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Joseph Conrad

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Message par Tristram le Sam 1 Juil - 23:55

Merci Aventin pour cette sensible évocation de l'archétypal Nostromo !

« La terre tourne pour l'éternité »

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Message par Bédoulène le Dim 2 Juil - 1:26

merci Aventin pour ce commentaire pointu. C'est noté (encore une fois)

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Message par Aventin le Ven 8 Sep - 21:28

Gaspar Ruiz
Nouvelle, une centaine de pages, titre original éponyme, parue en 1906 dans le recueil A set of six (en français le recueil fut édité sous le titre Six nouvelles).

Joseph Conrad  - Page 2 511gwa11



Joseph Conrad  - Page 2 Bander10

Drapeaux et oriflamme du Royaume d'Espagne et des Indes, époque contemporaine à celle où se situe l'action de Gaspar Ruiz.

Il y a une parenté certaine entre les personnages Conradiens de Nostromo et de Gaspar Ruiz. Issus du peuple, entraînés dans les tumultes de leurs époques au point d'écrire, par leurs actes, une petite parcelle de l'Histoire, avec ce côté malgré-eux.
Conrad prétend d'ailleurs avoir écrit cette nouvelle en finissant Nostromo, inspiré par un livre du Capitaine Basil Hall, de la marine britannique, qui servit entre 1824 et 1828 sur la côte ouest de l'Amérique du Sud.

J'ai eu la joie de lire Gaspar Ruiz en édition bilingue, et là, enfin -révélation- les gallicismes et autres hispanismes sautent davantage aux yeux, on discerne aussi avec davantage de netteté ses fameux amenés, son rythme de phrases, et quelques autres éléments du procédé littéraire de Conrad.

La nouvelle démarre fort, sous le signe de l'action. La narration est en partie extérieure, en partie assurée par le Général Santierra, qui fut un compagnon du célèbre Général José de San-Martín, argentin et libérateur du Pérou et du Chili.
Santierra est, à l'époque où se situe la nouvelle, jeune lieutenant de dix-sept ans du camp républicain.

Un prisonnier, un colosse, Gaspar Ruiz, balloté du camp républicain au camp royaliste au gré de la guerre, sans qu'aucun choix politique n'entre en ligne de compte, se retrouve en attente d'exécution capitale, détenu avec d'autres pauvres hères présumés soldats royalistes.
Les Guerres de Vendée en version sud-américaine, quoi.

Chapitre I a écrit: Ce long combat, mené d'un côté pour l'indépendance, de l'autre pour le pouvoir, accrut, au fil des ans et des aléas de la fortune, la sauvagerie et l'inhumanité d'une lutte pour la vie. Tout sentiment de pitié, de compassion disparut devant la haine politique grandissante. Et, comme d'habitude en temps de guerre, ce fut la vaste majorité de la population, celle qui avait le moins à gagner du résultat, qui vit ses membres obscurs et leurs humbles fortunes souffrir le plus.

Chapitre I a écrit: Au nombre des prisonniers faits parmi les troupes royalistes en déroute se trouvait un soldat nommé Gaspar Ruiz. Sa forte carrure et sa grosse tête le distinguaient de ses compagnons de captivité. Manifestement, cet homme était une personnalité. Quelques mois plus tôt, on avait constaté son absence dans les rangs des troupes républicaines, après l'une des nombreuses escarmouches qui précédèrent la grande bataille. Or, maintenant qu'il venait d'être capturé les armes à la main parmi les royalistes, à quel sort pouvait-il s'attendre sinon à être fusillé comme déserteur ?

Gaspar Ruiz, cependant, n'était pas un déserteur; il n'avait sûrement pas l'esprit assez alerte pour évaluer lucidement les avantages et les dangers de la trahison. Pourquoi changer de camp ? En réalité, il avait été fait prisonnier, il avait subi des mauvais traitements et bien des privations. Aucun des deux camps ne témoignait de tendresse à ses adversaires. Le jour vint où il reçut l'ordre, comme d'autres rebelles capturés, de marcher au premier rang des troupes royales. On lui avait fourré un fusil dans les mains. Il l'avait pris. Il avait marché. Il ne tenait pas à se faire tuer dans des circonstances atroces pour avoir refusé de marcher.

Le jeune lieutenant, mû par un intérêt naissant, une empathie spontanée, pour le colosse se débrouille à faire retarder l'exécution au soir, afin qu'un haut gradé dont on attend la visite puisse, qui sait ? intervenir.

Les prisonniers, cruellement assoiffés, doivent à l'humanité du lieutenant et à la force surhumaine de Gaspar Ruiz de pouvoir boire à un seau...quant au haut gradé, il ne viendra pas...


mots-clés : #guerre #mort #psychologique
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Message par Bédoulène le Sam 9 Sep - 8:23

merci Aventin très tentant ! et ça tombe bien je l'ai dans ma PAL numérique Smile

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Message par Tristram le Sam 14 Oct - 15:46

Avis aux amateurs : Conrad sur France Culture

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Message par Arturo le Dim 15 Oct - 9:53

Merci, j'ai écouté une partie. Toujours agréable d'évoquer ce grand écrivain.
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Message par Aventin le Sam 2 Juin - 15:37

Le duel
(sous-titré: Un récit militaire, titre original The duel - A Military Tale)
Joseph Conrad  - Page 2 Duel1010


Nouvelle, du recueil A set of six. En français, six nouvelles, 85 pages environ, quatre parties.

