et le trio parvient à passer au Portugal via l'Espagne. Ils attrapent le dernier paquebot pour l'Amérique au départ de Lisbonne, et rejoignent ainsi leur père et mari, qui réside aux États-Unis et détient la nationalité américaine.

   Adolescence et jeunesse US, études à Amherst College et à l’Université Harvard, André du Bouchet devient là-bas professeur d’anglais, puis professeur à l’Université Harvard, où il enseigne la littérature comparée.

   Retour en France durant l'été 1948. Le jeune homme devient bibliothécaire, au service des microfilms du CNRS. Ses diplômes américains n’étant pas reconnus en France, il poursuit des études universitaires sous la direction de Jean Wahl et de Gaston Bachelard.

   Durant ces premières années de retour, le français est une langue certes maîtrisée couramment, la langue de l'enfance, de l'adolescence, de la scolarité, mais ce n'est plus sa langue de méditation, d'écriture, d'action: «Toutes les idées que j’ai pu avoir, je les ai eues en anglais.»

   En 1949, André du Bouchet, devenu rédacteur en chef de la revue Transition, épouse à Paris Tina Jolas, ethnologue, fille de l’écrivain américain Eugène Jolas. Ils ont deux enfants, Paule, qui sera professeur de philosophie et collaboratrice chez Gallimard, et éditrice et écrivain (surtout en catégorie "Jeunesse") et Gilles, qui deviendra artiste peintre.
   Il obtient pendant trois ans une bourse pour ses recherches poétiques, traduit Henri Michaux en anglais, découvre les textes de Pierre Reverdy, puis rencontre celui-ci.
   Il publie dans diverses revues ses premiers poèmes qui seront réunis dans un premier recueil, intitulé « AIR », que Francis Ponge aide à publier.

   René Char devient son ami et l’ami du couple. Char est subjugué par Tina, 18 ans, rencontrée chez Marguerite Matisse.
   Ils deviennent amants pendant la période qui correspond à l'écriture d'Une lampe dans la lumière aride.
   Leur passion tumultueuse les emporte et fait tout éclater en 1957.

   Paule du Bouchet raconte dans Emportée ce «temps de la grande souffrance».
   Tina choisit «René» envers et contre tout, contre sa famille: «Tout ce qu’il m’a donné, tout ce qu’il m’a pris.»

   René Char ne voyage pas, ne parle aucune langue étrangère: Tina lit, traduit, lui sacrifie tout. Elle part au milieu des repas familiaux des du Bouchet, disparaît pendant des jours, ment au retour.
   Quand elle est chez «René», inutile de l’appeler:
   Un jour, Paule tente de se tuer, mais à quoi bon alerter Tina, puisque «Char ne l’aurait pas supporté».
   Plus tard, elle dit à sa mère : «Tu aurais préféré que je meure plutôt que de t’appeler chez lui.»
   Tina répond : «Oui.»

   Tina jette des brouillons, des écrits de son mari. Paule s’attache des cuillères au poignet pour se réveiller dans la nuit: elle a peur que son père, qui aime à errer seul dans la lande avec ses carnets la nuit, se transforme en loup, mais aussi qu’il se tue.
   Tina finit par rejoindre Char, mais ce dernier en épousera une autre, sans le lui dire, un an avant sa mort, tandis qu'André rencontre en 1961 Sarah Plimpton, qui devient sa compagne.
   
   Quand il n'erre pas seul de nuit dans la lande pour la plus grande inquiétude de ses enfants, André du Bouchet se lie avec Jean Hélion, Alberto Giacometti, Pierre Tal Coat, Jacques Dupin, Yes Bonnefoy, Paul Celan, et devient membre du comité de rédaction de la revue L’Éphémère, plus renommée et prestigieuse que son tirage ne peut le laisser paraître, publiée par Maeght de 1966 à 1972.
   
   André du Bouchet traduit, aussi: le poète Paul Celan, Friedrich Hölderlin, James Joyce, Ossip Mandelstam, William Faulkner et William Shakespeare.

   En 1971 il acquiert une maison à Truinas, dans la Drôme. À partir de ce moment il partage sa vie entre Paris et la Drôme provençale, mais Truinas est l'unique lieu de son travail poétique durant les trente dernières années de sa vie.

   A partir de 1980, il vit avec Anne de Staël (peintre, fille des peintres Nicolas de Staël et Jeannine Guillou) et sa fille Barbara, ainsi que leur propre fille, Marie.

   Il est tour à tour
   Conseiller littéraire à l’O.R.T.F., et travaille aussi à la télévision en tant que critique dramatique, puis conseiller littéraire au Centre Georges-Pompidou.
   Lecteur aux éditions Gallimard.
   Membre de la commission d’achat du Fonds Régional d’Art Contemporain (F.R.A.C.).
   Membre de la commission du Livre Illustré du Centre National des Lettres.
   En 1981, il réalise pour France-Culture les «Promenades Ethnologiques», réalisation  radiophonique  pour  l’I.N.A., à l’initiative d’Alain  Truttat, avec Jean-Pierre Grossein dit «Pavel», sociologue qui vit lui aussi dans la Drôme et André Pitte directeur des éditions « A DIE ». Directeur de la revue l’Alpe, fondateur de la Transhumance.

   Il reçoit le Prix National des Lettres en 1983.
   Nommé Chevalier de la Légion d’Honneur en 1988.
   Prix de Poésie de la Ville de Paris en 1996.
   Nommé Officier de la Légion d’honneur en 2000.

   Le poète est traduit en italien, néerlandais, japonais, allemand, anglais, turc, russe, espagnol, slovaque.
NB: Diverses sources, dont Wikipedia, "Le savoir partagé" et un article de Philippe Lançon dans Libération d'avril 2011.

