Pierre Senges

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Message par shanidar le Mar 6 Déc - 17:31

Pierre Senges ( Né en 1968 )


Né à Romans (ça ne s'invente pas !) en 1968.

Ma première rencontre (virtuelle) avec Pierre Senges s'est faite dans les pages de la Revue Le Matricule des anges, où il tenait chaque mois une chronique drôle, intelligente et instructive intitulée Stratagème et qui racontait page à page l'histoire d'un livre jamais écrit. Ses textes donnaient terriblement envie de découvrir cet auteur aux connaissances encyclopédiques et joueuses.

Bibliographie

2000 Veuves au maquillage,
2002 Essais fragiles d’aplomb (essai),
2002 Ruines-de-Rome,
2004 La réfutation majeure : version française, d'après Réfutatio major, attribué à Antonio de Guevara (1480-1548),
2004 Géométrie dans la poussière, avec les dessins de Patrice Killoffer,
2005 L’idiot et les hommes de paroles (essai),
2006 Sort l'assassin, entre le spectre,
2008 Fragments de Lichtenberg,
2010 Etudes de silhouettes,
2010Proxima du Centaure (Théâtre),
2011 Environs et mesures,
2012 Zoophile contant fleurette,
2015 Achab (séquelles),
2016 Cendres des hommes et des bulletins, avec les dessins de Sergio Aquindo,
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Re: Pierre Senges

Message par shanidar le Mar 6 Déc - 17:36

Cendres des hommes et des bulletins (dessins de Sergio Aquindo)

Difficile d'expliquer le charme fou de ce livre bizarre. Difficile de dire ce qui fait sa richesse, difficile de dire pourquoi ce livre est formidable alors qu'il parle d'antipape, de mendiants, de fous, d'usurpés et de carnaval. Tout cela se passant dans les temps reculés de ce milieu du XVème siècle, que je connais si mal. Comment expliquer l'immersion totale dans un univers qui étonne, qui cherche, qui ne lance aucun pont avec notre présent et qui pourtant réjouit ?


Pierre Senges en magicien des mots part en quête d'une improbable histoire : celle de ces mendiants que l'on voit sur la peinture de Bruegel. Des mendiants ? C'est le titre, il faudrait donc s'y tenir mais que font-ils exactement ? Ont-ils toujours été mendiants ? Pourquoi sont-ils regroupés ici et ne seraient-ils pas les ombres d'un roi, d'un pape, d'une noble dame anglaise, d'un sultan ottoman, tous tombés en disgrâce, tous des usurpés à la recherche de leur trône ?

C'est sur cette hypothèse que se bâtit l'histoire, Senges avec les mots, Aquindo avec les gravures. Allant cahin-caha au milieu des rudes hivers, racontant ici et là les aventures de l'antipape Silvestre qui loupa la Sainteté d'une rature, de Philippe de France qui n'arriva pas à Paris, de Jacinta l'anglaise qui fut une femme dans un monde d'hommes, d'Alaeddin qui choisit la vie d'ermite avant de vouloir retrouver les ors et les mosaïques de son palais stambouliote, ils sont tous inconnus, tous évaporés dans les brouillards et les cendres de l'Histoire, du passé et de l'absence.  Senges réinvente leur histoire, réécrivant leurs rêves, leur folie, se proposant, dans une recherche toute hypnotique et encyclopédique, alerte et humoristique, de retrouver leurs traces et de se demander qui est qui sur le tableau de Bruegel.

Ce livre, par son inventivité, la richesse de ses propositions, ses fascinantes hypothèses, ses inlassables reprises et questionnements est un petit bijou littéraire et artistique. Il offre un texte d'une grande intelligence tout en restant intelligible, drôle, cocasse, parfois même espiègle. Il est inclassable, fabuleusement vivant, malléable, surprenant, inattendu, joueur. En utilisant un style d'une grande sécheresse, qui ressemble à une flèche lancée vers une cible qu'elle atteint en plein cœur, Senges propose une lecture nerveuse, tendue, qui absorbe le lecteur.

C'est à un voyage à travers le temps, les espaces, les écritures et les images que nous invitent les deux hommes. Tour à tour ludique, sérieux, documenté, inventif et innovant, le livre est une folle équipée, une chevauchée grotesque, qui se fait entre fous. Il rappelle vaguement le début de l'Histoire de la folie à l'âge classique de Foucault (parce que pour l'instant je n'ai lu que le début), tout en s'appuyant sur des écrits d'époque (dont bien sûr, nous n'avons pas les sources), il est sauvage et libre à l'image de ces pauvres hères qui le temps d'un carnaval échangeaient leurs oripeaux contre les soies divines.

