Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Jorge Luis Borges

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poésie - Jorge Luis Borges Empty Jorge Luis Borges

Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 19 Aoû - 9:23

Jorge Luis Borges
(1899-1986)

poésie - Jorge Luis Borges Jorgel10

Jorge Luis Borges est, par propension et par invétéré dessein, un homme de lettres. Cette condition constitue l'axe de sa biographie, elle la résume. De ce fait, il identifie son destin au littéraire et se figure le paradis comme une bibliothèque où les textes les plus hétérogènes circulent : Dante, la mystique arabe et Les Mille et Une Nuits, mais aussi Berkeley, Coleridge, De Quincey, Chesterton, Stevenson, Cervantès et Quevedo. Sans oublier Homère, le roman policier, les kenningan, les bestiaires du Moyen Âge, la Bible et la kabbale – et l'Encyclopædia Britannica. À part ce jeu spéculaire de la lecture et de l'écriture, peu de choses, selon Borges, lui sont arrivées qui soient dignes d'être remémorées. Nonobstant, certains événements de sa vie le conditionnèrent de façon décisive : sa naissance à Buenos Aires, nouvelle cosmopole, à l'orée du XXe siècle ; son origine à la fois patricienne et saxonne ; l'acquisition de l'anglais comme langue maternelle ; le penchant littéraire de Jorge Guillermo Borges, son père ; son enfance dans la quartier de Palermo ; son séjour en Europe de 1915 à 1921 ; son baccalauréat à Genève, ville qui lui révèle sa vocation d'écrivain et où il s'en va mourir, en conclusion voulue d'une vie et d'une œuvre circulaires ; son militantisme d'avant-garde en tant que fondateur des mouvements Ultra et Martin Fierro ; sa collaboration à la revue Sur, fondée par Victoria Ocampo, et son amitié pour Adolfo Bioy Casares, qui donnera lieu à une fructueuse collaboration ; son accident de 1938, une chute qui occasionna une progressive cécité, et dont il évoque le souvenir dans la nouvelle essentielle qu'est « Le Sud » ; son opposition au péronisme, qui le convertira en conférencier puis, une fois le régime démis, en directeur de la Bibliothèque nationale et en professeur de littérature anglaise ; enfin, l'évidence de son extraordinaire renommée internationale.

Source : universalis.fr

Voir aussi : wikipedia.org

Ouvrages traduits en français :

Cliquer ici pour accéder à la bibliographie de cet auteur prolifique:
• Ferveur de Buenos Aires (Fervor de Buenos Aires) (1923)
• Lune d’en face (Luna de frente) (1925)
• Cuaderno San Martín (traduit tel quel) (1929)
• Evaristo Carriego (traduit tel quel) (1930)
• Discussion (Discusión) (1932)
• Histoire universelle de l’infamie (Historia universal de la infamia) (1935)
• Histoire de l’éternité (Historia de la eternidad) (1936)
• Six problèmes pour Don Isidro Parodi (1942)
• Fictions (Ficciones) (1944) (recueil) ; Page 1
• L’Aleph (El Aleph) (1949)
• Enquêtes puis Autres inquisitions (Otras inquisiciones) (1952)
• L’Auteur puis L’auteur et autres textes (El hacedor) (1960)
• L’Autre, le Même (El otro, el mismo) (1964)
• Pour les six cordes (Para las seis cuerdas) (1965)
• Le Livre des êtres imaginaires (El libro de los seres imaginarios) (1967) (rééd. augm. du Manuel de zoologie fantastique, 1965)
• Œuvre poétique (Obra poética) (1965)
• Chroniques de Bustos Domecq (Cronicas de Bustos Domecq) (1967)
• Éloge de l’ombre (Elogio de la sombra) (1969)
• Le Rapport de Brodie (El informe de Brodie) (1970)
• Essai d’autobiographie (An autobiographical essay) (1970)
• L’Or des tigres (El oro de los tigres) (1972)
• Nouveaux contes de Bustos Domecq (Nuevos cuentos de Bustos Domecq) (1972)
• Introduction à la littérature nord-américaine (Introducción a la literatura norteamericana), en collaboration avec Esther Zemborain de Torres
• Livre de préfaces puis Préfaces avec une préface aux préfaces (Prólogos con un prólogo de prólogos) (1975)
• Le Livre de sable (El libro de arena) (1975)
• La Rose profonde (La rosa profunda) (1975)
• La Monnaie de fer (La moneda de hierro) (1976)
• Qu’est-ce que le bouddhisme? (Qué es el budismo?) (1976)
• Histoire de la nuit (Historia de la noche) (1977)
• Sept nuits (Siete noches) (1980)
• Conférences (Siete noches - Borges oral) (1979-1980)
• Livre de préfaces, suivi de Essai d’autobiographie (1980)
• Le Chiffre (La cifra) (1981)
• Neuf essais sur Dante (Nueve ensayos dantescos) (1982)
• Atlas (1984)
• Les Conjurés (Los conjurados) (1985)
• Borges en dialogues avec Osvaldo Ferrari (Borges en dialogo) (1985)
• Le Martin Fierro (1985) tr
• Feuilletons du samedi (Borges Obras, résenas y traducciones inéditas) (1995)
• Conversations à Buenos Aires (Dialogos de Jorge Luis Borges y Ernesto Sábato) (1996) Jorge Luis Borges - Ernesto Sábato
• Ultimes dialogues (1996) Jorge Luis Borges - Osvaldo Ferrari
• La proximité de la mer, anthologie (2010)
• La Sœur d’Eloisa avec Luisa Mercedes Levinson
• Dialogue, entretien, textes rares, lettres inédites, Jorge Luis Borges, Victoria Ocampo
• Poèmes d’amour (2014)

