Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Lola Lafon

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    Lola Lafon

    Message par topocl le Sam 3 Déc - 14:44

    Lola Lafon
    Née en 1972


    Lola Lafon, née en 1972, est une femme de lettres, chanteuse et compositrice française
    Elle est l'auteure de quatre romans, Une Fièvre impossible à négocier (2003), De ça je me console (2007), Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce (2011) et La petite communiste qui ne souriait jamais (2014).

    Bibliographie :

    2003 : Une fièvre impossible à négocier
    2007 : De ça je me console
    2011 : Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce
    2014 : La petite communiste qui ne souriait jamais


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    Re: Lola Lafon

    Message par topocl le Sam 3 Déc - 14:46

    Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce





    Elles ressemblent à deux filles un peu fofolles avec leurs tresses en chignon et leurs collant à losanges. L'une a vu son cœur brusquement s'arrêter, et pendant qu’elle sort peu à peu de cette mort temporaire, l'autre raconte.
    Elles se sont connues au groupe de parole pour femmes violées.


     
    « Toutes ces années, nous nous sommes tirées chacune par la main. Nous avons partagé l'expérience de la vie morte. Nos peurs, nous les guettions l'une l'autre, laisser un de nos corps en arrière aurait fait tomber toute la chaîne de nos nuits sans vie, un boucan terrible. Et peut-être que nous avons fini par les additionner et les mélanger, nos peurs, pour former ce magma pesant de frayeurs enchevêtrées. »


    Elles essaient assez lamentablement de s'en sortir, d’autant que le viol n'est jamais que le reflet d'une société  répressive, basée sur le rapport de force et l'exclusion, sous la férule d'un président démocratiquement élu par une Election (tableau terrorisant  semi-uchronique [notre avenir réel peut-être] qui ne nomme personne,  avec juste ce qu'il faut de décalage, de soulignage pour se faire poser la question : on est en France ou dans un pays fictif, elle invente, elle en rajoute ???), une société du sexe-roi et de la normalité-reine. Et que la narratrice est réfugiée de la Roumanie de Ceaușescu, danseuse professionnelle soumise depuis l'enfance aux diktats de ses maîtres , de ses idoles, mais aussi de son propre plaisir.
    Elles croisent une fille encore plus bizarre, sans doute psychotique, La Petite Fille au bout du Chemin, disciple de toute une collection d'anarchistes,  qui va les faire passer de la révolte à la Révolution, des larmes à d'autres larmes.


       « Mais voilà que je ne veux pas être réparée. Sauvegardée. Rafistolée pour continuer à avancer. Je ne veux pas qu'on colmate ce que je m'acharne à défaire, découdre. (…)
       Songe qu'on affirme fièrement, je suis raisonnable, cet aveu qui dit en vérité je me laisserai raisonner par Vous.»


    Je vous passe les détails, ce livre est d'une richesse incroyable... Ca fourmille de thèmes, de pistes, d'inventivité. C'est un livre incongru et généreux, qui part dans plein de directions sans jamais se perdre, une observation psychologique pointue, un pamphlet pour quelque chose qui ne serait pas que de la vigilance, mais une riposte . Il y a un mélange assez jouissif de tristesse, de douceur, de rage et de gaîté, qui m'a un peu fait penser à La guerre est déclaré dans la première partie, pour évoluer ensuite vers un discours beaucoup plus large, partir de la douleur intime pour avoir un regard et un rôle dans le monde.


       « Peur de finir par ne plus chercher que de jolis refuges de campagne où être bien, des terriers ou des nids à construire, m'appliquer à les border de couvertures et prendre bien garde à n'y installer  que des lumières indirectes, apaisantes. Finir par s'y installer, dans l'oasis, dans la pause,et oublier qu’on ne faisait que passer avant de repartir. Finir par ne plus s’occuper que  de son propre corps à sauvegarder, une jolie plante fraîche à arranger, soigner, nourrir. Se suffire de à peu près et presque. Et ne plus savoir comment commence, mais qu'est ce qu'une tempête. La craindre, la conspuer même, la moquer, cette tempête, dès qu'on en renifle les débuts, en répétant, mauvais et  frileux, « ça ne changera rien », se prendre à souhaiter qu'il n'y en ait plus jamais des tempêtes parce qu'on s'y est fait à ces journées, finalement . »


