Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Jonathan Franzen

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Message par topocl le Mar 6 Déc - 15:20

Jonathan Franzen
Né en 1959

Jonathan Franzen A9510

Après avoir passé son enfance à Saint Louis puis étudié au Swarthmore College de Pennsylvanie et à la Freie Universität de Berlin, Jonathan Franzen travaille quelques années à l'université d'Harvard en tant qu'assistant chercheur en géologie. Renonçant à sa carrière scientifique pour la littérature, il écrit pour le New York Times, puis publie les romans 'La 27e Ville' en 1988 et 'Strong Motion' quatre ans plus tard. S'il se risque à l'essai via 'Perchance to Dream. In the Age of Images, a Reason to Write Novels' en 1996, puis reçoit en 1998 et 2000 le Whiting Writer's Award et l'American Academy's Berlin Prize, c'est en 2001 qu'il se voit propulsé au tout premier rang de la littérature américaine avec 'Les Corrections'. Grâce à cette oeuvre située à mi-chemin entre la grande fresque familiale et la réflexion sociale, il est aussitôt remarqué par le magazine Granta, vu comme l'un des 'vingt écrivains pour le XXIe siècle' par The New Yorker et récompensé d'un National Book Award, prix américain équivalant au prix Goncourt. Après avoir publié un recueil d'essais intitulé 'Pourquoi s'en faire ?' en 2002, il revient en France en 2007 pour présenter ses mémoires à travers 'La Zone d'inconfort'. Travaillant d'arrache-pied et dans la réclusion la plus totale, Jonathan Franzen devra attendre 2009 pour voir 'Les Corrections' adaptées au cinéma par Robert Zemeckis.

Bibliographie en français :

1988 : La 27e Ville
2001 : Les Corrections page 1
2003 : Pourquoi s'en faire ?
2005 : Vivre à deux
2006 : La Zone d'inconfort
2010 : Freedom page 1
2015 : Purity page 1

Maj le 8 mai 2019

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Message par topocl le Mar 6 Déc - 15:22

Freedom

Jonathan Franzen Jonath11

Il y a fort longtemps, je racontais souvent à mes enfants un conte africain où la mère répétait à son enfant « Épaminondas, Épaminondas, qu’as-tu fait de la conscience que je t'ai donnée à la naissance ? ». Dans Freedom, l'Amérique serine à ses personnages « Patty, Walter, qu'avez-vous fait de la liberté que je vous ai offerte à la naissance ? ».

Pour s'en tenir à l'intrigue, Franzen raconte l'histoire de deux amis, aussi différents l'un de l'autre que peuvent l’être deux amis, qui sont pendant quarante ans amoureux de la même femme. Jules et Jim à l'américaine en quelque sorte, mais vraiment très américain. Un pavé subtil et tragique qui nous montre comment , bien qu'ils soient nés dans un pays démocratique, dans un milieu intellectuel et aisé, nos trois héros, gavés de bons sentiments, mais totalement immatures et égocentriques, vont écrire au fil des années leur propre malheur.

Cette toile de fond est l'occasion pour Franzen de  nous peindre une société américaine en pleine errance, pas une petite Amérique bêtement consumériste et sans cervelle, non, des Américains qui réfléchissent, pensent prendre du recul, mais dans un tel individualisme, un tel besoin de marquer leur territoire et montrer leur excellence, qu’ils n'arrivent pas à trouver leur place et détruisent tout sur leur passage.

Cela donne un livre joyeux et sarcastique, d'une richesse foisonnante, éblouissant d'idées et de détails, riche de scènes inoubliables, un portrait sans complaisance d'une société dans l'impasse.(Impasse que refuse Franzen dans les dernières pages fâcheusement un peu trop gentillettes). Tout au fil des 700 pages, il n’y a pas une baisse de régime, toutes les phrases sont pensées , brillantes, intelligentes, indispensables. Franzen aurait eu matière à 10 romans avec ce livre, et il choisit de nous offrir sa version du Grand Roman Américain.