MAJ de l'index le 01/10/2018




Jorge Luis Borges se passe de présentations. Reconnu comme l’un des classiques qu’il faut avoir lus au cours de sa vie, Borges a débuté en poésie. Il est surtout reconnu pour l’ambiance fantastique de ses nouvelles, l’érudition de ses analyses littéraires et le côté labyrinthique de sa quête. Il fut nommé en 1955 directeur de la bibliothèque nationale d’Argentine. Au même moment, il devenait aveugle de façon irrémédiable [cécité progressive, devenue légendaire...?]. Il n’a jamais gagné le prix Nobel de littérature, probablement parce qu’il a salué l’arrivée au pouvoir du général Pinochet.


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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 19 Aoû - 9:36

poésie - Jorge Luis Borges 41bmpq10

L'auteur et autres textes
:

Je viens de faire une autre tentative d'entrée dans l'œuvre de Jorge Luis Borges. Je pense qu'elle est mieux réussie en ce qui me concerne puisqu'elle contient une partie autobiographique en plus de la poésie. Nous lisons des extraits sans trop s'engager à poursuivre la lecture, ainsi nous y revenons mieux... Je prévois y revenir pas mal, puisque je suivrai un cours la session à venir sur Jorge Luis Borges.

Voici les extraits que j'ai retenus en vrac :

«Borges et moi»

C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche dans Buenos Aires, je m’attarde peut-être machinalement, pour regarder la voûte d’un vestibule et la grille d’un patio. J’ai des nouvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé pour une chaire ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIe siècle, le goût du café et la prose de Stevenson : l’autre partage ces préférences, mais non sans complaisance et d’une manière qui en fait des attributs d’acteur. Il serait exagéré de prétendre que nos relations sont mauvaises. Je vis et me laisse vivre, pour que Borges puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie. Je confesse volontiers qu’il a réussi quelques pages de valeur, mais ces pages ne peuvent rien pour moi, sans doute parce que ce qui est bon n’appartient à personne, pas même à lui, l’autre, mais au langage et à la tradition. Au demeurant, je suis  condamné à disparaître, définitivement, et seul quelque instant de moi aura chance de survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je me rende compte de sa manie perverse de tout falsifier et exagérer. Spinoza comprit que tout chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre. Mais moi je dois persévérer en Borges, non en moi (pour autant que je sois quelqu’un). Pourtant je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou que dans le raclement laborieux d’une guitare. Il y a des années, j’ai essayé de me libérer de lui et j’ai passé des mythologies de banlieue aux jeux avec le temps et l’infini, mais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j’imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où je perds tout et où tout va à l’oubli ou à l’autre.
   
Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page.
Lien de la retranscription informatisée (merci) :

http://emmila.canalblog.com/archives/2011/11/01/22547561.html

Il y a quelques poésies qui ont retenu mon attention. Elles ont plus à voir avec la personnalité et les talents de conteur de Borges que la poésie elle-même. Elle vaut quand même le détour...

«Susana Soca»

Avec un amour indolent elle observait
Les couleurs éparses du soir. Il lui plaisait
De se perdre dans la complexe mélodie
Mais aussi dans la vie singulière des vers.
Ce sont les gris et non le rouge élémentaire
Qui ont tissé les fils d’un destin délicat
Habitué au discerner et exercé
À toutes les hésitations et aux nuances.
N’osant jamais s’aventurer dans le perplexe
Labyrinthe, du dehors elle contemplait
Les formes, l’agitation et le tumulte,
Toute pareille à cette autre dame au miroir.
Des dieux qui séjournent au-delà des prières
L’abandonnèrent à cet autre tigre, le Feu.

Traduction La Pléiade, 1999

Lien de la retranscription informatisée (merci) : https://www.causeur.fr/petites-bouchees-froides-28502

À titre de comparaison, je vous propose mon édition de la collection L’Imaginaire :

«Susana Soca»

Avec un lent amour, elle regardait
Les éparses couleurs du soir. Elle aimait
À se perdre dans la complexe mélodie
Des vers ou dans leur étrange vie.
Ce ne fut pas le rouge élémentaire,
Mais les gris qui filèrent son délicat
Destin, qu’elle avait entraîné à toujours
Distinguer, qu’elle avait exercé aux
Hésitations et aux nuances.
Sans oser pénétrer dans le perplexe
Labyrinthe, du seuil elle regardait
Les formes, le tumulte, la course,
Pareille à une autre dame au miroir.
Des dieux qui habitent au-delà de la prière
La livrèrent à ce tigre, le Feu.

N.B. Susanna Soca est morte brûlée vive dans un accident d’aviation.

Je conclus par ce poème que j’ai pigé d’un numéro de Liberté, revue québécoise, datant de 1987 :

EN COMMENÇANT L'ÉTUDE
DE LA GRAMMAIRE ANGLO-SAXONNE

Au bout de cinquante générations
(Le temps nous impartit à tous pareils abîmes)
Je regagne la rive opposée d'un grand fleuve
Où n'abordèrent pas les dragons du Viking,
Je retrouve les âpres et laborieuses paroles
Qu'avec une bouche faite poussière, j'ai
Prononcées, aux temps de Northumbrie et de Mercie,
Avant de devenir Haslam ou Borges.
Samedi nous avons lu que Jules César
Vint le premier de Romeburh soumettre la Bretagne-
Avant que reviennent les raisins j'aurai écouté
La voix du rossignol de l'énigme
Et l'élégie des douze guerriers
Qui entourent le tombeau de leur roi.
Symboles d'autres symboles, ces paroles me semblent
Des variations de l'anglais ou de l'allemand futur;
Parfois, elles furent des images
Dont un homme usa pour célébrer la mer ou une épée;
Demain, elles vivront à nouveau,
Demain, fyr ne sera pas fire mais cette sorte
de dieu domestique et changeant
Que nul n'a pu regarder sans une antique stupeur.
Loué soit l'enchaînement
Infini des effets et des causes
Qui, avant de me montrer le miroir
Où je ne verrai personne ou bien verrai un autre,
M'accorde cette pure contemplation
D'un langage de l'aube.

Mot-clé : #poésie


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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 10:13

Merci pour l'ouverture du fil Borges, Jack.
Je vais voir si la poésie peut aussi être une bonne porte d'entrée pour moi.
J'étais resté un peu bloqué avec Fictions, mais j'y reviendrai !
Question de maturation.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 19 Aoû - 10:23

Par rapport à Fictions, je retiens surtout cette image : «Le jardin aux sentiers qui bifurquent». En gros, nous pouvons y voir les éléments où Hubert Aquin, écrivain québécois, fait de l'intertexte borgésien.
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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 10:33

Et il est où le fil Aquin ? poésie - Jorge Luis Borges 1743235393
(c'est que j'ai lu Premier épisode depuis le temps ... Very Happy )
Arturo
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 19 Aoû - 10:35

Je vous reproduis ici - sans l'avoir prémédité - un extrait des Conversations à Buenos Aires :

poésie - Jorge Luis Borges Borges10

BARONE : Et lorsqu'on vous communique les opinions des lecteurs sur vos œuvres, vous avez l'impression que ce sont des jugements intellectuels ou émotionnels?

