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Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Eugenio Montale

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 13:43

Eugenio Montale
(1896-1981)

Eugenio Montale Montal10

Né à Gênes le 12 octobre 1896 et mort à Milan le 12 septembre 1981, nommé en Italie sénateur à vie (1967) en reconnaissance de ses mérites littéraires et artistiques, prix Nobel de littérature (1975), journaliste, critique littéraire, musical et d'art, conteur, essayiste, moraliste, traducteur, peintre également, Eugenio Montale poète a composé presque sans arrêt de 1916 à 1980, avec un silence (1955-1959) séparant sa manière «classique» de sa manière «contemporaine». L'influence de l'une et de l'autre, en Italie comme ailleurs, a été et reste considérable.

[…]

Bianca Montale, une petite-fille du poète, esquisse en ces termes, dans sa Cronaca famigliare en 1986, les traits caractéristiques communs à toute la famille :

« L'ansia, la fragilità nervosa, la timidezza, la concisione nel parlare e nello scrivere, una visione prevalentemente tendente al peggio di ogni vicenda, un certo senso dell'umorismo ».

« L’anxiété, la fragilité nerveuse, la timidité, la concision à l'oral et à l'écrit, une vision ayant souvent tendance à aller au pire de toute vicissitude, un certain sens de l’humour. »

— Bianca Montale

[…]

Montale a donc cultivé sa propre « veine » poétique dans l’atmosphère intime et amicale d’un monde d’intellectuels que le fascisme condamne à un silence déprimant, non pas par la violence mais plutôt par la force écrasante d’un conformisme de masse qui rend vaine toute tentative de révolte et masque la différence de celui qui ne veut pas s’adapter.

[…]

Montale écrit de la poésie afin qu’elle puisse être une sorte d’instrument/témoignage d’investigation de la condition existentielle de l’homme du XXe siècle. Contrairement aux allusions et aux analogies d’Ungaretti, Montale fait un ample usage de ce qui a été défini par T. S. Eliot comme « corrélatif objectif » : même les objets, les idées, les émotions et les sensations les plus vagues se révèlent corrélées à des objets bien définis et concrets. Montale cherche une solution symbolique dans laquelle la réalité de l’expérience est assumée comme témoignage de vie.

[…]

La poésie assume donc la valeur de témoignage et une valeur morale précise. Montale exalte le stoïcisme éthique de celui qui (un peu comme Julius Agricola, beau-père de l’auteur latin Tacite, qui est décrit dans l’œuvre homonyme) accomplit, dans n’importe quelle situation historique et politique, son devoir.

Sources : Gallimard et Wikipedia

Bibliographie des œuvres

Os de seiche, 1925
Les occasions, 1939
Finisterre, 1943
La maison aux deux palmiers, 1956
La tourmente et autres poèmes, 1956
Papillon de Dinard, 1960
Satura, 1971
La poésie n’existe pas, 1971
Carnets de poésie 1971 et 1972, 1973
Derniers poèmes 1973-1977, 1981
Journal posthume, 1998
Voyage Florence-Gênes et autres récits solitaires (extrait de Prose e racconti, [1995], traduits par Patrice Dyerval Angelini. La Fosse aux ours, 2001
En France, 2004

Source : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/05/eugenio_montale.html
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 13:48

La tourmente et autres poèmes :

Je trouve particulier de parler d’Eugenio Montale. J’imagine qu’il y a quelque chose qui me rapproche de plus en plus de l’univers des poètes. Il est décédé à un moment précis, un moment que je considérerais significatif de mon propre parcours. Outre ces considérations, pour avoir lu Ungaretti et Montale, je dois admettre que je suis sensible à la plume de Montale.

Le recueil en soi est très métaphorique. Il recourt à des objets, à la nature, la vie quotidienne comme l’amour… j’ai quand même tendance à y voir un regard d’homme. Qu’importe, je pense qu’il est important de connaître sa poésie. J’avais lu d’autres choses de lui et ça ne m’avait pas aussi marqué que dans ce recueil. Je passerai quand même aux extraits :

«Lettre jamais écrite»

Pour un fourmillement d’aubes, pour quelques
fils auxquels se prenne
le flocon de la vie et s’enfile
en collier d’ans et d’heures, aujourd’hui les dauphins deux à deux
cabriolent avec leurs petits? Puissé-je n’entendre
rien de toi, fuir l’éclat
de tes cils. Bien autre chose est sur la terre.

M’effacer je ne sais, ni paraître à nouveau; paresse
la forge rougeoyante
de la nuit, la soirée se prolonge,
la prière est supplice, et en vain
entre les roches qui émergent doit te venir
de la mer la bouteille. Le flot, vide,
sur la pointe se brise, au Finisterre.

