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Alice Rivard

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mer 23 Aoû - 11:24

Alice Rivard
(Née en 1985)

Alice Rivard Alice_10

En tant que poétesse, Alice Rivard a fait toute une entrée en poésie avec son recueil en forme d’éclats de projectile, Shrapnels. Nous sentons une émotion à fleur de peau, une manière de dire les choses franche. Il est difficile de sortir indemne de cette confession. Pour une fois, je laisse l’auteur prendre la parole pour présenter sa démarche et la défendre avec un couteau à double-tranchants :

Après avoir abandonné mon doctorat, je me suis lancée en huis clos dans l’écriture de mon premier recueil de poésie, Shrapnels. Naïvement, je croyais être capable de rester dans ma bulle, loin des critiques et des écoles à la mode. J’ai eu la chance d’intégrer le wolf pack de l’Écrou, pour citer la lumineuse Marjolaine Beauchamp. Même si personne ne me connaissait, j’y ai été accueillie à bras ouverts. On m’a valorisée, encouragée, supportée. Je me suis sentie légitime. Je n’y croyais toujours pas, mais peut-être avais-je enfin trouvé ma place.

Lorsqu’on m’a dit pour la première fois que mon écriture dite «confessionnelle» n’était pas, pour certainEs, considérée comme une forme d’expression littéraire et poétique valable, j’ai senti la game des discours élitistes me rattraper.

L’écriture confessionnelle, délégitimisée, a pourtant été portée par des grands noms comme Sylvia Plath. Beaucoup de jeunes poètes s’approprient ce type d’écriture. Elles, ils, écrivent une poésie de l’intime, du vécu, du quotidien, des souvenirs, de la douleur, des traumatismes. Elles, ils, abordent des sujets aussi variés que l’effet pervers des médias sociaux, les difficultés relationnelles, l’anxiété, la maladie mentale, les agressions sexuelles, le suicide. Cette forme d’écriture intime, par son ouverture sur la vulnérabilité de celles et ceux qui l’écrivent, fait écho au message de la radical softness: “Radical softness is the idea that unapologetically sharing your emotions is a political move and a way to combat the societal idea that feelings are a sign of weakness [1].”

Parce que dans une société patriarcale et capitaliste comme la nôtre, il s’agit bien d’un acte révolutionnaire que de parler ouvertement de ses émotions, de son vécu, de ses traumatismes, et ce, sans s’excuser ni se justifier. Les émotions sont en effet perçues comme des signes de faiblesse, des entraves à la productivité et à la performance. Pourtant, parler de ses émotions à travers la poésie est non seulement une force d’expression et de création positive, mais il s’agit aussi d’un geste politique, porteur d’un message dénonciateur envers les comportements toxiques de cette société. Il se veut rassembleur pour celles et ceux qui luttent contre ces comportements et qui, pour cette raison, sont ostracisés. Je voudrais même revendiquer le terme radical poetry, une poésie in your face qui ne s’excuse pas d’exister, qui ne survalorise pas la technique au détriment du contenu, qui est faite de cette expérience humaine commune, et qui est donc accessible à toutes et tous, et non seulement à une élite éduquée et initiée.

J’y crois profondément, à notre droit d’écrire comme nous le faisons, à une poésie intime et confessionnelle, une poésie de l’émotion, de la vulnérabilité. Mais voilà, j’ai lu certaines critiques de Shrapnels, et pendant un instant, ça a tout annihilé. La confiance en la légitimité de mon écriture, le support du wolf pack, ma volonté même de continuer à écrire. Ça m’a détruit. Aux yeux de ces critiques, mon recueil n’était non seulement pas de la poésie, mais ne relevait que «du strict voyeurisme». C’était une «confession linéaire et incontinente de 150 pages[2]». Wow. C’était vraiment juste mean. Au départ, je me sentais humiliée, puis j’ai réalisé que ce qui me blessait vraiment, c’était le manque volontaire de respect dans le choix des mots, c’était qu’on prenne le temps de descendre publiquement quelqu’un de vulnérable. Je ne suis pas contre la critique des poètes aux propos vulnérables, mais je crois qu’il y a une façon de la faire dans le respect.

Ironiquement, dans notre société, les gens les plus fragiles sont souvent celles et ceux qui sont traités avec le plus de mépris, de dureté. Ces personnes vivent des oppressions au quotidien, avec des traumatismes ou des maladies mentales. Lorsqu’elles expriment leurs émotions, elles se font souvent discréditer, traiter de dramatiques, de lourdes et de faibles. Elles subissent différentes formes de violence parce qu’elles sont vulnérables. Ne pas aimer une œuvre «confessionnelle» est une chose. La traiter comme étant honteuse et vulgaire, puis mettre en doute la véracité des expériences à coup de not-so-subtil semble-t-il en est une autre.

[1] Meg ZULCH, «Lora Mathis», Hooligan magazine, issue #11,  September 2015, <https://issuu.com/hooliganmag/docs/issue_11>
[2] Sébastien DULUDE, «Critique de Shrapnels d’Alice Rivard», Lettres Québécoises, volume 164, Hiver 2016, p. 47.

