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Thomas Mann

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Message par topocl le Dim 19 Mar - 17:24

Thomas Mann
( 1875 - 1955 )


Thomas Mann Images46


Thomas Mann, né le 6 juin 1875 à Lübeck et mort le 12 août 1955 à Zurich, est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929.

Il est l'une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXe siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Rompant peu à peu avec les formes littéraires traditionnelles, ses ouvrages comprenant romans, nouvelles et essais, font appel aux domaines des sciences humaines, de l'histoire, de la philosophie, de la politique et de l'analyse littéraire pour produire une image du siècle et de ses bouleversements. Son œuvre, influencée par Arthur Schopenhauer, est centrée sur l'étude des rapports entre l'individu et la société. Elle oppose généralement la rigueur du travail intellectuel, la spiritualité et le culte de l'action.

Cependant, Mann refuse de lier son existence à la décadence. Il n'aura de cesse de lutter à sa manière, comme son frère Heinrich, pour la défense des valeurs mises en péril par les différents « ismes » et les idéologies radicales. Au fil du temps, il devient une figure réellement engagée dans l'action politique et éthique. L'homme, au départ porteur de lourds préjugés venus de son pays et de son époque, fait face dans les moments difficiles et s'érige en représentant de la « bonne Allemagne » et de ses meilleures traditions.

Wikipedia , plus d'infos ici

Œuvre en français

Romans
1901 : Buddenbrooks - Verfall einer Familie (Les Buddenbrook : Le déclin d'une famille): Page 1
1903 : Tonio Kröger : Page 1
1909 : Königliche Hoheit (Altesse Royale)
1924 : Der Zauberberg (La Montagne magique)
1933-1943 : Joseph und seine Brüder (Joseph et ses frères), roman en 4 tomes:
       1933 : Die Geschichten Jaakobs (Les Histoires de Jacob)
       1934 : Der junge Joseph (Le Jeune Joseph)
       1936 : Joseph in Ägypten (Joseph en Égypte)
       1943 : Joseph, der Ernährer (Joseph le Nourricier)
1939 : Lotte in Weimar (Charlotte à Weimar)
1944 : Das Gesetz (La Loi)
1947 : Doktor Faustus (Le Docteur Faustus)
1951 : Der Erwählte (L'Élu)
1953 : Die Betrogene (Le Mirage)
1954 : Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull. Der Memoiren erster Teil, nouvelle version allongée d'une nouvelle de 1911. Œuvre inachevée. (Les Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull)

Nouvelles
1896 : Enttäuschung (Déception)
1897 : Der Bajazzo (Paillasse)
1898 : Der kleine Herr Friedemann (Le Petit Monsieur Friedemann),
1898 : Tobias Mindernickel (Tobias Mindernickel)
1899 : Der Kleiderschrank (L'Armoire ou L'Armoire à vêtements)
1900 : Luischen (Louisette)
1900 : Der Weg zum Friedhof (Le Chemin du cimetière)
1902 : Gladius Dei (Gladius Dei)
1903 : Tristan (Tristan)
1903 : Die Hungernden (Les Affamés)
1903 : Das Wunderkind (L'Enfant prodige)
1904 : Ein Glück (Un petit bonheur)
1904 : Beim Propheten (Chez le prophète)
1905 : Schwere Stunde (Heure difficile)
1909 : Das Eisenbahnunglück (L'Accident de chemin de fer)
1911 : Wie Jappe und Do Escobar sich prügelten (Comment Jappe et Do Escobar se battirent)
1912 : Der Tod in Venedig (La Mort à Venise)
1918 : Herr und Hund (Maître et Chien)
1921 : Wälsungenblut (Sang réservé ou Les Enfants de Wotan)
1926 : Unordnung und frühes Leid (Désordre)
1930 : Mario und der Zauberer (Mario et le Magicien)
1940 : Die vertauschten Köpfe - Eine indische Legende (Les Têtes inverties, légende hindoue)

