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On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

Forum littérature et arts. Pour partager ses émotions littéraires, coups de cœurs en romans, poésie, essais mais aussi cinéma, peinture, musique, ...


    Jean Rolin

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    Bédoulène

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    Jean Rolin

    Message par Bédoulène le Dim 4 Déc - 22:49

    Jean Rolin
    Né en 1949




    Né(e) à : Boulogne-Billancourt , le 14/06/1949

    Jean Philippe Rolin
    est un écrivain et journaliste français. Il a reçu le prix Albert Londres pour le journalisme en 1988 et son roman "L'Organisation" a reçu le prix Médicis en 1996.

    Fils d'un médecin militaire, il grandit en Bretagne et au Congo. Étudiant, il s'investit — tout comme son frère Olivier, de deux ans son aîné — dans la tendance maoïste de mai 68, au sein de l'Union des Jeunesses Communistes.

    Journaliste, il a surtout effectué des reportages, notamment pour Libération, Le Figaro, L'Événement du Jeudi et Géo. Écrivain, il est l'auteur d'essais, de chroniques, de romans et de nouvelles.

    Jean Rolin, écrivain voyageur
    , est un grand mélancolique, il décrit souvent des mondes, des sociétés et des solidarités qui disparaissent, Terminal Frigo en est sans doute l'exemple le plus beau et le plus flagrant, évoquant les chantiers de Saint-Nazaire où l'auteur milita pour la gauche prolétarienne.

    En 2006, il reçoit pour son livre "L'Homme qui a vu l'ours" le prix Ptolémée lors du 17e Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

    En 2013, il reçoit le prix de la langue française.
    "Un chien mort après lui" en 2009 et "Le ravissement de Britney Spears" en 2011 publiés chez POL montre son éclectisme.
    Source : Wikipédia

    Bibliographie

    1980  : Chemins d’eau
    1982 : Journal de Gand aux Aléoutiennes (prix Roger-Nimier)
    1983 : L’Or du scaphandrier
    1984 : L’Avis des bêtes
    1986 : Vu sur la mer
    1988 : La Ligne de Front (prix Albert-Londres)
    1989 : La Frontière belge
    1994 : Cyrille et Méthode
    1994 : Joséphine
    1995 : Zones
    1996 : L’Organisation (prix Médicis)
    1999 : Traverses
    2000 : Campagnes
    2002 : La Clôture (Prix Jean-Freustié)3
    2003 : Chrétiens
    2005 : Terminal Frigo
    2006 : L’Homme qui a vu l’ours
    2007 : L’Explosion de la durite
    2009 : Un chien mort après lui
    2011 : Le Ravissement de Britney Spears
    2013 : Ormuz
    2015 : Les Événements
    2015 : Savannah
    2016 : Peleliu




    La clôture


    Précision : La clôture est une rue qui se situe sous le ventre du Bd Ney et le périphérique

    J’ai compris dès les premières pages qu’ il me faudrait un plan des rues de Paris dans le secteur pour comprendre les errances des divers personnages du livre et les recherches de l’auteur.  Les personnages ne sont pas fictifs ; l’auteur accompagne son récit d’une analyse( ?) sur le Maréchal Ney.

    En effet l’auteur a le « projet assez vaste et confus d’écrire sur le maréchal Ney du point de vue du boulevard qui porte son nom. Ou, ce qui revient au même (au moins sous le rapport de l’ampleur et de la confusion) d’écrire sur le boulevard qui relie la porte de Saint-Ouen à la porte d’Aubervilliers, mais du point de vue présumé du maréchal Ney. » ce qui appelle de ma part une première remarque : l’auteur présume souvent des pensées ou actes des personnages qu’il  les fréquente ou pas.  Puisque c’est son écrit je lui en reconnais  le droit, mais cela m’a fait sourire parfois.

    J’ aime son écriture très « visuelle » son ton où même dans l’ironie, dans la critique  se dévoile beaucoup d’humanité. C’est certainement cette qualité qui lui a permis de recueillir les paroles de ces personnes déshéritées, réprouvées durant ses incursions dans leur milieu de vie.

    Il faut beaucoup de détermination, de lectures (celles des biographies sur le Mal Ney) et encore plus d’imagination   pour  transposer  dans le Paris du 21ème siècle les lieux  où se sont déroulées les plus importantes batailles du règne de Napoléon, où s’est  tour à tour illustré ou incliné l’un de ses Maréchaux et le faire resurgir  du passé.

    La vision photographique  de ce secteur de Paris est un atout dans ce récit ; constructions en bordure  des voies et des berges qui  s’étalent , et le Bd du Mal Ney qui  longe le périphérique. Les lieux deviennent  plus précis  et utiles  à la compréhension quand l’auteur les nomme  et les situe  (bar, hôtel, immeuble…)

    le lecteur suit  l’auteur jusqu’à  rencontrer Ney et  en chemin  faire  connaissance avec Gérard, Daniel, Roger, Lito ; s’arrêter  là où a été assassinée une prostituée, puis une autre et même  découvrir  sur un talus un chien mort.

    Ce qui m’a interpellée c’est le fait qu’à 2 reprises (passages en italiques) l’auteur  décrit  un homme  à la  fenêtre  et ce qu’il aperçoit ;  j’ai pourtant l’impression qu’il s’agit de lui-même : pour quel effet ?

    Bon si je m’égare un peu c’est qu’il y a tant de choses à dire, mais surtout que j’ai trouvé là un écrivain que je vais suivre.

    ps J'aimerais aussi connaître le rapport de Rolin au chien, présent dans beaucoup de ces livres.

    Extraits :


    « La première  nuit où je pars à la recherche de la rue de la Clôture, je suis avec Lancien, dans la 405 blanche – blanche mais crade – qu’il possède à l’époque. Lancien est d’assez petite taille, moustachu, il porte ce soir-là un blouson de cuir, je suis quant à moi d’assez grande taille, le front largement dégarni, mal rasé et vêtu d’un imperméable sombre. Je ne donne ces détails morphologiques et vestimentaires qu’afin de faire ressortir la ressemblance, fortuite mais évidente, que nous présentons avec un couple de vieux flics patrouillant à bord d’une voiture banalisée. »

    « Les Albanaises, au nombre de quatre ou cinq, s’y tiennent, par roulement, à raison d’une équipe de jour et d’une équipe de nuit, avec de brèves interruptions. »

    « De nos jours, il pourrait du moins allumer la télé – sans doute l’auberge de la pomme d’or serait-telle abonnée à canal +, faute de quoi resterait toujours M6 – pour regarder pendant quelques minutes un spectacle sexy ou rigolo et se  changer les idées. Mais il n’y a pas de télévision à l’auberge de la pomme d’or, pas plus qu’il n’y aura de journalistes, demain matin, sur la place où il devra s’adresser à ses troupes. En ce temps -là, les gens n’avaient même pas la ressource de lire l’éditorial de la rédaction du Monde pour savoir comment il convenait de penser ou d’agir. »

