Carl Gustav Jung

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Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 11:33

Carl Gustav Jung
(1875-1961)


Fondateur de la psychologie analytique et penseur influent, il est l'auteur de nombreux ouvrages. Son œuvre est liée à la psychanalyse de Sigmund Freud, dont il a été l’un des premiers défenseurs et dont il se sépara par la suite en raison de divergences théoriques et personnelles.

Dans ses ouvrages, il mêle réflexions métapsychologiques et pratiques à propos de la cure analytique.

Jung a consacré sa vie à la pratique clinique ainsi qu'à l'élaboration de théories psychologiques, mais a aussi exploré d'autres domaines des humanités : depuis l'étude comparative des religions, la philosophie et la sociologie jusqu'à la critique de l'art et de la littérature.

Carl Gustav Jung a été un pionnier de la psychologie des profondeurs : il a souligné le lien existant entre la structure de la psyché (c'est-à-dire l'« âme », dans le vocabulaire jungien) et ses productions et manifestations culturelles. Il a introduit dans sa méthode des notions de sciences humaines puisées dans des champs de connaissance aussi divers que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêves, la mythologie et la religion, ce qui lui a permis d'appréhender la « réalité de l'âme ». Si Jung n'a pas été le premier à étudier les rêves, ses contributions dans ce domaine ont été déterminantes. On lui doit également, entre autres, les concepts d'« inconscient collectif », d'« archétypes », d'« individuation », de « types psychologiques », de « complexe », d'« imagination active », de « déterminisme psychique » et de « synchronicité ».
Source

Bibliographie traduite en français (Disponible en images ici)

- Aïon, Études sur la phénoménologie du Soi
- Aspects du drame contemporain
- CG Jung parle (Recueil d'interviews menées par W. MC guire et R.F.C. Hull)
- Commentaire sur le mystère de la fleur d'or
- Dialectique du moi et de l'inconscient
- Entretiens (Richard Evans - C.G. Jung)
- Essai d'exploration de l'inconscient
- Essais sur la symbolique de l'esprit
- Introduction à la psychologie jungienne (séminaires, 1925)
- Introduction à l'essence de la mythologie, avec Karl Kerényi et Henri E. Del Medico
- La Guérison psychologique
- L'Âme et la vie
- L'Âme et le soi, renaissance et individuation
- L'analyse des rêves, tomes 1 et 2
- La réalité de l'âme
tome 1 : Structure et dynamique de l'inconscient
tome 2 : Manifestations de l'inconscient
- La Vie symbolique : psychologie et vie religieuse
- Le Fripon divin, avec Paul Radin et Charles Kenényi
- Le livre rouge, Page 1
- L'Énergétique psychique
- Les Énergies de l'âme. Séminaire sur le yoga de la kundalinî
Publié également sous le titre Psychologie du yoga de la Kundalinî
- Les Racines de la conscience
- Les Rêves d'enfants, tomes 1 et 2
- Les Sept sermons aux morts et autres textes (contient : « Le problème du quatrième » et « La Psychologie analytique est-elle une religion ? »)
- L'homme à la découverte de son âme, Page 1
- L'Homme et ses symboles. Inclus « Essai d'exploration de l'inconscient ». Écrit en collaboration avec Marie-Louise von Franz, Joseph Henderson, Jolande Jacobi et Aniéla Jaffé.
- Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, recueillis par Aniéla Jaffé, Gallimard, 1961
- Métamorphoses de l'âme et ses symboles. Analyse des prodromes d'une schizophrénie, Page 1
Publié en 1911-1912 sous le titre Métamorphoses et symboles de la libido
- Mysterium conjunctionis, tomes 1 et 2
- Présent et avenir
- Problèmes de l'âme moderne (contient 17 travaux tirés de 4 ouvrages par Roland Cahen)
- Psychogénèse des maladies mentales (contient Considérations actuelles sur la schizophrénie, 1959)
- Psychologie et alchimie
- Psychologie de l'inconscient
- Psychologie du transfert
- Psychologie et éducation
- Psychologie et orientalisme (ensemble d'interventions de premières publications en 1935 et 1960)
- Psychologie et philosophie
- Psychologie et religion (contient les conférences de Jung faites à l'université Yale)
- Réponse à Job, avec Henri Corbin et Roland Cahen
- Sur l'interprétation des rêves
- Sur les fondements de la psychologie analytique
- Synchronicité et paracelsica, contient : Paracelse (1923), Paracelse, une grande figure spirituelle (1941), Préface au Yi king (1948), Énergétique de l'âme (1928), La synchronicité, principe de relations acausales (1952) et Les archétypes de l'inconscient (1954)
- Types psychologiques, Page 1
- Un mythe moderne. « Des signes du ciel »

Correspondance :
- Aniéla Jaffé, Gerhard Adler, Carl Gustav Jung, Correspondance, tome 1, 1906-1940, Albin Michel, 1992
- Aniéla Jaffé, Gerhard Adler, Carl Gustav Jung, Correspondance, tome 2, 1941-1949, Albin Michel, 1993
- Aniéla Jaffé, Gerhard Adler, Carl Gustav Jung, Correspondance, tome 3, 1950-1954, Albin Michel, 1994
- Aniéla Jaffé, Gerhard Adler, Carl Gustav Jung, Correspondance, tome 4, 1955-1957, Albin Michel, 1995
- Aniéla Jaffé, Gerhard Adler, Carl Gustav Jung, Correspondance, tome 5, 1958-1961, Albin Michel, 1996
- Correspondance S. Freud -C.G. Jung, Albin Michel
- Corresponance W. Pauli - C.G. Jung, Albin Michel
- C.G. Jung, le divin dans l'homme (lettres choisies), Albin Michel

MAJ de l'index le 21/09/2018




Si je ne devais en retenir qu'un, ce serait lui...
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 11:50

Le Livre Rouge


Le Livre Rouge a failli ne jamais être publié. Jung voulait le garder pour lui seul car cette œuvre ne ressemblait à aucune de ses autres productions qui, bien que toujours profondément originales et dérangeantes, ne dérogeaient jamais à la règle de l'argumentation rationnelle et rigoureuse. Dans le Livre Rouge, Jung écrit avant tout pour lui-même et on découvre ses idées sous un nouveau jour. C'est comme si vous rencontriez quelqu'un que vous avez l'habitude de croiser tous les jours au boulot un soir d'été, dans un coin abandonné, avec une bouteille de vin pour rendre les idées plus colorées, décousues et authentiques. Au lieu de l'entendre parler de ce qui se passe dans le monde, vous l'entendriez enfin parler de ce qui se passe dans son monde.

Toute pensée est la ruine d'un sourire, écrivait Cioran. Il fallait bien qu'un raz-de-marée le submerge pour que Jung prenne le risque d'une création aussi personnelle où l'individuel répond à l'universel, à moins que ce ne soit le contraire.

« J'étais alors dans ma quarantième année et avais obtenu tout ce que j'avais souhaité. J'avais obtenu célébrité, puissance, richesse, savoir et tous les bonheurs humains. C'est alors que mon désir de voir ces biens se multiplier s'arrêta net ; ce souhait fut relégué au second plan et l'horreur m'envahit. La vision des flots diluviens s'empara de moi et je sentis l'esprit des profondeurs, mais je ne le compris pas. »

Dans le Livre Rouge, c'est son mythe personnel que Jung écrit. C'est un mythe qui emprunte à beaucoup d'autres histoires universelles de l'humanité mais ses éléments s'hypostasient sur la scène de sa conscience. On retrouvera des personnages archétypiques tels que Salomé, Philémon, le Serpent ou le Magicien. Leurs figures sont aussi changeantes que le paradigme qui gouverne l'âme de Jung au moment où il écrit. Leurs traits se délacent et s'enlacent sous d'autres apparences, sous l'influence du jeu toujours obscur des relations entre le conscient et l'inconscient – inconscient dont on ne peut rien savoir mais qui se laisse deviner à travers ses manifestations.

Ce travail d'écriture a été accompagné par un autre travail créatif que Jung a découvert par l'intermédiaire des patients schizophrènes dont il avait la charge. En effet, certains d'entre eux se livraient spontanément à la création spontanée de dessins dont les motifs symboliques rappelèrent à Jung l'expression du mandala. Dans les traditions chamanique et orientales, le mandala sert de support de méditation ; il permet de canaliser sa conscience sur des motifs dont la progression semble évoquer celle de l'individuation à la recherche du Soi. Se pourrait-il que le mandala soit une tentative créatrice de mener cette quête ? de revenir aux origines transfigurées par le chemin parcouru ? C'est avec prudence que Jung commit son premier mandala en 1916 avant d'en faire de nombreux autres, qui sont réunis dans la version luxueuse du Livre Rouge (quelques-uns sont aussi présents dans la version de poche). le parcours de création de ces mandalas soutient le parcours symbolique des rencontres de Jung avec les figures de son âme.

