Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 9 Avr - 13:05

75 résultats trouvés pour essai

Italo Calvino

Pourquoi lire les classiques

Tag essai sur Des Choses à lire Pourqu10


Recueil d’articles, de préfaces et d’interventions érudits sur la littérature classée chronologiquement : classique gréco-romaine (Xénophon, Ovide, Pline, etc.), puis Dante, l’Arioste, Ortes, Nezâmi, l’auteur de Tirant le Blanc, Voltaire, Diderot, Stendhal, Dickens, Twain, Hemingway, Ponge, Queneau, Pavese, etc.
Pourquoi lire les classiques :
(qui ramentoit un peu le Comme un roman de Pennac)
1) Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
2) Sont dits classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés ; mais la richesse n’est pas moindre pour qui se réserve le bonheur de les lire une première fois dans les conditions les plus favorables pour les goûter.

« …] toutes choses qui continuent à opérer même lorsqu’il ne nous reste que peu de chose, ou même rien, du livre que nous avons lu dans notre jeunesse. En relisant ce livre à l’âge mûr, il nous arrive d’y retrouver ces constantes dont nous avions oublié l’origine, et qui font désormais partie de nos mécanismes intérieurs. L’œuvre littéraire possède cette force spécifique : se faire oublier en tant qu’œuvre tout en laissant sa semence. »

3) Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s’imposant comme inoubliables qu’en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l’inconscient collectif ou individuel.
4) Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture.
5) Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture.

La définition no 4 peut être considérée comme le corollaire de celle-ci :
6) Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
7) Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs).
8 ) Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement.
9) Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire.
10) On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers.

Définition qui nous conduit à l’idée du livre total, tel que le rêva Mallarmé.

(Etc.)

Les Odyssées dans L’Odyssée :
« La mémoire ne compte vraiment – pour les individus, les collectivités, les civilisations – que si elle assure la cohésion entre empreinte du passé et projet de l’avenir, si elle permet de faire sans oublier ce que l’on voulait faire, de devenir sans cesser d’être, d’être sans cesser de devenir. »

« Pour Ulysse-Homère, peut-être que la distinction mensonge-vérité n’existait pas, qu’il racontait la même expérience tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans le langage du mythe ; et de même pour nous, encore : chacun de nos voyages, petit ou grand, est toujours une Odyssée. »

La ville-roman chez Balzac :
« Toute la force romanesque est soutenue et condensée par la fondation d’une mythologie de la métropole. Une métropole où chaque personnage apparaît encore, comme dans les portraits d’Ingres, en propriétaire de son propre visage. L’ère de la foule anonyme n’a pas encore commencé ; cela ne saurait tarder, il s’en faut de la vingtaine d’années qui séparent Balzac, et l’apothéose de la métropole dans le roman, de Baudelaire, et l’apothéose de la métropole dans la poésie en vers. »

Léon Tolstoï, Deux Hussards :
« Il n’est pas facile de comprendre la manière dont Tolstoï construit sa narration. Ce que tant d’écrivains laissent à découvert – schémas de symétrie, poutres maîtresses, contrepoids, charnières – demeure caché chez lui. »

Pasternak et la révolution :
Le regard de Calvino sur des œuvres qu’on a lues surprend par ce qu’il y voit : souvent des aspects qu’on n’avait pas mesurés, explicités, voire qui ne nous avaient pas intéressés, mais qui après-coup prennent de l’importance comme interprétations supplémentaires. C’est le cas dans cette relativement longue analyse.
« Une idée qui se réalise poétiquement ne peut jamais ne pas avoir de signification. Avoir une signification ne veut pas dire en fait correspondre à la vérité. Cela veut dire indiquer un point crucial, un problème, une inquiétude. Kafka, croyant faire de l’allégorie métaphysique, a décrit de façon incomparable l’aliénation de l’homme contemporain. »

Le monde est un artichaut :
(à propos de Gadda)
« La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut. Ce qui compte pour nous, dans l’œuvre littéraire, c’est la possibilité de continuer à l’effeuiller comme un artichaut infini, en découvrant des dimensions de lecture toujours nouvelles. »

