Javier Cercas

Page 2 sur 2 Précédent  1, 2

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Tristram le Mar 8 Aoû - 22:04

Nos messages se sont croisés, Marie. En ce moment, je butte fréquemment sur des écrivains (souvent hispaniques d'ailleurs) qui jouent du flou fictionnel pour nous faire mitonner la tête dans le sens que décrit Eco... Un texte (littéraire) serait "un dispositif conçu pour susciter les interprétations", pour nous faire nous interroger sur notre vision du monde en nous mettant à la place de personnages immergés dans le leur...
avatar
Tristram

Messages : 1889
Date d'inscription : 09/12/2016
Age : 61
Localisation : Guyane

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo le Dim 15 Oct - 21:37



A la vitesse de la lumière

Résumé:

Le narrateur est un jeune catalan qui trouve un poste à l'Université d'Urbana, aux Etats-Unis. Il y rencontre Rodney Falk, ancien soldat au Vietnam gravement traumatisé, pour qui il se prend d'amitié. Il découvre petit à petit ce que son ami a pu commettre d'horreurs pendant la guerre, durant laquelle il a progressivement perdu son identité.
Rentré chez lui et devenu écrivain à succès, le narrateur tombe dans la débauche et l'alcoolisme. Soudain, sa vie est bouleversée. Pour se reconstruire, et ce qu'il mûrissait depuis déjà longtemps, il écrit l'histoire de Rodney Falk, dont il a eu plus ample connaissance.

Avis:

Si j'ai bien compris, le narrateur est une sorte de double de Cercas. Ce qui est certain, c'est qu'il a réussi le tour de force de donner vie au personnage le plus insupportablement prétentieux et autocentré que j'aie jamais rencontré dans une lecture (aussi, quelle force d'évocation !)

Bon, on le comprend tout de suite, ce narrateur est dans une perpétuelle auto-critique dans laquelle il n'est jamais las de se vautrer. Cette prétendue lucidité, cette espèce de complaisance malsaine avec laquelle il énumère ses ridicules, cela donne à l'esprit une image tout autre que celle qu'il souhaiterait qu'on ait de lui. Et quel style fastidieux ! Pour chaque situation, il tient toutes prêtes deux ou trois hypothèses, toutes fumeuses et superficielles, qui alourdissent inutilement un récit qui manque déjà beaucoup d'allant. Qu'on lui pose un filtre ! Il paraît écrire tout ce qui lui passe par l'esprit. De sorte que si on en enlevait tout le gras, on pourrait se soulager d'une bonne moitié du roman, qui aurait peut-être gagné à ne faire l'objet que d'une nouvelle, centrée sur Rodney et absente de notre pénible guide.

Le narrateur, à part d'affligeantes banalités sur ce que doit être la littérature, ne semble pas l'aimer du tout, et on se demande ce qui a pu lui cheviller au corps cette idée de devenir écrivain. Jamais à court de nous asséner ses boiteuses théories (celles de Rodney, son mentor en quelque sorte, ne sont pas elles-mêmes des plus révolutionnaires), il ne semble pas se rendre compte qu'elles portent toutes uniquement sur la posture, jamais sur le fond, jamais sur la forme.
Je veux dire que les silences sont plus éloquents que les mots, et que tout l'art du narrateur consiste à savoir se taire à temps : c'est pour ça que, dans le fond, la meilleure façon de raconter une histoire, c'est de ne pas la raconter.
Avec un peu de mauvaise foi : pourquoi ne pas s'être tu ? Et effectivement, on esquive constamment d'écrire l'histoire en question, d'où l'impression de vaines contorsions qui s'achèvent sur une dernière grossièreté :

Spoiler:
"- Comment s'achève votre livre ?" *avec un sourire malin* "- Comme ceci."

Je passe rapidement sur la description de la vie de débauche et de mondanités de la nouvelle "coqueluche" du monde littéraire, pour dire seulement que c'est navrant. On dirait ces gens mal à l'aise qui se donnent l'air d'avoir vu du pays et parlent d'une vie qu'ils ne connaissent pas, sans que personne ne soit dupe. Sans mépris pour ces derniers, ça reste très maladroit de la part d'un écrivain.

