Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Guillaume Apollinaire

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    Jack-Hubert Bukowski

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    Guillaume Apollinaire

    Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 11:03

    Guillaume Apollinaire
    (1880-1918)


    Il semble bien que le moment soit arrivé d'introduire Guillaume Apollinaire. Reconnu à plus forte raison par ses calligrammes et ses poèmes interprétés sous forme de chansons au fil des temps, le poète a acquis un statut enviable en se plaçant comme précurseur et devancier des surréalistes à l'instar de Tristan Tzara. Apollinaire s'est illustré par temps de guerre et s'est éclipsé à la conclusion - ou presque - de la première guerre mondiale. Il est de fait l'inventeur du terme «surréalisme» dont il se révèle un chef de file tout à fait indépendant de la mouvance ultérieure qui en a résulté. Il est mort la même journée qu'un autre monarque affublé du même patronyme - Guillaume II D'Allemagne - ait abdiqué son titre royal. On lui reconnaît une vocation de poète des amours et de l'érotisme.

    Bibliographie :

    Cliquer ici pour consulter la bibliographie:

    Poésie
    Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée, illustré de gravures par Raoul Dufy, Deplanche, 1911. Cet ouvrage a également été illustré de lithographies en couleurs par Jean Picart Le Doux.
    Alcools, recueil de poèmes composés entre 1898 et 1913, Mercure de France, 1913.
    Vitam impendere amori, illustré par André Rouveyre, Mercure de France, 1917.
    Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916, Mercure de France, 1918.
    Aquarelliste
    Il y a..., recueil posthume, Albert Messein, 1925.
    Ombre de mon amour, poèmes adressés à Louise de Coligny-Châtillon, Cailler, 1947.
    Poèmes secrets à Madeleine, édition pirate, 1949.
    Le Guetteur mélancolique, poèmes inédits, Gallimard, 1952.
    Poèmes à Lou, Cailler, recueils de poèmes pour Louise de Coligny-Châtillon, 1955.
    Soldes, poèmes inédits, Fata Morgana, 1985
    Et moi aussi je suis peintre, album d'idéogrammes lyriques coloriés, resté à l'état d'épreuve. Les idéogrammes seront insérés dans le recueil Calligrammes, Le temps qu'il fait, 2006.

    Romans et contes
    Mirely ou le Petit Trou pas cher, roman érotique écrit sous pseudonyme pour un libraire de la rue Saint-Roch à Paris, 1900 (ouvrage perdu).
    Que faire ?, roman-feuilleton paru dans le journal Le Matin, signé Esnard, auquel G.A. sert de nègre.
    Les Onze Mille Verges ou les Amours d'un hospodar, publié sous couverture muette, 1907.
    L'Enchanteur pourrissant, illustré de gravures d'André Derain, Kahnweiler, 1909.
    L'Hérésiarque et Cie, contes, Stock, 1910.
    Les Exploits d'un jeune Don Juan, roman érotique, publié sous couverture muette, 1911. Le roman a été adapté au cinéma en 1987 par Gianfranco Mingozzi sous le même titre.
    La Rome des Borgia, qui est en fait de la main de Dalize, Bibliothèque des Curieux, 1914.
    La Fin de Babylone - L'Histoire romanesque 1/3, Bibliothèque des Curieux, 1914.
    Les Trois Don Juan - L'Histoire romanesque 2/3, Bibliothèque de Curieux, 1915.
    Le Poète assassiné, contes, L'Édition, Bibliothèque de Curieux, 1916.
    La Femme assise, inachevé, édition posthume, Gallimard, 1920. Version digitale chez Gallica22
    Les Épingles, contes, 1928.
    Le Corps et l’Esprit (Inventeurs, médecins & savants fous), Bibliogs, Collection Sérendipité, 2016. Contient les contes : « Chirurgie esthétique » et « Traitement thyroïdien » publiés en 1918.