C'est une gourmandise. Un livre éloigné des querelles de notre époque, mêlant fiction et Histoire, s'alimentant à toutes les sources de la connaissance, intellectuellement stimulant, terriblement agréable à lire, parcourir, tenir dans les mains (il faut tout de même les deux mains) et qui nourrit comme rarement livre nourrit.

Un très, très grand plaisir de lecture, certes particulier, qui ne conviendra qu'à certains lecteurs, ceux qui aiment les contes et leurs déboires, qui aiment l'Histoire et ses histoires et qui n'ont pas peur de se frotter à la crasse des ânes et de leurs maîtres, à la cendre des hommes et des bulletins.

Il pourra parfois sembler ennuyeux dans certains développements, on le laissera tranquille jusqu'à ce qu'il se rappelle, insidieusement à nous, comme ses tablettes de chocolat que l'on grignote seul, en douce, incapable de les lâcher et de ne pas les engloutir compulsivement, en se délectant d'un plaisir coupable et solitaire.


Ultra réjouissant !


mots-clés : #creationartistique
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Re: Pierre Senges

Message par shanidar le Mar 6 Déc - 17:40

Un extrait. L'antipape Silvestre vient de se faire coiffer au poteau et ce n'est pas lui qui portera la mitre.

Et Salvatore Plombo, l'homme providentiel ? On l'imagine ulcéré, la blessure irrefermable du vaincu quand il doit céder la place au vainqueur, lui tenir la tiare et se pencher - on imagine son orgueil, un peu à la manière d'un grand d'Espagne serré dans un tissu noir, prêt à servir son mépris à tous les lutins du Vatican. Il ressort du conclave humilié, pire que le Christ coiffé d'épines : il ne voit que dérision, farce et marché de bourriques ; il jette un regard sur l'Imbécile salué par ses évêques, admiré et coiffé, le tapis devant et derrière ; il voit des vieux prêtres s'agenouiller aux pieds d'un pingouin, il voit leurs lèvres murmurer et Célestin VI agiter ses doigts courts en guise de bénédiction ; Salvatore ne ravale pas son orgueil, au contraire, il se raidit, on dirait encore Don Juan refusé par les filles de ferme : il quitte la scène, il a un beau cheval - un âne, en vérité, mais il soulève la poussière.
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Re: Pierre Senges

Message par Bédoulène le Mar 6 Déc - 18:26

c'est tentant je note pour un de ces jours car pas en médiathèque !

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Re: Pierre Senges

Message par shanidar le Lun 12 Déc - 12:33



ruines-de-Rome

L'idée maîtresse et quelque peu traitresse de ce livre (qui n'est pas un roman, ni un essai, ni une encyclopédie botanique, ni un pamphlet révolutionnaire mais un peu tout ça) est de raconter l'histoire d'un homme, obscur archiviste le jour et qui la nuit tente de rendre la ville à la nature ou plutôt envisage de créer une apocalypse naturelle. Il sème ainsi un nombre incalculable de graines, ici et là, à coup de sarbacane ou au prix d'un marcottage sauvage. Il bouture, pique et repique, il rêve d'une flore luxuriante réinvestissant les aires de la ville, crevant le macadam, martyrisant le béton, déformant le ciment, bref d'une botanique anarchiste.

La tentative est drôle, presque troublante même, à vouloir réinjecter des plantes dans les espaces envahit par l'urbain. Comme si le citadin s'asphyxiait lui-même au cœur d'une ville de béton, grise, dure, nauséabonde. Et si l'idée est très plaisante, la lecture agréable, les paragraphes toujours précédés du nom d'une plante comme une sorte de florilège qui laisse rêveur, il n'en reste pas moins que la lecture, passée un certain stade devient un peu répétitive.

Il est peut-être possible de rapprocher ce texte hybride, rebelle en charentaises et bottes de pluie, pince-sans-rire, de ce qu'on trouve dans les miscellanées, cette forme littéraire fragmentaire, qui regroupe des 'morceaux' parfois étrangers les uns aux autres mais tendus par un même thème, qui serait ici la révolte par les plantes, non plus une médecine douce mais une guerre douce, une révolution en patins et chaussettes, une apocalypse silencieuse, laborieuse, lente à surgir.

