Jaume Cabré

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Jaume Cabré

Message par topocl le Lun 5 Déc - 20:46

Jaume Cabré
Né en 1947



Jaume Cabré i Fabré (Barcelone, 1947) est un philologue et écrivain catalan.

Licencié en philologie catalane à l’Université de Barcelone, professeur certifié en dispense d’activité et enseignant à l’Université de Lleida, membre de la section philologique de l’Institut d'Estudis Catalans.

Il a combiné pendant de nombreuses années, l’écriture et l’enseignement. Il a également travaillé à l’écriture de scénarios pour la télévision et le cinéma.
source et suite


Oeuvres traduces en français :

1985 : La toile d'araignée
2004 : Sa Seigneurie
2006 : L'ombre de l'eunuque, Page 1,
2009 : Les voix du Pamano, Page 1,
2013 : Confiteor, Page 1,

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Re: Jaume Cabré

Message par topocl le Lun 5 Déc - 20:49

Les voix du Pamano  




Ça commence par l'exergue :
« Père, ne leur pardonne pas, car ils savent ce qu'ils font. » Vladimir Jankélévitch
et ça finit avec :
Sais-tu mon fils ? Les cimetières de villages ont toujours fait penser aux photos de famille : tout le monde se connaît et tout le monde reste bien tranquille, à jamais l'un à côté de l'autre et chacun perdu dans son rêve. Avec leurs haines désorientées par tout ce calme.
(…) C'est incroyable, la vie.

Si j'en crois Les voix du Pamano, Jaume Cabré est un formidable conteur. Sur 760 pages, il nous émeut à parcourir les rues d'un village des Pyrénées espagnoles, marqué par les blessures de la guerre civile et du franquisme, blessures que nous allons voir au fil des années tenter de cicatriser, mais bien souvent se réouvrir, suppurer sous des couteaux vengeurs,. Ce sont ceux qui vont bientôt mourir, disent les anciens, qui entendent les « voix du Pamano », le ruisseau qui baigne Torena.  Ce livre, où les personnages se partagent - se déchirent plutôt - entre traîtrise et fidélité, souvenir et vengeance, haine et amour est un extraordinaire jeux de piste parfaitement maîtrisé.


Vous savez les jeux de pistes, ces trucs machiavéliques qui tiennent en haleine, plein de rebondissements, qui vous emportent sur une fausse piste, où un petit élément vient éclairer rétrospectivement quelques informations que vous aviez jugées négligeables et qui prennent soudain toute leur importance? Ces récits où la vérité  n'est pas livrée toute crue mais se gagne à la sueur bienheureuse de vos investigations ? Ces grands enchevêtrements élaborés par un inventeur scrupuleux et malicieux, qui se rit de vos petits raisonnements terre à terre pour élaborer une grande construction dont la cohérence se construit peu à peu, dont les structures éparpillées vont trouver, comme les pièces d’un puzzle qui se complètent, leur épanouissement dans l'évidence finale, où tout s’ explique, tout se tient, dans un tableau à l'intelligence brillante ?

Voilà le trésor que nous propose Jaume Cabré. Le livre se « gagne » assez difficilement au début, on est un peu désarçonné, perdu par la multiplicité des personnages, et surtout par le style très particulier de l'auteur – style si personnel qu’on va peu à peu le considérer comme un des personnages de l’histoire à lui tout seul. Pour lui le temps et l'espace sont des notions parfaitement éclatées : au milieu d'un paragraphe, d'une phrase même, on passe malicieusement d’ une scène à une autre, d'une époque à une autre, d'un personnage à un autre.
Jaume Cabré surfe sur les vagues du temps, enchaînant brillamment les grands écarts, définissant des correspondances, des filiations. Il nous livre les pensées derrière les paroles, les espoirs derrière les actes, pour mieux ciseler l’intimité complexe de ses personnages, prisonniers chacun à sa façon de la solitude de son destin.
Cela demande un temps d'adaptation, il ne faut pas se décourager dans les 100 premières pages, éviter de lire par petits morceaux, et petit à petit, les personnages se construisent, les correspondances se font, on s'installe délicieusement dans cette histoire à la fois lumineuse et sordide, bouleversante et perpétuellement haletante, on ne peut plus lâcher ce suspense haletant.



