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Herman Broch

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xxesiecle - Herman Broch Empty Herman Broch

Message par ArenSor le Jeu 6 Juin - 17:09

Hermann Broch
(1886-1951)

xxesiecle - Herman Broch Photo_11

Hermann Broch naît dans une famille de la riche bourgeoisie juive industrielle de Vienne où son père possède une usine de textile. En 1907, il est diplômé de l'école d'ingénieurs textiles de Mulhouse (alors allemande). Il prend peu après la succession de son père à la tête de l'usine jusqu'en 1927.
Sans qu'il soit possible d'expliquer ses raisons, Broch abandonne la direction de l'usine familiale et suit à partir de 1928 des études de mathématiques, de philosophie et de psychologie. En 1931, Broch se dirige vers le métier d'écrivain (il publie des textes dans des revues depuis les années 1910).

À l'âge de quarante-cinq ans, en 1931, Broch publie son premier roman, la trilogie Les Somnambules  (Die Schlafwandler), il y développe une nouvelle forme de narration sur le thème prémonitoire du délabrement des valeurs de la société contemporaine à travers un tableau de l'Empire allemand durant le règne de Guillaume II de 1888 à 1918.
Broch s'intéresse aussi aux questions de philosophie liées à la culture, à l'apprentissage, aux savoirs et à la psychologie des masses, marqué par la montée en puissance des fascismes en Europe. Il est proche à cet égard de l'autre grand romancier viennois de l'époque, Robert Musil. Il analyse cet aspect dans La théorie de la folie des masses, opposant la démocratie au nazisme, et refusant d'hypostasier la masse, indiquant à chaque fois la responsabilité de chacun dans ce processus politique et social. De plus, plutôt que d'opposer simplement la rationalité et l'individualisme rationnel des démocraties à l'irrationalité du fascisme, il appelle la démocratie à utiliser les rituels et les mythes afin d'élever les individus vers une rationalité refusant le processus de massification. Par ses écrits, Broch ne désespérait pas d'influencer indirectement les événements contemporains.
Les nazis annexent l'Autriche en 1938 et Broch est arrêté et emprisonné. Avec l'aide de son ami le romancier irlandais James Joyce (Broch est aussi un ami d'Aldous Huxley), il réussit à se faire libérer rapidement et à émigrer aux États-Unis. Après avoir reçu un prix de la Fondation Rockefeller pour ses études sur la psychologie des masses, il obtient un poste de professeur honoraire à l'Université Yale en 1950 avant de mourir un an plus tard sans avoir achevé son travail sur le Tentateur.

Son œuvre majeure, La Mort de Virgile (Der Tod des Vergil) fut publiée en premier aux États-Unis en 1945, dans une traduction anglaise, avant d'être publiée en allemand après la guerre. Ce roman, dans lequel sont inextricablement mêlées réalité et hallucinations, descriptions et méditations, poésie et prose, retrace les derniers jours de la vie du poète romain Virgile, à Brundisium (Brindisi), où il discute longuement avec ses amis et Auguste, essayant d'obtenir de ce dernier qu'il le laisse détruire son manuscrit de l'Énéide, avant de se raviser et de l'offrir à Auguste, puis de se réconcilier à la fin avec sa destinée.  
Hermann Broch a créé l'image d'« Apocalypse joyeuse » pour désigner le sentiment de désastre imminent et d'effondrement prochain de l'Empire austro-hongrois qui habitait une grande partie de ses citoyens au début du XXe siècle.

