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Jim Harrison

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Message par Nadine le Lun 4 Juin - 17:51

Vous n'avez pas lu ce recueil "les jeux de la nuits" ? Boh je verrai hein toute façon !
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Message par Tristram le Lun 10 Sep - 14:58

Un bon jour pour mourir

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Le narrateur, un jeune paumé alcoolo (mais cultivé) rencontre Tim, un jeune rescapé du Vietnam, quant à lui peut-être un peu plus porté sur les "pilules" ; il évoque un barrage qui serait en construction sur le Grand Canyon, et ils décident d’aller le faire exploser. C'est donc un road movie de Key-West (Floride) à Missoula (Montana), en passant prendre au passage la belle et sage Sylvia, qui aime Tim. Ressentant une attirance de plus en plus vive pour cette dernière, le narrateur se demande aussi entre deux excès pourquoi il s’est laissé entraîner dans cette aventure, lui qui est passionné de pêche.
« Je passais mon temps à observer la surface scintillante de l’eau du lagon. Je ne m’en lassais jamais. Qu’y avait-il de mieux à faire ? Boire. Voter. Tomber amoureux ? »

« En observant les autres dans la douce torpeur provoquée par le whisky, je réalisais à quel point mon attachement à la vie était faible. Je n’étais pas impliqué, même en tant que simple observateur, et encore moins en tant que pèlerin. Disons que je n’étais ni dans les tribunes pour voir le match, ni sur le terrain pour jouer. J’étais plutôt dans les sous-sols, observant avec indifférence la structure de base tout entière. »
La situation de la confiante Sylvia (elle-même issue d’une famille rurale fondamentaliste) est pathétique, ainsi placée entre ces deux énergumènes en piteux état :
« Sylvia avait raison, et Tim et moi nous avions tort. Peut-être. Ou du moins, elle faisait partie du groupe de gens étonnamment normaux, qui sont d’ailleurs une surprenante majorité. Nous étions comme des chèvres, en quête d’alcool, de drogue, de dynamite et de promiscuité sporadique, tandis qu’elle était une sorte de déesse au grand cœur, douce, vertueuse, tendre, gentille et fidèle. Cela devait être la culpabilité qui va généralement de pair avec ce genre de déprime. Et puis elle avait l’esprit simple. »
C’est une nouvelle Lost Generation que Big Jim inaugure en se penchant sur la jeunesse égarée d’une autre époque marquée par la guerre, mais aussi les drogues, la culture pop et l’héritage protestant :
« La chanson préférée de Tim était apparemment Get It While You Can de Janis Joplin, que je commençais à redouter. Le désespoir profond que cet air instillait semblait inégalé dans la musique moderne. Des millions de gens écoutent ces chansons, et à moins qu’ils ne soient des débiles profonds, leur humeur en est certainement affectée. »

« D’une certaine manière, j’étais sûr que les gens qui vivaient dans des villes, les Français et les Italiens, étaient moins culpabilisés que nous autres, qui avions grandi dans les marais calvinistes. »

« Tout calviniste continue à faire valoir cette simple allégation : "Dieu l’a voulu ainsi", s’il a encore la foi, ou alors : "Au moins, je suis honnête", quand il ne l’a plus. »
Dans son second roman, Jim Harrison laisse déjà percer sa grande sensibilité à la cuisine :
« Dans les dernières semaines de la grossesse de ma femme, c’était moi qui faisais toutes les courses et je dois dire que les supermarchés surpassent en horreur les stations-service. Rien ne me semblait bon à manger. J’errais dans les allées en pleurant presque, tellement je voulais trouver quelque chose de bon. Cela rendait les employés nerveux – il y avait même quelques réflexions, du genre "Bizarre ce type", "Le Chapelier Fou va faire ses courses", mais cela n’avait rien de drôle. »
Les considérations sur la pêche, les Amérindiens et l’environnement interviennent assez tard dans le livre :
« Et les Nez Percés, qui s’étaient battus sur le sol même où je me tenais, avaient un proverbe : à l’approche de la guerre, ils disaient : "Courage ! C’est un bon jour pour mourir", tout comme les Sioux Miniconjou auraient dit : "Courage ! La terre est la seule chose qui dure." C’est fantastique d’être capable de dire des choses pareilles, et de les penser. »