Bibliographie sommaire:

-Sans couvercle (1953 Glm).
-Le moteur blanc (1956 Glm).
-Dans la chaleur vacante (1961 Mercure de France).
-Ou le soleil (1968 Mercure de France).
-Qui n'est pas tourné vers nous (1972 Mercure de France).
-Sous le linteau en forme de joug (1978 Clivages).
-Défets (1981 Clivages).
-Laisses (1984 Fata Morgana).
-Cendre tirant sur le bleu (1986 Clivages).
-Ici en deux (1986 Mercure de France).
-Air (Fata Morgana 1986).
-Aujourd'hui c'est (1987-1994 Fata Morgana).
-Une tache (1988 Fata Morgana).
-...  Désaccordée comme par de la neige (1989 Mercure de France).
-Verses (1990 Unes).
-Axiales (1992 Mercure de France).
-De plusieurs déchirements dans les parages de la peinture (1990 Unes).
-Le surcroît (1990 Fourbis).
-Alberto Giacometti — dessin (1991 Maeght).
-Orion (1993 Deyrolle).
-Baudelaire l'irrémédiable (1993 Deyrolle).
-Retours sur le vent (1994 Fourbis).
-Poèmes et proses (1995 Fata Morgana et Mercure de France).
-Pourquoi si calmes (1996 Fata Morgana).
-D'un trait qui figure et défigure (1998 Fata Morgana).
-L'ajour (1998, Poésie nrf-Gallimard).
-Carnet, volume 2 (1999 Fata Morgana).
-Carnet, volume 3 (2000 Fata Morgana).
-L’Emportement du muet (2000 Mercure de France).
-Tumulte (2001 Fata Morgana).
-L'Œil égaré sous les plis de l'obéissance au vent (suivi de L'Infini et l'inachevé) (2001 Seghers).
-Lire Finnegan Wakes (2003 Fata Morgana).


Pas mal de traductions, les plus notoires
:

-Poèmes de Paul Celan.
-Voyage en Arménie de Mandelstam.
-La Tempête de Shakespeare.

(etc...)

_________________________________________________________________________________________________________________________________

Qu'en dire ?

Une revue de la Toile vous présentera du Bouchet comme ardu, hermétique, à accès intellectualisé.

J'ai tendance à m'inscrire en faux contre ce stéréotype qui colle encore à du Bouchet, et, plutôt que de mettre le bol à raser sur la tête en guise de heaume, de chevaucher Rossinante et d'aller, hardi, à l'assaut des moulins à vent, je préfère prendre appui sur deux ouvrages:

Les "Entretiens avec Alain Veinstein - 1979-2000" (livre paru en janvier 2016, éditeur l'Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle et l'INA, une grosse centaine de pages, ils s'agit, pour le principal, d'une sélection morceaux-choisis d'entretiens radio pour France-Culture transcris par l'interviewer, je recommande, vous vous en doutez), ou encore dans "André du Bouchet Debout sur le Vent" d'Antoine Emaz, qui est un livre de poète parlant d'un poète (éditeur Jean-Michel Place Poésie, décembre 2003), guère plus épais, je recommande, bien sûr).


Le côté intemporel des thèmes, comme du langage, concourt à situer du Bouchet en un ailleurs.
Passons sur les singularités, comme ne composer de poésie qu'à Truinas pour les trente dernières années de sa vie.
Comme écrire, du moins les poèmes, debout, sans doute dans la continuité de ces carnets qu'il griffonnait lors d'interminables promenades dans la campagne, carnets qui furent des réservoirs pour l'ébauche de futurs poèmes.
Comme épingler des pages avec juste quelques mots sur les murs, jusqu'à ne plus les voir à force de passer devant, et, les redécouvrant, parfois ces mots, à force d'usure d'être dans le champ visuel et trivial du quotidien, lui fournissaient quelque substance exploitable.
Comme aussi le goût d'utiliser de grands papiers comme support, ce qui est plutôt malcommode pour écrire debout au reste, dimension que les éditions imprimées n'ont pu restituer.
En cela rejoignait-il la toile du peintre, pour un poète aussi proche de l'art pictural et aussi fasciné par celui-ci, qui a collaboré avec certains peintres pour ses livres (Tal-Coat, Giacometti, Bram van Velde, etc...) ?  
Comme cette aventure tentée, mais du Bouchet en est revenu assez vite, de ne pas paginer ses livres. L'expérience a, peut-être, quelque avenir.


Plutôt qu'ailleurs, laissons donc intemporel.
Au reste, ses mots de poète sont empreints de banalité, ce sont les mots d'usage très ordinaire, vraiment commun au quotidien de tout un chacun depuis que la langue française est langue, pas une once de préciosité, et, si le mot sonne rare, ce ne peut être que par son positionnement vis-à-vis des blancs ou des autres mots l'entourant.

L'extrême soin porté aux blancs, aux espaces, donne l'impression fausse qu'il s'agit a priori davantage d'une poésie à lire qu'à déclamer, et bien sûr le lien direct entre ces vers et la peinture contemporaine (ou juste passée). En fait, comme chez Jean-Paul Michel, ces blancs ne sont pas un écrin destinés à encadrer, à faire ressortir, mais marquent des respirations, des temps -des temps de réelle latence- entre les mots.
Donc une poésie autant à lire et à mesurer visuellement qu'à prononcer.