Oeuvres traduites en français

Les Somnambules (Die Schlafwandler ; 1931-1932)
La Mort de Virgile (Der Tod des Vergil ; 1945)
Les Irresponsables (Die Schuldlosen ; 1950)  
Le Tentateur (Der Versucher ; 1954)
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Message par ArenSor le Jeu 6 Juin - 17:14

Les Somnambules (Die Schlafwandler)

xxesiecle - Herman Broch Les_so10


Ce gros livre de plus de 700 pages et composé de trois récits distincts :
1888, Pasenow ou le romantisme
1903, Esch ou l’anarchie
1918, Huguenau ou le réalisme


Compte-tenu de ma lenteur de lecture et de la densité du texte, je trouve plus prudent d’examiner successivement ces trois textes

1888, Pasenow ou le romantisme

Joachim Pasenow appartient à une famille de petits hobereaux prussiens. Dans la tradition, en tant que cadet, il entre dans une école d’officiers, l’ainé étant destiné à reprendre la gestion du domaine. Ceci au détriment des désirs des uns et des autres mais c’est sans importance. Ce qui compte ici c’est l’honneur, celui de dieu, du roi et surtout de son nom.

« Assurément parmi les chasseurs qui furent jamais hébergés dans cette chambre, la plupart ont mené une vie profane, happant avidement toute occasion de jouissance ou de profit, ne reculant pas à vendre au marchand leurs récoltes ou leurs porcs avec des gains considérables, s’adonnant à une chasse barbare où se faisaient grands massacres des créatures de Dieu et nombre d’entre eux se livraient avec furie aux voluptés féminines. Mais tout portés qu’ils étaient à accepter cette vie insolente et pècheresse comme un droit et un privilège conférés par Dieu, jamais ils ne regimbaient à l’offrir en holocauste dès lors que l’honneur de la patrie ou la gloire de Dieu l’exigeaient ; et même si l’occasion leur manquait, cette allègre disposition à tenir la vie pour une vétille à peine digne de mention avait-elle vertu chez eux que leur conduite pécheresse ne pesait guère dans la balance. »

Le fils ainé ayant été tué dans un duel, il est mort pour l’honneur de son nom conclut le père. Joachim sera amené tôt ou tard à diriger le domaine :

« Le plus curieux de l’affaire, c’est que dans le monde où nous vivons, le monde des machines et des chemins de fer, dans le même temps que circulent les trains et travaillent les usines, deux hommes s’affrontent et tirent l’un sur l’autre »

Pourtant Joachim   sent bien dans son uniforme, garant des valeurs ancestrales, protection des atteintes d’un monde extérieur perçu comme une menace

« Et si jadis seul l’habit sacerdotal, par son inhumanité, se distinguait des autres, si même sous l’uniforme et la toge  le civil se trahissait, il fallut, quand vint à se perdre la grande intolérance de la foi, que la toge mondaine  remplaçât la toge céleste, que la société se scindât en hiérarchies et en uniforme et élevât ceux-ci à l’absolu au lieu et place de la foi.  Et puisque c’est toujours romantisme que d’élever le terrestre à l’absolu, l’austère et véritable romantisme de notre époque est celui de l’uniforme, semblant impliquer l’existence d’une idée supraterrestre et supratemporelle de l’uniforme, idée qui sans exister possède une telle intensité qu’elle s’empare de l’homme avec beaucoup plus de force que ne le pourrait une quelconque vocation terrestre, idée inexistante et pourtant si intense qu’elle fait du porteur d’uniforme un possédé de l’uniforme, mais jamais un homme de métier au sens civil du mot, peut-être précisément parce que l’homme en uniforme est nourri et gonflé de la conscience de réaliser le propre style de vie de son époque et de réaliser également ainsi la sécurité de sa propre vie. »

« Il était tout prêt de souhaiter que l’uniforme fût comme une émanation directe de la peau ; parfois il songeait aussi que c’était là son vrai rôle ou que du moins le linge, à force d’insignes et de distinction, devait devenir partie de l’uniforme. Car il était inquiétant que chacun portât sous sa veste cet élément naturellement anarchique. Peut-être le monde serait-il sorti complètement de ses gonds si, au dernier moment on n’avait inventé pour les civils, le linge empesé qui transforme la chemise en une planche de blancheur et lui ôte son aspect de sous-vêtement ».