Il faut forcément connaître un peu l’œuvre de Jung pour partir à l'aventure de ce Livre Rouge sous peine de ne pas en saisir toutes les subtilités. Ici, l’œuvre et la vie s'entremêlent d'une façon dérobée. Les motifs conceptuels se devinent derrière les phrases poétiques, derrière les rêves, derrières les mythes, derrière les réflexions gnostiques. le Livre Rouge éclaircit la démarche de Jung. Ce qu'il préconise dans ses écrits, ce qu'il semble recommander à son lecteur, il l'a d'abord vécu lui-même, dans le face-à-face des années de solitude et de dépression. On a souvent dit que Freud avait lui-même mené son auto-analyse mais Jung n'en a pas fait moins, sous une forme différente, inventant par-là une approche originale de la rencontre du conscient et de l'inconscient.

« [Moi] : Je sens qu'il faut que je te parle. Pourquoi ne me laisses-tu pas dormir alors que je suis fatigué ? Je sens que c'est toi qui me déranges. Qu'est-ce qui t'incite à me maintenir éveillé ?
[Ame] : Il n'est pas l'heure pour toi de dormir, mais celle de veiller et de préparer, au cours d'un travail nocturne, des choses importantes. La grande oeuvre commence.
[Moi] : Quelle grande oeuvre ?
[Ame] : L'oeuvre qui doit être accomplie maintenant. C'est une oeuvre vaste et difficile. Pas le temps de dormir si, pendant la journée, tu ne trouves pas le temps de t'occuper de cette oeuvre.
[Moi] : Mais je ne savais pas que pareille chose était en marche.
[Ame] : Mais tu aurais dû t'en rendre compte puisque cela fait longtemps que je trouble ton sommeil. Cela fait longtemps que tu es trop inconscient. A présent, il te faut accéder à un échelon de conscience supérieur. »


Jung s'était intéressé à « Aurora Consurgens » que Thomas d'Aquin, ce grand théologien qui souhaitait réunir la foi et la raison, avait écrit à la fin de sa vie. Il s'y était intéressé pour des raisons essentiellement psychologiques, parce que ce texte dérogeait à tous les autres écrits de Thomas et parce qu'il remettait même en question son attitude éminemment rationnelle et consciente. L'Aurora aurait constitué un exutoire compensatoire à l'attitude unilatérale de Thomas d'Aquin. Jung et sa condisciple, Marie-Louise von Franz, avaient émis l'hypothèse que cette écriture l'aurait sauvé, contrebalançant une attitude trop intellectuelle, rongée par les limites de la logique, en provoquant une décharge des énergies bloquées par l'étroitesse de la conscience. Et si le Livre Rouge avait eu la même puissance compensatoire pour Carl Gustav Jung ? Si, dans ses textes officiels, il sait se montrer rigoureux et méthodique, il a réussi à laisser s'exprimer sa tendance la plus hermétique et la plus poétique dans ce Livre Rouge, permettant ainsi de libérer son âme des tendances qu'il rejetait peut-être pour la publication de ses écrits officiels et qui l'emprisonnaient dans un rôle qui n'était que celui que revendiquait sa conscience.


« S’il possédait son désir au lieu que son désir le possède, il aurait posé une main sur son âme, car son désir est l’image et l’expression de son âme. »


« J’ai marché pendant de nombreuses années jusqu’à ce que j’oublie que je possède une âme. Où étais-tu pendant tout ce temps ? »


« Si tes vertus entravent ton salut, abandonne-les car elles se sont transformées en maux. »

« Quand le désert commence à devenir fertile, il produit des plantes étranges. Tu te croiras fou et en un sens, tu seras effectivement fou. »

« L’esprit de ce temps n’est pas divin, l’esprit des profondeurs n’est pas divin, l’équilibre est divin. »



« Beaucoup trop ne veulent pas savoir où se trouve leur aspiration profonde, car cela leur paraîtrait impossible ou trop affligeant. Et pourtant l’aspiration profonde est le chemin de la vie. Si tu ne t’avoues pas ton aspiration profonde, alors tu ne te suis pas toi-même, mais tu empruntes des chemins étrangers qui t’ont été désignés par d’autres. Ainsi tu ne vis pas ta vie, mais une vie étrangère. Mais qui vivra ta vie si tu ne la vis pas toi-même ?"


« Les désirs de celui qui pense sont mauvais, c’est pourquoi il n’a pas de désirs. Les pensées de celui qui ressent sont mauvaises, c’est pourquoi il n’a pas de pensées. Qui préfère penser plutôt que ressentir laisse son sentiment pourrir dans l’obscurité. […] Qui préfère ressentir plutôt que penser laisse sa pensée dans l’obscurité, où elle tisse ses toiles dans des recoins sordides, de sinistres filets où se prennent les moustiques et les papillons de nuit. »



« Tu ne peux trouver les mots nouveaux, si tu ne brises pas les anciens. Mais nul ne doit briser des mots anciens, à moins de trouver le mot nouveau qui est un solide rempart contre l’illimité et contient plus de vie que l’ancien mot. Un mot nouveau est un Dieu nouveau pour l’homme ancien. »  


« Si tu n’as pas trouvé de mots, ton âme, elle, a trouvé des mots qui ne se prononcent pas pour saluer le jour qui se levait. »  
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Ven 8 Juin - 13:22

Merci Colimasson pour cette ouverture de fil !
Je suis très intéressé par Jung (que je n’ai pratiquement pas lu directement), étant sensible à ses références aux « champs de connaissance aussi divers que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêves, la mythologie et la religion », et à ses concepts d'inconscient collectif, d'archétypes, et de synchronicité.
Par contre, j’ai du mal à lui attribuer une valeur "scientifique" (notamment par manque de compétences) ; tu parles toi-même d’hypostase, ce qui reste un travers philosophique (abstraction faussement considérée comme une réalité) ?! Je considère donc son œuvre comme "mythique", c'est-à-dire peu ou prou comme de la littérature… particulièrement inventive (et les dessins sont superbes).
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 15:05

On peut dire que Jung était un scientifique dans la mesure où il avait quand même reçu une formation de médecin psychiatre, ce qui n'a pas une mince affaire. Son approche reste cependant assez phénoménologique et il le rappelle sans cesse, pour prévenir des controverses qui ont quand même eu lieu, que lorsqu'il étudie un symbole religieux, alchimique ou gnostique, il ne le fait que du point de vue psychologique de l'homme. Comme je suis en train de lire Aïon, j'ai un exemple assez précis en tête puisqu'il rappelle qu'il se "contente" d'étudier l'évolution de la représentation symbolique du Christ au cours des deux derniers millénaires dans une perspective psychologique, de la même façon que dans une perspective esthétique, on pourrait décider d'étudier comment s'est métamorphosée l'image du Christ dans la peinture au cours des deux derniers millénaires.

Ce faisant, il me semble que Jung respecte ce que Ken Wilber a plus tard conceptualisé sous l'expression des "trois yeux de la connaissance". Jung a toujours veillé à étudier l'âme de l'homme par les témoignages de son âme. Il n'a jamais cherché à spéculer dans le champ de la métaphysique, de la religion ou de la science, même si on peut deviner certaines de ses affinités par ses thèmes récurrents.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Ven 8 Juin - 15:19

En tout cas, il y a des notions paradigmatiques assez inspirantes chez lui ! Je le vois quelque part dans le registre de Bachelard et Elie Faure ou Mircea Eliade...
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 15:33

Je le vois plus près de Mircea Eliade personnellement !

Allez hop, une petite récupération d'anciennes lectures.