Je me suis tenu longtemps à l'écart de cette nouvelle (ou court roman), la faute à Ridley Scott et son film Duellistes (dont est tiré l'image ci-dessus), qui mit cet opus en images, pensant que le synopsis m'était connu, et, comme l'illustration atteignait à la magnificence, ma piètre imagination ne saurait faire quoi que ce soit de la lecture de ce texte.

C'était bien sûr une erreur, grossière de surcroît, cela va de soi.
Mais il a fallu attendre 2018 et un souvenir si estompé de ce film que seuls des lambeaux de plastique cinématographique m'en restaient pour que je franchisse le pas et aille tourner ces pages.

L'histoire elle-même, au demeurant des plus digestes, a ceci de remarquable et d'intangible qui me fait conseiller cette lecture à tous, qui est que Conrad a l'ambition de peindre un tantinet cette âme napoléonienne qu'aujourd'hui comme hier on considère comme impossible à appréhender.

C'est fait à travers deux officiers, qui contournent (ou font fi d') un interdit majeur de la discipline militaire des armées de l'empereur: l'interdiction formelle, absolue, de se battre en duel, y eût-il un point d'honneur à régler.
Pourtant leur duel perdure, tout au long de leur carrière militaire. Sur cet aspect différend obsessionnel, constance dans leur  querelle à vider par le sang, qui pourrait avoir tout d'une absurdité névrotique et meurtrière, Conrad, tout en finesse, est convainquant.

Un point d'honneur ? C'est justement le titre initial que Conrad souhaitait donner à cette nouvelle, laquelle devait même être la nouvelle-phare du recueil a set of six (éclipsée de nos jours par Gaspar Ruiz bien sûr, sans doute aussi par Il Conde et peut-être par La brute).

Point non réglé, il y a un étonnement sans borne à voir le travail délicat, plutôt absent de jugement et solide sur l'historicité, dont on sent qu'elle est tout sauf un prétexte à un roman "en costumes", d'un auteur qui écrivit ailleurs, à propos de Napoléon:
Joseph Conrad, Autocratie et guerre a écrit: [...] personnalité sans foi ni loi dont la mode a fait un aigle, mais qui en vérité ressemblait plus à une espèce de vautour s'acharnant sur le corps d'une Europe, qui, pendant une douzaine d'années, ressembla en effet beaucoup à un cadavre. L'influence néfaste de l'épisode napoléonien, influence subtile aux multiples aspects -école de violence, germe de haines nationales, de la tyrannie politique et de l'injustice -, ne saurait être surestimée.  

Lecture masculine, dira-t-on.
Sans doute, le thème, les protagonistes, je veux bien, au reste j'échoue à prêter cette nouvelle à des lectrices; pourtant ce serait passionnant d'avoir leur regard sur cette histoire-là.

La fin n'est pas sinistre, elle n'était pas inattendue bien sûr pour ceux qui ont commis, comme moi, la bourde de voir le film, même il y a longtemps, au lieu de commencer par la lecture, elle reste tout de même, "hors tout", grandiose et amenant réflexions, comme cette humble-là:
spoiler de rigueur pour l'indice sur la fin:
Les camps que représentent schématiquement Féraud et d'Hubert, à la fin du livre s'avèrent certainement perdant définitif pour l'un d'entre eux, et condamné à brève échéance pour l'autre - qui ne le sait pas encore...

Un autre intérêt, secondaire, que les conradiens du forum aimeront peut-être à mettre en exergue, et qui renseigne sur la dimension de Conrad-écrivain, est celui-ci:
Conrad n'a pu connaître ni l'époque, ni les mœurs, ni les pratiques; autant on a pu dire que, s'agissant de romans ou de nouvelles de mer il a puisé dans son vécu, ses souvenirs (je l'écrivais moi-même ici à propos du Nègre du Narcisse, par exemple), autant là il a dû effectuer tout un travail de recherches en amont, recherches qu'on soupçonne sourcilleuses, pointues, et pourtant le remarquable n'est pas là.

J'y reviens, il est dans cette impossible à comprendre âme napoléonienne qui s'est emparée des hommes d'alors, qui est celle des enfants premier-nés de la révolution française. Chateaubriand l'avait parfois esquissée, Balzac aussi, mais dans de rares pages, l'évoquant plutôt que la peignant.