L’histoire de Joachim est donc celle d’un individu  dont les valeurs se trouvent de plus en plus en décalage avec l’évolution du monde moderne. Pourtant celui-ci exerce une fascination qui se manifeste dans la figure d’un proche ami, Bertrand, perçu comme une sorte de démon tentateur, un Méphistophélès en somme ! Bertrand a quitté l’armée, s’est lancé dans les affaires, parcourt le monde en gagnant beaucoup d’argent.
Un étrange quatuor va se mettre en place : Joachim, Bertrand, la femme charnelle et voluptueuse Ruzena, son double inverse, Elisabeth, icone vertueuse.

Joachim hésite dans ses choix, l’attitude à prendre. Il est perdu dans un monde qu’il ne comprend pas

« Enfin il s’aperçut avec effroi qu’il n’avait plus de prise sur la masse fluente et évanescente de la vie et qu’il s’enlisait sans cesse plus vite et plus profondément dans d’extravagantes chimères frappant le monde entier d’incertitude. »

0n a souvent comparé Broch à Musil ou à Roth. Il y a en effet une parenté certaine. Les trois auteurs autrichiens se sont penchés sur l’individu face aux bouleversements du monde moderne. Toutefois, l’écriture de Broch me semble différente de Musil en ce sens que les considérations philosophiques n’empiètent pas trop sur la fonction romanesque. Disons que ce sont deux approches différentes face à un même problème.
Incontestablement Broch est un écrivain majeur du 20e siècle, relativement méconnu. L’écriture est dense, maîtrisée avec, pour me répéter, une belle alliance entre le narratif, les considérations socio-philosophiques et la poésie. La lecture est très aisée jusqu’à présent. Attendons la suite ! Very Happy


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Message par Bédoulène le Jeu 6 Juin - 17:52

merci Arensor, ne connaissant ni cet auteur, et pas encore Musil, tes comparaisons me seront certainement utiles plus tard dans mes lectures.
Quand tu cites Roth, je suppose que c'est Joseph ? ou je me trompe ?

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Message par ArenSor le Dim 14 Juil - 16:47

Je viens de terminer (enfin !) "Les Somnambules". C'est incontestablement un très grand livre que je place volontiers dans les oeuvres majeures du XXe siècle. Curieusement, Broch est beaucoup moins connu que Musil, avec lequel il a tout de même pas mal d'affinités, ou Joyce. L’appellation de "livre-monde" est certes très commode, mais je ne vois pas trop quel autre terme employer tant les sujets abordés sont nombreux et les modes d'écriture différents. Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, notamment dans les digressions philosophiques qui font appel à des notions kantiennes et hégéliennes que je ne maîtrise pas, mais j'ai été emporté par cette prose poétique d'une puissance peu commune.
Vouloir résumer ce livre, comme j'avais commencé à le faire, est vain et absurde. L'intrigue n'a qu'une importance secondaire. Je me contenterai donc de donner quelques indications pour laisser place non pas à des citations mais des passages qui, je l'espère, donneront idée de l'esprit et du style de ce grand écrivain Very Happy
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Message par bix_229 le Dim 14 Juil - 17:04

D'accord avec toi au sujet de Musil. On le met au dessus de Broch ou de Canetti, parfois sans meme les avoir lus.
Une hiérarchie dont ont besoin apparemment les planificateurs de la littérature.
J'avais apprécié la correspondance de Broch et son Journal
J'étais plus vaillant à l'époque ! Rolling Eyes
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Message par ArenSor le Dim 14 Juil - 17:05

Esch ou l’anarchie

Le deuxième volume de « Les Somnambules » nous plonge dans un milieu très différent du premier, celui de la classe moyenne de l’époque. Esch est un comptable scrupuleux qui vient de se faire virer de son travail parce qu’un margoulin au-dessus de lui a trafiqué les comptes. Esch ne le supporte pas comme il ne supporte pas la moindre injustice. Pour lui, il faut que les additions soient exactes, la moindre petite différence n’est pas supportable. Il n’est pas besoin de préciser que Esch n’est pas adapté au monde qui l’entoure et à sa relativité. Confronté au syndicalisme, au monde du cirque, Esch ne voit de solution que dans l’Amérique, nouveau monde, utopie où il est serait de repartir à zéro, mais il va rentrer sagement dans le rang.


