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Emmanuel Carrère

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Message par topocl le Jeu 22 Fév - 16:48

Ca y est, Un roman russe, j'ai commencé. j'ai bien rigolé parce que les deux premières phrases sont:

Emmanuel Carrère a écrit:Le train roule, c'est la nuit. Je fais l'amour avec Sophie sur la couchette et c'est bien elle.

C'est comme s'il nous faisait le coup de la provoc après la discussion que nous avons eue et les réserves de Dreep.

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Message par Dreep le Jeu 22 Fév - 20:49

@Arturo a écrit:C'est étrange ce que tu écris Dreep.
Pour moi un livre dont l'auteur ne parle pas de lui n'existe pas.
J'attends les exemples. politique - Emmanuel Carrère - Page 2 1405744041

Tu as lu Carrère, Arturo ? Je ne pense pas, ou pas Un roman russe, sinon il serait impossible que tu ne comprenne pas ce que je dis.

Je dis et répète que c'est une question de manière, comment être plus clair ? Bien entendu que tous les auteurs parlent d'eux avec des manières plus ou moins détournées. Carrère est frontal, explicite (voire obscène, si je suis méchant). Il parle en gros, de comment il veut faire l'amour à Sophie (quelles pratiques & positions, la longueur du machin ?), dans quelle mesure il est possessif avec elle, ce qu'elle lui a fait, ect...

Et Sophie (merci Topocl, je me souvenais plus de son prénom  Rolling Eyes ) existe dans la réalité, ce n'est plus sa compagne.

Bref, j'en ai rien à cirer.
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Message par topocl le Ven 23 Fév - 8:07

Dreep j'ai avancé dans la lecture de Un roman russe, et c'est vrai que c'est des plus désagréable, la façon dont il traite Sophie(et sa mère aussi dans une moindre mesure). C'est pas parce qu'il se maltraite lui-même qu'il peur se l'autoriser avec ses proches.Et pas du tout intéressant, je te l'accorde. Je ne le défendrai pas, ce roman-là. J'y reviendrai dès que j'ai fini.

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Message par Dreep le Ven 23 Fév - 11:24

C'est vraiment dommage parce que tout le reste est intéressant, en fait...
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Message par topocl le Ven 23 Fév - 13:56

On est bien d'accord!

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Message par églantine le Ven 23 Fév - 16:02

Bon il faudra que j'essaie alors Carrère .

Merci pour votre discussion , ça me rappelle Olivier ADAM qui me gonfle pour les mêmes reproches que tu fais à Carrère , Dreep .
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Message par topocl le Ven 23 Fév - 19:36

Un roman russe

politique - Emmanuel Carrère - Page 2 Images99

C'est donc une relecture. Et bien , je comprends bien pourquoi je n'avais pas aimé. Je continue à ne pas pouvoir dire que j'ai aimé. Mais.  Mais ce livre est complexe, ambigu et tragique, comme son auteur.

Il s'agit d'un  fatras absolu qui pourrait avoir pour sous-titre Quelques mois de la vie d'Emmanuel Carrère.

Au premier chapitre, il part en reportage sur les traces d'un soldat Hongrois qui a été hospitalisé pendant 50 ans dans un hôpital psychiatrique russe, finalement identifié et ramené à sa famille,  ne parlant plus que par bribes , ne se souvenant de rien. Super sujet, traité de façon frustrante sur un chapitre.

A l'occasion du reportage à Kotelnitch, où est  l’hôpital psychiatrique, Emmanuel Carrère y est séduit par ce village post-soviétique  agonisant, où il parait impossible de vivre mais où des gens survivent quand même. Il tisse des liens et il finira par y revenir fasciné un mois durant, pour s’imprégner de cette vie si étrange pour nous, une non-aventure typiquement carrérienne qui a son charme décadent, et finit  tragiquement.

Pendant la même période il cherche à faire aboutir le projet d’écrire sur son grand-père géorgien immigré  au moment de l'annexion de la Géorgie par l'Union Soviétique, personnalité aussi tourmentée que son petit-fils, malmené par la vie jusqu'à son arrestation et sa disparition mystérieuse en 44, sans doute liée à ses activités d’interprète pour les Allemands. Il pense que creuser l'abcès de ce mystère pourra l'aider à mieux assumer son propre malêtre.

Voilà. Tout ça, quoique un peu disparate, et pas complètement abouti,  c'est épatant. Du Carrère comme on l'aime.