(commentaire rapatrié)
mots-clés : #famille #psychologique

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Message par topocl le Sam 17 Déc - 16:06

Les corrections

Jonathan Franzen Image135

Cette histoire d'une famille ordinaire du Midwest où ils sont tous plus paumés les uns que les autres.

Tu vois quelqu'un qui a des enfants, dit-elle, et tu vois combien il est heureux d'être père, et tu es attiré par ce bonheur. L'impossibilité est attirante. Tu sais, la sécurité des impasses.

D'abord le père, figure fondatrice, Paranoïaque Psychorigide Puritain, qui croit que transmettre son amour à sa femme et ses enfants c’est leur apprendre que ce monde est dégueulasse et que le devoir prime sur le plaisir.

L'étrange en vérité au sujet d'Alfred était que l'amour, pour lui, n'était pas une affaire de rapprochement mais de distance.

Sa femme essaie timidement de combler certains trous laissés par cette éducation et appelle surtout maladroitement au secours et à l'amour de tous côtés sans vraiment recevoir de réponse. Poussés comme il le peuvent sur ce terreau bien mal préparé, les 3 enfants, évidemment, payent, chacun à sa façon, les pots cassés. Je laisse Jonathan Franzen  vous les décrire dans ce raccourci saisissant (c’est un de ses grands talents de savoir en dire autant en si peu de mots):

Les portables étaient en train de tuer les cabines publiques. Mais, contrairement à Denise, qui considérait les portables comme les accessoires vulgaires de gens vulgaires, et contrairement à Gary, qui non seulement ne les haïssait pas mais on avait acheté un à chacun de ses trois fils, Chip haïssait les portables principalement parce qu'il n'en possédait pas un.

Tous font preuve d'une tendance un peu névrotique à ne considérer que leurs propres problèmes, leur propre point de vue, et à ne jamais savoir lâcher.

Quand nous faisons leur connaissance, le père traîne un Parkinson bien évolué depuis des années, la mère est définitivement attendrissante tant elle est  insupportable. Ils comblent le silence en participant à une croisière pour retraités désœuvrés, et leur objectif premier est d'arriver à réunir leur petite famille pour une fête de Noël que chacun reconnaît comme étant sans doute la dernière.

Elle avait le pressentiment que la famille qu'il avait essayé de rassembler n'était plus la famille dont elle avait le souvenir-que ce Noël ne ressemblerait en rien aux Noëls d'antan.

De réunir chacun malgré les casseroles qu'il traîne derrière lui : échecs personnels, petites jalousies, rancœurs tenaces… Mais de réussir cependant une fête cordiale (si ce n’est chaleureuse) où s'épanouit enfin l'amour familial, indéniable mais toujours si mal exprimé…


(message récupéré)


mots-clés : #famille #psychologique

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Message par topocl le Ven 30 Déc - 17:16

Purity

Jonathan Franzen Images13

"Ses diverses périodes de grâce terminées, Charles se mit au travail et s'attela à l'écriture du grand livre, le roman qui lui assurerait sa place dans le canon moderne américain. Jadis, il avait suffi d'écrire Le bruit et la fureur ou Le soleil se lève aussi. Mais à présent la taille était essentielle. L'épaisseur, la longueur."

Jonathan Franzen nous a concocté une intrigue à tiroirs, à la machiavélique complexité, avec une belle virtuosité. Survolant les décennies quoique totalement ancré dans le XXIe siècle, s'éclatant sur trois continents, confrontant des personnages dont les névroses rivalisent. Après avoir écrit avec Freedom, son Grand Roman Américain du XXe siècle, il vise ici son Grand Roman Américain du XXIe siècle. Un siècle voué à l'apocalypse, où se pavanent les multimilliardaires et se  débattent les altermondialistes, un siècle mené comme les précédents par la soif d'amour, le sexe et l'argent, mais aussi par l'emprise totalitariste des réseaux Internet.
C'est brillant, foisonnant, c'est extrêmement intelligent, seulement voilà…

il m'a fallu attendre la page 320 pour que la première révélation  me fasse sortir du chaos  des trois premières parties de présentation des personnages principaux. Puis encore la page 500 pour que les révélations suivantes successives fassent que tout cela prenne réellement sens.  Tout ça pour en arriver aux 50 dernières pages : après 700 pages de noirceur, de déchirements, de tromperie, d'erreurs et de complications, on voit soudain voler des bisounours.  