    Je ne peux pas dire que je partage toutes les convictions de Lola Lafon alias Voltairine, peut-être suis je trop timorée, ou pas assez lucide, certaines choses m'ont même gênée,  mais  ce fut un moment à la fois instructif et réjoui, de partager cet arrachement face à l'agression quotidienne d'un monde trop dur, trop impitoyable, trop sûr de lui. Il y a là une réflexion sur la normalité, sur la révolte, sur le droit d'être autre et de le dire. Sur le droit de ne pas être rien, des filles de rien.

    C'est un livre irrévérencieux, qui crie et hurle une rage, revendique le droit de savoir dire non. Un livre jeté dans une mer d’indifférence avec l'espoir d’allumer des étincelles, et que ces étincelles , de proche en proche allument un grand feu salvateur autour duquel se réchauffent toutes les Petites Filles au bout du Chemin.



    (commentaire rapatrié)


    Dernière édition par topocl le Mer 14 Déc - 11:58, édité 1 fois


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    Re: Lola Lafon

    Message par Bédoulène le Lun 5 Déc - 9:57

    La petite communiste qui ne souriait jamais



    Tout d’abord c’est le titre qui interpelle  parce qu’ elle savait sourire Nadia,  mais c’était une façon  pour les USA, notamment, de caricaturer la petit Roumaine, car d’après eux là-bas dans l’Est les petites filles devaient être tristes.

    L’auteure a choisi une composition très vivante en organisant ce récit sous forme de dialogue entre elle et la supposée Nadia. C’est très habile et elle fait ainsi passer ses sentiments vis-à-vis de ce pays où elle a passé une partie de son enfance et peut  en connaissance critiquer l’attitude des pays de l’ouest où elle vit aussi. Personnellement je trouve les oppositions Est/Ouest éclairent la situation.

    Il me semble qu'il  faut oublier notre regard d'occidental de l'ouest sur la Roumanie, nos à priori pour comprendre le personnage de Nadia et l'époque.

    Lola Lafon use de mots très durs dans les dialogues  : pornographie, rideaux d’une chambre close, vous avez contribué à la fabrication de votre image, vos supposées démocraties libérales etc……….. pour provoquer le personnage de Nadia.

    La gymnastique est bien le choix de l'enfant, c'est elle qui s'impose des défis, elle obtient ce qu'elle souhaite et ses exécutions sont l'objet de descriptions intenses que se soient la légèreté du corps ou les meurtrissures, par l'auteur.

    Tous ceux qui s’engagent dans une carrière « physique » doivent  respecter un rythme de vie sain (entrainement, alimentation, sorties), la réussite demande des sacrifices et ils sont acceptés, voire devancés. C’est ce que l’auteure nous dit à travers la parole de Nadia.

    Béla l’entraineur de Nadia et  de l’équipe a été honoré ou critiqué, tour à tour par le « Camarade » suscitant les interventions dans son foyer de la sécuritat. (ceci me parait très réaliste) Cette sécuritat dont tous se méfiaient  ou se servaient.

    Le chapitre concernant Véra Caslovska  et son implication dans la politique de son pays s’oppose à l’ attitude inconstante et incertaine de Nadia, l’auteure nous dit son admiration pour celle qui agit.

    Sur le plan politique le Conducator est  représenté comme le dictateur qu’il est,  avec « ses arrangements au marxisme » mais   ce qui m’a le plus  heurtée,  sa main mise sur le corps des femmes : l’interdiction de l’avortement et les  auscultations (j’emploierai moi :  la violation), par le médecin de la police des menstruations !

    C’est par des anecdotes que l’auteure nous fait mesurer  la dangerosité,  « la folie » ? du couple suprême et l’imprévisible rapidité de l' exécution des Ceausescu. Quant à la révolution : qui l’a déclenchée, qui l’a faite ?  ou  coup d’état préparé ? comme à l’époque en direct à la télévision, c’est la confusion. Toutefois l’auteure fait mention des ouvriers de Timisoara qui eux manifestaient.

