Eric Vuillard

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Eric Vuillard

Message par shanidar le Mar 13 Déc - 11:23

Eric Vuillard (1968)


Eric Vuillard est une sorte de nomade, de vagabond qui laisse quelques traces derrière lui en forme de livres ou de films mais bien peu de traces biographiques.

Il est né à Lyon en mai 68, c'est peut-être déjà tout un symbole (lui qui écrira plus tard sur la Révolution de 1789).

De son enfance, il ne dit rien à part : "Ma chambre était près de l'entrée et donnait sur la bibliothèque. Deux solutions s'ouvraient à moi : prendre la clef des champs ou lire. J'ai fait les deux."

Plutôt mauvais élève, il se fait renvoyer de différentes écoles et choisit souvent l'école buissonnière, plus attractive, plus attirante. Alors qu'il est adolescent, son père (chirurgien) décide de tout plaquer et d'aller vivre dans un village alpin déserté, sans électricité. Vuillard prend alors la poudre d'escampette, Villon et Rimbaud en poche et se rend en Espagne, au Portugal avec le rêve de l'Afrique. Il part, revient, passe son bac, la fac, un DEA d'histoire et civilisation sous la direction de Jacques Derrida, une licence de philo et une d'anthropologie, pas moins, puis il part pour Rome. Il écrit beaucoup. Il termine peu de livres. A Tours, il rencontre un libraire qui le pousse vers l'édition. Ce sera d'abord de la poésie. Il tourne un film et avec l'argent gagné part en Russie, au Kazakhstan, en Chine. Il revient en France, puis s'installe en Egypte. Ensuite... ensuite c'est le Mexique.

En 2009, il publie Conquistador, qui le lance dans la cour des grands, l'écriture devient plus homogène, moins fragmentaire. Il n'est pas question pourtant de narration classique, ni de personnages ou de narrateur.

Il dit : "Le narrateur est mort depuis longtemps, cette instance omnisciente qui planerait au-dessus du livre. On sait désormais qu'au fond, l'on n'écrit qu'à la première personne ; il faut donc bien qu'elle affleure en chair et en os de temps en temps. Le "je" est une manière de signaler que je suis là, qu'il n'y a personne d'autre entre moi et le lecteur, pas de faux-semblant, si vous voulez, pas d'auteur ou de narrateur, ces secrets de polichinelle."

(source : Le Matricule des anges)


Bibliographie

1999 Le Chasseur, récit,
2002 Bois vert, poésies,
2005 Tohu,
2009 Conquistadors,
2012 La Bataille d'Occident,
2012 Congo,
2014 Tristesse de la terre,
2016 14 Juillet,
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Re: Eric Vuillard

Message par shanidar le Mar 13 Déc - 11:30

14 Juillet

La France est endettée. Très endettée. Paris regorge de chômeurs et de précaires. De gens qui grognent. Pendant ce temps, les riches font construire des villas modernes et usent et abusent de leurs privilèges, se coupant littéralement du 'peuple'.

Nous sommes en 1789, à la veille de la Révolution. Non, vous n'avez pas la berlue. Et pourtant il est bien question ici d'emplois fictifs, de salariés surpayés (on pense au coiffeur de Hollande), d'achats dispendieux aux frais de l'Etat, de réalisations architecturales coûteuses (Versailles contre Notre-Dame des Landes), d'une police qui maquille des massacres perpétrés par ses propres troupes  (Rémi Fraisse), mais nous sommes en 1789 et non en 2016… C'est peut-être là, le plus troublant dans ce récit de Vuillard, cette proximité avec notre époque, ce décalque, cette manière à la fois sérieuse, légèrement ironique et parfois désespérée de rapprocher les temps, de tendre un miroir, de voir se refléter d'une époque l'autre, la même gabegie.

Mais le livre de Vuillard n'est pas seulement un récit qui tape à la porte de notre actualité, il est aussi récit d'une foule, celle qui se souleva, qui pris les armes (d'abord des bâtons et des pavés), qui malmena le pouvoir et qui d'un 'on' unificateur parvient parfois à faire surgir le nom d'un anonyme pour lui donner la parole. C'est ce qui est très beau dans le livre de Vuillard, cette narration 'globale', 'unifiée' par le 'on' et cette volonté de dire aussi l'individu, le personnel, l'imaginaire se liant ici avec le travail sur l'Histoire, sur le nom, sur l'origine (le nom de pays si cher à Proust). Le lecteur perçoit ainsi une sorte d'intimité, il se retrouve à la fois au cœur de l'action mais aussi dans le bain des pensées, des réactions, des peurs, des pleurs. Il entend par exemple la foule qui gronde et ravage la villa de l'entrepreneur Réveillon mais il partage aussi la "peine immense" de Louise Petitanfant qui après avoir reconnu son frère dans un cadavre étendu devant elle, regrette de ne pas l'avoir embrassé.

A coups d'images implacables, qui font grincer des dents, Vuillard dresse le portrait d'une France en ébullition. Et il faut ici s'arrêter un instant sur la langue de Vuillard, sur l'utilisation d'un vocabulaire qui lorgne dans deux sens opposés à savoir le XVIème siècle et le XXIème. En entrechoquant les régimes de paroles, Vuillard parvient à heurter la conscience du lecteur et l'oblige à se pencher attentivement sur ce qui est dit et la manière dont cela est dit. Convoquant des vocables anciens tels que flamberges (des épées) ou encore un 'pluvial' qui est ici un manteau liturgique, Vuillard fait remonter des vieilles sources françaises une langue oubliée qu'il frotte violemment contre les vocables d'aujourd'hui et on voit alors entrer en jeu le rapprochement des époques avec, par exemple, : l'intifada des commerçants… etc… Cela permet d'être à la fois dans le livre et en dehors, d'être parfois plongé dans des temps révolus, tellement anciens qu'on n'en comprend plus vraiment la langue et d'être tout à coup, par la grâce d'un mot ramené au présent et de comprendre qu'il s'agit ici encore de notre époque.

Il n'est pas ici question pour Vuillard de faire seulement œuvre d'historien mais surtout proposition littéraire, avec l'effacement du sujet qui dit 'je' au profit d'un 'on' de foule, le refus d'éviter les anachronismes qui fouettent la lecture et l'idée qu'ici et maintenant c'est toujours un peu hier, avec ce regret et cette énigme :  La véritable pierre de Rosette, celle qui permettrait d'être partout chez soi dans le temps, nous ne l'avons jamais trouvée. La vérité passe à travers nos mots, comme le signe de nos secrets.


J'éprouve une grande admiration pour les écrivains qui savent, à l'aide de quelques phrases, redonner vie à une époque et Vuillard y parvient parfaitement. On pourra lui reprocher sa position en faveur du peuple, ses exigences populaires, ses choix linguistiques, son bout de lorgnette, néanmoins la force, la colère qu'on sent poindre à travers les lignes sont la preuve d'un investissement total dans l'épreuve du récit et un don de soi rare. Le soin avec lequel Vuillard fait remonter à la surface de l'Histoire la foule des 'sans noms' qui firent la Révolution est à la fois une formidable leçon de littérature et d'Histoire. On ne peut que se ravir de voir publié de tels livres qui donnent envie de secouer l'arbre de la Liberté et d'en saisir les fruits blets pour les jeter à la gueule de nos souverains, de nos dirigeants.


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Re: Eric Vuillard

Message par Billiethefall le Mar 18 Avr - 18:17

Il est très rare que j'ouvre un livre d'un auteur français. Encore plus rare que je me décide à l'acheter. Et trouve le temps de le lire. Et puis, j'ai vu la couverture de Tristesse de la Terre et le résumé, et j'ai tenté.
Un livre qui raconte un bout d'histoire de Buffalo Bill, et l'exploitation des indiens dans le grand système du spectacle.
Quand on connaît déjà cette histoire, on n'apprend pas grand chose. Et l'écriture de Vuillard, en tout cas dans ce livre, est ronflante et didactique. J'avais l'impression d'un cours magistral !
Mais ça va, il est court ! Comme un claquement de fouet factice.
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Re: Eric Vuillard