Apparemment, Franzen, la névrose, il connaît, seulement il connaît trop, il en rajoute, par louches entières, cela dégouline de partout, il accumule encore  et ce jusqu'à l’écœurement, la lassitude (c'est bon là, Franzen, j'ai compris, enchaîne!),  jusqu'à nous faire perdre la plus petite pointe de compassion qu'on aurait pu avoir pour ses héros maudits.

Il situe son action dans des milieux emblématiques d'une époque : hackers, journalistes indépendants, lanceurs d'alerte. Malheureusement on n'apprend pas grand chose là-dessus. Tout au plus, on sort du roman avec  la décision formelle de changer  tous ses mots de passe régulièrement et de les complexifier, et conforté dans la certitude que décidément, non, ce n'est pas parce qu'on n'a « rien à cacher » qu'il faut faire confiance au référencement, aux algorithmes, et au big data.

Au total, c'est long, souvent indigeste, très redondant, avec une autosatisfaction parfois irritante. Il en fait  trop, Franzen. En outre, ce n'est pas toujours bien écrit (ou traduit ?) avec par moment des lourdeurs qui obligent à relire la phrase plusieurs fois (et ça ne suffit pas toujours à clarifier), des dialogues assez affectés et souvent interminables, mais aussi par moments une ironie mordante et des passages où l'on retrouve une belle fluidité pour décrire une vie en trois pages.  Il est certain que je n'aurais pas fini ce livre si je n'avais pas lu et tant aimé Freedom avant. J'aurais peut-être eu tort, mais avec des circonstances très atténuantes.

(commentaire récupéré)

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Message par Arturo le Mar 24 Oct - 18:42

Arturo, dans une galaxie très très lointaine a écrit:Je viens de finir Freedom. Beaucoup de choses ont été dites sur ce fil à ce sujet, aussi serai-je succinct.
J'ai eu un peu de mal à rentrer dans ce pavé, parfois j'ai eu envie de l'abandonner, et puis, quelque part un je ne sais quoi m'a forcé à persévérer, et je ne le regrette pas. J'ai fini par m'attacher aux personnages, notamment à celui de Joey, ou encore de Richard.
Ce roman est une grande fresque, agréable et parfois repoussante par ses longs passages emplis de linéarité.
Si l'ensemble m'a convaincu, je trouve néanmoins qu'il manque quelque chose pour m'enchanter, trop descriptif peut-être, un manque de folie.

Il faudra que je lise Les corrections un de ces jours.

Voici ce que j'en disais il y a quelques temps de cela, à mon arrivée dans l'antre précédent. C'est à peu près l'idée que je m'en faisais avant de relire mon com', avant d'enfin ouvrir Les corrections.
Et pour le moment j'ai plaisir à lire Franzen à nouveau.
Il est à noter que Franzen était un ami de David Foster Wallace, et je perçois une certaine proximité dans leurs univers. Même si Franzen me paraît beaucoup plus accessible que D.F.W, moins foutraque et déluré. C'est fluide, sans non plus être terne.
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Message par Arturo le Lun 30 Oct - 11:27