    Ouvrages critiques et chroniques
    La Phalange nouvelle, conférence, 1909.
    L'Œuvre du Marquis de Sade, pages choisies, introduction, essai bibliographique et notes, Paris, Bibliothèque des Curieux, 1909, première anthologie publiée en France sur le marquis de Sade.
    Les Poèmes de l'année, conférence, 1909.
    Les Poètes d'aujourd'hui, conférence, 1909.
    Le Théâtre italien, encyclopédie littéraire illustrée, 1910
    Pages d'histoire, chronique des grands siècles de France, chronique historique, 1912
    La Peinture moderne, 1913.
    Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques, Eugène Figuière & Cie, Éditeurs, 1913, Collection « Tous les Arts » ; réédition Hermann, 1965
    L'Antitradition futuriste, manifeste synthèse, 1913.
    L'Enfer de la Bibliothèque nationale avec Fernand Fleuret et Louis Perceau, Mercure de France, Paris, 1913 (2e édit. en 1919).
    Le Flâneur des deux rives, chroniques, Éditions de la Sirène, 1918.
    L'Œuvre poétique de Charles Baudelaire, introduction et notes à l'édition des Maîtres de l'amour, Collection des Classiques Galants, Paris, 1924.
    Anecdotiques, notes de 1911 à 1918, édité post mortem chez Stock en 1926
    Les Diables amoureux, recueil des travaux pour les Maîtres de l'Amour et le Coffret du bibliophile, Gallimard, 1964.

    Références :
    Œuvres en prose complètes. Tomes II et III, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1991 et 1993.
    Petites merveilles du quotidien, textes retrouvés, Fata Morgana, 1979.
    Petites flâneries d'art, textes retrouvés, Fata Morgana, 1980.

    Théâtre et cinéma
    Les Mamelles de Tirésias, drame surréaliste en deux actes et un prologue, 1917.
    La Bréhatine, scénario de cinéma écrit en collaboration avec André Billy, 1917.
    Couleur du temps, 1918, réédition 1949.
    Casanova, Comédie parodique (préf. Robert Mallet), Paris, Gallimard, 1952, 122 p.

    Correspondance
    Lettres à sa marraine 1915–1918, 1948.
    Tendre comme le souvenir, lettres à Madeleine Pagès, 1952.
    Lettres à Lou, édition de Michel Décaudin, Gallimard, 1969.
    Lettres à Madeleine. Tendre comme le souvenir, édition revue et augmentée par Laurence Campa, Gallimard, 2005.
    Correspondance avec les artistes, Gallimard, 2009.

    Journal

    Journal intime (1898-1918), édition de Michel Décaudin, fac-similé d'un cahier inédit d'Apollinaire, 1991.

    Source : Wikipedia

    Mot-clé : #poésie


    Dernière édition par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 11:11, édité 1 fois
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 11:08

    Calligrammes :

    Il faudra bien faire apparaître les choses sous un autre jour, d'un moment à l'autre. À ma dernière lecture de Guillaume Apollinaire, j'y suis allé d'un regard très synthétique. Les Calligrammes ont donné l'occasion à Guillaume Apollinaire de témoigner sur son expérience de la guerre.

    Je commence par deux poèmes-déflagrations :

     
     «Mutation»

       Une femme qui pleurait
       Eh ! Oh ! Ha !
       Des soldats qui passaient
       Eh ! Oh ! Ha !
       Un éclusier qui pêchait
       Eh ! Oh ! Ha !
       Les tranchées qui blanchissaient
       Eh ! Oh ! Ha !
       Des obus qui pétaient
       Eh ! Oh ! Ha !
       Des allumettes qui ne prenaient pas
       Et tout

       A tant changé
       En moi
       Tout
       Sauf mon Amour
       Eh ! Oh ! Ha !