Lien : Filles Missiles

Bibliographie :

Shrapnels, 2016


Dernière édition par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 24 Aoû - 12:17, édité 2 fois
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mer 23 Aoû - 11:40

Shrapnels :

Alice Rivard Shrapn10

Il y a des lectures qui demandent du recul. J’en ai eu besoin. Ce livre est un véritable projectile. C’est une suite de «calligrammes» en forme de projectiles de diverses formes, de la manière que le recueil est conçu dans sa mise en page. Alice Rivard a offert l’un des meilleurs recueils de L’Écrou et nous pouvons même remonter à Jean-Sébastien Larouche pour retrouver une œuvre aussi dense dans son ensemble circonscrit. J’y ai retrouvé des accents de Geneviève Desrosiers même s’ils sont dissipés. La confession d’Alice Rivard publiée en partie plus haut m’a permis de mieux comprendre son projet poétique, même si j’ai eu l’impression dans un premier temps d’un véritable OVNI littéraire. J’ai de la misère à concevoir Réjean Ducharme tel un OVNI, si on ne considère pas ce dernier opus d’Alice Rivard qui fera date.

Tout d’abord, Alice Rivard est sans pitié. Prenons en conscience :

On m’arrache les dents
Parce que tu m’as mal nourrie
Je ne me souviens pas de nourriture
Juste du chocolat
Ça me rendait heureuse pour un instant
Tu m’en donnais plus
Parce que pendant ce temps-là
Tu n’avais pas à te questionner
Tout était simple
Peut-être que tu avais peur
Que je morde la main qui me nourrissait à coups de strap.

Emblématique de la littérature québécoise comme de la littérature «at large», cette incarnation de la condition de mortalité prend une lueur caractéristique :

À dix ans
Elle est apparue
La première pensée
La première percée
Cette fois où j’ai découvert
Qu’il était possible de mourir par soi-même

*Well I swear that I don’t have a gun
No I don’t have a gun*

Impitoyable :

Tu es entrée
Je t’ai dit que tu n’avais plus le droit
J’étais dans le bain
J’étais souveraine
Tu étais fâchée
J’ai fermé le rideau
Je ne sais pas comment
J’en suis arrivée à te raconter ce qu’il m’a fait
Peut-être que je voulais t’éloigner
Tu as encore pleuré
C’est tout ce que tu savais faire
Tu n’avais plus ta violence
Tu n’avais plus d’emprise sur moi
J’étais déjà de la scrap
De la ferraille en train de rouiller dans le bain.

Alice Rivard a choisi de ne plus plaire au commun des mortels :

J’ai compris que je ne leur plairais jamais
Que je ne serais jamais eux
Malgré tous mes efforts
Malgré toutes mes larmes
Ces jours et ces nuits à me trouver trop ou trop peu
J’ai enfilé mon habit d’indifférence
Mes cargos verts, mes t-shirts, mes Converse
Et j’ai mis de la grosse musique sale dans mes oreilles
Ils disent que ce sont les rejects comme moi qui font des tueries
À date la seule personne qui est morte
C’est ben moi.

Il y a deux types de cartouches, à percussion annulaire et à
percussion centrale. Le percuteur frappe encore l’amorce.

L’Écrou est une véritable suite de «drop-outs» :

J’étudie en histoire
Tu étudies en sémiologie
On sait faire l’écreture
J’ai rencontré mon monsieur
Toi t’as quitté une connasse
Je me répare petit à petit
On se répare petit à petit
Ce n’est pas toujours facile
Mais tout va pas pire
Tout va pas pire.

Conscience très lucide :

Mais cette nuit j’ai rêvé à ta mère
Terrible et perdue dans un océan d’étrangers
Comme ce jour à côté
D’une boîte de cendres qui ne faisait pas de sens
Tu ne peux pas être cendres
Et nous ne pouvons pas être confinés
Relégués à tes jugements possibles dans un journal
Et moi, reléguée à la culpabilité, à la souffrance et à la haine
Tu ne peux pas être un placard
Tu ne peux pas être une ceinture
Tu ne peux pas être une pendaison
Tu ne peux pas être la mort
Ne peux pas être mon tortionnaire
Après avoir été une partie de moi, et moi une partie de toi
Tu ne peux pas être toutes ces choses
Auxquelles tu m’as condamnée à te réduire
À trembler devant
Tu ne peux pas être une chambre
Que je revisite constamment pour comprendre
Et pour essayer en vain de te sauver.

En parlant de plaies :

Plus tu fuckes tes plaies


Plus elles ouvrent
Plus elles mouillent
C’est facile une plaie
Béante
Salope béante
Ça reste toujours ouvert
Prêt à t’accueillir
On devient client de nos plaies
On en redemande.

Elle se dépasse :

Mes limites sont troublées
Elles ne savent pas qui elles sont
Elles font mal
Elles sont à vif
Comme un gratteux qu’on a trop gratté
On ne découvre rien en grattant trop
NUL si découvert
Mes limites ont tellement eu mal
Qu’elles ont déjà baisé tout ce qui bougeait pour être aimées
Qu’elles se sont déjà enivrées pour s’oublier
Mais mes limites c’est surtout de la nitroglycérine
Explosant dans ta crisse de face
Mes limites sont des supernovae
Implosant sur elles-mêmes.

