Jean-Christophe Rufin

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Jean-Christophe Rufin

Message par Barcarole le Mar 13 Déc - 20:27

Jean-Christophe Rufin
Né en 1952


Jean-Christophe Rufin, né le 28 juin 1952 à Bourges dans le Cher, est un médecin, historien, écrivain, et diplomate français. Il a été élu en 2008 à l'Académie française, dont il devient alors le plus jeune membre. Ancien président d'Action contre la faim (ACF), il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.

Interne en neurologie, puis chef de clinique, puis attaché des hôpitaux de Paris, il pratique la médecine à l’hôpital de Nanterre, puis dirige un pavillon de psychiatrie à l’hôpital Saint-Antoine.

Après avoir exercé des fonctions de chef de clinique puis attaché des hôpitaux de Paris, il poursuit sa carrière de médecin dans l’humanitaire. Parmi les pionniers du mouvement humanitaire Médecins sans frontières (MSF), il dirige de nombreuses missions en Afrique de l’Ouest et en Amérique latine. Sa première mission humanitaire est menée, en 1976, en Érythrée, ravagé par la guerre. Il occupe les fonctions de vice-président de MSF (1991-1993), puis de conseiller au cabinet de François Léotard, ministre de la Défense (1993) ; il est administrateur de la Croix-Rouge française de 1994 à 1996 ; en 1999, il est administrateur de l’association Première Urgence au Khosovo. Président d’ACF dès 2002, il quitte ses fonctions en 2006 pour se consacrer davantage à l’écriture, restant président d’honneur. Mais il poursuit :

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris en 1980, il fait carrière dans les ministères comme conseiller et exerce des hautes fonctions dans la diplomatie jusqu’en 1995.

Le 3 août 2007 il est nommé ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie. Il s’inscrit dans la tradition des « écrivains-diplomates ».

Carrière littéraire :

Jean-Christophe Rufin a consacré plus de vingt ans de sa vie à travailler dans des ONG au Nicaragua, en Afghanistan, aux Philippines, au Rwanda et dans les Balkans. Cette expérience du terrain l'a conduit à examiner le rôle des ONG dans les situations de conflit, notamment dans son premier essai, Le Piège humanitaire (1986), un essai sur les enjeux politiques de l'action humanitaire et les paradoxes des mouvements « sans frontières » qui, en aidant les populations, font le jeu des dictateurs, et dans son troisième roman, Les Causes perdues (1999).
Ses romans d'aventures, historiques, politiques, s'apparentent à des récits de voyage, la plupart du temps de nature historique, ainsi qu'à des romans d'anticipation.

Pour son œuvre littéraire, Jean-Christophe Rufin reçoit de nombreux prix dont le prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil. Il est élu à l'Académie française le 19 juin 2008.


Bibliographie :


• L'Abyssin, 1997
• Sauver Ispahan, Gallimard, 1998.
• Les Causes perdues, 1999 – réédité avec le titre Asmara et les Causes perdues
• Rouge Brésil, 2001
• Globalia, 2004
• La Salamandre, 2005
• Le Parfum d'Adam, 2007
• Un léopard sur le garrot, 2008
• Katiba, 2010
• Sept histoires qui reviennent de loin (nouvelles), 2011
• Le Grand Cœur, 2012
• Immortelle Randonnée : Compostelle malgré moi, 2013
• Le Collier rouge, 2014
• Check-point, 2015.

Documents/Témoignages :
• Le Piège humanitaire, 1994
• La Dictature libérale. Le secret de la toute-puissance des démocraties au 20e siècle, 1994
• L’Empire et les nouveaux barbares, 2001


En collaboration :
• Économie des guerres civiles – avec François Jean, 1996
• Mondes rebelles – avec Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balancie, 1996
• Qui est Daech ? – avec Edgar Morin, Régis Debray, Michel Onfray, Tahar Ben Jelloun, Olivier Weber et Gilles Kepel, 2015


Dernière édition par Barcarole le Mer 14 Déc - 8:43, édité 2 fois
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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Barcarole le Mar 13 Déc - 20:38



