Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Sorj Chalandon

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    Sorj Chalandon

    Message par topocl le Mar 6 Déc - 13:17


    Sorj Chalandon
    Né en 1952


    Bio -Wikipedia-
    Né à Tunis le 16 mai 1952, Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1974 à février 2007. Membre de la Presse Judiciaire, grand reporter puis rédacteur en chef adjoint, ses reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988. Auteur, il a aussi publié quatre romans chez Grasset dont Une promesse, Prix Médicis 2006. Son quatrième ouvrage est paru à la rentrée 2009. Par ailleurs, il a participé à l’écriture de la saison 2 de la série télévisée Reporters (trois épisodes écrits) et a travaillé avec le créateur de cette série, Olivier Kohn, sur les arches d'une troisième saison finalement abandonnée par Canal+.
    Depuis août 2009, Sorj Chalandon est l'une des nouvelles signatures du Canard enchaîné.

    Bibliographie :

    Le Petit Bonzi, 2005
    Une promesse, 2006   Prix Médicis.
    Mon traître, Grasset, 2008
    La Légende de nos pères, 2009
    Retour à Killybegs, 2011  Grand prix du roman de l'Académie française
    Le Quatrième Mur, 2013  Prix Goncourt des lycéens 2013
    Profession du père, 2015


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    Re: Sorj Chalandon

    Message par topocl le Mar 6 Déc - 13:20

    Retour à Killybegs


    Retour à Killybegs est un roman coup de poing, dense et intense, qui mêle l'intime dans ce qu'il a de plus douloureux, à l'Histoire dans ce qu'elle a de plus violent. Cela donne un texte extrêmement puissant et bousculant, écrit dans un style dense et percutant sans un temps mort, sans une phrase inutile, sans un mot qui n'est scrupuleusement pesé. Chalandon déroule à toute allure le récit d'une vie malmenée dans la tempête de l'histoire de l'Irlande.

    On sait que ce roman constitue un diptyque avec Mon traître, où il racontait sous forme d'une fiction l’histoire de son amitié avec un des meneurs de l'IRA, dont il se révéla tardivement qu'il avait été pendant des années traître à la cause, et donc à sa famille, à ses amis. Chalandon s'attachait à décrire la douleur, la stupéfaction et les interrogations que cela avait fait naître en lui.
    Cette fois-ci, c'est le fameux traître qui raconte, au crépuscule de sa vie, nous livre des faits, sans chercher d'excuses, d'explication ou de pardon. Il décrit courageusement son parcours, il le rapporte sans forcément vouloir le faire comprendre, d'ailleurs il n'y a pas de compréhension logique possible dans ce monde de fous où il a vécu.

    Le décor est l'histoire de l'Irlande au XXe siècle, de sa quête d'indépendance, de  son refus de la soumission, de sa haine de l'Angleterre, des choix désespérés qu'elle a pu faire pour enfin relever la tête. Chez Chalandon il n'y a pas de choix  bons ou  mauvais, il y a des hommes qui espèrent, qui se battent à leur façon, qui désespèrent, qui trébuchent, qui tombent et se relèvent ou s'effondrent. Il n'y a pas de héros et de saints, il n'y a qu'un déchirement qui écartèle chacun.
    Tyrone Meehan fait parti de ces hommes dont le père et le grand-père se sont battus pour l'Irlande, qui ont relevé le flambeau, et l'on passé à leurs enfants. Que les femmes (mère ou épouse)  ont aimé, chéri, soutenu. Dont les frères et sœurs ont grandi dans la misère, la foi aveugle en Dieu et en Irlande. C'est un homme courageux et déterminé, qui a fait le choix de la violence, qui essaie de l'appliquer avec un minimum de loyauté, qui est prêt au sacrifice, qui ne ploie pas devant l'ennemi.

    En octobre 1942 mon frère Séanna a été interné. Pas de charge, pas de procès, pas de sentence. La mise à l'écart des fortes têtes. Le 3 janvier 1943, ça a été mon tour, et celui de Danny Finley. Pendant une semaine, j'ai eu mal au bras. Le gauche, saisi par le policier, le droit, retenu par ma mère. Hostilité, amour, deux taches noires égales qui meurtrissaient mes chairs.