    ********************


    «LA BOUCLE RETROUVÉE»

    Il retrouve dans sa mémoire
    La boucle de cheveux châtains
    T’en souvient-il à n’y point croire
    De nos deux étranges destins
     
    Du boulevard de la Chapelle
    Du joli Montmartre et d’Auteuil
    Je me souviens murmure-t-elle
    Du jour où j’ai franchi ton seuil
     
    Il y tomba comme un automne
    La boucle de mon souvenir
    Et notre destin qui t’étonne
    Se joint au jour qui va finir


    Dernière édition par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 12:51, édité 1 fois
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 11:10

    Assez intuitivement, je me suis retrouvé dans ce poème :

       
    «Merveille de la guerre»

       Que c'est beau ces fusées qui illuminent la nuit
       Elles montent sur leur propre cime et se penchent
       pour regarder
       Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour
       yeux bras et cœurs

       J'ai reconnu ton sourire et ta vivacité

       C'est aussi l'apothéose quotidienne de toutes mes Béré-
       nices dont les chevelures sont devenues des comètes
       Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps
       et à toutes les races
       Elles accouchent brusquement d'enfants qui n'ont que
       le temps de mourir

       Comme c'est beau toutes ces fusées
       Mais ce serait bien plus beau s'il y en avait plus encore
       S'il y en avait des millions qui auraient un sens complet
       et relatif comme les lettres d'un livre
       Pourtant c'est aussi beau que si la vie même sortait des
       mourants

       Mais ce serait plus beau encore s'il y en avait plus
       encore
       Cependant je les regarde comme une beauté qui s'offre
       et s'évanouit aussitôt
       Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno
       C'est un banquet que s'offre la terre
       Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles
       La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale
       
       Qui aurait dit qu'on pût être à ce point anthropophage
       Et qu'il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain
       C'est pourquoi l'air a un petit goût empyreumatique
       qui n'est ma foi pas désagréable
       Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait
       avec la terre
       Il n'avale que les âmes
       Ce qui est une façon de ne pas se nourrir
       Et se contente de jongler avec des feux versicolores

       Mais j'ai coulé dans la douceur de cette guerre avec
       toute ma compagnie au long des longs boyaux
       Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma
       présence
       J'ai creusé le lit où je coule en me ramifiant en mille
       petits fleuves qui vont partout
       Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant
       je suis partout ou plutôt je commence à être partout
       C'est moi qui commence cette chose des siècles à venir
       Ce sera plus long à réaliser que non la fable d'Icare
       volant

       Je lègue à l'avenir l'histoire de Guillaume Apollinaire
       Qui fut à la guerre et sut être partout
       Dans les villes heureuses de l'arrière
       Dans tout le reste de l'univers
       Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé
       Dans les femmes dans les canons dans les chevaux
       Au zénith au nadir aux 4 points cardinaux
       Et dans l'unique ardeur de cette veillée d'armes

       Et ce serait sans doute bien plus beau
       Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans les-
       quelles je suis partout
       Pouvaient m'occuper aussi
       Mais dans ce sens il n'y a rien de fait
       Car si je suis partout à cette heure il n'y a cependant
       que moi qui suis en moi
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par bix_229 le Ven 20 Jan - 15:26

    Merci pour lui, Jack !

    J' aime Apollinaire depuis l' adolescence et il m' accompagne toujours.
    Alors que j' ai abandonné d' autres poètes.
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par bix_229 le Ven 20 Jan - 15:33

    SOUS LE PONT MIRABEAU
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu'il m'en souvienne
    La joie venait toujours après la peine
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous
    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l'onde si lasse
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure
    L'amour s'en va comme cette eau courante
    L'amour s'en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l'Espérance est violente
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure
    Passent les jours et passent les semaines
    Ni temps passait
    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure



    Archi connu bien entendu, mais qu' on peut de temps en temps se répéter comme une incantation,
    un souvenir, une nostalgie. B
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    bix_229

