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Georges Brassens, Lettre à Toussenot


André Gide

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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 15:54

André Gide
(1869-1951)


André Gide Arton110

André Gide fait partie des écrivains "classiques" souvent oubliés. Qui font peur ? Qu'on évite soigneusement sous peine de tomber directement dans les bras de Morphée ?  Sleep
N'en croyez rien ! Gide fait partie des plus belles plumes de notre patrimoine littéraire.
Pour les gens avides de détails sur sa bio, ça se passe ici :

André Gide, est un écrivain français, né à Paris 6e le 22 novembre 1869 et mort à Paris 7e le 19 février 1951.
Il écrit, notamment Paludes et, après la mort libératrice de sa mère, épouse sa cousine Madeleine et achève Les Nourritures terrestres, dont le lyrisme est salué par une partie de la critique à sa parution en 1897.

André Gide soutient le combat des Dreyfusards, mais sans militantisme, préférant les amitiés littéraires – Roger Martin du Gard, Paul Valéry ou Francis Jammes –, amitiés qui s'effaceront parfois au fil du temps, comme celle de ses jeunes années, intense et tourmentée, avec Pierre Louÿs. Il crée avec ses amis La Nouvelle Revue française dont il est le chef de file et joue alors un rôle important dans les lettres françaises. Parallèlement, il publie des romans sur le couple comme L'Immoraliste en 1902 ou La Porte étroite en 1909 qui le font connaître. Ses autres romans publiés avant et après la Première Guerre mondiale – Les Caves du Vatican, 1914, délibérément disloqué ; La Symphonie pastorale, 1919, son livre le plus lu, qui traite du conflit entre la morale religieuse et les sentiments ; Les Faux-monnayeurs, 1925, à la narration non linéaire – l'établissent comme un écrivain moderne de premier plan auquel on reproche parfois une certaine préciosité. Cependant, les préoccupations d'une vie privée marquée par l'homosexualité assumée et le désir de bousculer les tabous sont à l'origine de textes plus personnels comme Corydon (1920-24), ou Si le grain ne meurt (1926), récit autobiographique qui relate sa petite enfance de grand bourgeois, ses attirances pour les garçons et sa vénération pour sa cousine Madeleine qu'il épousera tout en menant une vie privée compliquée.

Son œuvre trouve ensuite un nouveau souffle avec la découverte des réalités du monde auxquelles il est confronté. Ainsi le voyageur esthète découvre l'Afrique noire et publie en 1927 le journal de son Voyage au Congo, dans lequel il dénonce les pratiques des compagnies concessionnaires mais aussi celles de l'administration et l'attitude de la majorité des Européens à l'égard des colonies. Au début des années 1930, il s'intéresse au communisme, s'enthousiasme pour l'expérience soviétique, mais subit une désillusion lors de son voyage sur place à l'été 1936. Il publie son témoignage la même année, Retour de l'U.R.S.S., qui lui vaut les attaques haineuses des communistes. Il persiste cependant dans sa dénonciation du totalitarisme soviétique au moment des procès de Moscou et s'engage, parallèlement, dans le combat des intellectuels contre le fascisme.

En 1940, accablé par les circonstances, il abandonne la NRF et quasiment l'écriture en se repliant sur la Côte d'Azur, puis en Afrique du Nord durant la guerre. Après la guerre, il est mis à l'écart de la vie littéraire, mais honoré par le prix Nobel de littérature en 1947, et il se préoccupe dès lors de la publication intégrale de son Journal. Il meurt le 19 février 1951.[/spoiler]
source wikipédia