(commentaire rapatrié)


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Re: Jaume Cabré

Message par églantine le Lun 5 Déc - 21:10

Oh quels bons moments j'ai passés avec les romans de Jaume Cabré !

Les voix du Pamano




Faire un résumé à la hauteur  de cet imposant édifice me semble un exercice voué à l'échec mais je tenterai par ma modeste lumière de lectrice subjuguée ,d'amener le lecteur potentiel à franchir le pas .
J'avoue avoir été impressionnée par le pavé en apparence austère qui m'attendait :
L histoire se déroule dans un village des Pyrénées catalanes et s'étend sur plusieurs décennies : Entre 1944 et 2002 !
Et pendant plus de 700 pages , Jaumé Cabré va réveiller l'Histoire à travers une poignée de personnages manipulés par le destin et ses facéties et mettre en lumière les conséquences tragiques des choix personnels ou collectifs dans le contexte politique d'une Espagne traumatisée par la guerre civile .
Ce qui pourrait être qu'une simple saga familiale , devient à travers la plume virtuose de Jaume Cabré , un texte qui explose en ramifications multiples pour aboutir à un portrait sans aménité de ce que fut l'Espagne franquiste et des conséquences douloureuses au sein du petit peuple !

Certes , au début  durant presque une centaine de pages , il a fallu que je m'accroche : Jaume Cabré fait partie de ces écrivains "qui se méritent" demandant au lecteur une capacité d'adaptation à un style d'écriture audacieux , libéré des contraintes du temps : le petit lecteur se trouve face à un schéma narratif ressemblant à une mosaique et acceptera de reconstruire les éléments pour suivre les différents fils de l'histoire .


Dès lors ,la partie est gagnée, et les clés et autres procédés stylistiques de Jaume Cabré s'ouvriront pour nous entrainer dans cette explosion de fils narratifs laissant au lecteur l'initiative de remettre l'ordre nécessaire dans cette "rigoureuse anarchie"!


Jaume Cabré
est un joueur , il s'amuse malicieusement avec une virtuosité qui relève du génie : excellant dans l'art du dialogue , il enchevêtre allègrement les répliques dans un même dialogue sautant d'une époque à l'autre ...avec , en arrière-fond , comme une sorte de" voix off" , toutes les arrières pensées des protagonistes , ce qui apporte au roman une profondeur intimiste exceptionnelle .


Poéte , conteur , magicien des mots , Jaume Cabré donne chair à des personnages de type tragédien et dans sa liberté d'écriture il a su créer un équilibre remarquable en apportant à son récit qui réveille les blessures issues de l'HISTOIRE , un regard profond et  grave, mais toujours allégé par une plume qui sait se laisser aller à l'humour et la dérision ( certains passages : "voilà qu'elle se fait épousseter la brèche par un skieur" qui pourraient être franchement triviaux mais portés par l'ensemble sont  franchement jubilatoires !)

Une première lecture ressemble à un débroussaillage : il est d'ores et déjà prévu une relecture afin de pouvoir apprécier plus finement l'architecture de cette oeuvre monumentale et ainsi de découvrir ce que je n'ai pas saisi pleinement ! Cet exemplaire étant un emprunt à la médiathèque , je n'ai pas pu souligner et annoter comme j'ai l'habitude de le faire et ma lecture en a souffert (je vais donc en faire l'acquisition très rapidement ) .
Au delà de l'histoire , JAUME CABRE  interpelle le lecteur dans sa propre humanité , ses choix , son implication dans la vie ....On en ressort plus fort pour vivre en lumière .....

Pour ceux qui seraient réticents ....
Spoiler:

là c'est genre Le mec de la tombe.... clown
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Re: Jaume Cabré

Message par Bédoulène le Lun 5 Déc - 23:33



Confiteor

Avec quelle habileté l'auteur lie les évènements du passé et du présent, interférant dans la lettre testament du narrateur(Adrià) à son fils.

Dans ce récit le destin des personnages est dévoilé grâce à l'âme des objets, textes anciens, dont la rareté les rend unique,   arrachés, pas toujours honnêtement par les protagonistes, et récupérés par Félix Averdol le père d'Adria.

Deux phrases illustrent la situation de l'enfant Adrià : " Ce n'est que hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. "

"Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant."

