Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot


René Daumal

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Message par ArenSor le Mar 27 Mar - 10:37

René Daumal
(1908-1944)

René Daumal Photo_12

Très tôt engagé dans des expériences littéraires novatrices, René Daumal crée avec trois amis, à Reims, le groupe des « Phrères simplistes », notamment inspiré de Alfred Jarry, Arthur Rimbaud et des surréalistes. Il s’agit de Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte et Robert Meyrat. Bons élèves au lycée, ils cherchent comme Rimbaud « le dérèglement de tous les sens » (drogue, roulette russe même), dans un esprit de découverte. Autour de 1924, Daumal connaît une expérience unique qu'il qualifiera de « déterminante », en utilisant le tétrachlorométhane dont il se sert pour tuer les coléoptères qu'il collectionne. Il a l’intuition qu’il pourra rencontrer un autre monde en se plongeant volontairement dans des intoxications proches d'états comateux.
Pensionnaire au lycée Henri-IV à Paris de dix-sept à dix-neuf ans, il y est l'élève d’Alain et y rencontre la future philosophe Simone Weil, avec laquelle il aura des échanges au sujet du sanskrit. En effet, « Re-Né » s’intéresse aux textes sacrés de l’Inde, et a décidé d’apprendre le sanskrit, composant une grammaire de la langue.

À Paris, avec Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et le peintre Josef Sima, il fonde la revue Le Grand Jeu, qui connaîtra trois numéros de 1928 à 1930. On y rencontre également Hendrik Cramer, mari de Véra Milanova qui épouse René Daumal en 1940.
En 1930, René Daumal fait la connaissance d’Alexandre de Salzmann, disciple de Gurdjieff. Il se sent alors conforté dans un certain nombre de ses opinions : il décide de rompre avec sa vie littéraire et de se lancer dans des formes de vie différente qu'il qualifie de « métaphysique expérimentale ». En 1932-1933 il accompagne le danseur Uday Shankar dans une tournée aux États-Unis.
Cette période est relatée dans La Grande Beuverie, premier travail littéraire de Daumal.  

Revenu à Paris, René Daumal vit dans des conditions matérielles très difficiles. Il écrit quelques traductions de l’anglais et du sanskrit, des articles pour la NRF, et une abondante correspondance. Il rédige le texte Poésie noire, poésie blanche, où il explicite les fondements de ce qu'il voit comme « expérience poétique véritable ». En 1934/35 il tient la chronique de la pataphysique du mois dans la Nouvelle Revue française. Il peut être vu comme un maillon entre l'auteur d'Ubu roi et les pataphysiciens constitués en corps.
Quasiment sans domicile fixe, il se déplace d’un endroit à un autre avec Véra Milanova. Il rencontre Philippe Lavastine et, par son intermédiaire (il travaille chez l'éditeur Denoël), l’écrivain Luc Dietrich et son ami Lanza del Vasto.

Ayant pris connaissance de sa maladie, une tuberculose déjà avancée, René Daumal séjourne le plus possible en montagne, dans les Pyrénées mais surtout dans les Alpes, sur le plateau d'Assy. La guerre est une période difficile, sa femme Véra étant juive. Miné par la maladie, il meurt à l’âge de 36 ans.
(d’après Wikipedia)

Œuvres :

• 1936 : Le Contre-Ciel, Cahiers Jacques Doucet. Réédité chez Gallimard avec Poésie noire, poésie blanche.
• 1938 : La Grande Beuverie.
• 1952 : Le Mont Analogue, récit véridique,
• 1970 : Tu t'es toujours trompé, Mercure de France, Paris.
• 1970 : Bharata, l’origine du théâtre. La Poésie et la Musique en Inde, rééd. 2009.
• 1972 : Essais et Notes, tome 1 : L'Évidence absurde.
• 1972 : Essais et Notes, tome 2 : Les Pouvoirs de la Parole.
• 1978 : Mugle, Fata Morgana, Montpellier.
• 1981 : René Daumal ou le retour à soi, L'Originel, Paris. Contient La Soie.
• 1985 : La Langue sanskrite, Ganésha.
• 1996 : Fragments inédits (1932-33). Première étape vers la Grande beuverie, Éditions Éoliennes.
• 1992 : Correspondance, tome 1 : 1915-1928.
• 1993 : Correspondance, tome 2 : 1929-1932.
• 1996 : Correspondance, tome 3 : 1933-1944.
• 1994 : Je ne parle jamais pour ne rien dire. Lettres à A. Harfaux, Le nyctalope.
• 2004 : Chroniques cinématographiques (1934). Aujourd'hui, Au signe de la licorne.
• 2008 : Correspondance avec les Cahiers du Sud, Au Signe de la Licorne.
• 2014 : (Se dégager du scorpion imposé). Poésies et notes inédites, 1924-28, Éditions Éoliennes.
• 2016 : Ecrits pataphysiques , Au Signe de la Licorne
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Message par ArenSor le Mar 27 Mar - 10:43