Joseph Conrad, notice de l'auteur- Le Duel a écrit:
La vérité, c'est que, dans mon esprit, cette nouvelle n'est rien de plus qu'un effort sérieux, voire très soutenu, pour m'essayer au roman historique

Seule faiblesse de peinture littéraire, à mon avis, celle de Féraud, force est de constater que celle d'Hubert est beaucoup plus fouillée, cela détonne un peu, on eût aimé un caractère plus subtil au lieu d'un batailleur-bretteur primaire, moins pour un éventuel renvoi dos à dos que pour une certaine équité dans le traitement, permettant de mieux appréhender l'étrange phénomène, vertigineux, de ce mortel point d'honneur qui hante deux vies sur autant d'années. En fait Féraud symbolise la réussite sociale via l'épopée de Bonaparte, et il incarne par la suite l'indéfectible fidèle tombé on ne peut plus bas, suite à l'exil impérial, après avoir littéralement marché sur l'Europe.  

Ou alors - et c'est très possible, s'agissant de Féraud, je n'ai pas pris assez au premier degré l'avertissement de Conrad en notice:

Joseph Conrad, notice de l'auteur - Le Duel a écrit:[...] l'esprit de l'époque - jamais purement militariste parmi le long tumulte des armes, mais juvénile, presque enfantin dans son exaltation du sentiment - naïvement héroïque dans sa foi.


Dernière édition par Aventin le Sam 2 Juin - 23:00, édité 1 fois
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Message par Bédoulène le Sam 2 Juin - 16:24

merci Aventin pour ce commentaire pointu.

Mais il y aurait donc une lecture masculine ? Joseph Conrad  - Page 2 3761541388

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Message par bix_229 le Sam 2 Juin - 16:30

La lecture, c' est subjectif, voilà tout !
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Message par Aventin le Sam 2 Juin - 18:16

@Bédoulène a écrit:merci Aventin pour ce commentaire pointu.

Mais il y aurait donc une lecture masculine ? Joseph Conrad  - Page 2 3761541388
Inépuisable sujet - les gens du marketing des boîtes d'édition soutiennent qu'ils ciblent ici un lectorat féminin, là un public jeunesse, ailleurs telle autre catégorie...
Il se peut en effet que des thématiques, voire même (pourquoi pas ?) certains styles d'écriture rencontrent plus volontiers un lecteur, d'autres une lectrice - sans généraliser, sinon les casuistes vont nous déverser-là un tombereau de "cas".

Le patronat et les rédactions de la presse magazine a beaucoup affiné ça, d'ailleurs (ces segments, ces niches, ces axes, ces cibles, comme ils le jargonnent).
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Message par Aventin le Sam 9 Mar - 18:15

Typhon
Titre original: Typhoon, publié en 1902.
Nouvelle, 6 chapitres, 85 pages environ.



Joseph Conrad  - Page 2 Typhon10
Première page, tirée d'une édition luxueuse à 90 exemplaires, Lyon, Association lyonnaise des Cinquante, 1928, illustrations de Charles Fouqueray.


Lu (relu, pour être exact) dans la traduction d'André Gide, laquelle est éventuellement accessible ici.



L'histoire, basée sur le propre vécu de marin de Conrad sur le vapeur John P. Best, narre la façon dont le capitaine irlandais Thomas Mac Whirr, caractère réaliste terre à terre, empirique au sens expérience plutôt que théorie (autrement dit a posteriori par opposition à a priori, aurait peut-être ajouté le philosophe Emmanuel K.), conduit sous son capitanat un vapeur, le SS Nan-Shan, de construction britannique et navigant sous pavillon Siamois, à travers un typhon.

La cargaison -j'ai hésité devant ce terme mais il semble plus approprié que passagers, qui viendra s'imposer pourtant au fil de la nouvelle- ce sont des coolies, des travailleurs chinois, l'humanité de ce fret renforçant l'aspect d'abandon de l'être humain face à la force supérieure des éléments, l'eau, celle qui tombe du ciel et celle sur laquelle l'on navigue - les amers, les gouffres insondables et les vagues terribles déchaînées, le vent colossal - s'y ajoute la nuit, marquant le côté aveugle, et le vacarme, suprême isolant.  

Outre la vie à bord à la césure des siècles XIX et XX, les rapports humains entre l'équipage et vis-à-vis des coolies, le caractère du capitaine Mac Whirr donne sel et sens à l'ouvrage.

En effet, même si la nouvelle est loin d'être dépeuplée, c'est du capitaine qu'il s'agit.
Évacuons le reste des personnages, ou peu s'en faut, d'un petit coup d'œil périphérique:
Signalons Jukes, le jeune second dont on n'a pas le prénom, le chef mécanicien Salomon Rout -personnage d'importance- le détestable lieutenant embarqué in extremis dont le nom n'est pas connu, le maître d'équipage, homme de devoir, porté à la bonté, pusillanime parfois avec ses subordonnés, Hackett, le marin qui tient la barre dans la tourmente 30 heures d'affilée sans relève, et lâche cette magnifique sentence:
Chapitre IV a écrit:Au nom du Ciel, capitaine, je peux tenir jusqu'à la consommation des siècles si seulement on ne me parle pas.
et aussi le discret traducteur et représentant de la Bun-Hin, Co., les épouses de Mac Whirr et de Rout, déconnectées de ce monde-là, en Angleterre, etc...