C'est aussi une poésie qui invite le lecteur à être partie prenante. Devant ces poèmes-là, et c'est aisé à constater si vous faites partager l'un d'entre eux, le lecteur peut avoir tendance à être dérouté, à perdre pied. En fait du Bouchet attend une rencontre avec son lecteur, véritable partie prenante de l'acte de poésie; oui, vous vous dressez en face de l'écrit, et votre regard "fait", ou "accomplit" le poème, au lieu de simplement le recevoir.

En fait, à bien y regarder, tout ceci est une vertigineuse tentative pour le langage et l'échange, contre la communication, le vernis, le discours formaté, le calibré pré-mâché, technocratique, marketé et pauvre, qui fait époque (la nôtre).

entretiens avec Alain Veinstein a écrit: C'est la redécouverte d'une relation qui, au fond, n'est jamais perdue, mais enfouie, obnubilée [qui permet l'échange]. Elle n'en est pas moins vivante, en particulier dans la langue [...] C'est par là, je crois, que quelque chose s'est réveillé chez un interlocuteur virtuel, et que vous vous trouvez tout à coup, souvent de façon surprenante, dans un rapport que tout, dans l'époque, travaille à annuler. Cet interlocuteur, cependant, peut surgir à tout instant: il est représenté d'ailleurs, dès que je m'exprime, par la langue, puisque cette langue, par définition, est "partagée", même si je ne sais pas au juste avec qui je la partage. C'est pour cela que dans ce mouvement de relation à réamorcer, si je parviens à me rejoindre, du même coup, je rejoins un autre à l'infini.  

C'est là acte prométhéen, s'agissant de voler le feu aux dieux de notre temps, entreprise démesurée d'un homme libre et, pour reprendre un terme (tout un concept) qu'il utilisa beaucoup tant dans ses écrits que dans les entretiens qu'il accorda, à l'écart.









(en partie récupéré et dynamité pour ré-écriture, à partir d'un message d'ouverture de fil du 23 novembre 2015).


Dernière édition par Armor le Lun 13 Mar - 23:56, édité 3 fois (Raison : shanidar/Lisibilité)
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Aventin

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Re: André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:05

Pour un habitué comme du Bouchet des parutions sans ordre chronologique d'écriture, Carnet fait exception, puisque chaque texte est daté (mois-année) et publié dans l'ordre chronologique. Et les dates, selon du Bouchet lui-même, "constituent une sorte de pagination".

Le point de départ de la publication des Carnet(s) est un peu fortuit: vers le milieu des années 1970, à l'occasion d'une exposition consacrée à Pierre Tal-Coat, à Ratilly, étaient exposés des livres de du Bouchet illustrés par Tal-Coat.
L'organisateur (François Chapon) demande à du Bouchet des manuscrits de l'époque, fournis par le poète "un peu au hasard". Après l'exposition, François Chapon demande à du Bouchet s'il peut faire don d'un ou plusieurs manuscrits à la bibliothèque Jacques-Doucet (dont le site est prisé des amateurs d'André du Bouchet, voir par ex. ceci). Le poète donne les manuscrits de l'exposition. Un lecteur, Michel Collot, consulte alors les deux ou trois carnets donnés à cette bibliothèque, et les transcris. Sans que du Bouchet y soit pour quelque chose, ils sont publiés (chez Plon, collection Carnets, 1990).

Puis du Bouchet en personne s'attèle à la transcription des carnets, qui seront au nombre de trois, publiés chez Fata Morgana en 1995. Attention, ceux-ci ne constitue qu'une infime partie des véritables carnets de travail, de marches, promenades et déambulations d'André du Bouchet, dont une partie significative est sans doute perdue.



J'ai souvent constaté que les écrits des carnets reçoivent un meilleur accueil, disons davantage d'intérêt, que ses poèmes aboutis, quand je les prête ou que je partage un temps de lecture.
Est-ce la compacité, les rendant formellement plus usuels qui sait (?), et (mais ?) aussi plus verbeux, est-ce que cela déroute moins ? Je ne sais.



Dans le fragment (poème, selon moi, mais du Bouchet rechignait à qualifier ainsi ses écrits de carnet) ci-dessous, à travers fenêtre, reflets, visages, seuil, voix, quelle sera votre "interlocution" ?


Je n'arrive pas à me départir, du fait de la date, du visage déjà froid, s'éloignant de Tina, et de l'amour naissant avec Sarah...l'ensemble est tumultueux, bien qu'aérien. Cet élément aérien décisif, en un contraste gravité-légèreté, l'indicible où l'air aura tranché...








________________________________________________________________________________________________________________________________

Sans titre, daté de novembre 1961
(C'est le poème qui clôt le recueil "Carnet" 1)







le lointain - visage ouvert et visage
sur visage se superposant pour
se confondre et ouvrir au lointain de nouveau l'inconnu



visage
que sur soi la fenêtre ouverte
rapporte
au loin comme au plus près


ce visage
que la fenêtre
aussitôt nous renvoie
avec le froid de l'air expiré

tu te tiens sur le seuil, visage
déjà emporté plus loin tu ne connais pas encore le visage
qui te reviendra



fenêtre
pour qu'avec un visage
te revienne ce qui n'a pas
de face


chaque chose, il
a fallu la mener au feu

c'est ta voix
ce n'est pas
l'inflexion de ta voix


c'est un chemin
et ce n'est pas l'inflexion
du chemin, parce que
je coupe



nous-mêmes - pour nous éteindre
sur les bornes - aujourd'hui sillonnant


fenêtre à plein bords qui rayonne

tout ce qui,
arrêté en nous, doit murer,
aujourd'hui sera sorti




l'autre visage
se termine dans la chaleur l'autre corps se lève
dans le froid


j'ai cherché trop loin
pour me perdre sans avoir grandi



lieu vacant ou descellé soudain comme inclus



que l'indicible
soit clair lorsqu'il est dit
et reste l'indicible où l'air
aura tranché



parole à contre-jour
de cette charge de l'intention
et à l'égal de toute chose
au monde comme jetée
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Aventin

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Re: André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:09

Le moteur blanc

(édition originale, 1956)
Poème d'abord publié à part, en plaquette, accompagné de quelques autres poèmes (si j'ai bien compris, n'ayant pas eu l'honneur de tenir l'édition reproduite ci-dessus en mains).