[herbe-à-ouate]

Pour reconstituer dans le cours de mon apocalypse végétale ce silence d'environ une demi-heure relevé par Jean de Patmos, il me faudrait ruser, trahir la lettre : je serais obligé d'adapter le mutisme soudain et terrible à la réalité de mes cultures : contrairement à ce que pourrait supposer le profane (celui pour qui une glycine est décorative, une marguerite innocente et les potirons patelins) la botanique est sonore, la vie végétative n'est pas une immobilité de coucourde, de chou pommé, ni l'aphasie des champignons, des saints ou des idiots ; une botanique insurgée (ou millénariste) ne se caractérise pas seulement par son silence ou par l'attentisme des pelouses ou des steppes miraculeusement protégées du vent ; les forêts ne sont pas des infusions de racines, les champs ne sont pas d'aimables mouvements de houle, des vagues d'avoine, toute une pastorale de houblons et de blé, à l'image d'une agriculture prospère, pour une paysannerie de plaisance, en culotte de velours. Non : la botanique apocalyptique se voudra naturellement ou artificiellement brinquebalante, explosive : le vent n'explique pas tous les hurlements, ni les mouettes rieuses passant indifféremment d'une plaine à un tas d'ordures
(...).

Reste quelques pages vertigineuses sur une lecture à rebours de la Bible, conduisant de Jean de Patmos au croquage de pomme (mais était-ce bien une pomme s'interroge l'exégète naturaliste ?) et même à l'instant du non instant et les échanges uniquement plantesques (puisque plantureux, que nenni) avec la voisine.

On pourra donc, pour ne pas se lasser et parce qu'au fond l'aventure est bien légère, lire ce livre par petits bouts, de temps en temps, comme on s'amuse à jeter une petite graine ici ou là sans trop se préoccuper de ce qu'elle deviendra, laissant le temps au temps.
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Re: Pierre Senges

Message par topocl le Sam 20 Mai - 10:50

Cendre
des hommes et des bulletins




Relisez d'abord le parfait commentaire de shanidar.
C'est fait ? Bon, merci, je ne peux que plussoyer.

Ce livre est un ovni, une œuvre d'art en tant qu'objet,  un poème historico-onirique, l’œuvre d'un poète savant et malin, inventif, universel et unique. Le genre de type qui raconterait n'importe quoi, on y adhérerait par le seul charisme du conteur, et qui en plus raconte une histoire extra-ordinaire, une hallucination encrée dans le réel, mêlant vraie histoire et imaginaire, jeu et sérieux, tragédie et drôlerie. Quelque chose de jamais vu et unique.



Donc cela part de ce tableau de Bruegel l'ancien,généreusement reproduit sur le rabat de la couverture de façon à pouvoir l'avoir sous les yeux  tout au long de la lecture. Un tout petit tableau (18,5 × 21,5) sur lequel se sont interrogés tous les historiens de l'art, qui ont chacun proposé leur interprétation invérifiable. Pierre Senges, lui, ne se targue pas de plausibilité, il rêve , imagine, embellit, brode, rajoute , s'amuse et nous délecte.

Et nous voilà en plein Moyen Âge, à la suite d'un cortège étrange, pouilleux, poussif et royal tout à la fois , auquel se rallient l'un après l'autre des "princes usurpés" rejetés  d'une Europe où règne l'intrigue et la gloire. Alors c'est un roman historique, me direz-vous? Rien de cela, c’est un épopée,  une  allégorie somptueuse des exclus, des méprisés, des fous, des rêveurs, des floués , ceux auxquels Bruegel dédie son tableau par ces quelques mots   "Courage, estropiés, salut, que vos affaires s'améliorent". C'est une apologie   de la splendeur des grotesques. C'est à chaque ligne délectable,  par son intelligence, entre beauté et humour, pathétique au bon sens du terme.


La nuit, après des heures de marche passées sur la crête d'un dos-d'âne, ils cherchaient le sommeil  enroulés dans de maigre couverture (la lune se voyait à travers) et fixaient le ciel, ce que les anciens avaient appelé firmament par goût du mensonge, y cherchaient le signe de l'injustice, de leur douleur, de leur fortune lésée, et l'autre signe, juste à côté, le signe jumeau, celui qui annonce le retour des choses justes - se disant : pour ce soir, encore, je ferme les yeux.