Seulement manifestement cela ne suffisait pas, ou peut-être n'était que le prétexte pour que Carrère,  adolescent amoureux de nous parler de Sophie, la belle Sophie, la Sophie amoureuse,  Sophie qui fait si bien l'amour en présence ou au téléphone , Sophie, l'amour de sa vie. Cependant comme Carrère est, cela ne change pas, totalement immature, égocentrique, égoïstement torturé, supérieur, maladroit, possessif, infantile, cela finit mal et on a droit à tous les détails de cette rupture en plusieurs actes. Au centre de celle-ci, une nouvelle érotique dont Carrère semble très fier, mais que j'ai trouvée d’une longueur.... Et puis des dialogues répétés du genre Tu es l'amour de ma vie mais je ne peux pas te supporter. Tu es la femme que j'aime mais je suis un si sale type. Tu es l'amour de ma vie mais séparons nous, je souffre trop...

Dreep est plutôt indulgent quand il qualifie ça de
@Dreep a écrit: une histoire de cul et de cocu avec sa copine du moment qu'il a étalé dans Le Monde, je crois.
C'est une pleurnicherie infantile, un règlement de compte lamentable, une bombe à retardement dans la vie de la pauvre Sophie.


Manifestement Carrère se complaît dans sa démonstration qu'il est un sale type ( tout en n'omettant pas de nous dire qu'il peut bander sans interruption toute la nuit), un peu comme si le fait de taper sur lui-même l'autorisait à dire tout et n'importe quoi sur les autres. Quelle "sincérité" mal placée! Surtout que c'est carrément rasoir et complaisant, désobligeant, obscène (pas tant les histoires de cul que l'étalage privé et le règlement de compte).

Tout cela pose la question de la liberté de l'artiste. Comme l'a dit Dreep, Sophie existe. Elle avait un autre homme en "roue de secours" et ce pauvre type en prend aussi plein la figure. Et puis la mère de Carrère (personnage publique, Hélène Carrère d'Encausse) lui demande de ne pas dévoiler l'histoire du grand-père et il s'en fout. Il n'en fait pas un portrait très glorieux, de sa mère, mais quand même elle n'est pas un monstre non plus.

Donc, un seul conseil, si vous êtes amené à fréquenter Carrère, prudence, même "si vous n'avez rien  à cacher " selon la formule consacrée.

Donc finalement,  quand
@Dreep a écrit:  Je lui en veux encore.
Je comprends, Dreep, je comprends vraiment. Mais vois-tu les dernières pages (le suicide du cousin, la malédiction familiale, la lettre-confession à sa mère) sont bouleversantes, plus bouleversantes que beaucoup de choses que j'ai  lues, et alors malgré la détestation que j'ai traînée au fil des pages, je lui pardonne. La pourriture, la mesquinerie, je les regrette, c'est cher payé. Mais quoique ici profondément maladroit,  c'est véritablement un écrivain, et il me touche.

@Quasimodo a écrit: quant à Carrère, mais tous ses livres ne sont pas égaux semble-t-il ?
Et bien oui, tout à fait, tu l'auras compris  Cool ...


mots-clés : #amour #creationartistique #relationenfantparent #sexualité #violence


Dernière édition par topocl le Sam 24 Fév - 9:39, édité 2 fois

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Message par Dreep le Ven 23 Fév - 22:23

Indulgence, non, disons que j'avais plutôt oublié les détails... Rolling Eyes peut-être un mécanisme de protection. Mais j'étais pas loin du vrai apparemment quand il parlait de la longueur de son machin... he oui, on est aussi d'accord là dessus ; ce n'est pas tant l'aspect "cul" qui est obscène c'est la manière de Carrère d'en parler, tout comme de sa vie tout bêtement, le cul à part.
Et j'avais oublié aussi cette histoire du cousin qui se suicide.

Comme quoi il y a aussi des génies qui arrivent à parler de leur vie sans être obscène, et même quand ils parlent de sexe. Mais Carrère est loin d'en être.

Sinon, je te recommande le film qu'il a fait, Retour à Kotelnitch. Relatif aux gens qu'ils rencontrent dans ce village, où ils ne parlent pas du tout de sa relation avec Sophie politique - Emmanuel Carrère - Page 2 2126147062

Non, on parle plutôt de cette femme russe, Ania, qui a été assassinée à la hache... parfois la réalité en Russie ressemble vraiment aux romans de Dostoïevski.

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Message par Bédoulène le Ven 23 Fév - 23:38

eh bien finalement topocl ce livre m'intrigue, donc................on ne sait jamais !


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Message par topocl le Sam 24 Fév - 9:41

La bande annonce du film.

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Message par topocl le Sam 24 Fév - 18:07

Je viens de voir le film, Dreep, merci du conseil.
C'est très beau : chaotique, plein de chaleur humaine et de désolation.
Un vrai film d'auteur.

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Message par Tristram le Dim 25 Fév - 13:06

Limonov

politique - Emmanuel Carrère - Page 2 Limono10

Biographie d’un personnage peu sympathique, surtout fasciné par la célébrité, envieux, narcissique, amoral, une sorte de quintessence de loser qui "réussit" ; il m’a paru déplaisant, même si on pense ou fait référence à Henry Miller, Bukowski ou Lou Reed. C’est un petit prolo, voyou, zonard, paumé et patriote, doublé d’une sorte de fier aventurier bourré d’énergie et prenant des risques à l’instinct pour échapper « à la misère et à l’anonymat. » (IV, 3) Il classe froidement les gens (y compris les femmes) ; l’échelle des valeurs va du misérable (qu’on méprise d’autant plus qu’on l’est soi-même) au succès social.

« Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. » (Prologue, 4)

Cynique au pays des cyniques, Édouard Limonov est un brun-rouge, c'est-à-dire qu’il va du côté des forts, que ce soit la dictature fasciste ou le totalitarisme rouge. Il est devenu un va-t-en-guerre fasciné par l’héroïsme guerrier, en route pour rejoindre l’Histoire, et fonder le parti national-bolchevique (ou la rencontre des deux extrêmes, la contre-culture des parias) :

« Qui, des deux [Limonov et Douguine], a trouvé le nom du Parti national-bolchevik ? Plus tard, quand ils se sépareront, chacun le revendiquera. Encore plus tard, quand ils essayeront de devenir respectables, chacun en rejettera l’idée sur l’autre. En attendant, ils en sont enchantés tous les deux. Ils sont enchantés du titre qu’Édouard, nul ne le conteste, a trouvé pour leur futur journal : Limonka, la grenade. Pas celle qui se mange, bien sûr : celle qui explose. Ils sont enchantés, enfin, du drapeau qu’a dessiné sur une table de cuisine un peintre de leurs amis doux comme un agneau, spécialisé dans les paysages d’Ombrie et de Toscane. Ce drapeau, un cercle blanc sur fond rouge, évoque le drapeau nazi, sauf qu’en noir dans le cercle blanc, au lieu de la croix gammée, il y a la faucille et le marteau. » (VII, 3)

Un zek rescapé du Goulag comme Soljenitsyne ne mérite que mépris selon notre provocateur. À son sujet, on aimerait pouvoir croire Carrère lorsqu’il écrit :

« …] dès l’instant où un homme a le courage de la dire, personne ne peut plus rien contre la vérité. Peu de livres ont eu un tel retentissement, dans leur pays et dans le monde entier. Aucun, hormis dix ans plus tard L’Archipel du Goulag, n’a à ce point, et réellement, changé le cours de l’histoire. » (I, huit)

La vie de Limonov, beau spécimen d’adaptabilité, passe par toutes sortes d’expériences et de péripéties aux USA, en France et bien sûr en Eurasie, sans manquer la case "prison" (puis le bagne), où il trouve sa place, intégré comme chef de gang (son parti politique) et reconnaissant ses pairs les bandits, déployant enfin une certaine empathie, et s’accomplissant par la méditation.
Autrement, ce livre vaut, de mon point de vue, pour l’éclairage qu’il porte sur l’Histoire récente de l’Europe de l’Est, sur le choc de la disparation du parti communiste soviétique et de l’ouverture subséquente au marché (des oligarques). Aperçus du (des) peuple(s) laminé(s) par Staline :

« Ils [les démocrates] menaient un combat perdu d’avance dans un pays où l’on se soucie peu des libertés formelles pourvu que chacun ait le droit de s’enrichir. » (Prologue, 1)

« …] ça ne les empêchera pas de voter pour le parti au pouvoir parce qu’en Russie on vote, quand on a le droit de voter, pour le parti au pouvoir : c’est comme ça. » (VII, 6)