Asmara et les causes perdues

Comme le sujet de l'humanitaire me passionne et que le parcours de Jean-Christophe Rufin, médecin humanitaire puis ambassadeur de France au Sénégal m'intrigue, voilà qui m'a donné très envie de découvrir ses romans et je n'ai pas été déçue par sa plume "enlevée" de cet auteur qui a l'art de raconter une histoire (vraie). Dans ce roman, Rufin nous décrit, plutôt de façon pudique et modérée je trouve, malgré la gravité du sujet, la grave famine que subit la population en Erythrée, et les dérives et manipulations politiques auxquelles doit faire face un groupe appartenant à une ONG européenne, censé venir en aide à cette population.

C'est le narrateur, Hilarion, habitant Asmara, ancienne capitale coloniale où se déroule la mission, qui nous décrit – dans son journal mais le roman n'a pas les travers du journal – les faits et les gestes, les difficultés que rencontre ce groupe d'humanitaires qui, les uns et les autres, ne sont pas venus pour les mêmes motifs ni pour les mêmes causes, les dysfonctionnements au sein du groupe et surtout ceux qu'ils rencontrent avec les politiques locales. Si leurs buts sont personnels, tous ne sont que des marionnettes. Les populations sont déplacées au gré des autorités totalitaires à des fins stratégiques bien loin de la dimension humanitaire. Quel est alors le sens de la mission ?

Hilarion le narrateur reprend goût à la vie depuis l'arrivée de cet ONG à Asmara, assoupie depuis des lustres...

Je dois dire que j'ai été touchée par ce roman attirant comme un aimant. Tout d'abord par la description de cette ville, plantée là comme un décor de théâtre, sa splendeur fanée, l'architecture toscane de ses villas surannées. La chaleur. Le café ombragé sous les colonnes où se retrouvent les vieux Italiens qui n'ont pas bougé d'Asmara depuis la colonisation. Les petites intrigues amoureuses dans le groupe, rendez-vous au café d'Asmara la nostalgique. Et le pire : le non-sens de la mission humanitaire.

La plume de Rufin coulait de source, et je n'ai pu lâcher ce trop court roman tant ce qu’il raconte m’a intéressée !

J'ai lu également Katiba de Jean-Christophe Rufin que j'ai vraiment apprécié, aussi bien le sujet al-Qaida et comment sont tissés les réseaux terroristes (même si ce roman a un côté polar ou thriller), et comment ne pas apprécier Un léopard sur le garrot, son autobiographie. J'avais pensé qu'il serait trop tourné sur lui-même, mais la lecture était pour moi agréable et enrichissante, et on ne lâche pas le bouquin ! Sacré parcours !

Apprécié aussi : Le Parfum d'Adam, très sympa à lire, on ne s'ennuie pas une seconde malgré quelques petites longueurs mais le sujet m'a donné envie d'aller voir plus loin sur l'éco-terrorisme ! Et enfin, trois autres Rufin, Globalia, La Salamandre et Check-Point. Un régal ces petits plaisirs de lecture !

Eh non, je n'ai pas fait de commentaire pour ces derniers livres. Je n'ai pas encore tenté ses romans historiques. Mais chaque chose en son temps !



mots-clés : #documentaire
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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Armor le Mar 13 Déc - 21:24

J'avais lu son roman sur Jacques Coeur, Le grand Coeur. Plein de bonnes choses, mais je n'avais pas réussi à entrer vraiment dans le roman. Il m'avait manqué quelque chose, sans pour autant que cela m'ôte l'envie de relire cet auteur.
Rouge Brésil est sur ma PAL. Asmara ou les causes perdues ou un léopard sur le garrot me tenteraient bien aussi, surtout après avoir lu ton avis, Barcarole.
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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Barcarole le Mar 13 Déc - 22:02