Il se trouve aujourd'hui inséré dans le Gallimard Nrf/poésie intitulé "Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil".

Un mot sur la forme, quinze chapitres (? peut-être pas quand même), ou chants, ou parties, ou strophes, ou plus simplement pages, d'inégales longueurs.
Numéroté(e)s en chiffres romains, chacun(e) occupe une page, sauf I qui en occupe deux.
Mais une page peut ne comporter qu'une phrase (vers ?).

Par exemple la III:
Mon récit sera la branche noire
qui fait un coude dans le ciel



Au début des années 1950 déjà André du Bouchet laisse ces blancs, écrins plutôt que contours enjoliveurs, et ces dispositions typographiques assez malaisées à reproduire en format message de forum (même si, oui je sais, le scanner comme l'appareil photo sont inventés...).
Oui, c'est par facilité de message donc, je ne m'en cache pas, que les passages cités le sont, choisis par commodité de reproduction, ce ne sont pas nécessairement ceux que je considère comme l'acmé du poème.

Dans ce VI, marcher, réuni au feu, dans le papier vague confondu avec l'air m'évoque immanquablement une cigarette allumée. Tout y est: papier, feu, faire corps avec l'homme. L'équivoque n'est pas loin.

Je ne vais pas plus loin que mon papier...tiens, ne passe-t-on pas plutôt au papier support à l'écriture ? Mon papier évoque aussi le solide, sûr pour l'homme. Ce qui sépare l'homme du feu (je ne me départis pas, pour cet extrait, de l'image de la cigarette). Le "il" de "il comble un ravin" se rapporte bien entendu au feu. Splendide façon, parce que dérisoire, de s'y mesurer "nous sommes presque à égalité. A mi-genoux dans les pierres." comme s'il y avait rencontre, match.

Extrait de VI:
Je marche, réuni au feu, dans le papier vague confondu avec l'air, la terre désamorcée. Je prête mon bras au vent.

Je ne vais pas plus loin que mon papier. Très loin au-devant de moi, il comble un ravin. Un peu plus loin dans le champ, nous sommes presque à égalité. A mi-genoux dans les pierres.

A côté, on parle de plaie, on parle d'un arbre. Je me reconnais. Pour ne pas être fou. Pour que mes yeux ne deviennent pas aussi faibles que la terre.



Jeu des "comme" analogiques dans ce XIII, pour qualifier le feu. Le regard est attiré par le "et" (violemment heurté), dont le sens n'est à l'évidence pas "est", ce qui peut échapper à la diction. Le feu est, en principe, mouvement. Et la terre, immobilité. Là il y a interversion, la terre, telle un animal ou un humain, relève sa tête, est animée; le feu, lui, est un mur doublement (triplement, je pense, rapport au "et") qualifié. Qui a déjà vu un feu figé, "pétrifié" ? Mais là il s'agit de ressenti, de donner à voir.

Le feu encore, "comme" analogique et la renonciation à nommer, ce qui, pour un poète, pose là, et l'on ne peut nourrir l'équivoque: "auquel" montre clairement que ce renoncement se rapporte au "feu" et non à la "main ouverte". Et l'explicative (ou justificative) sentence finale, avançant la proximité, indique un recul, "la réalité" comme recul. Ou un retour peut-être. Une séparation en tous cas d'avec le feu. Point de tension extrême du poème (ledit "moteur blanc" du titre qualifie bien sûr le feu), mais aussi intéressante limite jetée à son art: la renonciation "à donner un nom" porte sur le feu tel qu'il se donne à voir/écrire là, en cette occurrence précise de cette strophe, ce feu-là et pas celui de la page précédente ni de la page suivante. La clef en est le trop près, l'absence de recul, la non-immixtion du réel: cela permet de pressentir aussi l'immense fossé théorique et pratique qui sépare sa poésie de l'art des surréalistes, et de nombre de ses contemporains des années 1950.
C'est là, pour la qualification poétique du feu, pour montrer mieux cette impossibilité en XIII, en tous cas ce domaine ou du Bouchet ne se risque pas à qualifier, qu'il convient de revenir à I (désolé, je vais estropier, et vous engage à aller à la mise en page de l'éditeur)

Extrait de I:
J'ai vite enlevé
cette espèce de pansement arbitraire

je me suis retrouvé
libre
et sans espoir

comme un fagot
ou une pierre

je rayonne

avec la chaleur de la pierre

qui ressemble à du froid
contre le corps du champ

mais je connais la chaleur et le frois

la membrure du feu

dont je vois
la tête

les membres blancs.




et aussi à II:
Le feu perce en plusieurs points le côté sourd du ciel, le côté que je n'avais jamais vu [...]

Ceci pour bien appréhender le renoncement à qualifier en XIII.

Sautons allègrement à la somptueuse finale, lâchez prise, si vous voulez bien me pardonner mes excès de vivisection en matière de postage sur les fils Poésie, je rends grâce là, je m'efface devant une telle chute du poème (quiconque a jamais tenté d'aligner quelques mots sait...).