La biblio qui envoie du lourd :
à lire intégralement:
Les Cahiers d'André Walter, L'Art indépendant, 1891.
Le Traité du Narcisse, L'Art indépendant, 1891.
Les Poésies d'André Walter, L'Art indépendant, 1892.
Le Voyage d'Urien, L'Art indépendant, 1893.
La Tentative amoureuse, L'Art indépendant, 1893.
Paludes 1895 : Page 1
L'Art indépendant, 1895.
Réflexions sur quelques points de littérature et de morale, Mercure de France, 1897.
Les Nourritures terrestres, Paris : Mercure de France, 1897.
Feuilles de route 1895-1896, SLND, (Bruxelles), 1897.
Le Prométhée mal enchaîné, Mercure de France, 1899.
Philoctète et El Hadj, Mercure de France, 1899.
Lettres à Angèle, Mercure de France, 1900.
De l'Influence en littérature, L'Ermitage, 1900.
Le Roi Candaule, La Revue blanche, 1901.
Les Limites de l'Art, L'Ermitage, 1901.
L'Immoraliste, Mercure de France, 1902.
Saül, Mercure de France, 1903.
De l'Importance du Public, L'Ermitage, 1903.
Prétextes, Mercure de France, 1903.
Amyntas, Mercure de France, 1906.
Le Retour de l'Enfant prodigue, Vers et Prose, 1907.
Dostoïevsky d'après sa correspondance, Jean et Berger, 1908.
La Porte étroite, Mercure de France, 1909 : Page 1
Oscar Wilde, Mercure de France, 1910.
Nouveaux Prétextes, Mercure de France, 1911.
Charles-Louis Philippe, Figuière, 1911.
C.R.D.N., 1911 (tirage privé à 12 exemplaires).
Isabelle, Paris : NRF, 1911 : Page 1
Bethsabé, L'Occident, 1912.
Souvenirs de la cour d'assises, NRF, 1914.
Les Caves du Vatican, NRF, 1914. : Page 1
La Symphonie pastorale, NRF, 1919. : Page 1
Corydon, 1920 (tirage privé à 21 exemplaires).
Morceaux choisis, NRF, 1921.
Pages choisies, Crès, 1921.
Numquid et tu... ?, SLND [Bruges, 1922].
Dostoïevsky, Plon, 1923.
Incidences, NRF, 1924.
Corydon, NRF, 1924.
Caractères, La Porte étroite, 1925.
Les Faux-monnayeurs, NRF, 1925 : Page 1
Si le grain ne meurt, NRF, 1926.
Le Journal des Faux-Monnayeurs, Éos, 1926.
Dindiki, 1927.
Voyage au Congo, NRF, 1927.
Le Retour du Tchad, NRF, 1928.
L'École des femmes, NRF, 1929.
Essai sur Montaigne, Schiffrin, 1929.
Un esprit non prévenu, Kra, 1929.
Robert, NRF, 1930.
La Séquestrée de Poitiers, Gallimard, 1930.
L'Affaire Redureau, Gallimard, 1930.
Œdipe, Schiffrin, Paris : Éditions de la Pléiade, 1931.
Divers, Gallimard, 1931.
Perséphone, Gallimard, 1934.
Pages de Journal 1929-1932, Gallimard, 1934.
Les Nouvelles Nourritures, Gallimard, 1935.
Nouvelles Pages de Journal 1932-1935, Gallimard, 1936.
Geneviève, Gallimard, 1936.
Retour de l'U.R.S.S., Gallimard, 1936.
Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S., Gallimard, 1937.
Notes sur Chopin, Revue Internationale de Musique, 1938.
Journal 1889-1939, Paris : NRF, 1939. Collection " Bibliothèque de la Pléiade ", n° 54. Réimprimé en 1977.
Les pages immortelles de Montaigne (préface et anthologie), Corrêa, 1939.
Découvrons Henri Michaux, Gallimard, 1941.
Théâtre : Saül, Le Roi Candaule, Œdipe, Perséphone, Le Treizième Arbre, Gallimard, 1942.
Interviews imaginaires, Éd. du Haut-Pays, 1943.
Pages de Journal, Alger, Charlot, 1944. Sur la période 1939-1941.
Pages de Journal 1939-1942, Schiffrin, 1944.
Thésée 1946 : Page 1
New York  1946
Souvenirs littéraires et problèmes actuels, Les Lettres Françaises, 1946.
Le Retour, Ides et Calendes, 1946.
Paul Valéry, Domat, 1947.
Poétique, Ides et Calendes, 1947.
Le Procès, Gallimard, 1947.
L'Arbitraire, Le Palimugre, 1947.
Préfaces, Ides et Calendes, 1948.
Rencontres, Ides et Calendes, 1948.
Les Caves du Vatican (farce), Ides et Calendes, 1948.
Éloges, Ides et Calendes, 1948.
Robert ou l'Intérêt général, Ides et Calendes, 1949.
Feuillets d'automne, Mercure de France, 1949.
Anthologie de la poésie française, NRF, 1949.
Journal 1942-1949, Gallimard, 1950.
Littérature engagée, Gallimard, 1950.
Égypte 1939, SLND [Paris, 1951].
Et nunc manet in te, Ides et Calendes, 1951.

Parutions posthumes
Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits, Gallimard, 1952.
Le Récit de Michel, Ides et Calendes, 1972.
À Naples, Fata Morgana, 1993.
Le Grincheux, Fata Morgana, 1993.
L'Oroscope ou Nul n'évite sa destinée (scénario), Jean-Michel Place, 1995.
Isabelle (scénario avec Pierre Herbart), Lettres Modernes, 1996 :
Journal, vol. 1 : 1887-1925, vol. 2 : 1926-1950, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, 1997.
Le Ramier, Gallimard, 2002.
Hugo, hélas !, Fata Morgana, 2002.
Histoire de Pierrette, Fata Morgana, 2010.
Quelques réflexions sur l’abandon du sujet dans les arts plastiques, Fata Morgana, 2011.

màj le 16/01/2018
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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 15:57

J'ai beaucoup lu Gide depuis ma découverte tardive de l'auteur.

Les caves du Vatican:

Je l'ai trouvé excellent! C'est un roman très riche, avec des personnages particulièrement fouillés et intéressants, j'ai quelques fois pensé à Dostoïevski en lisant sur ce point. L'écriture est vraiment agréable, et grandiose, un style vraiment léché. Je m'attendais à buter sur cet auteur, je ne sais pas pourquoi, et ce ne fut absolument pas le cas. J'ai trouvé qu'il maniait les dialogues à la perfection.

L'histoire est prenante, et la dernière partie m'a emballé. Le personnage de Lafcadio est fascinant, car imprévisible.

Paludes:

C'est assez court, je l'ai lu d'une traite. Une nouvelle sotie après Les caves du Vatican, où Gide se fait plaisir. Satire du monde littéraire, de la vacuité des activités de l'écrivain, teintée d'un humour subtil et omniprésent. Une oeuvre burlesque. Un roman sur l'acte d'écrire, un éternel recommencement, une obsession.
Gide se joue de lui-même et de ses pairs.

Caustique le Gide:

Gide a écrit:Pour que vous ne vous plaigniez pas qu'il fasse trop chaud, j'ai fait mettre un ventilateur, dit-elle.
- Ah! Chère Angèle.
- Seulement, continua-t-elle, comme il faisait du bruit j'ai dû ramener le rideau par-dessus.
- Ah! C'est donc ça! Mais, chère amie, c'est beaucoup trop petit!
- Le marchand m'a dit que c'était le format pour les littérateurs. La taille au-dessus c'était pour réunions politiques; mais on ne se serait plus entendu.
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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 15:58

André Gide 51dcg510

La porte étroite :

On reproche à Gide d'être précieux, suranné, pompeux...
Décidément, je ne m'y retrouve pas du tout. Je le trouve d'une lisibilité des plus agréable, et d'un style toujours précis. Un peu comme Flaubert, il n'utilise pas de mots superflus, on le sent dans une recherche de pureté. A contrario d'un Huysmans par exemple (que j'adore mais qui en fait des caisses dans la recherche d'une langue précieuse).

On sent que l'autobiographie n'est pas très loin dans ce récit, en tout cas pour sa jeunesse. L'intrigue peut paraître désuète, surtout à la vue de la réaction d'Alissa, qui va se plonger dans la foi et la vertu au lieu de répondre aux attentes du narrateur.