Les Types psychologiques



Pourquoi Spitteler et Goethe n'ont-ils pas écrit la même chose ? On a beau dire que la psychologie n'est qu'une occupation foireuse pour retraités, elle semble fondamentale pour justifier les idiosyncrasies. L'un comme l'autre de ces écrivains a sensiblement vécu à la même époque et au même endroit ; dans leur oeuvre, ils se rejoignent autour du mythe de Prométhée, chacun y allant de sa petite version. Eh bien, vous savez quoi ? ça ne donne pas du tout la même daube. Pour Spitteler, Prométhée est un type bien poissard qui sacrifie son moi individuel à l'âme, loin du monde extérieur, jusqu'à ce qu'un ange apparaisse comme projection de sa tendance à s'adapter au réel. Mais il refuse cette royauté et continue donc de vivre à l'écart, sacrifiant le présent et ses rapports au bénéfice du lointain avenir qu'il prévoit. Pour Goethe, Prométhée est plutôt un être hautain, confiant, qui brave les dieux en vertu de sa propre force créatrice. le Prométhée de Spitteler représente l'exemple de l'introversion tandis que celui de Goethe se rattache à l'extraversion. Quid d'Epiméthée ? Approximativement, il est présenté sous sa facette extravertie chez Spitteler et sous son angle introverti chez Goethe. Ainsi, le mythe faisant intervenir la confrontation entre Epiméthée et Prométhée permettrait au passage d'illustrer le conflit d'un homme qui –pour Spitteler- se montrait épiméthéen d'apparence et prométhéen en profondeur.


Pour Jung, l'introversion et l'extraversion sont deux attitudes fondamentales de la personnalité. L'introversion s'intéresse aux processus subjectifs et psychologiques de l'âme, ce qui traduit un mouvement de l'énergie psychique en direction du sujet lui-même. L'extraversion se sent au contraire prioritairement attirée vers l'objet, auquel elle subordonne sa subjectivité. Chacune de ces attitudes peut adopter un fonctionnement privilégié. Jung répertorie deux fonctions rationnelles (pensée/sentiment) et deux fonctions irrationnelles (intuition, sensation). A cette fonction privilégiée vient ensuite se raccrocher une fonction secondaire, de nature souvent opposée, à titre de compensation. Bien des maladies traduiraient un exercice unilatéral de la fonction prioritaire, au détriment de la secondaire. On distingue enfin une fonction inférieure, celle qui a été négligée, car toute croissance et toute différenciation impliquent de faire des choix et de rejeter certaines possibilités.


Jung met à l'épreuve sa théorie en parcourant l'histoire philosophique, littéraire et religieuse depuis l'antiquité. Plus tard, il pense que les premiers schismes religieux qui se constituent dans l'affrontement autour de la question de la nature du Christ révèlent en filigrane l'opposition entre des conceptions extraverties et introverties. La querelle entre les nominalistes et les réalistes au Moyen Age traduirait également cette opposition des attitudes ; idem pour la théorie de la communion entre Luther et Zwingli, etc.


Tout cela semble bien manichéen, mais ne faites pas les malins : Jung s'en est rendu compte avant vous. Il est fourbe le petit, on ne sait jamais jusqu'où il va nous conduire, et c'est ça qui plaît. Les apparences sont trompeuses et la personnalité n'est jamais une fois pour toutes définie. La stase, c'est le plus grand malheur que Jung vous souhaite. Mais le progrès, c'est-à-dire l'intégration des tendances rejetées, projetées, bannies et honnies, voilà ce vers quoi doit tendre l'homme pour s'accomplir. Deux exemples :

- Tertullien, représentant du type introverti, ardent combattant de la gnose hérétique, a mis au point une éthique religieuse intraitable. Et pourtant, il sacrifie son intellect en reconnaissant un jour la réalité intérieure irrationnelle comme fondement véritable de la foi. En fermant ainsi la voie du développement rationnel, en devenant sentimental après avoir été un penseur vigoureux, il reconnaît la dynamys irrationnelle comme fondement de son âme.

- Origène, représentant du type extraverti, considère que la sexualité contient les fonctions spirituelles essentielles. Il commet son plus gros sacrifice en s'émasculant en -211. Il montre ainsi qu'il cherche à supprimer son attachement à la sensualité, ce qui lui permet de devenir un savant reconnu qui mit au point une théologie essentiellement philosophique.


Ils sont fous ces romains. Oui, sauf qu'Origène était égyptien, et que le sacrifice a parfois du bon : « Biologiquement parlant, le sacrifice est mis au service de la domestication ; psychologiquement, il veut, par la suppression d'attachements anciens, donner à l'esprit de nouvelles possibilités de développement ». Il faut prendre des risques dans la vie car la conjonction des tendances opposées ne se fait pas dans la joie et la bonne humeur.


Jung est assez facile à comprendre quand on se tourne du côté des sciences physiques pour traduire ses concepts, particulièrement du côté de la thermodynamique. Ça surprend, pas vrai ? La libido serait ainsi l'énergie psychique de l'âme. Elle peut s'investir dans tous ses domaines et pas seulement dans la sexualité, comme le voulait ce brave Freud. Elle circule dans le moi conscient et dans l'inconscient et, une fois qu'elle s'est planquée quelque part, elle y reste bien tranquille pour faire carburer la machine. En fonction de son investissement, la personnalité sera tantôt davantage introvertie ou extravertie, plutôt rationnelle ou irrationnelle, donnant la priorité d'expression à une instance psychique plutôt qu'à une autre, etc. Ce qui fait mal dans la vie, quand on morfle beaucoup, c'est lorsque la libido exerce une activité unilatérale du côté d'une seule de ces instances, faisant la nique à toutes les autres. Quel appauvrissement, on en souffre, on se montre inadapté au monde, à soi, à la vie. Heureusement, l'énergie n'est pas bloquée pour toujours et elle peut se répartir équitablement dans l'ensemble de l'âme. Mais relancer la circulation, ça prend du temps et ça demande des efforts. Par exemple, ce qu'on appelle dépression serait un retour de la libido vers l'inconscient. Alors, le moi conscient perd sa suprématie et l'inconscient, réinvesti, aura à nouveau le droit de donner son avis.


L'union des forces antagonistes est étudiée dans son rapport au symbolisme religieux. Nietzsche, Schopenhauer, Spitteler et Goethe auraient ainsi eu recours à l'image de la divinité comme symbole del'inconscient. L'inconscient, c'est le troisième terme qui permet de relier les deux opposés. Dans les religions occidentales, il est perçu comme le Dieu sauveur qui met fin à la division. Cette opposition est extravertie car le lien avec l'autre, la relation avec l'objet, est valorisée. Elle est de nature rationnelle, car tournée vers la causalité. Dans les religions orientales, le concept du Brahman relève au contraire de l'introversion et de l'irrationnel : en refusant la participation de l'émotion et de l'intellect à la psyché, on parie sur une libération du Soi pour une nouvelle vie dans Brahma –état irrationnel d'union des opposés et processus qui conduit à cet état.


La dernière moitié de l'ouvrage sera consacrée à définir ces fameux types –c'était un peu le but du jeu, non ? Ca forme un sacré arbre avec plein de branches.
L'introverti peut être :
- Fonction pensée à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sentiment à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sensation à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction intuition à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
Même déclinaison pour l'extraverti, avec des conséquences différentes, comme vous vous en doutez.


Et pour finir, un bon glossaire qui remet tout le monde d'accord. Dans sa théorie comme dans sa pratique, Jung cherchait la conjonction des opposées et le surgissement du troisième terme, clé de voûte qui fait tenir tout le bordel. du jamais-vu dans notre philosophie occidentale jusqu'à présent. Vous savez pourquoi Jung est répudié ? Parce qu'il fout la honte à tout le monde ! Comment fait-il ? Rappelons que Jung a pas mal causé avec les physiciens genre Wolfgang Pauli au moment où la théorie quantique était connue de toute une troupe de fameux penseurs. Sans doute comprendra-t-on mieux alors pourquoi Jung proposa de se résoudre à ne pas résoudre les apories philosophiques avec le concept d'un inconscient (cf. l'inconnaissable, la chose en soi, l'Etre…) qui ne renvoie plus à l'absolu, mais qui serait seulement un état non encore hypostasié.


Exemple avec l'aporie de l'identité :
« L'identité est toujours un phénomène inconscient, car l'équivalence consciente présuppose nécessairement la conscience de deux objets équivalents, par conséquent, la différenciation du sujet et de l'objet, ce qui supprimerait le phénomène lui-même ».


Livre d'une richesse incroyable. Livre qui aurait pu être total si Jung n'avait pas omis, au passage, de nous préciser à quelle fonction et à quelle attitude de sa personnalité il rendait hommage en l'écrivant.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Ven 8 Juin - 15:53

@Colimasson a écrit:Jung est assez facile à comprendre quand on se tourne du côté des sciences physiques pour traduire ses concepts, particulièrement du côté de la thermodynamique. Ça surprend, pas vrai ? La libido serait ainsi l'énergie psychique de l'âme. Elle peut s'investir dans tous ses domaines et pas seulement dans la sexualité, comme le voulait ce brave Freud.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 16:27

Ouais c'est plus sympa quand même que la libido strictement sexuelle !