Jonathan Franzen Image135

Je reviens un peu sur ma lecture de Les corrections.
Topocl en a bien parlé un peu plus haut.
C'est ma seconde lecture de Franzen, après Freedom. Et à chaque fois il parvient à me tenir en haleine.
C'est vraiment un excellent conteur, qui nourrit son récit d'une multitude de détails. Il est souvent drôle dans son cynisme désespéré, l'air de rien. C'est moins tranchant que d'autres auteurs américains, mais il a une patte agréable à lire. Il sait mener sa barque.
Le style est fluide, ça se lit très bien, mais c'est aussi parsemé de culture, d'érudition, de références à différents sujets.
Il y a parfois un côté un peu fourre-tout, et longuet il est vrai sur certaines parties.
Mais j'ai pris plaisir à suivre le déroulé du roman, l'évolution des personnages, de leurs névroses existentielles.
Tout dépend où on place le curseur, et à qui on compare Franzen, mais pour moi il fait partie des auteurs talentueux.
J'en lirai d'autres.
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Message par topocl le Lun 30 Oct - 11:43

Oui, Franzen, on l'aime malgré ses défauts!

(Il faudrait rajouter famille aux mots clés Very Happy !)

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Message par Tristram le Jeu 9 Mai - 1:10

Freedom

Jonathan Franzen Freedo10

(Commentaire à lire dans la continuité de celui de Topocl)

Il n’y a bien sûr pas de table, c’est donc difficile de voir la structure, et j’ai relevé les titres des différentes parties pour aider à se repérer :
« DE BONS VOISINS »
« DES ERREURS FURENT COMMISES » (3 chapitres)
« 2004
EXPLOITATION A CIEL OUVERT »
« AU PAYS DES FEMMES »
« LA COLERE DE L’HOMME GENTIL »
« ÇA SUFFIT COMME ÇA ! »
« Problèmes et compagnie »
« L’OGRE DE WASHINGTON »
« DES ERREURS FURENT COMMISES (CONCLUSION) » (chapitre 4)
« CANTERBRIDGE ESTATES LAKE »

Patty et Walter Berglund dans leur vie de famille (et de quartier) assez désastreuse ; lui est juriste écologue, elle femme au foyer avec une fille, Jessica, et un fils, Joey.
« Des erreurs furent commises » : autobiographie de Patty « (rédigée sur les conseils de son thérapeute) » ; les erreurs, ce sont d’abord celles de ses parents, puis les siennes, appréhendées dans un « après-coup autobiographique ». Belle étude sur les relations vampiro-toxiques (Eliza), et l’auto-aveuglement, la honte de soi-même ‒ la dépression. L’existence de Patty est définitivement marquée par sa préférence initiale (et dépitée) pour Richard Katz, l’ami de Walter, chanteur pop rock et/ou constructeur de decks. Elle aura le travers inverse de ses parents envers elle-même pour son fils Joey, attitude tout aussi destructrice. Les rivalités sont vues en termes de compétition, pas de rapport de forces. Le thème principal de ce roman est sans doute l’articulation amitiés et amours dans un petit cercle ‒ mais aussi une analyse sociologique états-unienne.
Sans surprise, le milieu sportif est un peu moqué, mais les démocrates (engagement politique) ramassent aussi, ce qui n’est que justice (et plus rare).
« Le succès sportif relève du domaine des têtes presque vides. Atteindre le stade où elle aurait vu Eliza pour ce qu’elle était réellement (à savoir dérangée) aurait nui à son jeu. On n’atteint pas 88 % de réussite au lancer franc en accordant une profonde réflexion à la moindre petite chose.
Il s’avéra qu’Eliza n’aimait aucune des autres amies de Patty et ne voulait même pas traîner avec elles. Elle les appelait "tes lesbiennes" ou "les lesbiennes", bien que la moitié fût hétéro. »

« Ce que Joey aimait chez les républicains, c’était qu’ils ne méprisaient pas les gens comme pouvaient le faire les progressistes démocrates. Ils détestaient les progressistes, certes, mais uniquement parce que les progressistes les avaient détestés en premier. »
La psyché des personnages est fouillée (avec parfois d’étonnantes conceptions) :
« Lui et Patty ne pouvaient vivre ensemble mais ne pouvaient imaginer vivre l’un sans l’autre. Chaque fois qu’il croyait qu’ils avaient atteint l’insoutenable point de rupture, il s’avérait qu’il y avait encore du chemin à faire avant cette rupture. »