Je peux totalement me planter dans mon interprétation, mais j'ai vu un message universel derrière cette histoire, et encore plus d'actualité aujourd'hui à l'ère du virtuel, des sites de rencontres etc. Le thème du fantasme amoureux. Au final, au lieu de prendre des risques, de se jeter dans le réel, on va préférer idéaliser un amour potentiel, une histoire parfaite, car fantasmée. C'est la cristallisation chez Stendhal.
Que ce soit Alissa, qui finalement rêve totalement son histoire, et s'auto-condamne dans sa solitude, ou sa sœur qui, elle, enfouit ses sentiments, et se jette dans un mariage d'intérêt, de dépit.
Il y a quelque chose de désespéré derrière tout ça.

mots-clés : #initiatique #religion





André Gide 51jwej10

La symphonie pastorale :


Un court récit sous forme de journal. C'est très vivant, et loin d'être austère comme j'ai pu le lire. Je me suis régalé à la lecture, entrant parfaitement dans la tête du narrateur. La religion est toujours présente, mais encore une fois, je ne pense pas que l'on puisse s'arrêter à ça, je dirais même plus que l'on peut faire une lecture de Gide en l'occultant presque. La trame est suffisamment torturée, même sans forcément s'attarder sur la morale religieuse.

Voyez donc : une jeune aveugle est recueillie dans une famille, quasi muette et pratiquement sauvage. Le père, pasteur, va tenter de l'éduquer, et de lui apporter à travers ses mots sa vision de la vie, et tâcher de lui transcrire ce qui lui échappe : le visuel.
Problème, il va de plus en plus s'attacher à elle, au point d'en délaisser sa femme et ses autres enfants, pour finalement ressentir de plus en plus d'attirance envers la jeune femme. Dans le même temps, le fils tombe également sous le charme de la petite... Je vous laisse imaginer le tableau, digne d'une tragédie grecque !

Dans une prose toujours aussi limpide, qui coule avec grâce, on tourne les pages sans s'en rendre compte, et c'est déjà fini, on en redemande !
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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 16:01

Je n'avais pas fait de commentaires des Faux-monnayeurs, un peu déçu, comme avec Isabelle.

André Gide 51pcok10

Isabelle:

Peut-être le premier Gide qui ne m'a pas tellement emballé. Ca reste très bien écrit, agréable à lire, mais je n'ai pas trop adhéré à cette histoire, ne la trouvant pas très intéressante. Le fantasme sur la peinture d'Isabelle, j'ai trouvé ça peu crédible. Je lis que c'est un récit qui se veut critique du courant romantique, je veux bien... Mais, ce n'est pas une franche réussite à mon avis.




André Gide 31fpln10

Thésée :

Un récit à la première personne, retraçant la vie du mythique fondateur d'Athènes, Thésée. Connu aussi pour avoir tué le Minotaure, être ressorti du labyrinthe de Dédale grâce au fil d'Ariane, et il a aussi à son actif pléthore de conquêtes féminines (Hélène, Ariane, Phèdre ...).
Ce qui est intéressant, c'est que Gide raconte avant tout sa propre histoire au travers du récit. Il prend des libertés, et utilise les personnages antiques pour étayer les grands thèmes qui ont jalonné sa vie : le désir, la transgression, l'humanité.

Phèdre et Pasiphaé apparaissent principalement comme voluptueuses, il profite des penchants grecs pour les jeunes éphèbes pour révéler ses propres désirs.

Le récit se fait à la fin de la vie de Thésée, comme un bilan. Le bilan de la vie de Gide ? Il lui a fallu 20 ans pour écrire ce récit d'une centaine de pages.

Comme toujours avec Gide, la plume est merveilleusement ciselée. Une qualité rare d'écriture. La pureté au travers d'un style léché. C'est vers la fin du livre, que je l'ai trouvé le plus touchant.

Gide, Œdipe qui parle a écrit:Et d'ailleurs, ce que je voulais crever, ce n'était point tant mes yeux que la toile ; que ce décor où je me démenais, ce mensonge à quoi j'avais cessé de croire ; pour atteindre la réalité

mots-clés : #autobiographie #contemythe
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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 16:03

Gide a aussi écrit son Œdipe :

Œdipe s'exilant à Thèbes / Œdipe et Antigone

André Gide Tmp_5610

Peinture d'Henri Lévy - avant 1898
Musée des Beaux-Arts de Reims

Gide reprend le mythe à sa sauce. Il n'est plus tellement question de tragédie antique, mais de faire passer ses messages subliminaux.
Une lutte contre le christianisme ?
Ainsi, les personnages ne s'adressent plus à des dieux, mais à Dieu.
Il se fait plaisir avec son ironie et ses facéties : Polynice et Etéocle qui rêvent d'inceste avec leurs soeurs ...

Peut-on échapper à son destin ?

mots-clés : #contemythe
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Message par Tristram le Sam 19 Aoû - 16:46

Encore bravo Arturo pour tout ce que tu exhumes de précieux !

Un peu de l'à la fois agaçant et captivant Paludes ; cela ne sonne-t-il pas étrangement de nos jours ?

– Il n'y a plus de vérité du tout puisque vous arrangez les faits comme il vous plaît.
– J'arrange les faits de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité ; c'est trop compliqué pour vous expliquer cela maintenant, mais il faut être persuadé que les évènements sont appropriés aux caractères ; c'est ce qui fait les bons romans ; rien de ce qui nous arrive n'est fait pour autrui.

...] les évènements racontés ne conservent pas entre eux les valeurs qu'ils avaient dans la vie. Pour rester vrai on est obligé d'arranger. L'important c'est que j'indique l'émotion qu'ils me donnent.

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Message par Arturo le Sam 19 Aoû - 17:57

Trump aurait lu Gide ? Evil or Very Mad
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Message par animal le Sam 19 Aoû - 18:21

Pour l'instant je n'ai lu que les Faux monnayeurs qui m'a fait une forte impression !