Pas étonnant que cet enfant, aussi doué fut-il et il l' était, ait choisi pour soutiens et  confidents deux jouets : le chef indien Aigle-Noir et le Shériff Carson (bravoure et sagesse)

En exergue de ce premier chapitre, ce pourrait-être le sentiment de l'enfant : "Je sera rien" Carles Camps Mundo

C'est le père d'Adria qui choisit l'éducation qui convient à son fils (lequel doit faire mieux que tous parce qu'il le peut et que son père le veut) effacement de la mère qui doit s'incliner.

Au fil des études d'Adria, de ses sentiments se révèle une vérité pas toujours comprise par l'enfant mais qui découvre l'homme qu'est Félix Ardèvol, le père. Un homme qui a épousé par intérêt la fille d' un paléographe, qui dans sa jeunesse a été indigne, adulte ignoble et dont la veuve demandera des années durant, la tête de l'homme qui l'a assassiné en le décapitant  (a capite)

Adrià apprend aussi le violon, mais ce n'est qu'à l'adolescence qu'il consentira à jouer devant un public.

j'ai dressé la chronologie de certains faits qui facilitent le suivi des choses et personnages

vers 1400 frère Julia de Sau (ex Fra Miquel moine hérétique  dernier vivant du monastère Sant Pere del Burgal (assassiné) avait en sa possession l'acte fondateur du monastère que récupèrera des siècles plus tard Félix Ardèvol

1690 Jachiam Mureda de Pardac tue Bulchanij Brocia incendiaire de la forêt et s'enfuit emportant le médaillon que lui donne sa petite soeur Bettina (médaillon de leur mère, représentant Santa maria dai Ciüf (médaille de Pardac)

Quelques années après Jachiam retourne à Pardac portant un chargement de bois d'érable et d'un autre bois noble, dans lesquels Lorenzo Storioni confectionnera son premier violon dénommé Vial (c'est une autre histoire d'assassinat) qui sera plusieurs siècles plus tard l'une des pièces de Félix Ardèvol

en 1918 alors qu'il est étudiant à Rome (ecclésiastique) Félix tombe amoureux de Carolina qui lui offre la médaille de Pardac héritée de son oncle (nous saurons certainement plus tard ce qu'il est advenu de Carolina)

à l'âge de 40 ans Félix Ardèvol se marie avec Carme Bosh ils ont un enfant, le narrateur Adria. J'ai aussi relevé dans l'écriture une récurrence ; il fait une description (n'importe le sujet) en tant que spectateur  aussitôt suivie d'une en tant qu'acteur (j'espère que vous me comprendrez avec cet exemple)

"Adrià était très content de connaître le cadre de vie de cette fille qui lui entrait dans la peau........"Et la chambre de Sara était plus grande que la mienne..."

une autre manière de liaison.

Après la disparition du père d'Adrià, une jeune femme (Danièla) se présente au domicile de la famille Averdol, elle revendique une part d'héritage, c'est la fille que Carolina a eu de Félix Averdol alors qu'il étudiait à Rome, et qu'il a lâchement abandonnée.

Adrià à présent âgé de 20 ans ne souhaite pas exercer en tant que violoniste, au grand dam de sa mère, il veut continuer à étudier et devenir "philosophe de la culture" comme il l'avait annoncé à l'un de ses camarades. Son amitié avec Bernat se poursuit, ils ont besoin l'un de l'autre, une amitié orageuse certes, mais quoi de plus beau quand l'un console l'autre en lui jouant un morceau au violon ?

Par sa demi-soeur, Adrià prend connaissance d'une personnalité de son père qui lui était inconnue, toute la part d'ombres. Il s'est aussi rendu compte du poids négatif que son père faisait peser sur sa mère, laquelle se révèle habile, autoritaire, gérant le magasin de façon utile. Mais leur relation restera ce qu'elle était, sans tendresse, dialogue restreint au minimum.