    « Au pied de l’hôtel, à l’angle de la rue Emile-Raynaud et de l’avenue Jean-Jaurès, un piège à pauvres d’un modèle inédit vient d’être mis en place : il s’agit d’un mini-casino automatique, accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et débitant des produits de base – sandwiches, boissons en boites, papier-cul, yaourts aux fruits, protections périodiques, œuf de lump ou pâtée pour chien – à des prix vraisemblablement prohibitifs : afin de m’éviter des poursuites de Casino, je précise que je n’ai pas vérifié ce point. ………………. – des curieux se pressent devant le dispositif, qui comme la plupart des choses nouvelles présente au moins l’avantage d’abolir superficiellement toute différence de race, de classe ou d’âge. »

    »La population de Sheffield, ou du moins la masse de celle-ci, manifestant encore des réticences à s’acquitter de son devoir de culture, la Graves Art Gallery demeure un séjour agréable, où l’on peut accéder sans faire la queue, regarder ou non les œuvres exposées, rêvasser, écouter craquer sous ses pas les lames du plancher. »

    « ….on avait élevé un haut mur en parpaings entre le talus au chien mort et la déchetterie sis à l’angle du boulevard Macdonald, dressé le long des voies ferrées de nouvelles clôtures – bien qu’inévitablement elles dussent être forcées presque aussitôt – ou prolongé de quelques travées anti-putes le mur antibruit protégeant l’angle nord-est du parc de la Villette. Tout ce secteur de Paris offre d’ailleurs de nombreux exemples des techniques mises en œuvre par la société pour rendre moins visibles, plus furtifs, des maux qu’elle a depuis longtemps renoncé à prévenir ou à combattre. »

    « Il n’y avait parmi eux qu’une seule femme, apparemment africaine, âgée peut-être d’une trentaine d’années, vêtue avec élégance, assise sur une couverture à l’intérieur de cette espèce de tuyau que doivent emprunter les impétrants. Ses lunettes sur le nez, elle était plongée dans un livre, et, même en faisant la part des choses – même en tenant compte de la nécessité,  pour la lectrice, de se composer une attitude susceptible de tenir à distance les emmerdeurs -  on aurait aimé savoir quel était ce livre , et ce qu’il avait pour mériter d’être lu dans des conditions si précaires. »
    il y a même de l'empathie pour le Mal Ney (voir son commentaire sur le tableau de son exécution par Gérôme), qu'il a choisi aussi parce que :

    "Si sujet à caution que soit le témoignage du général Bonnal et dans une moindre mesure celui de Lavalette, il me plait que l'un et l'autre attestent la présence au chevet de Ney de la danse et de la musique champêtres, d'abord sous les murs de Mayence, au moment où son destin prend forme, puis derrière ceux de la Conciergerie alors qu'il est sur le point de s'accomplir. Car ce fond sonore un peu niais, si éloigné de l'idée que l'on se fait d'un maréchal d'Empire, indique au moins dl'une des sources de mon inclination pour celui-ci de préférence à toute autre."

    Ney joue d'ailleurs de la flûte.


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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Lun 5 Déc - 9:27

    Ah! jean Rolin, ce baroudeur impénitent, cet amoureux dévasté, son élégance désabusée.. Il y a chez lui un cynisme doux qui fait oeuvre de politesse, un humour en filigrane, une intimité avec le réel....C'es un poète moderne.
    Cet homme m'émeut!


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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Lun 5 Déc - 9:30

    Un chien mort après lui


    … et bien qu’en faisant la somme des événements infimes dont le parking était le théâtre, il me semblait qu'il était possible de bâtir petit à petit le scénario d'un film peut être assez chiant, mais également assez beau, et susceptible d'être primé dans un festival

    Je croyais lire un livre sur les chiens errants.
    Pas du tout, je n'avais rien compris. C'est un livre sur un homme, Jean Rolin.
    Un homme dont on suppose qu’il est grand reporter (mais qu’importe), qui hante tous les lieux de conflits, de combat, de misère, de ruines, de friche, les paysages de nature sauvage… Qui voit un monde déchiré et déchirant, croise d'autres hommes, pauvres ombres, habite des hôtels miteux ou clinquants, suit des guides accueillants ou hostiles, observe les immeubles en ruine, les ordures qui traînent, les chalutiers qui rouillent, interroge les réfugiés…

    Dans ce monde, partout, fascinants mais redoutables, rôdent et traînent des meutes de chiens errants. Des chiens qui sont l‘incarnation même des terreurs premières de l’homme, puisqu’ils fréquentent les décharges, cohabitent  avec les « gueux et les sans logis », et dévorent les cadavres restés sans sépultures.  Des « auxiliaires de la défaite et de la désolation ».

    C'est en fait l'histoire de la fascination d'un homme pour les chiens errants, miroirs d'un monde en déliquescence, dans des territoires qui pourraient concourir pour le titre du lieu le plus inhospitalier du monde.
    Je suis comme lui. Quand quelque chose me fascine, je le vois partout, je le cherche et le traque partout, cela m’envahit, m’obsède, je l'impose aux autres. J'ai aimé cette errance dans un monde-fantôme, la peur et le l’humanisme désespéré rapportés avec opiniâtreté et un humour mordant par Jean Rolin dans un road-movie acerbe et désenchanté.


    A force de rechercher dans des textes les occurrences de chiens errants, ont fini par développer, ou par s'imaginer que l'on développe, une sorte d'instinct, ou d'expérience, qui à plusieurs lignes de distance vous fait pressentir leur apparition imminente. Mais il arrive parfois que les signes avant-coureurs soient trompeurs et que cette attente soit déçue, la scène ou le passage concerné donnant alors l'impression qu' il y manque des chiens.


    Certains y verront peut-être un exercice de style , mais personnellement je n’imagine là aucun artifice, je n’y vois qu’un style magistral et personnel, j'ai plutôt l'impression que Jean Rolin écrit comme il est et comme il sent. C'est peut-être une façon différente de la nôtre, mais je la ressens comme spontanée et authentique. Et il a un art de la digression et de la parenthèse, de la virgule, aussi, qui n’est pas sans me rappeler, par moments ,Christine Montalbetti, je l'ai déjà dit, et qui porte son récit vers l’étrange, vers l’errance.



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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Jeu 8 Déc - 13:55

    Terminal Frigo


    Saint Nazaire, Calais , Dunkerque, Le Havre, Sète, Jean Rolin hante les grands ports, observe les paquebots, les remorqueurs, les containers, entre dans les bars,  côtoie des hommes dockers, pilotes, syndicalistes, immigrants en transit ; on retrouve tout  son univers : la misère habitée de désarroi, l’errance solitaire, les lieux abandonnés. Et quelques chats errants. En petits morceaux accolés, sans lien, sans but, juste parce qu’ils sont là et que l’auteur, fasciné, s’y engouffre et veut les raconter.

