Antonio Lobo Antunes

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Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Jeu 22 Déc - 16:18

Antonio Lobo Antunes
Né en 1942





Né à  Lisbonne le 1/9/1942, António Lobo Antunes est un écrivain portugais.

Son père est brésilien, sa grand-mère allemande. Issu de la grande bourgeoisie portugaise, il fait des études de médecine et se spécialise en psychiatrie. À l'âge de treize ans, il publie son premier recueil de poèmes et se passionne pour la littérature française (notamment Louis Ferdinand Céline que son père lui propose de lire à 14 ans et avec qui il aurait entretenu une correspondance), bien qu'il se reconnaisse pour maître William Faulkner.

Son service militaire, effectué en Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, a inspiré directement ses trois premiers romans : "Mémoire d'éléphant", "Le Cul de Judas" et "Connaissance de l'Enfer" qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.

Il poursuivra son œuvre avec "Explication des oiseaux", "Fado Alexandrino", "La farce des damnés" et "Le retour des caravelles" dans lesquels il revisite le passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974, exposant les défauts du peuple qui, au cours des siècles, furent occultés à cause d'une vision héroïque de son histoire.

La guerre, l'absurdité du monde, la folie, l'hypocrisie d'un côté contrebalancé par l'apaisement que procure la présence de la femme aimée sont quelques thèmes récurrents de son œuvre. Ses histoires font souvent revivre une bourgeoisie complice du régime salazariste sans épargner pour autant la démocratie actuelle. Sans concession, il montre la trivialité, la mesquinerie et l'hypocrisie de la société portugaise.

Il démontre à travers son œuvre la nécessité de "rompre avec la ligne droite du récit classique et l'ordre naturel des choses", le roman constituant selon son propre aveu un exercice nécessaire de "délire contrôlé".
source : Babelio

Oeuvres traduites en français :

Romans
1979 : Mémoire d'éléphant
1979 : Le Cul de Judas : Page 1
1980 : Connaissance de l'enfer
1981 : Explication des oiseaux
1983 : Fado Alexandrino
1985 : La Farce des damnés
1988 : Le Retour des caravelles
1990 : Traité des passions de l'âme
1992 : L'Ordre naturel des choses
1994 : La Mort de Carlos Gardel
1996 : Le Manuel des inquisiteurs
1997 : La Splendeur du Portugal
1999 : Exhortation aux crocodiles
2001 : Que ferai-je quand tout brûle ?
2003 : Bonsoir les choses d'ici-bas
2004 : Il me faut aimer une pierre
2006 : Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone
2007 : Mon nom est légion
2008 : La Nébuleuse de l'insomnie
2009 : Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?
2010 : Au bord des fleuves qui vont
2015 : De la nature des dieux, traduit par Dominique Nédellec

Autres
2000 : N'entre pas si vite dans cette nuit noire (poésie)
1998 à 2011 : Livre des chroniques I,
Chroniques II
Dormir accompagné : Page 1
Chroniques III
Chroniques IV : Page 1
2005 : Lettres de la guerre : de ce vivre ici sur ce papier décrits d'ici-bas : Page 1
2013 : Bien sûr que tu te souviens de moi : chroniques

Autres : Conversations avec Antonio Lobo Antunes de Maria Luisa Blanco : Page 1

màj le 3/11/2017


Dernière édition par bix_229 le Jeu 22 Déc - 16:42, édité 1 fois
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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Jeu 22 Déc - 16:24

António Lobo Antunes

Un des grands romanciers portugais contemporains. Le plus important de sa génération dit-on, au point que certains se sont étonnés qu'il n'ait été récompensé du prix Nobel.

Né en 1942 à Benfica dans les faubourgs de Lisbonne et issu de la grande bourgeoisie portugaise, António Lobo Antunes est l'aîné d'une famille de six garçons. Son père, neurologue réputé et grand érudit, lui donne le goût de la médecine et des lettres, en l'emmenant se promener à l'hôpital et en lui lisant, entre autres, du Flaubert. António Lobo Antunes a fait des études de médecine Dans le cadre du service militaire, il est envoyé en Angola comme médecin. Il passe vingt-sept mois dans le bourbier de la guerre coloniale (de 1971 à 1973). Il en tirera une partie de son inspiration dans les romans qu'il publie à partir de 1979. À son retour d'Angola, il se spécialise en psychiatrie, métier qu'il a exercé à l'hôpital Miguel Bombarda de Lisbonne. Il a toujours lutté contre le « complexe du bourgeois » qui le tient et a développé, très tôt, une haine du racisme qu'il justifie par son propre « métissage » : un grand-père brésilien et une grand-mère allemande.