André Gide 51fdrp10

Les Faux-monnayeurs

Ca y est, j'ai découvert Gide. Et c'est un sacré morceau que Les Faux-monnayeurs. Une narration chronologique qui apprécie la forme indirecte et multiplie les points de vues presque autant que les personnages. Extraits de journal tenu par Edouard, un des principaux personnages, lettres, dialogues et réflexions entrecoupées. Mais aussi réflexions sur la forme du roman et de la narration, en plus du roman dans le roman, qui s'appelle, pouvait-il en être autrement, Les Faux-monnayeurs...

Les pistes sont mouvantes mais pas si brouillées que ça. Tout en maniant avec dextérité un humour acerbe Gide suit une construction scrupuleuse autour de quatre personnages, surtout. Deux adultes : Edouard, l'auteur des Faux-monnayeurs, un "vrai" aux prises avec ses limites et Passavant filou manipulateur et écrivain pour la pose. Deux jeunes qui passent leur bac : Olivier gentil mais suiveur et Bernard plus impulsif et qui fâché avec certaines apparences choisi de s'enfuir de la maison...

Deux visions de la littérature et deux figures de mentors potentiels. Un roman d'apprentissage à plusieurs facettes donc mais en plus compliqué. Olivier et Bernard causent volontiers littérature et veulent écrire eux aussi. Olivier est amoureux d'Edouard et réciproquement, mais c'est Bernard qui part avec mais tombe amoureux en un sens de Laura qui ... et ainsi de suite dans ce petit monde qui est bien un petit monde dans lequel on se connaît plus ou moins et se retrouve plus ou moins.

Mais les faux-monnayeurs qui sont-ils ?  Difficile de ne pas attribuer le titre aux joueurs du grand jeu des apparences et des conventions que nous sommes tous plus ou moins, surtout aux moins "gentils" des personnages. Là c'est l'autre trame qui court parallèlement au geste littéraire. Autant l'humour est grinçant autant l'auteur marque un cheminement moral sur le fil à travers les destins croisés qu'il a choisi.

Un cheminement sans grand chose de vraiment irrémédiable tellement les possibles sont nombreux, les circonstances changeantes et présent l'espoir de venir à bout de la carapace de "faux". Reste encore à bien le voir arriver le faux.

Ca n'arrête pas ce roman qui se lit avec une facilité et une gourmandise déconcertante (un poil coupable) !

On pourra être moins sensible à l'intérêt porté aux adolescents mais s'arrêter à ça serait passer à côté d'une oeuvre à peine croyable aussi complexe que vivante. Mouvante, et le lecteur bouge avec.

Impressionnant, déchaîné... tout en bénéficiant d'une écriture qui sait aussi se faire classique. Une vision du luxe.

(Récup).

mots-clés : #creationartistique. #initiatique


Dernière édition par animal le Sam 19 Aoû - 19:47, édité 1 fois

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Message par animal le Sam 19 Aoû - 18:23

Ah, j'ai failli oublier le petit extrait :
"Pour Passavant, l'oeuvre d'art n'est pas tant un but qu'un moyen. Les convictions artistiques dont il fait montre, ne s'affirment si véhémentes que parce qu'elles ne sont pas profondes ; nulle secrète exigence de tempérament ne les commande ; elles répondent à la dictée de l'époque ; leur mot d'ordre est : opportunité.
"La Barre fixe. Ce qui paraîtra bientôt le plus vieux, c'est ce qui aura d'abord paru le plus moderne. Chaque complaisance, chaque affectation est la promesse d'une ride. Mais c'est par là que Passavant plaît aux jeunes. Pue lui chaut l'avenir. C'est à la génération d'aujourd'hui qu'il s'adresse (ce qui vaut certes mieux que de s'adresser à celle d'hier) - mais comme il ne s'adresse qu'à elle, ce qu'il écrit risque de passer avec elle. Il le sait et ne se promet pas la survie ; et c'est là ce qui fait qu'il se défend si âprement. Non point seulement quand on l'attaque, mais qu'il proteste même à chaque restriction des critiques. S'il sentait son oeuvre durable, il la laisserait se défendre elle-même et ne chercherait pas sans cesse à la justifier. Que dis-je ? Il se féliciterait des mécompréhensions, des injustices. Autant de fil à retordre pour les critiques de demain."

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Message par Tristram le Sam 19 Aoû - 18:32

Pour faire bon poids :

« Pour obtenir cet effet, suivez-moi, j'invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c'est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire. […]
– Et puis je vois très bien ce qui va arriver, s'écria Laura : dans ce romancier, vous ne pourrez faire autrement que de vous peindre. […]
– Vous devriez comprendre qu'un plan, pour un livre de ce genre, est essentiellement inadmissible. Tout y serait faussé si j'y décidais rien par avance. J'attends que la réalité me le dicte. […]
– Mon romancier voudra s'en écarter [de la réalité] mais moi je l'y ramènerai sans cesse. À vrai dire, ce sera là le sujet : la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale.
[…] sur un carnet, je note au jour le jour l'état de ce roman dans mon esprit […]
C'est à dire qu'au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu'elle se propose, chaque difficulté (et toute œuvre d'art n'est que la somme ou le produit des solutions d'une quantité de menues difficultés successives), chacune de ces difficultés, je l'expose, je l'étudie. […]
Ou, si je ne parviens pas à l'écrire, ce livre, c'est que l'histoire du livre m'aura plus intéressé que le livre lui-même ; qu'elle aura pris sa place ; et ce sera tant mieux.
[…] les idées n'existent que par les hommes ; mais, c'est bien là le pathétique : elles ne vivent qu'aux dépens d'eux. »
André Gide, « Les Faux-monnayeurs »

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Message par animal le Mar 29 Aoû - 18:10

André Gide 300_4510

La symphonie pastorale

Pas vraiment pris mon pied avec cette petite lecture (qui change apparemment de couverture tous les quatre matins). Ou tout simplement l'attente était trop grande en regard des Faux monnayeurs ?

Cette histoire de pasteur qui couve une jeune aveugle Gertrude en toute simplicité mais pas tant que ça... n'est pas une vraiment une histoire de suspens, faussement entretenu, plus un jeu amusé du faux semblant du sentiment amoureux.