Eugenio Montale, Forse un mattino andando (Peut-être, un matin, allant…) :
« J’en viens sans plus tarder au cœur de la question : dans une époque où les mots sont génériques et abstraits, des mots bons pour tous les usages, des mots qui servent à ne pas penser et à ne pas dire, une peste du langage qui se répand du domaine public au privé, Montale a été le poète de l’exactitude, du choix lexical motivé, de la précision terminologique soucieuse de capturer l’unicité de l’expérience [… »


Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Mar 17 Mar - 17:27
 
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Elias Canetti

Le Livre contre la mort

Tag essai sur Des Choses à lire Le_liv10


Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)

Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »

Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »

Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »


Mots-clés : #essai #journal #mort
par Tristram
le Sam 14 Mar - 15:49
 
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Sujet: Elias Canetti
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Erri De Luca

Noyau d'olive

Tag essai sur Des Choses à lire Noyau10

Titre original: Nocciolo d'oliva, 2002, paru traduit en France en 2004.
Essai ou commentaires (?) 100 pages environ, une préface de l'auteur, deux parties inégales, la première groupant cinq commentaires, la seconde vingt et un.

Erri de Luca explique dans la préface qu'il n'est pas croyant, mais fréquente au quotidien la lectio divinas, les Écritures Saintes -la Bible- et qu'il utilise pour ce faire l'hébreu directement.

La très grande majorité des fidèles est loin de s'astreindre à une telle discipline, et cependant Erri de Luca précise que ça ne fait pas de lui un croyant, achoppant sur deux obstacles en particulier: le pardon -il ne sait pas donner son pardon et ne souhaite pas être pardonné quand il commet un écart- et la prière, pour laquelle il dit être d'une sécheresse, d'une infertilité sans nom.

Voilà pour la singularité de la démarche, l'ouvrage, plutôt très plaisant, érudit bien entendu mais clair, très concis dans le propos, à mots simples, se lit sans la moindre difficulté, on peut d'ailleurs piocher dedans sans respecter d'ordre - à la manière de la Bible justement.
On picore ainsi un commentaire ou deux - plus si affinités- à la fois, comme ils sont brefs, il est facile de reposer le livre et d'y revenir: voilà pour le confort de lecture.

En ce qui me concerne, la séduction a pas mal opéré: livre recommandable...à peu près à tous.
Voici, presque intégralement, le commentaire qui a donné le titre à l'ouvrage, Noyau d'olive, et qui inaugure la seconde partie:

Chez nous, on appelle Ancien Testament un recueil d'écritures saintes du peuple hébreu. Dans sa langue d'origine, il a pour titre Mikra/lecture. Parce que telle est sa valeur d'usage, être lu à haute voix dans les assemblées des rites, dans les sabbats, dans les fêtes. Et même quand on le lit pour soi, dans un moment de liberté à l'écart des autres, la règle impose le mouvement des lèvres et pas seulement la lecture avec les yeux. Le corps doit participer, souffle et lèvres du moins, accompagnant le voyage des paroles antiques, se faisant leur porteur.

L'évènement de ces écritures, c'est la révélation: un Dieu, unique et solitaire, a fait le monde au moyen de sa voix, en commençant par la lumière. Il l'a extrait du néant, se souciant, avec le même empressement, de l'infini immense et de la particule.

Une bonne partie de l'humanité n'est pas en état de remonter à Dieu. Avant même l'acte de foi, l'acte de confiance réclame trop d'effort. En non-croyant, je reste un passant d'écritures saintes et non un résident. Je me déplace le long des lignes parallèles d'un autre alphabet, fermé en vingt-deux lettres disposées entre l'aleph et le tav, qui se lisent dans le sens opposé au nôtre, donc sur des pages à feuilleter à l'envers. Je passe sur cette langue avec mon doigt et mes yeux et je me rends compte du choc, de l'impact qu'elle a subi. Une volonté de se révéler et d'agir dans le monde s'est abattue sur une langue aux mots pauvres, hostile à tout concept abstrait. Elle tombe sur des mots de trois syllabes accentuées le plus souvent sur la dernière, et elle lui transmet la tarentelle-fièvre de son incandescence.

