Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Roberto Juarroz

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Message par bix_229 le Lun 30 Avr - 18:01

Roberto Juarroz
(1925-1995)

Roberto Juarroz Juaroz10

J’ai cherché une poésie douée d’un poids spécifique, solide, verticale. Juarroz.

Roberto Juarroz (1925-1995) se dresse tel un monument altier et hautain dans le paysage immense de la poésie sud-américaine. Son exigence soutenue, son éthique sourcilleuse, ses mots fulgurants, ont donné corps à ses textes entre silence et oracle. Il semble comme une statue du commandeur scrutant le monde.

Par ses aphorismes foudroyants inscrits au cœur de ses poèmes, il a en quelque sorte érigé une métaphysique de l’existence humaine, toujours au rebord du vide et de son bref passage ici-bas, toujours à questionner l’énigme de notre présence, l’énigme des choses.
Poésie verticale, Poesía Vertical, est le seul titre qu’il ait daigné donner à ses poèmes. Par cela il ne veut rien expliquer, mais simplement signifier une direction, une élévation entre le vide et la vie, entre la lumière et l’ombre.

Et surtout éviter « toute distraction, toute interprétation superflue », toute mollesse, tout apitoiement.
source : "Esprits nomades"

Bibliographie en français :

- Poésie verticale. - Le Cormier, 1962
- Poésie verticale II. - Le Cormier, 1963
- Poésie verticale (extraits des voulmes I à III). - Rencontre, 1967
- Poésie verticale IV. - Le Cormier, 1972
- Poésie verticale (extraits des volumes I à IV), éditions Talus d'approche, 1996
- Quatre poèmes. - Unes, 1983, 1986
- Nouvelle poésie verticale. - Lettres vives, 1984
- Poésie et réalité, essai. - Lettres vives, 1987
- Poésie et création, essai. - Unes, 1988
- Onzième poésie verticale 25 poèmes. - Le Cormier, 1989
- Neuvième poésie verticale. - Brandes, 1999
- Poésie verticale : 30 poèmes. - Unes, 1991
- Onzième poésie verticale. - Chatelineau, 1992
- Douzième poésie verticale, La Différence/Orphée, 1993
- Treizième poésie verticale. - José Corti, 1993
- Fragments verticaux. - José Corti, 1994
- Quatorzième poésie verticale, Corti, 1997
- Fidélité de l'éclair. - Lettres vives, 2001




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Message par bix_229 le Lun 30 Avr - 18:30

Il dessinait partout des fenetres,
sur les murs trop hauts,
sur les murs trop bas,
sur les parois obtuses, dans les coins,
dans l' air et jusque sur les plafonds.
Il dessinait des fenetres comme s' il dessinait des oiseaux,
sur le sol, sur les nuits,
sur les regards tangiblement sourds,
sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres.

Il dessinait des fenetres jusque sur les portes.
Mais jamais il ne dessina une porte.
Il ne voulait ni entrer ni sortir.
Il savait que cela ne se peut.

Il voulait seulement voir : voir.
Il dessinait des fenetres.

Poésie verticale

Traduction : Roger Munier Points/Seuil
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Message par Tristram le Lun 30 Avr - 20:32

Très beau, avec cette portée métaphysique

_________________
« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par églantine le Lun 30 Avr - 20:57

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Message par Bédoulène le Mar 1 Mai - 7:02

très intéressant, merci Bix

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Message par bix_229 le Lun 14 Mai - 17:04

L'impossibilité de vivre


se glisse en nous au début

comme un caillou dans la chaussure :

on le retire et on l'oublie.




Ensuite arrive une pierre plus grande

qui n'est plus déjà dans la chaussure :

le premier ou le dernier malentendu

se mêle à l'amour ou au doute.




Viennent après d'autres échecs :

la perte d'un mot,

la sauvage irruption d'une douleur,

une mort sur le chemin,

la chute d'une feuille sur notre solitude,

la vieillesse qui s'annonce

comme un soir écorché par la pluie.


Nous émergeons de tout

avec un tremblement qui dissout la confiance.


La lune pâlit,

nous commençons à nous méfier du soleil.





(Quatorzième poésie verticale / Ed.Éditions José Corti)
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 12 Juil - 9:12

Je vais essayer de me prêter au jeu de citer Juarroz en répondant aux citations publiées plus haut :

127

Arrive un jour
où la main perçoit les limites de la page
et sent que les ombres des lettres qu'elle écrit
s'échappent du papier.

Derrière ces ombres,
elle se met alors à écrire sur les corps dispersés par le
monde,
sur un bras tendu,
sur un verre vide,
sur les restes de quelque chose.

Mais vient un autre jour
où la main sent que chaque corps
furtivement et précocement dévore
l'obscur aliment des signes.

Le moment est venu pour elle
d'écrire dans l'air,
de se conformer presque à son geste.
Mais l'air est aussi insatiable
et ses limites obliquement étroites.

La main décide alors son dernier changement
et se met humblement
à écrire sur elle-même. (V, 2)
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Message par bix_229 le Mar 4 Déc - 19:59

Peut etre nous faudrait-il apprendre
que l'imparfait
est une autre forme de perfection :
la forme que la perfection assume
pour pouvoir etre aimée.
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Message par bix_229 le Jeu 31 Jan - 16:00



Roberto Juarroz, poèmes


Extrait 3

Une arête dans la gorge
peut évider la voix .
Mais la voix vide parle aussi .
Seule la voix vide
peut dire le saut immobile
vers nulle part,
le texte sans paroles,
les trous de l’histoire,
la crise de la rose,
le rêve de n’être personne,
l’amour le plus désert,
les cieux abolis,
les fêtes de l’abîme,
la conque brisée .