Auteur d'une douzaine de romans traduits dans de nombreuses langues (français, anglais, néerlandais, allemand, danois, suédois, italien, turc , espagnol…) Antonio Lobo Antunes vit à Lisbonne. En 1985, il a délaissé la psychiatrie après le succès de son deuxième roman, Le Cul de Judas, pour se consacrer à l'écriture.

« Toute l'œuvre de Lobo Antunes se situe sous le signe de la désacralisation qui n'épargne ni la bourgeoisie complice de Salazar ni les démocrates nouveaux qui n'ont pas su tenir les promesses de la révolution. Avec rigueur et obstination, il fait le procès de la société portugaise et de ses trivialités, des institutions et de leurs mensonges, du pouvoir et de ses compromissions. Un procès ou Lobo Antunes donne systématiquement la parole aux victimes, aux opprimés, renversant les rôles que tiennent les un et les autres dans la vie réelle. » (extrait d'un article de Tirthankar Chandra, L'Humanité, 16 mars 2000)

« Je vis tous les jours avec mes personnages pendant un an et demi, dix heures par jour. Quand vous arrivez à la page 300, cela vous attriste un peu de les quitter. Je comprends très bien Faulkner qui faisait passer ses personnages d'un livre à l'autre. L'autre jour, je me trouvais dans un quartier périphérique de Lisbonne où vit l'un des personnages de La mort de Carlos Gardel. J'étais arrêté à un feu rouge et je m'attendais à ce qu'il surgisse d'un instant à l'autre, je me demandais dans quel café il irait. C'est un personnage absolument secondaire pour moi, je me suis à y penser comme s'il était réel. » (extrait d'un entretien pour Les Inrockuptibles, 1995)


« Entrer dans un roman d'António Lobo Antunes, c'est pénétrer dans un maquis carnivore qui menace de vous happer à chaque phrase. Car il s'exhale des écrits sombres et denses de ce très grand écrivain portugais, une sorte de maléfice qui envoûte et déroute à la fois. Exigeant une grande concentration de la part du lecteur, le romancier n'en est pas moins très populaire dans son pays. La profonde humanité de ses livres, imbibés de substance existentielle et de sensualité, comme le sont ceux d'un Simenon, mais à la fois traversés de litanies mélancoliques et de piques satiriques, y est sans doute pour beaucoup. » (extrait d'un article de Raphaëlle Rérolle, Le Monde, 19 fevrier 1998)


« Même si ma langue est d'ici et que j'ai besoin de l'entendre pour écrire. Le Portugal que j'évoque dans mes romans est un Portugal de fiction. Je ne comprends pas le patriotisme, je me méfie du nationalisme, j'ai grandi sous Salazar. » (Antunes, extrait d'un entretien pour Lire, 1999)

« Antonio Lobo Antunes a mauvaise réputation. Il provoque, n'hésite pas longtemps avant de proférer une énormité, se montre d'un narcissisme agressif, il est mauvais joueur, dénigreur systématique... et si on l'invite dans un Salon, on n'est jamais sûr qu'il n'y fera pas un éclat. Pourtant, si on l'écoute un instant, si on le lit, cette vision prend une autre coloration. Ainsi, dans l'entretien qu'il vient d'accorder au Magazine littéraire (numéro de mars), il dit explicitement ceci : " Je suis incapable de parler de moi et plus incapable encore de parler de mes livres : je ne les ai pas lus, je les ai seulement écrits. " Pirouette dira-t-on ? Pas si sûr... » (Lire la suite : Lobo Antunes, ou les vertus du style, Patrick Kéchichian, Le Monde, 17 mars 2000)

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par topocl le Jeu 22 Déc - 16:37

Le cul de Judas




   En effet, selon les prophéties de ma famille, j'étais devenu un homme : une espèce d'avidité triste et cynique, faite de désespérance cupide, d'égoïsme et de l'urgence de me cacher de moi-même, avait remplacé à jamais, le plaisir fragile de la joie de l'enfance, du rire sans réserves ni sous-entendus, embaumé de pureté, et que de temps en temps il me semble entendre, voyez-vous, la nuit, en revenant chez moi, dans une rue déserte, résonnant dans mon dos en cascades moqueuses.

Echoué dans la nuit d'un bar lisboète, un homme vieillissant drague une femme inconnue à la recherche d'une brève étreinte consolatrice. Dans son paquetage, bien au fond, sa jeunesse embrigadée dans le conformisme d'une famille bourgeoise, et par-dessus 27 mois de guerre en Angola, dont il revient étranger au monde, dévasté, errant.. Et curieusement ça marche,comme le lecteur, l'auditrice muette  suit jusqu’au bout  cet « irrémédiable naufrage »  l’égrènement logorrhéique de cette  inhumaine absurdité, la confession violente et crue de cette désespérance.