Fin du poème, à la fois prise de possession humanisée après un grand incendie et, je veux l'y voir, une forme apaisée. Poème non conclu sur du brutal. La texture sonore (voyez ces allitérations en consonnes !!!) est un rendu magnifique; le feu-moteur. Bâti musical, sonore, du texte, apogée finale, échos. Notez, notons, les apodoses vis-à-vis des protases !

Oui, le vers dit libre a son apport sonore (et/ou de diction), dans une strophe telle que la strophe finale.

Et, corollaire évident mais davantage généraliste, bien sûr que la poésie dite moderne n'est pas dans une impasse, on peut brandir de telles entreprises poétiques en étendard, enfin, je veux le croire, elle n'est pas inaccessible (la preuve) ni ne se nimbe en hautes sphères éthérées...

Extrait de XV:
Ce qui demeure après le feu, ce sont les pierres disqualifiées, les pierres froides, la monnaie de cendre dans le champ.

Il y a encore la carrosserie de l'écume qui cliquette comme si elle rejaillissait de l'arbre ancré dans la terre aux ongles cassés, cette tête qui émerge et s'ordonne, et le silence qui nous réclame comme un grand champ.







(message rapatrié, très légèrement modifié, du 23 novembre 2015)
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Re: André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:11

luzerne

Avec luzerne (sans majuscule), recueil: "Ici en deux", on le trouve dans le poésie/Nrf Gallimard "L'ajour", nous faisons un grand bond par-dessus les années, par rapport au Moteur blanc.

Le poème tend vers l'art pictural abstrait.

Il occupe cinq pages, pagination impossible à restituer ici (du moins n'en ai-je pas trouvé le moyen). De surcroît il faudrait que chaque ligne fût alignée au centre, certes ceci est facile, mais, en plus, qu'elles fussent alignées entre elles et non chacune centrée: j'ai donc préféré les laisser alignées entre elles (à gauche) plutôt que centrées (arbitrage personnel après essai).


De prime abord, ces mots semblent ou hâtivement jetés, ou, plus sûrement, paraissent constituer des bribes, des fragments.
On ne perçoit guère de sens.
Peut-être semblables à des bouts phrasés, tels des échos colportés par des vents, qui nous parviennent sans queue ni tête, au hasard, au gré des rafales.

Mais cela ne résiste pas à l'examen. D'abord les proportions traduisent une justesse d'ordonnancement, contenue par des points ".".

les points isolés, qui suivent toujours un autre point final à un vers rompu (ou, peut-être plutôt, vers disposé sur plusieurs lignes, en général trois), semblent être un clou, une pointe dirai-je pour mieux traduire via la similarité point/pointe, accrochant les mots en-dessous à quelque support.

Une manière de disposer, mais sans patchwork, chacune des ces parties (appelons-les strophes, ou vers) étant nettement l'une en dessous de l'autre, indiquant sans équivoque un sens de lecture et de diction.


Mais, c'est une impression curieuse non corroborée par le rendu formel, peut-être de l'ordre syntagmatique (?), ce poème formellement si équilibré traduit du déséquilibre.
Peut-être (sans doute même) les "sans avoir pied", les "perdu", les "la brusquerie debout" etc..., judicieusement placés...

Restons dans le factuel:
Le poète, en tant que personne, a sa centralité: ne commence-t-on pas par un Étant là, suivi de j'ai débordé, suivi des vers ou strophes:

J'aime
la hauteur qu'en te parlant
j'ai prise
sans avoir


pied.

Mots

en avant de moi
la blancheur de l'inconnu

je les place
est


amicale.



Etc...

A la diction se révèle un rythme général, plus ou moins constant, confirmant une unité, un liant commun. Ceci est d'autant plus flagrant si l'on se propose de respecter les blancs en "espace de résonance" des mots (ainsi que je le disais en avis perso dans le message d'introduction du fil), comme une sur-ponctuation, ou même (jouons sur les mots) une super-ponctuation.

Notez encore les éléments bruts, déjà repérés dans Le moteur blanc (feu, air, montagne, etc...), peut-être une clef explicative de ceux-ci, quasi omniprésents dans les poèmes de du Bouchet, se situe aux premiers vers du poème Un jour de plus augmenté d'un jour, si vous m'autorisez à hasarder une hypothèse personnelle de plus, manière de travail sans filet:

Préserver pour perdre en bloc. Demeure le bloc. Bloc
perdu.



Bloc, un jour, à ses propres yeux soustrait.


Hypothèse: le bloc est la matière à façonner, le poème projeté. L'élément brut du poète par excellence. Remplaçons bloc par poème dans les deux vers ci-dessus, et nous avons ce rapport au matériau brut, pour lui-même, qui vient si bien interférer que le poète ne l'atourne pas, ne façonne qu'à minima, se contentant de restituer la proposition verbale en ce qu'elle a de plus brut, conscient que c'est ainsi qu'elle véhicule le plus.



_________________________________________________________________________________________________________________________




luzerne













Étant là


membres
ou
mots


mais sur un bras
j'ai débordé


comme le vent.



.

J'aime
la hauteur qu'en te parlant
j'ai prise
sans avoir


pied.









.

Mots

en avant de moi
la blancheur de l'inconnu

je les place
est


amicale.









.


Comme élargi au-delà de sa
langue
respirer



perdu.








.

Pour toi
comme la neige

avant qu'il ait neigé.








.

Montagne


que je ramène
à moi



pour passer dehors.







.

J'ai dormi
dans l'épaisseur du battant.








.

Pas d'air
qui ne soit rompu


et

air venir


scinder.








.

Feu

sans la pesanteur
du froid
de ce qui reste à brûler.








.


Que
reste dans ma vertèbre
la brusquerie


debout.