Message par animal le Mar 18 Avr - 19:51

ah ça m'avait gêné moi aussi cette tristesse de la terre, auto-pillage pour l'occasion :



Tristesse de la terre

Grosse déception. Même recette, et même format, que les deux précédents (La Bataille d'occident et Congo) mais cette fois de l'autre côté de l'Atlantique. Quelques photos et un peu d'histoire autour de Buffalo Bill, de son vrai nom William Cody, figure historique et pittoresque de l'Ouest américain qui s'est incarné lui-même dans de multiples représentations de son Wild West Show. Représentations aux Etats-Unis mais aussi en Europe (il est question de son passage à Nancy). Ah, en fait le sujet du livre pourrait être le spectacle, le grand spectacle et son acte de travestissement de la réalité à fois nocif et vaguement salutaire.

Le problème c'est qu'on en reste à de gros clichés qui ne sont pas loin d'un (très bobo ?) anti-américanisme primaire et de pleins de bons sentiments pour tous ces pauvres indiens qui eux étaient tous gentils alors que les américains de maintenant et bien ils étaient tous méchants et déjà tous idiots (et cruels). Servi sur un toast d'histoire et de chronologie approximative ça aurait eu beaucoup de mal à prendre et les quelques réflexions pas toutes inintéressantes et bien on est fort de tenté de les oublier le plus rapidement possible avec le reste du bouquin.

Je ne sais pas ce que je trouve le plus dommage de mon manque d'intérêt ou de l'impression d'avoir lu un truc rapide, très formaté, et pas forcément très réfléchi. Sur les trois c'est celui qui fait de l'ombre aux autres, c'est celui (de trop ?) qui fait de l'ombre tout court.

L'avantage c'est qu'avec le "format Actes Sud" (qui m'agace aussi) c'est vite lu...


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Re: Eric Vuillard

Message par topocl le Mer 19 Avr - 12:48



14 juillet

Ce livre est  plus un travail littéraire, doublé d'une œuvre engagée, qu'un ouvrage historique. En cela il décevra certains mais on réjouira d'autres.

Le parti pris d'Éric Vuillard est de  nous communiquer le bouillonnement d'une journée, l'euphorie, l'enthousiasme, les débordements, partagés par cette « populace » excédée et survoltée. Non pas tant de parler de la Révolution Française, que d'évoquer un mouvement vivifiant, témoin de l’exaspération, de l'épuisement, et non pas des calculs et petits jeux politiques. Pas une tranche d'Histoire : une tranche de vie, une histoire, plutôt. Et de façon évidente quoique implicite, de tisser un lien avec notre époque, Shanidar l' a souligné - les parallèles sont nombreux qui sautent aux yeux à la lecture, même s'ils ne sont pas explicités . Et  l'idée, que, peut-être, seul un grand soulèvement populaire peut espérer casser  les scandaleuses routines infatuées d'elles-mêmes des puissants.

Mais sous le sens du discours, le parti pris est aussi littéraire. Car ce choix de point de vue amène Éric Vuillard à un choix d'écriture. Quelque chose qui donne vie au nombre, sans négliger l'individu: c'est assez fort. D'où un récit globalement sous la férule du « on », mais qui se gave à loisir d'individus en tant que personnes : le texte est un long collier de noms, âges,  métiers censés rendre leur identité et leur gloire à ces  participants anonymes.
Pour en revenir à ce « on » qui n'est pas sans rappeler le "nous" de Julie Otsuka  dans Certaines n'avaient  jamais vu la mer, il s'appuie sur un procédé de surenchère énumérative, de litanies d'accumulation, qui alternativement (m')irrite ou (me)séduit. Le texte est abondant quoique court, riche, survolté,  d'un lyrisme emporté, qui correspond bien à l'esprit de ces journées…

Finalement, après m'être bien questionnée à ce sujet, malgré quelques passages frôlant l'indigestion, j'ai plutôt aimé.