    Quant à la fuite de Nadia, là aussi chacun a sa vérité, mais  quels que soient ses choix reste pour toujours « la petite fée » Roumaine qui a enchanté le monde  avec son pied menu lancé vers la lune.

    Une excellente lecture qui m’oblige à lire un autre livre de cette auteure .

    (de toute façon Topocl dit que c'est ma punition )  

    oui Shanidar j'en ai encore appris comme la nouvelle catégorie de personnes "sans antécédent" à surveiller !


    Dernière édition par Bédoulène le Sam 10 Déc - 17:20, édité 1 fois


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    Re: Lola Lafon

    Message par topocl le Mar 6 Déc - 18:53

    La petite communiste qui ne souriait jamais


    On se laisserait facilement aller à croire que, sur fond de dictature roumaine triomphante puis déchue, c'est seulement un livre sur Nadia Comaneci, la petite gymnaste qui subjugua le monde entier, adulée par le communisme comme par  l'occident, objet fascinant de vaillance et de fragilité mêlées, façonnée par  son entraîneur, instrumentalisée comme propagande pro-roumaine par le pouvoir, jetée comme un kleenex quand elle commença à ne plus tout à fait rentrer dans la case qui lui avait  été attribuée.

    Ce serait déjà bien. Toute la première partie, l'ascension de la petite fille jusqu'au « 10 » suprême aux Jeux Olympiques,  entre bien dans ce cadre-là : une histoire unique, pleine de violence et de passions, intelligemment menée qui tient le lecteur en haleine, l'informe et  l’émeut à la fois.


    Puis peu à peu les fêlures apparaissent, l'appareil se met à gripper, Nadia prend de l'épaisseur (à tous les sens du terme) et on monte d'un  cran.
    Si on regarde le titre et qu'on le compare vidéo de la jeune gymnaste qui sourit, si l'on regarde l'indication « roman », si l'on porte attention au fait que, à côté de son information tous azimuts, Lola Lafon entend « remplir les silences» comme elle le dit d'entrée de jeu, si elle  fait intervenir un dialogue fictif et critique, entre Nadia Comaneci, et la narratrice,  en train d'écrire sur elle, on comprendra qu'on va beaucoup plus loin, qu'on entre dans une réflexion sur le choix et le non-choix, l'ambiguïté, le sens donné aux mots et aux informations, la réécriture du réel.

    L'idée directrice du roman est que les choses sont complexes, très complexes, qu’elles soient personnelles, sociales ou politiques, loin de l'image sans nuance véhiculée par les médias.

    Je dirais pour ma part qu'on est  bien devant une œuvre littéraire et non un documentaire, avec une ligne narrative confrontée à l'histoire individuelle et collective, une réflexion sous-jacente, un style d'écriture, qui, s'il n'est pas classique et peut déplaire, n'en est pas moins ouvragé.



    (commentaire rapatrié)


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    Re: Lola Lafon

    Message par topocl le Dim 18 Déc - 16:23

    De ça je me console




    Pour lui, apparemment, tuer n'était qu'un geste presque inévitable, rien qu'une réponse à la violence diffuse qu'on nous imposait tous les jours, la vraie responsable, elle. La serveuse fantôme, les milliers de fantômes qui balayaient les déchets français, ceux qu'on soustrayait des statistiques qui comptaient, ces corps assis sur les quais de métro, pas pressés parce qu'ils y resteraient la semaine, tous étaient des symptômes, des preuves de guerre sourde.



    Comme Lola Lafon, j'exècre le marchandisage des femmes, le tout-apparence et superficialité, l'exclusion des pauvres, la mise à l'écart des étrangers…Seulement, moi, je me console : je fais partie de ces Presque Morts qui s'attristent de tout cela en faisant passer le plat de lasagne à leur voisin avec un grand sourire, puis enchaînent sur autre chose...

    Emilyatine, l'héroïne-miroir de Lola Lafon, elle, ne se console pas.