BORGES, il m'interrompt ironiquement : Si quelqu'un m'aborde pour me donner son opinion sur moi, j'essaie toujours de changer de sujet. Et presque toujours aussi je suggère à celui qui commente mon œuvre qu'il n'existe pas que Borges, qu'il y a dix ou vingt meilleurs écrivains que moi et cela dans un pays comme le nôtre, de second ordre, situé en Amérique du Sud. Et donc quand on me dit que je mériterais de recevoir le prix Nobel, je pense que dans le monde il doit  avoir cinq cents auteurs plus dignes de l'avoir.


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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 19 Aoû - 10:39

@Arturo a écrit:Et il est où le fil Aquin ?  poésie - Jorge Luis Borges 1743235393
(c'est que j'ai lu Premier épisode depuis le temps ... Very Happy )

Puisqu'il y a déjà une bonne quantité de personnes du forum qui l'ont lu... je vous laisse le soin de déterminer qui... aura ce privilège... non, distinction d'ouvrir [son] fil.

De même, nous n'avons pas ouvert encore Miron, Ferron, VLB et une quantité astronomique d'auteurs québécois. Ce temps viendra.

Edit : Soit dit en passant, c'est Prochain épisode... Cool
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Message par Tristram le Sam 19 Aoû - 14:59

L'extrait de Borges et moi, cité par Jack-Hubert, est la quatrième de couverture chez Gallimard de L'auteur et autres textes (El Hacedor).
Concernant cet auteur, que je lis un peu comme une Bible, je dirai simplement qu'il fait partie de la dizaine que je pourrais sauver en cas de déluge (ou si on m'exile sur une île sans Internet, et bien sûr si on me limite à dix auteurs).

L'extrait suivant résume bien l'objectif de Borges, qui dans chaque phrase d'une novelette donne l'axe d'un déploiement en éventail d'autant d'univers qui se renvoient l'un à l'autre.

« Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l'on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire. »
Jorge Luis Borges, prologue à « Le Jardin aux sentiers qui bifurquent », in « Fictions »

Pour ceux que sa poésie intéresse :

« J’imagine un tigre. La pénombre exalte
la vaste Bibliothèque travailleuse
Et paraît éloigner les rayonnages.
Puissant, innocent, sanglant et neuf,
il ira par sa forêt et son matin.
Il imprimera son empreinte dans la boueuse
rive d’un fleuve dont il ignore le nom.
(Dans son univers, il n’y a ni noms, ni passé,
Ni avenir, rien que l’indubitable instant.)
Il franchira les distances barbares
Et humera dans le labyrinthe tressé
des odeurs l’odeur de l’aube
Et l’odeur délectable des proies.
Parmi les raies des bambous, je déchiffre
ses raies. Je pressens l’ossature
sous la peau splendide qui frissonne.
En vain s’interposent les mers
convexes et les déserts de la planète ;
depuis cette demeure d’un port lointain
de l’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,
Tigre des rives du Gange.
Le soir s’étend sur mon âme et je réfléchis
Que le tigre vocatif de mon poème
est un tigre de symboles et d’ombres,
une série de tropes littéraires
et de souvenirs d’encyclopédie,
et non le tigre fatal, le funeste joyau
qui sous le soleil ou la lune changeante
s’acquitte à Sumatra ou au Bengale
de sa routine d’amour, de paresse et de mort.
Au tigre symbolique, je viens d’opposer
le véritable, au sang brûlant,
celui qui décime les troupeaux de buffles
et qui, aujourd’hui, 3 août 1959,
projette sur la prairie une ombre
lente. Mais, déjà, de seulement le nommer
et de conjecturer son existence
le fait fiction de l’art et non créature
vivante, de celles qui vont par la terre.
Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci
sera comme les précédents une forme
de mon rêve, une suite de mots
humains et non le tigre vertébré
Qui au-delà des mythologies
foule le sol. Je le sais. Mais quelque chose
me contraint à cette aventure infinie,
insensée et ancienne, et je continue
A chercher tout le temps que dure le soir
l’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème. »