Le texte de Pierre Senges est accompagné par les gravures-rêveries quasi obsessionnelles  de Sergio Aquindo, artiste argentin vivant en France qui dit:

Ma rencontre avec le tableau pourrait se résumer en deux mots : fuir et se perdre. C’est en me perdant au Louvre, à la recherche d’un tableau de Vermeer, et en fuyant les attroupements de touristes, que j’ai atterri à la section « Écoles du Nord » au deuxième étage du musée. Cette salle, ou région plutôt, est devenue mon refuge : je la quittais rarement et je l’ai explorée en détails. Parmi Bosch, Holbein, Memling et Van Dalem, j’ai découvert il y a des années ce petit Bruegel intime, modeste, étrange, féérique. Par pur jeu, je me suis mis à le copier, à en extraire des détails (chapeaux, prothèses, mains, etc.) À chaque fois que j’allais au Louvre ensuite, et donc du côté des Écoles du Nord, je me sentais obligé d’aller me mettre face au petit Bruegel. Et d’en dessiner une partie, un détail, quelque chose. J’ai un faible pour les choses modestes, pour les petites oeuvres. Dans celle-ci, il n’y a que des mendiants, apparemment seuls survivants d’une société disparue. L’infirmité m’attire aussi, et les hybrides… J’ai une fascination pour la technique, de manière générale : sur les premiers croquis que j’en ai faits, j’ai reproduit les béquilles et les prothèses des mendiants du tableau. C’est de là aussi que vient l’utilisation du noir et blanc. Enfin, l’ambiance du tableau m’a magnétisé, cette nuit étrange, ces couleurs féériques, et ce décor, qu’on n’identifie pas, et qui s’ouvre vers un parc ou une campagne. Une scène de théâtre, presque… .

Vous avez droit à des primes

un entretien avec les auteurs qui explique la genèse du livre

le site de Sergio Aquindo

Bon.
Qui le lit, alors?


mots-clés : #moyenage

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Re: Pierre Senges

Message par animal le Sam 20 Mai - 13:15

ça collerait pour un panda tu penses ?

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Message par topocl le Sam 20 Mai - 13:44

ben ça pourrait bien, oui.
j'y ai pensé, figure-toi!

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Re: Pierre Senges

Message par animal le Sam 20 Mai - 13:56

c'est noté !

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Re: Pierre Senges

Message par topocl le Sam 20 Mai - 17:24


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Message par bix_229 le Sam 20 Mai - 21:14

Un peu ou rééllement marginal, Senges ?
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Re: Pierre Senges

Message par topocl le Dim 21 Mai - 9:53

Et bien marginal oui, car personne n'écrit comme ça, et c'est sans doute rebutant pour un pur lecteur de Musso. Mais autrement sa prose, quoique très originale, travaillée et belle est facile à lire, pas du tout complexe ou hermétique, je trouve. En tout cas dans ce livre.

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Re: Pierre Senges

Message par shanidar le Mar 23 Mai - 16:58

Ah quel plaisir de lire ton enthousiasme topocl ! (cela me donne envie de replonger immédiatement dans cette prose tellement joueuse).
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Re: Pierre Senges

Message par topocl le Dim 28 Mai - 9:53



J'ai calé après 150 pages de Achab (séquelles) de Pierre Senges, submergée par l'inventivité foisonnante vaguement humoristique quoique très intellectuelle, la capacité à parler de n'importe quoi, l'immensité culturelle, la quête philosophico-historique de l'auteur. Fascinée qu'un humain ait cette créativité atypique et infinie, porte en lui des univers si complexes et débordants. Amusée de trouver un style qui m'évoque souvent Christine Montalbetti, une auteur qui m'est chère (des digressions, une fascination pour les détails "inutiles", des parenthèses, des interpellations du lecteur, une légèreté fugitive au sein du sérieux). Mais trois fois endormie sur les dernières pages...

@bix_229 a écrit:Un peu ou rééllement marginal, Senges ?
Voila une lecture qui le rend plus marginal que la précédente. Avec ce que cela comporte de sympathie, mais une difficulté accrue à l'appréhender le format n’est pas le même , non plus : il y a ici plus de 600 pages).

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Re: Pierre Senges

Message par Bédoulène le Dim 28 Mai - 14:50

oups ! c'est le seul livre que j'ai de lui ! donc réflexion (600 pages !)

ça va peut-être influer ta perception sur les nouvelles ?