Allez hop, une autre récupération...

Métamorphoses de l'âme et ses symboles – Analyse des prodromes d’une schizophrénie (1911) de C. G. Jung



Restez balbutiants les amis, fermez-la devant ce miracle. Je m’attarderai uniquement à réfléchir aux hypothèses neuves présentées dans cet essai de plus de 700 pages car –condensés mais pas que-, les trésors de l’humanité ici synthétisés dans ce qu’on imagine être leur brutalité originelle (un premier degré pas emmerdant) permettent aussi de réfléchir au processus d’individuation que se doit d’accomplir chaque individu. L’homme moderne : tel doit être l’objet de notre compréhension. Sur le feu, il crame, l’intérieur de la casserole sent le graillon. On se souvient du bon vieux temps de la salaison. Tout n’est pas encore perdu. Sa folie trouvera justification ; sa veulerie méritera compassion ; mais nous ne lui permettront plus d’en rester là. Reprenons dans l’ordre.


Comme l’écrivait Emil Cioran (décidément, il m'inspire quand je dois parler de Jung) : « Si une seule fois tu fus triste sans motif, tu l'as été toute ta vie sans le savoir ». Nous parlons de la tristesse décisive qui marque un point de rupture. Après l’avoir éprouvée, impossible de retrouver le monde comme avant. D’ailleurs, vous vous souvenez du bon vieux temps : vous avez longtemps fait le bouffon, comme sur le strapontin où on envoie les phoques faire les clowns devant les enfants. Il est vrai que l’effort n’était pas à la hauteur du réconfort. Le phoque aura sans doute la vie trop courte pour comprendre qu’il tourne en rond ; malheureusement, l’espérance de vie moyenne de l’homme ayant drastiquement augmenté ces dernières années, la plupart d’entre nous peut déceler l’anguille qui se cache sous la roche. Alors, vous quittez le strapontin et décidez de ne plus jamais y revenir. C’est ce qu’on appelle renâcler du gland. Vous faites peur à vos proches, normal, voilà que l’emmerdeur émerge dans la proximité –on n’aurait jamais pu deviner qu’il se cachait sous l’apparence du chien à sussucres. C’est qu’on ne provoque jamais la vie sans se faire buter par elle en retour. Toutes les recommandations que l’on peut vous faire pour que vous reveniez sur la terre plate n’y feront rien. Vous connaissez la rengaine. Les toubibs avant eux l’avaient déjà inventée : la réification de l’individu qui se cache derrière le malade. La nosographie permet d’en dissimuler les traits saillants sous une armature clinique ainsi rendue inoffensive. Que se passerait-il si on comprenait la signification réelle des symptômes ? Employons les grands mots qui siéent aux grands maux : qu’adviendrait-il des biens portants si on reconnaissait la quête métaphysique que poursuivent les malades ?


Pour le frisson intellectuel, on aime souvent rappeler que c’est avec ce texte que Jung signa sa rupture définitive avec Freud –précisément à la page 174, dans la deuxième partie. Ou plutôt, c’est que Freud, dans son genre de paranoïa pas catégorisé dans le tableau nosographique des délirants,  crut y relever l’ultime offense faite à son œuvre dogmatique. Discordance sur les notions de libido –toute sexuelle pour Freud, considérée au sens vaste d’énergie vitale pour Jung- et le nom de ce dernier fut balafré de la liste V.I.P. des psychanalystes. Grand bien lui fasse. Le processus d’individuation le dit lui-même : il nécessite un jour de s’éjecter hors de l’orbite qui nous faisait tourner en bourrique, pour devenir à soi-même un nouveau système autour duquel viendront se greffer de nouvelles pousses, le temps qu’il leur faudra pour s’envoyer en l’air à leur tour. Ainsi va la vie.





Ayant ainsi compris pourquoi Freud cessa définitivement de kiffer Jung, nous comprendrons également pourquoi Lacan et ses fifres ne purent admettre la moindre accointance avec ce psychanalyste magistral. C’est au niveau du symbole que ça coince. Prenons ce passage de la Métamorphose de l’âme :


« Ce qui surgit dans nos rêves et nos fantaisies était autrefois coutume consciente et conviction universelle. Or, ce qui eut jadis une telle puissance, ce qui put jadis constituer la sphère de vie spirituelle d’un peuple hautement développé ne peut avoir totalement disparu de l’âme humaine au cours de quelques générations ».


Le symbole s’inscrit au cœur de l’individu sur une pente qui tend à la phylogénie –j’extrapole car ce n’est jamais le terme employé par Jung, qui parle plutôt de nous renvoyer balader à des périodes préhistoriques de l’histoire de l’humanité. Le symbole est diachronique et se perpétue au fil des générations, issu d’un atavisme que l’individu reçoit nécessairement. Au contraire, Lacan explique le symbole synchroniquement. Il est recréé à chaque fois par l’individu dans son rapport au signifiant, à la béance fondamentale du premier rapport à l’Autre. Cette discordance dans la définition du symbole permet de mieux comprendre comment s’opposent d’une part la pensée causaliste (propre à l’école freudienne) et la pensée constructive (à laquelle on peut également rattacher J.-C. Pichon, Bergson et sans doute toute une pelletée).

-      La pensée causale est déterministe. Se bornant à la compréhension rétrospective, elle n’est pas foutue d’admettre un point de vue prospectif. Elle n’admet qu’une âme devenue, figée, morte et incapable de s’animer en vue de son devenir.
-      La pensée constructive pense qu’il n’existe pas de processus psychique qui soit sans but. Dans son essence, le psychique est orienté vers une fin. Elle pose la question : comment jeter un point entre l’âme ainsi devenue et son avenir ?


N’excluons pas une pensée au détriment d’une autre car les deux sont nécessaires. Ainsi que l’écrivait Jung dans « Psychogénèse des maladies mentales » : « Comprendre l’âme selon le principe de causalité signifie n’en comprendre qu’une moitié. […] Dans la mesure où la vie réelle et actuelle est quelque chose de nouveau qui triomphe de tut ce qui est du passé, on ne doit pas voir la valeur principale d’une œuvre d’art dans son développement causal mais dans son action vivante. […] ». Cette confrontation acquise à sa cause nous permet de creuser encore un peu ce qui sépare les deux écoles dans leur rapport au symbole. Pour Freud, la formation du symbole s’explique uniquement par l’entrave faite à la tendance incestueuse primaire (le mythe oedipien) et ne serait qu’une production de substitution. Pour Jung, elle annonce au contraire la renaissance.


Autre point de rupture qui ne fait pas kiffer Freud : Jung conteste que la santé signifie l’équilibre immuable (ça, ça ressemble plutôt à la mort : la roche, par exemple, on ne dit pas que c’est un être vivant ; vous non plus, vous n’aimeriez pas ressembler à un morceau de pierre, pas vrai ? alors respirez bon dieu, ça peut même être sain). Dans « Ma vie », Jung nous avait raconté les quelques crises majeures qu’il avait endurées au cours de son existence. Je me souviens particulièrement de cette crise de moitié de vie qui lui fit connaître une profonde dépression, soignée entre autres par une régression passée à jouer dans un bac à sable avec des morceaux de bois pour faire des petites sculptures de boue et de bâtonnets. Bien sûr, après cela, quelque peu regonflé d’énergie, il allait se laver les mains et retrouver ses patients. D’une manière plus sobre, il l’écrit ainsi :


« Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A Peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment trop vague ».


Arrête de te foutre de sa gueule : « j’étais sur la voie qui me menait vers mon mythe ». Tout le monde ne peut pas en dire autant. Ce n’est qu’en acceptant cette introversion, en reprenant les attitudes propres à son passé individuel, qu’il réussit à inverser son mouvement d’introversion. Dans la « Métamorphose de l’âme », c’est ce mouvement d’individuation qu’il cherche à décrire à nouveau, parce que ça lui fut salutaire –sans cela il aurait crevé sans mouvement comme tant d’autres qu’on appelle névrosés, trucs, ou qu’on n’appelle parfois plus, pour finir.