Le Mont analogue
Roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques

René Daumal Mont_a10

Le sous-titre dit beaucoup. Il s’agit donc d’alpinisme, d’aventures, de théories pataphysico-scientifiques, de recherche spirituelle, voire mystique. Mélanger le tout et vous obtenez Le Mont Analogue.

Plantons le décor :
Le narrateur, analysant d’anciennes mythologies, pose l’hypothèse de l’existence dans le monde d’une montagne gigantesque, encore inconnue, unissant la Terre et le Ciel, c’est le fameux mont Analogue .
Il est pris au mot par un certain Sogol (anagramme révélateur), alpiniste, ancien moine, mathématicien, inventeurs d’inventions absurdes et inutiles.

J’inventais aussitôt des appareils  ahurissants : un stylo qui bavait ou éclaboussait tous les cinq ou dix minutes, à l’usage des écrivains qui ont la plume trop facile…

Pas facile de rendre visite à l’appartement de Sobol, il faut y monter et y descendre en rappel.
Les deux compères décident de réunir une équipe de choc, tous fondus d’alpinisme mais possédant d’autres talents,  pour aller à la découverte du mont Analogue. Le passage ci-dessous se ressent d’un sentiment antiallemand (nous sommes pendant la guerre !) :

Bien qu’italien d’origine, il appartenait à une école d’alpinisme que l’on pourrait –grosso modo- appeler « l’école allemande ». On pourrait ainsi résumer la méthode de cette école : on attaque la face la plus abrupte de la montagne, par le couloir le plus pourri et le plus mitraillé par les chutes de pierre, et l’on monte vers le sommet tout droit, sans se permettre de chercher des détours plus commodes à gauche ou à droite ; en général on se fait tuer, mais, un jour ou l’autre, une cordée nationale arrive vivante à la cime.

Après de multiples calculs mathématiques, Sobol arrive à la conclusion que le mont Analogue n’a pas encore été découvert car caché dans une courbure de l’espace-temps (les théories d’Einstein sont assez récentes !). Il le situe assez précisément grâce au calcul de la répartition des masses et possède une théorie toute particulière pour y accéder.

Après une longue navigation, l’expédition aborde aux rivages du mont Analogue et découvrent un pays bien étrange… Un premier camp de base et établie mais en pénétrant plus loin… le roman s’arrête là en raison de la maladie et de la mort de l’auteur

La nuit se tassait encore autour de nous, au bas des sapins dont les cimes traçaient leur haute écriture sur le ciel déjà de perle ; puis, bas entre les troncs, des rougeurs s’allumèrent, et plusieurs d’entre nous virent s’ouvrir au ciel le bleu délavé des yeux de leurs grand-mères.

« Le Mont Analogue » est un ouvrage hétéroclite, à la fois potache, récit d’aventures, fable pré-écologique et apprentissage spirituel.

Encore faut-il que cette brave Physique mette en œuvre toute sa vieille astuce bretonne pour réunir sur ma table les éléments d’un repas ou n’entrent ni sulfate de baryte, ni gélatine, ni acide borique, ni acide sulfureux, ni aldéhyde formique, ni autres drogues de l’industrie alimentaire contemporaine. Un bon pot au feu vaut tout de même mieux qu’une philosophie menteuse.

Bien sûr, gravir le mont est se débarrasser de la technologie (les protagonistes abandonnent rapidement tout l’appareillage scientifique et technologique apporté), revenir vers la nature, retrouver des modes de pensées et des relations plus authentiques.

Le mont Analogue, c’est un peu un retour vers le Paradis perdu.
Pas étonnant que le livre ait connu un franc succès dans les années 60-70 avec le phénomène hippie et autres mouvements de nature semblable. A. Jororowsky s’est inspiré du livre pour le film « La Montagne sacrée » (pas vu).

Il faut tout de même souligner que le roman de Daumal souffre beaucoup de son inachèvement.  Je suis persuadé que l’auteur serait revenu sur certaines incohérences et maladresses. « Le Mont Analogue » aurait  été peut-être un grand livre. Nous nous consolerons en lisant aujourd’hui un « work in progress »…

Je termine par une citation plaisante :

L’expression satisfaite du docteur Beaver, chaque fois qu’il mangeait du hareng, me rendait hargneux. »

C’est un livre pour nos montagnards, églantine et Aventin  Very Happy


mots-clés : #alpinisme #aventure #nature
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Message par Tristram le Mar 27 Mar - 13:46

Bien qu'ayant lu des ouvrages de Luc Dietrich et Lanza del Vasto, ainsi que de Jodorowsky, dont j'ai vu La Montagne sacrée, ce Mont Analogue demeure dans ma PAL (depuis quelques décennies) : je l'ai fait remonter...

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Message par Bédoulène le Mar 27 Mar - 15:28

partager une LC avec Coli et Shanidar (mon plaisir) car pour ce qui est du livre, même si j'ai apprécié je reprends ce que je disais : (Mes connaissances ne sont pas assez étendues (à mon époque le chemin le plus court d'un point à l'autre était toujours la ligne droite Smile ) mais lecture agréable cependant.

"je vois ce voyage et cette ascension du Mont comme une ré-initiation de l'homme, retrouver l'essentiel, se dépouiller, pour accéder à un état supérieur. "

Spoiler:
j'avais des interrogations, certainement stupides "tout d'abord le choix d'Analogue ? analogue à quoi ? puisque sensé relié la terre et le ciel, analogue au triangle équilatéral de la Trinité ?

mais si le sommet est "inaccessible" qu'est ce qui en empêcherait l'accès dès lors que la base l'est accessible ? suffit de grimper non ?

Sogol est un homme étonnant d'ailleurs le supérieur du monastère où il a passé un certain temps dit de lui : "Mon fils conclut il, je vois qu'il y a en vous un inguérissable besoin de comprendre qui ne vous permet pas de rester plus longtemps dans cette maison. Nous prierons Dieu qu'Il veuille vous appeler à Lui par d'autres voies.."

Sogol a peut être trouvé la "voie" : le mont Analogue !

par contre la réflexion sur le surnom de Sogol quand il parle d'anagramme est ce : logos

"la courbure de l'espace dévie la lumière des étoiles et aussi les lignes de force du champ magnétique terrestre, si bien que, naviguant avec le sextant et la boussole, je serai toujours persuadé que je vais en ligne droite."

dans les connaissances actuelles est ce plausible ? ou bien dois je simplement me laisser séduire par cette utopie que représente le Mont Analogue ?
ce récit inachevé j'en suis frustrée à nouveau car cette histoire appartient à ces hommes et cette femme qui ont cru, sans preuve, mais n'est-ce pas la foi ?, en l'existence de ce Mont et qui l'ont recherché.

Comme tu as noté la "punition" pour " si tu ne paie pas ta dette, on te tue..." et en voilà une autre avec l'histoire de Bernard, le guide, qui a tué le rat.

l'acte de Bernard ait des conséquences sur l'environnement, comme un rappel sur la responsabilité humaine.

le complément d'information dans les notes, schéma laissent deviner les obstacles pour cette première expédition et l'échec dramatique pour la seconde expédition avec les amis restés dans le monde connu et qui recherchaient, vraisemblablement des "bénéfices" dans ce nouveau monde, et ont reçu la punition.

Le fait qu'il soit dit que "les portes" de ce nouveau monde aient été ouvertes pour eux implique que celui qui les a ouvertes, ainsi qu'à tant d'autres au cours des siècles, soit une entité supérieure.

c'est pour moi un récit intéressant, le Mont Analogue une utopie.

ce qui me gêne c'est qu'étant donné que nous savons que ce monde a été connu depuis des siècles (voir les bateaux au port) on peut s'interroger sur le choix du Supérieur d' en ouvrir les portes à certains et pas à d'autres ; serait ce que seuls ceux qui ont cru en ce monde inconnu en ce mont analogue ont eu ce droit ?

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Message par Arturo le Sam 26 Jan - 11:18

Je suis en train de lire le recueil NRF poésie, Les poètes du Grand Jeu, et c'est assez essentiel pour comprendre le projet de Daumal et ses comparses. En dignes héritiers de Rimbaud, ils veulent se faire voyants, et de Jarry et sa pataphysique.

Daumal tire une grande inspiration dans les Védas, et la spiritualité indienne.
Un texte que je trouve primordial pour comprendre cela, est Libérté sans espoir. Sur la quête du renoncement, la recherche de la Vérité. Bien sûr, il vaut mieux être familier de ces questions.
A noter, que les poètes du Grand Jeu s'opposaient aux surréalistes.

Le texte en question ci-dessous.
Spoiler:
L'œil enfoncé et brillant voit des portes partout, et l'homme s'y jette, le front en avant. Il voit le ciel vide et l'espace libre. Chaque objet est pour lui le signe d'une puissance. Mais que va-t-il choisir? Des dieux tyranniques viennent le guider et le solliciter: désir, intérêt, amour, beauté, raison. Il veut choisir librement et de lui-même. Il ne veut plus accepter aucun motif d'action. Un but est pour lui un maître. Il veut vouloir pour vouloir, agir par purs décrets. L'«acte gratuit» est, dit-il, le seul acte libre; et la seule valeur qui puisse résider dans l'âme humaine, c'est la volonté qui décide librement d'un acte, ni guidée par la raison, ni dirigée vers une fin.

C'est ici que commence à mourir l'esprit de révolte; car, dès qu'on a cru découvrir en soi-même une route à explorer, une nouvelle réalité à atteindre, les actions deviennent indifférentes et le monde étranger. Celui qui est parvenu à ce point se meut dans le monde et accomplit les actions naturelles à l'homme avec cette constante pensée : « Puisque je suis bien différent de tous ces êtres, mes semblables d'apparence, que je suis un ange et que cela seul m'importe, à quoi bon agir autrement qu'un autre?» Il voit en même temps qu'agir contre une loi est encore agir selon cette loi; qu'agir systématiquement contre le désir est encore lui obéir; c'est l'attraction de la terre qui fait que le ballon s'éloigne de la terre. Cet homme, qui ne croit l'être que de déguisement, à chacun de ses actes se dit avec un rire intérieur: «oui, j'agis vraiment tout à fait comme un homme. »

Il ne rit pas à ses actions du rire abject d'un vaincu, mais de ce rire désespéré de celui qui, prêt à se suicider, a jugé désormais inutile de presser la gâchette. Ce divorce d'avec le monde, qui fait le monde indifférent à l'esprit, est souvent proche du désespoir; mais c'est un désespoir qui rit du monde. Si l'esprit se sépare des choses, le corps en même temps se sépare des autres corps; son raidissement l'isole, et couvre le visage du masque musculaire de l'ironie. Le révolté croit avoir trouvé la paix, souvent même il croit la conserver toute sa vie, mais le voilà enfermé dans ce masque rigide de mépris. L'esprit prend l'habitude de dire à tout ce que subit ou fait le corps: «Ce n'est pas important.» Et l'homme croit avoir trouvé le salut. L'existence et les biens de ce monde perdent leur prix, rien n'est à craindre, et l'âme continue sa recherche de la pureté dans ce raidissement d'orgueil, celui du stoïcien.

Une seule chose importe, dit l'homme parvenu là, c'est la paix intérieure. Il croit l'obtenir par cette tension de la volonté qui refuse de participer à la vie humaine. Mais rien ne peut venir enrichir l'âme dans cet exil ; elle n'a fait que se replier sur elle-même ; dans sa prison abstraite, elle est séparée du ciel autant que de la terre. L'ennui lourd et la sécheresse, avec leurs cortèges de tentations, lui feront sentir son immobilité et son sommeil.

Un soir, l'homme se penche à sa fenêtre et regarde la campagne. Des choses pâles et grouillantes, brumes ou spectres, sortent des terres labourées et glissent vers les maisons ; un chat imite le chant de mort d'un enfant qu'on étrangle, et les chiens dans le clair de lune retrouvent au fond de leurs gorges la grande voix des loups sur la steppe. L'homme, à sa fenêtre, sent grandir en lui monstrueusement un sauvage désir animal d'aller lui aussi hurler et danser au clair de lune, de courir en grelottant sous la lumière glacée, et de s'aventurer jusqu'aux maisons pour épier le sommeil des hommes, et peut-être enlever un enfant endormi. Un animal, un loup renaît en lui et grandit, gonfle sa gorge et son cœur. Il va se mettre à hurler. Non ! Il est fort! D'un geste brusque il se rejette en arrière, ferme la fenêtre et veut se convaincre qu'il ne faisait que rêvasser. Pourtant, quelque chose se crispe au creux de son estomac, comme autrefois, dans son enfance, lorsqu'il pensait à la mort. Il a peur. Mais c'est indigne de lui ; n'est-il pas armé contre cela ? « Que m'importe ! » essaie-t-il de dire. Il doute, pourtant. Il se couche ; mais s'il tente de résister à l'angoisse, il ne pourra dormir. Il perd peu à peu confiance en soi; il s'abandonne à la somnolence, et aussitôt les démons font leur entrée; il aura pour compagnons de nuit le succube lépreux et sans nez, l'homme-grenouille à l'odeur de poisson, et l'ignoble tête gonflée de sang violet qui se balance sur ses pattes de canard. Le monde dédaigné prend sa revanche sur sa gorge contractée, sur son cœur mal assuré de battre, sur son ventre, où les monstres enfoncent leurs griffes. Le matin, il trouve sa foi en lui-même ébranlée.

Tentations de la souffrance, de la peur ou de l'ennui, qui somment l'âme de les surmonter ou de se laisser écraser, heureux qui les reçoit, pour qu'il reconnaisse son erreur. Une solution abstraite ne résout rien; l'homme ne se sauve que tout entier; l'entendement seul peut le partager en corps et esprit, car l'entendement connaît, et sépare par méthode pour se donner un objet. Une solution abstraite n'est rien non plus dans la société ; le même mécanisme de refoulement y opère. On voit des nations en apparence bien policées, mais où pourtant il n'y a qu'un refoulement des instincts qui, sous la contrainte violente d'une police rigide, parviennent difficilement à se manifester ; mais ils peuvent trouver libre cours chez ceux qui peuvent le plus aisément échapper à la contrainte, par exemple chez ceux qui sont les agents de cette police. Ces hommes deviennent les instruments de la cruauté animale qui se réveille; dans les postes de police, ces défenseurs de l'ordre lient de cordes un homme arrêté, sous un prétexte quelconque, dans une manifestation publique, et lui écrasent les yeux, lui déchirent les oreilles de coups de poing; ou bien lui grillent la plante des pieds jusqu'à ce qu'il avoue ce qu'on veut lui faire avouer. De pareils signes indiquent que cette société n'a pas su dominer les passions qui se développent dans son sein, et cela sans doute parce qu'elle veut résoudre le problème de la justice en appliquant aux relations humaines des solutions proposées de loin par certaines intelligences ; c'est l'avertissement pour la société qu'elle est à la merci de la moindre défaillance; heureuse si elle peut reconnaître ces signes! Ainsi en est-il pour l'individu; après ces révélations, il lui faut trouver la foi qu'il avait cru avoir.