    C'est un homme charismatique, un de ceux que les jeunes choisissent comme parrain pour leurs enfants, un de ceux qui donnent envie aux gamins de s'engager dans le combat, l'ami qu'on aimerait avoir. Oui, mais ces hommes aussi ont leurs doutes et leurs faiblesses, et Tyron nous explique comment il a trahi les siens, comment il a menti à lui-même et aux autres, comment il a vécu avec cela et comment il accepte de mourir pour cela. En fait, il tâche de nous l’expliquer , car lui-même ne comprend pas vraiment.

    Comme Mon traître, Retour à Killybegs se montre formidablement informatif sur toute cette histoire de la lutte irlandaise, et c'est l'un des aspects passionnants du roman. Chalandon nous la présente dans toute sa violence. On sent vibrer tout le peuple irlandais derrière ces hommes qui refusent l’inacceptable, pensent que les idées valent plus que la vie, et s'abîment dans ce combat sans issue. Une lutte de tous les instants, qui exige une énergie et une déterminination folles, puisqu’elle continue même derrière les barreaux et parfois sous la torture. Les amitiés sont indéfectibles dans cette formidable résistance, jusqu'au jour où… les combattants se désespèrent, le courage s'engage sur d'autres voies.
    Le prix à payer est lourd et  pèse comme un fardeau, mais Tyron l’accepte, car il sait qu’il a failli

    Mon père ? C’était Tyrone Meehan ! Le grand Tyrone ! Héros de merde, oui ! (…) Tu te souviens quand j'étais gamin, chaque nuit je t'aidais a barricader notre porte d'entrée pour que ces salauds n'entre pas dans notre maison. Et ces salauds, c'était toi.

    Toute ma vie j'avais recherché  les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre. Je ne l'avais pas vu venir celui-là. Je ne l'avais jamais remarqué. Avec sa gueule, sa casquette molle, sa veste éliminée. Il heurtait les poteaux. Il riait de rien. Il vomissait sa soirée contre un mur. Il insultait l'ombre qui lui venait en aide. Il glissait sur le trottoir, il tombait, il se relevait avec peine. Il chantait le refrain à la gloire de Danny. Il était déjà seul. C'était devenu un salaud, comme son père. C'est-à-dire, finalement, un homme sans importance.

    Plus qu'une demande de pardon, Retour à Killybegs est un hymne à la tolérance, un cri de paix dans un monde d'horreur.
    « Sans la guerre il n'y a pas de traître, il n'y a pas de héros non plus » nous dit Chalandon.

    Il faut voir Retour à Killybegs comme un travail de deuil. Chalandon souhaite « fermer la tombe de cet ami. » Mais il ne s'agit pas d'un travail égoïstement introspectif, Chalandon nous offre à voir d'extraordinaires personnages portés par des convictions profondes, arrachés à leur foi par l'épuisement de la lutte, fidèles dans leur infidélité même. Il nous fait profondément réfléchir sur le mensonge, sur le point de vue, choses qu'il avait déjà abordées dans La légende de nos pères. Il n'a pas de réponse toute faite : la vie est compliquée et douloureuse, mais qu’importe pourvu qu’elle ait un sens. Il nous parle de la solitude des causes perdues, de la colère née de la haine des autres et de soi-même.

    Je n'en pouvais plus de cette guerre, de ces héros, de cette communauté étouffante. J’étais fatigué. Fatigué de combattre, de manifester, fatigué de prison, fatigué de clandestinité et de silence, fatigué des prières répétées depuis l'enfance, fatigué de haine, de colère et de peur, fatigué de nos peaux terreuses, de nos chaussures percées, de nos manteaux de pluie mouillés à l'intérieur. (…) Qu'est-ce qu'elle avait fait pour moi, la République ? Les beaux, les grands, les  vrais ,les Tom Williams, les Danny Finley, étaient morts avec notre jeunesse ! Enterrés avec nos livres d'histoire, Connolly, Pearse, tous ces hommes à cravate et cols ronds ! Nous étions des copistes, des pasticheurs de gloire. Nous rejouions sans cesse les chants anciens. Nous étions d'âme, de chair et de briques, face à un acier sans cœur. Nous allions perdre. Nous avions perdu. J'avais perdu. Et je ne ferais  pas à l'Irlande l’offrande d'une autre vie.