« Il est loin de chez lui, c’est la règle plutôt que l’exception en Union soviétique : déportations, exils, transferts massifs de populations, on ne cesse de déplacer les gens, les chances sont presque nulles de vivre et de mourir là où on est né. » (I, 1)

« Zapoï, c’est rester plusieurs jours sans dessoûler, errer d’un lieu à l’autre, monter dans des trains sans savoir où ils vont, confier ses secrets les plus intimes à des rencontres de hasard, oublier tout ce qu’on a dit et fait : une sorte de voyage. […]
…] ils ont dépassé les pentes ascendante et descendante typiques de la première journée d’ivresse, atteint cette plénitude sombre et têtue qui permet au zapoï de prendre son rythme de croisière. » (I, 4)

Aussi d’intéressantes réflexions sur le totalitarisme :

« Le privilège que saint Thomas d'Aquin déniait à Dieu, faire que n'ait pas eu lieu ce qui a eu lieu, le pouvoir soviétique se l'est arrogé, et ce n'est pas à Georges Orwell mais à un compagnon de Lénine, Piatakov, qu'on doit cette phrase extraordinaire : "Un vrai bolchevik, si le Parti l'exige, est prêt à croire que le noir est blanc et le blanc noir."
Le totalitarisme, que sur ce point décisif l'Union soviétique a poussé beaucoup plus loin que l'Allemagne national-socialiste, consiste, là où les gens voient noir, à leur dire que c'est blanc et à les obliger, non seulement à le répéter mais, à la longue, à le croire bel et bien. C'est de cet aspect-là que l'expérience soviétique tire cette qualité fantastique, à la fois monstrueuse et monstrueusement comique, que met en lumière toute la littérature souterraine, du Nous autres de Zamiatine aux Hauteurs béantes de Zinoviev en passant par Tchevengour de Platonov. C'est cet aspect-là qui fascine tous les écrivains capables, comme Philip K. Dick, comme Martin Amis ou comme moi, d'absorber des bibliothèques entières sur ce qui est arrivé à l'humanité en Russie au siècle dernier, et que résume ainsi un de mes préférés parmi les historiens, Martin Malia : "Le socialisme intégral n'est pas une attaque contre des abus spécifiques du capitalisme mais contre la réalité. C'est une tentative pour abroger le monde réel, tentative condamnée à long terme mais qui sur une certaine période réussit à créer un monde surréel défini par ce paradoxe : l'inefficacité, la pénurie et la violence y sont présentées comme le souverain bien."
L'abrogation du réel passe par celle de la mémoire. La collectivisation des terres et les millions de koulaks tués ou déportés, la famine organisée par Staline en Ukraine, les purges des années trente et les millions encore de tués ou de déportés de façon purement arbitraire : tout cela ne s'était jamais passé." » (IV, 4)

Pour faire bonne mesure, regard porté sur les fascistes :

« Douguine, sans complexe, se déclare fasciste, mais c’est un fasciste comme Édouard n’en a jamais rencontré. Ce qu’il connaissait sous cette enseigne, c’était soit des dandys parisiens qui, ayant un peu lu Drieu La Rochelle, trouvaient qu’être fasciste c’est chic et décadent, soit des brutes comme leur hôte du banquet, le général Prokhanov, dont il faut vraiment se forcer pour suivre la conversation, faite de paranoïa et de blagues antisémites. Il ignorait qu’entre petits cons poseurs et gros cons porcins il existe une troisième obédience, une variété de fascistes dont j’ai dans ma jeunesse connu quelques exemplaires : les fascistes intellectuels, garçons en général fiévreux, blafards, mal dans leur peau, réellement cultivés, fréquentant avec leurs gros cartables de petites librairies ésotéristes et développant des théories fumeuses sur les Templiers, l’Eurasie ou les Rose-Croix. Souvent, ils finissent par se convertir à l’islam. » (VII, 3)

Mais revenons à notre séduisant héros, avant que finalement l’auteur fasse un parallèle entre son destin avec celui de Poutine (mais qui, lui, a réussi) ‒ ce qui n’aide pas à le rendre fort sympathique :

« Est-ce qu’il ne vaut pas mieux mourir vivant que vivre mort ? » (I, 6)

« Édouard lui avoue un jour qu’il n’est pas certain d’en être capable [tuer un homme]. "Mais si, dit Porphyre, rassurant. Une fois au pied du mur, tu le feras comme tout le monde, ne t’inquiète pas." » (III, 2)