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par bix_229 le Ven 20 Jan - 15:38

    NUIT RHENANE


     
    Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
    Écoutez la chanson lente d'un batelier
    Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
    Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
    Debout chantez plus haut en dansant une ronde
    Que je n'entende plus le chant du batelier
    Et mettez près de moi toutes les filles blondes
    Au regard immobile aux nattes repliées
    Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
    Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
    La voix chante toujours à en râle-mourir
    Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
    Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
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    Nadine

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Nadine le Ven 20 Jan - 19:48

    Alors je serai ravie d'en ajouter une couche avec le long poeme qui me met en transe :
    (je change les cesures, excusez moi, une manie. Le texte est visible en son intégrité n'importe où ailleurs. Je vous ai mis en gras mes extases, et mis en forme selon le rythme que j'en comprends. C'est pour moi une ôde aux mystères des surplus d'empathie, un cauchemard  dont l'auteur est l'objet, dissection de son avoir et être. je le trouve hallucinant.
    et totemique.

    On sent qu'il a lu et Rimbaud et Baudelaire, ses changements de ton, césures lexicales (puisque celles de mise en forme sont tronquées ici, attention) marquent l'extrème modernité de sa langue et de son style, et il use pourtant, aussi , des cortèges que même Hugo utilisait avant les deux autres sus cités. Un héritier nu. Et assez mégalo. On lui pardonne ce trait, c est trop beau.

    Cortège (in Alcools, 1913)


    Oiseau tranquille
    au vol inverse
    oiseau Qui nidifie en l’air à la limite où notre sol brille déjà ,
    Baisse ta deuxième paupière : la terre t’éblouit Quand tu lèves la tête

    Et moi aussi de près je suis sombre et terne :


    Une brume
    qui vient d’obscurcir les lanternes,
    Une main
    qui tout à coup se pose devant les yeux,

    Une voûte entre vous et toutes les lumières

    Et je m’éloignerai
    m’illuminant au milieu d’ombres Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés

    Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
    Qui nidifie en l’air
    A la limite où brille déjà ma mémoire
    Baisse ta deuxième paupière

    Ni à cause du soleil ni à cause de la terre Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
    Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière

    Un jour
    Un jour je m’attendais moi-même
    Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
    Pour que je sache enfin celui-là que je suis
    Moi qui connais les autres


    Je les connais par les cinq sens et quelques autres

    Il me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers
    De voir leurs pieds paniques

    un seul de leurs cheveux


    De voir leur langue
    quand il me plaît de faire le médecin
    Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète

    Les vaisseaux des armateurs

    la plume de mes confrères, La monnaie des aveugles : les mains des muets

    Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écriture
    Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans


    Il me suffit de sentir l’odeur de leurs églises L’odeur des fleuves dans leurs villes
    Le parfum des fleurs dans les jardins publics

    O,
    Corneille, Agrippa : l’odeur d’un petit chien m’eût suffi pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne,
    Leurs rois-mages, et la ribambelle ursuline qui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmes .


    Il me suffit de goûter la saveur de laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoue
    Et de toucher les vêtements Pour ne pas douter si l’on est frileux ou non


    O gens que je connais

    Il me suffit d’entendre le bruit de leurs pas Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont prise

    Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit De ressusciter les autres

    Un jour je m’attendais moi-même Je me disais  :Guillaume il est temps que tu viennes !
    Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime        Parmi lesquels je n’étais pas :



    Les géants couverts d’algues passaient dans leurs villes Sous-marines où les tours seules étaient des îles

    Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs Coulait
    sang de mes veines

    et fait battre mon coeur

    Puis
    sur cette terre il venait mille peuplades
    blanches
    Dont chaque homme tenait une rose à la main et le langage qu’ils inventaient en chemin : Je l’appris de leur bouche
    et je le parle encore


    Le cortège passait et j’y cherchais mon corps



    Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même amenaient un à un les morceaux de moi-même