(message du 29 novembre 2015, toiletté dans la sueur)
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Re: André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:12

Deux traces vertes


"Deux traces vertes", qu'André du Bouchet écrivit en 1991, avec dédicace pour Pierre Tal-Coat, le Pierre majuscule dont il est question au dernier paragraphe, fut à ma connaissance publié pour la première fois dans Orion, éditions Deyrolle, en 1993, p. 29-30.
Je vous l'ai copié d'après la version "L'emportement du muet", Mercure de France 2000, où il occupe sept pages (p. 75 à 81).

Pierre Tal-Coat, Dans le pré.





J'ai tenté d'imaginer une nouvelle pagination, forum-compatible, celle-ci ne tient pas compte des sauts de pages, non-indiqués donc, espérant un résultat plus coulé, qui me paraît correspondre à ces vers-là en particulier.









Deux traces vertes

Au détour de la

route — sorties de la route — deux traces de roue dans les terres.en novembre deux traces vertes  — plus vertes que le vert aujourd’hui de la première levée des semis d’hiver.             mais tranchant, là, sur le vert léger étale, ce qui sur cette trace a pu lever l’emporte sur les traces. deux parallèles parties vers le haut se recoupent où le souvenir du tracteur dont les roues sur leur demi-tour auront, en tassant le sol, suscité le surcroît de couleur s’efface dans le versant monochrome.


du regard, là-dessus, plus d'une fois l'un ou l'autre passant se sera arrêté.

plus haut, le vert est retranché du vert.



                                                                                   
ici, vert a traversé une trace.



du regard,
dès qu'il perce - comme le vert dans la trace se défalquera
le bloc meuble de la tête qui l'a véhiculé.     regard qui
jusqu'à transparence porte, et pour l'y perdre avec soi, l'opacité
de son vis-à-vis de même que celle de sa propre face
perpétuellement franchie.





bloc aveugle.




dès lors que je fais mien ce que j'entrevois à l'égal de ce
qui aura disparu,
je ne m'immobilise pas sur une trace

me retrouvant aujourd'hui avec l'herbe, et du côté du tracteur
ayant quitté les champs autant que de la trace.




sur les pentes
qu'elle départage, à chaque coup d''œil, le lacet de la route
lui-même fraction d'une route arrêtée dans la route, et cette
route, par intermittence, elle aussi perdue.







terre en suspens et ciel l'un et l'autre dans l'accentuation de
leur roulement scindés tour à tour puis confondus, lorsque
l'attention qui, de son côté, peut distraire se voit, dans
l'instant où elle se précise, absorbée presque aussitôt.






la route laisse sur ce qui en avant de soi reste ouvert,
de même qu'à nouveau dans le vert le surcroît vert.





rien ne manque quand tout a disparu.           choses,
lorsqu'elles reviennent, quelque chose déjà commence à manquer.




le sol
qu'on a eu sous le pied, seul tout à coup - sur un élargissement
de l'attention dans l'instant où, semble-t-il, elle se dissipe - à
se voir lui-même porté en direction du point où, vert ne
tranchant plus sur le vert, toutes les absences se trouvent
abrogées ou suspendues.




trace non vestige, trace toujours à tracer.



espace au-devant,
l'espace non moins en soi qu'ouvert à nouveau,
c'est sur le versant ou sur une arête que, s'il se peut, par ins-
tants on se tiendra.



si voir
a voulu dire du plus loin faire retour à soi, et se trouver au
plus loin de nouveau, moi-même ne discernant où je puis être
que par à-coups, je me découvre, d'un instant à l'autre, au plus
près, également, de ce qui n'est pas là, et, sur matière de
route sans mémoire, à la place des disparus.



- "je ne pourrais pas vivre dans un pays où il n'y a pas de
silex".





-"là, Pierre émerge dans les terres lavées par l'orage jus-
qu'à la coupure de l'horizon, comme à la paume de la main
s'ajustera le temps, sur son tranchant l'amande de silex".





                 
1991




Très riche matière encore une fois, l'indice pictural est, cette fois-ci, clairement donné: le tableau de Pierre Tal-Coat que je copie-colle en-tête de ce message me paraît convenir avec, d'ailleurs, un peu trop d'évidence - toujours est-il que je me suis rué dessus, avec un tonitruant "bon sang, mais c'est bien sûr" !.

Mais poème fort distinct des précédents copiés sur ce fil, et aussi de pas mal d'entre ceux qui jalonnent les écrits du poète.
A bien y regarder il s'agit plutôt d'un tableau-poème commenté, ce sont les déductions et les sensations de l'auteur d'après ces deux traces vertes - et le tracteur - qui font le corps du texte.

Trace non vestige le peintre et le poète vouent leurs vies à des signes, selon la formule de Jean-Paul Michel qui la tient lui-même d'un autre poète. Nous sommes donc dans des tracés qu'on ne dirait pas destinés à la gravure dans le marbre. L'empreinte des roues de tracteur et l'herbe plus tendre qui a généré ce vert différent, tranchant  (tel le silex des deux strophes finales ?) sont, sinon éphémères, du moins peu susceptibles de longévité.

Mais ce vert distinct, défini comme trace presque sui generis, est lui-même traversé (trans-percé ?) comme le vers-mise en garde l'indique:
ici, vert a traversé une trace.

Extrême richesse du corpus de ce texte, peut-être une manière de point d'orgue, l'antépénultième strophe livre une clef si ce n'est de compréhension, du moins d'appréhension:

                                                                 si voir
a voulu dire du plus loin faire retour à soi, et se trouver au
plus loin de nouveau, moi-même ne discernant où je puis être
que par à-coups, je me découvre, d'un instant à l'autre, au plus
près, également, de ce qui n'est pas là, et, sur matière de
route sans mémoire, à la place des disparus.