Donc, cette forme de semi-vie que l’on appelle névrose n’est pas digne de la conduite d’un gent individu. Cessez de faire vos mijaurées, choisissez. La vie ou la mort ? Car c’est à cela que se résume le choix. Il faudra, malheureusement, le faire plusieurs fois dans sa vie, jusqu’au moksha. « Refouler signifie se libérer illégitimement d’un conflit », « on se forge l’illusion qu’il n’existe pas ». Mais alors, ça devient quoi le complexe refoulé ? Prenons un exemple. Coutume qui se perd, mais qui se pratiquait assidûment dans le bon vieux temps, on pouvait parfois assommer le tendre époux devenu encombrant et, si c’était bien fait, tout le monde croyait qu’il était mort le temps qu’il le fallait pour l’enterrer bien profond sous terre. Le refoulé, c’est la même chose, seulement que parfois, comme le Père Goriot, il réussit à traverser la fosse septique des couches d’humus pour revenir frapper à la porte de ta conscience. Mais le Père Goriot, c’est qu’un roman, aussi bien dit, ça n’arrive que dans de rares cas. En réalité, la bonne grosse mégère qui a envoyé papa au fond du trou ne se sent pas si fière de sa lâcheté et tous les jours, elle craint de le voir revenir bouffé par les vers. Elle y pense tout le temps ; c’est-à-dire qu’elle fait en sorte de n’y penser jamais et ça la rendra un peu dingue. Sans qu’on ait forcément un cadavre dans les placards, aussi longtemps que le conflit sera nié, il empêchera l’individu de se rencontrer.


« La vie appelle l’homme au-dehors, à l’indépendance et quiconque, par commodité ou crainte infantile, n’obéit pas à cet appel est menacé de névrose. Une fois que celle-ci a éclaté, elle deviendra progressivement une raison plus que suffisante pour fuir le combat de la vie et rester à jamais embourbé dans la prison morale de l’atmosphère infantile. »



La religion est un système régressif mis au point par nos lointains aïeux pour permettre aux moins courageux d’entre nous de s’inscrire sur le chemin de l’individuation, c’est-à-dire contre le processus du refoulement névrotique. C’est qu’il s’agit de ne pas oublier une seule de nos erreurs pour les livrer à confesse –pour qui aime lécher les fesses- mais, dans le boudoir de votre relation à dieu, il vous est offert également de vous lamenter et de vous flageller en attendant que l’on vous gracie. Le dieu pourra bien foutre ce qu’il veut de vos conflits dont vous surestimez largement la valeur, cette sale manie que vous aurez à les exposer à sa tronche pour obtenir le pardon s’oppose au refoulement névrotique. Les deux bienfaits psychiques que vise l’éducation chrétienne sont donc les suivants : maintien en conscience du conflit de deux tendances qui s’opposent l’une à l’autre ; allègement du fardeau en l’offrant au dieu qui connaît toutes les solutions.


On dira que Jung n’est qu’un vieux catho qui a humé toutes les salles du bon dieu de la confession (et pourtant il est d'origine protestante mais, tout comme Nietzsche, fils d'un pasteur qui avait perdu la foi - forcément ça remue les chocottes)  –tout ça parce qu’il insinue largement que le christianisme est de valeur supérieure –mais quiconque se sera tapé ces 700 délicieuses pages saura qu’il n’est parvenu à cette conclusion qu’avoir après absorbé une quantité de littérature majeure au sujet des religions, mythologies et légendes les plus ethnologiquement variées (hindouisme, mythologique grecque, mythologique germanique, mythologie égyptienne, mithriacisme, monothéismes, alchimie) pas négligeable, et qu’il les aime et les respecte comme il se doit.


Cependant, son étude comparée du symbolisme entre la religion chrétienne et les religions précédentes (judaïsme inclus) l’amena à comprendre que la communauté chrétienne fut la première à s’identifier à un archétype transcendant. Plus de recherche d’utilité humaine immanente : l’aspiration au symbole suprême instaure une intimité psychique jamais connue. Revers possible : pouvoir engendrer le danger de consomption des sphères instinctives personnelles par l’amour humain. C’est pourquoi la médiation incarnée vint atténuer le danger en détournant ces sources vives d’amour vers un seul personnage. Pourquoi rupture avec le judaïsme ? Parce qu’ici, la victoire remportée sur le père est aussi une victoire sur la puissance de la loi, donc une usurpation sacrilège du droit. Ce crime capital nécessite la projection de la faute sur Jésus, ce violeur de loi, second Adam pêcheur, modulo l’établissement de la relation avec un dieu fondamentalement différent du premier. Et comme c’est pas tout, non seulement on entérine la séparation d’avec le judaïsme mais on instaure en plus une rupture radicale avec les religions païennes précédentes qui croyaient venir à bout de leur vilenie en sacrifiant des animaux, dans l’idée que l’endormissement des instincts animaux en l’homme suffisait.


Avec le christianisme, c’est l’homme naturel tout entier qu’il faut abandonner. L’homme du christianisme ne pourra pas se contenter de domestiquer ses instincts animaux –ce qui n’est même pas permis au premier venu-, il devra y renoncer totalement et discipliner en outre ses fonctions spécifiquement humaines, donc spirituelles, pour les tourner vers un but transcendant. Les pauvres têtes creuses des siècles modernes s’agitent de consternation : c’est que du haut de leur échelle chronologique, elles croient avoir densifié leurs circuits neuronaux et s’arrogent désormais le droit d’un jugement impartial. Mais les institutions –même religieuses- ne restent jamais figées et si nous souhaitons les comprendre, bougeons-nous le cul ainsi que nous en exhorte Jung pour imaginer la situation qui pouvait être celle de l’homme réclamant le christianisme. La société de l’antiquité avait beau être relâchée, primitive et instinctuelle, elle n’était pas si bandante que ça. Suffit qu’une tendance s’affirme dans son extrême pour que la tendance opposée veuille à son tour imposer les siens : la tension s’accroît jusqu’à faire éclater le conflit. Si le christianisme a réussi à s’imposer à cette époque et dans ce contexte,  c’est parce qu’il proposait un culte ayant pour but de dompter les instincts animaux par l’enseignement d’une morale de l’action, expressément ascétique. Par un travail séculaire d’éducation, le christianisme a viré progressivement l’impulsivité animale de l’antiquité ainsi que celle des siècles barbares ultérieurs, créant la civilisation que l’on connaît. Le temps a passé, la morale ascétique a fait des petits du haut de son platonisme immaculé, l’homme moderne fait la gueule et se trouve bridé de partout. Voire, il s’emmerde dans le monde organisé qu’il ne dépasse pas du bout de son nez.


« L’homme civilisé d’aujourd’hui semble bien éloigné [du sentiment de délivrance qui accompagna les débuts de la diffusion du christianisme dans sa volonté de dompter moralement les instincts animaux]. Il est simplement devenu nerveux [contrairement à l’homme moralement relâché]. Aussi les besoins de la communauté chrétienne ne sont-ils plus compris aujourd’hui. Nous n’en saisissons plus le sens. Nous ne savons pas contre quoi ils pourraient nous protéger ».


Ce qui est drôle c’est qu’on renie aujourd’hui le fondement religieux de notre civilisation en empruntant des voies de réflexion que seule notre religion a pu nous fournir. Reprenons. Le christianisme a permis à l’homme de se détourner du monde et de construire un monde spirituel intérieur capable de résister aux impressions des sens. Cette lutte contre le monde sensible a rendu possible l’apparition d’une pensée se développant indépendamment des choses extérieures ; une autonomie de l’idée susceptible de tenir tête à l’impression esthétique ; une pensée détachée de l’influence émotionnelle et capable de s’élever progressivement à l’observation réfléchie. Des siècles passent, la machine s’emballe. Résultat : on assiste à l’effondrement progressif du Logos (celui-là même qui poussait l’ancien chrétien à s’éloigner du monde) dans la Physis. C’est le fondement de la pensée scientifique moderne, peu ou prou les râteaux de l’échec vers la transcendance :


« En transposant le centre d’intérêt du monde intérieur au monde extérieur, la connaissance de la nature a infiniment grandi en comparaison de ce qu’elle était autrefois ; mais la connaissance et l’expérience du monde intérieur ont diminué en proportion. […] Même la psychologie moderne a grand-peine à revendiquer pour l’âme humaine un droit à l’existence et à faire admettre qu’elle soit une forme d’être douée de qualités que l’on peut étudier […] ».