Alors je m'interroge : Cercas, son narrateur, quelle distance ? S'il a eu pour seul but de créer un personnage odieux, je lui tire mon chapeau (seulement l'intérêt est limité, et ce n'est pas comme ça que je vois la littérature : s'infliger une telle purge). Ou met-il beaucoup de lui-même dans son personnage, certaines des considérations littéraires (dont j'ai parlé) étant affirmées avec trop peu de distance ? Je ne le lui souhaite pas, mais je le redoute.
Le narrateur ayant écrit un premier livre duquel le narrateur est lui-même un double du premier (mise en abyme Cercas => narrateur 1 => narrateur 2), Rodney le lit, se reconnaît dans un des personnages, qui est la seule chose qui l'intéresse dans le roman. J'ai pressenti que cette opinion serait aussi la mienne, concernant A la vitesse de la lumière.
 
Parce que le personnage de Rodney Falk m'a touché. Il est discrètement peint, par petites touches (mais ici, je crains que ce n'est que parce que le narrateur ne s'occupe que de sa propre personne). Ce qui s'y rattache semble vrai, sans affectation. On croit au personnage, à la douleur. Il est sympathique parce qu'il s'efface, parce qu'il est maladroit et inadapté. J'ai même de la tendresse pour lui. Alors ce roman n'aura pas tout raté.

Quelques citations pour donner envie :
Tout le monde regarde la réalité, mais rares sont ceux qui la voient
Je veux dire que celui qui sait toujours où il va n’arrive jamais nulle part et qu’on sait seulement ce qu’on veut dire une fois qu’on l’a dit.
L'artiste n'est pas celui qui rend visible l'invisible : ça, c'est vraiment du romantisme, bien que pas de la pire espèce; l'artiste est celui qui rend visible ce qui est déjà visible et que tout le monde regarde et que personne ne peut ou ne sait ou ne veut voir.

Voilà, je me sens mieux. Very Happy

mots-clés : #creationartistique


Dernière édition par Quasimodo le Dim 15 Oct - 23:44, édité 1 fois

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par animal le Dim 15 Oct - 22:20

huhu. et dans ces cas là tu pars sur quel genre de lecture pour te remettre, tu risques les mêmes thématiques traitées autrement ou tu choisis une ambiance radicalement opposée ?

_________________
Keep on keeping on...
avatar
animal
Admin

Messages : 4604
Date d'inscription : 27/11/2016
Age : 36
Localisation : Tours

Voir le profil de l'utilisateur http://deschosesalire.forumactif.com
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo le Dim 15 Oct - 23:42

J'ai dû continuer avec Proust, en tout cas ce serait un solide remontant Smile
Ça donne envie de copieux, d'étonnant, ça donne un besoin d'être stimulé, et d'une écriture un peu plus heureuse. Marguerite Duras ça marcherait bien aussi.

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par topocl Hier à 9:27

Quasimodo, ai-je bien compris : tu n'as pas aimé?

Tristram : ne désespère pas!

_________________
Il y a plus de personnages dans la littérature que d'habitants en Chine
Héctor Abad
avatar
topocl

Messages : 2784
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 57
Localisation : Roanne

Voir le profil de l'utilisateur https://topocleries.wordpress.com/
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo Hier à 10:38

Je n'ai pas détesté de bout en bout, mais pas loin ...

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo Hier à 10:43

Ah ! C'était ironique ?

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par topocl Hier à 11:45

Oui, c'était juste amusé, de voir comme tu as descendu, avec une argumentation parfaite,  ce livre que nous avons aimé. C'est toujours drôle ces confrontations!
Je comprends tout à fait tout ce que tu reproches au livre, que j'ai aussi ressenti, mais différemment, pour en faire une expérience heureuse. Même le style de Cercas, qui est loin d'être sa force je te l'accorde, m'indiffère tant il émet des ondes qui trouvent à se fixer en moi.

_________________
Il y a plus de personnages dans la littérature que d'habitants en Chine
Héctor Abad
avatar
topocl

Messages : 2784
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 57
Localisation : Roanne

Voir le profil de l'utilisateur https://topocleries.wordpress.com/
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo Hier à 14:53

C'est surprenant ce que les livres peuvent provoquer de différent selon le lecteur. Et pourtant nos goûts ne sont pas radicalement opposés.
C'est drôle, Confiteor traite beaucoup de sujets semblables, comme la formation d'un homme et d'un écrivain, le deuil et la culpabilité, l'amitié, la souffrance, etc. Mais Cabré me touche (et le projet de commentaire n'est pas abandonné !) Et là, le narrateur occupe moins de place, se fait plus discret - ses défauts apparaissent d'eux-mêmes sans qu'il soit besoin de les surligner. Peut-être aurais-je mieux aimé Cercas si j'avais pu me dépêtrer un tant soit peu de son narrateur.

