Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Stéphane Mallarmé

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    Aventin

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    Date d'inscription : 10/12/2016

    Re: Stéphane Mallarmé

    Message par Aventin le Lun 27 Fév - 19:18

    Merci à tous pour votre accueil de ce fil et vos messages !

    Tristam   , merci encore plus appuyé pour ton explication du vers "Lys ! [...]".
    Tu m'as vraiment dispensé l'éclairage là où je tâtonnais, enténébré à souhait !

    Passons à un texte qui fut considéré comme une véritable bombe à retardement dans le milieu des Lettres francophones, au reste un de ses derniers, pardon (c'est l'émotion, même si, chronologiquement, et cætera...), un vraiment ultime voulais-je signifier.







    Un coup de dés jamais n'abolira le hasard

    Ici en pdf, toutefois ma préférence va au support livre, j'aime à voir le vers plonger dans le pli central de l'entre-page et ressortir sur la page d'en face, qui du coup est nettement moins la page suivante.

    Même si vous ne possédez pas l'édition Ypsilon qui fait un tantinet rêver - je n'ai jamais pu l'avoir entre les mains, voici un poème sans doute exceptionnel de portée sur l'art poétique francophone du XXème et du XXIème naissant.
    On peut feuilleter là quatre lithographies d'Odilon Redon prévues pour l'illustration du poème, précédées de brouillons du poème, loin d'être illisibles au reste, de la plume de Mallarmé.

    La préface (incluse à l'orée du pdf op. cité, mes plus plates quant à sa lisibilité, je n'y peux mais, pourtant elle est primordiale, ne ratez son épluchage, sa mastication et son ingestion prolifique sous aucun prétexte)  vaut à n'en pas douter bréviaire, ou manifeste, pour maintes plumes de poètes, surtout additionnée du propos de Paul Valéry cité ci-dessous:

    Paul Valéry - Variétés II, folio essais, \"Le coup de dés" (extraits) pp. 268-270 a écrit:
    Il a essayé-pensai-je, d'élever enfin une page à la puissance de l'étoilé !

    Toute son invention, déduite d'analyses du langage, du livre, de la musique, poursuivies pendant des années, se fonde sur la considération de la page, unité visuelle.
    Il avait étudié très soigneusement (même sur les affiches, sur les journaux) l'efficace des distributions de blancs et de noir, l'intensité comparée des types.

    Il a eu l'idée de développer ces moyens, consacrés jusqu'à lui à exciter grossièrement l'attention ou à plaire comme ornements naturels de l'écriture. Mais une page, dans son système, doit, s'adressant au coup d'œil qui précède et enveloppe la lecture, "intimer" le mouvement de la composition; faire pressentir, par une sorte d'intuition matérielle, par une harmonie préétablie entre nos divers modes de perception, ou entre les différences de marche de nos sens, ce qui va se produire à l'intelligence.

    Il introduit une lecture superficielle, qu'il enchaîne à la lecture linéaire; c'était enrichir le domaine littéraire d'une deuxième dimension.
    La liberté que l'auteur concède (dans la préface à l'édition très imparfaite de Cosmopolîs) de lire à haute voix le Coup de dés ne doit pas être mal entendue:  elle ne vaut que pour un lecteur déjà familiarisé avec le texte, et qui, les yeux sur le bel album d'imagerie abstraite, peut enfin, de sa propre voix, animer ce spectacle idéographique d'une crise ou aventure intellectuelle.

    Dans une lettre qu'il a écrite à André Gide, et que Gide a citée au cours d'une conférence donnée au Vieux-Colombier en 1913 (cf. la Vie des Lettres, avril 1914), Mallarmé dit nettement son dessein:
    "Le poème, écrit-il, s'imprime, en ce moment, tel que je l'ai conçu quant à la pagination, où est tout l'effet.
    Tel mot en gros caractères à lui seul demande toute une page de blanc, et je crois être sûr de l'effet.
    Je vous enverrai à Florence [...] La première épreuve convenable.
    La constellation y affectera, d'après les lois exactes, et autant qu'il est permis à un texte imprimé, fatalement une allure de constellation.
    Le vaisseau y donne de la bande, du haut d'une page au bas de l'autre, etc.; car, et c'est là tout le point de vue (qu'il me fallut omettre dans un périodique), le rythme d'une phrase au sujet d'un acte, ou même d'un objet, n'a de sens que s'il les imite et figuré sur le papier, repris par la lecture à l'estampe originelle, n'en sait rendre, malgré tout, quelque chose."