Jung n’est pas très optimiste pour l’avenir de l’humanité qui renie ou méconnaît son passé. Considérant que le christianisme a été élaboré pour échapper à la sauvagerie et à l’inconscience de l’antiquité, nous risquons de voir renaître cette violence en jetant la religion avec l’eau du bain. Parlant des crises majeures du début du 20e siècle, Jung écrit :


« Nous avons vu ce qui se produit quand un peuple trouve trop sot le masque de la morale. Alors la bête est lâchée et toute une civilisation disparaît dans la folie de la corruption des mœurs. […] Nous nous imaginons que notre primitivité a depuis longtemps disparu et qu’il n’en subsiste plus rien. Sous ce rapport notre déception a été cruelle. Le mal a submergé notre culture comme il ne le fit jamais. Cet horrible spectacle nous permet de comprendre en face de quoi le christianisme s’est trouvé et ce qu’il s’est efforcé de transformer ».


L’homme de notre époque est peuplé d’un néant qui s’aligne peut-être sur la disparition du rythme, du temps et de l’espace. S’il reste des reliques d’initiation, de transmission et de tradition, celles-ci tournent comme des horloges folles dans quelques caves dissimulées de l’humanité, et on ne peut rien faire pour donner le tempo. On se retrouve avec des flopées de névrosés qui ne savent même pas ce qui leur manque. Leur libido tourne en rond dans un petit stade sans plaisir au lieu de s’ébattre, de se perdre et de s’accélérer dans les prés qui n’existent plus. Ici, les symboles se bousculaient. Chacun pouvait voir naître le sien, celui qui offre une voie d’expression à sa libido. C’est que le symbole fonctionne comme un transformateur : il fait passer la libido d’une forme inférieure à une forme supérieure en agissant par suggestion. Il persuade et exprime, au moyen de l’impression numineuse, le contenu même de ce dont il est persuadé.


« [L’âme] est à elle-même l’unique et immédiate expérience et la condition sine qua non de la réalité subjective du monde en général. Elle crée des symboles qui ont pour base l’archétype inconscient et dont la figure naissante surgit des représentations acquises par la conscience. »



On en tire une posture thérapeutique claire :
« Le premier devoir qui s’impose au psychothérapeute est de saisir le sens nouveau des symboles afin de comprendre ses malades dans leurs efforts compensatoires inconscients pour découvrir une attitude exprimant la totalité de l’âme humaine. »


Rien qu’à ça, on peut deviner que Jung devait être beaucoup plus cool que Freud, là, qui nous disait toujours comment nous comporter pour être le mec qui file du bon coton. Pour Jung, ça peut bien être de la bave d’araignée, il n’existe pas de valeur autre que celle subjective. Comme il disait, les sentiments sont le facteur d’évaluation le plus juste qui soit. Les valeurs objectives n’existent pas, sauf comme résultat d’un consensus général (et on sait combien c’est dégueulasse).





Autre nécessité du recours au symbolisme : il nous permet de comprendre les étapes qui entourent le chemin de l’individuation : dépression, introversion, régression, renaissance. Au début, le conflit peut se manifester par le sentiment de la nostalgie :


« Une partie de l’âme désire sans doute l’objet extérieur ; mais une autre voudrait revenir en arrière vers le monde subjectif où lui font signe les palais aériens aisément construits par la fantaisie ».


Vu de l’extérieur, on dirait que le type devient asocial. Les activités de la réalité ne l’intéressent plus mais son retrait représente pour lui une plongée en soi, une pénétration dans l’inconscient en même temps qu’une ascèse. La philosophie des Brahamanas comprenait l’origine du monde comme provenant de cette attitude. De même, pour les mystiques, l’ascèse et la solitude permettaient la renaissance spirituelle de l’individu à un nouveau monde de l’esprit. L’individu plonge ainsi dans une phrase régressive qui le ramène d’abord à la phase de l’enfance (le moment où Jung joue aux legos de terre et de boue) et peut se poursuivre au-delà, avec l’apparition des images archétypiques primordiales. Cette régression réanime des voies et des processus qui se rapportent essentiellement aux relations avec la mère. Ces dernières étaient nécessaires pour l’enfant mais elles représentent désormais pour l’adulte un danger spirituel que les civilisations ont exprimé par le symbole de l’inceste. Le tabou de l’inceste s’impose ici comme garde-fou de la libido régressive. Il permet de s’arracher au cercle de la famille dont la force d’attraction continue de subsister et d’attirer l’individu adulte. Le risque est grand. Quand la libido quitte le monde lumineux de la réalité et retourne dans sa propre profondeur, elle retrouve le point de rupture qui s’appelle « la mère ». L’individu hésite : il faut choisir entre anéantissement et vie nouvelle.


« Si la libido reste fixée au royaume merveilleux du monde intérieur, alors l’homme est devenu une ombre pour le monde d’en haut, il est comme mort ou gravement malade. Mais si la libido réussit à se libérer et à remonter vers le monde d’en haut, alors se produit un miracle : le voyage aux enfers a été pour elle une fontaine de jouvence et de la mort apparente surgit une nouvelle fécondité. »


En prohibant l’inceste, on empêche le symbole maternel de remonter et de se perdre en arrière, vers les commencements ; il va au contraire vers l’inconscient en tant que matrice créatrice d’avenir. Cette tâche consiste  à intégrer l’inconscient, c’est-à-dire à faire la synthèse entre conscient et inconscient. De plus, l’usage du symbolisme offre à la libido prise dans la tendance incestueuse une nouvelle pente qui la fait passer dans une forme spirituelle. Dans le christianisme, élaboration d’un processus d’individuation collectif, la mère de chair devint l’Eglise et l’humanité se transforme en cercle de frères et de sœurs, liés dans l’héritage commun de la vérité symbolique. Telle est la destinée du héros que nous présentent les légendes intemporelles : il ne peut songer à son être d’homme qu’après avoir rempli sa fonction, c’est-à-dire avoir rendu possible la transformation du démon en une puissance à la disposition de l’homme (production de la volonté) et après avoir délivré définitivement la conscience du moi de la menace mortelle que fait peser sur elle l’inconscient sous la forme des parents négatifs (possibilité d’utiliser librement la volonté). Dans la réalité, il est permis à chacun d’accomplir cette destinée ou de la négliger. Si on la néglige :


« On sent un glissement et l’on se met à lutter contre ce penchant, à se défendre du sombre flot de l’inconscient qui monte et de sa séduction invitant à la régression, qui se dissimule, trompeuse, sous des idéaux sacrés, des principes et des convictions. […] Les convictions se transforment en platitudes, rengaines ; les idéaux, en habitudes endurcies ; et l’enthousiasme, en un geste automatique. La source d’eau vitale s’écoule goutte à goutte. […] S’il arrive que l’on ose regarder vers l’intérieur, […] alors on peut avoir un pressentiment de besoins, aspirations et appréhensions, dégoût et obscurité. Le cœur cherche à s’en détourner, mais la vie aimerait à s’y enfoncer. […] mais le devenir nous précipite et fait de nous des traîtres à l’idéal qui était le nôtre jusqu’alors et à nos meilleurs convictions ; traîtres à nous-mêmes tels que nous croyons nous connaître ».


C’est un sacrifice qui n’a pas été cherché consciemment. C’est une catastrophe. Spinoza le disait bien, la passivité lie à la tristesse. Mais le sacrifice peut être recherché activement, parce que l’individu pressent qu’il le conduira plus loin, qu’il pourra devenir « transmutation de toutes les valeurs », «métamorphose et conservation ». La descente comporte un risque mais il y aura toujours quelqu’un d’assez fou ou de courageux pour la tenter.


« Quiconque doit opérer cette descente devra la faire les yeux grands ouverts. Alors c’est un sacrifice qui fléchit même le cœur des dieux. A chaque descente succède une montée ».


Chez Freud il y avait une nécessité, mais mortellement fixée sur le passé. Chez Jung, la nécessité existe encore mais elle est dynamique et n’asservit personne :
« Ce n’est pas la mère qui a mis sur la route le ver venimeux, mais c’est la vie elle-même qui exige que s’accomplisse le cours du soleil, qu’il s’élève du matin jusqu’au midi et, franchissant le midi, se hâte vers le soir, nullement en désaccord avec lui-même, mais au contraire dans la volonté de ce déclin et de cette fin ».


L’existence est là, et l’homme dans l’existence, qui se meut d’après les limites de cette dernière. On peut comprendre certaines hallucinations ou productions artistiques comme étant les manifestations d’un inconscient qui cherche à rappeler cette nécessité à l’individu paumé :


« Quand se produit une sorte d’irruption de l’inconscient, il s’agit souvent d’une situation dans laquelle l’inconscient devance le conscient. Ce dernier est de quelque manière resté en panne et c’est alors l’inconscient qui prend en charge la marche en avant et la métamorphose dans le temps, mettant fin au temps d’arrêt. Les contenus qui se déversent alors dans la conscience représentent, sous forme archétypique, ce que la conscience aurait dû vivre pour ne pas rester stationnaire ».