_________________
« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
Tristram
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Dim 20 Aoû - 8:30

Je viens ici pour clarifier un point. J'ai presque l'intégralité des œuvres de Borges dans ma bibliothèque. J'ai pendant longtemps pris un ouvrage après l'autre. Et ce fut bien rare que je regarde les quatrièmes de couverture. Dans ce cas précis, j'ai repéré la citation en lisant le livre à l'intérieur et je suis allé récupérer une copie informatisée sur Internet. Alors s'il y a une espèce de mea culpa, il s'affiche tel quel. poésie - Jorge Luis Borges 1390083676

Je viens de consulter L'or des tigres. Je me disais après tout que ça valait un effort après avoir lu le poème posté par Tristram qui décrit bien le phénomène Borges à l'œuvre, qui est un art de l'érudition bien maîtrisé. Borges était un patriote argentin et il s'est inscrit dans l'histoire politique de son pays, même s'il n'a pas nécessairement pris part à l'action politique comme telle.

Je vous présente donc «Israël», qui est à ne pas confondre avec «À Israël»...

«Israël»

Un homme incarcéré et ensorcelé
un homme condamné à être le serpent
qui garde un or infâme,
un homme condamné à être Shylock,
un homme qui se penche vers la terre
et qui sait qu'il a été au Paradis,
un vieil homme aveugle qui doit briser
les colonnes du temple,
un visage condamné à être un masque,
un homme qui malgré les hommes
est Spinoza et le Baal Shern et les cabalistes,
un homme qui est le Livre,
une bouche qui du fond de l'abîme
exalte la justice du firmament,
un procureur ou un dentiste
qui dialogua avec Dieu sur une montagne,
un homme condamné à être le sarcasme,
l'abomination, le juif,
un homme lapidé, incendié
et étouffé dans des chambres létales,
un homme qui s'obstine à être immortel
et qui retrouve à présent sa bataille,
la violente lumière de sa victoire,
aussi beau qu'un lion à l'heure du midi.

Je pense qu'une telle poésie qui est au demeurant sublime, se passe de commentaires ici. Il y a une belle recherche stylistique qui s'affine dans le propos poétique.
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Message par Tristram le Dim 20 Aoû - 10:42

Jack-Hubert a écrit:j'ai repéré la citation en lisant le livre à l'intérieur et je suis allé récupérer une copie informatisée sur Internet
Pas de lézard Jack-Hubert, c'est ce que je fais de plus en plus moi-même, pour m'éviter de recopier des extraits un peu longs !

Moriré y conmigo la suma
Del intolérable universo.

Je mourrai et avec moi mourra la somme
De l’intolérable univers.

Le suicidaire (traduction Roger Caillois)

_________________
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Dim 20 Aoû - 11:02

Parallèlement à ma lecture de la poétesse québécoise Marie Uguay, j'ai eu l'occasion d'apprécier un ensemble de poèmes brefs dans L'or des tigres :

«Tanka»

1
.
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre
.
2
.
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
.
3
.
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez ?
.
4
.
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
.
5
.
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
.
6
.
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.

Au moment de réagir à ton dernier extrait, Tristram, j'ai repéré ce poème qui traite de sa condition de devenu aveugle :

FORGEAGE

Comme un aveugle aux préalables mains
ouvrant les murs, entrevoyant des cieux,
lent de trouble et d'effroi je vais palpant
aux fentes de la nuit
les vers de l'avenir.
Je dois brûler une ombre détestée
à leur flamme limpide.
Sur le dos flagellé du temps
je ferai naître une pourpre de mots.
J'enserrerai le pleur des soirs
au dur diamant du poème.
Il ne m'importe pas que l'âme
aille comme le vent nue et déserte
si l'univers d'un glorieux baiser
comprend encor ma vie.
Pour y semer des vers
la nuit se fait champ de labour.
Jack-Hubert Bukowski
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Message par animal le Dim 20 Aoû - 22:06

Souvenir de pied total  drunken

poésie - Jorge Luis Borges Tumblr18
Ferdinando Scianna, Jorge Luis Borges visiting the Galleria Nazionale, Palermo,1984

Fictions

Un ensemble de courtes nouvelles étonnamment faciles à lire. Étonnamment parce qu'il y a étonnement et parce qu'il y a de quoi perdre le lecteur, d'un côté érudition poussée et goût affirmé de la métaphysique et de la littérature avec tous ses rouages, de l'autre volonté joueuse ou amusée, mais néanmoins sérieuse, de fondre ces intérêts dans la forme.

A vous lecteur la succession des petites histoires mystérieuses, inquiétantes et vertigineuses qui vont démonter la réalité pour en construire une autre, différente à peu de choses près mais ce sera définitivement un autre monde. Le temps de suivre le récit souvent indirect de la constitution d'un autre ouvrage ou d'un autre savoir, de goûter son dévoilement, que malgré vous le monde a tourné et n'est plus également tangible.

Le mystère, le dévoilement, le jeu, les faux semblants, les symétries et les miroirs et tout un talent de l'imaginaire guidé. A la limite du rêve éveillé ou de l'instant d'égarement quand une pensée en a entraîné une autre de trop qui est devenue réelle. Le sublime talent de narrateur est quelque part par ici, sérieux, savant, mais savamment chaleureux, toujours à emmener le lecteur un peu plus loin dans le dédale. L'ombre d'une peur avec la certitude qu'une écriture aussi magique ne pouvant être trop trompeuse on s'en sortira.

Et pour l'art de la phrase et du récit, c'est une authentique merveille. Le sens choisissant souvent de résider dans la précision de la discrète élégance de l'assemblage plutôt que dans une implacable mécanique de désossage littéral mot à mot. Il faut dire qu'avec des apparences si trompeuses que celles démontrées, il s'agit peut-être là d'un élémentaire bon sens.

Petit moment de magie.

S'il fallait plusieurs vies et plusieurs bibliothèques pour essayer de décortiquer tout ce qui peut être caché ou référencé dans ces textes, et la question se pose qu'on le veuille ou non, jamais ça n'a pris le pas sur le mouvement de la lecture, cet arrière fond spécial et pas forcément innocent se contentant, si on veut, de laisser planer une ombre très dense au dessus de la lecture. Une part de doute induit supplémentaire.

C'est assez fabuleux. En approximation ça pourrait de loin faire penser à un croisement de Dürrenmatt et de Buzazati (avec d'autres choses encore).

(Récup').

mots-clés : #creationartistique #nouvelle

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 13 Oct - 9:34

Borges... je vois à quel point il a influencé Aquin, Vila-Matas - merci Tristram - et bien des écrivains d'aujourd'hui et de demain, ne fut que par son legs de l'intertextualité. Néanmoins, je reste sur son versant poétique, même si ce n'est pas ce qui traduit le critère absolu de sa génialité habituellement admise...

«Limites»

Creusé par le long cours des trottoirs et des toits
Le soir décline. Quelques-unes de ces rues
- Mais lesquelles? - je dois les avoir parcourues,
Sans le savoir, déjà pour la dernière fois.

Je suis promis à vous, toutes-puissantes normes;
Je subis l'ordre étroit secrètement fixé
À ces ténèbres, à ces rêves, à ces formes
Par quoi l'homme est tissé, détissé, retissé.

La mesure et la fin, ce qui va disparaître,
Le «désormais», le «jamais plus» plaisent à Dieu :
Il est dans nos maisons quelqu'un, tout près peut-être,
À qui sans le savoir nous avons dit adieu.

La veille se prolonge; à la fenêtre grise
Va s'achever la nuit. De ces livres en tas
Dont l'ombre se répand sur la table indécise
Il en est quelques-uns que nous ne lirons pas.

Je connais vers le Sud, sous l'agave et la mûre
Et la jarre en ciment, un vieux portail perdu.
Je l'aimais bien; il m'est désormais défendu
Comme s'il n'existait que sur une gravure.