    On dit sois un peu ouverte.
    En général, on m' enjoint d'être ouvert au moment même où passent dans les conversations des choses acérées qui forcent leur chemin vers mon cerveau pour y trouver une place que je ne veux pas leur donner.
    (…)
    Ont dit avoir les idées larges, je commence à mieux entendre, j'entends idées larges comme des idées obèses de compromis.


    Elle comprend qu'« On ne naît pas vivant on le devient. »
    Quelle solution au-delà de la chaleur de l'amitié et de la solidarité ? La violence, les mots adressés à soi-même ou vers les autres, ou le refus ?

    Depuis des années, le monde tel qu'on me le présente ressemble à une histoire inspirée de faits réels à laquelle je n'arrive pas à croire, ni à participer. Et on est quelques-uns à ne pas croire à cette histoire vraie.

    De la mort de son père, non plus, elle ne se console pas…et c'est extrêmement touchant et fort beau.

    Malgré de petits moments de sur-place dans la deuxième partie, cela donne un livre qui pourrait être prêchi-prêcha, où on ne peut pas adhérer à tout , mais qui est joyeux et déchirant à la fois, ébouriffant d' inventivité et d 'émotion, d'une vivacité chaleureuse. Une claque salutaire.
    C'est un livre qui remue dans ces temps de violence terrifiante.

    (commentaire récupéré)


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    Re: Lola Lafon

    Message par topocl le Dim 18 Déc - 16:24

    Une fièvre impossible à négocier



    Je pense à cette sensation d'être tenue à terre par le pouvoir et l'ordre. Être à genoux sans rien pouvoir y faire ou presque. Je ne veux pas me dire, demain ou plus tard, que je n'ai rien fait.
    Je ne veux pas laisser des personnes décider d'en allonger d'autres, étouffées. Alors mon envie se précipite, plus bruyante que la peur des flics, des ennuis potentiels ; il faut que je bouge, rouge, il faut que ça se fasse. Je veux aller un peu plus loin que parler.


    C'est encore une fois l' histoire d' une gentille fille, Landra, qui un soir se fait violer dans l'intimité de sa chambre par un jeune homme respectable et tout ce qu'il y a de plus insoupçonnable. Et après, elle ne veut pas mourir, mais elle ne peut plus vivre. Ou en tout cas, vit avec la peur. Et, comme disent les surfeurs, « La peur n'est une émotion comme les autres, il faut l'accepter » . Alors , si Landra cache cette peur intime, elle décide de hurler une peur plus générale devant notre humanité humiliée, bafouée, violentée par les politiques, les capitalistes,les intégristes de tous poils. Finis les commentaires aux terrasses de bistrot, elle va jouer sa révolte au plus fort, dormant dans des squats, frayant et agissant avec des groupuscules d' extrême gauche. Elle veut que cette fois-ci, son NON soit entendu.

    Alors que, c'est dommage, il suffit de :
    Mettre un poing final dans la figure de la Peur…
    Pour réapparaître à soi-même, en entier, rêves compris, tout recousu.
    Je suis là.
    Terrain d'entraînement : ma Vie

    Il faut écouter Lola Lafon, s'attacher à cette jeune femme qui se débat,il faut comprendre sa rage contre un monde manipulé par des mains impitoyables.il faut se demander si, finalement, elle n'a pas raison, s'il n'y a pas que l'action, même illégale, pour répondre à cette violence qui domine le monde, s'il ne faudrait pas arrêter de se croiser les bras, de commenter et de juger, arrêter de « négocier », en se réjouissant d'être du bon côté.

    La résignation est un suicide quotidien.

    Elle me remue, cette Lola Lafon. A chaque lecture.
    Et elle me fait peur.
    Peur qu'elle n'ait que trop raison.

    « À Régis, j'écrivis quelques lignes où je précisais que je ne voulais pas entrer dans le vieillissement sans avoir connu le feu d'un combat réel, qu'aucune jeunesse n'avait de sens qui ne risquât de mourir violemment et qu'à ma jeunesse je voulais donner un sens qui ne fût pas de me vautrer dans le plaisir de vivre. » Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France.


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