Jung nous recommande de garder les yeux toujours grands ouverts pour ne pas nous laisser prendre au piège des apparitions lumineuses et des mirages d’un âge d’or.


« Car la vie continue, malgré la perte de jeunesse ; on peut même la vivre avec une plus grande intensité si l’on n’en entrave pas la marche en jetant un regard en arrière sur ce qui disparaît. Ce regard en arrière serait dans l’ordre s’il ne s’arrêtait pas aux dehors que l’on ne peut rappeler et si l’on se rendait bien compte de l’origine de la fascination exercée par ce qui fut. L’éclat doré des vieux souvenirs d’enfance repose moins sur de simples faits que sur un mélange d’images magiques, soupçonnées plutôt que vraiment conscientes. […] Le « mystère » que l’on perçoit représente le trésor d’images primitives que chacun apporte au monde comme cadeau de l’humanité, somme des formes innées qui sont propres aux instincts ».



Pour la clique freudienne et lacanienne, l’aspiration à la transcendance –la transmutation de toutes les valeurs- n’est qu’un symptôme offrant un dérivé compensatoire à la béance originelle. S’ils reconnaissent sa valeur éventuellement curative, ils jettent sur l’histoire symbolique des religions un regard vaguement condescendant. Leur psychanalyse négative s’effondre autour d’un trou noir, malgré tout son éclat. Celle de Jung, c’est plus modeste, se contente simplement de nous faire kiffer la vie en plein soleil.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Arturo le Ven 8 Juin - 16:56

@colimasson a écrit:
« Beaucoup trop ne veulent pas savoir où se trouve leur aspiration profonde, car cela leur paraîtrait impossible ou trop affligeant. Et pourtant l’aspiration profonde est le chemin de la vie. Si tu ne t’avoues pas ton aspiration profonde, alors tu ne te suis pas toi-même, mais tu empruntes des chemins étrangers qui t’ont été désignés par d’autres. Ainsi tu ne vis pas ta vie, mais une vie étrangère. Mais qui vivra ta vie si tu ne la vis pas toi-même ?"  

Ça me plaît ! Mais encore faut-il savoir ce qu'on place derrière cette aspiration profonde. Forme d'instinct ou de conviction ?
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 8 Juin - 17:11

C'est ce qui se révèle sur le chemin de l'individuation... c'est un parcours de vie, une introspection, une intégration des expériences, et c'est toujours mouvant... c'est une voie apophatique, on ne la devine qu'en retirant les identifications et les projections superflues, notamment celles qui relient l'être à la conscience collective...
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Ven 8 Juin - 17:16

Continue, Colimasson, STP !
Jung n'est-il pas finaliste, avec sa conception transcendante ?
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Arturo le Ven 8 Juin - 19:55

@colimasson a écrit:C'est ce qui se révèle sur le chemin de l'individuation... c'est un parcours de vie, une introspection, une intégration des expériences, et c'est toujours mouvant... c'est une voie apophatique, on ne la devine qu'en retirant les identifications et les projections superflues, notamment celles qui relient l'être à la conscience collective...

Je vois, même si du coup je me questionne sur "les projections superflues qui relient l'être à la conscience collective". Tu peux développer ?
L'être n'est-il pas tout et partie de la conscience collective ?
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Arturo

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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Lun 11 Juin - 13:52

@Tristram a écrit:Continue, Colimasson, STP !
Jung n'est-il pas finaliste, avec sa conception transcendante ?

Finaliste ? Alors je vais peut-être écrire une connerie mais pour moi, le finalisme a une visée universelle, ce qui n'est pas le cas du finalisme de Jung... à chacun son mythe... à chaque époque de la vie son mythe, également... ce concept est aussi peu enclin à la prise rationnelle que ce qu'on pourrait dire de l'expérience de l'éveil, par exemple. Mais Jung se méfiait des empruntes à la spiritualité orientale. Une adéquation entre vie et pensée peut-être ? Tout est équilibre, disait-il... équilibre entre les opposés, notamment.

@Arturo a écrit:
@colimasson a écrit:C'est ce qui se révèle sur le chemin de l'individuation... c'est un parcours de vie, une introspection, une intégration des expériences, et c'est toujours mouvant... c'est une voie apophatique, on ne la devine qu'en retirant les identifications et les projections superflues, notamment celles qui relient l'être à la conscience collective...

Je vois, même si du coup je me questionne sur "les projections superflues qui relient l'être à la conscience collective". Tu peux développer ?
L'être n'est-il pas tout et partie de la conscience collective ?

Pour les projections superflues, je pensais à celles qui constituent la "persona", c'est-à-dire le masque social. Se soumettre à la dernière mode, quelle qu'elle soit (langagière, vestimentaire, philosophique...) L'être fait bien partie de la conscience collective mais aussi de l'inconscient collectif, et s'il ignore ce dernier pour se jeter à plein nez dans le premier, il y aura alors unilatéralité (ce qui n'est pas du tout l'équilibre !) et risque de se perdre dans la masse informe de la conscience collective.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Jeu 14 Juin - 19:52

Allez, pour rigoler, un autre truc que j'avais écrit sur

L'homme à la découverte de son âme (quel beau titre)


Pour Jung, l'homme qui part à la découverte de son âme, c'est un peu comme Jonas qui se fait bouffer par la baleine. Au début, il se dit DAMNED, j'aurais mieux fait de rester tranquille, et il morfle. Il paraît que c'est nécessaire. Depuis que le christianisme s'est instauré avec son homme sur la croix, on imagine toujours qu'il faut qu'il y ait quelque chose qui paie pour le bonheur (enfin, c'est approximatif) du reste.

« On ne se sent pas tout à fait à son aise tant qu'on ne s'est pas rencontré avec soi-même, tant qu'on ne s'est pas heurté à soi-même ; si l'on n'a pas été en butte à des difficultés intérieures, on demeure à sa propre surface ; lorsqu'un être entre en collision avec lui-même, il en éprouve, après-coup, une impression salutaire qui lui procure du bien-être. »

Si vous lisez bien vous comprendrez qu'en fait, la baleine n'est pas une baleine, ce qui s'explique très naturellement par le petit guide des projections appliquées, que vous trouverez également à l'intérieur de l'ouvrage.

« Ou nous connaissons notre ombre ou nous ne la connaissons pas ; dans ce dernier cas, nous avons fréquemment un ennemi personnel sur lequel nous projetons notre ombre, dont nous le chargeons gratuitement, qui la détient à nos yeux comme si c'était la sienne, et auquel en incombe l'entière responsabilité […] »

On peut tuer le monstre avant de s'être laissé bouffer par lui, et on est content. Enfin, bof. le mieux, comme l'avait dit Jonas, c'est quand même de se laisser bouffer par le monstre et de le trucider de l'intérieur, après être remonté le long de sa caverne pleine de remugles.

« Lorsque le personnage englouti est un héros authentique, il parvient jusque dans l'estomac du monstre [...]. Là, il s'efforce, avec les débris de son esquif, de rompre les parois stomacales. […] Puis, il allume un feu dans l'intérieur du monstre et cherche à atteindre un organe vital, le coeur ou le foie, qu'il tranche de son épée. […] Il ne quitte pas seul la baleine, à l'intérieur de laquelle il a retrouvé ses parents décédés, ses esprits ancestraux, et aussi les troupeaux qui étaient le bien de sa famille. le héros les ramène tous à la lumière ; c'est pour tous un rétablissement, un renouvellement parfait de la nature »


C'est que le Jonas n'avait pas oublié la part de crevette qui dormait en lui dans la partie sympathique de son système nerveux, en cohabitation pacifique avec le saurien de la moelle épinière. Mais parce que la plupart d'entre nous ne vit que dans la couche supérieure de sa psyché, nous sommes « tels des êtres pétris seulement de conscience, ressemblant à ces angelots dont la corporalité est réduite à une tête et à deux ailes, comme si le restant de notre corps et de notre organisme psychique était inexistant, alors qu'en réalité il est seulement tabou ».