Mac Whirr est un taciturne, solitaire mais n'ayant jamais rien à cacher, le jeu de sa volonté, semblant incorruptible, face à une force naturelle supérieure suscite une sorte de fascination tendant sur l'admiration (un certain héroïsme n'est pas loin)-, mais, et c'est magnifiquement portraituré de la part de Conrad, une fascination presque à contrecœur, en tout cas qu'on aimerait parfois désapprouver, voire dédaigner.

Mac Whirr ?
Un homme émotionnellement hétérogène (ou étranger), que ce soit à l'équipage, sans mépris ni détestation, au contraire arrive-t-on à penser une fois l'ouvrage refermé.
Ou même hétérogène, étranger à sa famille.
Sa famille (d'abord père et mère puis femme et enfants) est distanciée pas seulement par les flots, et plus encore si c'est possible de l'humanité "à terre". Terre sur laquelle il n'a jamais vraiment marché "never walked on this Earth"  comme l'assène fortement Conrad.
Il est "d'ailleurs", c'est incontestable, mais -et c'est très finement conté- sans être, comme nous dirions aujourd'hui, une machine, un robot, un computer.
Chapitre V a écrit:Et dans sa protestation entrait une intention d'humanité aussi bien que l'obscur sentiment des convenances.

Enfin, même si Conrad ne nous livre que la moitié du typhon, la deuxième phase, supposée être la pire, n'est pas narrée, nous entrons dans le port de destination avec le navire en piteux état et l'auteur utilise un procédé littéraire un peu à la façon de Lord Jim, cette fois-ci par le biais de lettres des quelques protagonistes principaux.

On en vient presque à le regretter, tant les pages de tempête, à la hauteur de celles du Nègre du Narcisse, restent à couper le souffle, de haute tenue littéraire, une symphonie, une partition pour grand orchestre !

Chapitre IV a écrit:Il tira le verrou: la pesante plaque de fer tourna sur ses gonds; et ce fut comme s'il eût ouvert la porte à tous les bruits de la tempête. Une bouffée de hurlements rauques vint à lui: l'air était calme pourtant; mais l'afflux précipité des eaux au-dessus de sa tête était couvert par un concert de cris étranges et gutturaux qui produisait un effet de confusion désespérée. Il écarta les jambes de toute la largeur de la porte et tendit le cou. Tout d'abord il n'aperçut que ce qu'il était venu chercher: six petites flammes jaunes se balançant violemment dans la pénombre d'un grand espace vide.

Chapitre IV a écrit:
Un coup rude frappa le flanc du navire; l'eau tomba sur le pont avec un choc assourdissant; à l'avant de la pénombre, là où l'air était épais et rougeâtre, Jukes vit une tête cogner violemment le plancher, deux gros mollets battre les airs, des bras musclés enlacer un corps nu, une face jaune, à la bouche grande ouverte, lever des yeux au regard fixe et farouche, puis disparaître en glissant. Un coffre vide se retourna bruyamment; un homme pirouetta la tête la première, on l'eût dit lancé par un coup de pied; plus loin, d'autres, comme des pierres précipitées du haut d'un talus, roulèrent, indistincts, en agitant les bras et en frappant le pont de leurs pieds. L'échelle de l'écoutille était surchargée de coolies; ils grouillaient comme des abeilles sur une branche; ils pendaient aux échelons en une grappe rampante et mouvante, et heurtaient à grands coups de poing la face intérieure du panneau fermé; dans l'espacement des lamentations on entendait, au-dessus, la ruée impétueuse de l'eau. Le navire donna de la bande et ils commencèrent à tomber; d'abord un, puis deux, puis tout le reste emporté, se détachant en bloc avec un grand cri.


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Message par animal le Sam 9 Mar - 18:55

ça fait envie, à dénicher en VO malgré une traduction qui a l'air de qualité ?

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Message par Aventin le Sam 9 Mar - 20:21

@animal a écrit:ça fait envie, à dénicher en VO malgré une traduction qui a l'air de qualité ?
Pourquoi pas, en effet, bonne idée, si tu veux tenter un petit galop d'essai, par rapport au lien de la version française tu as, en plus, la note de l'auteur et la dédicace de Conrad (qui cite Keats là où Gide cite Baudelaire):

C'est ici.





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Message par Bédoulène le Sam 9 Mar - 20:42

merci Aventin, très envie !

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Message par Aventin le Mar 12 Mar - 21:45

Falk: un souvenir
Titre original: Falk: A Reminiscence, nouvelle, 85 pages environ, parue en 1903.

Joseph Conrad  - Page 2 Av2-110

Première page de l'édition originale française, Gallimard 1934.

En ligne ici en français, là la version originale en anglais .

