Kateb Yacine

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Kateb Yacine

Message par animal le Lun 19 Déc - 20:32

Kateb Yacine (1929 - 1989)


Poète, romancier, dramaturge et metteur en scène algérien, Kateb Yacine (Kateb est son patronyme, qu’il a toujours placé avant son prénom) fut très tôt partagé entre son attachement à la culture française et ses convictions de militant nationaliste. Alors qu’il faisait ses débuts dans le journalisme (Alger républicain et Afrique Action) et participait à de nombreuses revues (Soleil, Simoun, Esprit, Mercure de France, Les Lettres nouvelles), Kateb Yacine entama une œuvre poétique et romanesque marquée par l’expérience de la colonisation et de la guerre : il publia son premier recueil de poèmes en 1946, Soliloque, et écrivit la pièce Le Cadavre encerclé en 1954, montée par Jean-Marie Serreau dans la clandestinité à Bruxelles en 1958. Nedjma, publiée en 1956, fut unanimement considérée comme une œuvre majeure. Vivant surtout en France de 1951 à 1970, il retourna ensuite en Algérie où il se consacra à un théâtre politique en arabe dialectal. Il écrivit ainsi, et mit en scène, Mohammed prends ta valise (1971), La Voix des femmes (1972), La Guerre de 2000 ans (1974), Le Roi de l’Ouest (1977), Palestine trahie (1978). En 1986, rassemblant un ensemble de textes inédits de l’auteur, Jacqueline Arnaud publia L’Œuvre en fragments. Après la mort de Kateb Yacine, un recueil de ses entretiens parut sous le titre Le Poète comme un boxeur (1994), puis celui de ses écrits journalistiques, Minuit passé de douze heures (1999), par les soins d'Amazigh Kateb. Les pièces inédites de l'auteur, réunies par Zebeïda Chergui, ont été publiées aux Éditions du Seuil sous le titre Boucherie de l’espérance (1999).
source : imec-archives.com

Une biographie un peu plus étoffée : fr.wikipedia.org

Bibliographie :

Soliloques, poèmes, 1946
Abdelkader et l'indépendance algérienne, 1948
Nedjma, 1956
Le Cercle des représailles, 1959
Le Polygone étoilé, 1966
Les Ancêtres redoublent de férocité, 1967
L'Homme aux sandales de caoutchouc, 1970
Mohamed, prends ta valise, 1971
L'Œuvre en fragments, 1986
Le Poète comme un boxeur, entretiens 1958-1989, 1994
Boucherie de l'espérance, œuvres théâtrales, 1999
Minuit passée de douze heures, écrits journalistiques 1947-1989, 1999

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Re: Kateb Yacine

Message par animal le Lun 19 Déc - 20:35



Nedjma

Pas facile de parler de ce livre. Entremêlé d'autobiographie c'est une histoire très éclatée autour de quatre jeunes hommes autour des manifestations et représailles du 8 Mai 1945, événement très présent mais diffus. La chronologie et le fil de la narration sont brisés pour nous porter aux côtés de l'un ou de l'autre ou de plusieurs puisqu'ils se connaissent, se croisent sont demi-frères ou cousins. La violence et l'injustice coloniale sont présents comme l'ombre de la tribu et les liens compliqués de famille et de séductions. Le chômage aussi, le désœuvrement, l'ivresse et les femmes. Et pas seulement pour nos jeunes hommes. Entre le passé mythique très vivant et présent dans l'esprit, la terre, et les aspirations floues de ressemblances avec les "notables" transplantés de France, entre la richesse et les séductions étrangères, les femmes si proches mais inaccessibles (quoique). Entre les péripéties et les ennuis émerge la cousine Nedjma, cousine que l'on dirait mal mariée et qui ne cesse de séduire fatalement ces âmes en peine. Une image intermittente, floue elle aussi, qui s'échappe toujours. Écartée d'une idée de conformité à une pureté ou une autre elle est séduction et tentation sans même être une synthèse de la femme d'avant et de celle "colonisée". Elle est autre chose, on ne saura pas tout à fait quoi. Mais nos somme toute braves types ne s'en remettent pas.

Si certains passages éphémères ont l'air trop poussés et ne passe pas si bien (on pense à un artifice de forme moderne et libre) , d'autres rêveries enfumées sont un voyage recommencé, l'errance d'une condition bien simple d'aspiration juste : la femme, le travail, une tranquillité qui concrétiserait l'existence. Mais dans un environnement à la fois familier et hostile, un moment où s'affrontent et se perdent un monde tribal et le capitalisme du XXème siècle qui se prend malgré tout un peu les pieds dans un courant humaniste qui le fait trébucher. La fin de la deuxième guerre mondiale on sent aussi la possibilité d'un espoir. Forme d'époque ni écriture blanche ni lourdeur littéraire, liberté avant tout, peut-être une langue et une culture pour parler d'autre chose (ça se fait dans les deux sens). Le refus d'un état trop défini (par les uns ou les autres) et d'une condamnation, pas sans regrets cependant. Une mélancolie vivace, pas sans charmes, parfois énigmatique.

Une lecture stimulante et utile quant à "l'ombre historique". Le texte tout de même semble un peu trop insaisissable pour sa position de texte fondateur... c'est un compliment.

J'ai un gros faible pour le passage à Constantine.

Extrait :


Rachid ne quittait plus le fondouk, le balcon ; l'espace de mosaïque, de fer forgé ; il ne quittait plus la farouche collectivité, le Divan, l'intime rêverie de la horde : dix ou vingt hommes de tous les âges - rêveurs silencieux qui se connaissaient à peine les uns les autres - dispersés le long du balcon, au sein du vertige, au faîte de la falaise ; en l'une des alvéoles du Rocher, le refuge où ils se retrouvaient jour et nuit, avec l'odeur du basilic et de la menthe, le goût du thé moisi, les cèdres, les cigognes, le morse timoré des cigales, le cri sans suite de leur tranquille agonie. Rachid avait découvert depuis longtemps le fondouk dont il venait de se rendre maître, après s'être perdu de ville en ville ; il ne quitterait plus Constantine ; il mourrait probablement au balcon, dans un nuage d'herbe interdite ; enfant, il avait remarqué les têtes sévères des troglodytes ; il avait entendu la musique, et s'arrêtait sans en avoir l'air devant le fondouk, avec de rares passants courbés comme des arbres sous l'écho envoûtant du tambourin dont la violence galvanisait comme un tonnerre apprivoisé couvrant les grêles chaudes, le crescendo du luth, pesanteur et rapidité des larmes intérieures dont Rachid, comme une plante attentive, ressentait la coulée, tandis que s'élevait d'un autre point de l'abîme un air de flûte, un souffle d'été mâle, de nuit vibrante bue comme une mouche dans le café ; enfant, Rachid avait deviné que cette mélodie venait d'une société secrète, mi-nécropole mi-prison, bien qu'il n'eût jamais entendu parler de la secte des Assassins. Il savait comme tout enfant que les mélomanes du fondouk fumaient autre chose que du tabac, ce qui les rendaient fous, mais pas à la façon des ivrognes... Plus tard, il avait vu par la porte entrouverte un coin du balcon, la volière... A présent, il se savait capturé, comme le rossignol et les canaris qu'on entendait dès le seuil du fondouk, et il ne lui venait plus à l'idée d'en sortir. Cela lui était arrivé alors qu'il revenait de Bône, après l'assassinat ; en l'interrogeant, à l'époque, on avait cru et répété dans Constantine que Rachid avait son mot à dire, sans être tout à fait complice, et on l'avait cherché à savoir : "Ce n'est rien. Un simple accident", répondait-il ; affaire passionnelle, disaient les journaux, Rachid n'en parlait plus, ne voulait plus en parler ; à mesure qu'il s'habituait au fondouk, son langage se raréfiait, de même que s'embuait et se creusait son regard sombre, et les côtes se dessinaient sous la vieille chemise  de soldat, comme si son corps de plus en plus sec devait mettre en relief le squelette, uniquement le squelette de l'homme puissant qu'il eût été en d'autres circonstances...  

(message de deuxième main).


mots-clés : #colonisation

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