   Parce que c'est cela que je suis devenu ou qu'on m'a fait devenir : une créature vieillie et cynique qui rit d'elle-même et des autres du rire envieux, maigre, cruel des défunts, le rire sadique et muet des défunts, le rire répugnant et gras des défunts, et en train de pourrir de l'intérieur, à la lumière du whisky, comme pourrissent les photos dans les albums, péniblement, en se dissolvant lentement dans une confusion de moustaches.

Ce livre a réveillé en moi le souvenir de Meroé, d'Olivier Rolin, pour l'Afrique, et du Crabe Tambour de Pierre Schoenoerffer pour la guerre qui ne vous lâche pas.  Ce sont des  mondes d'homme cassés par la vie, avec ce que cela implique de cynisme, d'amertume, d'autodérision, de haine de soi et des autres : « la farce tragique et ridicule de ma vie. », j'ai été envoûtée par cette litanie d'obsessions lancinantes.

   janvier se terminait, il pleuvait, et nous allions mourir, nous allions mourir et il pleuvait, il pleuvait,et assis dans la cabine de la camionnette, à côté du chauffeur, le béret sur les yeux, la vibration d'une infinie cigarette à la main, j'ai commencé mon douloureux apprentissage de l'agonie.

Là comme souvent la femme est le refuge nourricier, l'espoir d'un havre, son avilissement n’empêchant pas une adulation . Il y en a beaucoup,  de la légitimes aux putains noires.

   J'en avais marre, Sofia, et tout mon corps implorait le calme que l'on ne rencontre que dans les corps sereins des femmes, dans la courbure des épaules des femmes où nous pouvons reposer notre désespoir et notre peur, dans la tendresse sans sarcasme des femmes, dans leur douce générosité, concave comme un berceau pour mon angoisse d'homme, mon angoisse chargée de la haine de l'homme seul, ce poids insupportable de ma propre mort sur le dos
.

Le style d'Antunes est souvent magnifique, lyrique, dérangeant, drôle, poétique, sublime dans l'exaltation de la noirceur et des abîmés de l'âme – un peu trop, parfois, ai-je trouvé, lassée de reprendre mes phrases au début pour en retrouver la cohérence.

Et je  chipoterai encore en disant que le chapitrage par lettres de l'alphabet ( et dieu sait si j'aime les alphabets !) m'a paru vaguement maniéré (comme s'il avait besoin de ça!)

Quoiqu'il en soit, j'arrête mes remarques critiques car Le cul de Judas est un livre très fort parce qu'il nous parle de la vie, de la mort et de l'amour, il nous les crache magistralement à la figure, partagés que nous sommes entre le dépeçage de l'Afrique par de jeunes Portugais hagards et l’atmosphère lugubre de ce bar où se reconnaissent les solitudes.


(commentaire récupéré)


mots-clés : #colonisation #guerre #vieillesse

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par Tristram le Jeu 22 Déc - 16:53

Quelques extraits, notamment du fameux Le retour des caravelles et des Livre(s) de chroniques, qui ont retenus mon attention chez cet écrivain "à lire" (avec des résonnances à ce qui est ci-dessus) :

« …] l’unique règle valable pour une femme authentique consiste à comprendre que les hommes ont d’autant plus besoin d’une mère qu’ils en ont eu de nombreuses, et que seuls les orphelins sont prêts à affronter les écueils quotidiens de la passion. »
António Lobo Antunes, « Le retour des caravelles »

« …] et avec moi mourront les personnages de ce livre qu’on appellera roman et que j’ai écrit dans ma tête habitée d’une épouvante dont je ne parle pas et que quelqu’un, une année ou une autre, répétera pour moi, suivant en cela l’ordre naturel des choses [… »
António Lobo Antunes, « L’ordre naturel des choses »

« J’ai un livre en moi et nous parlons tous les deux. Dès que j’aurai fini le livre, j’atterrirai. Je n’ai aucune envie d’atterrir. »
« En ce qui concerne les gens, ce que je crois, c’est que Dieu doit adorer les crétins parce qu’il ne se lasse pas d’en faire. »
António Lobo Antunes, « Un vase à contre-jour, avec une petite branche d’acacia », in « Livre de chroniques », IV

« Je suis très loin de chez moi, moi qui sait de moins en moins ce que c’est qu’un chez-soi, ce qui fait que, si ça se trouve, je suis très loin de rien du tout. »
António Lobo Antunes, « Y a-t-il une vie avant la mort ? », in « Livre de chroniques », IV

« L'imagination c'est de la mémoire fermentée. Quand on perd la mémoire on perd la faculté d’imaginer. »
António Lobo Antunes, entrevue avec Catherine Argand, novembre 1999, Lire n°280
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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par Marie le Ven 23 Déc - 2:30



Le cul de Judas
traduit du portugais par Pierre Léglise-Costa
Editions Métailié

Si nous étions, Madame, par exemple, vous et moi, des tamanoirs…


Et débute un long soliloque chapitré de A à Z dans lequel Antonio Lobo Antunes s’adresse à une femme inconnue rencontrée dans un bar et lui raconte , tels qu’ils lui reviennent à la mémoire, et avec nombre digressions, son séjour en Angola comme médecin militaire pendant la guerre déclenchée par Salazar ( «  une croisade pour la défense des vraies valeurs de l’Occident: la patrie historique et l’Eglise. »)

Le livre commence par des souvenirs d’enfance et d’adolescence :
«  Tu es maigre…Heureusement le service militaire fera de toi un homme. »
Cette vigoureuse prophétie , transmise tout au long de mon enfance et de mon adolescence par des dentiers d’une indiscutable autorité, se prolongeait en échos stridents sur les tables de canasta autour desquelles les femelles du clan offraient à la messe du dimanche un contrepoids païen , à deux centimes le point, somme nominale qui leur servait de prétexte pour expulser des haines anciennes patiemment secrétées. Les hommes de la famille, dont la pompeuse sérénité  m’avait fasciné, avant ma première communion, quand je ne comprenais pas encore que leurs conciliabules murmurés, inaccessibles et vitaux comme des Assemblées de dieux, étaient uniquement destinés à discuter les tendres mérites des fesses de la bonne, soutenaient gravement les tantes avec l’intention d’éloigner de futures mains rivales qui les pinceraient furtivement pendant que l’on desservait Le spectre de Salazar faisait planer sur les calvities les pieuses petites flammes du Saint Esprit Corporatif qui nous sauverait de l’idée ténébreuse et délétère du socialisme. La P.I.D.E. poursuivait courageusement sa valeureuse croisade contre la notion sinistre de démocratie, premier pas vers la disparition de la ménagère en Christofle dans la poche avide des journaliers et des petits commis. Le Cardinal Cerejeira encadré, garantissait, dans un coin, la perpétuité de la conférence de Saint Vincent de Paul et, par inhérence, celle des pauvres domestiqués. Le destin qui représentait le peuple hurlant d’une joie athée autour d’une guillotine libératrice avait été définitivement exilé au grenier parmi les vieux bidets et les chaises boiteuses qu’une fente poussiéreuse de soleil auréolait du mystère qui souligne les inutilités abandonnées. De sorte que, lorsque je me suis embarqué pour l’Angola, à bord d’un navire bourré de troupes, afin de devenir, enfin, un homme, la tribu reconnaissante envers le Gouvernement, qui m’offrait la possibilité de bénéficier gratuitement d’une telle métamorphose, a comparu en bloc sur le quai, consentant dans un élan de ferveur patriotique à être bousculée par une foule agitée et anonyme semblable à celle du tableau de la guillotine et qui venait là assister impuissante à sa propre mort."


Ce long extrait du chapitre A pour donner une idée du style, mais aussi de l’ironie constante, de l’humour désespéré qui sourd de chaque page , que l’auteur parle de la guerre et de la mort, de son impuissance complète , de ce que les guerres font des gamins qu’on y envoie, mais aussi de la vieillesse, de l’usure des couples, et de ses difficultés à survivre après cette épreuve.

Mais que l’on se rassure…

J'ai rendu visite à mes tantes quelques semaines après en endossant un costume d’avant la guerre qui flottait autour de ma taille à la manière d’une auréole tombée, malgré les efforts des bretelles qui me tiraient les jambes vers le haut comme si elles étaient armées d’une hélice invisible…
«  Tu as maigri. J‘ai toujours espéré que l‘armée ferait de toi un homme, mais, avec toi, il n‘y a rien à faire. ».
Et les portraits des généraux défunts , sur les consoles, approuvaient, dans un accord féroce, l’évidence de cette disgrâce.




Ce texte , presque un long poème en prose, tant il est magnifiquement écrit, donne souvent envie de sangloter de rage devant tant de bêtise humaine.. Rien de bien nouveau sous le soleil, mais certains savent l’écrire admirablement.

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Marie

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par Marie le Ven 23 Déc - 2:39




Conversations avec Antonio Lobo Antunes:  Maria Luisa Blanco
traduit de l'espagnol par Michelle Giudicelli ( Editions Christian Bourgois)

A la fin, Maria Luisa Blanco retranscrit un entretien avec les parents de l'écrivain..Le père, qui ne lit plus les romans de son fils :

"Je n'en ai pas la patience, dit-il. Anatole France disait de Proust que la vie est courte et Proust beaucoup trop long." Il rit, puis ajoute : "La vie est beaucoup trop courte pour lire Antonio."