Publiée dans Typhoon and other stories, cette nouvelle a la particularité d'être la seule du recueil a n'avoir pas fait l'objet d'une parution en feuilleton, et ce pour une raison bien peu ordinaire: son éditeur reprochait à Conrad que le personnage féminin central ne prît jamais la parole (ce qui, en termes de procédé littéraire, était plutôt pas mal trouvé de la part de Conrad, à mon humble avis) !!

Un peu comme Amy Foster, nouvelle à laquelle celle-ci fait suite dans le recueil Typhon et autres nouvelles, un des thèmes est l'étrangeté de l'accord amoureux de deux protagonistes.

Un autre thème, curieux, rare chez Conrad, est la nourriture.
La nouvelle commence d'ailleurs dans un restaurant des bords de la Tamise, où des navigateurs, la plupart anciens navigateurs, dînent devant l'estuaire en regardant les bateaux passer, en évoquant des souvenirs. Et la nourriture est mauvaise (mais le vin bon).
L'un d'entre ces gentlemen prend la parole et devient le narrateur, au "je" de la totalité de la nouvelle.
Il raconte sa première expérience de jeune capitaine tout nouvellement promu.
Les faits se déroulent en extrême-orient, très probablement dans l'actuelle Thaïlande.
La nourriture élément de force et de survie, c'est à cela qu'on en vient, non sans avoir passé par la table de Schomberg, l'alsacien bavard -tendances ragots- aubergiste dans ce port-là de la communauté non asiatique.
Falk non seulement ne paraît jamais dans le restaurant de Shomberg, mais en plus il lui a piqué son cuisinier.
Or Falk est plus ou moins végétarien, se nourrissant exclusivement de poisson acheté à même le bateau et de riz, la fin de la nouvelle nous permet de comprendre ce choix alimentaire.
Aussi évoquée en pointillé, ou en suggéré, la table du navire des Hermann, allemands, voisins de bord du narrateur.


En fait toute la nouvelle est centrée sur la famille Hermann, incongruité de famille marine, navigant pour peu de temps encore (les quatre enfants grandissent, il va falloir vendre le bateau et rentrer en paquebot en Allemagne...), accompagnée de leur sculpturale nièce, une beauté qui a chaviré le cœur de Falk et, ou peu s'en faut, celui du jeune capitaine.

Christian Falk est à peu près détestable. Distant, silencieux, une espèce d'arrogance d'attitude, impitoyable en affaires (il possède le seul caboteur de cet estuaire-là, n'en faisant qu'à sa tête et extorquant des sommes record pour ses services aux navires), ne se mêlant de la compagnie de personne sauf les Hermann...

Le jeune capitaine-narrateur est à la tête d'un bateau qui s'avère être une affaire catastrophique, avec un équipage miteux, et croule sous d'insolubles problèmes à résoudre sans moyens. Sans doute Falk et lui viennent chercher à bord du bateau des Hermann un peu de confort ou de réconfort, un échappatoire à un quotidien insatisfaisant; mais ne viennent-ils pas, subjugués, avant tout pour la présence silencieuse, pour le magnétisme vital qui émane de la jolie nièce d'Hermann ?

La façon dont Falk entend parvenir à ses fins évoque aussi une conquête territoriale, par la force de son remorqueur blanc, comme son costume et son chapeau sont blancs.
Il a un indéniable côté brute.  
Une fois les deux bateaux, celui d'Hermann et celui du jeune capitaine, remorqués (brutalement et avec dégâts) par ses soins à l'horaire que Falk décide sans justifier, jusqu'à l'embouchure, les scènes finales, échappant à la ville, au port, deviennent propice au dénouement des situations, c'est le point d'orgue, l'acmé de la nouvelle: de celui-ci je ne dis rien.
Conseil si vous entreprenez cette lecture, n'allez pas trop fouiller dans les résumés de quatrième de couverture ou sur la Toile (où il n'est question que de "ça" justement), histoire de mieux déguster les pages finales quand vous les lirez !
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Message par Aventin le Mar 19 Mar - 18:22

Jeunesse
Titre original: Youth. Nouvelle, écrite et publiée en 1898, une quarantaine de pages.


Joseph Conrad  - Page 2 Gabier11
Gabiers ferlant une voile sur une vergue

Peut être lue ici traduit en français, et là en version originale.

Comme le titre original était Youth - A voyage devenu par la suite simplement Youth, on peut se demander s'il s'agissait bien d'un voyage au sens anglais du terme, à savoir une traversée, et ça convient bien à la nouvelle, ou s'il s'agit d'un énième gallicisme de Conrad, auquel cas il s'agirait d'un voyage initiatique, et ça colle parfaitement aussi.

Dans l'idée de Conrad, trois nouvelles se succédant doivent permettre d'appréhender les âges de la vie adulte; d'abord Jeunesse, puis Au cœur des ténèbres, enfin Au bout du rouleau: ces trois-là ensemble forment un recueil, et elles sont de tailles très inégales.