« C’était dur de penser constamment à l’obligation de trouver un endroit relativement préservé. Pourtant, on pouvait atteindre une zone incroyablement protégée de la côte de l’Équateur et constater que malgré l’étendue infinie du Pacifique, le makaire noir avait pratiquement disparu, après avoir fait les délices des marins japonais au long cours qui le dégustaient en saucisses.
J’étais certainement né trop tard pour en avoir jamais goûté et je savais à quel point il était idiot de faire sauter un seul barrage. Ou cinquante, ou même cent. Mais j’étais persuadé que cela me ferait du bien, et même si ce raisonnement était primitif et stupide, il fallait qu’il en soit ainsi. »
Le réel thème de ce bref roman, dont le narrateur se révèle assez suicidaire et romantique, se trouve bien récapitulé dans la phrase de Rilke placée en exergue :
« Chaque tournant torpide de ce monde engendre des enfants déshérités auxquels rien de ce qui a été, ni de ce qui sera, n’appartient. »
Paru en 1973, il fait penser à Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey (édité en 1975), où de jeunes révoltés envisagent également le sabotage "écologique" d’un barrage.
« Quelqu'un a dit, je crois que c’était un poète russe, que nous n'étions sur cette terre que les ombres de notre imagination. »


mots-clés : #jeunesse #nature #violence

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Message par colimasson le Lun 10 Sep - 15:54

Il a l'air plutôt pas mal ce bouquin... je n'ai encore jamais lu cet écrivain.
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Message par bix_229 le Lun 10 Sep - 16:12

J' ai aimé aussi ce livre où Harrison se livre librement dans la grande tradition
des naturalistes américains, dont Abbey.
Mais aussi chez pas mal d' intellos et d' artistes que Busnel avait interrogés.
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Message par Bédoulène le Lun 10 Sep - 20:19

dans ma pal ! merci Tristram !

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Message par Tristram le Ven 28 Sep - 20:09

En route vers l’Ouest

Regroupe 3 novellas, En route vers l'ouest, La Bête que Dieu oublia d'inventer, J'ai oublié d'aller en Espagne.

violence - Jim Harrison - Page 2 418tgb11




En route vers l'ouest
Où l’on retrouve Chien Brun (C.B.), déjà personnage dans La femme aux lucioles et Julip… Loin de son Michigan natal (pêche, forêts et fraîcheur), il découvre Los Angeles (occasion d’un réjouissant déluge de surprises et méprises), bientôt avec Bob, un scénariste morfal où l’on a reconnu l’auteur soi-même ‒ mais C.B. lui-même, entre pur crétin seulement motivé par le sexe, l’alcool et la bouffe, « autochtone » au rôle de Candide "simple d’esprit", n’a-t-il pas un peu de Big Jim dans son approche du monde ?
« Le plus difficile pour un homme de la campagne débarquant dans une vaste métropole est de comprendre le rapport entre le métier des citadins et l’endroit où ils habitent. »

« Au plus profond des feuillages tout proches du bosquet de bambous, il se demanda si sa propre existence recelait le moindre secret ou si on lisait en lui à livre ouvert comme dans un vieux bouquin de poche tout fripé. Ce doute lui passa rapidement lorsqu’il remarqua que les carpes orange nageaient invariablement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au milieu de leur bassin miniature et ombragé. Sans conteste, ces carpes étaient plus intéressantes à observer que les divagations nombriliques d’un type en proie au doute métaphysique. Comme nous tous, C.B. ignorait les tenants et les aboutissants de l’existence. Soudain, la carpe de tête exécuta un demi-tour tort gracieux et se mit à entraîner son banc dans le sens des aiguilles d’une montre. Là se trouvait sans doute l’une des réponses aux millions de questions que la vie ne posait pas. »

« À la taverne, deux vieux vétérans de la Seconde Guerre mondiale lui avaient confié que, dans l’Europe ou le Japon en ruine, on pouvait faire l’amour en échange d’une barre de chocolat, mais cette transaction lui avait paru tout sauf admirable. Le moins qu’on puisse faire, c’était de rôtir un poulet et de préparer de la purée pour la pauvre fille, avant de lui mitonner un pudding aux pommes avec du sucre brun et beaucoup de beurre. »



