Friedrich Gorenstein

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Friedrich Gorenstein

Message par Bédoulène le Dim 22 Jan - 11:19

Friedrich Gorenstein
(1932-2002)


Friedrich Gorenstein (en russe : Фридрих Наумович Горенштейн), né le 19 mars 1932 à Kiev en Ukraine et mort le 2 mars 2002 à Berlin, est un écrivain et scénariste soviétique et russe de confession juive.

Le père de Friedrich Gorenstein était professeur d'économie politique et a été victime des purges staliniennes. Les services secrets soviétiques, la GPU, l'ont arrêté et il est mort abattu alors qu'il tentait de s'évader d'un camp. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, sa mère et son jeune frère sont décédés lors de l'évacuation. Friedrich Gorenstein a grandi dans la famille de sa tante Rachel à Berditchev où il passera la majeure partie de son enfance. Ouvrier, puis diplômé de l'Institut des mines de Dnepropetrovsk il a travaillé jusqu'à 1961 comme ingénieur avant de suivre à Moscou des cours supérieurs de l'art de la scène.

Gorenstein a rédigé les scripts de dix-sept films, dont cinq ont été mis en œuvre. Parmi ceux-ci Solaris (1972) réalisé par Andreï Tarkovski, Esclave de l'amour (1976) réalisé par Nikita Mikhalkov, La Septième Cartouche dirigé par Ali Khamrayev et La Comédie des erreurs, d'après William Shakespeare, dirigé par Vadim Gauzner.

Il a écrit de nombreux ouvrages, dont un seul sera publié en URSS, et participa à l'anthologie Métropole en 1979. Il a été forcé d'émigrer de l'URSS en 1980. Il a vécu à Vienne, puis s'installe à Berlin-Ouest où il a travaillé comme pigiste. Ses œuvres ont été publiées à New York, dans des revues d'émigrés et dans un journal berlinois.

Il s'est marié deux fois et a eu un fils.

Il est décédé à Berlin en 2002 après une grave maladie et est enterré dans le cimetière juif de Berlin à Weißensee.

Friedrich Gorenstein a commencé son œuvre en posant des questions sur le stalinisme, l'antisémitisme et sur la coexistence des juifs et des chrétiens, combinée avec des considérations philosophiques et religieuses.

Traduits en français (liste non exhaustive)

La place
Le rachat
L'hiver 53 ou Kim
Psaume
La mouche et la goutte de thé
Le compagnon de route
Scriabine
Champagne au fiel

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Re: Friedrich Gorenstein

Message par Bédoulène le Dim 22 Jan - 11:24



Compagnons de route

Train mixte n° 27 de Kiev à Zdolbounov

Une phrase jetée dans le wagon couchette et voilà que l’un des deux hommes qui l’occupent commence à raconter sa vie à celui d’en face. L’ un devient le Narrateur, l’autre l’Auditeur, mais ce n’est pas si banal, il s’agit là d’un Auditeur conscient de son « métier d’Auditeur », car il lui faut faire comprendre au Narrateur qu’il est bien son Auditeur celui qui lui est destiné, celui qui accepte  le récit à lui confié. Ensemble ils vont participer à une « création »,  leur création conçue par la mémoire de l’un et l’imagination de l’autre ; inconsciemment le Narrateur utilise la mémoire de son Auditeur, il y déverse son récit.

Le récit, celui de cet Ukrainien , un raté de la vie, un homme né handicapé « pied-bot » et que ni les hommes ni l’Histoire n’ épargneront. Son sort est  lié à celui de l’Ukraine, qui a subi les exactions de la révolution Bolchévique et la guerre civile,  la grande famine générée par la collectivisation et la guerre internationale ;  tous ces évènements sous fond d’antisémitisme criant et de nationalisme.

L’Auditeur est un écrivain humoristique reconnu aussi ce récit à la fois dramatique et cocasse sera-t-il le sujet du livre que le lecteur (la lectrice en l’occurrence) vient de lire avec beaucoup de plaisir. Il nous décrit les lieux traversés et connus par lui, comme la ville de Berditchev où il a vécu ses premières années, cette ville où les Juifs sont chez eux ; il exprime ses convictions sur l’avenir de l’Ukraine.

                                                     ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Un récit rythmé par la voix assourdie du train, par les haltes aux nombreuses gares traversées. Une très intéressante lecture non seulement parce que servie par une écriture vivante, caustique parfois bien qu’ accompagnée d'humour mais aussi par l’ histoire de l’Ukraine sous le joug soviétique et la présence allemande.




Extraits


Le terrain à Kiev et dans ses environs est très accidenté, les tumulus y sont nombreux, ce qui rend plus faciles les fusillades de masse et les enterrements collectifs.