Un sentiment d'ailleurs aussi difficile à définir que celui de la générosité qui anime initialement le pasteur ? Tout est dans cet aveuglement plus profond toute grandeur réduite, sans tant de malice que ça ? à des impulsions plus simple.

On appréciera les façons discrètes et très correctes de tourner, avec malice cette fois, autour du pot pour les colères et jalousies. A force de lire le brouillard de différences de fond, ou au contraire de formes ?, entre protestantisme et catholicisme n'est pas aussi opaque mais.

J'ai surtout eu l'impression d'un texte écrit avec le sourire, en dilettante, sans forcer et c'est amusant mais ça reste vite, immédiatement ?, lassant. Ou alors ce n'était pas la saison ?

C'est pourtant gentiment croqué ces monceaux d'égoïsme au naturel...

(Et on sent l'attrait particulier pour le sens des mots).

mots-clés : #psychologique

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Message par Quasimodo le Mar 29 Aoû - 18:42

J'ai eu le même ressenti, sans les points positifs. Une vraie déception. Pour me refaire, on m'a conseillé Les faux-monnayeurs. Wink

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Message par animal le Mar 29 Aoû - 18:52

En comparaison La symphonie pastorale ce n'est même pas un échauffement André Gide 3064796832

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Message par Hanta le Dim 17 Déc - 20:06

Paludes :

André Gide Ghjghj10

Commentaire qui s'inscrit dans le cadre d'une relecture. Toujours jubilatoire ce roman de jeunesse de Gide qui se veut à la fois critique du roman naturaliste ou réaliste et à la fois un questionnement philosophique sur la place de l'auteur puis de l'homme.

Paludes c'est le nom d'un écrit du personnage principal, c'est le questionnement situationnel de chaque action, situation et responsabilité. Agir est ce de la responsabilité de la personne ? Ecrire qu'on va agir est ce s'engager ? Agissons nous lorsque l'on ne fait qu'exister ? Exister est ce une suite d'actions ?

Magnifiquement écrit avec un style maîtrisé au point de donner des complexes à l'écrivain amateur que nous sommes (il avait 24 ans) Paludes trouve son héritage philosophique chez Kierkegaard, Descartes et Spinoza.

Souvent moqué, critiqué pour son immaturité ce fut surtout un grand coup de pied dans le monde littéraire et dans le monde philosophique. Une oeuvre importante.

mots-clés : #creationartistique #journal
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Message par Tristram le Dim 17 Déc - 20:21

Merci de parler de ce roman qui m'avait laissé un peu dubitatif, à me demander s'il était poseur et agaçant au premier ou au second degré : à relire, effectivement !

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Message par anagramme le Dim 17 Déc - 20:56

Le plus grand erreur de sa vie : refuser de publier Proust... il n'avait même pas lu le manuscrit (Proust avait lié le manuscrit d'une façon tellement particulière qu'il s'est aperçu que Gide ne l'avait pas ouvert, lors de sa restitution).
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Message par Tristram le Sam 10 Nov - 14:35

Voyage au Congo suivi de Le Retour du Tchad

André Gide Voyage12


Gide voyage de juillet 1925 à mai 1926 en Afrique centrale (Afrique-Équatoriale française de l’époque), de l'embouchure du Congo à celle du Wouri (Douala, Cameroun) en passant par le lac Tchad. Parti sur les traces du Conrad d’Au cœur des ténèbres, il chasse les papillons en précurseur de Nabokov, ou encore la pintade, voire le crocodile ou l’hippopotame.
Les lectures de Gide ne constituent pas le moindre intérêt de ce journal (Stevenson, Shakespeare, Yeats, Browning, Milton, Racine, Corneille, Molière, Goethe, Tchekhov, ou plus oubliés comme Boylesve, etc.).
« Je relis le Cœur des Ténèbres pour la quatrième fois. C’est seulement après avoir vu le pays dont il parle que j’en sens toute l’excellence. »
A propos, Conrad note dès la première page de son Journal du Congo :
« Crois que ma vie parmi les gens d’ici (les Blancs) ne sera pas très agréable. Éviter le plus possible de faire de nouvelles connaissances. »

Quelques repères :
Une biographie extensive, qui permet de corriger des erreurs dans Wikipédia :
http://www.alalettre.com/gide-bio.php
Un blogue qui en dit plus :
http://e-gide.blogspot.com/2008/10/les-photographies-du-voyage-au-congo.html
Photos de Marc Allégret pendant ce voyage, où il accompagna Gide et réalisa un film documentaire :
http://www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/fr/archives_photo/visites_guidees/congo.html
On lui doit notamment cette étonnante partie de ballon rond :
André Gide Voyage11

Dindiki le potto est aussi du voyage :
André Gide Potto10

On s’aperçoit vite que l’auteur n’a pas plus pris de soin à rédiger ce journal qu’à le corriger ‒ c’est à la fois un gage de spontanéité et une mise en évidence de la présentation qu’il veut donner.

Porteurs (jusque 80 pour deux voyageurs, il est vrai avec boys, cuisinier, etc.), tipoye (chaise à porteurs), sinon en « baleinière », à pied voire à cheval, bref toute la lyre du voyage colonial ; effarante quantité de bagages, y compris champagne (Moët et Clicquot), et même une bouillotte en caoutchouc, offerte après plus de huit mois de transport à dos d’homme :
« Nouvelle visite au sultan, à qui nous apportons quelques menus objets que nous pensons pouvoir lui plaire : carte du pays, bouillotte en caoutchouc, miroir grossissant, feux de bengale, paquets de ouate en rouleau. Nous promettons de lui envoyer de Paris une montre et une carte neuve. Nous promettons également, de faire le nécessaire, à Douala, pour dégager une machine à coudre qui reste en souffrance. »
Des descriptions justes, avec style :
« Branches et feuilles baignent et flottent, et le remous du bateau, comme par une indirecte caresse, en passant les soulève doucement. »