Ce que Jung veut dire, c'est que c'est pas la peine d'aller vraiment se faire buter par une baleine ou par un dragon. On peut communiquer avec la part inconsciente de son âme en observant les rêves, en analysant les phénomènes d'association, ou plein d'autres trucs encore qui seront précisés ici. le mal comme le bien seront intégrés afin de redevenir enfant, pas comme le trentenaire mal dégrossi qui se pose devant ses séries tous les soirs avec des fraises tagadas. Celui-là ne fait qu'attendre son heure, c'est tout.

« L'être, en grandissant, oublie le secret de la totalité enfantine, de l'enfant qui sait laisser vivre en lui tout un monde sans le paralyser de réflexions, de jugements, de condamnations »

Que dire de plus ? C'est tout. Quelques extraits pour le plaisir :

Il n’y a pas lieu de plaisanter avec l’esprit du temps, car il constitue une religion, mieux encore une confession ou un crédo dont l’irrationalité ne laisse rien à désirer ; il a en outre la qualité fâcheuse de vouloir passer pour le critère suprême de toute vérité et la prétention de détenir le privilège du bon sens.

« Il est inouï de voir à quel degré les hommes se prennent à leurs propres paroles ; ils s’imaginent toujours que derrière chacune d’elles se cache une réalité. Comme si l’on avait porté un rude coup au diable pour l’avoir maintenant surnommé névrose. Cette confiance puérile et émouvante est encore une survivance du bon vieux temps où l’on opérait à grand renfort de formules magiques. »

« La conscience se comporte là comme un homme qui, entendant un bruit suspect à la cave, se précipite au grenier pour y constater qu’il n’y a pas trace de voleur et que, par conséquent, le bruit était pure imagination. En réalité cet homme prudent n’a pas osé s’aventurer à la cave. »

Tristam, tu m'interrogerais sur le finalisme de Jung la dernière fois. Il semble plutôt d'accord !

« Le déterminisme causal tend […] vers [une] réduction univoque, c’est-à-dire vers une codification des symboles et de leur sens. Le point de vue finaliste, au contraire, voit dans les variations des images oniriques le reflet de situations psychologiques infiniment variées."
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Jeu 14 Juin - 20:32

Merci Colimasson _ mais je me demande ce que Jung met derrière le terme "finaliste", comme d'ailleurs sous "esprit du temps"... Quant à la découverte de son âme, ce n'est pas une recherche, mais ce qui sort d'une épreuve (toujours solitaire ?) J'ai l'envie depuis longtemps d'aller camper et faire un feu dans l'estomac-caverne d'une baleine, mais encore faut-il en trouver une qui n'ait pas été harponnée par les Japonais. Je me console avec le Physetère de Rabelais, ou le Léviathan biblique...
Belle carrière néanmoins pour la psychologie ou la psychanalyse :
« – Révoltant ! dégoûtant ! scandaleux ! Là, là, sous mes yeux un poisson qui tette ! »
Paul Claudel, « Le soulier de satin », Troisième journée, scène II
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Antoine8 le Jeu 14 Juin - 21:47

Je serais très intéressé par les Types psychologiques de Jung, malheureusement l'ouvrage est introuvable à moins de 90€ Sad
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Ven 15 Juin - 21:03

@Tristram a écrit:Merci Colimasson _ mais je me demande ce que Jung met derrière le terme "finaliste", comme d'ailleurs sous "esprit du temps"... Quant à la découverte de son âme, ce n'est pas une recherche, mais ce qui sort d'une épreuve (toujours solitaire ?) J'ai l'envie depuis longtemps d'aller camper et faire un feu dans l'estomac-caverne d'une baleine, mais encore faut-il en trouver une qui n'ait pas été harponnée par les Japonais. Je me console avec le Physetère de Rabelais, ou le Léviathan biblique...
Belle carrière néanmoins pour la psychologie ou la psychanalyse :
« – Révoltant ! dégoûtant ! scandaleux ! Là, là, sous mes yeux un poisson qui tette ! »
Paul Claudel, « Le soulier de satin », Troisième journée, scène II

Laughing Excellent message Tristam ! La métaphore de la baleine est filée jusqu'au soulier....

Pour éclaircir un peu cette obscurité que recouvre le terme de finalisme, il faut peut-être préciser que Jung, sans doute du fait de ses échanges avec Wolfgang Pauli, était influencé par les idées d'entropie et de néguentropie, et s'il considérait que Freud privilégiait le sens de la causalité (le temps linéaire et entropique ?), Jung se plaisait à penser qu'il prenait aussi (davantage ?) en compte le sens de l'à-venir (et là, on retrouve aussi les spéculations d'un Jean-Charles Pichon sur l'histoire cyclique de l'humanité).

Quant à l'esprit du temps... c'est la conscience collective...

@Antoine8 a écrit:Je serais très intéressé par les Types psychologiques de Jung, malheureusement l'ouvrage est introuvable à moins de 90€ Sad

Disponible assez souvent en bibliothèques normalement.
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Ven 15 Juin - 23:11

La thermodynamique part du principe que tout est transformations, l'énergie totale restant constante (dans un système considéré) : il y a conservation de l'énergie au cours du temps (on n'est pas loin de l'idée cyclique). L'entropie, c'est l'irréversibilité dans ces échanges, la tendance vers un désordre qui ne peut que croître par dissipation, dégradation (au niveau microscopique). Pauli semble partager avec Jung la croyance en un ordre cosmique uniquement perceptible par la synchronicité, qui remet en cause... la causalité (science physique). On approche la mystique... Là on rejoint le finalisme comme croyance aux causes finales (but et terme), c'est-à-dire une intention, un sens en tant que raison d'être. La grande difficulté dans cette matière, c'est la transversalité des concepts entre psychologie, physique quantique et autres...
@Colimasson a écrit:Quant à l'esprit du temps... c'est la conscience collective...
à un instant T ?!
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Re: Carl Gustav Jung

Message par colimasson le Sam 16 Juin - 20:02

Merci Tristam pour ta clarification de mes propos un peu brouillons ! cheers
L'entropie, si je comprends bien, c'est aussi une réduction du champ des possibles, alors que la néguentropie fait table rase de tous les phénomènes régis par la pure causalité. C'est une forme de déconstruction régénératrice ?

Très difficile en effet la transversalité des différents concepts... gaffe aux erreurs catégorielles... mais Jung est toujours resté prudent à ce sujet, se contentant de s'inspire des idées d'autres domaines pour réfléchir à leur transposition dans sa psychologie analytique.

Je ne suis pas sûre que Jung parle d'un esprit du temps à l'instant T. Après avoir lu son Aïon (une étude phénoménologique du symbole des Poissons), j'ai l'impression qu'il adhère aux idées d'une influence archétypique cyclique. On connaît les spéculations sur l'ère des Poissons à laquelle succédera bientôt l'ère du Verseau par exemple... avec, à l'intérieur de ces grands cycles, des micro-cycles déterminés par la résurgences de tendances enfouies ou latentes... de par cet intérêt, je ne pense pas que Jung parle d'un esprit du temps à l'instant T... il faut qu'il y ait une certaine latence pour qu'il soit actif, l'esprit du temps...
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Re: Carl Gustav Jung

Message par Tristram le Sam 16 Juin - 21:12

@Colimasson a écrit:L'entropie, si je comprends bien, c'est aussi une réduction du champ des possibles, alors que la néguentropie fait table rase de tous les phénomènes régis par la pure causalité. C'est une forme de déconstruction régénératrice ?
En thermodynamique, un système isolé (sans contact avec l'extérieur, cas donc de l'univers) atteint irréversiblement l'équilibre lorsque son entropie est maximale (température identique en tout point d'un système thermique), c'est-à-dire probabilité égale de sa configuration microscopique à la fin de l'évolution des états statistiques. Cette abstraction est difficile à appréhender, car l'énergie se conservant indéfiniment (premier principe), l'entropie croît indéfiniment, et comme on n'explique bien que ce qu'on comprend bien (et encore...) Quant à la traduire en psychologie analytique... "réduction du champ des possibles" en quelque sorte, puisqu'on tend vers l'homogénéité, mais pas de phénomène cyclique (irréversibilité).
On dit d'une façon plus courante que l'entropie est la mesure du degré de désordre d'un système au niveau microscopique, et la néguentropie est un facteur organisationnel qui s'y oppose, limité en durée et en étendue, dans un système ouvert (échanges avec l'extérieur), comme la vie en biologie, ou l'information dans un système social.
Pour l'esprit du temps à l'instant T, je veux dire que la conscience collective évolue, qu'elle n'est pas la même hier et aujourd'hui ?
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