La Bête que Dieu oublia d'inventer


Le narrateur, un vieux solitaire un peu aigri, établit un témoignage ‒
« Peut-être les écrivains racontant une histoire procèdent-ils en réalité à l’enquête d’un coroner… »
‒ sur son jeune ami disparu (suicide par natation), Joe, au comportement insensé suite à un traumatisme cérébral (une sorte de perception modifiée/ directe du monde, particulièrement "sauvage", car perdue sa mémoire visuelle il « voyait chaque chose pour la première fois ») :
« Est-il un chien malade qui désire se terrer, un mammifère qui trouve sa sécurité dans le secret, un jeune homme blessé qui tente vaillamment de mettre un peu d’ordre dans toute sa confusion ? »
Ayant « perdu toute une vie de conditionnements et d’habitudes », « Joe est parti à pied pour dresser de nouvelles cartes du monde, ou plutôt du seul monde que ses sens toléraient. »
Il y a nombre de réflexions typiques de la manière de Big Jim, tournant comme souvent chez lui sur handicap/ infirmité/ déficience/ incapacité/ diminution physique.
Que le narrateur soit fort cultivé légitime de nombreuses références érudites, et pas que littéraires ‒ comprenant une quantité confondante d’auteurs que je ne connais guère ‒, comme Le Darwinisme neuronal d’Edelman (qui au passage explicite le fait que nous soyons tous des individus différents).
Cette dimension "métaphysique" du texte en rend la lecture complexe, le fil des péripéties étant lui aussi très riche, avec une profusion de détours anecdotiques qui ne nuisent cependant pas à la cohérence à l’ensemble.
J’ai aussi apprécié les remarques, probables fruits de l’expérience personnelle de l’auteur, concernant les observations interspécifiques (geais, corbeaux, ours).
« J’ai actuellement l’impression que mon réservoir humain est vide et que j’en constitue le sédiment, la couche de saleté amassée au fond, le résidu de mes propres années. »

« Je ne veux pas dire qu’une rivière serait une panacée, seulement que notre cerveau est incapable de maintenir ses structures troublées lorsqu’il se trouve confronté à une rivière. Je pense que c’est la raison non avouée qui pousse tant de gens à pêcher la truite, alors que la plupart sont tellement incompétents qu’ils ont très peu de chance d’attraper un seul poisson sur leur mouche. »

« Assis sur la terrasse en somnolant de temps à autre, j’ai pensé qu’on avait beaucoup de mal à reconnaître la part immense de notre vie consacrée à de monstrueuses conneries. »

« Je monte et descends, je tourne en rond, ainsi que le veut la condition humaine, mais ne peut-on faire un nombre limité de nœuds sur une longueur de corde donnée ? »

« …] j’ai toujours trouvé plus intéressantes les raisons pour lesquelles un homme croit à quelque chose, que ce qu’il croit. Il ne s’agit pas là d’une subtilité, mais d’une flagrante évidence. »

« Mon esprit a tourbillonné un instant à l’idée qu’un toubib doit dire au revoir aux vivants, alors que le croque-mort, lui, n’a pas besoin d’attendre la moindre réponse. »

« L’angoisse provient de la monotonie du train-train, de cette "vie non vécue" dont on parle si souvent, de l’impression d’occlusion qui accompagne tout naturellement une curiosité étouffée, ou une curiosité qui s’est enterrée dans un trou familier. »

« Depuis ma jeunesse j’ai toujours eu le sentiment de rater quelque chose, sans doute parce que c’était la vérité. »




J'ai oublié d'aller en Espagne

Encore un quinquagénaire, un écrivain producteur de brèves biographies à défaut des œuvres qu’il avait rêvées, riche, raté et ridicule.
Peut-être parce que la fascination mâle pour les croupes féminines devient lassante, ou qu’il n’y a là pas d’autre vue sur la nature qu’un aperçu du Mississippi, c’est assez décevant.

« Il m’est impossible de considérer mon comportement sexuel autrement qu’en termes comiques, même si j’y trouve des motifs d’émerveillement. »

« Ils auraient mieux fait de brûler mes recueils de poésie. Car mes livres appartenaient à une culture qui n’était désormais plus la nôtre. Les idéaux de la jeunesse vous tuent parfois, mais ils méritent de le faire. Les idéaux de la jeunesse sont façonnés à grand-peine par les maîtres des siècles passés, de Gongora à Cela, de Villon à Char, d’Emily Dickinson jusqu’à nous autres, pauvres Bartleby. »
Question : « mon chien incapable, Charley », dans En route vers l'ouest, « mon pathétique clébard Charley », dans La Bête que Dieu oublia d'inventer, seraient-ce des allusions à Mon chien stupide, de John Fante ?


mots-clés : #humour #identite #nature #vieillesse

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Message par Tristram le Sam 13 Oct - 22:30