Les  plus belles pièces de la collection privée de Félix Ardevol ont été acquises en spoliant les Juifs pendant la seconde guerre mondiale ; le sang d'une victime signe d'ailleurs l'étui du violon Storioni le Vial. (après l'assassinat du violoniste Leclaire par Vial, le violon était donc en la  possession de cette vieille femme Juive)

Ce livre demande a être écouté pour la musique du rythme et des richesses.
Alors il m'apparait que le narrateur n'écrit pas à son fils, non, je pense à celle qu'il a aimée, Sara et que c'est son autoportrait dont il est question, à plusieurs reprises, et qui se trouve dans le bureau d'Adrià ! D'ailleurs il dit suite à une dispute avec sa mère : "Si un enfant m'avait répondu comme je répondais à maman, je lui aurais donné une claque mais je n'ai pas d'enfant."

Par contre, malgré des hauts et des bas dans leur relation il gardera l'amitié de Bernat  et c'est d'ailleurs à lui qu'il confiera le récit de sa vie alors qu'il se sait malade.

Sara sa bien-aimée s'enfuit à Paris, le laissant abattu devant cet acte incompréhensible pour lui ; il part pour l'Allemagne étudier et sa présence dans ce pays est l'occasion d'en connaître plus sur certains personnages. La mort d'un SS nommé Grübbe Franz atteint par les balles d'un ami étudiant de Félix Ardèvol à la Gregoria et qui pour défendre sa patrie a quitté la soutane, Drago Gradnik.

Adrià lit dans la presse qu'un psychiatre a été assassiné, il s'agit du Dr Voigt, alias Zimmermann, alias Falegnani, à qui Félix Ardèvol a acheté le violon Vial ; souvenons nous que cet ignoble docteur qui faisait des "expériences" sur les prisonnières des camps de concentration, avait lui-même volé ledit violon à une vieille Juive après l'avoir abattue. Adria à ce moment là ignore les faits qui le relient à ce docteur.

On apprend aussi la raison de l'assassinat de Frau Julia de Sau (ex Fra Miquel), il avait refusé de couper la langue à un Juif accusé à tort par l'Inquisiteur Nicolau Eimeric.

A travers les siècles  l'Inquisiteur et  l'Obersturmbannfürher Rudolf Hoss révèlent les mêmes exactions sur des victimes , cette alternance de l'un à l'autre  simule un échange entre ces deux personnages ignobles.


j'ai terminé ce livre  de passions,  de toutes les passions humaines les plus ignobles comme les plus belles, physiques, morales ou spirituelles.

En suivant le destin de ces objets, animés dans ces pages  ;  violons, médaille, tableaux, tissu, manuscrits et incunables le lecteur suit celui de l'humanité, en Europe notamment sur des siècles. Ces objets sont des témoins de l'histoire, du Mal qui a sévit dans ces siècles et jusqu'au dernier jour d'Adria spolié par son ami.

J'ai bien apprécié l' "échange" entre les trois illustres du nouvel essai d'Adria : Lull, Berlin et Vico sur l'attentat de l'immeuble d'Oklahoma city.
Egalement "les gardiens" d'Adria qui dialoguent aussi, Aigle-Noir et le shériff Carson.

La métaphore faite par Adria avec la création du monde quand il emménage son appartement avec Benart.

Ce livre m'a passionnée, avec quelle maîtrise, quelle recherche l'auteur l'a composé, construit pour rendre crédibles tous les évènements, les personnages et que l'ensemble de ces morceaux d'histoire s'imbrique dans un tout harmonieux.

un violon Storioni



Cloitre de Bebenhausen  


l'Urgell  


sant pere del Burgat  


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Re: Jaume Cabré

Message par topocl le Mar 6 Déc - 12:51

Confiteor



Livre hors de l'ordinaire au commentaire impossible.
En sept ans, un auteur « normal » va pondre 7 livres moyens. Cabre, lui, élabore un MONUMENT avec matière à 77 romans et réussit le tour de force qu'on n’y soit jamais perdu, ou juste ce qu'il faut pour une part de mystère.

Le premier trait de génie du livre, c'est son titre. Qui, d'entrée de jeu, en un mot, nous place sous l'emprise de la confession, donc de la faute. Ce livre, qui sait aussi être tendre et  plein d'humour, qui va du bout de l'intime à l'extrême de l'universel, nous parle du mal, du péché, gammes et variations qui vont de la transgression enfantine au mal planétaire. D’où vient le mal, où nous mène-t-il, que l'on en soit acteur, témoin, censeur, ou victime. Comment chacun y participe, l’accepte, s’en pâme parfois, l’enterre, fait avec,  le porte en soi, s'étouffe face à ses questionnements perpétuels. Comment en parler, ou l'enfouir, se racheter ou se venger, et tricher pourquoi pas. Comment, finalement, cahin-caha, vivre plus ou moins heureux, malgré cela, portant cette culpabilité perpétuelle de l’humanité.
Et est-ce que tout cela n’est pas … rien, par rapport à un vieil homme dont la mémoire a fui ?