Autres publications
1911-1950 : Wagner et notre temps, Thomas Mann, "Pluriel", Hachette, Paris, 1978
1918 : Betrachtungen eines Unpolitischen (essai politico-autobiographique) (Considérations d'un apolitique, Paris, Grasset, 1975)
1928 : Theodor Fontane (Le Vieux Fontane, dans Romans de Theodor Fontane, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1992)
1932 : Goethe und Tolstoi (Goethe et Tolstoï)
1933 : Leiden und Größe Richard Wagners (Souffrances et grandeur de Richard Wagner)
1938 : Achtung, Europa! (Avertissement à l'Europe)
1938 : Schopenhauer (Essai sur Schopenhauer)
1939 : Das Problem der Freiheit (Le Problème de la liberté)
1942 : Deutsche Hörer! (Appels aux Allemands)
1944 : Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face, (récit inclus dans Les Dix Commandements ; Albin Michel 1944)
1947 : Nietzsches Philosophie im Lichte unserer Erfahrung (La Philosophie de Nietzsche à la lumière de notre expérience)
1955 : Versuch über Schiller (Essai sur Schiller)
1956 : Meerfahrt mit Don Quijote (Traversée avec Don Quichotte)

Correspondances
Hermann Hesse, Thomas Mann : Correspondance, José Corti, 1997
Theodor W. Adorno, Thomas Mann : Correspondance 1943-1955, Klincksieck, 2009

màj le 3/11/2017

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Message par topocl le Dim 19 Mar - 17:46

Tonio Kröger

Thomas Mann Tonio-10

Tonio Kröger, depuis son enfance jusqu'à son expérience adulte d'écrivain-poète plus ou mois reconnu, ne cesse d'être écartelé entre l'art et la vie, la sensibilité et l'action, la bourgeoisie et l'insouciance, la mélancolie et la joie.
Thomas Mann décrit les émois, réflexions et interrogations de ce jeune homme maladroit, incertain, voué à la solitude. le monde lui reste définitivement étranger, observant dans l'ombre des êtres incompréhensibles mais captivants,  alternativement fasciné et méprisant.

Malgré cette cruelle distance, il n'en demeure pas moins observateur hors pair des femmes et des hommes, dans leur futilité comme dans leur passion, de sa ville austère d'Allemagne du Nord, de la mer déchaînée, de la sauvagerie des paysages danois. Et c'est avec une compassion admirative qu'on partage les interrogations aussi douloureuses qu'intransigeantes de cet éternel adolescent .

Quelques passages un peu lourds n'empêchent pas une réelle poésie à ce cours récit, partiellement autobiographique,  d'un romantisme assumé.


mots-clés : #psychologique

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Message par Tristram le Lun 20 Mar - 1:43

Merci Topocl de nous présenter ce grand auteur qui manquait dans nos fils. Je m'interroge juste sur le terme de "décadence" qui apparaît deux fois dans la bio...

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Message par topocl le Lun 20 Mar - 9:28

Une fois il est "habituellement reconnu comme l'écrivain de la décadence. Et une fois , il se refuse à "lier son existence à la décadence.
Donc lui ne se veut pas décadent, mais le public(ou la critique ou je ne sais qui) le reconnait comme décadent, ou en tout cas peintre de la décadence.
Je ne sais pas bien ce que cela veut dire , tout ça...

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Message par Tristram le Lun 20 Mar - 11:37

Moi non plus, c'est pourquoi je relève... le lien sur l'article Wikipédia renvoie à la décadence romaine... Un avis personnel non documenté ayant échappé à l'administration wiki ? Voilà ce qui arrive quand on n'a pas de panda...

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Message par Bédoulène le Lun 20 Mar - 17:46

voilà l'explication : "Or la plupart des personnages du jeune Thomas Mann manquent d'assurance dans leurs rapports sociaux et, en tant qu'individus, ils sont déçus par l'existence et atteints dans leur vouloir-vivre. Leur philosophie est pessimiste. C'est exactement ce que Nietzsche a appelé la décadence, et c'est ce concept qui forme la base des Buddenbrook (1901), l'histoire du "déclin d'une famille".

trouvée en farfouillant sur le net

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Message par Tristram le Lun 20 Mar - 17:53

Merci Bédoulène !
Bon à savoir : les pessimistes sont... décadents...