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Re: Pierre Senges

Message par animal le Dim 13 Aoû - 20:55



Cendres des hommes et des bulletins

Le message de Shanidar sur ce livre témoigne d'une ouverture d'esprit et d'une curiosité qui me font défaut et j'ai eu peur avec ce livre de me retrouver face à face avec certaines de mes réticences à savoir "élucubrations déguisées en exercice de style".

Hum. C'est là que je vais insister sur l'autre moitié du livre : les illustrations de Sergio Aquindo. Echos multiples, variations diffractées du petit tableau reproduit sur le rabat de la couverture (et auquel je suis souvent revenu), des gravures riches de nuances et intenses, j'ai vraiment pris le temps de m'y arrêter, de les parcourir, chercher et reconnaître les personnages du tableau, leurs attributs, des motifs. Motifs dans lesquels viennent se mêler ceux du texte de Pierre Senges.

Le texte alors ? L'air de rien je me suis laissé prendre au jeu, le ton décontracté et la construction étrangement lisibles servent un autre esprit de variations. Entre fêtes des fous à différentes sauces et épopée de l'anti-pape Sylvestre IV et de ses surprenants compagnons il y a rumination de motif. Celui du tableau mais pas seulement, celui des personnage mais ils sont plus proches de moyens, mon sentiment est que ces motifs sont les nôtres, notre vision du grotesque et de la déchéance à la fois concrète et spirituel.

La lecture se mue donc en un cheminement côte à côte, à distance, et vers cette image (plus qu'un symbole), une dégénérescence qui est nôtre individuelle et collective.

Ce qui nous ramène au tableau aussi sûrement qu'on y revient tout au long de la lecture, heureusement petit, on y revient avec un temps de lecture qui est celui induit par la lecture du livre et on y revient pas tant par les faits du texte à proprement parler que le regard provoquer, susciter avec tout ce que ça appelle d'imaginaire.

Une expérience déroutante et enrichissante qui s'avère réellement facile, comme une bonne histoire, fable ou fait lointain mais aussi déstabilisante. Ce sera ma grosse différence d'avec ma relecture du message de Shanidar, j'ai senti une forme d'actualité dans ce choix de mise en avant d'une anti-thèse de réussite ou alors seulement rêvée. Après tout à détailler les négatifs, avec leurs couleurs inhabituelles sont fascinants non ?

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Re: Pierre Senges

Message par Tristram le Lun 14 Aoû - 1:10

Je me suis ramentu ce tableau de Brueghel l'Ancien en relisant Pantagruel, 16 :

"Et au regard des pouvres maistres es ars & theologiens, il les persecutoit sur tous aultres, quand il rencontroit quelqu’ung d’entre eulx par la rue, iamais ne failloit de leur faire quelque mal, maintenant leurs mettant ung estronc dedans leur chaperons à bourlet, maintenant leur atachant petites quehues de regnard, ou des oreilles de lievres par derriere, ou quelque aultre mal."

Voici la traduction de Marie-Madeleine Fragonard dans le Quarto :

"Et pour les pauvres maîtres es arts, il [Panurge] les persécutait plus que tous les autres. Quand il en rencontrait un dans la rue, il ne manquait jamais de lui faire quelque mal, tantôt en leur mettant un étron dans leur chaperon à bourrelet, tantôt en leur attachant des petites queues de renard ou des oreilles de lapin dans le dos, ou quelque autre malice."

D'après la traductrice (dont on pourra apprécier ou déprécier ladite traduction), ces "queues de renard et oreilles de lièvres sont des insignes des fous en carnaval." Un peu comme nos poissons d'avril ?
Je ne sais pas si cela ajoute quelque chose à votre lecture de Cendres des hommes et des bulletins, mais il me semble que je vais devoir lire ce dernier à mon tour...
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Message par animal le Lun 14 Aoû - 6:25

Oh ! merci. Je ne crois pas que ce soit dit aussi simplement que les queues de renard soient des insignes des fous et certainement pas que ça puisse être un vilain tour que de les accrocher à quelqu'un d'autre.

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Re: Pierre Senges

Message par topocl le Mar 15 Aoû - 19:53

@animal a écrit:

Une expérience déroutante et enrichissante qui s'avère réellement facile, comme une bonne histoire, fable ou fait lointain mais aussi déstabilisante.  

C'est vrai qu'aussi incroyable que cela puisse paraître, on est en effet dans quelque chose de l'ordre de la recherche littéraire et en même temps d'une grande fluidité de lecture. Un livre qui rend le lecteur intelligent, en quelque sorte (et heureux, aussi)

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