Mais, ne vous y trompez pas , il ne s'agit pas de palabres : c’est avant tout un formidable roman, exceptionnel je dirais, avec ce qu’il faut d’enfance (et ce qui en reste en nous tout au long de la vie), d’amour, d’amitié et de lâcheté enchevêtrés (« entre aimer ou se défiler »), de temps qui passe. Avec des livres, de la musique et des tableaux, et tous les objets témoins de nos vies. Avec le passage implacable de l'Histoire et des mystères peu à peu dévoilés, car ne sommes nous pas l’aboutissement de ces destins mêlés? Et une façon de raconter (changements inopinés de points de vue, changements d’époques  impromptus  ) qui surprend et défie à chaque page et enrichit le propos .

Vous n’aimez pas l’impératif qui donne des ordres ? Moi non plus, alors je prend celui qui donne des conseils. Lisez-le, ne vous laissez pas impressionner par sa taille (et vous verrez que vous le relirez) ! C’est tellement rare, les livres qui nourrissent à part égale le cerveau et le cœur.



L’œuvre d’art naît de l’insatisfaction. Le ventre plein, on ne crée pas d’œuvre d’art, on fait la sieste.



(commentaire rapatrié)

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Re: Jaume Cabré

Message par topocl le Sam 17 Déc - 9:17

L'ombre de l'eunuque



« Il ne t'est jamais arrivé, Miquel, que tes actes dépassent tes intentions ? »

Apparemment, on peut lire n'importe quel livre de Jaume Cabre et identifier l'auteur à ses thèmes, ses personnages, son style si personnel.
A travers la saga des Gensana, cinq générations de propriétaires de filatures, accrochées comme à un radeau dans la tempête à leur demeure familiale proche de Barcelone, Jaume Cabre nous parle d'un demi siècle d'histoire de l'Espagne après la guerre civile avec ses rancœurs et ses peurs , sa culpabilité jamais absorbée.

Deux personnages, deux rebelles qui font foirer les beaux rouages de cette implacable dynastie  entremêlent leurs récits : l'oncle Maurici l'homosexuel, joueur invétéré - joueur de cartes et joueur de mots - , éternel perdant, et Miquel , dernier du nom, guérillero sans envergure puis repenti de la lutte armée contre Franco, devenu un personnage falot et insatisfait, amoureux fou et toujours incapable de saisir sa chance, passionné d'art sans talent, ami inconstant.

Les récits s'entremêlent, les époques se mélangent, le je et le il alternent.
Cabre aime nous perdre, se refuse à baliser son histoire, à y planter des repères ; il joue de la fiction et de la réalité et nous entraîne dans un jeu de piste à étapes et à fausses pistes, jouissant à l'évidence, tout comme le lecteur, de cette manipulation malicieuse et foisonnante de ses conteurs.

(commentaire rapatrié)


mots-clés : #famille

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Re: Jaume Cabré

Message par topocl le Ven 31 Mar - 12:56

Sa Seigneurie



On est à Barcelone dans les dernières semaines du XVIIIe siècle,une Barcelone boueuse et battue par une pluie incessante, où le son omniprésent des cloches des diverses églises rappelle à certains leur devoir religieux, à d'autres leurs obligations de plaisirs. Indifférente à la Révolution qui a sévi pas très loin, la monarchie expose ses débauches et ses dérives.Là s'ébattent les riches et les puissants, avides de pouvoir, d'argent et de sexe, comme tous les puissants...(et comme beaucoup d'autres) et "qui n'aspiraient qu'à une chose, comme tout le monde, tenir la queue de la poêle.".
On prépare avec fébrilité les réjouissances qui marquent le passage du siècle, on salonne, on intrigue. Quand une cantatrice étrangère est assassinée, cela entrouvre une brèche dans le passé de l'impitoyable Régent de l'Audience, Don Rafel, et malgré  une enquête bâclée et un coupable fabriqué, tous ses ennemis , et ils sont nombreux et insatiables,  vont s'y engouffrer pour la transformer en faille, puis en gouffre.