Ce n’est rien, mais il y a quand même quelque chose…

«L’éventail»

Ut pictura… Les lèvres qui confondent,
les regards, les signes, les jours tombés,
j’essaie de les fixer comme dans un rond
de téléscope renversé, muets
et immobiles mais plus vivants. C’était un carrousel
d’hommes, d’engins en fuite dans la fumée
que fouettait Eurus; déjà l’aube l’empourpre
avec un tressaillement, dissipe ces brumes.
La nacre brille, la calanque
vertigineuse avale encore des victimes,
mais sur tes joues les plumes pâlissent
et le jour, peut-être, est sauf. Que de détonations
quand tu paraîs, d’éclairs blessants, d’averses
sur les hordes! (Doit-il mourir celui qui t’aperçoit?)

De cette vision particulière…

«D’une tour»

J’ai vu le merle d’eau
s’envoler du paratonnerre;
à son vol orgueilleux, au trille
de flûte je l’ai reconnu.

J’ai vu le joyeux Piquillo,
tout oreilles, jaillir de la tombe
et, par à-coups, d’une humide trompe
d’escalier rejoindre le toit.

J’ai vu, aux carreaux de couleur,
filtrer un paysage de squelettes,
des fleurs d’une ogive - et une lèvre
de sang se faire muette.

En tant que Sourd, je suis sensible à cette dernière poésie.


mots-clés : #poésie


Dernière édition par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 13:57, édité 1 fois
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 13:50

«Au jardin»

Je ne sais, messagère
qui descends, bien-aimée
de mon Dieu, (du tien peut-être), si dans l’enclos,
d’azeroliers où gémissent
les roitelets au nid, qui angoissent, le soir,
je ne sais si au jardin
où pleuvent les glands, où derrière le mur
s’effilochent, aériennes, les guirlandes
des charmes qui soulignent
le moutonnement écumeux des lames, une voile
entre des couronnes d’écueils
noyés, très sombres, ou plus brillants
que la première étoile qui pointe -

je ne sais pas si ton pas
étouffé, fantôme aveugle par qui je croîs
vers la mort, du jour où je t’ai vue,
je ne sais pas si ton pas qui fait battre les veines
s’il approche de ce fouillis
est le même qui m’a surpris, un autre été,
avant qu’une rafale
rasant le cap hérissé du Mesco
n’eût brisé mon miroir;
je ne sais si la main qui m’effleure l’épaule
est celle qui jadis
sur le célesta répondait aux plaintes
d’autres nids, d’un fourré désormais brûlé.

L’heue de tortures et de lamentations
qui fondit sur le monde,
l’heure qu’évidente tu lisais comme sur un livre,
ton dur regard de cristal
jusqu’au fond planté, là où d’acres rideaux
de suie montant sur les éclairs
des forges cachaient aux regards
l’œuvre de Vulcain,
ce jour d’Ire que plusieurs fois le coq
annonça aux parjures
ne put te séparer, âme inséparable,
du supplice inhumain, ni te fondre
dans le creuset, cœur d’améthyste.

O lèvres muettes, desséchées du long
voyage sur l’aérien sentier
qui vous a portées, membres que je distingue
des miens avec peine, doigts qu’apaisent
la soif des mourants, enflamment les vivants,
dessein qui as créé hors de ta mesure
les aiguilles du cadran et qui t’épanches
en temps humain, en espace humain, en fureurs
de démons de chair, en fronts angéliques
de celles que leur vol a précipitées… Si la force
qui guide le disque d’ores et déjà gravé
était autre, ton destin, certes, uni
au mien ne montrerait qu’un sillon seul.


mots-clés : #poésie
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 13:52

«L’ombre du magnolia»

L’ombre du magnolia japonais
se clairsème à présent que tombées
en sont les fleurs violettes. Intermittente vibre
en haut une cigale. Ce n’est plus
le temps des voix à l’unisson,
Clytie, le temps du dieu illimité
qui dévore et ranime ses fidèles.
Que s’éteindre était plus facile, mourir
au premier battement d’ailes, au premier heurt
avec l’ennemi : un jeu. Maintenant s’ouvre
la voie la plus dure : mais ce n’est pas toi consumée
du soleil, enracinée, grive
pourtant si douce qui très haut survoles les froides
grèves de ton fleuve, - ni toi fragile -
fugitive pour qui zénith, nadir, cancer,
capricorne restèrent indistincts
pour qu’en toi fût la guerre, en qui adore
sur toi les stigmates de ton Époux, que fléchit
le frisson du gel… Les autres reculent
et plient. La lime, subtile,
qui entaille, se taira, l’écorce vide
de qui chantait sera bientôt poussière
de verre sous le pied, l’ombre est livide, -
c’est l’automne, c’est l’hiver, c’est l’outre-ciel
qui te conduit, en lequel je m’abîme, muge
d’un bond échoué à la lune nouvelle.
Adieu.