« Dans cette anxiété souveraine qui s’empare de chaque homme au sortir de l’enfance, à l’heure où le pressentiment l’envahit  qu’il lui faudra marcher seul, tous ponts coupés, au rendez-vous de sa mort sans modèle, dans cette extraordinaire anxiété qu’il faut bien déjà nommer un effroi divin, l’homme cherche un compagnon afin de s’avancer avec lui, la main dans la main, vers le porche obscur, et pour peu que l’expérience lui ait appris quel délice il y a sans conteste à coucher auprès de son semblable, le voilà persuadé que cette très intime union des épidermes pourra durer jusqu’au cercueil. »

« En un sens, ce qui compte, ce ne sont plus les hommes. Ils sont tous pareils et peu importe que celui-ci se résorbe dans celui-là, que l’un prenne la place de l’autre. Non, le monde ne s’ordonne plus selon les bons et les méchants, mais selon certaines forces bonnes ou mauvaises. »


« Quand les désirs et les fins prennent consistance, quand le rêve fait irruption jusqu’au point des grands tournants et des grands bouleversements de la vie, la route se resserre alors vers de plus obscures galeries et sur celui qui rêvait sa vie descend l’avant-rêve de la mort ; ce qui fut désirs et fins glisse une nouvelle fois devant lui comme aux yeux d’un agonisant et l’on pourrait dire que c’est hasard si la mort n’est pas le terme du voyage. »

« Les choses sont proches à l’excès et lointaines infiniment comme aux regards d’un enfant et le voyageur qui a pris le train et qui d’un lointain pays aspire à revoir sa femme ou même son pays natal est semblable à celui dont les yeux commencent à faiblir et que pénètre sourdement la crainte de perdre la vue. De grands pans d’ombre l’environnent, du moins cela lui semble sitôt qu’il s’est couvert le visage de son manteau, et pourtant en lui un savoir vient d’éclore qu’il possédait peut-être déjà et il n’y avait pas pris garde. Il est au seuil du somnambulisme. Il suit encore la route tracée par les ingénieurs, mais il l’a suit tout au bord et la chute menace. Il entend encore la voix des démagogues mais pour lui ce n’est plus un langage. Il étend les bras vers les côtés et vers l’avant, tel le triste funambule qui, bien au-dessus de la bonne terre, a le secret d’un aplomb meilleur. Glacée et subjuguée, l’âme prisonnière s’allège et le dormeur glisse vers le haut, là où les ailes des amants frôlent son haleine comme le duvet que l’on pose aux lèvres d’un mort, et il appelle l’instant où on lui demandera son nom comme à un enfant, afin qu’il lui soit permis de se perdre sans rêve dans les bras de la femme, aspirant la première haleine du pays natal. Il ne s’est pas encore aventuré très haut, toutefois il a déjà gravi un petit échelon entièrement vierge, de la nostalgie : il ne sait plus comment il se nomme »

« Vienne Celui qui assumera une mort offerte en sacrifice et rachètera le monde pour le ramener à l’état de nouvelle innocence. Ainsi s’exalte le désir éternel de l’homme, il s’exalte jusqu’au meurtre, ainsi s’exalte ce rêve éternel, il s’exalte jusqu’à la voyance. Entre désir rêvé et divination rêvant se joue tout savoir, se joue le savoir du sacrifice et du royaume de la rédemption. »

« L’élu de l’insomnie qui, d’un doigt mou préalablement humecté, vient d’éteindre la calme bougie veillant à son chevet et qui, dans la pièce soudain plus fraîche, attend la fraîcheur du sommeil, s’emporte vers la mort de chaque battement de son cœur, car du même mouvement insolite dont l’espace autour de lui se dilate dans la fraîcheur, le temps dans sa tête prend le mors aux dents, court à perte de souffle et voici que début et fin, origine et mort, hier et aujourd’hui coïncident en un seul et solitaire maintenant, le remplissant jusqu’au bord, le faisant presque éclater. »

« Car il reconnut qu’il ne peut jamais y avoir d’accomplissement dans le réel, il reconnut dans une clarté croissante que le lointain le plus reculé est encore dans le réel, absurde toute fuite, vain tout espoir d’y trouver un asile de salut devant la mort, l’accomplissement et la liberté – et l’enfant lui aussi, même sortant vivant du sein de la mère, il ne signifie rien de plus que le cri fortuit de plaisir dans lequel il est reçu, cri s’évanouissant et depuis longtemps emporté par le vent qui n’apporte pas une preuve plus forte de l’existence de l’amant auquel  il s’adressait.  Etranger l’enfant, aussi étranger que ce cri éteint dans le passé, étranger comme le passé, étranger comme le mort et la mort, un pantin gonflé de vent. Il a beau paraître changer, le terrestre en effet est immuable et quand même le monde entier connaîtrait une seconde naissance, il n’atteindrait pas malgré la mort du rédempteur à l’état d’innocence dans le terrestre, pas avant que soit venue la fin des temps. »
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Message par ArenSor le Dim 14 Juil - 17:07

@bix_229 a écrit: Canetti,

Celui-là est dans un de mes prochains "menus" Very Happy
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Message par Tristram le Dim 14 Juil - 18:16

Curieux que dans ton (long) troisième passage tu sois passé à côté de :
« L’homme qui d’un lointain pays aspire à revoir sa femme ou même la terre de son enfance est au seuil du somnambulisme. »
Hermann Broch, « Les somnambules », « 1903 Esch ou l’anarchie »
Tu as lu 1918 Huguenau ou le réalisme ?

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Message par ArenSor le Dim 14 Juil - 18:50

@Tristram a écrit:Curieux que dans ton (long) troisième passage tu sois passé à côté de :
« L’homme qui d’un lointain pays aspire à revoir sa femme ou même la terre de son enfance est au seuil du somnambulisme. »  
Hermann Broch, « Les somnambules », « 1903 Esch ou l’anarchie »

scratch

Tu as lu 1918 Huguenau ou le réalisme ?

Oui puisque j'ai terminé "Les Somnambules", mais le dernier opus est le plus complexe, il faut que je collationne les extraits.
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Message par ArenSor le Mer 24 Juil - 19:42

1918, Huguenau ou le réalisme

La troisième partie du livre est de loin la plus longue et la plus riche. Elle constitue une forme de conclusion car nous retrouvons les deux protagonistes des parties précédentes : Pasenow et Esch. Elle rassemble par ailleurs les pensées de l’auteur, dispersées auparavant, en un ensemble plus cohérent. Enfin, l’ouvrage devient vraiment polyphonique, entremêlant différentes formes d’écriture : narration traditionnelle, poèmes, réflexions, théâtre etc… et en multipliant personnages et histoires.
Après Pasenow le romantique, Esch l'anarchiste, Huguenau représente la troisième face d’une humanité ayant perdu ses valeurs traditionnelles.  Homme d’affaires, roué, ne s’embarrassant pas de valeurs morales, Huguenau suit sa logique rationnelle et efficace pour tracer son chemin dans la vie.

« Huguenau est un homme dont les actions sont efficaces. Efficace est la division de sa journée, efficace est la manière dont il conduit ses affaires, efficaces l’élaboration et la conclusion de ses contrats. Au fond de tout cela il y a une logique complètement dépouillée d’ornements et il semble qu’on ne fait pas une conclusion trop risquée en disant qu’une pareille logique requiert en tous lieux un style dépouillé d’ornements. Certes, ce style apparaît même aussi bon et aussi juste que l’est tout ce qui est nécessaire. Et cependant, c’est le néant, c’est la mort qui sont liés à ce dépouillement d’ornements, derrière lui se cache la figure monstrueuse d’un trépas, où le temps s’est effondré en ruines. »

« Rationalisme de l’irrationnel : un homme apparemment d’un rationalisme absolu comme Huguenau est incapable de distinguer le bien du mal. Dans un monde absolument rationnel, il n’existe pas de système de valeurs absolu. Il n’existe pas de pêcheurs, mais tout au plus des êtres nuisibles. »

Rationalisme et irrationalité encore :