Si tu aimes l'humanitaire, ce qui s'y passe, même si c'est romancé, et si tu aimes le parcours d'un humanitaire, qui nous fait vivre sa vie comme un roman, tu devrais aimer les deux derniers livres que tu cites, Armor ! Pour en savoir plus sur la réalité de l'humanitaire, Rufin a écrit aussi un essai/témoignage : Le Piège humanitaire, en 1994. Ca date un peu mais ça peut être intéressant à lire, mais je ne l'ai pas lu. Tiens je vais le mettre dans ma LAL !
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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Bédoulène le Mar 13 Déc - 22:12

merci Barcarole pour ton commentaire et tes informations sur l'auteur.

je n'ai lu que Le collier rouge (tiré aussi d'une histoire vraie) que j'ai vraiment aimé




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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Barcarole le Mar 13 Déc - 22:24

Ah oui, il faudrait que je tente Le Collier rouge, j'avoue l'avoir consulté puis reposé, mais qui ne tente rien n'a rien !
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Le collier rouge

Message par tom léo le Ven 16 Déc - 7:33



Le collier rouge


2014

CONTENU :
Dans une ville du Berry, sous la chaleur de l 'été 1919, est retenu comme seil prisonnier dans la caserne locale un ancien héro de guerre, même décoré de la Légion d'honneur. Devant la porte aboie son chien jour et nuit. Un officier arrive pour éclaircir l'affaire. Il s'agit d'un aristocrat, mais la guerre l'a ébranlé aussi, l' détourné d'anciennes certitudes. Dans les environs : une femme marquée par le travail paysan, maus au même moment, cultivée. Trois personne, un chien – qu'est-ce qui les relient ? (suivant la description chez amaz.fr)

REMARQUES :
En 2014 (aussi date de la sortie de ce livre qui est à lire aussi dans ce contexte ?!) on commémorait spécialement en France l''anniversaire du début de la première guerre mondiale. Et roman et événement historique se trouvent bien plus proches de nous, les contemporains, qu'on ne veut le coire parfois avec le premier regard, la première impression. Rufin dit clairement qu'il s'agit bien de l'histoire du grand-père de son photographe, Benoît Gysembergh. Le livre lui est dédié.

Jacques Morlac est né en 1891 et nous le trouvons ici en 1919 devant un juge militaire, l'aristocrat Lantier du Grez, qui est venu dans la petite ville pour apporter de la lumière dans une « affaire malheureux ». Mais celui-ci pourrait éventuellement avoir comme conséquence une condamnation dure, voir même la condamnation à mort ! Mais en quoi consistait ladite action, nous ne le savons pas dès le début. C'est juste très lentement qu'à travers les interrogations et la prise en consciences des faits qu'on entendra de la bouche du prisonnier son histoire. Le prisonnier avait même reçu à la suite d'une action spéciale en Grèce en 1917 la Légion d'honneur piur courgae exceptionnel ! Comment on est arrivé là ? Qu'est-ce qu'il y a derière ? Et pourquoi on l'accuse maintenant d'une façon ou d'une autre de trahison ?

Et quel rôle joue alors son chien si fidèle, qui avait courut derrière Morlac pendant toute la guerre tandisque celui-ci le rejette, essaie de le sèmer ? Est-ce qu'il y a une fidèlité dérangeante ? Pourquoi Morlac n'entre pas dans le jeu de Lantier du Grez qui essaie vraiment d'atténuer la responsabilité de Morlac pour pouvoir justifier un jugement plus clément ? Et quel rôle joue Valentine, la femme aimée et réfusée, rejetté à la fois ?

Un livre fin, écritdans une langue très accessible et qui pose des questions. Derrière le fil de narration il nous met deavnt la vérité de certaines choses. Cela m'a plu !
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tom léo

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Re: Jean-Christophe Rufin

Message par Tristram le Ven 29 Sep - 15:15

Les causes perdues
(peut-être pas exactement le même livre que celui lu par Barcarole ? Je serais curieux de savoir si seul le titre a changé…)