Heureusement que tout destin humain, aussi horrible soit-il, est assaisonné de quelque agrément, même infime, comme cette gousse d’ail.

Une femme en chair et en os, qui faisait les mêmes choses que vous et moi. C’était presque vexant qu’elle sente le parfum, qu’elle soit vivante et non pas une statue, éternelle et sans odeur. J’ai compris alors pourquoi c’était le Tatar qui avait trouvé « l’œil humide et joyeux » et pas moi.

« la mort du stalinisme doit passer par un nationalisme russe, ukrainien, disons slave, et tant pis pour les conséquences. C’est bien triste, mais c’est comme ça. Le stalinisme doit être relégué dans les montagnes du Caucase, devenir une relique des peuples caucasiens. » (les slaves ont toujours considéré Staline comme un Perse)

Comme j’ai envie de sentir à nouveau une vraie odeur d’homme…Des baisers à la vodka, à l’oignon et au hareng !

Je me suis élancé, j’ai saisi la culotte sur ses hanches lisses, et je l’ai tuée en la déchirant.

Le métal indifférent au sort des humains applaudissait ses propres succès ferroviaires, c’est-à-dire l’arrivée à la station Brovki.

Je n’avais pas oublié : elle m’attendait ! Enfin, c’était la feuille blanche. […] J’avais du papier de toutes sortes, comme il se doit quand on est un humoriste professionnel : du papier vierge et du papier déjà enceint de moi, du papier qui avait mis au  monde pour ma femme et pour moi de nombreux sketches, vaudevilles et scénarios. Du beau papier acheté dans un magasin pour privilégiés.


mots-clés : #regimeautoritaire #social


Dernière édition par Bédoulène le Dim 13 Aoû - 21:38, édité 2 fois

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Re: Friedrich Gorenstein

Message par animal le Dim 22 Jan - 12:55



c'est un de mes pieds de l'année dernière Compagnons de route, récup de l'avis d'alors :

comment dire ça ? dans ce voyage en train qui permet de traverser les strates géographiques d'un moment donné il y a de nombreuses occasion pour le narrateur/voyageur et son interlocuteur de revenir dans des strates historiques personnelles et collectives. une découverte de l'Ukraine, avec la Pologne voisine, entre l'Europe occidentale et la Russie sans se situer dans l'exposé historique mais sans non plus taper simplement dans l'anecdote. l'histoire de Tchoubinets, paysan, reconverti dans le théâtre donne déjà de quoi réfléchir, personnage atypique et déplacé, considéré avec autant de distance que de sympathie. dans le livre on a de multiples façon de ressentir les écarts sociaux, d'origine, de classe même à un niveau plus fin que celui habituellement admis. ce n'est pas que fais-tu mais d'où viens tu qui compte.

pas rigolo et complexe avec en retours constant l'antisémitisme à travers les régimes, ces deux ou trois ou quatre "périodes historiques" (avant, pendant la guerre, communisme ensuite puis le frémissement qui annoncerait une fin) donnent de la consistance mais le style que je qualifierai de détendu mais diablement précis brille surtout par un parfait sens de l'alternance et du rythme de la narration. Un rythme lié au voyage et à la collaboration entre le narrateur et l'auditeur, les narrateurs et les auditeurs, un temps de la mémoire et de la transformation, le temps de la passerelle de l'imagination.

une lecture qui procure donc beaucoup de plaisir, genre plat évident et classique, franc en bouche qu'on fait exprès de goûter avec trop de précautions pour faire durer et renforcer le plaisir alors qu'on ne s'empêche pas vraiment de dévorer ? une histoire comme ça.

avec toutes ces qualités, par association d'idées, j'évoquerai un auteur comme Ivo Andric. la tonalité et le ton sont différents, le pays aussi mais ce genre de qualités et de plaisir de lecture...

et pour ma part c'est aussi grâce au héros-limite cette lecture !


mots-clés : #segregation #voyage

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Re: Friedrich Gorenstein

Message par bix_229 le Dim 22 Jan - 13:34



CHAMPAGNE AU FIEL


J'ai lu  Champagne au fiel il y a quelques temps. Ces trois longues nouvelles ont en commun la désignation de trois fléaux qui ravagèrent la Russie : la misère extrême du petit peuple, la persécution politique, l'antisémitisme.
Gorenstein les dénonce avec vigueur, mais ce qui m'a frappé avant tout, c'est peut-être sa tendresse attentive pour tous ceux qui ont souffert, pour sa Russie bien aimée.
"Que nul ne peut comprendre, écrit-il, pas même les Russes, et que l'on ne peut qu'aimer."