    Je reviens enfin sur le style de Chalandon qui n’est qu’à lui même. Précis . Pressé. Econome. Haletant. Magnifique. Avec des mots formidablement choisis, parfois en léger décalage dans une poésie qui souligne le sens.


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    Re: Sorj Chalandon

    Message par topocl le Ven 16 Déc - 18:47

    Le quatrième mur



    Quand on a lu Mon traître et Retour à Killibegs, on s’attend à trouver du lourd. Là aussi ça va parler de guerre, et de l'amitié, qui tente d’illuminer le monde, mais  ne suffit pas à sauver les hommes. On va parler de croyances et de destins.

    Ici, on se trouve au Liban, en 1982, dans  une des périodes les plus cruelles de son histoire. Et là encore, un petit Français naïf arrive avec ses gros sabots, croit que c’est simple, découvre que c’est tragique et sans solution. Après son cycle irlandais, Chalandon cherche une dimension supérieure, inscrit son héros dans le siècle, un jeune homme qui a vécu d’espoir un jour, au point de pas mal déconner, puis s’est calmé, c’est tellement simple et beau d’aimer une femme et son enfant. Et l’histoire va le rattraper, sous les traits de son ami Sam, un grec dont la révolte de jeunesse n’était pas un loisir mais une nécessité, et qui, donc, n’a pas abandonné le combat.  A l’article de la mort il lui confie donc la tâche de monter Antigone d’Anouilh dans Beyrouth en feu, avec des acteurs issus des différentes communautés. L’idée qu’à défaut d’une paix, un acte de rapprochement, même durant une seule heure, c’est déjà ça. Et qu’une tragédie grecque, ça a un sens,  et raconté par Anouilh, c’est, cerise sur le gâteau, sublimement beau (idée que je partage depuis longtemps). L’occasion de rejoindre l’intemporel.

    Et on retrouve aussi le style de Chalandon, ses phrases brèves, comme frappées, qui ne laissent pas reprendre haleine, qui n’autorisent aucun répit. C’est un récit haletant, dense, implacable. Les dialogues sont ceux d’une pièce de théâtre, épurés, sans concession (n’y cherchez aucun naturel, Chalandon assume à fond sa tragédie libanaise). Donc, globalement, c’est du très bon.

    Seulement par moments s’est immiscée en moi  cette question qui m’a souvent tarabustée : il n’en fait pas un peu trop, là ? Pas tout le temps, mais par moments. Un peu trop lourd, un peu trop beaux les personnages, un peu trop ciselés les dialogues, un peu trop parfaites les situations ? un peu insistante sa description du massacre ? Tout en sachant qu’il a sans doute raison, qu’il a choisi de ne pas se voiler la face et de nous emporter dans ce récit implacable, qu’il a vu tout cela et ne peut rien taire. Mais un doute a plané tout au long de ma lecture. D’autant plus déstabilisant  que de quel droit je déciderais qu’il doit être elliptique pour décrire ça.

    (commentaire rapatrié)


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    Re: Sorj Chalandon

    Message par topocl le Ven 16 Déc - 18:49

    Profession du père




    C'est donc un roman, de large inspiration autobiographique, qui raconte la vie d'une famille totalement embrigadée et manipulée par un père délirant, tyrannique, violent. La fascination de l'enfant qui croit dur comme fer à l'organisation secrète liée à l'OAS imaginée par son père, l'humble acceptation de la mère qui « ne veut pas d'ennuis ».

    On retrouve le style précis de Chalandon, ses phrases qui claquent, sa mise à distance, l'absence de digression, de détails superflus. Ses dialogues fidèlement rapportés. Mais là où cela me brisait le cœur dans les épisodes irlandais, cela m'a gardée totalement à distance de cette histoire, sans doute tellement traumatisante pour Chalandon, qu'il n'a pu en exprimer que les faits et non les émotions.

    La description des violences psychologiques et physiques sur l'enfant, je l'ai déjà lue mille fois ailleurs, et j'ai trouvé le contraste avec l’univers personnel et familial d'Emile devenu adulte, constructif et plein de douceur, trop facile et presque mièvre (mot que j'emprunte aimablement à églantine), confirmant le côté fleur bleue de Chalandon, camouflé sous l'Homme-Roc.

    Seule la toute fin, « le testament », a fini par me distraire de cette lecture poussive.







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