Au fond de ce mépris hautain du monde, il y avait un immense orgueil. L'homme veut affirmer son être en dehors de toute humanité, et il s'enchaîne ainsi, non seulement par l'orgueil qui fige son esprit dans l'unique affirmation de soi, mais aussi par la puissance du monde qu'il a voulu mépriser. La seule délivrance est de se donner soi-même tout entier dans chaque action, au lieu de faire semblant de consentir à être homme. Que le corps glisse parmi les corps selon le chemin qui lui est tracé, que l'homme coule parmi les hommes suivant les lois de sa nature. Il faut donner le corps à la nature, les passions et les désirs à l'animal, les pensées et les sentiments à l'homme. Par ce don, tout ce qui fait la forme de l'individu est rendu à l'unité de l'existence; et l'âme, qui sans cesse dépasse toute forme et n'est âme qu'à ce prix, est rendue à l'unité de l'essence divine, par le même acte simple d'abnégation. Cette unité retrouvée sous deux aspects et dans un seul acte qui les rassemble, je l'appelle Dieu. Dieu en trois personnes.

L'essence du renoncement est d'accepter tout en niant tout. Rien de ce qui a forme n'est moi; mais les déterminations de mon individu sont rejetées au monde. Après la révolte qui cherche la liberté dans le choix possible entre plusieurs actions, l'homme doit renoncer à vouloir réaliser quelque chose au monde. La liberté n'est pas libre arbitre, mais libération ; elle est la négation de l'autonomie individuelle. L'âme refuse de se modeler à l'image du corps, des désirs, des raisonnements; les actions deviennent des phénomènes naturels, et l'homme agit comme la foudre tombe. Dans quelque forme que je me saisisse, je dois dire : je ne suis pas cela. Par cette abnégation, je rejette toute forme à la nature créée, et la fais apparaître objet ; tout ce qui tend à me limiter, corps, tempérament, désirs, croyances, souvenirs, je veux le laisser au monde étendu, et en même temps au passé, car cet acte de négation est créateur de la conscience et du présent, acte unique et éternel de l'instant. La conscience, c'est le suicide perpétuel. Si elle se connaît dans la durée, pourtant elle n'est qu'actuelle, c'est-à-dire acte simple, immédiat, hors de la durée.

L'espace est la forme commune à tous les objets ; un objet, c'est ce qui n'est pas moi ; l'espace est le tombeau universel, non pas l'image de ma liberté. Quand l'horizon cessera d'être l'image fuyante de la liberté, quand il ne sera plus qu'une barre posée sur les yeux, et que l'homme se sentira conduit par les mains de l'espace, alors il commencera à savoir ce que veut dire être libre. Il n'y a pas de place parmi les corps pour la liberté. C'est en cessant de chercher la liberté que l'homme se libère ; la véritable résignation est de celui qui, par un même acte, se donne à Dieu, corps et âme.

Mais parler de résignation n'est pas un sortilège qui fait trouver tout à coup la paix et le bonheur ; bien souvent, ce ne sont pas des résignés, mais des faibles, ceux qui croient avoir conquis le calme intérieur. Ils répètent comme des charmes abrutissants les quelques règles de conduite qu'on leur a apprises, et vivent ainsi dans une abjecte tranquillité. Ils acceptent tout, mais ne nient rien, et par ce consentement ne veulent vivre que cette vie, ornée d'espoirs insaisissables qui amusent leur lâcheté. La résignation ne peut être que l'abandon volontaire d'une révolte possible. Le résigné doit à chaque instant être prêt à se révolter; sinon la paix s'établirait dans sa vie, et il dormirait en recommençant à consentir à tout. L'acte de renoncement n'est pas accompli une fois pour toutes, mais il est un sacrifice perpétuel de la révolte.

