Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Fernando Pessoa

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mar 17 Sep - 10:30

J'ai feuilleté mon exemplaire de La Pléiade. Il y a tellement de choses à voir et lire...

Poèmes non assemblés :

Toi le mystique, tu vois une signification en toute chose.
Pour moi tout a un sens voilé.
Il y a une chose occulte dans chaque chose que tu vois.
Ce que tu vois, tu ne le vois jamais que pour voir autre
chose.

Pour moi, grâce à mes yeux faits seulement pour voir,
Je vois absence de signification en toute chose.
Je vois cela et je m'aime, car être une chose c'est ne rien
signifier du tout.
Être chose c'est ne pas être susceptible d'interprétation.

p. 57

Et quand je vous disais que Pessoa flânait...

«Hasard»

Au hasard de la rue le hasard de la jeune fille blonde.
Mais non, ce n'est pas celle-là.

L'autre c'était dans une autre rue, dans une autre ville, et
moi j'étais un autre.

Je m'égare soudain de la vision immédiate,
Je suis à nouveau dans une autre ville, dans une autre rue,
Et une autre jeune fille passe.

Quel grand avantage que de se rappeler sans transiger!
Maintenant je me morfonds de ne plus jamais avoir vu
l'autre jeune fille,
Et je me morfonds de n'avoir en fin de compte même pas
suivi des yeux celle-ci.

Quel grand avantage que d'avoir l'âme disposée à l'envers!
Au moins on écrit des vers.
On écrit des vers, on passe pour un fou, et puis pour un
génie, le cas échéant,
Le cas échéant, ou même sans cas échéant,
Merveille des célébrités!

J'étais donc en train de dire qu'au moins on écrit des
vers...
Or ça c'était à propos d'une jeune fille,
D'une jeune fille blonde,
Mais laquelle?
Il y en avait une que j'ai vue il y a fort longtemps dans une
autre ville,
Dans une autre sorte de rue;
Et puis il y a eu celle-ci que j'ai vue il y a fort longtemps
dans une autre ville
Dans une autre sorte de rue;
Parce que tous les souvenirs sont le même souvenir,
Tout ce qui a été est la même mort,
Hier, aujourd'hui, et, qui sait? même demain.

Un passant me regarde d'une façon étrange autant
qu'inattendue.
Serais-je en train de faire des vers en gestes et grimaces?
C'est bien possible... La jeune fille blonde?
C'est la même finalement...
Tout est la même chose finalement...

Moi seul, d'une certaine façon je ne suis pas le même, et
c'est la même chose aussi.

*

Ah, ouvrez-moi une autre réalité!
Je veux avoir, comme Blake, la contiguïté des anges,
Avoir des visions pour repas.
Je veux trouver des fées dans la rue!
Je veux me désimaginer de ce monde fait de griffes,
De cette civilisation faite de clous.
Je veux vivre, comme un drapeau en pleine brise,
Symbole de quelque chose en haut de quelque chose!

Ensuite enterrez-moi où vous voudrez.
Mon véritable coeur continuera à veiller,
Tenture blasonnée de sphinges,
En haut du mât des visions
Aux quatre vents du Mystère.
Le Nord - celui que tout le monde veut
Le Sud - celui que tout le monde désire
L'Est - celui dont tout provient
L'Ouest - celui où tout s'achève
Les quatre vents de l'air mystique de la civilisation
Les quatre modes de n'avoir pas raison, et de comprendre
le monde

p. 404-406.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 3 Oct - 12:29

Il semble bien qu'il fallait que je vous parle de «Bureau de tabac». À mon sens, on peut parler d'un poème emblématique de la démarche de fernando Pessoa entre plusieurs thématiques croisées, sans qu'on les définisse trop, mais je dirai pour le plaisir que sa conscience est flâneuse, et ça fait du bien de lire le parcours de sa pensée...

Bureau de tabac, par Fernando Pessoa.

Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j’étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

Je suis aujourd’hui perplexe, comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans.

J’ai tout raté.
Comme j’étais sans ambition, peut-être ce tout n’était-il rien.
Les bons principes qu’on m’a inculqués,
je les ai fuis par la fenêtre de la cour.
Je m’en fus aux champs avec de grands desseins,
mais là je n’ai trouvé qu’herbes et arbres,
et les gens, s’il y en avait, étaient pareils à tout le monde.
Je quitte la fenêtre, je m’assieds sur une chaise. À quoi penser ?

Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?
Être ce que je pense ? Mais je crois être tant et tant !
Et il y en a tant qui se croient la même chose qu’il ne saurait y en avoir tant!
Un génie ? En ce moment
cent mille cerveaux se voient en songe génies comme moi-même
et l’histoire n’en retiendra, qui sait ?, même pas un ;
du fumier, voilà tout ce qui restera de tant de conquêtes futures.
Non, je ne crois pas en moi.
Dans tous les asiles il y a tant de fous possédés par tant de certitudes !
Moi, qui n’ai point de certitude , suis-je plus assuré, le suis-je moins ?
Non, même pas de ma personne…
En combien de mansardes et de non-mansardes du monde
n’y a-t-il à cette heure des génies-pour-soi-même rêvant ?
Combien d’aspirations hautes, lucides et nobles –
oui, authentiquement hautes, lucides et nobles –
et, qui sait peut-être réalisables…
qui ne verront jamais la lumière du soleil réel et qui
tomberont dans l’oreille des sourds ?
Le monde est à qui naît pour le conquérir,
et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu’il peut le conquérir.
J’ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
Sur mon sein hypothétique j’ai pressé plus d’humanité que le Christ,
j’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde,
sans pour autant y avoir mon domicile :
je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvrît la porte
auprès d’un mur sans porte
et qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour,
celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
Croire en moi ? Pas plus qu’en rien…
Que la Nature déverse sur ma tête ardente
son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout…

Esclaves cardiaques des étoiles,
nous avons conquis l’univers avant de quitter nos draps,
mais nous nous éveillons et voilà qu’il est opaque,
nous nous éveillons et voici qu’il est étranger,
nous franchissons notre seuil et voici qu’il est la terre entière,
plus le système solaire et la Voie lactée et le Vague Illimité.

(Mange des chocolats, fillette ;
mange des chocolats !
Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats,
dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent
pas plus que la confiserie.
Mange, petite malpropre, mange !
Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d’argent, qui d’ailleurs est d’étain,
je flanque tout par terre, comme j’y ai flanqué la vie.)
Du moins subsiste-t-il de l’amertume d’un destin irréalisé
la calligraphie rapide de ces vers,
portique délabré sur l’Impossible,
du moins, les yeux secs, me voué-je à moi-même du mépris,
noble, du moins, par le geste large avec lequel je jette dans le mouvant des choses,
sans note de blanchisseuse, le linge sale que je suis
et reste au logis sans chemise.

(Toi qui consoles, qui n’existes pas et par là même consoles,
ou déesse grecque, conçue comme une statue douée du souffle,
ou patricienne romaine, noble et néfaste infiniment,
ou princesse de troubadours, très- gente et de couleurs ornée,
ou marquise du dix-huitième, lointaine et fort décolletée,
ou cocotte célèbre du temps de nos pères,
ou je ne sais quoi de moderne – non, je ne vois pas très bien quoi –
que tout cela, quoi que ce soit, et que tu sois, m’inspire s’il se peut !
Mon coeur est un seau qu’on a vidé.
Tels ceux qui invoquent les esprits je m’invoque
moi-même sans rien trouver.
Je viens à la fenêtre et vois la rue avec une absolue netteté.
Je vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.
Je vois les êtres vivants et vêtus qui se croisent,
je vois les chiens qui existent eux aussi,
et tout cela me pèse comme une sentence de déportation,
et tout cela est étranger, comme toute chose. )

J’ai vécu, aimé – que dis-je ? j’ai eu la foi,
et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi.
En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge
et je pense : « peut-être n’as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »
(parce qu’il est possible d’agencer la réalité de tout cela sans en rien exécuter) ;
« peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a coupé la queue,
et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement ».

J’ai fait de moi ce que je n’aurais su faire,
et ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On me connut vite pour qui je n’étais pas, et je n’ai pas démenti et j’ai perdu la face.
Quand j’ai voulu ôter le masque
je l’avais collé au visage.
Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir,
J’avais déjà vieilli.
J’étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n’avais pas ôté.
Je jetai le masque et dormis au vestiaire
comme un chien toléré par la direction
parce qu’il est inoffensif –
et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime.

Essence musicale de mes vers inutiles,
qui me donnera de te trouver comme chose par moi créée,
sans rester éternellement face au Bureau de Tabac d’en face,
foulant aux pieds la conscience d’exister,
comme un tapis où s’empêtre un ivrogne,
comme un paillasson que les romanichels ont volé et qui ne valait pas deux sous.

Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, et à la porte il s’est arrêté.
Je le regarde avec le malaise d’un demi-torticolis
et avec le malaise d’une âme brumeuse à demi.
Il mourra, et je mourrai.
Il laissera son enseigne, et moi des vers.
À un moment donné mourra aussi l’enseigne, et
mourront aussi les vers de leur côté.
Après un certain temps mourra la rue où était l’enseigne,
ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits.
Puis mourra la planète tournante où tout cela s’est produit.
En d’autres satellites d’autres systèmes cosmiques, quelque chose
de semblable à des humains
continuera à faire des genres de vers et à vivre derrière des manières d’enseignes,
toujours une chose en face d’une autre,
toujours une chose aussi inutile qu’une autre,
toujours une chose aussi stupide que le réel,
toujours le mystère au fond aussi certain que le sommeil du mystère de la surface,
toujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l’autre.

Mais un homme est entré au Bureau de Tabac (pour acheter du tabac ?)
et la réalité plausible s’abat sur moi soudainement.
Je me soulève à demi, énergique, convaincu, humain,
et je vais méditer d’écrire ces vers où je dis le contraire.
J’allume une cigarette en méditant de les écrire
et je savoure dans la cigarette une libération de toutes les pensées.
Je suis la fumée comme un itinéraire autonome, et je goûte, en un moment sensible et compétent,
la libération en moi de tout le spéculatif
et la conscience de ce que la métaphysique est l’effet d’un malaise passager.

Ensuite je me renverse sur ma chaise
et je continue à fumer
Tant que le destin me l’accordera je continuerai à fumer.

(Si j’épousais la fille de ma blanchisseuse,
peut-être que je serais heureux.)
Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre.

L’homme est sorti du bureau de tabac (n’a-t-il pas mis la
monnaie dans la poche de son pantalon?)
Ah, je le connais: c’est Estève, Estève sans métaphysique.
(Le patron du bureau de tabac est arrivé sur le seuil.)
Comme mû par un instinct sublime, Estève s’est retourné et il m’a vu.
Il m’a salué de la main, je lui ai crié: « Salut Estève ! », et l’univers
s’est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le
patron du Bureau de Tabac a souri.

Álvaro de Campos, 15 janvier 1928.
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Message par Arturo le Ven 4 Oct - 9:40

merci Jack ! Fernando Pessoa  - Page 3 2126147062
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Message par bix_229 le Ven 1 Nov - 15:26

Navire qui pars pour le lointain,
Pourquoi est-ce que
contrairement aux autres,
Je ne ressens pas, une fois
disparu, des saudades de toi ?
Parce que quand je ne te vois plus,
tu cesses d'exister,
Et si on a la nostalgie de ce
qui n'existe pas,
on n'est plus alors en relation
avec rien.
Ce n'est pas du navire, mais 
de nous que l'on ressent le manque.


29 mai 1918


Extr. de Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro. - Ed Unes
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 8 Nov - 9:07

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:Citer Pessoa est un art de réfléchir sur son oeuvre en même temps.

Dans Le Gardeur de troupeaux :

Navire qui pars pour des terres lointaines,
comment se fait-il qu'à l'inverse des autres
tu ne me laisses, en partant, aucun regret?
C'est que, dès que je ne te vois plus, tu cesses d'exister.
Et, s'il est des gens pour regretter ce qui n'existe pas,
il n'est chose au monde dont j'éprouve un tel regret;
ce n'est pas le navire, mais nous-mêmes, que nous
regrettons.

Version proposée par Bix :

Navire qui pars pour le lointain,
Pourquoi est-ce que
contrairement aux autres,
Je ne ressens pas, une fois
disparu, des saudades de toi ?
Parce que quand je ne te vois plus,
tu cesses d'exister,
Et si on a la nostalgie de ce
qui n'existe pas,
on n'est plus alors en relation
avec rien.
Ce n'est pas du navire, mais
de nous que l'on ressent le manque.


29 mai 1918


Extr. de Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro. - Ed Unes

On peut voir qu'il y a une problématique des diverses traductions proposées... Smile Vous êtes drôles, Bix et Nadine, vous citez à nouveau un poème que j'avais déjà cité le même jour (1er nov. 2019) sur les fils de Fernando Pessoa et René Char... mais qu'importe, les deux versions de la traduction sont intéressantes en elles-mêmes, bix... Smile
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Message par Nadine le Ven 8 Nov - 10:07

Ah oui c'est drôle.
Nous sommes de bonne volonté , donc hihi

La prochaine fois que ça me prends, je relis tout le fil promis ^^
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 11 Nov - 6:25

En lisant Pessoa en personne, qui est un livre de correspondances entretenues par Fernando Pessoa, on peut notamment lire cette lettre qu'il a écrite à Mario de Sa-Carneiro :

14 mars 1916

Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental — un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci — que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi.

Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.

En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc. Aujourd’hui 14 mars, à neuf heures dix du soir, voilà toute la saveur de ma vie.

Dans le jardin que j’aperçois, par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d’où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l’idée d’une fuite imaginaire ne peut même pas s’aider des balançoires, pour me faire passer le temps.

Tel est plus ou moins, mais sans style, mon état d’âme en ce moment. Je suis comme La Veilleuse du Marin, les yeux me brûlent d’avoir pensé à pleurer. La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices. Tout cela est imprimé en caractères tout petits, dans un livre dont la brochure se défait déjà.

Si ce n’était à vous, mon ami, que j’écris en ce moment, il me faudrait jurer que cette lettre est sincère, et que toutes ces choses, reliées historiquement entre elles, sont sorties spontanément de ce que je me sens vivre. Mais vous sentirez bien que cette tragédie irreprésentable est d’une réalité à couper au couteau — toute pleine d’ici et de maintenant, et qu’elle se passe dans mon âme comme le vert monte dans les feuilles.

Voilà pourquoi le Prince ne régna point. Cette phrase est totalement absurde. Mais je sens en ce moment que les phrases absurdes donnent une intense envie de pleurer.

Il se peut fort bien, si je ne mets pas demain cette lettre au courrier, que je la relise et que je m’attarde à la recopier à la machine pour inclure certains de ses traits et de ses expressions dans mon Livre de l’intranquillité. Mais cela n’enlèvera rien à la sincérité avec laquelle je l’écris, ni à la douloureuse inévitabilité avec laquelle je la ressens.

Voilà donc les dernières nouvelles. Il y a aussi l’état de guerre avec l’Allemagne, mais, déjà bien avant cela, la douleur faisait souffrir. De l’autre côté de la vie, ce doit être la légende d’une caricature quelconque.

Cela n’est pas vraiment la folie, mais la folie doit procurer un abandon à cela même dont on souffre, un plaisir, astucieusement savouré, des cahots de l’âme — peu différents de ceux que j’éprouve maintenant.

Sentir — de quelle couleur cela peut-il être ?

Je vous serre contre moi mille et mille fois, vôtre, toujours vôtre.

Fernando PESSOA

P.S. J’ai écrit cette lettre d’un seul jet. En la relisant, je vois que, décidément, je la recopierai demain, avant de vous l’envoyer. J’ai bien rarement décrit aussi complètement mon psychisme, avec toutes ses facettes affectives et intellectuelles, avec toute son hystéroneurasthénie fondamentale, avec tous ces carrefours et intersections dans la conscience de soi-même qui sont sa caractéristique si marquante…

Vous trouvez que j’ai raison, n’est-ce pas ?

pessoa Le-Livre-de-lintranquillité

Source informatisée : https://www.deslettres.fr/lettre-de-fernando-pessoa-a-mario-de-carneiro/

Je tiens à noter qu'il y a une différence de traduction entre les versions publiées dans Le livre de l'intranquillité et celle publiée dans Pessoa en personne à Minos. La différence.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 11 Nov - 6:38

J'ai commencé à lire quelques bouts de «Narcisse aveugle» d'Eduardo Lourenço dans Pessoa l'intranquille. Ça m'aide à mieux comprendre le projet de Pessoa. Il faut bien que les commentateurs de son oeuvre réussissent à placer quelques mots qui sonnent juste. Nous parlons d'une oeuvre stratosphérique si on peut l'appeler ainsi, et elle nous dépasse tous. Fernando Pessoa a été humain, tout comme nous, mais il avait cette faculté de sentir et de passer outre à cette sensation première pour mieux plonger au coeur des choses.
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Message par Bédoulène le Lun 11 Nov - 9:01

merci Jack !

"on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d’où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l’idée d’une fuite imaginaire ne peut même pas s’aider des balançoires, pour me faire passer le temps."

_________________
"Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

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Message par bix_229 le Lun 11 Nov - 14:46

"il avait cette faculté de sentir et de passer outre à cette sensation première pour mieux plonger au coeur des choses."

C'était une nécessité intérieure forte qui lui permettait de s'élever au dessus de sa condition de bureaucrate.
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