Un choc brusque peut provoquer la mise à feu d’une arme à feu
Même si le mécanisme de sûreté est engagé.

Je vais sûrement me souvenir de Shrapnels.


mots-clés : #poésie  #Québec
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Message par animal le Mer 23 Aoû - 11:48

(plus que faible, cette "revendication" ça sonne "mon nombril et rien d'autre" avec en prime le côté facile de la "poésie").

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mer 23 Aoû - 11:52

Il me semble que tu comprends un peu mal l'objet de cette poésie sans vouloir te froisser, Animal. J'imagine qu'il y a quelque chose à mettre sur le compte de sensibilités différentes. Je l'accepte et le conçois tout à fait.

Pour ma part, je prends le temps de digérer cette poésie et de regarder au-delà de nos schémas convenus.


Dernière édition par Jack-Hubert Bukowski le Mer 23 Aoû - 12:20, édité 1 fois
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mer 23 Aoû - 12:14

Quand nous évoquons la poésie québécoise post-2010, il y a quelque chose qui tranche singulièrement d'avec les années 1960, 1975-85 et puis 1995-2010. Ça s'est préparé lentement, il y a eu une espèce de maturation d'une esthétique et la poésie des femmes - comme des hommes qui en sont solidaires - qui tranche sur le vif des inégalités qui persistent. Geneviève Desrosiers a été le fer de lance de cette mise en amorce. Il y a eu une floraison... Charles Dionne, la revue de grève étudiante Fermaille, les éditions du passage, les poètes de brousse, l'Écrou, Le Quartanier, L'Oie de Cravan, les éditions de la Tournure... ce sont toutes des maisons d'édition qui ont accueilli ces innovations en premier. Doctorak Go participe à la diffusion massive de ce qui innove en poésie dans le cadre des poèmes sales, pour se référer à la revue Internet - maintenant fermée - de Charles Dionne et Fabrice Masson-Goulet.

Il n'y a pas beaucoup de femmes comme Alice Rivard qui sont publiées en littérature. Si c'est survenu, pensons aux Josée Yvon, Geneviève Desrosiers et aux poétesses qui l'ont précédée à l'Écrou.
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Message par Bédoulène le Mer 23 Aoû - 14:56

personnellement je préfère nettement Fontaine Kanapé

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 24 Aoû - 9:15

Il s'agit d'une matière d'écriture qui est un peu moins commune. Si on se réfère à Sylvia Plath, nous comprenons un peu mieux de quoi Alice Rivard en retourne. Pour ma part, j'apprécie Natasha Kanapé Fontaine, mais je pense que quelqu'un comme Alice Rivard a droit de cité dans un espace d'écriture où l'existence humaine est un peu plus précaire. Dès lors, il y a un espace de création où les matériaux d'écriture peuvent être déployés. Si j'ai parlé du livre d'Alice Rivard, j'en aurais parlé au même titre qu'un livre de Sylvia Plath, Nelly Arcan, Cesare Pavese ou encore une écrivaine à la démarche d'écriture un peu plus singulière à l'instar d'Annie Ernaux.

Sur le message introduisant le fil, je vous ai mis la carte Doctorak Go d'Alice Rivard qui a été intronisée le 12 mars dernier à un gala annuel. Je prendrai l'initiative de recopier le message inscrit à l'endos de la carte :

Le recueil Shrapnels était comme une mine qui attendait qu'un critique pose le pied dessus. « You Can't Sit With Us », la réponse servie à cette critique par Alice Rivard sur Filles Missile a été la détonation. Cet ensemble, le recueil, sa critique et la réponse, a libéré quelque chose retenu depuis trop longtemps, individuellement pour son auteure mais aussi collectivement, pour les femmes qui écrivent avec le matériau de leur existence et à qui on accorde moins souvent qu'aux hommes le privilège de la fiction. Lorsque l'existence devient le matériau avec lequel les livres sont écrits, on touche à quelque chose qui se trouve au-delà des questions esthétiques et la critique fondée sur le jugements de goût tombe alors dans une sorte d'imposture.

Source : http://doctorak-go.blogspot.ca/2017/03/alice-rivard-shrapnels-you-cant-sit.html

Réjean Ducharme, pour citer un exemple, s'est inscrit contre un de ses critiques les plus virulents à l'époque. Il lui a réservé un camouflet dans une épigraphe du livre La fille de Christophe Colomb. Le critique Jean-Éthier Blais et l'écrivain Hubert Aquin lui sont tombés dessus à bras raccourcis par la suite. Quand nous savons que Réjean Ducharme se refusait à se montrer en public dans l'espace médiatique, nous pouvons imaginer l'ire que ça peut soulever. Alice Rivard n'a pas eu peur, pour sa part, d'aller à contre-courant d'une pensée dominante de son époque.
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