Jubilation du lecteur-commentateur:
Cette strophe permet de jointer la thématique à celle de "de part en part l'écho" (message suivant sur cette page).







(message rapatrié et chamboulé, du 22 août 2016)


Dernière édition par Aventin le Dim 12 Mar - 1:18, édité 1 fois
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Re: André du Bouchet

Message par Aventin le Dim 12 Mar - 1:15

de part en part l'écho
Portrait d'André du Bouchet, par Alberto Giacometti.


Dans son dernier recueil de poèmes, à recommander chaleureusement, (Tumulte, 2001, paru chez Fata Morgana), André du Bouchet, qui confessait dix ans plus tôt craindre avoir trop écrit, nous livre encore et toujours quelque art marquant, ainsi ce "de part en part l'écho" (sans majuscule).

Très difficile à reproduire en format message de forum en espérant un "rendu", en effet le poème s'étend sur dix pages, dont une pour le titre à lui seul, qui s'enchaîne de surcroît sur une page entièrement blanche.
Il n'y a ni majuscule, ni ponctuation.
J'indique chaque fin de page / nouvelle page par ".../...".

___________________________________________________________________________________________________________________________






de part en part
l'écho


.../...






.../...




jusqu'à l'air
qu'
avoir vu


irrite




air équarri


racle


tu peux



.../...






à la porte



a
brûlé l'ortie sans fleur







.../...



montagne





maison sourde




d'où
pierre alors et
la pierre



s'est détachée




.../...



pierre accueillant
ce qui approche peut faire un pas













.../...








pour quel perclus
alors




dans le bleu
comme en tous sens et sous un pas
le bleu tournant





aujourd'hui le jour



.../...








je ne logerai pas
dans
l'écho









.../...






happe


espace






happe






.../...






dans le
brouhaha



frères fantômes






le
brouhaha
frères silencieux








.../...












M. Clément Layet se livre à un commentaire analytique de ce poème dans une anthologie de circonstances nécro (ce n'est pas péjoratif), parue en janvier 2002, et d'ailleurs je la recommande (André du Bouchet par Clément Layet, présentation et anthologie, chez Seghers collection Poètes d'aujourd'hui, 2002 donc).

Il se trouve qu'à propos de ce poème-là j'ai pas mal de divergences de vues avec celles de cet universitaire, aux références soignées et éminentes mais -ce n'est que mon avis- que je n'ai parfois pas trouvées comme tombant à-propos, et un ressenti qui part dans des directions fort éloignées des siennes.
Mais son commentaire est nettement plus éminent, plus professionnel que mon bafouillage, je m'empresse de situer !

Plutôt que quoter partiellement ses propos et livrer mes sentiments, ce qui serait incomplet et limite peu honnête, voici ce que le poème m'inspire, vous incitant à aller voir son commentaire, entendons-nous bien, je redis que je recommande son ouvrage et la lecture de ses propos, auxquels se rattachent l'aura du spécialiste, qui font autorité et je ne suis pas dans la contestation, ce qui ne m'empêche pas de..., etc..., etc...






________________________________________________________________________________________________________________________


Dans le phénomène acoustique de l'écho, l'émetteur n'a plus le contrôle du son émis, celui-ci lui revient, déformé, parfois jusqu'à l'amplification du son initial et, lorsque plusieurs sons ou échos s'entremêlent, on entre dans le phénomène cacophonique ou plus rarement euphonique de la réverbération.

L'écho, son qui échappe et hante son auteur, ainsi que tous ceux qui se trouvent à portée d'oreille. Qui a sa brièveté, sa longueur, son existence propre et qui s'impose, effectivement, de part en part: mais pour qu'il y ait ce de part en part, il faut qu'il y ait traversée [de l'espace et du temps], ce que suggère tout à fait le phénomène.

Nous avons jeu de renvoi, l'émetteur compte aussi parmi les récepteurs de l'émission (poète/émetteur, poète et lecteur/récepteur).

Tout l'art suis-je tenté d'écrire, en tous cas un point absolument remarquable de ce poème-ci est de suggérer ce jeu de renvoi imparfait, atténué ou amplifié, long ou bref, propagation de l'émis verbal laissant accroire qu'il échappe à l'émetteur.

Nous ne sommes pas dans une liturgie du chantre et du répons, mais dans l'émission par définition [de l'écho] peu contrôlée.
Certes l'émetteur dresse les parts en parts, disposant ainsi les endroits où il espère que le verbe va buter avant de partir vers d'autres azimuts, comme mû d'une vie propre.

On en aperçoit d'emblée, dès l'ouverture du poème, de ces parts en parts:
jusqu'à l'air
qu'
avoir vu

et


air équarri


Allitérations: avoir vu susurre le vent, "air" "à" "là" "équarri" comme un va-et-vient râpeux.
Le tu peux est-il auto-adressé, ou bien l'est-il à nous, lecteurs (et potentiels auditeurs de l'écho) ?
Au deux je pense, et ce tu peux est de l'ordre de la capacité à..., non de celui du sauf-conduit.

L'air, concrètement le vent, conducteur de l'écho, est équarri. Rendu carré. Travaillé, contraint.
Mais l'air, le vent-colporteur, ou haut-parleur n'est pas que matière sur laquelle il a été agi: voyez, il irrite. A, lui aussi, son action propre qui s'impose. Au reste lui aussi équarrit: voyez, il racle...