Jeunesse est, aussi, la première apparition du Capitaine Marlow, et donc la première fois que Conrad utilise le procédé narratif devenu ensuite très habituel: quelques gentlemen marins autour d'une table, Marlow prend la parole, plus en style conteur que discursif cette fois-ci, avec un amusant "passez-moi la bouteille" (pass the bottle) en leitmotiv, venant rythmer la fin de certains paragraphes.

Marlow raconte sa première expérience de direction de navire, qui est aussi son premier embarquement pour l'extrême-orient. Dans le fond, c'est assez cocasse, puisque embarqué ès-qualité de premier lieutenant sur un vieux rafiot -un charbonnier- guère apte à prendre la mer des semaines durant; il faudra recruter un nouvel équipage, et le capitaine, tout près de la retraite, en est aussi à sa première expérience de commandement (il vient d'être promu).

Le voilier, peu efficace, traîne sur sa route, et, après bien des péripéties et des aventures de mer qui font ronronner d'aise tout lecteur conradien, notre jeune lieutenant se voit offrir, en guise de premier commandement de vaisseau, le pilotage d'une chaloupe, en compagnie de deux hommes, un aviron en guise de mât et une toile de taud en guise de voile (humour toujours): c'est ainsi qu'il touche pour la première fois les côtes extrême-orientales.

Cette histoire (je ne dévoile pas) a été vécue, à quelques enjolivements près, par Conrad lui-même. en 1881, à bord du Palestine (le navire de la nouvelle s'appelle d'ailleurs Judée).  Il a 24 ans lorsqu'il y embarque, le héros 20 ans. Le capitaine du Palestine s'appelait Elijah Beard, celui du Judée John Beard. Le Judée jauge "environ 400 tonneaux, il avait des loquets de bois aux portes, sans le moindre bout de laiton à bord", le Palestine jaugeait 427 tonneaux, entièrement bâti en bois.
Jusqu'aux tribulations du début qui retardent le départ, le recrutement d'un nouvel équipage, la nature du fret, tout est similaire.

Conrad joue très habilement des éléments (air-mer-feu-terre). Les scènes d'accostage puis portuaires en extrême-orient sont de très bonne facture, un petit régal. Et beaucoup d'autres choses encore mériteraient d'être soulignées (mais n'en disons pas trop...).

Conrad jalonne son écrit d'odes à la jeunesse, comme période durant laquelle l'homme se trempe, se forme aux valeurs idéales - celles de l'auteur - Vaincre ou périr est la devise inscrite sur le bateau.
Se faisant, l'homme Conrad se dévoile... mais comme dit plus haut, en parler davantage serait dommageable si vous comptez ouvrir ses pages: en tous cas très certainement Jeunesse est une nouvelle idéale pour débuter la lecture de Conrad.

Un petit passage, façon Tonneau des Danaïdes:
«On arma la pompe à incendie, on adapta la manche et peu après celle-ci creva. Que voulez-vous, elle était du même âge que le   navire,  –c’était un tuyau préhistorique et irréparable. Alors on pompa avec la piètre pompe d’étrave, on puisa de l’eau avec des seaux et   on parvint ainsi à la longue à déverser des quantités considérables d’Océan Indien par le grand panneau.  
Le clair ruisseau étincelait au soleil, tombait dans une couche de fumée blanche et rampante, et disparaissait à la surface noire du charbon. De la vapeur montait, mêlée à la fumée. Nous versions de l’eau salée comme dans un tonneau sans fond. Il était dit que nous aurions à pomper sur ce navire, pomper pour le vider, pomper pour le remplir: et après avoir empêché l’eau d’y pénétrer pour échapper à  une  noyade, nous y versions de l’eau avec frénésie pour n’y être pas brûlés vifs.
«Et il continuait à se traîner, –  marche ou crève,  –   par ce temps limpide.  
Le ciel était un miracle de pureté, un miracle d’azur. La mer était lisse, était bleue, était limpide, était scintillante comme une pierre précieuse, qui s’étendait de toutes parts autour de  nous jusqu’à  l’horizon, –comme si le globe terrestre tout entier n’eût été qu’un   joyau, qu’un saphir colossal, qu’une gemme unique façonnée en planète.

L'Orient:
[...] c’est toujours d’une petite embarcation que je la vois, haute ligne de montagnes, bleues et lointaines au matin: pareilles à une brume légère à midi: muraille de pourpre dentelée au coucher du soleil. J’ai encore dans la main la sensation de l’aviron, et dans les yeux la vision d’une mer d’un bleu éclatant. Et je vois une baie, une vaste baie, lisse comme du verre, polie comme de la glace, qui miroite dans l’ombre. Une lueur rouge brille au loin dans le noir de la terre: la nuit est molle et chaude.  
De nos bras endoloris, nous souquons sur les avirons, et tout à coup, une risée, une risée faible et tiède, toute chargée d’étranges parfums de fleurs, de bois aromatiques, s’exhale de la nuit paisible, –premier soupir de l’Orient sur ma face.
Cela, jamais je ne pourrai l’oublier.


mots-clés : #initiatique #nouvelle #voyage
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Message par bix_229 le Mar 19 Mar - 19:25

C'est l'un de mes textes préférés de Conrad.
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Message par Bédoulène le Mar 19 Mar - 20:29

merci Aventin ! toujours tentant Conrad

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Message par Aventin le Sam 23 Mar - 6:39

Au bout du rouleau
Titre original: The End of the Tether.
Nouvelle ou plutôt court roman, 1902, 130 pages environ, quatorze chapitres numérotés et non intitulés.