« Il ne savait pas quoi faire, il ne savait pas comment vivre. Chaque chose nouvelle qu’il rencontrait dans sa vie le poussait dans une direction qui le convainquait totalement de sa justesse, et puis la chose suivante apparaissait et le poussait dans la direction opposée, qui lui semblait tout aussi juste. Il n’y avait pas de récit dominant : il avait l’impression d’être une boule de flipper uniquement réactive, dont le seul objet était de rester en mouvement simplement pour rester en mouvement. »

« Katz avait lu énormément d’ouvrages de vulgarisation sur la sociobiologie, et sa conception de la personnalité dépressive et de la persistance apparemment perverse de cette structure psychologique dans les gènes humains lui donnait à penser que la dépression était une adaptation réussie à des épreuves et à des douleurs constantes.
Pessimisme, manque d’estime de soi et sentiment d’illégitimité, incapacité à tirer de la satisfaction du plaisir, conscience tourmentée de l’état merdique général du monde : pour les ancêtres paternels juifs de Katz, qui avaient été pourchassés de shtetl en shtetl par d’implacables antisémites, tout comme pour les anciens Angles et Saxons de la lignée maternelle, qui avaient trimé pour faire pousser du seigle et de l’orge sur des sols pauvres durant les courts étés de l’Europe du Nord, se sentir mal tout le temps et s’attendre au pire avaient été des moyens naturels de s’adapter à leurs conditions de vie piteuses. Peu de choses faisaient plus plaisir aux dépressifs, après tout, que des nouvelles vraiment mauvaises. De toute évidence, ce n’était pas la meilleure façon de vivre, mais cela comportait certains avantages sur le plan de l’évolution. Les dépressifs plongés dans des situations sinistres transmettaient leurs gènes, même au plus profond du désespoir, tandis que les tenants du progrès personnel se convertissaient au christianisme ou partaient vivre sous des cieux plus ensoleillés. Les situations sinistres étaient à Katz ce que les eaux troubles sont à la carpe. »

« Tard le soir, il préparait un des cinq repas frugaux qui maintenant lui suffisaient, et ensuite, parce qu’il ne lisait plus de romans, qu’il n’écoutait plus de musique et ne faisait plus rien d’autre pouvant être lié aux sentiments, il se faisait plaisir en jouant aux échecs ou au poker sur son ordinateur et, parfois, en regardant de la pornographie grossière, sans aucune relation avec les émotions humaines. »

« Son rêve de créer une vie nouvelle, à partir de rien, en toute indépendance, n’avait été que cela, un rêve. Elle était bien la fille de son père. Ni lui ni elle n’avaient jamais vraiment désiré grandir, et maintenant ils devaient s’y employer ensemble. »
La conception écologiste de Walter devient franchement désopilante : étudiant concerné par la surpopulation et la croissance illimitée, il en est venu à gérer les œuvres d’un magnat de la houille (exploiter à l’explosif une région entière avant de la réhabiliter pour en faire la réserve d’un petit passereau bientôt en voie de disparition, la paruline azurée) :
« "Mais on ne veut pas laisser le charbon dans la terre ? demanda-t-il. Je croyais qu’on détestait le charbon.
‒ Ça, ce serait une discussion plus longue, pour un autre jour, dit Walter.
‒ Walter a d’excellentes idées sur l’utilisation des carburants fossiles pour remplacer le nucléaire et le vent, dit Lalitha.
‒ Disons juste que nous sommes réalistes sur le charbon", dit Walter. »