    On me bâtit peu à peu comme on élève une tour,

    Les peuples s’entassaient
    et je parus moi-même


    Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines

    Temps
    passés
    Trépassés : Les dieux qui me formâtes


    Je ne vis que passant
    ainsi que vous passâtes

    Et détournant mes yeux de ce vide avenir En moi-même je vois tout le passé grandir

    Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore

    Près du passé luisant demain est incolore

    Il est informe

    aussi près de ce qui ,
    parfait,
    Présente tout ensemble  :et l’effort et l’effet
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    Nadine

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Nadine le Ven 20 Jan - 19:58

    @Jack-Hubert Bukowski a écrit:Assez intuitivement, je me suis retrouvé dans ce poème :

       
         «Merveille de la guerre»

       Que c'est beau ces fusées qui illuminent la nuit
       Elles montent sur leur propre cime et se penchent
       pour regarder
       Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour
       yeux bras et cœurs

       J'ai reconnu ton sourire et ta vivacité

       C'est aussi l'apothéose quotidienne de toutes mes Béré-
       nices dont les chevelures sont devenues des comètes
       Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps
       et à toutes les races
       Elles accouchent brusquement d'enfants qui n'ont que
       le temps de mourir

       Comme c'est beau toutes ces fusées
       Mais ce serait bien plus beau s'il y en avait plus encore
       S'il y en avait des millions qui auraient un sens complet
       et relatif comme les lettres d'un livre
       Pourtant c'est aussi beau que si la vie même sortait des
       mourants

       Mais ce serait plus beau encore s'il y en avait plus
       encore
       Cependant je les regarde comme une beauté qui s'offre
       et s'évanouit aussitôt
       Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno
       C'est un banquet que s'offre la terre
       Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles
       La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale
       
       Qui aurait dit qu'on pût être à ce point anthropophage
       Et qu'il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain
       C'est pourquoi l'air a un petit goût empyreumatique
       qui n'est ma foi pas désagréable
       Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait
       avec la terre
       Il n'avale que les âmes
       Ce qui est une façon de ne pas se nourrir
       Et se contente de jongler avec des feux versicolores

       Mais j'ai coulé dans la douceur de cette guerre avec
       toute ma compagnie au long des longs boyaux
       Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma
       présence
       J'ai creusé le lit où je coule en me ramifiant en mille
       petits fleuves qui vont partout
       Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant
       je suis partout ou plutôt je commence à être partout
       C'est moi qui commence cette chose des siècles à venir
       Ce sera plus long à réaliser que non la fable d'Icare
       volant

       Je lègue à l'avenir l'histoire de Guillaume Apollinaire
       Qui fut à la guerre et sut être partout
       Dans les villes heureuses de l'arrière
       Dans tout le reste de l'univers
       Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé
       Dans les femmes dans les canons dans les chevaux
       Au zénith au nadir aux 4 points cardinaux
       Et dans l'unique ardeur de cette veillée d'armes

       Et ce serait sans doute bien plus beau
       Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans les-
       quelles je suis partout
       Pouvaient m'occuper aussi
       Mais dans ce sens il n'y a rien de fait
       Car si je suis partout à cette heure il n'y a cependant
       que moi qui suis en moi

    Il y a les mêmes trames que dans Cortèges, sur ce drame d'être éponge , tu vois ? Sur les questions d'identité face aux réceptions.
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    Jack-Hubert Bukowski

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 20 Jan - 22:50

    @bix_229 a écrit:
    NUIT RHENANE


     
    Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
    Écoutez la chanson lente d'un batelier
    Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
    Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
    Debout chantez plus haut en dansant une ronde
    Que je n'entende plus le chant du batelier
    Et mettez près de moi toutes les filles blondes
    Au regard immobile aux nattes repliées
    Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
    Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
    La voix chante toujours à en râle-mourir
    Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
    Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

    Bix, j'avais aussi remarqué celui-là au cours de ma lecture. Je me suis retenu dans le geste.

    Nadine, tu proposes de belles pistes. Chose sûre, Apollinaire aimait tout autant la prose ample que versifiée ou en blocs poétiques... il était bon en poésie brève, mais je pense qu'on l'apprécie mieux parce qu'il sait être ample et dissert dans son acte poétique. Par rapport à l'extrait que tu cites de ma part en exemple, j'ai retenu celui-ci car il semble exemplifier de belle façon la quête du surréalisme naissant, quoiqu'il s'agisse d'une inspiration circonscrite dans le créneau des poésies amoureuses et érotiques. Apollinaire s'est consacré à son art et il est mort assez jeune, pourrons-nous dire qu'il a incarné l'archétype de l'enfant terrible en poésie avec les Rimbaud, Nelligan et compagnie?
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    Marie

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Marie le Sam 21 Jan - 2:11

    @Nadine a écrit:Il y a les mêmes trames que dans Cortèges, sur ce drame d'être éponge , tu vois ? Sur les questions d'identité face aux réceptions.
    Peux tu en dire un peu plus, Nadine? C'est quoi le drame d'être éponge?

    Dans Calligrammes, mon préféré:

    Le poète

       Je me souviens ce soir de ce drame indien
       Le Chariot d'Enfant un voleur y survient
       Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
       Quelle forme il convient de donner à l'entaille
       Afin que la beauté ne perde pas ses droits
       Même au moment d'un crime
       Et nous aurions je crois
       À l'instant de périr nous poètes nous hommes
       Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes

    Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté
       N'est la plupart du temps que la simplicité
       Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée
       Étaient restés debout et la tête penchée
       S'appuyant simplement contre le parapet

    J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait
       Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes
       Avec l'aspect penché de quatre tours pisanes

    Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit
       Dans les éboulements et la boue et le froid
       Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture
       Anxieux nous gardons la route de Tahure

    J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
       Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
       Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir
       Cette nuit est si belle où la balle roucoule
       Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'écoule
       Parfois une fusée illumine la nuit
       C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit

    La terre se lamente et comme une marée
       Monte le flot chantant dans mon abri de craie
       Séjour de l'insomnie incertaine maison
       De l'Alerte la Mort et la Démangeaison

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    Nadine

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Nadine le Sam 21 Jan - 5:33

    Oh làlà, je ne le connaissais pas celui-là, Marie.
    ça me rappelle qu'en effet il a écrit sur la guerre qu'il a fait, ce texte et celui cité par JHB. je ne connais qu'Alcools.
    C'est fou comme il écrit simple mais précis, c'est très beau et plein de justesse. je suis impressionnée. Décidément j'aime beaucoup.

    (Quand je parlais d'éponge , je voulais dire ce côté empathique, d'absorber, d'être voyant, transpercé par tous les sens qu'un simple regard amène sur l'autre. Dans Cortège que j'ai mis, il se lamente sur la multitude où quasiment amer il se noie, dans ce cauchemard, semblant toucher à l'exhaustif du monde sans jamais pouvoir savoir où lui se trouve "je m'attendais moi même".
    Et sur la fin de Merveille de la guerre,
    " Et ce serait sans doute bien plus beau
      Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans les-quelles je suis partout
      Pouvaient m'occuper aussi
      Mais dans ce sens il n'y a rien de fait
      Car si je suis partout à cette heure il n'y a cependant
      que moi qui suis en moi"
    il reprend cette trame de vide , de passeur qui se trouve comme vide au final. Plein, traversé, mais aussi comme effacé par la gamme universelle. La resilience suite à la guerre qu'il décrit si bien devait en effet être acquise au prix d'une absence profonde à soi, d'un sentiment du tragique propre à relativiser l'individualité profonde. Sinon en l'érigeant comme simple humanité .. je sais pas, ça me fais cet effet.
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par bix_229 le Sam 21 Jan - 15:49

    Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
    Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
    Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
    Un obus éclatant sur le front de l'armée
    Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

    Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
    Couvrirait de mon sang le monde tout entier
    La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
    Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
    Comme font les fruits d'or autour de Baratier

    Souvenir oublié vivant dans toutes choses
    Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
    Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
    Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
    Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

    Le fatal giclement de mon sang sur le monde
    Donnerait au soleil plus de vive clarté
    Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
    Un amour inouï descendrait sur le monde
    L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

    Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
    - Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
    De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -
    Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
    Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

    Ô mon unique amour et ma grande folie
    La nuit descend
    On y pressent
    Un long destin de sang

    Guillaume APOLLINAIRE, Poèmes à Lou


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    Nadine

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Nadine le Sam 21 Jan - 16:24

    Beau ! aussi !
    Tu vois j'aime bien , tu as fais comme moi tu as introduis tes marques, je trouve en general que ça parle , le partage est facilité (les auteurs aimeraient pas peut être mais nous sommes humbles face à eux, néanmoins)
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    Jack-Hubert Bukowski

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Jack-Hubert Bukowski le Sam 21 Jan - 22:40

    Merci d'avoir relancé Nadine sur ce qu'elle évoquait comme questions, Marie. Les lecteurs que nous sommes apprenons en même temps... je reviendrai sûrement à Apollinaire en temps et lieu...
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    Marie

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Marie le Dim 22 Jan - 2:43

    @Nadine a écrit:
    (Quand je parlais d'éponge , je voulais dire ce côté empathique, d'absorber, d'être voyant, transpercé par tous les sens qu'un simple regard amène sur l'autre.
    Merci Nadine!
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    Aventin

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Aventin le Dim 22 Jan - 8:02

    Apollinaire ce sont aussi les Calligrammes (1918 pour la parution), et la conception de la page-espace traduisant une sortie complète du poème déclamé (partageable à haute voix) pour la réception individuelle, mettant, au niveau sensoriel du lecteur, sans nul doute la vue au premier plan, et l'ouïe en second plan, l'ouïe, si j'ose une comparaison hardie, est presque un détail sur la ligne d'horizon.  

    Simple, dit comme ça ?
    Et bien non, rien n'interdit d'imaginer des gouttes de pluie pianotant en fond sonore. C'est même on ne peut plus suggéré. Du coup l'ouïe n'est plus reléguée en détail sur la ligne d'horizon...

    Il pleut


    Toutefois attention, ce poème n'est pas un simple exercice de maestria, ou juste un dessin écrit, la transcription horizontale délivre bel et bien une facture pré-surréaliste extrêmement aboutie.
    Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir.
    c’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes !
    et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
    écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
    écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas
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    Nadine

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Nadine le Dim 22 Jan - 10:28

    C'est vrai que c'est particulierement reussi au niveau impressionniste,  merci Aventin de nous le montrer !

    Pour le côté ouïe, j'aurais dis qu'il suggère de voir l'ecoute plutôt que d'ecouter la pluie, si tu me suis. Je pense que tu me suivras, parce que tu soulignes bien "le detail sur la ligne d'horizon", une expression dont on n est pas certain d'en comprendre les tenants mais qui parle beaucoup, un peu comme la poesie parfois.


    Spoiler:
    c'est hors sujet, ou presque, disons que c'est anecdotique mais juste ça me donne envie de citer Hiroshige, et ses pluies : leur traitement graphique est magnifique : des lignes droites, franches. L'stampe de Hokusai aussi utilise ça et sans doute bien d'autres, c'est je trouve remarquable, il fallait le faire. En Europe on a tendance à faire des tirets, je crois. les enfants en tous cas
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Tristram le Dim 22 Jan - 14:07

    Une bonne nouvelle :
    « On n’est jamais sûr de mourir. »
    Guillaume Apollinaire, « Le passant de Prague », in « L’Hérésiarque et Cie »
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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par Aventin le Dim 22 Jan - 17:59

    @Nadine a écrit:C'est vrai que c'est particulierement reussi au niveau impressionniste,  merci Aventin de nous le montrer !