Une odyssée américaine

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Dans le prolongement des nouvelles La Bête que Dieu oublia d'inventer et J'ai oublié d'aller en Espagne, voici l’histoire de Cliff, un sexagénaire ayant perdu sa femme Vivian, sa ferme et sa chienne Lola (celle-ci morte de vieillesse, les deux autres dans un divorce).
C’est aussi un road movie, comme dans Un bon jour pour mourir : il part avec un « puzzle datant de mon enfance. Il y avait quarante-huit pièces, une pour chaque État, toutes de couleurs différentes. La boîte contenait aussi des informations sur l’oiseau et la fleur associés à chaque État. » Cliff envisage de passer dans chaque État, jetant une pièce du puzzle à chaque frontière, et de « renommer les États et la plupart des oiseaux d’Amérique ». Il a enseigné jusque 35 ans et fut agriculteur depuis, et son odyssée commence avec Marybelle, une ex-étudiante dont il était épris, comme ses fantasmes sexuels se réalisent enfin. Car Cliff est encore très (trop ?) « biologique »…
« ‒ Je me demande parfois ce qu’est le désir. Est-ce tout à la fois un fardeau, un cadeau et une malédiction ? » (Montana (le retour) VI)
L’odyssée s’achève par un retour aux sources (à la Thoreau) après quelques parties de pêche à la truite dans le Montana avec Dr A, son ami alcoolique. Le thème de la route à la découverte des US est traditionnel...
« Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il paraît que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part. » (Utah)
...mais permet justement des considérations sur la culture États-Unienne (y compris religieuse)...  
« Tandis que le paysage se déroule sous nos yeux, c’est tout ce que nous avons à offrir et il ne nous appartient même pas. Nous avons toujours été une armée d’occupation. Il suffit de s’intéresser à l’histoire pour le savoir. » (Wisconsin)

« De même, vingt-cinq ans plus tôt, au moment où j’ai arrêté d’enseigner, j’ai bien vu le massacre opéré par cette nouvelle culture où tout, éducation comprise, doit être agréable ou amusant. » (Nebraska)

« C’étaient ces mêmes mères qui disaient : "Ma Debbie n’a pas le temps de lire un livre en entier." » (Nebraska)

« Cette expérience était à mille lieues de l’idée américaine de Dieu vu comme un type se baladant au volant d’une benne à ordures bourrée de figurines en sucre qu’il lance à ceux qui le méritent et qui lui parlent correctement. » (Californie II)
...et l’époque du téléphone portable.
« Au fil de notre mariage le téléphone de Vivian est devenu une pomme de discorde. Elle refusait même de l’éteindre quand nous devenions romantiques. Son argument était le suivant : à quoi bon rater une commission de dix mille dollars afin de me faire baiser pour la cinq millième fois ? » (Minnesota)

« Soudain, je me suis senti mieux : par cette chaleur extrême, la vie sur la route proposait des pensées inédites, et la première m’a poussé à rejoindre les toilettes de mon motel, à lâcher le téléphone portable dans la cuvette et à tirer la chasse. J’ai savouré ce que Robert appelle "un visuel génial" : le tourbillon concentrique de l’eau, un léger frémissement lumineux, et tout au fond la mort inéluctable d’une créature électronique qui a à peine poussé un petit cri. Sayonara, fils de pute, comme on disait dans le temps.
J’avais lancé dans la rivière Colorado la pièce du puzzle correspondant à la Californie en me disant qu’un grand État trouve une tombe appropriée dans un grand fleuve. » (Arizona)
Difficile de ne pas voir une forte influence autobiographique dans ce roman, déjà signalée par la place de petites villes telles que Reed City, Michigan, et Patagonia, Arizona, dans le livre comme dans la vie de l’auteur. Les tropismes et les pensées de Cliff sont ceux de Jim Harrison, sans doute aussi ses rencontres, voire ses mésaventures, ses souvenirs familiaux et peut-être même conjugaux ; autant dire qu’une certaine empathie du lecteur pour Big Jim est nécessaire (nonobstant certains traits de caractère un peu appuyés), mais c’est sans doute aussi pourquoi sa prose sonne juste, et pourquoi ses réflexions sont si percutantes.
« Un jour que nous pêchions du poisson à friture dans un petit lac des environs, nous avons entendu un huard. Papa m’a troublé en déclarant que chaque huard abritait l’âme d’une jolie fille morte jeune. Quand j’ai fondu en larmes, il a ajouté pour me consoler que toutes ces jeunes filles préféraient vivre dans le corps d’un huard et s’envoler chaque année vers le Sud plutôt que de grandir pour épouser un gros plouc. » (Minnesota)

« Un jour, au dîner, Robert a demandé : "Papa, c’est quoi cette réalité dont tu parles tout le temps ?" Je n’ai pas su quoi lui répondre. » (Californie IV)

« En regardant la rivière, je me suis mis à me demander qui nous sommes quand nous sommes seuls. Peut-être que nous comptons pour du beurre dès que nous cessons de nous frotter aux autres. Je me suis rappelé qu’à l’époque où je lisais Thoreau à la fac, j’avais découvert qu’il n’avait pas passé beaucoup de temps dans la cabane qu’il s’était construite près de Walden Pond. » (Montana)

« J’ai soudain ressenti la même chose que, gamin, quand j’avais fait mon premier trajet en ascenseur vers le rez-de-chaussée, à Grand Rapids. Qui et où était le conducteur ? » (Idaho)