C'est un conte cruel et acerbe, qui dépeint de façon jouissive un milieu totalement factice et haineux, avec ses fausses dévotions, ses alliances hypocrites. Confrontant allègrement l'apparence glorieuse et les pensées putassières, revanchardes, mesquines de ses sordides protagonistes, Jaume Cabre réussit un numéro hilarant de haute voltige, dans cette société insouciante d'autre chose que d'elle-même. Car mieux vaut rire que pleurer. Il mène cela avec une truculence, une finesse, un humour dévastateurs.

Mais on peut lui faire confiance pour ne pas conduire ce simple thriller historico-politique au premier degré. Ces vaniteux d'une époque décadente nous tendent un miroir monstrueux :
Ne dit-on pas de Don Rafel:
À coup sûr, des personnes présentes dans ce cercle, don Rafel était le plus envié, le plus haï et le plus craint parce qu'il était influent, inflexible et corrompu, trois qualités qui allaient normalement de pair avec la carrière de ceux qui, en ces années de grâce, tenaient le haut du pavé à Barcelone.

Il en arriva même à être tenu pour un homme politique incombustible, un de ces hommes qui savent dire que la  politique ne les intéresse pas, qu'ils ne sont pas des hommes politiques, vraiment pas, et que s'ils sont là où ils sont, c'est pour rendre service, c'est différent, parce que la politique, non merci.

Ne se pavane t'il pas ridiculement à essayer ses costumes fastueux?
N'est-il pas totalement déconnecté de la vie quotidienne de ses concitoyens ?

D'une fenêtre grillagée lui parvint un relent de chou bouilli : il fit une grimace de dégoût, du chou au dîner, les pauvres gens.

Ne court-il pas en voiture à cheval,  et non en scooter, concupiscent, vers sa jeune maîtresse, pas du tout intéressée, à travers les rues obscures de la ville?
Ne reste t'il pas superbe et indifférent face aux attaques, dans  la certitude  de son bon droit?

Il se fâcha, il rit en disant voilà bien des bêtises, ses yeux se révulsèrent, il fit claquer sa langue, se reprit à rire, dit moi ? eh ? moi ? et il nia tout, définissant cette histoire comme un sale mensonge, pourri.

Les temps ont changé, nous  dit-on. Mais nous savons tous qu'il ne faut pas le croire.


mots-clés : #historique


Dernière édition par topocl le Ven 31 Mar - 13:42, édité 1 fois

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Re: Jaume Cabré

Message par églantine le Ven 31 Mar - 13:03

Si  ce n'est pas politico-historique vraiment ( genre de truc s où je comprends rien ), je crois qu'il aura sa place dans ma PAL.
Il est délicieux ton com Miss Topocl .Miam.

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Re: Jaume Cabré

Message par topocl le Ven 31 Mar - 13:46

églantine a écrit:Si  ce n'est pas politico-historique  vraiment ( genre de truc s où je comprends rien ),
Disons qu'il n'est pas besoin de connaitre le moindre contexte politique pour comprendre.

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Re: Jaume Cabré

Message par Bédoulène le Ven 31 Mar - 16:04

merci topocl ! pour "Ces vaniteux d'une époque décadente nous tendent un miroir monstrueux " et ta phrase de conclusion : il est dans la tablette !

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Re: Jaume Cabré

Message par Avadoro le Ven 6 Oct - 0:13



Voyage d'hiver

Ce recueil de nouvelles de Jaume Cabré se dévoile à travers ses inspirations musicales et ses questionnements sur la mémoire, le passage du temps. L'auteur tisse un lien avec ces romans et accentue une impression de fragilité, de noirceur, à travers des ellipses et des épilogues parfois inattendus dans leur sécheresse.

Voyage d'hiver apparait comme une lecture parfois abrupte, tout en poursuivant des obsessions et des troubles souvent fascinants, bien au-delà des références historiques et artistiques. Jaume Cabré trouve alors un équilibre dans la révélation d'une concision poétique.

Mots-clés : #nouvelle
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Re: Jaume Cabré

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