Joseph Conrad  - Page 2 Sofala10
Huile sur bois de Maynard Waters.

Peut se lire là en version originale.


S'il me fallait passer une grande revue des caractères vraiment marquants (à mon humble échelle de lecteur) sortis de la plume de Conrad, un des premiers cités serait le capitaine Harry Whalley, personnage principal -héros, c'est bien porté- d'Au bout du rouleau.

Une âme noble, d'un autre âge marin (la marine à voile) quelque chose de biblique -Ancien Testament-, ou pourquoi pas de l'ordre de la chevalerie dans le personnage, haute stature, port altier, 67 ans, une grande barbe blanche ("une plaque d'argent", dit Conrad), linge toujours blanc sous complet gris.
Le monde dont il incarne des valeurs comme la droiture, l'audace, l'art de naviguer est révolu.
Une citation fort illustrative (un peu longuette, mes excuses):  
Chapitre I a écrit:Non, ce n'était pas une vie très aventureuse pour le capitaine Whalley, autrement dit pour Harry Whalley, le risque-tout, Harry Whalley du Condor, un clipper célèbre en son temps. Non, ce n'était pas une vie aventureuse pour un homme qui avait été employé par des compagnies célèbres, qui avait commandé des navires célèbres (dont plus d'un ou deux lui avaient appartenu), qui avait fait des traversées célèbres, avait ouvert de nouvelles routes, et de nouveaux commerces; un homme qui avait navigué à travers les étendues non encore relevées des mers du sud, et avait vu le soleil monter au-dessus d'îles qui ne figuraient sur aucune carte. Cinquante ans de navigation, quarante en Extrême-Orient ("un apprentissage assez solide", disait-il avec un sourire), lui avaient valu une honorable réputation auprès dune génération d'armateurs et de négociants dans tous les ports, de Bombay jusqu'au point où l'Orient se fond dans l'Occident sur la côte des deux Amériques. Sa renommée restait inscrite, non en très grands caractères mais assez clairement, sur les cartes de l'Amirauté. N'existait-il pas, quelque part entre l'Australie et la Chine, une île Whalley et un récif du Condor ? Sur cette dangereuse formation de corail, le fameux clipper était resté échoué trois jours, tandis que capitaine et équipage d'une main jetaient la cargaison par-dessus bord, et de l'autre, si l'on peut dire, tenaient à distance une flottille de pirogues de guerre montées par des sauvages. En ce temps-là, ni l'île ni le récif de corail n'avaient la moindre existence officielle. Plus tard, les officiers du vapeur de Sa Majesté, Le Fusilier, envoyé pour établir un relevé de cette route, avaient, en adoptant ces deux noms, consacré l'audace de l'homme et la robustesse du navire. En outre, comme chacun peut le constater s'il le désire, le General Directory, vol. II, p. 410 commence la description du "Passage Maloru ou Whalley" par ces mots: "Cette route intéressante, découverte en 1850 par le capitaine Whalley, à bord du Condor", etc., et termine en la recommandant vivement aux voiliers qui, entre décembre à avril inclus, partent des ports de Chine pour aller vers le sud.

C'était le bénéfice le plus évident qu'il avait retiré de la vie. Personne ne pouvait le dépouiller d'une renommée de cette sorte. Le percement de l'isthme de Suez, la rupture d'un barrage, avait déversé sur l'Orient un déluge de nouveaux navires, de nouveaux hommes, de nouvelles méthodes commerciales.          

Suite à la banqueroute d'une compagnie financière, Whalley perdit sa fortune, puis ses bateaux, vendit jusqu'à son dernier voilier.
Sa femme chérie s'en est allée, comme un marin qu'elle était, et repose en mer.
Sa seule enfant s'est établie en Australie, une fille curieusement nommée Ivy (= lierre, symbole enlaçant et enracinant d'attache jusqu'à l'étouffement) et a épousé par amour un homme qui rate tout ce qu'il entreprend, vit en handicapé, poids mort à la maison pour Ivy.
Elle réclame à Whalley de l'argent pour se lancer dans une pension de famille, ce qui est un abaissement social quand on a pour père et grand-père des Whalleys.

L'idée fixe de Whalley est d'épargner ce qui lui reste d'argent pour tout transmettre à Ivy, de continuer à naviguer pour ne pas être une charge, pour ne pas écorner non plus son pécule, mais aussi par atavisme à moins que ce ne soit de l'existentialisme, dans une époque rude en concurrence, avec un monde des armateurs, des affréteurs, des navires et des marins qui a changé du tout au tout et pour lesquels il n'est qu'une survivance de temps préhistoriques.