C'est pourquoi il est dangereux de prêcher l'humilité aux âmes faibles ; c'est les éloigner encore plus d'elles-mêmes. L'individu, figé et replié sur lui-même, ne peut prendre conscience de sa destinée que dans la révolte. Il en est de même pour une société. Comme l'individu s'enferme pour dormir lâchement derrière des remparts d'espoirs et de serments, ainsi la société se limite dans les murs des institutions ; l'individualiste cherche la paix en s'enfermant dans des bornes nettes et solides ; de même l'État nationaliste. L'un comme l'autre ne pourra trouver sa voie véritable, celle où il peut avancer libre, que dans la révolte qui rompt les limites. L'homme ou la société doit être à tout moment sur le point d'éclater, à tout moment y renoncer, et refuser toujours de s'arrêter à une forme définie. La liberté est de se donner à la nécessité de la nature, et la véritable volonté n'est que d'une action qui s'accomplit. Cette résignation est, au contraire de l'abjection, la puissance même, car le corps replacé parmi le monde participe alors de la nature entière. Le Nitchevo des Russes fait comprendre le succès du marxisme en Russie. — «Ce n'est rien», c'est-à-dire: rien de tout cela qui me pousse à agir n'est moi. Et l'effort de volonté n'est pas de vouloir accomplir une action, mais de la laisser se faire dans un continuel détachement. Accepter le matérialisme historique était pour les révolutionnaires russes trouver la liberté.

L'homme, avant d'atteindre le renoncement, parcourt toujours ces trois étapes ; l'acceptation stupide, d'abord, de toutes les règles, de toutes les conventions qui lui procure le repos; puis la révolte sous toutes ses formes, lutte contre la société, misanthropie, fuite au désert, pyrrhonisme ; et enfin la résignation, qui ne cesse de supposer constant un pouvoir de révolte.

Le renoncement est une destruction incessante de toutes les carapaces dont cherche à se vêtir l'individu ; lorsque l'homme, las de ce labeur plus dur que celui de la révolte, s'endort dans une paix facile, cette carapace s'épaissit, et seule la violence pourra la détruire. Rejeter sans cesse toutes les béquilles des espoirs, briser toutes les stables créations des serments, tourmenter sans cesse chacun de ses désirs et n'être jamais assuré de la victoire, tel est le dur et sûr chemin du renoncement.

Il faut faire le désespoir des hommes, pour qu'ils jettent leur humanité dans le vaste tombeau de la nature, et qu'en laissant leur être humain à ses lois propres, ils en sortent.



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Message par Arturo le Dim 27 Jan - 18:32

Le prophète

L'enfant qui parlait au nom du soleil
allait par les rues du village mort,
les rats couraient vers ses pieds nus
lorsqu'il s'arrêtait aux carrefours.

L'enfant appela d'une voix pleine de galères,
de voiles blanches et de poissons volants,
et les hommes changés en pierre
s'éveillèrent en grinçant

C'était l'aube annoncée par les flèches sifflantes
des joyeux archers du voisinage,
les hommes venaient, chacun portant sa nuit
comme on porte une ombrelle.

Ils s'accroupirent autour de l'enfant,
et leurs gros yeux rouges riaient,
et leurs larges bouches crachaient
du sable à travers les dents.

L'enfant qui parlait au nom du soleil
dit: «N'écoutez plus le chant du coq stupide»,
et les hommes aux longues lèvres se tapaient
le derrière sur les pavés.

L'enfant dit: «Vous riez, vous riez,
mais lorsque vous vous éveillerez
avec du sang plein les oreilles,
alors, vous ne rirez plus. »

Sa tête tomba, écrasante et chaude
sur l'épaule d'une jeune femme ;
elle crut qu'il voulait l'embrasser
et se mit à rire d'effroi.

«Vous riez, vous riez, lui dit-il,
— et les vieux montraient leurs crocs jaunes —
votre rire n'est pas l'aumône
que réclame la Gueule céleste.

Il lui faut vos nourrissons,
vos nez fraîchement coupés,
Il lui faut une moisson
d'orteils pour son souper.

Elle rit, elle rit, la grande Gueule,
elle brille, elle grésille,
vous riez, vous riez, épouvantable aïeule,
mais bientôt, grand-mère, vos fils et vos filles
ne riront plus, ne riront plus.
Vous riez sous vos parasols de nuit,
ils vont craquer, ils vont craquer,
entendez rire la grande Gueule,
car bientôt vous ne rirez plus.

J'adore ces deux vers :

les hommes venaient, chacun portant sa nuit
comme on porte une ombrelle.
Arturo
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Message par Bédoulène le Dim 27 Jan - 20:20

effectivement Arturo c'est une belle image !

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"Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
Bédoulène
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