    Il s’égare par moments en des considérations plus factuelles qui  détendent un peu trop l’envoûtement poétique. Le livre y perd en cohérence, le lecteur se prend à sauter quelques lignes, préférant les digressions vagabondes… Il n’en demeure pas moins qu’on est happé par les descriptions de ces paysages portuaires, comme autant de taches de couleurs, entre toute-puissance et dévastation, ou de ces hommes solitaires, taciturnes, lâchant une confidence au coin d’une rue. Tout un monde où se mêlent travail, aventure et mélancolie.

       


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    Re: Jean Rolin

    Message par Bédoulène le Sam 10 Déc - 17:15



    L’or du scaphandrier

    Deux personnages un Capitaine Français et son acolyte Africain qui ont tous deux bourlingué sur les mers du globe se retrouvent vieillissants,  en France à la recherche d’un trésor « l’or du scaphandrier ». Les  divers personnages qu’ils ont rencontrés durant cette vie d’aventures par maints chemins  et intérêts les ont conduits à cette recherche dans un lieu d’abandon, une ancienne « maison  de santé ».
    Le duo aura fort  à fouiller, à lire, pour  ne jamais découvrir ce qu’il espérait.
    Mais le lecteur lui pense, est sur de savoir.

    J’admire la manière avec laquelle Rolin amène ses digressions, lesquelles ne sont  pas  gratuites  et  plongent le lecteur  dans des domaines  qui peuvent le dérouter,  mais pour ma part je les attends.
    Telles les descriptions saisissantes  de la cité souterraine d’Anvers, la fête des légumes de Ventrouge ; les carnets de jours de la maison de santé, les tentatives de classements scientifiques du scaphandrier ou les démêlées de la Veuve avec  Dieu, qui  permettent à l’auteur de tacler  au passage le domaine médical, scientifique et la religion,  non sans humour.

    Extraits :  Elle se rappelait tout ce calme, toute cette fraîcheur, la netteté de l’intérieur briqué jour après jour, et l’envie lui venait soudainement de trancher d’un coup d’incisive la queue turgescente du miché qui haletait dans son décolleté moite.

    Pendant ce temps, le Capitaine a de son côté fait main basse sur un utérus de magot, un pénis de narval, les organes génitaux déployés d’une femelle kangourou, et le squelette en parfait état d’un « phoque à oreilles, ours marin tué en 1874 aux iles Lobos (côte du Pérou) par le Lieutenant de vaisseau A. Pujo ».

    En effet, si elle n’avait alors jamais eu le moindre commerce avec un homme – surtout pas avec le professeur Bouscarle, cette grande brêle -, la veuve présentait la particularité remarquable de prendre du plaisir par les oreilles. La musique n’entrait absolument pour rien dans cette affaire. Toutefois, même dans l’environnement le moins propice – ainsi lors des empoisonnantes réunions de comité de gestion de la clinique, auxquelles en tant que propriétaire et veuve du fondateur elle était plus ou moins tenue d’assister, ou bien à la messe, sur la tombe de son mari, lors des neuvaines ou des ventes de charité – elle pouvait à l’insu de son entourage, en se fourrant discrètement le petit doigt jusqu’au tympan, se procurer en douce de formidables orgasmes auriculaires qui la laissaient toute pantelante, et dont ne transpiraient à l’extérieur qu’un épanouissement furtif, puis relâchement complet de ses traits habituellement rigoureux. Tout au plus laissait-elle échapper parfois un faible cri, que l’on mettait sur le compte de son caractère lunatique.

    A la fin tout cela se confondit dans l’esprit de la veuve en un effrayant pandémonium, éclaboussé du sang des martyrs, puis des hérétiques mis à mort par ces mêmes martyrs devenus bourreaux à leur tour. (………) Des bannières lacérées claquaient tout autour d’elle, dans la nuit, sur des tours en ruine, et doutant si le Fils était de la même substance que le Père, elle se dit que le plus simple était décidément de renoncer à l’un et à l’autre.


    "message rapatrié"


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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Sam 10 Déc - 17:19

    L’organisation



    Prix Medicis 1996
    ex-æquo avec  Jacqueline Harpman pour Orlanda


    Avant d’errer de pays en pays, de port en port , de redouter les chiens errants, de fréquenter des chiottes bouchés, Rolin fut jeune, et, engagé dans la Gauche Révolutionnaire, organisation gauchiste vouée à la lutte armée et au ratage foireux, déjà, il errait de pays en pays , de port en port , redoutait le chiens errants, fréquentait des chiottes bouchés . Apparemment, Britney Spears n’était pas née. Ce fut une époque de camaraderie qui n’excluait pas la solitude, de drague désespérée, d’engagement auquel manquait une conviction et une cohérence.

    Jean Rolin nous raconte cela dans un roman écrit en 1996, dont le narrateur lui ressemble comme un frère, et que ces premiers pas dans l’existence menèrent vers la drogue et l’alcool, sans qu’il abandonna pour autant une espèce de militantisme désenchanté et éternellement promeneur. Déjà Jean Rolin avait ce style élégamment détaché, d’une ironie et d’une autodérision à la fois douce et cruelle, qui me ferait le lire sur n’importe quel sujet. Sans être autant emportée cependant, car le cadre de cette Organisation  fait que le récit est sans doute plus ancré vers un but  que dans ses autres livres, moins poétique.



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    Re: Jean Rolin

    Message par tom léo le Mar 13 Déc - 21:52



    Savannah

    Originale : Français, 2015

    CONTENU :
    Jean Rolin décrit deux voyages similaires et pourtant différents vers Savannah, Géorgie (E.-U.) : en 2007 avec sa compagne Kate Barry sur les traces de Flannery O'Connor, et en 2014, après la mort de Kate, il refait ce même voyage, se souvenant en retours en arrière alors justement aussi de ces moments avec Kate il y a sept ans…

    REMARQUES :
    Avec ce titre du livre avec une ville en Géorgie/E-U, l'amateur de livres, surtout des états du Sud des E.-U., ne peut que penser immédiatement à Flannery O'Connor. Et voilà que les premiers pages et beaucoup de détails de ce livre renvoie à un voyage sur les traces de cette écrivaine un peu folle, extravagante et originale. Ce premier voyage de Jean Rolin (pourquoi parler de la catégorie « Fiction » : il s'agit plutôt d'un récit!) se réalisa en 2007 en compagnie de Kate Barry, photographe et compagne d'une période prolongée.

