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Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Emmanuel Carrère

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    Emmanuel Carrère

    Message par topocl le Sam 3 Déc - 17:31

    Emmanuel Carrère
    Né en 1957



    Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né le 9 décembre 1957 à Paris.
    Il est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris.
    Il est le fils de Louis Carrère et de la soviétologue et académicienne Hélène Carrère d'Encausse, et le frère de Nathalie Carrère et de Marina Carrère d'Encausse.
    Il commence comme critique de cinéma pour Positif et Télérama. Son premier livre, Werner Herzog, paraît en 1982. Il publie son premier roman L'Amie du jaguar en 1983 chez Flammarion. Le suivant, Bravoure, sort un an après chez POL, éditeur à qui il confiera tous ses autres ouvrages par la suite.
    En 2010, il est membre du jury des longs-métrages du Festival de Cannes, présidé par Tim Burton.

    Bibliographie

    Romans

    1983 L'Amie du jaguar
    1984 Bravoure
    1986 La Moustache
    1988 Hors d'atteinte
    1995 La Classe de neige

    Récits

    2000 L'Adversaire
    2007 Un roman russe
    2009 D'autres vies que la mienne
    2011 Limonov
    2014 Le Royaume

    Essais
    1982 Werner Herzog
    1986 Le Détroit de Behring : Introduction a l'uchronie
    1993 Je suis vivant et vous êtes morts, biographie romancée de Philip K. Dick

    Articles et recueils d'article
    Le dernier des possédés, paru dans le numéro Hiver 2008 de la revue XXI
    2016 Il est avantageux d'avoir où aller


    Dernière édition par topocl le Mer 7 Déc - 18:16, édité 2 fois


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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par topocl le Sam 3 Déc - 17:35

    Limonov



    Qu'est-ce qui a pu pousser Emmanuel Carrère à écrire un livre sur Limonov, ce russe dont personne n'avait entendu parler il y a encore 3 mois et qui fait la couverture de tous nos magazines depuis la rentrée littéraire ? Et que tout le monde s'accorde à trouver entre « pas très sympathique » et « franchement antipathique » ? Même si leurs existences se sont croisées à plusieurs reprises de façon assez ponctuelle, cela peut surprendre.

    Eh bien d'abord Emmanuel Carrère et Limonov ont trois points communs : ils ont adoré Les trois mousquetaires quand ils étaient petits (ce qui ne constitue pas un point particulièrement distinctif) et ils ont deux autres passions la Russie/URSS et l'écriture.
    À part ça ce sont deux hommes totalement différents, et c’est sans doute plus cette différence qui a fasciné Emmanuel Carrère écrivain plutôt doux que torture un perpétuel questionnement,

    Je vis dans un pays tranquille et déclinant, où la mobilité sociale est réduite. Né dans une famille bourgeoise du 16e arrondissement, je suis devenue un bobo du 10e (…). Je ne pense pas que ce soit mal, ni que cela préjuge de la richesse d'une expérience humaine, mais enfin du point de vue tant géographique que socioculturel on ne peut pas dire que la vie m'a entraîné très loin de mes bases,  et ce constat vaut pour la plupart de mes amis.

    S’opposant à  Limonov, un « rentre dedans » qui, justement ne se pose pas trop de questions, pour qui la vie « c'est vaincre ou mourir » , et pour cela , il est « prêt à tuer » Un homme qui relève tous les défis, tous les départs, qui ne tient pas en place, touche à tout avec pour seul but de s'en sortir. C'est un remuant, il a besoin que ça bouge pour se sentir exister. Il n'est pas étouffé par les scrupules, c'est le moins qu'on puisse dire.

    C'est justement cet homme-là qui a interrogé Emmanuel Carrère, comme dans D'autres que la mienne, où il raconte des itinéraires totalement différents du sien, mais dont il a trouvé qu'il lui apprenaient quelque chose.

    Quelque chose, oui, mais quoi ? Je commence ce livre pour l'apprendre .

    La première moitié du livre décrit les efforts persévérants de Limonov pour sortir de la lie de ses origines : fils obscur d’un soldat assez compromis dans une non-moins obscure ville moyenne du fin fond de l'Union Soviétique. Il est prêt à tout pour sortir de cette médiocrité, il touche à tout : petite délinquance, petits trafics, petit couteau à cran d'arrêt, petite affaires sordides… Mais  ce sur quoi il compte pour vraiment se distinguer c’est la poésie (que les jeunes soviétiques pratiquent avec autant d’art que la vodka), et où il s'avère vite être le meilleur. Cela ne l'empêche pas de connaître les pires débines, Limonov est décidément un aventurier, et le  récit des diverses galères qui vont le mener jusqu'aux États-Unis nous tient en haleine. C'est un héros des temps modernes, de la catégorie des loosers.

    J'ai l'impression d'avoir déjà écrit cette scène. Dans une fiction, il faut choisir : le héros peut toucher le fond une fois, c'est même recommandé, la seconde est de trop, la répétition guette. Dans la réalité, je pense qu'il l’a touché plusieurs fois. Plusieurs fois il s'est retrouvé à terre, vraiment désespéré, vraiment privé de recours et, c’est un trait que j'admire chez lui, il s'est toujours relevé, toujours remis en marche, toujours réconforté avec l'idée que quand on a choisi une vie d'aventurier, être perdu comme ça, totalement seul, au bout du rouleau, c'est simplement le prix à payer.

    Dans la 2e moitié du livre,  il commence à sortir de cette déveine crasse : il commence à être édité, reconnu, fêté. Il n' a pas vraiment trouvé sa place pour autant, ses amours se délitent, il lui en faut toujours plus, il devient vraiment sordide. À la recherche d'émotions fortes, il va  se mêler de façon assez sordide aux guerres des Balkans. En même temps l'Union Soviétique sort du communisme, et il revient dans son pays natal, qu'il chérit comme un Russe sait chérir sa terre. C'est l'occasion pour Emmanuel Carrère d’aborder des notions plus personnelles d'une part, plus historiques et géopolitiques d'autre part, qui sont intéressantes, exprimant une façon de voir plutôt originale et très documentée, mais qui cassent un peu le rythme du récit (Limonov reste un fil rouge même si on le perd un peu de vue par moments). Le désir de l'auteur est ici apparemment de nous faire comprendre à quel point cette situation est tortueuse et compliquée, et c'est réussi au point qu'on perd parfois un peu le fil, quand, comme moi, on n'a pas des connaissances approfondies sur cette partie de l'histoire du monde. C’est d’ailleurs sans doute le but, et de nous faire ainsi mieux comprendre pourquoi dans cette situation absolument inextricable, Limonov (qu’on retrouve enfin au premier plan) ne veut rien moins que fonder un parti nationaliste, fédérer les « paumés de la province russe » courant après leurs repères, et pour finir, pourquoi pas, prendre le pouvoir, quand son heure viendra. Tout cela  en restant punk ou rocker et « sans bonté », gardant pour maîtres mots la provocation, la révolte, et la violence.

    Dans un monde d’oligarques et de corruption, où Poutine pointe son nez, il fanatise suffisamment ses troupes pour inquiéter, puisque son parti est interdit , et lui est emprisonné. En prison aussi il réagit, il rebondit, il refuse de se laisser vaincre, se conduit en homme digne, peut-être enfin respectable, et puis, grâce à son aura de grand écrivain, il est libéré. Mais quelque chose s'est cassé, la sauce ne prend plus, il essaie d’y croire encore, mais son tour est passé…. Carrère, qui, évidemment, a fini par l’aimer d’une certaine façon, essaie de lui trouver une fin digne de lui, et les dernières pages du livre sont splendides.

    Ce qui est particulièrement troublant  dans la description de Carrère, ce qui justifie sa fascination pour le personnage, c'est l'ambiguïté perpétuelle qu'on trouve chez Limonov, cet homme qui ne peut vivre que s'il domine, s'il est le meilleur, si l'adrénaline crache, qui court d’échec en coups foireux, et rebondit perpétuellement, repart à l'attaque, joue sa vie en permanence. Cette ambiguïté répond à celle de  la situation politique, du jeu des pouvoirs qui fait que, comme dit Carrère, « ce n'est pas si simple que ça », que nous voyons les choses depuis notre petit point de vue d'occidentaux qui n’ont pas vécu l'épouvantable bordel de l'Union soviétique/Russie de ces 50 dernières années, et que cela  devrait nous inciter  à adopter une certaine humilité dans notre capacité à juger une situation que nous croyons connaître, mais n’abordons que de l'extérieur.

    Limonov est un livre d’un genre nouveau, au croisement de la biographie romancée et de la réflexion politique et du grand roman d'aventure. On se demande si Emmanuel Carrère n'a pas voulu écrire ici, à sa façon si personnelle, ses propres Trois Mousquetaires : une histoire palpitante, où les  rebondissements ne sont pas toujours crédibles, tournant autour des forces au pouvoir, avec des coups bas et des actes grandioses, où, si les héroïnes féminines se font « baiser » et « enculer »,  elles n'en sont pas moins l'objet d'un amour indéfectible et chevaleresque, où une dynamique  débridée et romanesque l’emporte. Le style de Carrère est absolument magnifique, dense, rythmé, exalté sans doute par la personnalité de Limonov, il se surpasse réellement et on le suit haletant. Il confirme son immense talent à décrire les personnages (célèbres ou inconnus), aller au fond d'eux-mêmes, traquer leurs faiblesse, valoriser leur humanité..

    Pour finir, Limonov est, comme le décrit l’un des personnage « un être magnifique, capable d’actes monstrueux. ». Cela justifie bien un livre…Et je rajouterai que Carrère est un auteur magnifique, habile à décrire des personnages, des situations historiques ou intimes avec une lucidité ,une tendresse, des formules percutantes qui nous font vivre en direct chaque moment de ce livre particulièrement brillant.




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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par topocl le Ven 16 Déc - 18:27

    Je suis vivant et vous êtes morts
    Philipp K DICK 1928-1982



    Si l'on veut faire bêtement simple, on lit le premier paragraphe, et tout le livre est dedans. Né en 1928 à Chicago, en même temps que sa sœur Jane, Phil Dick survivra seul à ce couple de jumeaux : la mère, incapable de les nourrir correctement, laisse Jane mourir de faim à un mois et demi.
    D'où, pour Philipp cette interrogation fondatrice :suis-je moi ou ma sœur, qui suis-je vraiment, quel serait le monde si ma sœur avait survécu, si j'étais mort à sa place, interrogation perpétuelle qui évoluera plus tard en : quel est ce monde, la vérité est-elle bien celle que l'on croit, n'a-t-elle pas un double qui fait que notre monde est une illusion, ne sommes-nous pas trompés par des sortes d'instances supérieures qui nous font vivre en croyant réel notre monde alors qu'il est autre.

    Ça, c’est si l'on veut faire simple. Le livre d'Emmanuel Carrère est beaucoup plus complexe, avec une étude extraordinairement fouillée de la biographie de Philipp Dick, cet homme fascinant et insupportable, de ses perturbations psychiatriques, de ses oeuvres, et des rapports qu'elles entretiennent avec, justement, ses questionnements perpétuels. La description est assez impressionnante et j'ai été très emballé par la lecture de ce livre (en tout cas ses trois premiers quarts) qui décrit un homme, à la fois si brillamment intelligent et cultivé, mais paralysé par des comportements et des pensées qui sont totalement étranges au commun des mortels, alimenté par une fascination pour les religions, le paranormal, l’ésotérique, et une consommation incontrôlée de médicaments et de drogues. La description clinique scrupuleuse du « cas » Philipp Dick, de son rapport à lui-même et aux autres, à son oeuvre, l'évolution de cet homme à la structure psychologique si perturbée vers un délire de persécution est tout à fait saisissante. La fin m'a un peu lassée, la pensée de Philipp Dick est de plus en plus obsédante, stéréotypée, tortueuse, je me perds dans son délire comme il s’y est aussi perdu lui-même.

    Tout cela, pour moi qui ne suis pas du tout une lectrice de science-fiction, me conforte dans l'idée que j’avais intuitivement que cette littérature a quelque chose de très profond, très pensé, très intelligent. Qui se présente sous des abords « populaires » mais est le résultat d’une pensée extrêmement élaborée qui pose les questions et ouvre les esprits.

    En somme, un livre très intéressant, qui m'a passionnée pendant ses 2 premiers tiers, m’a saoulée sur la fin. De la haute voltige dans un roman biographique aussi intelligent que son personnage.

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    mots-clés : #biographie


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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par topocl le Ven 16 Déc - 18:29

    L'amie du jaguar




      Entrer dans un livre, quel qu'il soit, c'est se résigner à cette dictature, à l'arbitraire d'un maître de maison qui s'arroge tous les droits, celui de dissimuler, de brouiller les pistes et les points de vue, selon une procédure qu'il choisit.


    Ce livre est un objet bizarre. On n'y comprend pas grand chose, et on s 'en fiche complètement, tant on partage le plaisir jouissif d'Emmanuel Carrère ,  conteur qui se laisse embarquer dans des digressions, reprend le fil, raconte tout et n'importe quoi, pourvu qu'il ait le bonheur d'inventer et raconter.

    A la base, c'est l'amour peu ordinaire de Victor et Marguerite, basé sur la fabulation, l'invention, le mensonge, la mystification dans un jeu de miroirs et d'illusions qui se mordent la queue. A l'arrivée un délire verbal absurde et joyeux, mi-feuilleton d'aventure, mi-roman policier, une blague gigantesque. Il faut abandonner sa petite logique, se laisser porter par les mots, jouir des coïncidences, rire de la damnée malice de l'auteur, laisser les nœuds se resserrer implacablement.

    C'est le premier livre d'Emmanuel Carrère, qui accumule « indices,  rebondissements et déductions » et « tire[r] de tout cela un de ces rutilants chapitres finaux où la plus infime notation révèle sa fonction, son impérieuse nécessité » . D'une belle audace, d'un humour décapant , c'est une variation ô combien ludique sur l'absurdité de la vie, l'écriture et la fiction, le mensonge et la vérité.

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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par topocl le Sam 17 Déc - 9:22

    Le Royaume



    « Non.
    Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse - je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long,  ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je croyais. J'écris ce livre pour ne pas  abonder dans mon sens. »

    Emmanuel Carrère ayant une excellente attachée de presse, personne n'a pu y échapper, tout le monde sait que le Royaume, c'est celui de Dieu, que le livre parle des premiers chrétiens, et que la note « Carrère » c'est qu'il y a 20 ans, pendant 3 ans, il a été un croyant à la limite du fanatisme.

    Mon commentaire m'a causé quelques soucis, (excusez la longueur) , car je suis passée par plein d'états contradictoires à la lecture de son nouveau roman . Franchement pas intéressée au début, irritée au milieu, plutôt passionnée à la fin… Si cela signe une chose c'est que, qu'on aime ou pas, qu'on soit choqué ou pas, qu'on soit intéressé ou pas, ce roman est d'une grande richesse et ouvre de nombreuses pistes, beaucoup plus que ce que dit ma petite présentation de départ.

    Je passerai sur la première partie, qui m'a énormément déçue, Carrère raconte comment lui, homme tourmenté et souvent malheureux, est sorti d'une dépression sous la double protection du Christ et d'une psychanalyste (7 messes et 3 séances par semaine), puis a peu à peu abandonné la Révélation, ce Royaume, pour devenir un  agnostique, qui 20 ans plus tard écrit un livre sur les premiers chrétiens et se remémore cet épisode de sa vie, sur un ton assez sarcastique voire condescendant. Curieusement, cette histoire d'une passion folle quoique éphémère, qui était assez prometteuse, m'est restée totalement indifférent. A ce stade , j'ai bien failli m’arrêter.

    Puis, on passe aux choses sérieuses, on suit Paul sur le chemin de Damas, puis prêchant à travers le monde romain, et peu à peu, sans perdre  de vue le récit historique général de ce premier siècle chrétien, émerge la personne de Luc, l’évangéliste, un conciliant que haïssent les « vomisseurs de tièdes », un conteur, qui est en fait le personnage central du livre, auquel Carrère voue un attachement avoué, qu'il considère en quelque sorte comme son double. À moins que le personnage central soit Emmanuel Carrère, comme toujours plus ou moins dans ses derniers livres.

    Pour ce qui est du récit historique, bien évidemment beaucoup de choses sont connues, nous avons appris l'histoire du monde romain, je suis d'une génération qui a été au catéchisme et c'est donc surtout dans les détails, les nuances, l'interprétation, la pensée, la façon de raconter, que j'ai trouvé à me nourrir, et  abondamment. Au début, je dois dire que le ton ludique et désinvolte, le désir de moderniser à outrance,  m'ont  un peu gênée, parfois même irritée (comme exemple parmi de nombreux autres, quand il écrit que «  Luc est un peu snob, enclin au name dropping » ou à propos des échecs de Paul dans ses prédications : « Dans un album de Lucky Luke on le verrait à chaque fois quitter la ville enduit de goudron et de plume ». je comprends que cela puisse plaire, mais à moi pas tellement), j'y ai trouvé comme une pédagogie bêtement démagogique, j'avais par moment de lire « Les premiers Chrétiens pour les Nuls »).

    Je ne sais pas si je m'y suis habituée ou si Carrère trouve une humilité qu'il n'avait pas au départ, abandonne son coté sarcastique, mais au fur et à mesure que j’ai avancé dans le livre, ce malaise a disparu. Luc devient plus présent,le ton évolue, le ton, mais surtout le propos. Tout en continuant à nous raconter son histoire des premiers chrétiens, citant abondamment ses sources ( car il  s'est énormément documenté), il se permet de petits arrangements avec l'Histoire. Comme il est un écrivain et non historien, il admet les anachronismes qui servent son propos, ainsi que les vérités non-prouvées. Ce qui l'intéresse au delà de la Vérité historique, c'est ce qu'il a envie de croire,  c'est inventer et raconter, et naturellement, par moments, il glisse dans  la fiction, qu'il revendique, qui se mêle au réel, aux faits objectifs, qu'il offre comme une piste possible, tout en restant honnête, chaque fois il précise : ça c'est écrit, ça je le  pense, ça je le crois, ça j'en suis certain et on n'est pas obligé d'y croire avec moi. Le modernisme revendiqué qui m'avait gênée au début prend son sens, on croise au passage des comparaisons pas inintéressantes avec Staline, avec Ben Laden,….


       « Bref : d'accord pour  lire la Bible comme ça m'arrange, à condition d'en être conscient. D'accord pour me projeter en Luc, à condition de savoir que je me projette. »


    Ce livre n'est donc pas l'histoire des premiers chrétiens, mais Thèmes et Variations d'Emmanuel Carrère, lecteur des Ecritures et écrivain, sur la naissance du christianisme au Ier siècle. Et un écrivain, c'est un créateur.
    Il est donc en parfaite connivence avec Luc, le rédacteur des Evangiles, dont il débusque les astuces, analyse les techniques, perçoit les intentions derrière les mots. IL traque chez lui la part de création derrière le reportage, il lui donne le droit à la fiction. Il fait parler ses mots. Cette une réflexion/jeu autour de l'écriture est des plus intéressante. Carrère parle  de son rôle de lecteur, de son travail d'écrivain, de lui-même, une fois de plus, et ça, il le reconnaît avec humour : «pour parler de moi, on peut toujours me faire confiance ».


    Enfin pour ce qui est du petit épisode « pornographique ». Je crois que c'est cela qui le justifie : puisqu'il parle de lui-même et que pour lui la pornographie n'est pas taboue (il explique un peu plus loin qu'il  a plus de facilité à parler de la pornographie que des « désordres de son âme »), que cette association d'idées lui est venue à l'esprit (comme de nombreuses, nombreuses autres pas pornographique du tout, tout au fil du livre), il en parle. Il veut faire un  livre honnête, et un livre honnête, qui parle d'Emmanuel Carrère, apparemment, cela parle de pornographie. Il est comme ça, c'est à prendre ou à laisser . Et d'ailleurs, Dieu pardonne aux pêcheurs, donc pourquoi  camoufler ? Je signale quand même que le fameux épisode dure une dizaine de pages, deux pages d'exposition un peu hard mais fort bien écrites et qui ne m'ont quand même pas fait partir en courant, et 8 pages de discours autour de la chose, une exégèse en quelque sorte. C'est un peu provocateur, c'est certain, surtout dans ce contexte chrétien, mais pas suffisamment copieux pour justifier de ma part  un bannissement du livre.
    Et puis, il garde du recul, il se moque de lui-même, Carrère, d'avoir eu le culot de glisser ces pages dans son livre  sous prétexte de Luc : « Quand même, il a bon dos, Saint Luc ».


    Le drame mais aussi l'intérêt de la vie, c'est que, comme dit un personnage La règle du jeu, tout le monde a ses raisons et aucune n'est mauvaise.

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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par Ouliposuccion le Jeu 26 Jan - 7:40

    Le royaume



    S'attaquer à la rédaction d'un avis sur « le royaume » n'est pas une mince affaire , tant l’œuvre est riche et étoffée.
    Vous l'aurez compris , le royaume , c'est Dieu , la naissance du christianisme. C'est le berceau de Carrère , qui dans les premiers chapitres nous parle de sa foi , de sa soif d'analyse et plus tard , du doute qui en fait un agnostique.
    Peu importe dans toute cette traversée ce qui à poussé l'écrivain à revenir sur le chemin qui a été sa demeure , à relater avec brio le commencement d'une nouvelle civilisation , la nôtre , puisque ce roman est une antre de savoir et une introspection des plus intelligentes.
    Si Carrère se positionne un peu trop souvent au beau milieu de l'histoire , prenant parfois la place du Christ tant il est arrogant , j'ai décidé de lui pardonner en vue de sa réflexion brillante et pertinente.
    Tout au long de la lecture , on marche aux côtés de Paul alors que celui ci tente de convertir les romains. La grande Rome est évoquée , aussi Tibère , Néron , Vespasien et Titus font partie du paysage , éléments majeurs dans la genèse de cette fondation .
    Arrive Luc ,personnage vénéré de Carrère qui tout au long de ce livre , lui voue un culte en le considérant comme le premier écrivain , puis Jésus , que Carrère préfère traiter en homme plutôt que Messie ce qui le rend plus humain, plus proche de chacun tout en désacralisant le divin , ce qui amène une objectivité que la foi anesthésie.
    C'est le début d'une quête , d'une entreprise céleste qui sillonne un monde , qui se frotte aux peuples et se dresse afin de promouvoir une vision nouvelle.
    J'ai décidé de ne pas traiter lors de ce post tous les questionnements de Carrère , les développements et faits historiques soutirés de la bible ou autre manuel religieux tout simplement parce qu'il me semble important de laisser le futur lecteur entre les mains de l'auteur qui excelle dans cet exercice initiatique.  
    Plus qu'un roman , « Le royaume » est un essai , un travail de documentation impressionnant ,une introspection intellectuelle saisissante tant la solidité des arguments est pesée et filtrée.
    Si le céleste n'a jamais eu mes faveurs , ce fut un plaisir de plonger tout au long de ses 630 pages dans les cieux de la foi avec pour seul compagnon un épicurien qui vient de signer un livre édifiant.
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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par Bédoulène le Jeu 26 Jan - 8:02

    encore jamais lu mais là vos commentaires sont tentants (4 livres dans la tablette il n'y a plus qu'à trouver le temps)


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    "Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par Ouliposuccion le Jeu 26 Jan - 8:07

    c'est bientôt le week end Bédoulène ! study
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    Re: Emmanuel Carrère

    Message par Tristram le Lun 29 Mai - 20:59

    L’Adversaire




    Ce livre est le récit des questionnements et relations d’Emmanuel Carrère avec Jean-Claude Romand, 39 ans, qui en 1993 tua sa femme et ses enfants puis ses parents avant de manquer l’assassinat de sa maîtresse et son suicide. Plus impressionnant peut-être encore, le criminel avait menti à tout son entourage pendant dix-huit ans sans provoquer le moindre doute, se prétendant chercheur à l’OMS alors qu’il avait suspendu ses études de médecine en deuxième année, ne s’étant pas présenté à l’examen – sa première dérobade devant la réalité.
    Emmanuel Carrère achève Je suis vivant et vous êtes morts (biographie romancée de Philip K. Dick, personne déjà fort troublante par rapport à la simulation), lorsqu’il se trouve fasciné par ce fait divers. Il poursuivra dans (ou sera poursuivi par) la même veine avec Un roman russe et D’autres vies que la mienne (ouvrages que, malheureusement, je n’ai pas lus dans l’ordre, ce qui est dommage du point de vue de la mise en place chez l’auteur, à partir d’un mémo personnel, d’un procédé d’enquête relatée à la première personne, parallèlement à l’évolution chronologique de sa confrontation avec la folie et l’horreur, la souffrance humaine qu’il essaie de comprendre).
    Il correspond avec Romand, suit son procès, présente son témoignage, et nous livre au fur et à mesure ses propres commentaires. C’est donc l’exposé de l’existence reconstituée d’une victime du conformisme (point de vue personnel), de sa fuite en avant dans le mensonge, passant par l’escroquerie, jusqu’à la mort. Lentement acculé dans l’impasse de sa propre imposture, cet individu comme un autre quoiqu’un peu faible, assez sentimental, sensible au regard des autres sur lui, effacé mais affable, même gentil (assez semblable à quiconque), jouant sa vie comme un acteur compose et prémédite son rôle et l’image qu’il donne à autrui, perdu dans son autofiction de faux-semblants qui l’enferment, trompant et manipulant son entourage mais pas lui-même, entraîne avec lui dans la destruction finale ses proches qu’il aimait manifestement.
    Condamné à « perpétuité », Romand cherche lui-même à (s’)expliquer (sensible aux « signes ») – pour autant qu’on puisse croire un mythomane (verdict psy peut-être à nuancer par les Chosien-ne-s compétent-e-s), et se déclare croyant, voire en voie de rachat (il aide autour de lui, prie), grâce au soutien de visiteurs de prison chrétiens. Ou alors, s’est-il trouvé une nouvelle apparence gratifiante ?

    « Un mensonge, normalement, sert à couvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. »

    « Au personnage du chercheur respecté se substitue celui, non moins gratifiant, du grand criminel sur le chemin de la rédemption mystique.
    Une autre équipe de psychiatres a pris le relais de la première et formulé le même diagnostic : le roman narcissique se poursuit en prison, ce qui permet à son protagoniste d’éviter une fois de plus la dépression massive avec laquelle il a joué à cache-cache toute sa vie. En même temps, il a conscience que tout effort de compréhension de sa part est perçu comme une récupération complaisante et que les dés sont pipés. "Il lui sera à tout jamais impossible, conclut le rapport, d’être perçu comme authentique et lui-même a peur de ne jamais savoir s’il l’est. Avant on croyait tout ce qu’il disait, maintenant on ne croit plus rien et lui-même ne sait que croire, car il n’a pas accès à sa propre vérité mais la reconstitue à l’aide des interprétations que lui tendent les psychiatres, le juge, les médias. »


    Livre où je suis entré par curiosité des ressorts de cette tragédie (paraissant aussi fatale que clinique), où Carrère expose lisiblement ses observations, et dont je ressors en constatant que la vie de quiconque peut basculer extraordinairement pour avoir buté sur peu de chose.

    L’auteur s’exprime brièvement sur ses vécu et démarche dans cette affaire :


    mots-clés : #biographie

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    Re: Emmanuel Carrère

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