« Les conservateurs ont gagné. Ils ont fait des démocrates un parti de centre droit. Ils font chanter à tout le pays « God Bless America », avec l’accent sur « God », à chaque match de base-ball national. Ils ont gagné sur tous les fronts, putain, mais ils ont surtout gagné culturellement, et en particulier en ce qui concerne les bébés. En 1970, c’était cool de se préoccuper de l’avenir de la planète et de ne pas avoir d’enfants. Maintenant la chose sur laquelle tout le monde est d’accord, à droite comme à gauche, c’est que c’est beau d’avoir beaucoup de bébés. Plus il y en a, mieux c’est. »

« Durant les deux semaines et demie qui avaient suivi sa rencontre avec Richard à Manhattan, la population mondiale s’était accrue de 7 000 000 de personnes. Un gain net de sept millions d’êtres humains – l’équivalent de la population de New York – prêts à abattre des forêts, polluer des fleuves, bitumer des prairies, jeter des déchets en plastique dans l’Océan Pacifique, brûler de l’essence et du charbon, exterminer d’autres espèces, obéir à ce putain de pape et pondre des familles de douze enfants. Pour Walter, il n’y avait pas de plus grande force maléfique au monde, pas de cause plus puissante pour désespérer de l’humanité et de la merveilleuse planète qui leur avait été donnée, que l’Église catholique, même si, de fait, les intégrismes siamois de Bush et de Ben Laden la talonnaient de près ces temps-ci. Il ne pouvait plus voir une église ni un autocollant portant les mots LES VRAIS HOMMES AIMENT JÉSUS ou un poisson sur une voiture sans que sa poitrine ne se serre de colère. Dans un endroit comme la Virginie-Occidentale, cela voulait dire qu’il se mettait en colère à peu près chaque fois qu’il s’aventurait au-dehors, ce qui bien évidemment contribuait à sa rage routière. Et ce n’était pas seulement la religion, ce n’était pas seulement ce grand n’importe quoi auquel ses compatriotes semblaient penser avoir un droit exclusif, ce n’étaient pas seulement les Walmart et les seaux de sirop de maïs ou les camions monstrueux ; c’était ce sentiment que personne d’autre, dans ce pays, ne prêtait même cinq secondes d’attention à ce que cela signifiait que de mettre chaque mois 13 000 000 de nouveaux grands primates sur la surface limitée du monde. La sérénité sans nuage de l’indifférence de ses compatriotes le rendait fou de colère. »

« Haven était ce genre de Texan aimant la nature qui faisait fuir avec plaisir les sarcelles cannelles à coups d’explosifs, mais qui passait également des heures à observer avec ravissement, grâce à un système de vidéo-surveillance, l’évolution de bébés chouettes dans un nid sur sa propriété, et qui pouvait parler sans fin, en expert, des dessins en forme d’écailles sur le plumage hivernal du bécasseau de Baird. »
Le 11-Septembre dérange l’ambitieux, le brillant, le chanceux (et présomptueux) Joey qui entre en fac. De plus ses rapports restent bloqués avec sa mère, et difficiles à rompre avec sa petite amie, l’étrange Connie.
Le lobbyisme sioniste, la situation israélienne au Proche-Orient sont présentés de façon très politiquement incorrecte par le biais de la famille juive de son coloc, Jonathan.
« ‒ En plus, y a pas un problème avec les colonies illégales et les Palestiniens qui n’ont aucun droit ?
‒ Oui ! Il y a un problème ! Le problème, c’est d’être un petit îlot démocratique et pro-occidental entouré de fanatiques musulmans et de dictateurs hostiles.
‒ Ouais, mais ça veut juste dire que c’était idiot de mettre cet îlot à cet endroit, dit Joey. Si les Juifs n’étaient pas partis au Moyen-Orient, et si on n’était pas obligés de les soutenir, peut-être que les pays arabes ne seraient pas aussi hostiles à notre égard. »

« Le père de Jonathan était le fondateur, le président et l’âme d’un groupe de réflexion qui se consacrait à promouvoir l’exercice unilatéral de la suprématie militaire américaine dans le but de rendre le monde plus libre et plus sûr, surtout pour l’Amérique et pour Israël. »