Des parents qui n'ont rien de tendre ( il dit que sa mère ne l'a jamais embrassé...)et chez lesquels l'excellence était de règle.
Les parents ne comprennent pas la tristesse d'Antonio Lobo Antunes, qui, pour eux, a eu une enfance heureuse...Ce n'est pas ce que j'ai cru en comprendre, à le lire!
Et puis, il y a eu la guerre en Angola, qui l'a profondément marqué, et dont il dit ne pas pouvoir encore maintenant vraiment parler.
Et puis, récemment, la mort de son ex-femme dont il ne s'est jamais vraiment séparé...
Il parle dans ce livre de ses goûts littéraires, de sa passion pour la poésie, de ses difficultés d'écriture...et de sa vie quotidienne, le matin écrivant à l'hôpital où , psychiatre, il voit encore quelques anciens malades, l'après midi écrivant chez ses filles..
Et de sa sensation un peu ambivalente d'avoir d'une part la conscience d'écrire d'une façon différente de tous, et d'autre part ,devant le succès qu'il rencontre, et les honneurs qu'il reçoit, d'être quelque part un usurpateur.
Pour moi qui aime entendre les gens- quels qu'ils soient- parler d'eux- ce livre ( peut être un peu répétitif de temps en temps, mais c'est dû à la retranscription exacte des propos d'Antonio Lobo Antunes), ce livre a été un bonheur! J'y ai découvert un personnage complexe, sincère, hésitant, culpabilisant. Solitaire ( tous ses amis sont morts..) et ne vivant que dans les livres.


mots-clés : #biographie
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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par animal le Ven 23 Déc - 6:29

@Marie a écrit:Si nous étions, Madame, par exemple, vous et moi, des tamanoirs…
c'est joli cette phrase, qui a l'air éloignée du reste du livre ?

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par shanidar le Ven 23 Déc - 12:08

Non pas tant que ça, le livre est vraiment un long déroulement à la fois plein d'humour (noir) et de mélancolie et il regorge de métaphores animales. J'ai adoré ce roman.
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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Ven 23 Déc - 15:57



Livre des chroniques, volume 4.
Ce qu' en dit sur la Quinzaine littéraire Norbert Czarny :

L'auteur parle du processus de création, insiste sur sa dimension inconsciente ou somnambulique...
L'essentiel tient pour lui à la cohérence de l'oeuvre. Il la décrit à diverses reprises, se décrivant comme une sorte d' aveugle :

" Je ne comprends pas ce roman, j'avance à tatons, au fil des pages, parce que je sais que le roman se comprend, lui."
"Je ne commence jamais un livre avant d' avoir la certitude que je ne suis pas capable de l' écrire."


Ce propos permet à la fois de mesurer l'ambition de cet homme là, à la fois exceptionnel et banal.
Exceptionnel par la puisssance d'une oeuvre que les Nobel n'ont pas su reconnaître.
Un romancier qui ne se satisfait jamais de ce qu'il écrit, qui doute de son art, malgré les preuves qu'il a fournies depuis plus de 20 ans. Homme banal parce qu'il aime l'anonymat, passe son temps à écrire, fuit les mondanités, déteste les promotions et tout ce qui peut l'empêcherde se consacrer au prochain roman...

On retrouvera dans cette chronique ce que l'on a aimé dans les précéentes : l'histoire d'une vocation née dans l'enfance..
Ce recueil a une tonalité plus mélancolique que les précédents. Beaucoup de proches sont morts, la maladie est là, la souffrance aussi... On sent bien à le lire que la révolte l'a souvent animé.

Autoportrait d'un homme seul, droit et orgueilleux, ce recueil est aussi un bel hommage aux amis...Il est question aussi de la fidélité à l' éditeur Christian Bourgois lorsque le vieil ami est très malade...

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mots-clés : #creationartistique
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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Ven 23 Déc - 16:03

ANTUNES, c'est l' écriture du désastre et du ressassement... Il a fini par renoncer à raconter des histoires. Il a changé de style. Il entelace des voix, des visions, des bribes de destins, des fragments de narration.
En fait ses derniers livres sont des poèmes, des longs poèmes qui surgissent après que l'auteur ait écrit de très longs brouillons, et qu'il ait effacé, épuré longuement.
Et alors le texte finit par se dessiner et prendre forme.

A ceux qui le jugent hermétique, Antunes répond :

Ce que je cherche, simplement, c'est mettre dans mes livres tous les âges, tous les temps. Toute la vie en somme. Je suis toujoiurs surpris que l'on trouve mes livres compliqués ou difficiles. Pour moi, c'est tellement clair. Le problème est que nous lecteurs - et je m' y inclus -, avons tendance à ouvrir un livre avec notre propre clé, notre expérience, nos lectures antérieures.
Or, il ne faut pas. Quand j'ai commencé à lire Conrad, je n'y comprenais rien. J'avais l' impression de marcher dans le brouillard.
Et soudain, tout s'est illuminé; parce que j'ai renoncé à le lire avec ma propre expérience de la vie, de la lecture, pour accepter de suivre ses règles.
Si vous suivez les règles d' un livre, alors il devient votre livre. Un livre qui vous reflète, où vous voyez des parties, des régions, des provinces de vous-même, que
vous ne connaissiez pas et qui soudain vous sont révélées.
Car nous sommes tellement riches !
Comme des grandes maisons, dont nous n'habitions que quelques pièces.
Nous avons peur d'ouvrir certaines portes, mais en réalité, nous sommes beaucoup plus vastes que ce que nous pensons.
Cela, la littérature nous le révèle.