"Il est hors de doute que l'ivrognerie n'est pas un trait psychologique naturel, inné du peuple russe.
Il est hors de doute que ce peuple, on l'a saoulé.
Qui ? Le cabaretier juif, comme, l' affirmaient autrefois les Cent Noirs et l'affirment leurs successeurs d'aujourd' hui ?
Les livres de publicistes disent clairement qui est responsable de l'ivrognerie russe : le pouvoir, l'Etat, qui en introduisant le monopole de production et de vente des spiritueux a cherché les moyens de développement d'une voie qu'il avait définitivement choisie dès Ivan le Terrible...
Voilà plus de quatre cents ans que ces cabarets de ruine et les magasins impériaux, même si aujourd' hui ils portent un autre nom, dominent la Russie."


La liberté de ton dont il fait preuve tient au fait que Gorenstein a quitté son pays pour se réfugier à Berlin Ouest.
C'est sans doute pour cela que j'ai particulèrement apprécié Dernier été sur la Volga.
L'auteur se prépare à quitter son pays. Et là, attendant un bateau, il se promène près du grand fleuve. Et il y rencontre Liouba, mendiante lumineuse.
Humble femme humiliée et offensée mais généreuse.

"La voilà devant moi, la Russie. La voilà, ma petite mendiante.
Non ce n' est pas une beauté aux joues rouges, au corps droit, à la poitrine abondante en sarafane brodé qui vous offre sur un plat doré un grand pain tout frais sorti du four....
Mais Liouba misérable, meurtrière sans péché, au regard humble et clair, à l'âme amère et automnale. Une fille du temps née sans auciun droit. Telle que je voulus la graver dans ma mémoire, telle que je voulais l'emmener au loin."


A travers cette femme dostoievskienne, on peut voir si l'on veut, le symbole d'une Russie malheureuse et persécutée mais généreuse malgré ses souffrances.

"L'attente en Russie, est indissolublement liée aux espaces du pays et constitue une autre hypostase de l'idée de la Russie qui, comme quelqu'un l'a,  à juste titre fait remarquer, s'exprime clairement dans la chanson russe, pleine de profonde tristesse ou de gaieté débridée.
Les heures et les kilomètres y sont infinis. Que l'on marche, que l'on roule, que l'on demeure assis, on n'en voit pas le terme.
Par son horrible monotonie, le temps d'attente vous étreint l'âme d' angoisse, tout comme la nature égale de la steppe, la forêt profonde toujours pareille à elle-même, la nuit d'automne, l'hiver sévère."


Ces phrases me font beaucoup penser à la superbe nouvelle de Tchekhov : La Steppe.
Mais c'est aussi l'expression de l'identité juive dans un pays férocement hostile à cette identité.

Message récupéré


mots-clés : #antisemitisme #regimeautoritaire #segregation #social


Dernière édition par bix_229 le Dim 22 Jan - 13:42, édité 1 fois
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Re: Friedrich Gorenstein

Message par bix_229 le Dim 22 Jan - 13:37

Si vous lisez Champagne au fiel, vous vous rendrez compte que le thème de l' antisémitisme en Russie Soviétque, présent dans toute l'oeuvre de Gorenstein, l'est encore plus dans cette nouvelle.
Habituellement, le juif est le bouc émissaire, au mieux l'étranger jamais vraiment intégré.  Mais là c'est pire, le personnage, un juif, assiste dans un café à une manifestation d'hostilité antisémite violemment exprimée à l'occasion de la Guerre des Six jours.
Les commentateurs politiques sont forcés d'inventer des évènements mensongers et finalement de passer sous silence ce qui se passe réellement.

Mais le pire dans cette nouvelle, c'est que le héros rencontre un juif de Crimée qui songe à partir en Allemagne. Son père a combattu au coté des nazis et il compte faire valoir ses droits en tant que fils d'ancien combattant. Sachant aussi que l'Allemagne a contracté une lourde dette morale et matérielle envers les juifs.

Accablé face à cet homme cynique, il s' écrie :

"C'est un dégénéré, un dégénéré, un bâtard. Mais en quoi suis-je mieux ?... Mais il y a pire que nous, ceux qui participent eux-mêmes au joug du pharaon...
Si nous, les juifs, nous parvenons à survivre encore cent ans en Russie au milieu de de cette fureur bouillonnante, cette rage de mensonge et cette médisance, parmi cette haine infiniment variable comme le chaos, nous deviendrons tous des monstres, physiques et moraux…
Peut-être est-ce en cette qualité que nous sommes nécessaires ici. Notre travail, nos idées, nos découvertes ne sont que des produits secondaires, l'essentiel est notre existence. Un écrivain serbe a écrit : "Les hommes ont toujours besoiin de boiteux et de simples d' esprit pour déverser leur bestialité sur eux..."


Cette situation du judaisme dans la Russie Soviétique n'a jamais été mieux montrée que par Gorenstein et Vassili Grossman.

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