Déambulant dans un port qui n'est pas nommé -comme souvent chez Conrad- mais qui à l'évidence est Singapour (magnifique passage littéraire que cette ballade de Whalley dans Singapour, un des grands points d'orgue formels de l'ouvrage, si l'on parle plume "hors tout"), Whalley rencontre par hasard une vieille connaissance, Elliot, homme d'importance, administrateur du port.

Parmi bien d'autres considérations, la conversation roule sur un certain vapeur en mauvais état, le Sofala, dont l'unique et caractériel armateur congédie les capitaines pratiquement à l'issue de chaque navigation.
Whalley hèle un sampan, se rend à bord du Sofala, fait affaire avec ledit armateur et devient capitaine et associé de l'armateur en injectant une somme d'argent dans le bateau.

Cet armateur, Massy, est abject, détestable. Troisième mécanicien à bord d'un navire, il gagna un jour à la loterie de Manille et, argent dûment flambé, il lui resta de quoi acquérir ce Sofala en mauvais état, dont il est aussi le chef mécanicien, histoire d'économiser un salaire.
Psychopathe profond, terreur à bord, le vice du jeu tient la part émergée, visible, de sa mauvaiseté.
 
Le premier lieutenant est un certain Sterne, à peine moins détestable que Massy, arriviste, un type dont on dirait en français qu'il tuerait père et mère pour appuyer sur le bouton de l'ascenseur social, prêt à toutes les bassesses pour un jour commander un navire, à commencer par le Sofala.

Whalley engage un serang malais, quelque chose comme un pilote, un barreur, qui se tient en permanence auprès de Whalley et préside à la marche du Sofala.

Un mécanicien, alcoolique invétéré, auteur de tirades en soliloque dans sa cabine fermée à clef après boire, et qui mettent douloureusement les nerfs de Massy en pelote (il occupe la cabine contigüe), complète l'équipage hors marins ordinaires, auxquels s'ajoutent quelques passagers.

Le Sofala vit de menu cabotage, sur des lignes ordinaires et concurrencées, l'abaissement social est similaire, ou parallèle à celui d'Ivy, pour ce qui concerne Whalley lui-même.
Il dessert notamment un petit port où s'est établi, en ermite, un planteur néerlandais du nom de Van Wyk, vivant en gentleman retiré du monde, et dont l'activité est florissante...

Arrivent alors les passages qu'on brûle de commenter, ceux dont on a vraiment envie de partager l'analyse fût-elle piètre, et qu'on ne commentera pas, afin de laisser intact tout le sel de l'ouvrage pour ceux qui ouvriront ces pages.

Glissons juste que Conrad a, comme dans Jeunesse, énormément puisé dans son vécu de marin, tant les lieux que les hommes, les navires, les ports et l'époque sont plus que solidement campés, et peuvent être juxtaposés avec des pans entiers de sa carrière de marin:
Cela nous est restitué avec ce supplément d'âme qui fait souvent sinon toujours, dans la catégorie de roman dite réaliste, la différence avec l'ouvrage imaginé mais juste solidement documenté.

Le procédé littéraire rappelle un petit peu celui de Lord Jim, de Le flibustier, voire de Nostromo, tout n'est pas mené tambour battant, à l'action ne succède pas toujours l'action.
Y gagne la finesse des contrepoints (la cécité et le fait de poursuivre aveuglément, le scepticisme réaliste à la Van Wyk et l'idéalisme à la Whalley, la misère intellectuelle crasse du mécanicien, de Sterne ou de Massy et la façon d'appréhender le monde de la navigation et des blancs par le serang, etc... ).

Y gagne aussi la restitution climatique et d'ambiance tropicale et orientale générale - et c'est littérairement parlant fort bien joué, Monsieur Conrad !

Il n'en reste pas moins qu'une fois de plus l'auteur a renoncé à portraiturer des personnages féminins qui s'annonçaient pourtant à très haut potentiel, l'épouse et la fille de Whalley.
Je ne sais si, du vivant de Conrad, un journaliste ou un critique littéraire a pensé à lui demander pourquoi il ne se risquait jamais aux personnages féminins, quelle timidité ou je ne sais quoi l'en empêchait, mais ça pourrait être intéressant d'avoir le fin mot de cette particularité.  

Je disais de la nouvelle Jeunesse qu'elle ferait une porte d'entrée remarquable pour le primo-découvrant de l'œuvre de Conrad; Au bout du rouleau serait, pour sa part, totalement à préconiser si un jour une LC - Lecture en commun était projetée autour d'un livre de Conrad.


Dernière édition par Aventin le Dim 24 Mar - 8:06, édité 2 fois
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Message par Bédoulène le Sam 23 Mar - 7:03

merci Aventin, oui pourquoi pas un de ces jours une LC Conrad !

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