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par bix_229 Hier à 15:52

On change beaucoup et souvent au fil des années, Quasimodo.
Le texte lui, reste le meme.
Qui sait ? Peut  etre l' apprécieras-tu plus tard.
Il y a tellement de facteurs subjectifs qui interviennent.
Ce que dit Topocl est exact. Quelle que soit la formulation
qu' on trouve -ou pas- on peut aimer un livre, malgré...
avatar
bix_229

Messages : 3304
Date d'inscription : 06/12/2016
Localisation : Lauragais

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par topocl Hier à 19:35

C'est ce qui est bien, nos ressentis si divers, alors-même que comme tu le dis
Quasimodo a écrit:Et pourtant nos goûts ne sont pas radicalement opposés.
C'est vrai qu'il n'y a aucune comparaison possible entre le style de Cabre et celui de Cercas. D'une façon générale, je suis moins exigeante que toi sur cet aspect-là, il faut bien le reconnaître.
Par ailleurs, je conserve un faible pour les auteurs qui mettent leur tripes dans un texte, ce que ceux qui n'aiment pas appellent du nombrilisme.
Ceci explique une bonne partie de nos divergences sur ce bouquin.

_________________
Il y a plus de personnages dans la littérature que d'habitants en Chine
Héctor Abad
avatar
topocl

Messages : 2784
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 57
Localisation : Roanne

Voir le profil de l'utilisateur https://topocleries.wordpress.com/
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo Hier à 22:24

Mais oui, ce serait dommage de rester sur notre seule perception (ce serait avancer avec des œillères je trouve).
Pour le style, j'aurais cru le contraire. Je crois encore ne pas être trop exigeant. Mais ça arrive qu'on tombe sur quelque chose qui nous est tellement étranger que l'organisme le rejette Wink
Qu'est-ce que tu appelles "mettre ses tripes dans un texte" ? Dans l'idée ça me plairait pourtant bien ... mais je ne trouve pas d'exemple.

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par topocl Aujourd'hui à 11:43

Je veux parler d'auteurs qui ont un sujet qui n'est pas eux-même, mais qui en profite pour parler d'eux à travers leur texte. Les premiers qui me viennent à l'esprit sont Emmanuel Carrère et les frères Rollin.

_________________
Il y a plus de personnages dans la littérature que d'habitants en Chine
Héctor Abad
avatar
topocl

Messages : 2784
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 57
Localisation : Roanne

Voir le profil de l'utilisateur https://topocleries.wordpress.com/
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Quasimodo Aujourd'hui à 12:17

Alors je crois que c'est une des facettes du narrateur qui aurait pu me plaire. Mon agacement tient plus à son caractère, un côté négligent des autres (et dont son écriture un peu "rapide" est un des symptômes ...) mais je ne vais pas en rajouter une couche !! Et comme dit Bix, on ne sait jamais comment on évoluera.

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
avatar
Quasimodo

Messages : 980
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 22

Voir le profil de l'utilisateur
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par animal Aujourd'hui à 12:45

topocl a écrit:Je veux parler d'auteurs qui ont un sujet qui n'est pas eux-même, mais qui en profite pour parler d'eux à travers leur texte. Les premiers qui me viennent à l'esprit sont Emmanuel Carrère et les frères Rollin.
niarf. autre exemple de lectures différentes.

_________________
Keep on keeping on...
avatar
animal
Admin

Messages : 4604
Date d'inscription : 27/11/2016
Age : 36
Localisation : Tours

Voir le profil de l'utilisateur http://deschosesalire.forumactif.com
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par topocl Aujourd'hui à 12:56

Quasimodo a écrit:mais je ne vais pas en rajouter une couche !!
Aucun problème, les controverses entrainent souvent de nouveaux lecteurs, et ça relance le débat!

_________________
Il y a plus de personnages dans la littérature que d'habitants en Chine
Héctor Abad
avatar
topocl

Messages : 2784
Date d'inscription : 02/12/2016
Age : 57
Localisation : Roanne

Voir le profil de l'utilisateur https://topocleries.wordpress.com/
  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Re: Javier Cercas

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


  • Revenir en haut
  • Aller en bas

Page 2 sur 2 Précédent  1, 2

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

 Des Choses à lire :: Lectures par auteurs :: Écrivains de la péninsule Ibérique

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum