Flâneries urbaines

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Re: Flâneries urbaines

Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 9 Juin - 12:24



Pour revenir sur la notion de géopoésie, j'ai récemment lu des extraits de textes rassemblés dans Ville et géopoétique. Je dirais que la conception de Georges Amar est celle qui me rejoint le plus dans mes préoccupations esquissées en guise d'éléments puisés pour une création littéraire et une application plus théorique :

Extraits p. 44, 50 et 51-52. a écrit:La géopoésie n'est pas une forme particulière de littérature ou de poésie mais un projet de culture, que l'on pourrait qualifier de post-moderne au sens où la modernité a été marquée par la séparation, non seulement de l'homme et du monde, mais aussi des disciplines, ou encore de l'intelligible et du sensible. Cette grande séparation (quand a-t-elle commencé? Avec Descartes, Platon? Encore avant?) n'est pas pour rien dans certains aspects désastreux de notre civilisation, dont beaucoup de villes actuelles, avec leurs sinistres banlieues, leurs bidonvilles, leurs bétonvilles, offrent de cruelles illustrations. C'est pourquoi la géopoétique, par-delà une critique sans merci du caractère proprement im-monde de tant de réalités «modernes», invite à une transdisciplinarité fondamentale et la plus large possible. Il y a du poétique dans les sciences exactes et de l'exactitude dans la poétique du géo. La réinvention du rapport au monde et au soi qu'appelle dramatiquement notre temps a besoin de tout. De toutes les ressources du génie humain, y compris urbain.

[...]

La ville n'a jamais été une pure «machine à habiter» (formule de Le Corbusier pour la maison), ni une pure machine à travailler, ou à commercer. D'ailleurs, en disant cela je calomnie la machine! Pourquoi avons-nous tant calomnié les machines? Ne sont-elles pas les produits de l'esprit (et du corps) humain dans son dialogue avec les forces de la nature? La ville est aussi une «machine à voyager», dans l'espace et le temps; dans la connaissance et l'imagination. Elle est un port, elle est un rivage, elle est la bibliothèque, la cartothèque du monde, elle est le Browser, le «navigateur» du monde! La ville est un genre d'internet en mieux, en chair et en os! La ville n'est pas seulement un lieu, c'est un moteur de déplacements en tous genres, y compris sémantiques; c'est un appareil à mouvements, et ces mouvements sont des moyens d'exploration, de connaissance et d'expression.

[...]

La ville future peut être pensée comme instrument poétique collectif d'un nouveau rapport au monde. Ce n'est pas une utopie empreinte d'un optimisme béat (pourquoi l'optimisme serait-il toujours béat?) mais une direction de pensée et de travail. Il ne s'agit pas de donner des leçons et encore moins des règles de géopoétique à ceux qui oeuvrent à l'évolution ou à la naissance des villes. Mais un dialogue est possible, et précisément parce que l'urbanisme et l'architecture, le design et l'ingénierie (et bien d'autres) sont des activités à teneur poétique. Il y a une lecture et une relecture à faire de la poétique des métiers, des «arts et métiers», pour contribuer à y lire, dans les termes, dans la langue et les formes de chacun de ces métiers, leur teneur poétique et géopoétique. Ce qui aurait, entre parenthèses, l'intérêt réciproque de revivifier un champ poétique et artistique passablement exténué par son endogamie persistante, assoupi dans ses hamacs académiques ou corrompu par ses «mauvaises fréquentations» du marché financier de l'art dit contemporain.

Georges Amar est du côté de l'ingénierie. Pendant longtemps, j'ai entretenu des réflexions autour des études littéraires, de la poésie, des diverses formes d'écriture, de la flânerie littéraire urbaine, et j'ai oscillé entre la sociologie urbaine, les études urbaines et l'histoire de l'architecture en plus d'avoir été familiarisé avec des éléments de l'histoire de l'art. Pour le moment, je dirais que Georges Amar me réconcilie avec la géopoésie.
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Re: Flâneries urbaines

Message par Jack-Hubert Bukowski le Mer 2 Aoû - 7:39

C'est la deuxième fois que je cite Jacques Roubaud en quelques jours. J'estime qu'il a sa place dans cet univers des flâneries urbaines :

      XIII

The Complaint

Tu ne te plains pas, marchant, tu ne pleures
Plus, tu ne penses pas, tu ne parles pas,
Plus, tu marches, mais sans plus murmurer bas
Le décompte-torsion des heures, ces heures.
Tu ne te troubles pas, marchant, ne t'apeures
Plus, couché debout, de rien, de rien, d'un pas
D'un autre, tu ouvres les yeux et là-bas
Rien, il n'y a rien, qu'un chien, ou qu'une fleur.
Tu ne penses pas à te plaindre, à parler
Fort, très bas, à prendre place dans la mer
De tes moments, chacun blanc, entre limites
Nettes, l'un sur l'un effacés, et de ta main
Tu ne traces plus un nom sur chaque vitre
Buée. Tu ne te plains plus. Ainsi, tu te plains.


Tiré de La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, p. 160.
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Re: Flâneries urbaines

Message par Bédoulène le Mer 2 Aoû - 8:19

ne rien dire en disant tout

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Re: Flâneries urbaines

Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 14 Aoû - 9:57

En feuilletant deux essais, j'ai réussi à mieux revenir au gré de l'exposé de ce que j'essaie de vous faire prendre conscience, l'objet de ce fil et les distinctions à faire en ce qui concerne les divers genres d'écrits vis-à-vis des flâneries urbaines.

Tout d'abord, j'ai feuilleté Pages de sable. Essai sur l'imaginaire du désert de Rachel Bouvet. J'y ai retrouvé la référence à Jean-Didier Urbain et L'idiot du voyage. Histoire de touristes. Nous pouvons retrouver ici un excellent compte-rendu dont je vous cite une partie :

Trois espaces, —la ville, la campagne et le désert—, forment une symbolique à partir de laquelle il est possible de comprendre les valeurs qui ont été associées à ces différents lieux par l’imaginaire occidental et qui orientent le mouvement touristique encore aujourd’hui. À chacun de ces espaces correspond une certaine forme de tourisme puisque les visiteurs respectifs de ces lieux ne recherchent pas la même expérience. La symbolique liée à ces espaces trouve sa source dans la conception du proche et du lointain qu’avaient les Grecs de l’Antiquité : une échelle de valeur qui part d’un centre jugé humain; tout ce qui s’en éloigne devient progressivement non-humain; aux confins se trouvent les monstres.

[...]

Une citation :

« Que va-t-il advenir de l’indécouvert, de l’inconnu et l’immesurable face à une infrastructure de circulation et d’accueil en perpétuelle expansion? Ici plus que son privilège, c’est l’espace nécessaire à l’expression de sa différence que le voyageur voit se réduire. » (p. 67)

Source : http://latraversee.uqam.ca/sites/latraversee.uqam.ca/files/vblanchet_urbain_lidiot_du_voyage.pdf

Par rapport aux «boutades» d'Animal - j'ajoute ici un sourire pirat - quant à l'invitation d'analyser les écrits de Charles-Albert Cingria, je vous invite à lire ce que Doris Jakubec a écrit dans son introduction au livre de Nicolas Bouvier, Charles-Albert Cingria en roue libre :

Nicolas Bouvier utilise trois termes très proches, aux nuances différentes dont chacune correspond à certains récits de Cingria et à ses états d’âme pour désigner la forme de son errance : Cingria est-il un flâneur? un rôdeur? un vagabond? Ce qu’il est en tout cas, c’est «ensorcelé», c’est-à-dire capable à son tour d’ensorceler, pour faire voir avec des yeux neufs le monde familier et proche, et désigner la magie du monde : ici derrière la maison ou là dans une toute petite chambre qui a des livres au mur, c’est déjà le dépaysement, les harmoniques de l’inconnu, les terreurs ou l’exaltation. Bouvier dit aussi que Cingria «furète» avec son vélo; c’est qu’il le voit aller et venir, regarder et observer, creuser le visible par une approche détournée, se perdre pour être heureux de reconnaître le lieu dont il n’est en fait guère sorti.
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Re: Flâneries urbaines

Message par Bédoulène le Lun 14 Aoû - 13:17

merci Jack pour tous ces arguments.

c'est très clair ; de plus Bouvier je m'y fie ! me faudra plus tard regarder du côté de Cingria

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Re: Flâneries urbaines

Message par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 24 Aoû - 11:51

Je continue à piocher parmi la liste des références à aller chercher lorsqu'on cherche un corpus d'écritures réalisées dans le cadre de flâneries. Comme on cite souvent Jacques Reda, j'imagine qu'il doit y avoir une raison en lien avec sa démarche mais pour l'avoir vue de près, la poésie de Guy Goffette me semble plus abordable à la lecture. Il peut y avoir aussi une question de regard et de sensibilités :

Il s'agit d'un extrait d'«Aux lisières»

III

Laisse dans ton dos le jour qui s'enfonce
avec les chemins dans l'automne, les arbres,
les toits des maisons, pars, précède le vent

comme un incendie de collines et
ne te retourne pas sur ton ombre close :
vivre est là, devant, ce qui manque encore

à ton souffle pour épuiser la route -
voilà ce que me chantait la voix blanche
de la nuit, voilà, mon amour, voilà

ce que j’ai fait et comment je suis mort.

Je mentionne ce poème car il me semble visualiser le mouvement de ce qu'on observe dans le cadre d'une flânerie, même s'il s'agit d'un portrait du flâneur lui-même.
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