« "Nous devons apprendre à ne pas nous sentir gênés d’exagérer certaines choses", dit-il, avec son sourire, à un oncle qui avait mollement soulevé le problème des capacités nucléaires irakiennes. "Nos médias modernes sont comme des ombres très floues sur la paroi, et le philosophe doit être prêt à manipuler ces ombres au service d’une vérité supérieure." »
Excellente séquence du transit de l’alliance avalée par Joey. Ce dernier participe à de juteuses affaires pourries avec l’armée en Irak :
« Il faut juste vous souvenir que ce n’est pas une guerre parfaite dans un monde parfait. »
Le grand-père de Walter, pionnier américain :
« Il devint une donnée de plus dans l’expérience américaine d’auto-gouvernement, une expérience statistiquement faussée dès le départ, puisque ceux qui avaient fui l’Ancien Monde surpeuplé pour le nouveau continent n’étaient pas les personnes dotées de gènes sociables ; c’étaient au contraire ceux qui ne s’entendaient pas bien avec les autres.
Jeune homme, dans le Minnesota, il travailla d’abord comme bûcheron et abattit les dernières forêts vierges, puis il fut terrassier dans un groupe construisant des routes ; ne gagnant pas grand-chose dans l’un ou l’autre cas, Einar fut attiré par l’idée communiste que son travail était exploité par les capitalistes de la côte Est. Puis, un jour, en écoutant un imprécateur communiste fulminer dans Pioneer Square, il avait eu une révélation et avait compris que la seule façon d’avancer dans son nouveau pays, c’était d’exploiter lui-même le travail des autres. »

« (La personnalité sensible au rêve de liberté sans limite est une personnalité qui est aussi encline, si jamais le rêve venait à tourner à l’aigre, à la misanthropie et à la rage.) »
Un des charmes indéniables de ce livre, déjà pointé plusieurs fois, c’est qu’il vise des cibles peu conventionnelles :
« Walter n’avait jamais aimé les chats. Pour lui, ils étaient les sociopathes de l’univers des animaux de compagnie, une espèce domestiquée comme un mal nécessaire en vue du contrôle des rongeurs et par la suite fétichisée comme les pays malheureux peuvent fétichiser leur armée, saluant les uniformes des tueurs comme les propriétaires de chats caressaient l’adorable fourrure de leurs animaux et leur pardonnaient leurs griffes et leurs crocs. Il n’avait jamais vu, dans le museau d’un chat, autre chose qu’un manque de curiosité et qu’un intérêt autocentré narquois ; il suffisait de l’exciter avec une souris en caoutchouc pour découvrir sa vraie nature. »
La facture de ce roman est assez classique, la maîtrise de Franzen pratiquement totale. L’envergure du roman (près de 800 pages) permet aux situations et aux personnages de se préciser, de gagner en profondeur, d’évoluer. Plusieurs personnages parviennent même à être ignobles et attachants, au moins alternativement ‒ comme dans la vie, quoi.
J’aurai passé un bon moment avec ce livre qui ne parle pas de choses m’interpellant particulièrement : je crois que cela vaut pour une recommandation.

Mots-clés : #social

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Message par Bédoulène le Jeu 9 Mai - 7:50

ton commentaire bien argumenté, merci Tristram (un jour certainement je le lirai ce pavé en choisissant le moment Temps)

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Message par topocl le Jeu 9 Mai - 18:25

C'est drôle, qu'on se retrouve encore sur un quasi ménage à trois : suspect: .

@tristram a écrit:qui ne parle pas de choses m’interpellant particulièrement :
Ca parle juste de notre monde en déliquescence, si je me souviens bien? je comprends que ça ne te passionne pas.

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Message par églantine le Jeu 9 Mai - 21:30

Je ne sais pas si aujourd'hui j'y trouverais le tiède plaisir ma lecture de l'époque .Jonathan Franzen 575154626
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