« Tuer un homme au corps-à-corps, dans sa philosophie, je pense que c’est comme se faire enculer : un truc à essayer au moins une fois. » (VII, 7)

« Écrire n’avait jamais été pour lui un but en soi mais le seul moyen à sa portée d’atteindre son vrai but, devenir riche et célèbre, surtout célèbre [… » (IV, 3)

D’une manière générale, je trouve que cette tendance contemporaine à se pencher sur la biographie de personnalités dérangeantes (et je pense à Javier Cercas et Juan Gabriel Vásquez, actuellement débattus sur le forum), cette mise en lumière discutable et déplaisante au premier abord, est en fait justifiée et même utile, dans la mesure où elle amorce la compréhension de l’autre, évite les jugements hâtifs, les discriminations et l’ostracisme. Il est judicieux d’étudier ce qui est masqué sous l’étiquette "infréquentable", de s’interroger sur ce qui est politiquement incorrect, de sortir de sa zone de confort pour avoir un regard plus ouvert.
Voici un (long) extrait sur ce questionnement et cette remise en question, ainsi que sur les tentatives de simplification par "camps" et autres qualificatifs ‒ où d’ailleurs l’auteur ne se présente pas à son avantage :

« Rétrospectivement, je me demande pourquoi je me suis privé d'un truc aussi romanesque et valorisant [la visite "organisée" de Sarajevo assiégée]. Un peu par trouille : j'y serais sans doute allé si je n'avais appris, au moment où on me le proposait, que Jean Hatzfeld venait d'être amputé d'une jambe après avoir reçu là-bas une rafale de kalachnikov. Mais je ne veux pas m'accabler : c'était aussi par circonspection. Je me méfiais, je me méfie toujours des unions sacrées ‒ même réduites au petit cercle qui m'entoure. Autant je me crois sincèrement incapable de violence gratuite, autant je m'imagine volontiers, peut-être trop, les raisons ou concours de circonstances qui auraient pu en d'autres temps me pousser vers la collaboration, le stalinisme ou la révolution culturelle. J'ai peut-être trop tendance aussi à me demander si, parmi les valeurs qui vont de soi dans mon milieu, celles que les gens de mon époque, de mon pays, de ma classe sociale, croient indépassables, éternelles et universelles, il ne s'en trouverait pas qui paraîtront un jour grotesques, scandaleuses ou tout simplement erronées. Quand des gens peu recommandables comme Limonov ou ses pareils disent que l'idéologie des droits de l'homme et de la démocratie, c'est exactement aujourd'hui l'équivalent du colonialisme catholique ‒ les mêmes bonnes intentions, la même bonne foi, la même certitude absolue d'apporter aux sauvages le vrai, le beau, le bien ‒, cet argument relativiste ne m'enchante pas, mais je n'ai rien de bien solide à lui opposer. Et comme je suis facilement, sur les questions politiques, de l'avis du dernier qui a parlé, je prêtais une oreille attentive aux esprits subtils expliquant qu'Izetbegović, présenté comme un apôtre de la tolérance, était en réalité un Musulman fondamentaliste, entouré de moudjahidines, résolu à instaurer à Sarajevo une république islamique et fortement intéressé, contrairement à Milošević, à ce que le siège et la guerre durent le plus longtemps possible. Que les Serbes, dans leur histoire, avaient assez subi le joug ottoman pour qu'on comprenne qu'ils n'aient pas envie d'y repiquer. Enfin, que sur toutes les photos publiées par la presse et montrant des victimes des Serbes, une sur deux si on regardait bien était une victime serbe. Je hochais la tête : oui, c'était plus compliqué que ça.
Là-dessus j’écoutais Bernard-Henri Lévy s’élever précisément contre cette formule et dire qu’elle justifiait toutes les lâchetés diplomatiques, toutes les démissions, tous les atermoiements. Répondre par ces mots : "C’est plus compliqué que ça", à ceux qui dénoncent le nettoyage ethnique de Milošević et sa clique, c’est exactement comme dire que oui, sans doute, les nazis ont exterminé les Juifs d’Europe, mais si on y regarde de plus près c’est plus compliqué que ça. Non, tempêtait BHL, ce n’est pas plus compliqué que ça, c’est au contraire tragiquement simple – et je hochais la tête aussi. » (VI, 3)

« Seulement, j’ai du mal à choisir entre deux versions de ce romantisme : le terrorisme et le réseau de résistance, Carlos et Jean Moulin ‒ il est vrai que tant que les jeux ne sont pas faits, la version officielle de l’histoire arrêtée, ça se ressemble. » (Prologue, 3)

Sur les motivations et l’éthique de reporters :

« Ni l’un ni l’autre [« les deux Jean : Rolin et Hatzfeld »], je pense, n’aimerait tenir dans ces pages le rôle de héros positif. Tant pis. J’admire leur courage, leur talent, et surtout que, comme leur modèle George Orwell, ils préfèrent la vérité à ce qu’ils aimeraient qu’elle soit. Pas plus que Limonov ils ne feignent d’ignorer que la guerre est quelque chose d’excitant et qu’on n’y va pas, quand on a le choix, par vertu mais par goût. Ils aiment l’adrénaline et le ramassis de cinglés qu’on rencontre sur toutes les lignes de front. Les souffrances des victimes les touchent quel que soit leur camp, et même les raisons qui animent les bourreaux, ils peuvent jusqu’à un certain point les comprendre. Curieux de la complexité du monde, s’ils observent un fait qui plaide contre leur opinion, au lieu de le cacher ils le monteront en épingle. Ainsi Jean Hatzfeld, qui croyait par réflexe manichéen avoir été pris en embuscade par des snipers serbes décidés à se payer un journaliste, est revenu après un an d’hôpital enquêter à Sarajevo, et la conclusion de cette enquête, c’est que les tirs qui lui ont coûté sa jambe provenaient, manque de pot, de miliciens bosniaques. Cette honnêteté m’impressionne d’autant plus qu’elle ne débouche pas sur le "tout-se-vaut" qui est la tentation des esprits subtils. Car un moment arrive où il faut choisir son camp, et en tout cas la place d’où on observera les événements. Lors du siège de Sarajevo, passé les premiers temps où, d’un coup d’accélérateur et au prix de grosses frayeurs, on pouvait tirer des bords d’un front à l’autre, le choix était de le suivre de la ville assiégée ou des positions assiégeantes. Même pour des hommes aussi réticents que les deux Jean à rallier le troupeau des belles âmes, ce choix s’imposait naturellement : quand il y a un plus faible et un plus fort, on met peut-être son point d’honneur à noter que le plus faible n’est pas tout blanc et le plus fort pas tout noir, mais on se place du côté du plus faible. On va là où tombent les obus, pas là d’où on les tire. Quand la situation se retourne, il y a certes un instant où on se surprend à éprouver, comme Jean Rolin, "une indéniable satisfaction à l’idée que pour une fois les Serbes étaient ceux qui prenaient tout cela sur la gueule." Mais cet instant ne dure pas, la roue tourne et, si on est ce genre d’homme, on se retrouve à dénoncer la partialité du Tribunal international de La Haye qui poursuit sans mollir les criminels de guerre serbes alors qu’il abandonne leurs homologues croates ou bosniaques à la prévisible mansuétude de leurs propres tribunaux. Ou encore on fait des reportages sur la condition horrible qui est aujourd’hui celle des Serbes vaincus dans leurs enclaves du Kosovo. C’est une règle sinistre mais rarement démentie que les rôles s’échangent entre bourreaux et victimes. Il faut s’adapter vite, et n’être pas facilement dégoûté, pour se tenir toujours du côté des secondes. » (VI, 3)

En conclusion :

« "L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité" ‒ est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire de livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler. » (Sutra bouddhique, IV, 2)


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Message par Bédoulène le Dim 25 Fév - 15:33

"D’une manière générale, je trouve que cette tendance contemporaine à se pencher sur la biographie de personnalités dérangeantes (et je pense à Javier Cercas et Juan Gabriel Vásquez, actuellement débattus sur le forum), cette mise en lumière discutable et déplaisante au premier abord, est en fait justifiée et même utile, dans la mesure où elle amorce la compréhension de l’autre, évite les jugements hâtifs, les discriminations et l’ostracisme. Il est judicieux d’étudier ce qui est masqué sous l’étiquette "infréquentable", de s’interroger sur ce qui est politiquement incorrect, de sortir de sa zone de confort pour avoir un regard plus ouvert. "

je partage, mais là Carrère n'est pas dans la même situation que Cercas et Vasquez, (sauf erreur de ma part) puisque le sujet de sa biographie est vivant !

le livre de Limonov par Limonov (que tu as lu aussi) répond-il aux critiques de Carrère ?