« .. toujours l’homme ignore tout de l’irrationalité qui constitue l’essence de son activité silencieuse, il ne sait rien de « l’irruption des bas-fonds » à laquelle il est exposé, il ne peut rien en savoir, car à chaque moment de sa vie il se trouve à l’intérieur d’un système de valeurs, système dont le seul but est de recouvrir et de maîtriser l’irrationnel qui forme le support de la vie empirique, liée à la terre : non seulement la conscience, mais l’irrationnel lui aussi est, pour parler un langage kantien, un véhicule accompagnant toutes les catégories – c’est l’absolu de la vie, qui avec tous ses instincts, ses volitions, ses émotions, chemine côte à côte avec l’absolu de la pensée. »

Si je voulais résumer en quelques mots « Les Somnambules », je dirais que c’est l’œuvre existentialiste d’un écrivain doué, doublé d’un penseur de haut niveau, traumatisé par la catastrophe qu’a été la première guerre mondiale. Hermann Broch est, à mon avis, un de ces écrivains qui a le mieux compris les conséquences mortifères et implacables du suicide de l’Europe à Sarajevo.


« On voulait voir des choses sans équivoque et héroïques, en d’autres termes, de l’esthétisme, on croyait que telle devait être l’attitude de l’homme européen, on était enfermé dans un nietzschéisme mal compris, même si la plupart n’avaient jamais entendu prononcer le nom de Nietzsche, et ce cauchemar ne prit fin que lorsque le monde eut l’occasion de voir tant d’héroïsme, qu’il en fut rassasié jusqu’à ne plus pouvoir en supporter la vue. »

« Cette époque avait quelque part une aspiration authentique à la connaissance, avait de quelque manière une authentique volonté artistique, avait un sentiment social d’une indéniable précision. Comment l’homme, créateur et usufruitier de toutes ces valeurs, comment peut-il « concevoir » l’idéologie de la guerre, la recevoir et l’approuver sans opposition ? Comment a-t-il pu sans devenir fou, prendre le fusil en main, s’en aller dans la tranchée pour y mourir ou pour en ressortir et retrouver son travail habituel ? Comment une telle versatilité est-elle possible ? Comment l’idéologie de la guerre a-t-elle bien pu prendre place chez ces êtres, comment ces êtres ont-ils bien pu concevoir une telle idéologie et sa sphère de réalité ? Et nous faisons ici totalement abstraction d’une acceptation enthousiaste – parfaitement possible par ailleurs ! Sont-ils déjà fous puisqu’ils ne le sont pas devenus. »

« Ce dont il s’agit c’est de l’union du bourreau et de la victime en un seul individu, c’est donc qu’un seul secteur puisse unir en lui les éléments les plus hétérogènes et que cependant l’individu, en tant que porteur de cette réalité, s’y meuve d’une manière entièrement naturelle et avec un sentiment d’évidence absolue. Ce n’est pas l’acceptation de la guerre et la négation de la guerre qui s’opposent, ce n’est pas non plus une transformation à l’intérieur de l’individu, qui s’est « muté » en un autre type par suite de quatre années de pénurie alimentaire et s’oppose pour ainsi dire à lui-même, comme un étranger ; c’est une dissociation de la totalité de la vie et des expériences, qui va beaucoup plus au fond qu’une séparation entre individus isolés, c’est une dissociation qui descend jusque dans les profondeurs de l’individu isolé et de l’unité même de sa réalité."


L’aboutissement pourrait paraître prémonitoire, mais il est  au terme de la logique. Le livre est publié en 1932. L’arrivée au pouvoir d’Hitler est très proche…

« Quant à nous, nous nous tenons pour normaux parce que, malgré la dissociation de notre âme, tout se déroule en nous selon des motifs logiques. S’il existait un homme en qui tous les événements de ce temps se représenteraient symboliquement, dont la propre activité logique serait les événements de ce temps, alors, oui, alors même cette époque-là cesserait d’être folle. C’est sans doute pour cette raison que nous aspirons à avoir un « chef », afin qu’il nous fournisse la motivation d'événements que, sans lui, nous sommes contraints de qualifier d’insensés. »

D’autres réflexions, en vrac :


« La dernière démarche qui restait à faire au-delà de la cosmogonie monothéiste fut presque insensible, et pourtant elle fut plus importante que toutes les démarches précédentes : la raison première fut transportée de l’infinité « finie » d’un Dieu, dans tous les cas encore anthropomorphique, vers le véritable infini abstrait. Le chaînes de questions n’aboutissent plus à cette idée de Dieu, elles se dirigent effectivement vers l’infini (elles ne convergent pour ainsi dire plus vers un point, elles sont devenues parallèles), la cosmogonie ne repose plus sur Dieu mais sur la possibilité éternelle de poursuivre l’interrogation, dans la conscience qu’il n’existe nulle part un point d’aboutissement, que l’on peut toujours continuer à interroger, qu’on ne peut isoler ni une matière originelle ni une raison première, que derrière toute logique il y a une métalogique, que toute solution n’a de valeur que comme solution intermédiaire et qu’il ne subsiste plus rien que l’interrogation en soi. La cosmogonie est devenue radicalement scientifique et sa langue et sa syntaxe ont dépouillé leur « style », ce sont transformées en expression mathématique. »

«Les religions naissent de sectes et se désagrègent de nouveau en sectes, retournant à leur origine avant de se dissoudre complètement. Au début du christianisme, il y avait les différents cultes du Christ et de Mithra, à son extrémité il y a les grotesques sectes américaines, il y a l’Armée du Salut. »

Pour terminer un long extrait qui a mon sens reflète bien l’esprit du livre. C’est intelligent, sensible et beau. On se laisse porter par la beauté de cette prose !

« Si donc beaucoup de ce que l’on attribue en général au déploiement de forces presque inépuisable de la jeunesse et à un débordement d’écume, dépourvu de sens et plein de sens, n’est rien d’autre que l’angoisse toute nue de la créature qui a commencé à mourir lorsqu’elle a reconnu sa solitude, si donc à beaucoup de points de vue la course sans but des enfants  est une errance sans but au commencement du cours de la vie, si donc le rire de l’enfance, auquel si souvent les adultes reprochent son absence de motifs est le rire de celui qui se voit surpris et assailli par la solitude, on peut comprendre bien des choses, et pas seulement qu’une enfant de huit ans puisse prendre la décision de s’en aller à l’aventure dans le monde, afin, par cette mobilisation extraordinaire de ses forces – on serait tenté de dire, cette mobilisation héroïque et ultime – de rassembler sa propre solitude, de lancer l’infinité contre l’unité, l’unité contre l’infinité ; outre cela, bien des choses deviennent compréhensibles , et pas seulement que dans une pareille entreprise ce ne soient ni les motifs habituels, ni leur poids qui importent mais qu’il s’agisse ici de tout autres motivations : ainsi, par exemple, un papillon – donc une chose de si faible poids qu’elle ne fait d’aucune manière pencher la balance, - peut recevoir une influence décisive sur le cours des événements, et même – cela peut arriver, si d’aventure le papillon qui a voltigé un moment devant l’enfant, oblique maintenant loin du chemin pour disparaître par-dessus la prairie marécageuse, cela n’est aux yeux des adultes qu’un incident sans importance, parce que ceux-ci ne sont pas capables de voir que c’est l’âme du papillon, pas le papillon lui-même et cependant le papillon lui-même, qui a abandonné l’enfant. Et alors l’enfant s’arrête, elle détache la main de sa hanche et, avec un mouvement condamné d’avance à l’échec, elle cherche à attraper le papillon depuis longtemps enfui. »

Conclusion :

« Il faut que chacun réalise son rêve, fait à la fois de mal et de sainteté, et il le réalise pour participer à la Liberté dans sa vie obscure et infinie. »
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Message par bix_229 le Mer 24 Juil - 19:48

Beau travail, Aren ! et studieux avec ça.
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Message par bix_229 le Mer 24 Juil - 20:00

... Et y aurait certainement eu quelque discussion si, au meme instant, le canari
dans sa cage, n'avait fait jaillir la gerbe jaune et frele de sa voix...
Il semblait que le mince ruban jaune de cette voix... qui bondissait, puis filait sa
course et revenait à son origine, il semblait qu'il les dispensait du discours,

peut etre parce qu'il jetait dans l'espace une frele arabesque jaune, peu etre
parce qu'il les rappelait pour quelques instants à leur solidarité et les arrachait

à cet effrayant silence dont le fracas et le mutisme dressait entre l'homme
et l'homme un bruit opaque, un mur qui intercepte tout, va et vient de la voix
humaine et qui vous oblige à freiner.

Les Somnanbules 

Citation personnelle.


On dirait presque du Proust...B


Dernière édition par bix_229 le Mer 24 Juil - 20:56, édité 2 fois
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Message par Tristram le Mer 24 Juil - 20:25

Oui, belle analyse, ArenSor, de ce génie si extraordinairement perspicace et en avance sur l'époque.
« Ce monde sans essence, monde sans stabilité, monde qui ne peut plus trouver ni conserver son équilibre que dans une vitesse accrue, a fait de son allure forcenée une pseudo-activité pour l’homme, afin de projeter celui-ci dans le néant […]
Espérance fallacieuse d’avoir le droit de modeler le monde. »  

« Tout était provisoire, les réfugiés étaient provisoires, oui, toute leur existence l’était, et l’époque elle-même était également provisoire, tout aussi provisoire que la guerre qui se prolongeait au-delà de son propre terme. Le provisoire est devenu définitif, sans relâche il s’abolit lui-même et continue à subsister. »
Hermann Broch, « Les somnambules », « 1918 Huguenau ou le réalisme »

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par ArenSor le Jeu 25 Juil - 8:23

Il y a un écrivain qui a parlé magnifiquement de ce livre, c'est Milan Kundera dans "L'Art du roman"
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Message par Tristram le Jeu 25 Juil - 13:55

Exact.
« …] Hermann Broch répétait : Découvrir ce que seul un roman peut découvrir, c'est la seule raison d'être du roman. Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu'alors inconnue de l'existence est immoral. La connaissance est la seule morale du roman. »
Milan Kundera, « L'art du roman », I, « L'héritage décrié de Cervantes »
« Les Temps modernes, dans l'esprit de Broch, c'est le pont entre le règne de la foi irrationnelle et le règne de l'irrationnel dans le monde sans foi. »
Milan Kundera, « L'art du roman », III, « Notes inspirées par "Les somnambules" »
« Il sait aussi que le roman a une extraordinaire faculté d'intégration : alors que la poésie ou la philosophie ne sont pas en mesure d'intégrer le roman, le roman est capable d'intégrer et la poésie et la philosophie sans perdre pour autant de son identité caractérisée précisément (il suffit de se souvenir de Rabelais et de Cervantes) par la tendance à embrasser d'autres genres, à absorber les savoirs philosophique et scientifique. Dans l'optique de Broch, le mot "polyhistorique" veut donc dire : mobiliser tous les moyens intellectuels et toutes les formes poétiques pour éclairer "ce que seul le roman peut découvrir" : l'être de l'homme. »
Milan Kundera, « L'art du roman », III, « Notes inspirées par "Les somnambules" »
Kundera y revient dans Les testaments trahis :
« C'est dans ce sens que Broch et Musil comprirent la tâche historique du roman après le siècle du réalisme psychologique : si la philosophie européenne n'a pas su penser la vie de l'homme, penser sa "métaphysique secrète", c'est le roman qui est prédestiné à occuper enfin ce terrain vide sur lequel il serait irremplaçable (ce que la philosophie existentielle a confirmé comme une preuve a contrario ; car l'analyse de l'existence ne peut devenir système ; l'existence est insystématisable et Heidegger, amateur de poésie, a eu tort d'être indifférent à l'histoire du roman où se trouve le plus grand trésor de la sagesse existentielle). »
Milan Kundera, « Les testaments trahis »

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