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Message par églantine le Sam 1 Avr - 20:37

Les Buddenbrook

Thomas Mann 41sn7b10

C'est une immense saga qui s'étendra de  1835 à 1877 ! L'histoire d'une famille de la haute bourgeoisie allemande sur quatre générations et son déclin ....
Ce déclin , malgré les années fastes de grande prospérité liées au commerce de grain , est pressenti à travers la narration de Thomas Mann .....
C'est un roman dans lequel on s'installe confortablement : une lecture "cossue" s'apparentant au monde que nous décrit merveilleusement Thomas Mann ! Rien ne manque pour nous rendre la lecture divertissante , facile , et presque addictive malgré des thèmes douloureux , des réflexions graves et très intimistes , et une fin tragique inévitable ....
Car l'auteur , malgré un classicisme indéniable , possède un atout unique dans l'expression de ces analyses et la description de ses personnages : Un humour caustique surprenant pour l'époque , caricaturant ses protagonistes pour mieux nous en faire percevoir la finesse psychologique , excacerbant les sentiments , dramatisant et jouant un peu l'outrance ....Le sourire aux lèvres , on s'attache à Tony et sa vaniteuse conscience de son statut social  :

Tony était en robe de chambre : elle raffolait des robes de chambre . Rien ne lui paraissait plus distingué qu’un élégant déshabillé ; comme on ne lui permettait pas, à la maison paternelle, de satisfaire cette passion, à présent, étant mariée, elle se dédommageait… Aujourd’hui, elle portait un peignoir grenat, dont la couleur s’harmonisait bien avec la tapisserie et les boiseries.


" c'est à ce moment là seulement qu'elle découvrit , tout le sens du mot faillite , tout ce que , dès son enfance , elle avait ressenti de vaguer et de terrible à ce mot ....La faillite ...C'était plus horrible que la mort , c'était le scandale , l'écroulement , la ruine , l'oppobre , la honte , le désespoir et la misère ..."

Thomas, le chef de famille de la troisième génération , engoncé dans les notions de devoirs et de morales liés à sa condition sociale et qui , jusqu'à sa mort soignera son image avec un souci obssessionnel de ce qu'il entend de la bienséance et la dignité et que Thoma Mann avec un superbe trait d'ironie,   fera mourir d'une rage de dents !
Annonçant son mariage à sa mère il écrira :

J'ai une adoration pour Gerda Arnoldens , mais je n'ai nullement l'intention de descendre au fond de moi-même pour découvrir jusqu'à quel point la grosse dot dont l'on m'avait chuchoté le chiffre à l'oreille d'une manière assez cynique  atout de suite contribué , dès la première présentation , à cet enthousiasme .Je l'aime , mais mon bonheur et ma fierté sont d'autant plus grands qu'en la faisant mienne ,j'apporte à notre maison de commerce un important appoint de capitaux .

Ce passage traduit très bien l'état d'esprit de la famille , empêtrée dans un conflit intérieur lié à son appartenance sociale , à la  notion de famille indissociable de la représentation qu'elle se fait d'elle même dans sa réussite commerciale .

Christian , le "raté de la famille , pathétique et tristement comique dans sa quête d'émancipation  : l'artiste torturé , en proie à des douleurs chroniques liées à une hypocondrie que Mann nous décrit avec moult facéties très savoureuses .....


On s'amuse tout au long de cette narration teintée de burlesque mais empreinte de tragédie ....
Tout est peint avec une apparence caricaturale qui adoucit l'amertume de la mise en évidence de cette décadence qui entrainera cette lignée à l'anéantissement .
Pourtant ,  rien ne sera passé sous silence sous la plume de Mann et l'impact de la religion ,les accointances des représentants de l'église avec la haute bourgeoisie........ la psychorigidité de la société de l'époque et l'absurdité de cette conscience de soi comme faisant parti d'une classe supérieure ( à un moment il fait dire à l'un de ses personnages :"je ne crois pas être coupable devant Dieu .Je crois avoir fait mon devoir en m'efforçant de te procurer une existence en rapport avec ta naissance )



Thomas Mann s'amuse pour notre plus grand bonheur en s'alanguissant presque avec volupté dans des descriptions qui n'en finissent pas, se répétant inlassablement , dans un grand luxe superfétatoire dont on ne se lasse pas , se gaussant malicieusement de ces gens  naifs inadaptés à l'évolution inéluctable du monde,  tellement formatés par leur éducation et leur croyance en leur supériorité de naissance , sous le regard bienveillant et protecteur de Dieu-le Père !
S'amuser peut-être pour ne pas pleurer ....

Un vrai bonheur de lecture !

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Message par topocl le Dim 2 Avr - 9:33

Le souvenir que j'en garde c'est que dans leur conservatisme, les personnages restaient sympathiques malgré tout. Il avaient une certaine joie, enfin au début, tant que le sort ne s'était pas trop acharné sur eux.
Et ils s'aimaient.
Mais c'est loin, le souvenir joue parfois des tours.