Quelques miroirs jamais ne te regarderont;
Ces portes, tu les as pour toujours condamnées;
Le carrefour semble s'ouvrir à tes journées,
Mais il est surveillé par Janus Quadrifront.

Ta mémoire te reste; et pourtant il est une
Image que tu vois pour la dernière fois.
Jamais le blanc soleil, jamais la jaune lune
Ne te verront descendre à la source des bois.

Cette langue d'oiseaux, de coupes et de roses
Que t'offrait le Persan, tu ne l'entendras plus;
Elle t'échappera quand dans les soirs diffus
Tu voudras murmurer d'inoubliables choses.

Et mon passé d'Europe, aujourd'hui si réel,
Et ce Rhône incessant, et son lac, et le Tage?
Ils connaîtront bientôt le néant de Carthage
Qu'effaça le Latin par la flamme et le sel.

Je crois entendre au loin des rumeurs qui s'agitent,
Désordre de départs au levant embrumé;
Une foule m'oublie après m'avoir aimé;
Voilà le temps, l'espace et Borges qui me quittent.

Nous pouvons retrouver ce poème dans son Anthologie personnelle. Je l'ai relevé après quelques recherches suite à ma lecture initiale dans Oeuvre poétique 1925-1965, des recherches sur Internet et après que je soie revenu à mon exemplaire fraîchement acquis de l'Anthologie personnelle. Dans mon cours sur Borges, j'en ai ressenti quelques échos. Borges avait une sagesse acquise suite à sa devenue cécité et à celle de son père, et ça se ressent ici.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 13 Oct - 10:34

J'oubliais... le film Inception de Christopher Nolan est l'un des nombreux films consacrés à des adaptations cinématographiques de quelques-unes des nouvelles de Borges. Je ne saurais pas avancer un chiffre, mais il y a eu plusieurs adaptations, notamment en langue espagnole pour la plupart...
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Dim 15 Oct - 9:35

Il y a deux citations de Borges qui m'ont tenaillé dans les derniers jours en lisant ses nouvelles.

Tout d'abord, dans «Les ruines circulaires» des Fictions :

Au début, les rêves étaient chaotiques ; peu après ils furent de nature dialectique. L’étranger se rêvait au centre d’un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées d’élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. L’homme leur dictait des leçons d’anatomie, de cosmographie, de magie ; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s’ils devinaient l’importance de cet examen qui rachèterait l’un d’eux de sa condition de vaine apparence et l’interpolerait dans un monde réel. L’homme, dans le rêve et dans le veille, considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritât de participer à l’univers.

Puis dans «Les autres» du recueil Le livre de sable :

J’ai beaucoup réfléchi à cet épisode que je n’ai raconté à personne. Je crois en avoir trouvé la clef. La rencontre fut réelle, mais l’autre bavarda avec moi en rêve et c’est pourquoi il a pu m’oublier ; moi, je parlai avec lui en état de veille et son souvenir me tourmente encore.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 25 Nov - 8:28

J'ai renoué avec le sentier de Jorge Luis Borges et ai bien entamé les deux tomes des Dialogues. Je vous conseille la lecture de ces dialogues avec Osvaldo Ferrari. Nous sommes en face de la pensée de Borges et de sa démarche en littérature, de ce qu'il connaît et le passionne... Comme il a fait ces dialogues au crépuscule de sa vie, on peut sentir qu'il livre ça à la postérité d'une certaine façon. Il reste simple dans l'expression de ses réflexions et c'est relativement aisé à le lire et l'écouter tout au long...
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Message par Tristram le Lun 25 Nov - 11:13

Je lirais volontiers ces dialogues avec Osvaldo Ferrari ! Si tu peux faire un retour, JHB...

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Message par Quasimodo le Lun 25 Nov - 13:10

Ils sont très recommandables, je ne doute pas que tu apprécies, Tristram. Je vais chercher quelques extraits !

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Message par Quasimodo le Ven 29 Nov - 22:37

Des journalistes plus borgésiens que Borges ?
Vous savez, Funès, on m'a demandé plus d'une fois si je l'avais connu; s'il avait existé. Mais cela n'est rien, comparé au fait qu'un journaliste espagnol m'a demandé si je possédais encore le septième volume de l'encyclopédie de Tlön, Uqbar, Orbis, Tertius. […] Quand je lui ai dit que tout cela était une invention, il m'a regardé plein de commisération.