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Message par Tristram le Dim 25 Fév - 15:46

Javier Cercas et Juan Gabriel Vásquez, je ne les ai pas (encore) lus (mais je suis vos commentaires, et j'ai fait un rapprochement peut-être sommaire).
Carrère n'est pas trop critique sur Limonov, il essaie d'être "plat", objectif, en gardant une certaine distance (et Topocl a bien dit qu'ils sont aux antipodes l'un de l'autre), puisqu'il s'agit quand même d'une biographie... commentée ! Donc pas de jugement de valeur brut, juste quelques réticences, comme sur la notation des femmes de A à E...
Quant à Limonov par Limonov, on se demanderait presque si Limonov n'a pas repris le texte de Carrère (qu'il dit ne pas avoir lu)... tout en évitant les épisodes de ses amours et autres expériences sexuelles hard.

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Message par Bédoulène le Lun 26 Fév - 9:08

merci Tristram

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Message par églantine le Jeu 1 Mar - 16:37

Extraits de D'autres vie que la mienne

Ma maladie c est moi. Elle n'est pas extérieure. Or ce qu'il dit là, ce que dit en tous cas quelque chose ou quelqu'un au fond de lui, c est le contraire de ce qu il dit au grand jour, à voix haute. Au grand jour, à voix haute, il dit comme Susan Sontag, qui a écrit là-dessus un essai beau et digne, "La maladie comme métaphore ":l'explication psychique du cancer est à la fois un mythe sans fondement scientifique et une vilenie morale, parce qu' elle culpabilise les malades. Cela, c'est la thèse officielle du Parti. Dans le noir, en revanche, il dit ce que disent Fritz Zorn ou Pierre Cazenave : que son cancer n'était pas un agresseur étranger mais une partie de lui, un ennemi intime et peut-être même pas un ennemi. La première façon de penser est rationnelle, la seconde est magique. On peut soutenir que devenir adulte, à quoi est supposé aider la psychanalyse, c'est abandonner la pensée magique pour la pensée rationnelle, mais on peut soutenir aussi qu' il ne faut rien abandonner, que ce qui est vrai à un étage de l'esprit ne l'est pas à l'autre et qu' il faut habiter tous les étages, de la cave au grenier.  

     
Un jour, j'ai dit à Étienne : Juliette, je ne la connaissais pas, ce deuil n'est pas mon deuil, rien ne m'autorise à écrire là-dessus. Il m'a répondu : c'est ça qui t'y autorise, et moi, d'une certaine façon, c'est pareil. Sa maladie n'était pas ma maladie. Quand elelle me l'a annoncé, j'ai pensé : ouf ! c'est elle et pas moi, et c'est peut-être parce que j'ai pensé ça, parce que je n'avais pas honte de le penser , que j'ai pu lui faire un peu de bien. À un moment , pour lui être présent, j'ai voulu me rappeler mon cancer, la peur que j'avais de la mort, la solitude terrifiante - ça n'a pas marché. Je pouvais y penser, bien sûr, mais pas le ressentir. Je me suis dit : tant mieux. C'est elle qui allait mourir, pas moi. Sa mort me bouleversait, comme peu de choses dans ma vie m'ont bouleversé, mais elle ne m'envahissait pas. J'étais devant elle, mais à ma place.    
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Message par églantine le Jeu 1 Mar - 18:52

D'autres vies que la mienne

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Je n'ai jamais eu envie de lire Emmanuel Carrère , sa réputation de narcissique souffreteux le reléguant dans mon casier " à éviter" .
Il a fallu votre discussion animée  pour avoir envie d'effacer tout à-prioris et me faire mon idée , mon rejet ou mon adhésion , ou quelque chose de plus mitigé .
Et l'aventure commence .
A choisir celui-ci avec un titre pareil , on pourrait croire que je conditionnais ma perception , pour démonter mes idées préconçues : cela aurait pu effectivement , l'inconscient nous joue de drôles de tours mais non , il s'agit simplement d'un concours de circonstances suite à une discussion intime avec une amie qui finit par me conseiller cet ouvrage . ( Qu'elle en soit remerciée ) .
Si cet ouvrage fait exception dans l'oeuvre d'Emmanuel Carrère , il n'en reste pas moins que je sais que je souhaite continuer à le découvrir dans ses autres facettes qui risquent de m'agacer mais je prends le risque, son honnêteté et son humanité sans fard , ni séduction , m'ont conquise .