« J’ai somnolé durant un quart d’heure, puis je me suis rappelé un rêve idiot que j’avais fait à la fac, où l’on me disait que je serais un homme heureux si je lisais la page 500 de tel roman, mais, quand je me rendais à la bibliothèque en toute hâte, je découvrais que ce bouquin contenait seulement trois cents pages. » (Californie)

« J’ai compris que le mal du pays, comme l’amour conjugal, relève pour l’essentiel de l’habitude. » (Montana (le retour))
Il y a bien sûr des aperçus des paysages, et des cultures amérindiennes.  
« Bref, après le discours de l’écolo, ce vieux shaman doté d’une affreuse voix tonnante s’est dressé en tenant dans chaque main un cormoran au bec atrocement tordu à cause des insecticides agricoles. Il a déclaré que les fleuves et les rivières étaient les vaisseaux et les veines de Dieu, et l’eau Son sang précieux. Les lacs constituaient les lieux où Son sang se reposait de la fatigue due à l’acte incessant de la création. Un bon moment a passé avant que quiconque dans l’assistance ne puisse dire quoi que ce soit, il y avait pourtant là de vraies pipelettes. » (Californie V)
Les études de lettres du narrateur/ personnage principal/ auteur sont aussi prétexte à des considérations littéraires.
« Bien sûr, n’importe quel étudiant en littérature sait que les écrivains, peut-être à cause de leur jeunesse désargentée, ne sont guère meilleurs du point de vue éthique que les concessionnaires automobiles, les promoteurs immobiliers ou les courtiers en grains. Je me rappellerai toujours cet après-midi pourri de mars où un professeur nous a déclaré que Dostoïevski avait mis au clou son alliance pour filer en Crimée avec une gamine de treize ans. » (Arizona)

« Selon un de mes professeurs, ce qui sauvait les écrivains, c’était que, comme les politiciens, ils entretenaient l’illusion d’un destin personnel qui leur permettait de surmonter toutes les épreuves, en dépit du caractère parfois insignifiant de leur œuvre. Le destin semblait être un concept religieux, du même ordre que l’idée méthodiste de la prédestination. » (Montana (le retour))
Evidemment, ce livre et l’auteur valent essentiellement pour le ton, jamais dénué d'humour, à la fois nord-américain et harrisonnien…
« J’ai pensé non sans tristesse que je ne finirais peut-être pas ce travail avant de mourir – une appréhension parfaitement naturelle. Keats a écrit : "Quand je redoute de peut-être cesser d’être avant que ma plume n’ait moissonné mon cerveau foisonnant…" Voilà une merveilleuse manière d’évoquer l’instant fatal où la viande crue percute le sol. » (Montana (le retour) III)

Mots-clés : #voyage

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Message par Nadine le Ven 21 Déc - 21:19

J'ai emprunté "Aventures d'un gourmand vagabond" à la médiathèque, en pensant au fil culinaire, d'ailleurs de ce forum. Et j'ai lu une nouvelle, il y a quelques mois, du recueil "Les jeux de la nuit", sans avoir commenté ici, attendant de lire tout l'ensemble. Pour ce qui est de la nouvelle lue, elle était assez étonnante, bien construite, avec des images fortes. Mais si ma lecture a été happée, je n'ai pas trop été convaincue, sans trop me questionner j ai laissé en stand by. Et là, à lire 50 pages de "aventures d'un gourmand vagabond" je me rends compte que ce n'est pas pour moi. Je crois que pourtant le caractère fictionnel de ses écrits est bien différent de cet opus, qu'il a donc le "don" de transmuer et de planter un univers. Mais son charisme un peu tonitruant, ogresque, sympathique, m'ennuie. Je pense revenir sur le fil quand je finirai les nouvelles, mais ça ne me rends pas très pressée.
Je suis frappée de la mélancolie de la nouvelle lue qui tranche avec la sorte d'angoisse pantagruelique qu'il exprime ndans son récit libre. Il a du talent, certain.
(Mais sa clef au monde n'est pas la mienne.)
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Message par Tristram le Mer 26 Déc - 12:43

Nageur de rivière

violence - Jim Harrison - Page 2 Nageur10

Il s’agit en fait de deux novellas sans grand rapport entr’elles, Au pays du sans-pareil et l’éponyme.

Au pays du sans-pareil


Clive est un sexagénaire qui a renoncé à sa carrière de peintre vingt ans plus tôt suite à son divorce, et vit depuis des à-côtés de la culture à New York. Il retourne dans sa ferme d’enfance dans le nord Michigan pour s’occuper de sa mère, une femme encore très alerte et passionnée d’oiseaux, y retrouve un amour d’enfance, et surtout le goût de peindre.
« Clive ne portait jamais de cravate, car il croyait dur comme fer que tous les malheurs politiques et financiers de la nation étaient dus à des hommes qui en portaient une. »

« Il soutenait la liberté de chacun de faire ce qu’il avait envie de faire, à condition que tous ne fassent pas la même chose. »

« "Il est intéressant de voir ce qui arrive à l’art quand il descend le long de la chaîne alimentaire, déclara-t-il en se calmant.
‒ Que veux-tu dire ? demandèrent-elles ensemble.
‒ Je veux dire qu’historiquement l’art n’a pas forcément besoin d’inclure les maniques au point de croix ou les cache-pots en macramé. Eisenhower coloriait très bien en suivant les chiffres indiqués et Charlotte Moorman jouait du violoncelle toute nue. La thérapie du hobby prend vite la poussière. Essayer d’enseigner la créativité est la principale arnaque de notre époque, avec la guerre en Irak et la chirurgie esthétique. »

« Elle se contentait d’un bol de soupe d’orge qu’elle prenait au petit salon, à cause de son intense empathie pour le monde naturel, laquelle n’incluait pas l’espèce humaine sauf les Noirs et les Indiens. »


Nageur de rivière


Thad est un jeune nageur infatigable, fort proche de la nature, à la fois attiré par le monde et soucieux de sa liberté, qui se trouve confronté à l’univers cupide et violent des hommes.
Dans un style vif et un récit ramassé, il s’agit en fait d’une histoire fantastique, avec d’étranges bébés aquatiques d’origine indienne.
« Certains êtres doivent brûler s’ils ne veulent pas se liquéfier. »

« Une part de l’aspect le plus maléfique des hommes maléfiques, c’est qu’ils vous font les haïr. »

« Quand on n’est pas jaloux de sa liberté, qui le sera à votre place ? »

« Il se disait maintenant que le sentiment de la mort était partout présent dans le monde naturel. »
On retrouve les jubilations habituelles de l’auteur, déjà franchement septuagénaire : cuisine, cul, nature, réflexions percutantes sur la société états-unienne et sa principale valeur, la cupidité.


mots-clés : #nature #nouvelle

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Message par Cliniou le Lun 1 Avr - 13:56

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Dalva

Dalva, femme libre, émancipée, est originaire du Nebraska où sa mère, Naomi, vit toujours dans leur grand ranch. Dalva a toujours eu besoin de bouger et pour le moment, elle vit à Santa Monica (Californie) où elle travaille dans un centre social.
Elle n'est pas mariée mais a des aventures. Elle a eu un enfant à l'âge de 16 ans avec Duane, son amour de jeunesse, enfant qu'elle a dû laisser à une famille d'adoption, son unique fils qu'elle voudrait rencontrer ou du moins avoir des nouvelles. Elle décide donc, à 45 ans, d'écrire une espèce de journal pour son fils, pour qu'il sache qui était sa mère.
Parler de son histoire, c'est parler de Duane qu'elle aime toujours même si leur histoire a été "avortée" du fait qu'ils étaient demi frère et soeur. Et c'est sans doute parce qu'elle sait cet amour toujours bien présent que Dalva bourlingue un peu partout pour ne pas avoir à revenir au Nebraska.

Dalva va perdre son travail car elle s'est trop impliquée en voulant protéger un gamin qui a été violé par son oncle. Finalement, cet oncle violeur va la menacer et Dalva va prendre la décision de retourner dans sa maison dans le Nebraska.
Parallèlement à cela, Michael, ami et amant de Dalva, va vouloir l'aider à retrouver la trace de son fils en échange de quoi il lui demande la grande faveur de le laisser consulter les journaux intimes de ses arrière-grand-père, grand-père et  père, c-à-d les 3 générations de Northbridge qui ont toujours été très proches des Sioux.

Ces 2 retours dans le passé vont être riches car à travers l'histoire de Dalva et sa famille, c'est la douleureuse histoire des Indiens d'Amérique que l'on découvre. On est parfois révolté car Harrison ne maquille rien et établit un constat réaliste sur les méfaits commis sur les hommes mais aussi sur la nature. C'est un roman qui crie la Nature et la liberté de ses espaces, qui crie l'Homme, l'homme et son lien à la Terre, un roman qui bat avec l'Amour, l'amour des hommes, des mères, des pères, un roman qui met les Traditions en avant, le fait de mémoire.
Le livre est divisé en trois parties: Dalva - Michael - Retours. Le style coule comme le flux d'une rivière fraîche, les personnages sont attachants, forts en constrastes. Beaucoup de dérision chez les hommes. J'ai trouvé intéressante la façon dont l'auteur prend la voix d'une femme. Les descriptions des grands paysages américains sont splendides.
Une lecture d'une intense émotion.

(A mon grand regret, je n'ai pas d'extraits à vous proposer.)

Mots-clés : #famille #nature #traditions
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Message par Tristram le Lun 1 Avr - 14:17

Je n'ai pas d'extrait non plus (lecture trop ancienne, et/ou coches sur le livre, que je dois relire).
Je pense que Kashmir va l'apprécier aussi !

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Message par Armor le Lun 1 Avr - 16:18

Ca fait des années qu'il est sur ma PAL et que je le ressors à chaque commentaire de votre part. Son tour finira bien par venir ! Wink

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Message par Bédoulène le Lun 1 Avr - 17:10

contente que tu es aimé Cliniou ! (il y a une suite d'ailleurs)

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Message par Cliniou le Lun 1 Avr - 18:41

Oui mais n’oublions pas que Jim Harrison est dans mon top 3 des auteurs favoris donc je lui trouve rarement des bémols.
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Message par kashmir le Lun 1 Avr - 20:19

Il occupe la même place dans mon palmarès, - Cliniou et je garde quelques livres de lui à lire... violence - Jim Harrison - Page 2 3123379589
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Message par églantine le Lun 1 Avr - 22:17


Bien que je ne sois pas une grande fan d'Harrison Dalva m'avait assez plu .
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Message par Tristram le Dim 1 Déc - 23:46

Péchés capitaux

violence - Jim Harrison - Page 2 Pzochz10


Je m’étais réservé la lecture gourmande du dernier roman de Jim Harrison ‒ et je l’ai savouré !
C’est (encore) l’histoire d’un sexagénaire, ici un inspecteur de police retraité et d’origine prolétaire, Sunderson, qui a beaucoup des traits communs avec l’auteur (c'est-à-dire la plupart des péchés capitaux, The Big Seven du titre original ‒ pour mémoire « l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse »). Le titre vient d’un sermon qui marqua le jeune garçon alors fiévreux ; il ramentoit les Sept obsessions dans En marge. On reconnaît aussi Sunderson parce qu’il fut l’enquêteur de Grand Maître. Et le personnage s’adonne toujours à la pêche à la truite, à l’alcoolisme, à la fascination des corps de (jeunes) femmes.
« Il aurait dû se sentir coupable, il le savait, mais c’était rarement le cas. »
En fait, Sunderson culpabilise beaucoup (souvent à raison). Il est constamment rongé par l’échec de son mariage avec Diane (qu’il s’impute à juste titre).
« Il se dit qu’un monde sans voitures serait merveilleux. Un retour aux chevaux lui sembla une bonne idée. Sunderson était un luddite invétéré, un Don Quichotte rêvant d’un monde qu’il ne verrait jamais. »
(Le luddisme est une révolte d’artisans anglais au début du XIXe siècle, "briseurs des machines" de la révolution industrielle prenant son expansion.)

Un peu cassé par diverses mésaventures et autres échecs personnels, Sunderson s’installe dans un bungalow retiré du Nord Michigan, pas très éloigné de Marquette et proche de cours d’eau poissonneux ; mais il a pour voisins la famille Ames, ivrognes, méchants, fous à des degrés divers, hors-la-loi qui accumulent sans scrupule les crimes les plus crapuleux, tels que viols et meurtres. Ils sont présentés comme des « déchets humains » à cause de leur « sang vicié », et c’est l’occasion pour Jim Harrison de (faire) débattre sur l’opposition nature-culture, ici fondue dans la perspective historique de la violence intrinsèque de cette Amérique du Nord. La violence, « le huitième péché » sur lequel Sunderson va vouloir écrire un essai (on découvre plusieurs versions de la première page, laborieusement élaborée ; pour se trouver un style, il recopie des extraits de Le bois de la nuit de Djuna Barnes et de l’Ada de Nabokov).
« La violence est une tradition ancestrale en Amérique, dit Lemuel. À l’école, les livres d’histoire ne parlent pas des milliers de lynchages ni de cette habitude de tirer vers le sol dans les tipis pour tuer les femmes et les enfants indiens pendant leur sommeil. Beaucoup de journaux ont proclamé qu’il fallait exterminer tous les Indiens, comme la presse nazie dans les années trente avec les Juifs. »
D’ailleurs le roman est d’une grande actualité ; figurent notamment les détournements de mineures, les femmes battues, sans omettre les sévices sur enfants et l’inceste.
Sunderson, sans doute par déformation professionnelle, est sujet à des prémonitions alarmantes ‒ et rapidement les empoisonnements s’enchaînent chez les Ames.
Il sympathise cependant avec Lemuel, un Ames moins dégénéré, plus civilisé (il est passionné par les oiseaux), comme quelques enfants et jeunes filles ; Lemuel lui fait lire au fur et à mesure de sa rédaction son roman policier.
Scoop:
Ce texte place en abyme sa confession criminelle.
La place du sexe est importante (peut-être trop) :
« Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser. […] Il faut de toute évidence peupler le monde, si bien que la nature nous a fait don de ces pulsions à peine contrôlables, qui se manifestent tôt et continuent jusqu’à un âge avancé. »