Interview à Télérama, 12 mars 2011.

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Ven 23 Déc - 16:11



Livre de Chroniques III. - Bourgois

Parlant de lui-même, il écrit dans Antonio 56  1/2 :

A vingt ans,  il croyait que le temps résoudrait les problèmes : à cinquante, il se rendit compte que le problème était le temps.
Il avait tout misé sur l' acte d' écrire, en quête du livre qu' il ne corrigerait plus, si intensément qu' il ne pouvait plus se souvenir des évènements qui avaient eu lieu pendant qu'il écrivait.
L'intensité de ce travail lui faisait rejeter toute influence et tout modèle extérieur, le condamnant à la solitude... tandis que le vent et la désillusion faisaient chaque nuit claquer la persienne.

.../... L' ardeur des jeunes écrivains ou aspirants écrivains qui lui envoyaient manuscrits et lettres le confondait : comment admettre qu'il put exister des êtres disposés à vivre quotidiennement, dans l'affliction et l' angoisse ? Lui n'avait jamais décidé d'écrire des livres : quelque chose ou quelqu' un le poussait à les écrire et il bénissait le ciel de voir que ses proches étaient des êtres libres qui le considéraient avec l'indulgence qu' inspirent ceux qui ont perdu une jambe au service d' une cause insensée...

.../... Les apprentis écrivains connaissaient-ils le prix à payer pour une seule page ? La différence entre le pur et l'impur ? Le moment où l'on doit travailer et celui où il faut s'arrêter ? Savaient-ils que le succès n' apporte rien...?
Les aspirants écrivains savaient-ils que ne pas atteindre le but visé est, dans le meilleur des cas, le plus amer des triomphes ? Que le roman achevé nous laisse trop exsangue pour nous provurer de la joie et qu'aussitôt après l'angoisse de ne pas réussir le prochain commence à nous ronger ?

Livre des chroniques III, pp. 15-16

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par bix_229 le Ven 23 Déc - 16:17

Siffler dans le noir

Lorsque les vicissitudes m'obligent à réfléchir sur moi-meme, je découvre un homme aussi gauche avec ses sentiments que d'autres le sont avec leurs mains. je suis incapable de visser le moindre boulon de tendresse sans que la clef ne m'échappe et un simple coup de marteau me blesse aussitôt...

Lorsque mes parents m'ont dit imprudemment, il y a bien des années :
- Cesse tes divagations
ils m' ont révélé à mon insu, la seule région où je me sente à l'aise. Totalement dépourvu de sens pratique, comme l' affirment les gens dépourvus d' imagination pour se consoler, j'ai sauté à pieds joints dans le tiroir des reves d'où je ne sortirai que pour rejoindre celui des morts, et je suis sur que je ne sentirai pas la différence...
- Cesse tes divagations
ce qui me fit préssentir, encore en culottes courtes, la part manquante de mon destin. Et je me mis aussitot à écrire, ou plutot à jouer du piano dans les nuages, sautant de livre en livre comme les endimanchés de pierre en pierre pour ne pas salir leur beau pantalon...

A la question angoissée
- Que veux-tu faire dans la vie ?
je répondais invariablement
- Siffler dans le noir

ce qui m'a sauvé de la politique, de la critique littéraire et des ambitions du pouvoir, car j'ai toujours préféré aux requins avides les séraphins déboussolés et aux forces de la nature les petites faiblesses où le plaisir se cache.
Je suppose que l'inquiétude nait de l' écart entre la réalité et les projets revés : celle-ci m'a protégé des tentations de gloire mondaine des intellectuels, à savoir le privilège d'être admis sans invitation dans un salon où l'on n' est pas désiré… Quand on m'a conseillé

- Cesse tes divagations
on m'a surtout donné le courage de dire la vérité. Ecrire, c' est faire pleurer sans tendre un mouchoir...
Contrairement à ce que l' on croit, les lecteurs ne sont pas des amis mais des compagnons, comme pour Ulysse et le général de Gaulle qui revendiquent, de manière diférente, le même privilège  : celui de faire ensemble un long voyage, bien qu'on puisse résumer l'Odyssée par cette phrase
- J' ai ma femme qui m' attend
ce qui prouve bien que toute épopée a une dimension domestique...