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Message par Quasimodo le Sam 24 Nov - 15:16

Les Buddenbrook

Thomas Mann Budden10

Tout en prenant plaisir à la lecture, je me disais tout de même que Le tournant de Klaus Mann était autrement réussi; que Musil, le contemporain de Thomas Mann, était décidément d'une autre force. Moi qui attendais de ce roman une exploration de l'âme humaine qui la transfigure, une œuvre métaphysique à valeur universelle, d'une puissance interne qui ferait de son auteur l'égal et l'héritier de Dostoïevski et de Goethe, … fi, un énième roman naturaliste ! Un théâtre mesquin, dépeint avec finesse et minutie, tout en faux-semblants, en conventions ! Sans mentionner cet attachement dégoûtant à la moindre faiblesse physiologique, au moindre symptôme morbide…
Et, juge sévère malgré les efforts fournis, j'ai déclaré attendre des rédactions ultérieures de l'élève Thomas Mann un peu plus de chaleur et d'investissement personnel.

Bien, j'ai révisé mon opinion trop tôt formulée, et je pense sincèrement qu'il s'agit d'un grand livre. Dans l'immense "galerie de personnages" qui nous est présentée, beaucoup d'entre eux n'ont qu'une valeur d'abstraction, dont le caractère est figé d'un bout à l'autre du roman. Par leur nombre et leur diversité, ces caractères, quelque figés qu'il soient, composent un bouquet riche et hétéroclite. Ce n'est pas une société caricaturale et impersonnelle, mais de réelles individualités qu'il s'agit, et c'est l'une des forces de l'œuvre que l'art du portrait qui y est déployé. Ces portraits, je l'ai dit, n'évoluent pas: les personnages sont de simples fonctions, des composantes du tableau ou de l'action, dont le motif surgit çà et là, invarié. Il en va différemment des personnages centraux. Tony, qui a d'excellentes raisons à cela, préserve vaille que vaille son identité. Christian l'hypocondriaque suit sa pente. Et Thomas, ah ! voilà le personnage le plus intéressant, le pivot du roman, dont la transformation est la plus complète. Par lui, les Buddenbrook atteignent aux plus hautes dignités, qui, en lui, porte également la ruine de cette grande famille de l'aristocratie bourgeoise. Fils et petit-fils de négociants, nouveau chef de la raison sociale Buddenbrook, plus audacieux que ses aïeux mais d'une activité plus artificielle, sa prodigieuse ardeur sera fatale à son tempérament, contrecarré par une nature double, et qui portait en lui les germes d'un artiste.

Ce déclin d'une famille, annoncé dans le sous-titre, se manifeste sous la forme d'une dégénérescence physique et morale, que l'on peut observer au cours des quatre générations. Lorsque le noyau de la famille éclate à la suite des mariages successifs, tout commence : les biens sont progressivement dispersés (et plus que l'argent, les meubles et demeures parentales), les liens distendus, et chaque foyer fait face à son lot de catastrophes.

En sa qualité de grande fresque familiale, les Buddenbrook voient se rejouer, de loin en loin, les mêmes scènes qui prennent un caractère formulaire (en particulier l'enterrement et la demande en mariage, ainsi que les repas de fêtes). Ces scènes infatigablement rejouées, sont l'occasion de descriptions variées et virtuoses de renouvellement, ainsi que la succession de portrait qui y prend place. Elles constituent les jalons visibles de l'histoire de la famille telle qu'elle est consignée dans le fameux "grand livre", dont la trace se perd dans le récit en même temps qu'il est devenu obsolète.

Je commençais à me lasser de ce patient et fastueux tableau. Cependant, avec la naissance de Hanno, représentant de la quatrième génération, le récit se déploie soudainement. Le fils de Thomas, délicat avorton continuellement angoissé, cancre que n'intéresse que la musique, est un être taciturne, inadapté semble-t-il, dont l'intériorité nous est interdite (ainsi qu'à son père qu'il exaspère quotidiennement). Les apparences le blessent; toute chose lui est un effort, tout effort une souffrance. La vie est une immense contrainte qui le brise; son existence oscille entre trois pôles : l'obligation de subir de lourds traitements médicaux, qui nous semblent bien plutôt de la maltraitance; celle de devenir négociant, dont le moindre devoir social le terrorise et dont le travail ne semble pas en rapport avec ses propres forces; et enfin, les obligations scolaires qui nous sont données à voir comme une absurdité inutile et aliénante.