    Celle-ci mourra en Décembre 2013 dans une chute dans un cage d'escalier parisien... Jean Rolin, marqué d'une grande tristesse, entreprend en 2014 un deuxième voyage qu'on ressent pas maintenant tellement sur les traces de Flannery, mais plutôt comme sur les traces et en hommâge de Kate. C'est d'elle qu'il va parler beaucoup. Et ce qui frappe, surtout dans les premiers pages, c'est éventuellement ces proximités inattendues entre la photographe britannique, rieuse, curieuse, et l'écrivain catholique, affligée d'une maladie incurable. C'est comme si les deux sont marquées par une originalité peu commune, une facilité de saisir l'état des gens, de se faire proche, de vivre des choses inattendues. Et ici et là il y a d'autres présentiments et découvertes de Rolin : Comment expliquer certaines phrases soulignées par Kate dans la Correspondance de Flannery ? Aussi : Y-avait-il quelque part une solitude, une tristesse cachée ? Et reste le mystère de la personne…

    Le récit avance en petits chapitres/paragraphes de 2-8 pages avec des descriptions souvent très précises aussi bien qu'en ce qui concerne le temps, les personnes et les lieux. Lors de son deuxième voyage, seul, Rolin refait le même parcours avec une grande fidelité. Vol, Savannah, Milledgeville, Andalousia, retour à Savannah. Et surtout dans ce deuxième voyage les lieux parlent à lui de ce qu'y a fait Kate, et eux ensemble. Il laisse la place au mystère et ne devient pas exhibitionniste. Mais derrière la, seulement apparente, sechèresse des descriptions, on devine son grand amour pour Kate. Derrière la façon détachée de l'auteur il me semble, qu'ici on trouve quelque chose de plus intérieure, de l'ordre caché.

    J'ai jamais lu une telle déclaration d'amour. Car il me semble qu'il s'agit avant tout de ça.
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    Re: Jean Rolin

    Message par Bédoulène le Mar 13 Déc - 22:23



    "L'explosion de la durite".

    Le narrateur accompagne pour son long voyage une Audi destinée à devenir un taxi à Kinshasa aux bénéfices de la famille d'un colonel expatrié en France. Ce voyage qui se déroulera en grande partie en navigation maritime et fluviale et constituera pour l'auteur matière à de multiples et diverses digressions.
    En effet, le moindre évènement, les lieux seront rapprochés des agissements de personnalités telles l'écrivain J. Conrad, Che Guevara ou même Lumumba et consorts.
    Le lecteur découvrira certains faits de l' histoire du Congo (Zaïre) et accessoirement des bribes de celle de l'auteur et sa famille, donc de lui-même.
    L'explosion de la durite qui surviendra entre Matadi et Kinshasa et immobilisera donc momentanément le véhicule, ne sera que prétexte à nous raconter le déroulement et les raisons du voyage.


    J'aime chez Rolin que, de manière détournée, se dévoile son empathie quand les circonstances ne s'y prêtent pas particulièrement et que le lecteur ne s'y attend pas.
    Ses digressions sont toujours nécessaires au récit, elles l'assoient, le consolident.
    Par moment on peut le trouver un peu "vantard" mais ce n'est que le résultat de son attitude qui se veut détachée même si c'est rarement le cas.
    Je note aussi que Rolin voyage souvent dans des conditions "spartiates".

    Bref, une lecture plaisante à suivre un "aventurier".

    Extrait

    "Celle (la Cie d'assurances) que le dmarchand d'accessoires automobiles nous avait désignée était minuscule, et le couple qui la tenait, d'origine indéfinissable, peut-être des Bulgares, donnait une impression de malhonnêteté sympathique et presque humanitaire : on les sentait enclins à rouler les autorités encore plus volontiers que leurs clients, même si cela, au fond, revenait au même, les documents qu'ils établissaient étant vraisemblablement dépourvus de toute valeur légale, et ne procurant par conséquent qu'une couverture très fragile. Mais il y avait une réelle sollicitude, et une forme de respect, dans la manière dont ils palpaient par exemple le permis de conduire de Foudron, orné comme son passeport d'une tête de lion, probablement convaincus qu'il s'agissait d'un faux et admirant en connaisseurs la qualité du travail.


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    Re: Jean Rolin

    Message par Bédoulène le Mar 13 Déc - 22:26



    Péleliu

    L'une des îles des Palaos

    Après un rappel de la disparition d'un certain Pete Ellis (ivrogne et espion) sur l'île de Koror en 1923 ; et du voyage d'un émissaire américain afin de récupérer les documents établis par Ellis lesquels rapportaient des renseignements sur les forces Japonaises l'auteur relate la bataille de l'île de Pélelieu en 1944, d'après plusieurs récits et notamment ceux de soldats américains engagés dans cette guerre.

    Rolin débarque sur l'île en 2015 ; il ne connait pas lui-même les raisons de ce voyage, un désir "assez vague". Sur place il retrouve les vestiges de la guerre. Il jouera à se faire peur sur cette île.

    "Cette trouée, avec la vue qu'elle ménage, et la voûte d'arbres immenses sous laquelle elle prend naissance, est l'une des choses les plus étranges - à la fois inquiétante et apaisante, exotique et familière - qu'il m'ait été donné de voir à Péleliu, et l'une de celles, mais non la seule, qui évoque le plus vivement un paysage de conte fantastique."

    "La première fois que je le vis, ce minibus, j'évitai de regarder à l'intérieur, par crainte d'y découvrir un cadavre, tant il me parut que le décor s'y prêtait."

    "Au risque d'apparaître de nouveau comme un esprit faible et superstitieux, je me dois d'observer que j'éprouvais un certain malaise à m'attarder dans ce cimetière - où parmi les chants d'oiseaux, le seul que j'entendais distinctement était comme à l'accoutumée l'appel lancinant du wuul -, ne m'y sentant pas le bienvenu......"

    Il accompagnera, sur leurs demandes, quelques touristes venus eux aussi découvrir l' île.

    L'auteur fait de très détaillées descriptions de l'île, de la végétation et surtout de la faune qui est d'ailleurs spécifique à chacune des îles des Palaos.



    Une page de la guerre entre les Japonais et les Américains qui semble être modestement connue alors que ce fut une bataille terrible dont l'île porte à jamais les traces. Une lecture intéressante, et comme souvent Rolin côtoie des chiens, ici ce sont 5 chiots qu'ils nourrira d'ailleurs et qui seront un souci pour lui quand il quitte l'île.

    Comme toujours l'écriture de Rolin m'emporte et je l'ai trouvé plus sérieux dans ce rôle de visiteur investi.


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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Lun 26 Déc - 13:19

    Traverses



    Balade de Jean Rolin, à l'automne-hiver 1997, dans d’obscures villes de province, « lieux où il n'y a rien à voir », villes « où  il semble que personne n’aille vivre de son plein gré », où tous les cinémas passent les mêmes films, et où il s'adonne à son habituelle « démarche littéraire ambulatoire » . De gare en hôtel anonyme, de vaches en chien baladeur, de bars en squats, Jean Rolin arpente nos provinces déshabitées, y rencontre de presques inconnus, s’y saoule volontiers, lit les journaux… Errance solitaire, digression sur sa solitude, oeil malin, tendre cynisme, conversations attrapées au passage, réminiscences bosniaques, quelques bouffées d’enfance, et des filles qui passent…Et même un clin d'oeil à son frère dans une dérisoire soirée anglaise, tous deux affublés...

       … de chapeaux pointus en papier rose, déguisement qu’il nous fut impossible de refuser - et de même pour les crackers, et encore le pudding  - afin de ne pas aggraver la réputation détestable dont pâtit notre nation sur l'autre rive de la Manche.


    Du vrai Rolin, sa nostalgie, son humour. On  croit lire toujours le même livre, et pourtant c’est sans cesse renouvelé.
    Et.. et oui la fin réchauffe le cœur, chaleur, petite lueur d'espoir dans ce sombre monde .

    (commentaire récupéré)


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    Re: Jean Rolin

    Message par Tristram le Lun 26 Déc - 14:44

    Merci pour ce fil (entr'autres) : vos commentaires sont engageants et, sans doute à cause de son frère, j'avais omis de mettre cet auteur dans ma LAL...
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    Re: Jean Rolin

    Message par shanidar le Lun 26 Déc - 14:59

    @Tristram a écrit:Merci pour ce fil (entr'autres) : vos commentaires sont engageants et, sans doute à cause de son frère, j'avais omis de mettre cet auteur dans ma LAL...

    je me demande ce que veux dire cet 'à cause' ?
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    Re: Jean Rolin

    Message par Tristram le Lun 26 Déc - 15:03

    C'est simple et sans aucune arrière-pensée négative : je n'avais pas réalisé qu'ils étaient deux, et qu'il y avait donc deux oeuvres à lire !
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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Lun 26 Déc - 15:10

    Olivier est plus "créatif" dans ce sens que Jean c'est souvent de l'autofiction (mais pas que), alors qu'Olivier prend des sujets divers à bras le corps et les magnifie avec son écriture qui varie selon ce qu'il raconte. Jean c'est un peu toujours la même petite musique. Ils ont en commun une élégance, un humour désenchanté et une grande ouverture sur le monde.


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    Re: Jean Rolin

    Message par Marie le Sam 31 Déc - 2:59



    Le Ravissement de Britney Spears
    P.O.L

    Un grand  merci à la bibliothèque de Moorea de m'avoir fait découvrir Jean Rolin grâce à ce titre clin d'oeil à Marguerite Duras!
    C'est un roman.. En ce sens qu'il y a une intrigue complètement rocambolesque , un agent secret étant chargé d'enquêter sur une éventuelle tentative d'enlèvement de Britney Spears par un groupuscule islamiste ..

    A quiconque  mettrait en doute a priori la vraisemblance des menaces d'enlèvement ou d'assassinat pesant sur la chanteuse , j'objecterai qu'il n'est guère plus absurde - et plutôt plus facile- de s'en prendre à Britney Spears qu'aux tours du World Trade Center, et que la valeur symbolique de la première, aux yeux du public américain, est à peine moindre que celle des secondes.


    Pour cet agent secret, on sait d'emblée que rien ne s'est passé comme il le voulait car ,dès le début ,on le découvre dans un coin paumé du Pamir où sa mission suivante consiste à relever les numéros d'immatriculation des véhicules traversant la frontière vers la Chine. Travail passionnant également . Il cohabite au Pamir avec un ex agent du KGB , auquel il va raconter ses récentes aventures américaines .

    Ca, c'est la part de fiction , mais , Jean Rolin s'en est donc expliqué, le reste est vrai et il a vécu tout ce qu'il raconte.
    Cet auteur part toujours d'un lieu donné, très topographié, et là, il s'agit de la ville de Los Angeles. Qu'il a parcouru de long et en large en bus le plus souvent, mais aussi à pied, et ça, il faut le faire quand on connait Los Angeles!
    Cela lui a permis de parler de cette ville peut être d'une autre façon , et quant à tout ce qui concerne le showbizz, on y vient , c'est du côté des paparazzis qu'il se situe. D'où la savoureuse histoire de ces deux brésiliens tout à fait réels qui ,depuis 6 ans, traquent les moindres faits et gestes de Britney sans s'intéresser le moins du monde à ce qu'elle est d'ailleurs. C'est un boulot, c'est tout. Mais ayant quand même une certaine affection pour elle ( réciproque), la ramasser bourrée dans les endroits les plus variés et la ramener at home, ça crée des liens!

    Britney, donc...

    La première fois que j'ai entendu parler de Britney Spears , c'était en 2003, pendant les semaines qui précédèrent l'invasion de l'Irak par les Américains et leurs alliés. Je me trouvais alors à Ramallah , en Palestine, où j'étais l'hôte d'une famille chrétienne; les Israéliens, de nouveau, ayant imposé un couvre-feu, nous passions beaucoup de temps devant la télévision à commenter des nouvelles angoissantes en grignotant compulsivement des pistaches. Le chef de famille possédait une petite entreprise de fabrication de crucifix en bois d'olivier, et de mise en bouteille d'eau du Jourdain - celle-ci supposée avoir été puisée sur les lieux mêmes du baptême du Christ- , et ses affaires, comme beaucoup d'autres, étaient en train de péricliter par suite du couvre-feu. Un jour où nous regardions, sur Al Jazeera, un agité quelconque en train de pronostiquer le succès imminent des armes de Saddam Hussein, mon hôte dut se lever , et quitter le salon, pour répondre à un appel téléphonique provenant d'un évêque allemand qui s'inquiétait du retard pris par une livraison d'eau bénite. Sa fille aînée, âgée d'une dizaine d'années, profita de sa disparition pour zapper- les prêches d'Al Jazeera l'emmerdaient autant que moi- et sélectionner une chaîne diffusant des programmes pour ados...


    Et c'est ainsi que Jean Rolin a fait connaissance de Britney Spears. Ce long extrait qui va en dégoûter bon nombre, j'en ai bien conscience , pour tenter de montrer deux choses:
    -le style, l'écriture en longues phrases , pleines de digressions et de détails qui peuvent rebuter, mais que personnellement j'aime beaucoup.
    - et surtout l'ironie constante tout au long du roman. Jamais méchante, c'est juste des constatations, un récit, mais raconté tel qu'il le raconte, c'est souvent très drôle. Et moi, un livre qui me fait rire, c'est gagné d'avance, c'est tellement rare.

    Une  dernière phrase ? On se retrouve au Tadjikistan:

    Les  privilégiés, et parmi eux les caïds de ce trafic que la police et l'armée sont supposées combattre dans la vallée de Racht, paradent au volant de gros 4/4 aux vitres fumées: les mêmes qu'à Hollywood , tant l'ostentation de la richesse , quelle que soit l'origine de celle-ci, ne dispose que d'un répertoire limité.

    J'ai beaucoup aimé, et je vais continuer à lire ce Jean Rolin , il m'amuse beaucoup et c'est un excellent observateur  du détail.

    récup!
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    Re: Jean Rolin

    Message par Marie le Sam 31 Déc - 3:18



    Un chien mort après lui

    En  exergue:
    Dans son livre, Le Mythe de l'homme, Bounce demande : Si l'Homme avait suivi une autre route, n'aurait-il pas pu, avec le temps, connaître un aussi grand destin que le chien?

    Clifford D. Simak Demain les chiens

    Dès  le premier chapitre ( est-ce la motivation de cet ouvrage, on n'en sait rien, car si on sait que les récits divers portent sur une douzaine d'années, c'est difficile d'en connaître la chronologie,mais c'est possible parce qu'il situe cette première histoire dans les dernières années du XX ème siècle), l'auteur se fait attaquer par un chien au Turkménistan..

    On le retrouve tout de suite après en 2006 écrivant une lettre à un photographe tanzanien, John Kiyaka, auteur de la photo de couverture dans l'édition Folio et demandant des détails sur la présence de chiens féraux en Afrique.  Et comme il n'a pas d'autre support d'écriture, il le fait sur la page de garde d'un livre de Philip Gourevitch sur le génocide rwandais, intitulé Nous avons le plaisir de vous informer que demain, nous serons tués avec nos familles. Occasion de se souvenir que ce même Gourevitch avait été surpris, au Rwanda, de l'absence presque totale de chiens. Abattus, en effet, car ils dévoraient les morts..

    Je m'arrête tout de suite, car tout cela est énoncé sur quelques pages seulement, et le reste est à l'avenant. Alors je comprends très bien que ce livre puisse sembler indigeste, tant il fourmille de détails jetés au fil de chapitres que l'on peut relier à des présences ( dans quel but?) dans des pays différents, et à un thème commun, ces fameux chiens errants.
    C'est un livre que j'ai lu lentement, chapitre après chapitre, je ne suis pas certaine que j'aurais été capable de le lire d'une traite sans accuser très vite une sensation de trop , ou de pas assez, ou même d'ennui. Comme quand quelqu'un vous raconte ses histoires de voyage, ou de guerre, que ça fourmille de détails, mais que vous, vous êtes tellement en dehors , et lui, tellement encore dedans.

    Seulement, déjà il y a le style, l'écriture et la façon, dans chaque chapitre-tableau , de faire apparaitre ces chiens comme s'ils surgissaient  soudain, sans prévenir ,et je connais un peu,  où j'habite , le problème des chiens errants est loin d'être résolu . Les chiens errent moins que le lecteur, d'ailleurs, à la poursuite de l'écrivain , eux sont implantés dans tous les lieux où il évolue , on les sent à l'affût , pas loin des hommes,et généralement les hommes pas les mieux lotis par la vie,  leur but est d'ailleurs le même, survivre.

    Errance géographique, donc, et errance littéraire. Dans tous les livres lus ( ou relus pour l'occasion?) Rolin a relevé,traqué des histoires de chien. Et ses souvenirs littéraires parsèment les récits, donnant lieu d'ailleurs à quelques notations assez drôles ( il est toujours aussi ironique envers lui-même!). Bien sûr, parmi les nombreux écrivains cités, on retrouve Flaubert :

    «Parmi les auteurs français qui au XIXème ont sacrifié au rite du voyage en Orient, et qui tous ont écrit sur les chiens errants, peu l’ont fait avec autant d’insistance que Flaubert.»

    Et l'idée de Jean Rolin:
    J'avais formé le projet de réaliser un film muet , composé uniquement de longs plans fixes, intitulé Gustave Flaubert chasse le chien au Caire. Tel que je me le représentais, ce film était appelé à ne toucher qu'un rare public ..Ah, vraiment?

    Ou encore cette histoire en Australie de la découverte d'un bélier mort , soit disant victime d'un chien sauvage ou d'un dingo. Mais…fin observateur , Jean Rolin note que le reste du troupeau n'a pas l'air effrayé d'une part, et qu'en plus , l'abdomen du bélier est très dilaté. Quel rapport? Et bien si.. Car là, eureka, Jean Rolin dont les connaissances en bétail sont assez limitées, il le reconnait , a des souvenirs littéraires par contre très précis. Et dans un roman de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée , des moutons présentaient le même symptôme et avaient été sauvés par l'héroïne, Bathseba..
    Pour Rolin, même diagnostic,  le bélier est mort de maladie et non d'une attaque canine. CQFD, j'imagine l'oeil du cultivateur s'il a développé sa théorie…

    Et enfin, où veut-il en venir.. je n'en sais rien non plus,  en fait , ce qu'il me raconte me fascine par la façon dont il le fait,  et c'est suffisant. Il parle de la vie, de la survie,  des hommes,  des chiens et de tout ce qui les entoure, c'est vaste!

    Et si, citant Malaparte, il écrit:

    Il n'y a pas de voix humaine qui puisse égaler celle des chiens dans l'expression de la douleur universelle. Aucune musique, pas même la plus pure, ne parvient à exprimer la douleur du monde aussi bien que la voix des chiens.


    il en revient quand même toujours à l'homme, citant  Vassili Grossman dans Carnets de guerre, dans une scène qui, pour lui, manque quand même de chiens(!!) sa visite éclair à la propriété de Tolstoï, en pleine débâcle de l'Armée rouge:

    Sortant de la maison, Grossman se dirige alors vers le jardin , vers la tombe de Tolstoï: " Au-dessus d'elle les avions de chasse hurlent, les explosions sifflent. Et cet automne majestueux et calme. Comme c'est dur. J'ai rarement ressenti une douleur pareille."
    Mais aucune voix de chien ne vient exprimer cette douleur mieux que la voix humaine ne saurait le faire.




    récup
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    Re: Jean Rolin

    Message par Marie le Sam 31 Déc - 3:29



    La clôture

    ou morne plaine parisienne..

    Quatrième de couverture:
    La même année que Napoléon Bonaparte naît dans une bourgade de la Sarre un enfant roux dont le père, tonnelier, a servi dans les armées de Frédéric II. A la faveur des guerres de la Révolution et de l’Empire, l’enfant roux – au départ, une sorte d’Allemand – est appelé à devenir l’un des plus illustres maréchaux de France, avant de mourir fusillé à l’angle des jardins de l’Observatoire. Entre-temps, il aura été vainqueur à la Moskova et sur quantité d’autres champs de bataille, héroïque lors de la retraite de Russie, indécis ou calamiteux dans d’autres circonstances, déloyal à l’empereur, traître à la monarchie restaurée, défait à Waterloo et indéfectiblement fidèle à quelque chose d’éclatant et d’obscur.
    Aujourd’hui, le boulevard qui lui est dédié relie la porte de Saint-Ouen à la porte d’Aubervilliers, à la limite de la ville et de ce qui l’entoure, à travers des quartiers qui ne comptent pas parmi les plus aérés de la capitale. D’autres destins s’y nouent – moins brillants, dans l’ensemble, que celui du maréchal Ney –, d’autres échecs s’y consomment. Celui de Gérard Cerbère, rescapé de nombreuses Bérézinas, désormais retranché avec sa caravane à l’intérieur d’un pilier soutenant le périphérique, celui de Lito, officier des forces armées zaïroises échoué au McDonald’s de la porte de Clignancourt. Ou encore celui de Ginka Trifovna, originaire de Ruse, en Bulgarie, âgée de dix-neuf ans et assassinée dans la nuit du 21 au 22 novembre 1999 sur un talus de la rue de la Clôture.

    La première partie est un extrait du livre.

    Je pensais que Jean Rolin allait nous parler du maréchal Ney, sur lequel je ne savais que peu de choses . Mais je le connais, il est rusé, et chaque thème abordé lui sert à toute autre chose.
    De Ney, qu'ai-je retenu? Que l'un de ses récents biographes relate qu'après avoir fait ses adieux à sa femme, il a eu le temps de se rendormir un peu avant son exécution.. Il devait vraiment être très fatigué.. En tout cas, Rolin n'oublie jamais la documentation, historique et géographique.

    Mais son projet ? Assez vaste et confus d'écrire sur le maréchal Ney du point de vue du boulevard qui porte son nom. Ou, ce qui revient au même, ( au moins sous le rapport de l'ampleur et de la confusion), d'écrire sur le boulevard qui relie la porte de Saint-Ouen à la porte d'Aubervilliers, mais du point de vue présumé du maréchal Ney.

    Ah. Ca part bien si on aime Jean Rolin, humour et confusion, si on ne l'aime pas, c'est à éviter à tout prix.

    Il va donc arpenter ce boulevard, l'observer sous tous les angles, y faire des rencontres, des prostituées, des marginaux, des chats ( comptés!) . Et le 18 juin 2000, 185 ème anniversaire de Waterloo, il va tenter de reconstituer tout seul , sur un petit bout d'herbe, cette fameuse bataille ..Smile

    ( Sans doute ce pré n'offrait-il que peu d'étendue, mais cette circonstance était elle-même conforme, au moins symboliquement, à l'une des caractéristiques de la bataille: " Waterloo, écrit Victor Hugo, est de toutes les batailles rangées celle qui a eu le plus petit front avec un tel nombre de combattants. De cette épaisseur vint le carnage." )Sur le pré se voyaient une souche déracinée, un amoncellement de grands sacs poubelles noirs assez semblables à des chevaux morts..etc..


    Que dire de plus? Que bien sûr il fait coïncider dans le récit histoires personnelles et Histoire tout court. Que, comme d'habitude, il s'égare vite. Enfin, apparemment.. Car en fait, pas du tout, et c'est sa grande force. Il nous égare, oui, on se dit mais.. il va nous emmener où, comme cela? Et lui est déjà arrivé depuis longtemps.

    Et puis..:

    Porte d'Aubervilliers, vers 21 heures 30 , une demi-douzaine de personnes faisaient déjà la queue pour le lendemain matin devant l'entrée du Centre de réception. Il n'y avait parmi eux qu'une seule femme, apparemment africaine, âgée peut-être d'une trentaine d'années, vêtue avec élégance, assise sur une couverture à l'intérieur de cette espèce de tuyau que doivent emprunter les impétrants. Ses lunettes sur le nez, elle était plongée dans un livre, et, même en faisant la part des choses- même en tenant compte de la nécessité , pour la lectrice, de se composer une attitude susceptible de tenir à distance les emmerdeurs- on aurait aimé savoir quel était ce livre, et ce qu'il avait fait pour mériter d'être lu dans des conditions si précaires.

    Le mot lui -même est un peu galvaudé, mais pour moi, Jean Rolin est un grand écrivain humaniste.

    récup
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    Re: Jean Rolin

    Message par Bédoulène le Sam 31 Déc - 9:08

    encore des livres à lire et je suis sure que ce sera toujours un plaisir pour moi


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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Sam 31 Déc - 17:00

    C'est un peu toi et igor qui m'aviez convaincue de le lire, Marie.

    Le ravissement de Britney Spears



    C’est l’histoire d’un type  qui est vaguement espion, mais très vaguement : ce n’est pas du tout un roman d’espionnage. Il est vaguement chargé d'enquêter sur Britney Spears, mais très vaguement encore, car ce n'est pas du tout roman sur Britney Spears.

       À quiconque mettrait en doute a priori la vraisemblance des menaces d'enlèvement ou d'assassinat  pesant sur la chanteuse, j’objecterai qu'il n'est guère plus absurde - et plutôt plus facile – de s’en prendre à Britney Spears qu’aux tours du World trade Center, et que la valeur symbolique de la première, aux yeux du public américain, est à peine moindre que celle des secondes

    Tout cela n’est que prétexte, car c’est un roman de Jean Rolin. Jean Rolin, qui, comme moi, est ému sur une plage par le spectacle d’ « une chaussure Dockside dépareillée (sans doute la vision de cette chaussure serait-elle moins poignante s’il y avait une paire) ».

    Donc le narrateur est un type comme Rolin, qui se baguenaude à pied puisqu’il ne conduit pas, qui aime les lieux « poussiéreux et déglingués », loge dans des motels miteux, croise des gens improbables, et raconte tout cela avec un humour désabusé qu'il applique en premier lieu à lui-même. Il traîne sur les échangeurs d'autoroute de Los Angeles, est fasciné par des filles « irrésistibles » quoique paumées, observe de loin,  avec une fascination goguenarde proche de l’addiction, un monde de stars déliquescentes poursuivies par des meutes de paparazzis qui vivent « de rares moments d’excitation (…) enchâssés dans des périodes d’inaction que l’on dirait infinies ». Et ce ne serait pas complètement  un livre de Rolin, s'il ne finissait par aboutir dans le bureau de Shotemur, au Tadjikistan, chargé de la tâche absurde « d'y relever les numéros d'immatriculation de tous les véhicules franchissant dans un sens ou dans l'autre la frontière chinoise » , un lieu perdu où la seule distraction - outre quelques échauffourées avec des contrebandiers qu’on distingue mal d’éventuels  terroristes, et l’observation de marmottes à la fourrure orange fluo - semble être de raconter, digressions à l'appui, son aventure Los Angelaise.