Je suis entrée dans le texte un peu péniblement car , autant être directe , son écriture est bien loin des acrobaties littéraires vertigineuses qui m'euphorisent autant qu'une petite fumette ( dernièrement Juan José Saer ) .
Et puis peu à peu , me délestant de mes critères élitistes dont je me défends mais qui grattouillent toujours un peu lorsque j'aborde un nouvel auteur ,je découvre , un grand homme , un pur , nu , dans sa petitesse , dans ses espérances , dans sa quête d'altérité pour survivre ,touchant souvent dans ses maladresses à apprendre à vivre , ébauchant peut-être ses premiers pas dans la vie , la vraie , celle de la rencontre avec l'autre , l'unique catharsis .

J'imagine déjà le petit mot clé , le "hashtag" ( le truc qui m'horripile ) #autofiction s'afficher sur tous les billets chez Babélio concernant les livres d'Emmanuel Carrère , j'en ris d'avance ( tadam j'irai vérifier une fois terminé celui-ci ) et comme cela me semble totalement inadéquat , risible , pathétique , ce petit mot riquiqui pour enfermer D'autres vies que la mienne dans une définition !

Oui Carrère parle de lui , de ses proches , de certains drames auxquels il a assisté et dont il se fait le "scribe" , et plus encore car n'est-il pas vrai qu'on n'est jamais un témoin neutre , et que l'écriture journalistique n'existe pas . Plus encore pour un Carrère avec une puissance égotique de notoriété publique !

Carrère aborde des thèmes essentiels : la mort , la maladie .
Avec droiture , sans fuite , et posant les vraies questions . Et les vraies réponses , celles que l'ont fuies , celles que l'on habille de douceur cotonneuse pour amortir le choc de la lame glacée sans appel .
Un chat est un chat . La mort , c'est la mort . Un cancer , c'est un cancer .
Et au final , ça fait du bien , de lâcher les faux-semblants , d'arrêter de jouer à "même pas peur" , de s'avouer ses lâchetés , ses faiblesses , son individualisme , ses manques d'amour , sa médiocrité !
Et au final , ça fait du bien aussi de voir l'autre , lui accorder un vrai regard , celui du droit d'exister en dehors de sa propre personne , sans chercher à com-patir , parce que la com-passion ça vient tout seul , dans le chemin de l'altérité , à son insu .
Et au final , ce récit, inévitablement subjectif,( non exempt d'une forme de pathos mais non pas répugnante comme on pourrait le craindre mais naturelle , assumée parce que ça fait partie de l'être humain ) , se révèle d'une force cathartique unique , paradoxalement sobre , essentielle .
Avant de publier " D'autres vies que la mienne", Emmanuel Carrère a remis la lecture à chacun des personnages avec la permission de retoucher ce qui ne leur paraissait pas juste ou dérangeant : rien n'a été enlevé mais l'auteur eut la délicatesse de laisser dans le texte les quelques annotations laissées en marge par les personnes concernées .
Une petite écriture mais un grand homme misérable dans sa petitesse d'homme , généreux de son nombrilisme pathétique , merci Emmanuel . Je continue mon chemin avec de nouvelles clés . Cadeau inattendu . C'est aussi ça la littérature : une forme un peu terne sous laquelle on peut découvrir de vrais trésors .
Qu'est -ce que la littérature ?
Je vais revoir mes positions .
Merci encore à tous ceux qui ont alimenté ce fil , sans vos échanges particulièrement réactifs , je n'aurais jamais envisagé de lire Emmanuel Carrère .
Ah je n'ai pas raconté l'histoire ? scratch
Quelle importance !
Babélio.com et vous saurez tout si vraiment savoir !


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Message par Bédoulène le Ven 2 Mar - 9:34

églantine j'ai déjà noté dans une autre de tes lectures (dont je ne me souviens pas de l'auteur) que finalement tu te nourris des sentiments de l'auteur, malgré son écriture.

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Message par topocl le Ven 2 Mar - 10:08

Mince, arrêtez de me donner envie de relire des livres...!!

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Message par tom léo le Sam 3 Mar - 9:46

Ta manière de lire, de ressentir et de parler de cette lecture, églantine, me parlent beaucoup. Merci pour ce partage!
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