.

Seule la voix vide
peut parler du vide .
Ou de son ombre claire .


.

Les personnages de mon rêve
sont venu converser avec moi
hors de mon rêve.
Et cela, ils n’ont pas pu le supporter.
Ils se sont sentis prisonniers
des formes truquées
je n’ai pas su les retenir.
Je n’ai pas su créer pour eux un autre rêve au
dehors.
Un rêve véritable.
Pourrai-je me remettre à présent
à converser avec eux au-dedans ?

Roberto Juarroz dans Quinzième poésie verticale, éditions José Corti, pages 38 à 39.

revue numérique d'expression poétique à parution aléatoire
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 1 Fév - 9:01

Il y a plusieurs poésies de Juarroz qui sont à souligner. En remettant un peu d'ordre dans mes piles de livres accumulées lors de la dernière séance de négos - je cite plein de références, surtout de la poésie et des textes militants... bref, j'avais gardé un signet sur ce poème :

198

Distraitement je cueille une branche.
Et la tenant dans la main
je sens qu'elle m'a choisi
pour que je la cueille.

La volonté est une substance transparente
que le vent déplace comme un monticule de poussière
et qui se dépose ici ou là
comme un reflet perdu entre les feuilles.

Mais quand ma main lâche la branche,
je sens un instant le tremblement étrange
que doit sentir comme un soleil en sa main
le conducteur des reflets. (VI, 55)
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Message par Bédoulène le Ven 1 Fév - 11:13

merci pour le choix JHB

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Message par bix_229 le Ven 1 Fév - 15:26

Personnellement, je trouve que l'originalité de Juarroz est tout à fait unique.
Moins dans la forme que dans la pensée et dans l'agencement des mots.
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Message par bix_229 le Sam 11 Mai - 19:08



Chacun s'en va comme il peut,
les uns la poitrine entrouverte,
les autres avec une seule main,
les uns la carte d'identité en poche,
les autres dans l'âme,
les uns la lune vissée au sang,
et les autres n'ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.

Chacun s'en va même s'il ne peut,
les uns l'amour entre les dents,
les autres en se changeant la peau,
les uns avec la vie et la mort,
les autres avec la mort et la vie,
les uns la main sur l'épaule
et les autres sur l'épaule d'un autre.

Chacun s'en va parce qu'il s'en va,
les uns avec quelqu'un qui les hante,
les autres s'en s'être croisés avec personne,
les uns par la porte qui donne ou semble donner sur le chemin,
les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans
l'air,
les uns sans avoir commencé à vivre
et les autres sans avoir commencé à vivre.

Mais tous s'en vont les pieds attachés,

les uns par le chemin qu'ils ont fait,
les autres par celui qu'ils n'ont pas fait
et tous par celui qu'ils ne feront jamais


Trad. Roger Munier. - Seuil
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Message par Arturo le Lun 20 Mai - 18:15

Parmi des débris de paroles
et des caresses en ruine,
j'ai trouvé quelques formes qui revenaient de la mort.

Elles venaient de démourir,
mais ne pouvaient s'en tenir là.
Elles devaient régresser encore,
elles devaient tout dévivre
et après dénaître.

Je ne pus leur poser de questions,
ni les regarder deux fois.
Mais elles m'indiquèrent l'unique chemin
qui ait issue peut-être,
celui qui, remontant de la mort,
à rebours de la naissance,
vient retrouver le néant du départ
pour reculer encore et se dénéanter. (I, 27)

traduction Roger Munier.
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Message par Arturo le Mer 22 Mai - 16:42

L'insomnie creuse de nouveaux tunnels,
explore les béances de l'air,
invente des labyrinthes privés d'air,
accrédite des infinis sans issue
et affine encore des ruelles au-delà.

La pâleur augment vaguement,
enfermant des dieux plus pâles encore.
Et l'homme s'égraine
entre leurs vides mains de fantôme.

L'envers de l'envers n'est pas l'endroit.
Le coeur est un hameçon
pour le poisson errant et désolé
qui jamais n'atteignit la mer.

Le coeur est un hameçon
avec la vocation secrète
de pêcher aussi la mer. (V, 31)
Arturo
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Message par Bédoulène le Mer 22 Mai - 17:01

correspond à ta situation actuelle (récente ?) je pense Arturo !

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Message par Arturo le Mer 22 Mai - 19:03

ça semble bien ancré maintenant oui... Roberto Juarroz 21525354

ah j'ai trouvé le poème où Bix a tiré sa signature :

Se taire peut être une musique,
une mélodie différente,
qui se brode en fils d'absence
sur l'envers d'un étrange tissu.

L'imagination est l'histoire vraie du monde.
La lumière fait pression vers le bas.
La vie se répand soudain par un fil épars.

Se taire peut être une musique
ou le vide aussi,
puisque parler c'est le couvrir.

Ou se taire est peut-être
la musique du vide. (VI, 20)

Un autre, dans le même ordre d'idées :

Il semble que quelqu'un,
dissimulé dans les coulisses de la vie,
introduise dans notre dialogue
des phrases qui ne nous appartiennent pas.
Le souffleur apocryphe,
en stimulant notre voix,
les glisse dans les espaces sans recours
que laissent entre soi les paroles de l'homme.

Tout langage est un malentendu.
Mais cette obscure interférence va plus loin
et s'introduit dans notre solitude,
dans les interstices du monologue
que soutient chacun de nous
comme la dernière colonne de son temple.

Vers qui donc
ou pour le moins en direction de quoi
pouvons-nous alors parler ?

La parole propre de l'homme
n'existe pas encore.
Arturo
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