French bashing :
Goethe, lui, disait qu'il ne fallait pas trop admirer les écrivains français car, ajoutait-il, «la langue versifie pour eux» et il pensait que le français était par essence une langue spirituelle. Personnellement, je crois qu'avoir sous les yeux une belle page en français ou en anglais n'autorise pas pour autant à la juger : ce sont des langues si travaillées qu'elles fonctionnent presque toutes seules. Par contre, une bonne page en espagnol aura dû éviter tant de pièges, tant de rimes forcées, tant de ento et de ente, tant de mots sans liens, qu'elle aura exigé de son auteur de sérieux dons littéraires.

Amateurisme :
Je me souviens qu'un jour, on a téléphoné [à ma mère]; c'était une voix grossière de terroriste : «Je vais te tuer, toi et ton fils». «Pourquoi, monsieur ?», demanda ma mère avec une politesse quelque peu inattendue. «Parce que je suis peroniste». «Bon, dit ma mère. Mon fils sort tous les jours de la maison à dix heures du matin. Il vous suffit de l'attendre et vous le tuerez. Quant à moi, je viens d'avoir… (je ne me souviens plus quel âge elle avait, quatre-vingt et quelques années), alors je vous conseille de ne pas perdre de temps à me parler au téléphone, car si vous tardez, je serai morte avant.» Et elle a raccroché. Le lendemain, je lui ai demandé : «Hier soir on a téléphoné ?» «Oui, un ahuri m'a appelé à deux heures du matin», et elle m'a raconté la conversation. Après, les appels ont cessé, le terroriste téléphonique a dû rester muet de stupeur, car il ne s'est plus risqué à nous déranger.

Sur les préfaces et sur la critique négative.
La préface est un genre intermédiaire entre l'étude critique et, appelons-le ainsi, le toast. On comprend qu'elle doit comporter son petit excès d'éloge; le lecteur fait la part des choses. En même temps, la préface doit être généreuse et au bout de tant - de trop - d'année, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il ne faut écrire que sur ce qui plaît. Je crois que la critique négative n'a pas de sens. Schopenhauer, par exemple, pensait que Hegel était un imposteur ou un imbécile, ou les deux à la fois. Or, maintenant, tous les deux cohabitent pacifiquement dans les histoires de la philosophie allemande. Novalis, lui, pensait que Goethe était un écrivain superficiel, simplement correct, simplement élégant; il comparait ses œuvres à du mobilier anglais… et aujourd'hui Novalis et Goethe sont deux classiques. En d'autres termes, ce que l'on écrit contre quelqu'un ne lui porte pas préjudice, et je ne suis pas sûr que ce que l'on écrit en sa faveur le célèbre vraiment. Je l'ai dit, en ce qui me concerne, et depuis longtemps déjà, je n'écris que sur ce qui me plaît, car j'ai dans l'idée que si je n'aime pas une chose, c'est par incapacité ou inintelligence personnelles, et que je n'ai pas à essayer de convaincre les autres. J'ai enseigné les littératures anglaise et nord-américaine durant une vingtaine d'années; j'ai enseigné, je ne dirais pas l'amour de ces littératures, mais l'amour de certains écrivains ou, plus concrètement, l'amour de certains passages, ou de certains vers, ou de certains thèmes; et j'y ai réussi. Il me semble que condamner ne sert à rien. Evidemment, si l'on écrit avec esprit, la phrase demeure. Je me souviens de celle de Byron : Horace avait dit qu'il arrivait au brave Homère de dormir, d'être endormi, et Byron ajoute qu'il arrivait à Wordsworth de se réveiller. Cette phrase est spirituelle, mais elle ne nuit pas à Wordsworth, car ce qui est spirituel devient indépendant de ce qui est visé. La petite phrase existe, mais l'œuvre de Wordsworth reste admirable.

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Message par Tristram le Ven 29 Nov - 22:56

Vive les journalistes, et les critiques littéraires positifs !

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