Lorsqu'on lui apportait un texte, un projet de pièce, une partition, une chorégraphie, Diaghilev calait son monocle dans son orbite, et demandait
- Etonnez-moi.

Les éditeurs devraient etre tout aussi exigeants.... mais nous préférons choisir le plat auquel nous sommes habitués plutot que de consulter le menu, et cela explique pourquoi  le médiocre émerveille tant les académiciens qui ont réduit le Portugal à une paroisse de  province où les horloges se sont figées dans le temps qui n' existe plus. Aussi, lorsque je me rappelle la suggestion

- Cesse tes divagations
j'ai envie de faire de chaque page un bateau en papier pour le laisser voguer le long des caniveaux dans l' espoir qu' une autre main l' aborde comme une sorte d' Inde où j'aurais échoué par hasard, accompagné par l'écho d'un sifflement dans le noir et le froncement de sourcils d'une mère.
La mienne, Dieu merci, a toujours visé un peu plus haut que la ligne d' horizon, et elle n'imagine pas combien je lui suis reconnaissant d'avoir considéré ses enfants davantage comme une exigence morale plutôt qu'une raison d'être.


Livre des chroniques III, pp. 129-133

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par Marie le Dim 15 Jan - 6:13

Lettres de la guerre
De ce vivre ici sur ce papier décrit




traduit du portugais par Carlos Batista
Editions Christian Bourgois

Lettres , écrites à sa femme ,alors que Lobo Antunes, tout juste diplômé de médecine , avait été envoyé en Angola entre 1971 et 1973. Cette expérience a marqué toute son oeuvre, et il l'a racontée ailleurs. Ces lettres-là sont une correspondance privée, publiées à la demande de ses filles si j'ai bien compris.
Elles sont très inégales d'intérêt ..il n'a pas le droit de parler de la guerre, même s'il y a quelques sous-entendus, mais on sent à quel point il souffre. Physiquement mais surtout moralement.
Bien sûr, ce courrier privé est surtout , pour ce jeune marié, puis jeune père, un courrier amoureux, un amour qui souffre de la séparation, du manque de nouvelles. Et puis quelques portraits de ceux qui l'entourent, mais assez peu.
Pendant cette période, Lobo Antunes commence l'écriture d'un roman, et c'est finalement ce qu'il y a de plus intéressant dans ces lettres, ce qu'il écrit de ses lectures, de la littérature en général et de comment il la conçoit, et puis de ses difficultés d'écriture au jour le jour.

Un exemple:

Me voilà un peu réconcilié avec mon roman. Le début de la seconde partie me plait. Mais ça me paraît confus et disparate. Et puis c'est plein de sacrilèges: la mort de la Sainte Famille, étouffée sous une cloche, est une horreur qui me précipitera en enfer. Quelqu'un pourra-t-il aimer cela? Telle est la question que je me pose. Le goût du public est très étrange......
....Je crois que l'art, au fond, est une imitation de la vie. Mais, de même que les photos de Medina sont affreuses , étant des miroirs sans mystère, ainsi les récits qui reflètent un univers superficiel de personnages sont creux. Moi, je pense que les gens sont fous, et qu'il faut traduire cette folie secrète, les sautes d'imagination et d'humeur, la peur de la mort, les choses inexprimables. Et cesser de ranger les hommes sur des étagères cataloguées. Tout est contradictoire. L'amour, par exemple, s'accompagne toujours de haine: as-tu déjà remarqué que la mort de quelqu'un s'accompagne toujours d'une joie inavouable? Qu'il y a une part de plaisir dans le chagrin? Et les dialogues, elle a dit, il a dit. Je pense qu'un roman doit reposer sur une sort de tricot souterrain, courant sous l'apparence.
Bon, je dis tout ça rapidement et sans réfléchir. Et puis, je ne suis pas intelligent. Ce sont des choses difficiles à exprimer par des mots surtout mensongers.
Une autre chose qui m'agace, c'est d'écrire avec tant de difficultés. Chacune de ces misérables pages me coûte les yeux de la tête. Et en plus, ça ne se voit peut être pas...


Naissance de deux vocations, l'écriture et la psychiatrie..
Pour afficionados d'Antonio Lobo Antunes!