Le poème que je viens de citer a un effet sur moi, juste à chaque fois que je le lis, et pourtant que j’hésitai à le retranscrire au fur et à mesure…

«Feuille d’album»

J’ai commencé avant le jour
à jeter pour toi l’hameçon (je l’appelais le lameçon).
Mais nul frétillement
ne se montrait dans les eaux limoneuses,
aucun vent n’apportait ton signe
des collines du Montferrat.
J’ai continué tout ce mien jour
sans trêve épiant pour toi larve, têtard,
frange de plante grimpante, francolin,
gazelle, zébu, okapi,
nuée noire, grêle
avant la vendage; j’ai glâné
dans les sillons trempés sans te trouver.
J’ai poursuivi jusque bien tard
sans même savoir que trois boîtes
- SABLE, SOUDE, SAVON, pigeonnier
d’où tu pris ton envol : une cuisine -
s’ouvriraient pour moi seul.
Ainsi tu disparus à l’horizon confus.
Il n’est point de penser qui enferme la foudre,
mais quel est-il, qui a vu la lumière et s’en prive?
Je m’étendis à l’ombre de ton cerisier; j’étais
trop riche déjà pour te contenir vive.

Enfin, comme tout se termine…

«Petit testament»

Cette lueur qui la nuit point
dans la calotte de mes pensées,
trace nacrée d’une limace
ou poussière de verre écrasé,
n’est point lampe d’église ou d’atelier
qu’alimente,
rouge ou noir, un clerc.
Mais seul cet iris je te puis
laisser en témoignage
d’une foi qui fut combattue,
d’une espérance qui brûla, plus lente
qu’au foyer la souche dure.
Conserves-en dans ton miroir la poudre
quand, toute lampe éteinte,
infernale se fera la sardane
alors qu’un Lucifer ténébreux descendra sur une proue
de la Tamise, de l’Hudson, de la Seine,
secouant ses ailes de bitume à demi
brisées de fatigue, pour te dire : C’est l’heure
Ce n’est un héritage, ni un porte-bonheur
qui pourrait tenir sous le choc des moussons
au fil d’aragne de la mémoire,
mais une histoire ne dure que dans le cendre
et seul s’éteindre est persister.
Juste fut le signal : qui l’a perçu
ne pourra manquer de te retrouver.

Ça m’a pris plusieurs semaines pour y revenir. Je suis revenu au fil des signets que j’avais placés dans le livre. Eugenio Montale n’a pas son pareil pour décrire ce qui est perceptible dans la réalité. Il le dit quand même d’une manière qui lui est caractéristique. Sa poésie est une œuvre de recueillement et nous nous y retrouvons au fil des relectures périodiques.
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Message par Chamaco le Sam 25 Nov - 14:09

je vais pas te laisser tout seul :



Les mots.

Les mots
s'ils se réveillent
refusent leur demeure
la plus propice, vélin
de Fabriano, encre
de Chine, sous-main
de cuir ou de velours
qui les garde au secret ;

les mots
quand ils s'éveillent
s'étalent au dos
des factures, dans les marges
des billets de loto,
sur les faire-part
de deuil ou de mariages ;

les mots
ne demandent rien d'autre
que l'imbroglio des touches
sur l'Olivetti portative,
que l'ombre des goussets
de gilet, que le fond
de la corbeille à papier, réduits
en boulettes ;

les mots sont bien malheureux
de prendre la porte
comme des filles et d'être reçus
avec fougueux bravos
et déshonneurs ;

les mots
préfèrent le sommeil
dans la bouteille au sort dérisoire
d'être lus, vendus,
momifiés, mis à hiberner ;

les mots
sont à tous et vainement
se cachent dans les dictionnaires
car il y a toujours un cuistre
qui déterre les truffes les plus puantes, les plus rares ;

les mots
après une attente éternelle
renoncent à l'espoir
d'être prononcés
une fois pour toutes
puis de mourir
avec leur maître.

1968.


p.s : il dit que les truffes sont puantes, je ne partage pas son avis, elles ont un parfum qui leur est propre, c'est tout (on serait pas copains tous les deux Laughing Laughing )
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 25 Nov - 14:41

Ouais, Chamaco, il y a toujours des zones d'ombres lorsqu'on touche à l'individualité d'une personne. Merci quand même pour avoir laissé une poésie brève qui donne un autre aperçu sur sa démarche. Je n'ai toujours pas son recueil de NRF poésie et il semble que ce soit un recueil rétrospectif couvrant les diverses périodes de sa vie et de son oeuvre.

Par rapport aux truffes, sans commentaire...! Wink
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