Hilarion, un vieil esthète et marchand d’armes arménien d’Érythrée est sauvé de sa solitude en s’impliquant dans une mission d’humanitaires français venus combattre la famine en pleine guerre civile, et retrace les évènements dans son journal. D’évidence l’auteur a vécu de près les questionnements et dilemmes, limites et paradoxes d’une action humanitaire, avec les motivations, grandeurs et faiblesses individuelles des participants, les aspirations de jeunes occidentaux rejetant les engagements idéologiques traditionnels (guerre, politique, croyances, etc.), et aussi le décalage inévitable avec les réalités locales (mêmes sujets). Rufin paraît également connaître suffisamment la ville d’Asmara pour nous la restituer ainsi, avec ses « ensablés » (derniers survivants des colonialistes mussoliniens) et autres vestiges condamnés de l’Histoire et de la culture, et enfin nous livrer des aperçus pertinents sur l’état d’expatrié. L’exposé est dur, en regard avec les enjeux et la vanité des actions comme des témoignages.

« Il ne paraît absolument pas gêné de dire des bêtises. C’est le naturel de quelqu’un qui a l’habitude d’arriver partout par hasard et de jouir du privilège de ne rien savoir. »
« Toutes ces apparences d’enracinement sont en réalité le produit de son nomadisme. Parce qu’il est habitué à bouger, il sait, à chaque déplacement, reprendre une vie apparemment normale et d’autant plus nourrie d’habitudes qu’elle en est, à long terme, dépourvue. »
(Grégoire le chargé de mission, vu par Hilarion, le narrateur)

« Pourtant, sa manière de penser, d’agir, sa soumission aveugle au système qui l’emploie en auraient fait un apparatchik accompli dans n’importe quel univers totalitaire. » (De Jack, autre humanitaire)

« Vous savez, dans ces milieux, il y a des frontières de langage. Les massacres, c’est la vie quotidienne. Personne ne peut rien vous dire parce que vous travaillez dans une région où ont lieu des massacres. Mais si quelqu’un parle de génocide, il n’est plus question de rester. Vous me direz que pour les malheureux qu’on égorge, la différence est ténue. Peut-être. Mais dans les états-majors humanitaires, cela n’a plus rien à voir. »

« Je m’explique : prendre racine ici en faisant des enfants métis, en créant des lignées mêlées, ce serait perdre notre situation d’observateurs et nous confondre avec notre sujet. En restant de purs étrangers, nous conservons cette indépendance, cette distance qui nous fait tout voir de loin, du dehors, avec détachement. Nous sommes d’ici et d’ailleurs en même temps. Nous ne pouvons vivre hors de ce pays mais nous ne pouvons pas non plus nous assimiler à son peuple. Il faut sans doute voir dans cette attitude la raison de notre actuelle extinction. »
« Nous, marchands d’armes, ne cherchons pas à influencer le cours des événements. Nous n’avons jamais eu ni protégé, ni idéal, ni ambition propre. Nous sommes au cœur de l’Histoire, sans la faire. Comme les humanitaires. »
(Hilarion l’Arménien ; suit une savoureuse interprétation de la vocation des Suisses à être mercenaires, puis humanitaires, par loyauté)

« Trop d'hommes, pas assez de ressources. La misère arrive et avec elle la guerre. Alors bientôt, ce n'est plus la misère, mais la famine, la vraie, complète, terrible, sans pitié. Que font les nations riches pour nous aider ? Elles envoient leurs camions de nourriture et leurs équipes de médecins. Le résultat est satisfaisant à court terme : on nourrit les affamés. Mais les conséquences plus lointaines sont désastreuses. Tous ces enfants sauvés, ces vieillards, ces femmes sont autant de bouches à nourrir demain sur ces mêmes terres épuisées. Et toutes ces aides déversées sans discernement sur cette zone avantagent autant les rebelles que les civils. Le plus souvent on ne peut d'ailleurs plus les distinguer. C'est la guerre que l'on nourrit. Demain, quand l'aide étrangère s'arrêtera, que restera-t-il ? Une guerre plus violente, des terres plus ravagées et une population plus nombreuse et plus misérable. […]
La question est de savoir ce que l’on veut. Laisser mourir des gens en les secourant sur place, c’est se résigner à des morts inutiles. Si on transporte ces populations vers des terres fertiles, il y aura des victimes. C’est inévitable, mais au moins ce sacrifice n’aura pas été vain. Il faut tout compter. […]
Dans ce monde, Hilarion notre seule responsabilité, ce sont les grandes choses. Il n’y a qu’elles que nous puissions concevoir et exécuter. Les détails, eux, nous échappent, il faut s’y résoudre. »
(Le point de vue de Henoch, commandant en chef des armées éthiopiennes dans la région, représentant du gouvernement communiste qui projette une déportation des populations affamées par la désertification vers le Sud [ou un génocide ?])