« Au réveil, le spectacle le plus magnifique. Le soleil se lève tandis que nous entrons dans le pool de Bolobo. Sur l’immense élargissement de la nappe d’eau, pas une ride, pas même un froissement léger qui puisse en ternir un peu la surface ; c’est une écaille intacte, où rit le très pur reflet du ciel pur. À l’orient quelques nuages longs que le soleil empourpre. Vers l’ouest, ciel et lac sont d’une même couleur de perle, un gris d’une délicatesse attendrie, nacre exquise où tous les tons mêlés dorment encore, mais où déjà frémit la promesse de la riche diaprure du jour. Au loin, quelques îlots très bas flottent impondérablement sur une matière fluide… »

« Le spectacle se rapproche de ce que je croyais qu’il serait ; il devient ressemblant. Abondance d’arbres extrêmement hauts, qui n’opposent plus au regard un trop impénétrable rideau ; ils s’écartent un peu, laissent s’ouvrir des baies profondes de verdure, se creuser des alcôves mystérieuses et, si des lianes les enlacent, c’est avec des courbes si molles que leur étreinte semble voluptueuse et pour moins d’étouffement que d’amour. »

« Parfois d’étroits couloirs liquides s’ouvrent profondément sous les ramures, où l’on souhaite s’aventurer en pirogue ; et rien n’est plus attirant que leur mystère ténébreux. »

« Quantité incroyable de crocodiles sur les bancs de vase. Aplatis, collés au sol, couleur de fange et de punaise, immobiles, on les dirait directement produits par le limon. Un coup de fusil, et tous s’écoulent, comme fondus, et se confondent dans l’eau du fleuve. »

« L’incendie a tout séché, noirci, sali, désenchanté. Au pied des arbres, sur un sol calciné, un tapis inégal de feuilles mortes, de cendres et de charbons. Plus une herbe, plus rien de frais, de tendre ou de vert. Mais comment ces feuilles mortes n’ont-elles pas brûlé ? Ce sont des feuilles qui n’étaient pas mortes, des feuilles que l’incendie a brusquement flétries. Les arbres qui les portaient pourront-ils supporter cette rôtissure et asphyxie momentanée ? Un grand nombre d’entre eux ne s’en relèveront pas. Le tronc achèvera de sécher et, l’an suivant, deviendra tout entier la proie des flammes – un de ces troncs que l’on voit parmi la désolation d’alentour, qui se consument lentement et achèvent de devenir cendres, fumant encore des jours et des semaines après que l’incendie a passé. Le plus souvent le feu, les attaquant par la base, fait œuvre de bûcheron, les abat. Si l’air est calme, on peut suivre à sa cendre, sur le sol, le dessin de chaque branche. Parfois l’arbre est creux et, se consumant tout debout, fait cheminée. Dans la nuit, on dirait un tuyau d’usine ; des gerbes d’étincelles, des flammes, jaillissent de sa cime. Parfois même, des trous, en cours de route, font appel d’air et semblent de grands yeux rouges, d’incompréhensibles signaux. Souvent cette consomption se prolonge au-delà de la surface du sol ; elle suit la racine et s’enfonce… »

« Inutile de continuer ; ces descriptions ne font rien voir. »
C’est cette phrase, citée par le botaniste Francis Hallé, qui m’a amené au livre ; en complément de la beauté de l’image, la note me paraît toujours d’actualité :
« Certains, les fromagers, ont un empattement gigantesque [Note]. On dirait les plis d’une robe. On dirait que l’arbre est en marche. »
[Note : Disons pour ceux qui l’ignorent qu’on appelle empattement un extraordinaire élargissement de la base du tronc, qui souvent commence à se dessiner à près de dix mètres du sol. L’empattement obvie à l’insuffisance des racines et donne quelque assiette à un fût qui s’élève parfois à plus de 50 mètres de haut. D’autres arbres, les parasoliers en particulier, remplacent l’empattement par des racines aériennes, en manière d’arcs-boutants. En outre, l’épaisseur du taillis, le voisinage des autres arbres, les lianes-câbles qui les relient entre eux, les protègent contre les coups de vent des tornades. Ces forêts sont des associations.
Les parasoliers, m’avait appris Auguste Chevalier, dans l’excellente relation de son voyage en Afrique Centrale, ne poussent que dans la forêt dite "secondaire" c’est-à-dire celle qui s’élève à la place de la grande forêt primitive, une fois dévastée par quelque plus ou moins ancien incendie. C’est cette forêt primitive que je désirais voir, que nous pensions trouver plus loin, que j’ai partout vainement cherchée.]
Beaucoup de paysages remontent à mon souvenir, puisque j’ai fréquenté ces régions ; d’ailleurs les structures des forêts équatoriales sont similaires, d’après notamment Hallé, qui les nomme "tropicales humides".
A ce propos, on se doutait déjà (16 octobre 1925) :
« Je doute si, dans quelques années, ce déboisement continu, systématique et volontaire, ou accidentel, n’amènera pas de profonds changements dans le régime des pluies. »

Mais il n’y a pas que des points de vue naturalistes, aussi d’ethnologiques, ou simplement humains, voire troublants :
« Ici toutes les femmes qui viennent danser au tam-tam sont vêtues de cotonnades aux couleurs vives et seyantes, formant corsages et jupes. Toutes sont propres, ont le visage riant, l’air heureux. Devons-nous en conclure que tout ce peuple noir n’attend qu’un peu d’argent pour se vêtir ? »

« Lorsque, pour leur répondre, je lève la main, ils commencent par prendre peur et s’enfuient ; mais dès qu’ils ont compris mon geste (et je l’amplifie de mon mieux, y joignant tous les sourires que je peux) alors ce sont des cris, des hurlements, des trépignements, de la part des femmes surtout, un délire d’étonnement et de joie que le voyageur blanc consente à tenir compte de leurs avances, y réponde avec cordialité. »