« On dit volontiers "Tout est dans la tête", mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? »
Grâce à l’ami de Sunderson, Marion, un Indien, la question des peuples autochtones est aussi évoquée.
« Aucun épisode de l’histoire américaine n’était plus méprisable que notre traque meurtrière de Chef Joseph et de son peuple, sinon peut-être la guerre du Vietnam. »

« Heureusement pour notre société, presque aucun de nous ne connaît notre histoire. Sinon, les réjouissances du 4 Juillet seraient interdites. »
La fascination pour l’eau de Sunderson (et Harrison), pêcheur et pécheur, transparaît souvent.
« …] le grand mystère de son existence : l’eau en mouvement. »

« Il remarqua qu’il était très difficile de penser à soi quand on regardait un fleuve. En fait, c’était impossible. Un fleuve submergeait vos sens, du moins Sunderson en avait-il toujours eu le sentiment depuis l’enfance. »
Harrison nous promène aussi beaucoup géographiquement (USA, Mexique, Paris, Espagne), influence autobiographique de ses voyages (et observations) personnels.
Et, comme toujours chez lui, des remarques originales parsèment sa prose.
« Sunderson se dit qu’en général nous connaissons très mal les gens, mais qu’il était peut-être mieux que chacun de nous reste essentiellement un mystère pour autrui. »

« Toute la culture américaine incitait chacun à aimer quelqu’un ou quelque chose, une équipe de football ou de base-ball, une fille, une femme, un homme. Cette injonction était aberrante. »

« Il se rappela que l’Espagne avait assassiné son grand poète, Federico García Lorca. Pourquoi ? Comme s’il y avait jamais eu une bonne raison de tuer un poète. »

« En fait, comme la plupart des hommes, il vivait sa vie morceau par morceau et s’en souvenait par fragments. »

« Selon cet auteur, le vrai facteur émotionnel qui déprimait l’alcoolique était l’absolue domination chez lui de son égocentrisme. L’individu qui buvait était le centre fondamental de son propre univers, ses perceptions échouaient à atteindre le monde extérieur et demeuraient entièrement teintées par cet ego démesuré. »
Outre l'aspect roman noir, un peu prétexte, s’entrecroisent densément de nombreux fils narratifs, comme la littérature, les péchés capitaux qui obsèdent Sunderson, etc. ; Harrison reprend ses thèmes habituels dans un brassage toujours original.
(Ce livre m’a paru moins bien traduit que les précédents.)

Mots-clés : #contemporain #fratrie #polar #relationdecouple #sexualité #vengeance #vieillesse #violence

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Message par Bédoulène le Lun 2 Déc - 7:49

merci Tristram ! une lecture que je comptais (aussi faire)

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Message par bix_229 le Lun 2 Déc - 15:29

J'ai lu une bonne partie de l'œuvre de Jim Harrison.
Et ça fait bien longtemps qu'il est devenu un de mes auteurs favorits.
Dès la lecture de Légendes d'automne, qui est aussitôt devenu un livre choc et inoubliable. Peut-être trop.
Mais les êtres qui nous accompagnent depuis longtemps, qu'on a connus, aimés, sont souvent victimes de notre ingratitude. Injustement.
Ils n'y sont pour rien ou pas grand chose. Nous nous décevons plus encore qu'ils nous déçoivent.
Et puis, voyez vous, ils ont le mauvais gout de vieillir en même temps que nous. Et même de mourir.
On trouve qu'ils se répètent, qu'ils ont déjà tout dit et mieux, et on va chercher ailleurs nouveauté et jeunesse pour nous régénérer. Ailleurs ou autre chose.
En fait, ma désaffection ne fut ni nette ni brutale. Au contraire. Comme si les odeurs d'antan et les récits enchanteurs renaissaient à la lueur d'un feu de bois, qu'il faut entretenir pour obtenir lumière et chaleur.
La vie d'un lecteur est une quête incessante et qui nécessite étonnements et renouvellements pour se donner l'illusion que la jeunesse perdue ne met pas fin à nos espoirs.

Heureusement pour nous.
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Message par Bédoulène le Lun 2 Déc - 20:29

je garde les mots de la fin Bix ! Smile

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