« "Rien ne vaut une vie", cela veut dire que pas une vie ne doit être sacrifiée, c'est-à-dire qu’il n’existe rien au monde à quoi nous croyons suffisamment pour le défendre en le payant avec des vies. "Rien ne vaut une vie", c’est le message d’une société pour laquelle la plus haute valeur est la bouffe et le plus grand drame est d’en manquer. Ah ! nous sommes bien riches, bien libres, bien heureux ! Notre nourriture n’a pas de goût, nos églises sont vides, nos tribunaux sont débonnaires. Nous préférons, pour la première fois peut-être dans l’Histoire, la vie matérielle à la vie éternelle. Au lieu de dire que nous ne croyons en rien et que c’est pour cela que nous ne sommes incapables de justifier la mort, nous préférons glorifier la vie. "Rien ne vaut une vie." Terrorisme ! Terrorisme de la vie avant tout, qui n’est en réalité que la preuve d’un grand vide, d’un renoncement à ce qui fait l’homme : le choix d’un combat et l’acceptation d’un sacrifice. » (À opposer au « Ca custa lon ca custa », « coûte que coûte », la devise des colons italiens. Grégoire et les interrogations majeures, de l’ingérence au sens de l’action ; m’a fait penser à Malraux)

« Dans la colonie, savez-vous comment nous appelions, nous, le madamismo [ou madamisme, madamato, concubinage officiellement interdit (mais pas les mariages) entre colons et sujets de l’Empire (fasciste), c'est-à-dire entre Blancs et Noires en Éthiopie] ? L'antchilite.
‒ Jamais entendu.
‒ C'est un nom de maladie formé sur le mot antchi, "toi".
‒ La maladie de toi.
‒ Voilà.
‒ Et pourquoi ?
‒ Parce que la plupart n’appelaient pas leur femme indigène par son prénom. Ils disaient "toi". Vous comprenez cela, vous ?
‒ Bien le genre colonial… »
(Autre sujet épineux, les rapports des colons et des missionnaires ‒ y compris humanitaires ‒ avec les femmes locales : distanciation, rapports sexuels ou pas, mais aussi toute la palette de la passion, avec à l’extrême la déchéance du colon, la prostitution de l’indigène)

« Chaque civilisation a son idée sur ce qui est écrit. Les Arabes pensent que c’est le futur. "Maktoub" : tout ce qui doit advenir serait écrit d’avance par un Dieu providentiel. Les catholiques, eux, croient à l’enregistrement du passé. Pour eux, tout ce qui est advenu sera écrit a posteriori par l’Histoire et ce texte, lu au dernier jour par une conscience universelle, donnera à chacun sa juste place, punissant les coupables et pleurant éternellement les victimes. » (Autre intéressant aperçu de ce que suscite "rétroactivement" le vécu de cultures différentes)

« Le désir des hommes fait toute leur grandeur, mais seulement tant que ce désir est mystère, chose à venir, non encore advenue, inaltérable de virtualité. Quelle tristesse quand il apparaît réalisé : ce n’était donc que cela, dit celui pour qui cet objet n’est rien. […] Tout à coup, l’immense espace du vouloir se restreint ; le cercle magique du désir accouche d’une chose, d’une simple chose, si grande, si chère, si précieuse soit-elle pour celui qui l’a rêvée, mais qui conduit à regarder l’homme avec une terrible, une regrettable pitié. » (Une des nombreuses remarques interpellant dans ce livre)

Roman captivant, qui approfondit (ou conforte) les questions que j’ai pu me poser en tant qu’expatrié de passage en ces régions. Avis autorisé, où on ne trouvera pas de réponse tout faite.
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