(commentaire récupéré)

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Re: Eric Vuillard

Message par Billiethefall le Jeu 20 Avr - 8:29

@animal Je suis complètement d'accord avec ton avis sur Tristesse sur la terre.
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Re: Eric Vuillard

Message par animal le Jeu 20 Avr - 20:12

On se remonte le moral en repartant en arrière (en 2009) :



Conquistadors

Eric Vuillard a écrit:« Conquistadors raconte un épisode de la conquête du monde telle que je l’ai rêvée, ouragan ou invasion de sauterelles. C’est en tous les cas un grand raout d’or et de sang, épopée glorieuse et vulgaire, comme elles le sont toutes, assortiment de hautes manœuvres et de mauvais coups.
Cet épisode est celui de la conquête du Pérou par Francisco Pizarre et de la destruction de l’Empire inca. On y voit s’ouvrir la tragédie de notre monde, celui où nous vivons, par un grand fait divers où la mappemonde, Dieu, l’or et la poudre se rencontrent.
Ainsi, s’accrochant aux pentes sèches de la Cordillère pour la grande chasse à Dieu, les mercenaires d’Espagne soufflèrent sur les premières braises de l’empire le vent glacial du progrès. »

C'est une écriture assez lourde, sans devenir lourdingue, qui s'étend sur un même rythme lentement épuisant sur les 400 et quelques pages du livre. Comme une pâte très dense mais qui s'écoule infailliblement. C'est un mélange d'Histoire comme si on y était, en fait c'est l'histoire, les faits mais après seulement les pensées des hommes, chefs plus ou moins grands au fil d'une longue épopée particulièrement meurtrière. ça n'empêche pas le regard et les réflexions modernes, l'après-coup qui donne sa dimension au roman en dégage les perspectives, cherchant entre autres à esquisser ce que signifie la découverte d'un monde fini ou la fin d'une civilisation.

L'épopée est brutale et résolument crade, collante, sans que ça pousse le lecteur à saturation, un petit sentiment de too much. La violence fondamentale est nécessaire à l'épuisement moral qui nourrit le récit et le propos mais c'est toujours bizarre de se demander comment s'affirme un auteur (moderne) lorsqu'il utilise à répétition le verbe pisser. Superflu peut-être... huhu.

Revenons à nos moutons (ou à nos morts). A côté de la part fresque historique, l'auteur nous emmène vers un rêve-cauchemar du côté de notre civilisation, civilisation chrétienne riche d'images, de douleur et de pitié... intéressant là encore, plus réussi dans l'ambiance que sur le fond, je ne sais pas, je garde l'impression que l'auteur n'a pas tenu toutes ses promesses... il a quand même avec beaucoup d'ambition (qui n'est pas systématiquement un défaut, la preuve) cherché à gratter les recoins sombres de mythes de civilisation et de soif humaine, l'énigmatique soif de condition.

La forme est un peu risquée, l'entreprise aussi, celle d'un vrai livre massif, presque énorme, écrasant... risqué mais mis à part les promesses pas toutes tenues et des petites faiblesses (liées aux style, je le crois) l'expérience de lecture est réelle, efficace, une écriture, lourde, forte qui peut être lu sans déplaisir de façon assez intense (2-3 jours pour ce genre de bouquin chez moi c'est très court!) avec quelques réflexions culturellement et largement vivement intéressantes et pertinentes, de beaux morceaux d'humanité avec ou sans le va-et-vient des souvenirs d'Espagne et de misère, des morceaux d'humanité dégueulasse et franche...

Il en manque beaucoup dans ce que je raconte, des idées, des faits, un rendu de la lecture (notamment dans la géographie, les paysages, la volonté de restituer un contexte complet avec des repères européens)... manque aussi des indiens et des incas, forcément présents dans cette histoire.

Un peu fou, un peu casse gueule, pas parfait mais vrai livre quand même avec une volonté de consistance... je ne regrette pas de m'être laissé tenter par ce "livre de la rentrée" proposé par le libraire. Une lecture pareil sur un weekend pareil (fatigue, ras le bol, ...), aussi dense, lourd et passer aussi bien. Respect. (comme on dit).


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