    Ce qu'il y a d'extraordinaire, dans l’œuvre de Rolin, c'est que chaque livre ou roman est une accumulation de digressions poético-nostalgiques, et que cette façon que  l'auteur a de multiplier  les parenthèses, les apartés, les divagations, les hors-sujets, les détails inutiles, « son intérêt pour toutes sortes de choses étrangères à la sphère de son activité »  donne une oeuvre d'une rare cohérence, Une œuvre, donc.

    J’ai trouvé dans cette nouvelle errance rolinienne un suspense étrange, absolument sans objet, basé sur une recherche de rien, rien d’autre que de l’affectif, des émotions, des lieux, au son d ‘une petite musique solitaire et désenchantée. J’ajouterai qu’après cette lecture, personne ne pourra plus dire que Rolin est dénué d’ humour.

       Ce qui faisait la monotonie de Los Angeles, ou des quartiers de cette ville - la plupart - situés en terrain plat, c'était non l’immensité de leur superficie et leur plan assez rigoureusement orthogonal, ou encore la banalité suburbaine, maintes fois soulignée, de leur architecture, que le mouvement incessant, énorme, prodigieux, de la circulation, et surtout la rumeur qui en émanait, aussi ample et régulière que celle de la mer, en particulier lorsque celle-ci, par exemple le long d'une plage, a de la place pour déferler.


    Plus tard dans la soirée, alors qu'allongé sur mon lit, au Holloway, je regardais à la télévision Deadlist Catch, cette série à la fois captivante et fastidieuse sur la pêche au crabe royal dans la mer de Behring, on a frappé, ou plutôt gratté, à ma porte, et après un moment d'hésitation - je me souvenais d'autres séries, ou de films, dans lesquels tel client d'un motel aurait mieux fait d'y regarder à deux fois dans des circonstances comparables  - , m'étant décidé à ouvrir je me suis retrouvé nez à nez avec une créature qui était en quelque sorte la réplique, ou le clone, de celle que quelques jours auparavant j'avais vue pénétrer dans le restaurant de Fred Segal : même gabarit, même  visage encadré de cheveux châtains, même short minuscule, mêmes ballerines, à ce détail près que les siennes ne devaient pas coûter mille dollars la paire. Au lieu d'un petit sac Chanel, d'autre part, elle tenait sous son bras un livre, chose inouïe, dont bien sûr je n'eus pas la présence d'esprit, ni d'ailleurs la possibilité matérielle, de regarder le titre ou le nom de l'auteur. Mais enfin cette créature merveilleuse et satanique - l'équivalent contemporain de ce qu'il y avait de plus irrésistible parmi les tentations auxquelles fut soumis Saint-Antoine - lisait un livre, ce qui, évidemment, la rendait encore mille fois plus mystérieuse et plus attirante.Avec un petit sourire en coin, non dénué de cette insolence qu'une toute jeune pute éprouve inévitablement en présence d'un type de mon genre, elle me demanda si elle pouvait entrer, et moi je restai là, les bras ballants, le regard allant de son short minuscule à ses yeux dans lesquels je voyais briller des paillettes - encore le démon ! - , la gorge nouée, incapable d'émettre autre chose que des sons inarticulés dont je sentais qu'ils me rendaient ridicule. Au lieu de repousser fermement et dignement la tentation, et de l'éconduire avec un mot aimable, paternel, témoignant de mes scrupules moraux et de ma parfaite maîtrise de la situation, j'étais en train de calculer mentalement, je le dis à ma honte, l'âge probable de la gamine, et de le confronter à ce que je croyais savoir de l'âge légal pour ces sortes de choses en Californie.A vrai dire, je n'en avais aucune idée, ignorant même si dans cet Etat le simple fait d'accepter une proposition de ce genre, d'où qu'elle vint, ne constituait pas un crime ou un délit. De son côté, la fille ne donnait encore aucun signe d'impatience, mais je sentais que ça n'allait pas durer éternellement.

    (commentaire récupéré)


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    topocl

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    Re: Jean Rolin

    Message par topocl le Sam 31 Déc - 17:02

    Ormuz



    Jean Rolin nous propose un nouveau récit-déambulation, errance au pays de l'absurde pour une aventure improbable et inaboutie.

    Ormuz, comme chacun sait, c’est un détroit qui relie le golfe Persique au golfe d'Oman, pris entre l'Iran, le sultanat d'Oman et les Émirats arabes unis.





    Une zone accablée de chaleur, inhospitalière à souhait, où l'on croise des pétroliers et des navires de guerre, où tout promeneur occidental est suspect soit d'espionnage soit de contrebande. C'est là que de cabine de bateau en taxi, d'hôtel miteux en plage couverte de déchets d’hydrocarbure et de sacs plastiques, le narrateur traîne ses guêtres, pour préparer le projet à la fois illusoire et dérisoire de l'insaisissable Wax : franchir à la nage les 40 km du détroit .

    Malgré des considérations oiseuses sur les différents navires qui franchissent le détroit, et des explications plutôt obscures sur les relations géopolitiques des différents états frontaliers, Jean Rolin m’a, une fois de plus, bercée par sa prose nonchalante, et son élégance désabusée. Je sais, je manque totalement d'objectivité, je pense qu’il pourrait me raconter n'importe quelle histoire, il me réjouirait par sa science du détail anodin, sordide ou inutile, par son humour désenchanté, par son stupéfiant usage de la virgule, par ses obsessions gratuites et surtout, par l'émergence régulière d'images d’une éblouissante simplicité poétique, comme ces pétunias pris dans la tempête:

     
     Peu avant d'arriver à destination, le long de l'aéroport international de Dubaï dans le  trafic était interrompu, je remarquai un amas de pétunias plus foisonnant encore, plus vaste et plus touffu, que tout ceux que j'avais observé auparavant dans la région, et dont les massifs qui le composaient, cet amas, balayés et tordus par le vent, fouettés par le sable en rafale, m'évoquèrent irrésistiblement, bien que de manière incongrue, un troupeau de bœufs musqués que dans un reportage télévisé j'avais vu lutter désespérément, regroupés en carré, contre une tempête de neige au cœur de l'hiver arctique.

    J'ai beaucoup aimé, même si ce n'est sans doute pas le meilleur, mais je ne saurais résister à l'épanouissement de ces longues phrases entrecoupées, à cette ironie discrète face au quotidien glauque d'un monde interlope, à cette histoire absurde dont la gratuité même fait tout le charme.

    (commentaire récupéré - vous inquiéteaz pas, j'en ai encore à revendre, du Rolin!))


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    Re: Jean Rolin

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