    Je ne crois pas qu'il faille considérer la composition du Coup de dés comme effectuée en deux opérations successives: l'une consistant à écrire un poème à la manière ordinaire, c'est-à-dire indépendamment de toute figure et des grandeurs spatiales: l'autre qui donnerait à ce texte définitivement arrêté la disposition convenable.
    La tentative de Mallarmé doit nécessairement être plus profonde. Elle se place au moment de la conception. Elle ne se réduit pas à plaquer une harmonie visuelle sur une mélodie intellectuelle préexistante; mais elle demande une extrême, précise et subtile possession de soi-même, conquise par un entraînement particulier, qui permette de conduire, d'une
    certaine origine à une certaine fin, l'unité complexe et momentanée de distinctes "parties de l'âme".

    Valéry, comme Gide, ont perçu d'emblée tout ce que portait de prometteur pour les vers-libristes à venir ce poème.
    C'est à contre-courant de la réception qui lui fut faite tant par la critique que par les éditeurs, puisqu'il ne parut isolément (c'est-à-dire hors format revue, tel qu'il fut imprimé -et à une seule reprise- pour Cosmopolis) que longtemps après la mort de Mallarmé. C'est le gendre du poète, le Dr Edmond Bonniot, qui s'y attela avec opiniâtreté.

    Insistons un peu sur le précieux témoignage de Paul Valéry:
    Paul Valéry a écrit: Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eût-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez lui; il m'introduisit dans sa chambre de la rue de Rome où, derrière une antique tapisserie reposèrent jusqu'à sa mort, signal donné par lui de leur destruction, les paquets de ses notes. Sur sa table de bois très ombre, carrée, aux jambes torses, il disposa le manuscrit de son poëme, et il se mit à le lire d'une voix basse, égale, sans le moindre "effet", presque à soi-même.
    [...] Mallarmé, m'ayant lu le plus uniment du monde son Coup de dés, comme simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer le dispositif. Il me sembla de voir la figure d'une pensée, pour la première fois placée dans notre espace [..]
    Ici, véritablement, l'étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles [...]

    Le 3 mars 1897, me donnant les épreuves corrigées du texte que devait publier Cosmopolis, il me dit avec un admirable sourire, ornement du plus pur orgueil inspiré à un homme par son sentiment de l'univers:
    "Ne trouvez-vous pas que c'est un acte de démence ?"  

    Bon, tout ceci étant posé, et qu'est-ce qu'il a dans le ventre, ce poème regardé comme si crucial par quiconque s'intéresse, même de loin, à la poésie francophone ?
    Tout le gratin des poètes, essayistes, universitaires et littérateurs francophones (mais pas seulement, il semble que ce poème soit fort commenté mondialement) a plus ou moins émis un avis, certains (dont Quentin Meillassoux pour l'un des derniers en date) y voyant quelque encodage, parfois fumeusement ésotérique.

    Ce à quoi il est permis de rétorquer qu'en disséquant le moindre ouvrage de la bibliothèque rose, d'aucuns, via par exemple de nombre total de chapitres ou encore leurs titres, serait à même, avec un peu d'imagination servie par un art rhétorique avancé, d'y prouver par a + b un subtil contenu méta-ce que vous voudrez.  

    Non, j'en reste à ce qu'en dit Mallarmé, qui n'en dit rien, sauf à Valéry, cette interrogation, déjà citée:"Ne trouvez-vous pas que c'est un acte de démence ?"

    Non aussi, je ne trouve pas, cher maître, que ce soit là acte de démence (mais la question nous était-elle adressée à tous au travers de Valéry ?).

    Si l'on veut bien accepter un certain lâcher-prise, une immersion dans ce poème-là en particulier, comme se laisser flotter de façon descendante sur le "Soit que l'Abime", se courber avec les caractères italiques, se dresser aux majuscules, admettre le vers conclusif comme asséné sans réplique possible, on passera là un excellent voyage au long cours, sans qu'il ne soit nécessaire de se barder d'érudition ni d'avis autorisés pour appareiller dans d'idéales conditions.
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    Tristram

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    Re: Stéphane Mallarmé

    Message par Tristram le Lun 27 Fév - 20:11

    Merci à toi, Aventin, pour toute cette documentation (y compris les liens) sur cette oeuvre singulière, et d'un abord pour le moins ardu...

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