Déjà deux temps (passé composé, puis présent, puis présent) dans la première page, les temps de conjugaison participent au mouvement-écho-de-part-en-part, à l'effet poétique si vous voulez.
Continuons le poème, ça donne présent, passé composé, présent, passé composé, présent, [sans verbe], futur, impératif, impératif, [sans verbe].

Un tel apparent méli-mélo est en fait très ordonné et donne un effet de répercussion, de l'ordre de l'écho donc, on remarque l'emploi de l'impératif au point d'orgue du poème, et le futur employé pour le seul verbe conjugué au "je", sûrement pas un hasard tout cela !

Les renvois, les part-en-part d'écho se disposent tantôt subtilement, tantôt d'évidence.
Tout l'art du dosage du poète.
Les noms de choses renvoient à la matière: air, porte, ortie sans fleur, montagne, maison, pierre, pierre, pierre...
et sont autant de parois sur lesquelles va jouer l'écho.

Ou bien, plus rarement, ces noms de choses participent à la kinesthésie du vent/air, colporteur, porte-écho: air (double jeu de l'air !), pas, bleu, jour, l'écho, espace, brouhaha.

Mais l'air est davantage qu'un portage par ondes, c'est éloquence de l'écho.

Tandis que les verbes impriment en général la dynamique -en général parce qu'excepté le avoir vu, ce tu peux dont nous venons de parler, auxquels j'ajoute je ne logerai pas: irrite, racle, a brûlé, s'est détachée, ce qui approche, happe, happe.

Page 2 nous avons le renvoi, le part-en-part du "tu peux", c'est la porte.
Le seuil, l'ouverture d'entrée ou de sortie, j'incline pour sortie en l'occurrence.
Reste l'ortie (urticante, paroi-écho à "irrite" ? et sa fleur absente, l'inflorescence mâle peut-être surtout, lesquelles fleurs mâles "se détendent soudainement lors de la fécondation et répandent un nuage de pollen sur les fleurs femelles" (wikipedia), forme d'écho, mais en l'occurrence anéanti, ou castré.


"à la porte"(-voix ?) "a brûlé l'ortie" ce qui peut s'entendre de deux façons: ou bien l'ortie a consumé, ou bien l'on s'est brûlé à son contact. Il est, bien sûr, moins important de trancher pour un point de vue ou l'autre, que considérer -forme d'écho ?- qu'il puisse y en avoir deux.


La page suivante est très visuelle: "où montagne [...] s'est détachée". La maison est faire de pierre de la montagne (situées donc dans le champ de propagation de l'écho tant qu'elles sont dans la montagne) et qui, agglomérées en mur, claquemurent le clos de la maison "sourde" parce qu'étanchéifiée aux sons de l'écho. La pierre "s'est détachée" du mur pour revenir à la montagne, ou de la montagne pour devenir constituant du mur ?
Toujours cette dualité des possibles, échos...

"pierre accueillant / ce qui approche peut faire un pas" c'est évidemment la pierre du seuil - renvoi-écho à la porte.

Ensuite, "pour quel perclus [...] aujourd'hui le jour". Page importante, entrée de la couleur. Bleu de l'azur, de l'ombre aussi "sous un pas" bleu partout (celui de la nuit) bleu environnant donc "en tous sens". Bleu du jour et bleu de la nuit. "aujourd'hui le jour".

Basculement page suivante: "je ne logerai pas dans l'écho". La métaphore peut être interprétée ainsi: nous sommes des émetteurs, qui larguons nos sons, nos arts, nos propos à l'écho, qui déformera, multipliera et renverra.

Loger dans l'écho, pour le poète non loin du terme de sa vie lorsqu'il compose "de part en part l'écho", se rapporte à son œuvre et sa postérité, thème artistique récurrent -songeons aux "lais" de François Villon et à tous ceux qui se sont interrogés sur l'aspect survie de l'œuvre après le trépas de son créateur, vaste thème.


Si c'est l'incontrôlable écho, il y a un aspect de non-maîtrise, total, et aussi un moment où l'écho prendra fin. L'écho ne grave pas dans le marbre.

Ce que suggère la page suivante; au reste: "happe espace happe": magnifique épure, tournemain poétique. Vraiment ce "happe espace happe" à peu près allitératif en ap-pa, "e" presque muets, mais pas tout à fait et c'est important, à la fin des deux "happe" et d'"espace" suggère la digestion du son, soluble dans l'air, la fin du continuum via l'écho.

À travers ces "e" finaux, le terme du milieu "espace" commençant sur un "e" marqué, inverse le "ap" en "pa" (écho) et finit sur un "e", qu'on peut finir de susurrer sur le"hap" qui suit, qui se finira par le même "e"...
Magnifique procédé poétique !

L'écho happe, avale, ingère et restitue in fine du silence, celui de l'air (du vent ?) et non pas le bruit des hommes.

C'est tout le sens de la chute du poème - la dernière page.Encore un terme de choix "brouhaha", mot à lâcher dans le vent, suggestion d'écho à lui seul par son "ha" doublé.

Les "frères", fantômes ou silencieux, c'est bien sûr nous tous, l'humanité présente (on note, est-ce important je ne sais, que frères renvoie à une notion certaine de fraternité humaine), "fantômes" pour l'humanité passée, cette dernière hante encore (donc dont leur présence revient, portée par l'écho) - le "silencieux" ne fait pas écho, ne participe pas au "brouhaha" - "brouhaha" est antinomique de "silencieux" (fort judicieusement juxtaposés par du Bouchet, ces deux termes).

Or "silencieux" conclut le poème, et c'est bien sûr sur du silencieux que s'achève l'écho...







(message du 25 mars 2016, remanié, amendé, mieux transcris...)
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Re: André du Bouchet

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