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Marie

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Re: Antonio Lobo Antunes

Message par Marie le Dim 15 Jan - 6:25

Dormir accompagné
traduit du portugais par Carlos Batista
Christian Bourgois



Un vrai bonheur.. à savourer lentement, c'est tendre, ironique ,remarquablement écrit ( et traduit). De la poésie en prose,à certains moments cela m'a fait penser à Prévert
Je les aime toutes, ces petites chroniques, peut être un peu plus celles dans lesquelles il parle plus de lui.
Il y en a une qui a un très beau titre:

Au fond de la souffrance une fenêtre ouverte

Et qui commence ainsi:

Lorsque j’avais treize, quatorze, quinze ans et que je lisais tous les livres qui me tombaient sous la main, les livres de mes parents, les livres que je volais et les livres que je pouvais acheter, je revenais, je ne sais pourquoi,comme la langue recherche sans relâche la dent manquante, à ces vers français que j’avais copiés sur un cahier
Il y a toujours au fond de la souffrance une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée

Les strophes, et ce refrain répété, Il y a toujours au fond de la souffrance une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée

Mais j'ai choisi d'en recopier une autre:

Hommage à José Ribeiro

Certains aiment les livres. Certains vendent des livres. Certains éditent des livres. Je connais une seule personne qui, par amour pour eux,les vend, les édite, les collectionne, les lit et, encore plus simplement, sans être riche, les offre à ceux qui partagent sa passion: elle se nomme José Ribeiro, José Antunes Ribeiro, sous ses boucles grises, il a l’innocence généreuse d’un enfant, le sourire large, des lunettes presque aussi transparentes que ses yeux, le doigt minutieux à force d’inventorier des reliures.Il a monté Assirio et Alvim, il a monté Ulmeiro, et en dehors des moments où il refait surface, tout guilleret dans sa timidité attendrie, il habite un petit sous-sol à Benfica, trois ou quatre cellules semblables à des couloirs, des offices, des cocons, de petites ruches d’abeille où son grand corps se meut avec une agilité insoupçonnée, parmi des pages et des pages imprimées, montrant, furetant, donnant,
-Tu l’as?
-Tu connais?
-Tu l’as lu?
Avec cette fierté humble ,fraternelle, dont son amitié est soigneusement faite. N’était José Ribeiro je détesterais l’Avenida do Uruguai. Des immeubles et encore des immeubles ont poussé là où enfant j’allais avec la servante chercher du lait dans une ferme, des immeubles et encore des immeubles ont poussé sur mon passé, on a étouffé avec boutiques et pâtisseries ces lieux où je fus heureux autrefois, on a détruit une enfilade de maisons habitées par des gens qui n’étaient pas de ma famille et qui pourtant le sont maintenant, le vieux général emmitouflé dans sa couverture, la dame féroce, minuscule, électrique, avec des chiens féroces, minuscules et électriques, qui m’apprenait l’anglais au milieu des aboiements, mémé Galho et sa colossale, tremblante, collection de chats en verre, ses poèmes de Gomez Leal, sa cuisinière borgne Rosa.

Des portails de domaine, des piliers, des bougainvillées et de sombres vestibules moisissant dans un perpétuel hiver, imperméable au soleil, un monsieur à cheveux blanc alité
( mais la mort n’existait pas, pendant longtemps la mort n’a jamais existé, la mort se résumait à des cartes de petits saints ovales dans le missel de ma mère, j’étais éternel, à quel moment, mon Dieu, ai-je donc cessé d’être éternel, moi qui le fus tant d’années)
La charrette du marchand d’huile d’olive, les troupeaux, des soirées plus longues qu’une leçon d’histoire.On a fait pousser des immeubles et encore des immeubles habités par des gens qui ne me donnent plus du jeune homme, qui ne m’appellent plus Antonio, et là où se trouvaient les bidons de lait et leur écume bouillonnante je me promène de boutique en boutique comme un chien à la recherche de l’os enfoui dans un coin oublié et je finis, hagard, par sonner au sous-sol de José Ribeiro, je descends les marches à l’aveuglette.
( j’ignore pourquoi il n’y a pas de lumière dans les escaliers mais tout bien réfléchi je préfère, une ombre mystérieuse, une promesse d’inattendu)
J’aperçois une faible clarté au fond et soudain, dans l’encadrement de la porte, les boucles grises,les lunettes, le sourire, le bureau pareil aux bureaux des grands-pères, des piles de livres, des rayons de livres,des odeurs de livres
( le Paradis)
Et ce Sao Pedro débonnaire
-Tu l’as?
-Tu connais?
-Tu l’as lu?
Avec cette délicate attention propre aux paysans, avec la tranquille sollicitude de l’amitié, nous voilà furetant dans les volumes trois ou quatre mètres au-dessous du niveau du sol, courbés comme des mineurs, écartant, empilant, découvrant
-Celui-là, je ne l’ai pas
-Je ne connais pas
-Je ne l’ai pas lu
chargés de sacs comme des Père Noël nous remontons à la surface tout heureux, les immeubles de l’Avenida do Uruguai disparaissent et j’entends les troupeaux de notre enfance jusqu’au moment où nous nous séparons, l’absence de José Ribeiro me rendant à nouveau adulte, sans charme ni passion,un pauvre adulte dans une auto cabossée attendant la leçon d’enfance que me donne son regard.


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