Les deux lignes les plus intéressantes sont les rapports qu'il entretient, d'une part pénibles avec son père, d'autre part, tendres et ambigus avec son seul ami Caïus; et son expérience de la musique qui fournit quelques unes des pages les plus belles des Buddenbrook.
Son intériorité, qui nous est refusée comme elle nous l'est accordée pour les autres personnages, se révèle dans une scène magistrale de la fin du roman. Elle s'offre à nous par la médiation de son harmonium, sur lequel il improvise une pièce musicale d'une saisissante complexité qui révèle, cryptés, ses tourments les plus intimes. (cryptés et en partie décryptés puisque l'on ne perçoit en fait de musique que sa transposition en mots)

***

Enfin, en lien avec la discussion sur fil de Marie Darrieussecq : Thomas Mann, à 25 ans, n'avait probablement pas éprouvé toutes les figures de la souffrance qui parcourent son livre. - L'agonie, pour n'en mentionner qu'une. Dans ce cas, lui était-il possible d'en faire une évocation de quelque valeur, qui concernât intimement chacun d'entre nous ? Eh bien… ce livre vaut la peine d'aller s'en assurer !


mots-clés : #famille #historique #musique #traditions

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Message par topocl le Sam 24 Nov - 16:53

@Quasimodo a écrit:
Enfin, en lien avec la discussion sur fil de Marie Darrieussecq : Thomas Mann, à 25 ans, n'avait probablement pas éprouvé toutes les figures de la souffrance qui parcourent son livre. - L'agonie, pour n'en mentionner qu'une. Dans ce cas, lui était-il possible d'en faire une évocation de quelque valeur, qui concernât intimement chacun d'entre nous ? Eh bien… ce livre vaut la peine d'aller s'en assurer !
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Message par Tristram le Sam 24 Nov - 19:17

Merci Quasimodo pour ce beau commentaire ! L'aspect "musique" devrait te mener maintenant à Le Docteur Faustus !

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Message par Quasimodo le Dim 25 Nov - 15:30

Oui oui, ça fait longtemps qu'il me tente… Mais j'aurais presque envie de le garder pour la fin !

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Message par Tristram le Dim 25 Nov - 15:33

Je me rends compte que j'ai dit ça parce que j'ai lu (et apprécié) Le Docteur Faustus _ mais il y a tant de livres que je n'ai pas lus de Mann, ne serait-ce qu'en suivant l'ordre chronologique...

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Message par Quasimodo le Dim 25 Nov - 15:37

Je ne compte pas lire tout non plus, mais au moins me préparer l'apothéose (espérée) de Docteur Faustus par la lecture de La mort à Venise et de La montagne magique.

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Message par Tristram le Dim 25 Nov - 15:40

Ces deux-là, je les ai lus, et je les ai encore à l'esprit _ c'est tout dire !

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Message par bix_229 le Dim 25 Nov - 15:44

Et moi je les ai oublié. Comme tant d' autres livres lus à l' adolescence.Mais pas Mort à Venise que j' ai relu et puis,
il y a le souvenir du film.
Mais que je n' avais pas aimé. Dirk Bogarde m' avait donné l' impression pénible d' etre une loque pantelante.
Mais peut etre le personnage était-il vraisemblable.


Dernière édition par bix_229 le Dim 25 Nov - 15:48, édité 1 fois
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Message par Quasimodo le Dim 25 Nov - 15:47

J'ai bien envie de le voir, après la lecture.

Des loques, il n'y a que ça dans Les Buddenbrook, ça n'a pas l'air tellement hors sujet ? (enfin c'est à peu près l'idée que je me fais de Gustav von Aschenbach après avoir découvert la manière de Thomas Mann)

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Message par Arturo le Dim 25 Nov - 17:06

J'avais bien aimé La mort à Venise, mais je m'étais plutôt endormi sur la fameuse montagne magique... Je retenterai un jour, mais je ne suis pas convaincu que Mann soit tellement un écrivain qui me convienne. Ça changera peut-être à l'avenir, mais le type de roman fleuve, grande fresque, ça ne m'attire guère depuis quelques temps.
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Message par topocl le Dim 25 Nov - 17:14

Oui, il y a de belles longueurs dans La Montagne Magique...

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Etre dans le vent, c'est l'histoire d'une feuille morte.
Flore Vasseur
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