« Mala, tout jeune archer de formes parfaites, vêtu d’une sorte de blouse qu’une ceinture de cuir relève un peu, de côté, sur sa cuisse nue ; bras nus, coiffé d’une petite toque, l’arc au bras, le carquois sur l’épaule et une calebasse pendant à son côté, il semble un Benozzo Gozzoli. Ce n’est pas un porteur ; c’est un page ; compagnon de luxe à qui nous confions le panier de Dindiki. »
André Gide Voyage13

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Message par Tristram le Sam 10 Nov - 14:36

Voyage au Congo suivi de Le Retour du Tchad (suite)

Mine de rien, ça me rappelle quelque chose de plus actuel :
« Qu’est-ce que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien [Note : Elles n’ont même pas payé leurs redevances à l’État. Il a fallu l’huissier et l’énergie du Gouverneur Général actuel pour faire rentrer un million d’arriéré.]. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies "feraient valoir" le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide.
"Ils traitent ce pays comme si nous ne devions pas le garder", me disait un Père missionnaire. »
On atteint à l’intemporel :
« Que ces agents des Grandes Compagnies savent donc se faire aimables ! L’administrateur qui ne se défend pas de leur excès de gentillesse, comment, ensuite, prendrait-il parti contre eux ? Comment, ensuite, ne point prêter la main, ou tout au moins fermer les yeux, devant les petites incorrections qu’ils commettent ? Puis devant les grosses exactions ? »

« Mais, tout de même, aller jusqu’à dire : Que deviendraient sans nous les indigènes ? me paraît faire preuve d’un certain manque d’imagination. »
L’articulation de l’opposition entre Administration étatique et bureaucrate et Grandes Concessions, compagnies commerciales capitalistes, entreprises privées uniquement préoccupées de profit, me paraît transposable de nos jours (hors référence coloniale). Il me semble aussi que le distinguo entre les deux aspects de la colonisation est important à faire historiquement (la gouvernementale pourvoyant tant bien que mal, au moins officiellement, aux soins médicaux et à la lutte contre les épidémies, à l’éducation scolaire, au tracé des routes et à la construction du chemin de fer, etc.).
« Un maître indigène stupide, ignare et à peu près fou, fait répéter aux enfants : Il y a quatre points cardinaux : l’est, l’ahouest, le sud et le midi. [Note : Il est vraiment lamentable de voir, dans toute la colonie, des enfants si attentifs, si désireux de s’instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs. Si encore on leur envoyait des livres et des tableaux scolaires appropriés ! Mais que sert d’apprendre aux enfants de ces régions équatoriales que « les poêles à combustion lente sont très dangereux », ainsi que j’entendais faire à Nola, ou que « Nos ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes ».
Ces malheureux maîtres indigènes font souvent de leur mieux, mais, à Fort-Archambault tout au moins, ne serait-il pas décent d’envoyer un instituteur français, qui parlât correctement notre langue. La plupart des enfants de Fort-Archambault, fréquentant des colons, savent le français mieux que leur maître, et celui-ci n’est capable de leur enseigner que des fautes. Qu’on en juge : voici la lettre qu’il écrit au chef de la circonscription :
« Mon Commendant
J’ai vous prier tres humblement de rendre compte qu’une cheval tres superbement ici pour mon grand frère chef de village sadat qui lui porter moi qui à vendu alors se communique si vous besien sara est je veux même partir chez vous pouvoir mon Commandant est cette cheval Rouge comm Ton cheval afin le hauteur dépasse ton cheval peut être. ».
(Signature illisible).]
»

« Ces agents, qui n’ont jamais mis les pieds aux colonies, modifient à leur gré et selon leur appréciation particulière, les commandes, ne tenant le plus souvent aucun compte des exigences spécifiées. [Note : En cours de route, nous en verrons d’ahurissants exemples : Tel administrateur, (je craindrais de lui faire du tort en le nommant) reçoit trente-deux roues de brouettes, mais ne peut obtenir les axes et les boulons pour les monter. Un autre, (il s’agit d’un poste important) reçoit 50 crémones, mais sans les tringles de métal qui permettraient de se servir de ces crémones ; et, comme il signale l’oubli des tringles, il reçoit un nouvel envoi, aussi important, de crémones, mais toujours pas de tringles. Un troisième administrateur reçoit un coffre-fort démontable ; mais on a oublié d’y joindre les boulons qui permettraient de le monter.] »

« Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais ; je dois parler. Mais comment se faire écouter ? »
Il y a beaucoup d’éléments apportés à la réflexion sur le racisme (qui pour mener à l’horrible n’est pas toujours aussi simple qu’on voudrait le croire) :
« Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l’on entend reprocher continuellement aux domestiques de ce pays, vient surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle. Nous n’avons qu’à nous féliciter des nôtres – à qui nous n’avons jamais parlé qu’avec douceur, à qui nous confions tout, devant qui nous laissons tout traîner et qui se sont montrés jusqu’à présent d’une honnêteté parfaite. Je vais plus loin : c’est devant tous nos porteurs, devant les habitants inconnus des villages, que nous laissons traîner les menus objets les plus tentants pour eux, et dont le vol serait le plus difficilement vérifiable – ce que, certes, nous n’aurions jamais osé faire en France – et rien encore n’a disparu. Il s’établit, entre nos gens et nous, une confiance et une cordialité réciproques, et tous, sans exception aucune, se montrent jusqu’à présent aussi attentionnés pour nous, que nous affectons d’être envers eux. [Note : Ce jugement qui pourrait sembler peu mûri n’a fait que se confirmer par la suite. Et j’avoue ne comprendre pas bien pourquoi les blancs, presque sans exception, tant fonctionnaires que commerçants, et tant hommes que femmes, croient devoir rudoyer leurs domestiques – en paroles tout au moins, et même alors qu’ils se montrent réellement bons envers eux. Je sais une dame, par ailleurs charmante et très douce, qui n’appelle jamais son boy que « tête de brute », sans pourtant jamais lever la main sur lui. Tel est l’usage et : « Vous y viendrez aussi, vous verrez. Attendez seulement un mois. » – Nous avons attendu dix mois, toujours avec les mêmes domestiques, et nous n’y sommes pas venus. Par une heureuse chance, avons-nous été particulièrement bien servis ? Il se peut… Mais je me persuade volontiers que chaque maître a les serviteurs qu’il mérite. Et tout ce que j’en dis n’est point particulier au Congo. Quel est le serviteur de nos pays qui tiendrait à cœur de rester honnête, lorsqu’il entendrait son maître lui dénier toute vertu ? Si j’avais été le boy de M. X… je l’aurais dévalisé le soir même, après l’avoir entendu affirmer que tous les nègres sont fourbes, menteurs et voleurs.
– « Votre boy ne comprend pas le français ? demandai-je un peu inquiet.
– Il le parle admirablement… Pourquoi ?
– Vous ne craignez pas que ce qu’il vous entend dire… ?
– Ça lui apprend que je ne suis pas sa dupe. »
À ce même dîner, j’entendais un autre convive affirmer que toutes les femmes (et il ne s’agissait plus des négresses) ne songent qu’à leur plaisir, aussi longtemps qu’elles peuvent mériter nos hommages, et qu’on n’a jamais vu de dévote sincère avant l’âge de quarante ans.
Ces Messieurs certainement connaissent les indigènes comme ils connaissent les femmes. Il est bien rare que l’expérience nous éclaire. Chacun se sert de tout pour s’encourager dans son sens, et précipite tout dans sa preuve. L’expérience, dit-on… Il n’est pas de préjugé si absurde qui n’y trouve confirmation.
Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent ce que l’on croit qu’ils sont – ou ce que l’on souhaite, ou que l’on craint qu’ils soient. Je ne jurerais pas que, de nos boys également, l’on n’eût pu faire aisément des coquins. Il suffit de savoir s’y prendre, et le colon est pour cela d’une rare ingéniosité. Tel apprend à son perroquet : « Sors d’ici, sale nègre ! » Tel autre se fâche parce que son boy apporte des bouteilles de vermouth et d’amer lorsque, après le repas, il lui demande des liqueurs : – « Triple idiot, tu ne sais pas encore ce que c’est que des apéritifs !… » On l’engueule parce qu’il croit devoir échauder, avant de s’en servir, la théière de porcelaine dont il se sert pour la première fois ; ne lui a-t-on pas enseigné en effet que l’eau bouillante risque de faire éclater les verres ? Le pauvre boy, qui croyait bien faire, est de nouveau traité d’imbécile devant toute la tablée des blancs.] »
Gide pointe aussi de menus travers qui déroutent l’Occidental en Afrique, comme le sempiternel problème des prix, parfois minorés parce qu'un Blanc est essentiellement le chef à qui tout est dû ‒ mais le plus souvent c'est ce dernier qui marchande, de crainte d’être dupe :
« L’absence de prix des denrées, l’impossibilité de savoir si l’on paye bien, ou trop, ou trop peu, les services rendus, est bien une des plus grandes gênes d’un voyage dans ce pays, où rien n’a de valeur établie, où la langue n’a pas de mot pour le merci, où, etc. »
Je serais curieux de percevoir ce que cet esthète a pu entendre :
« L’invention rythmique et mélodique est prodigieuse – (et comme naïve) mais que dire de l’harmonique ! car c’est ici surtout qu’est ma surprise. Je croyais tous ces chants monophoniques. Et on leur a fait cette réputation, car jamais de « chants à la tierce ou à la sixte ». Mais cette polyphonie par élargissement et écrasement du son, est si désorientante pour nos oreilles septentrionales, que je doute qu’on la puisse noter avec nos moyens graphiques. »
Péripéties exotiques :
« Les pagayeurs, dans la grande cour devant le poste, n’ont guère arrêté de tousser cette nuit. Il ne fait pas très froid ; mais le vent s’est élevé. Le sentiment de leur gêne, dont je suis indirectement responsable, me tient éveillé. Combien je me félicite d’avoir acheté à Fort-Lamy une couverture de laine supplémentaire pour chacun de nos boys. Mais que ces pauvres gens, à côté, soient tous nus, le dos glacé par la bise tandis que le ventre rôtit à la flamme, et n’osent s’abandonner au sommeil de peur de se réveiller à demi-cuits (l’un d’eux nous montrait ce matin la peau de son ventre complètement rissolée et couverte de cloques) après qu’ils ont peiné tout le jour – cela est proprement monstrueux.
Bain dans le Logone, assez loin du poste, sur un banc de sable, en compagnie de deux aigrettes, d’un aigle-pêcheur et de menus vanneaux (?). Ce serait parfait sans la nécessité de garder son casque. Immense bien-être ensuite. »

« Oui, si parfaite que puissent être la méditation et la lecture dans la baleinière, je serai content de quitter celle-ci. Tout allait bien jusqu’à l’hippopotame ; mais depuis que les pagayeurs ont suspendu tout autour de nous ces festons puants, on n’ose plus respirer qu’à peine. »

« Et déjà l’on voit s’avancer vers nous 25 cavaliers d’aspect bizarre, sombre et sobre ; ce n’est que lorsqu’ils sont tout près que l’on comprend qu’ils sont vêtus de cottes de mailles d’acier bruni, coiffés d’un casque que surmonte un très étrange cimier. Les chevaux suent, se cabrent, soulèvent une glorieuse poussière. Puis, virevoltant, nous précèdent. Le rideau qu’ils forment devant nous s’ouvre un demi-kilomètre plus loin pour laisser s’approcher 60 admirables lanciers vêtus et casqués comme pour les croisades, sur des chevaux caparaçonnés, à la Simone Martini. Et presque sitôt après, ceux-ci s’écartent à leur tour, comme romprait une digue, sous la pression d’un flot de 150 cavaliers enturbannés et vêtus à l’arabe, tous portant lance au poing. »
Bref, c’est passionnant, et je ne sais pas comment j’ai pu omettre cette lecture jusque maintenant.




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Message par Bédoulène le Sam 10 Nov - 14:44

merci Tristram, ce livre me tente beaucoup et ton commentaire confirme mon envie !

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