    Pour le côté ouïe, j'aurais dis qu'il suggère de voir l'ecoute plutôt que d'ecouter la pluie, si tu me suis. Je pense que tu me suivras, parce que tu soulignes bien "le detail sur la ligne d'horizon", une expression dont on n est pas certain d'en comprendre les tenants mais qui parle beaucoup, un peu comme la poesie parfois.


    Spoiler:
    c'est hors sujet, ou presque, disons que c'est anecdotique mais juste ça me donne envie de citer Hiroshige, et ses pluies : leur traitement graphique est magnifique : des lignes droites, franches. L'stampe de Hokusai aussi utilise ça et sans doute bien d'autres, c'est je trouve remarquable, il fallait le faire. En Europe on a tendance à faire des tirets, je crois. les enfants en tous cas

    Bien sûr que je te suis, et, hors sujet pour hors sujet, spoiler pour spoiler
    Spoiler:
    La représentation de la brume, se confondant à la fois avec la neige et la structure générale (le profil, si l'on veut) dans un fondu-entremêlé procure grâce, légèreté, et sentiment que "tout est dans tout".
    Illustration du peintre taoïste Shitao – Brume dans la montagne (1707 ?)

    Sans doute une des prosodies d'Apollinaire que je prise le plus, j'ai dû la commenter sur l'ancien forum lorsqu'on évoquait, sur un fil mémorable, la guerre dite Grande, 1914-1918, si vous ne la connaissez pas (mais si vous la connaissez aussi !), recevez-là et parlons-en, ce sera sans doute bien meilleur que le réchauffage à la façon déterré-copié-collé:







    Le palais du tonnerre

       Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie
       En regardant la paroi adverse qui semble en nougat
       On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert
       Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les caissons
       Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte
       Et le boyau s'en va couronné de craie semé de branches
       Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre
       Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites
       Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui paraît ancien
       Le plafond est fait de traverses de chemin de fer
       Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d'aiguilles de sapin
       Et de temps en temps des débris de craie tombent comme des morceaux de vieillesse
       À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce qui sert généralement aux emballages
       Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l'âme
       Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il dévore et fugitif
       Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches
       Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille choses
       Comme on fait à la mémoire
       Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues
       Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs
       Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie
       Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée
       Noirs blancs rouges
       Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires
       Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine
       Ornée de six lits placés en fer à cheval
       Six lits couverts de riches manteaux bleus

       Sur le palais il y a un haut tumulus de craie
       Et des plaques de tôle ondulée
       Fleuve figé de ce domaine idéal
       Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite
       Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés
       Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes
       Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais
       Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi petite qu'une souris
       Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d'une lunette
       Petit palais où tout s'assourdit
       Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien
       Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi
       Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse
       Un journal du jour traîne par terre
       Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure
       Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique
       Le goût de l'anticaille
       Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes
       Tout y était si précieux et si neuf
       Tout y est si précieux et si neuf
       Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît
       Plus précieuse
       Que ce qu'on a sous la main
       Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve
       Et deux marches neuves
       Elles n'ont pas deux semaines
       Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique
       Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est
       Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique
       Et ce qui est surchargé d'ornements
       A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique
       Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure
       De ce qui est neuf et qui sert
       Surtout si cela est simple simple
       Aussi simple que le petit palais du tonnerre
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    ArenSor

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    Re: Guillaume Apollinaire

    Message par ArenSor le Dim 22 Jan - 18:55

    C'est assez émouvant de l'entendre. La déclamation est un peu grandiloquente dans l'esprit de l'époque.


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    Re: Guillaume Apollinaire

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