[...]

Toute la création, tout ce qui est la suite, l'action seconde qui relève des hommes, sont écrits en donnant la priorité à l'action du verbe. "Écoute Israël", dit la principale prière hébraïque, dans le livre que nous appelons le Deutéronome et que les Hébreux appellent Devarim/Mots. Voilà, écouter est la première urgence, la première requête.

 Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche.  


Mots-clés : #essai #religion #spiritualité
par Aventin
le Dim 23 Fév - 20:35
 
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

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Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév - 23:30
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Jean Giono

De Monluc à la Série Noire

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Henri Godard cite le journal de Jean Giono dans l’avant-propos :
« Je ne peux rien faire qui ne soit moi en plein. »

Et c’est formidablement vrai : dès le premier texte, sa préface aux Commentaires de Montluc, Giono ne peut réfréner son imagination : il y est, et nous aussi :
« On croit qu’aux alentours de 1500, Blaise naquit à Saint-Puy, un pauvre village qui perdait sa paille par le trou des murs. L’hiver, le vent grondait, l’été, les guêpes. Les champs ne rapiéçaient par-ci, par-là qu’un maquis brunâtre ; plus de jappements de renards que de cris d’araire. Les collines sans grâce éreintaient les chevaux et les rêves. Le hérissement des montagnes, la perte de vue des plateaux protégeaient le cuir délicat des gentilshommes ruinés. Vivre de débris n’était possible qu’ici, loin de tous regards ; on y pouvait racler le pot jusqu’à l’émail, sans perdre la face. Ainsi se fabriquent des âmes maladroites que l’opulence éberluera toujours. »

Parlant des autres, il parle surtout de lui, car toujours c’est au travers de son regard individuel.
De même, lorsqu’il digresse à propos du Voyage en Italie de Montaigne :
« Un arbre de forme étrange, le glapissement d’un renard, l’odeur des tilleuls en fleurs le fait ondoyer en serpent de caducée à gauche et à droite de sa route. Mentor de cette troupe de jeunes gens, c’est lui qui se fera rappeler à l’ordre pour ses velléités de courses buissonnières, ses foucades, ses passions. Il n’a pas la curiosité en droite ligne, il pivote sur sa selle comme une girouette, ému de vents et de fumées ; il vise l’étape, mais il disperse son plomb sur tout ce qui brille et tout ce qui bouge. On ne fait pas danser un singe dans son alentour sans qu’il y coure et s’il n’était pas accompagné de ces cavaliers de vingt ans, il n’arriverait jamais à Rome, il se perdrait dans ses labyrinthes de curiosité. »

Dans sa préface à A la découverte des orchidées de France, du Dr Jean Poucel (où on ne trouve guère mention des orchidées ni même du livre), Giono revient sur sa propre curiosité d’arbre sédentaire par rapport à celle du vent, qui voyage :
« Au lieu de me confiner, la station démesure à chaque instant mes territoires. Cette immobilité me plante. Elle n’est sans mouvements qu’en apparence ; en réalité, elle en a, de très lents, de très profonds, cachés ; il me pousse des racines et des branches ; je respire en dehors de moi par mille feuilles différentes de mes poumons et qui font dans l’air déjà choisi un nouveau choix plus scrupuleux (et dans ce que je rejette encore je sais qu’il reste encore à choisir) ; je suis nourri d’aliments extraordinaires, venus d’endroits sur lesquels vous n’arrêteriez même pas votre regard, que vous ne soupçonnez même pas puisqu’ils sont ensevelis dans des profondeurs d’où s’approche seulement le lent serpentement des racines qu’il faut des années à se construire. »

Tout Giono est là, aussi.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mer 29 Jan - 23:15
 
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Sujet: Jean Giono
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Pierre Michon

Tag essai sur Des Choses à lire Trois_10

Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

Trois auteurs réunit trois essais sur Balzac, Cingria et Faulkner. Dans ces trois textes, Michon prête vie à ces trois auteurs, qu'il replace dans les images qu'ils ont suscitées en lui, et les fait siens par l'écriture après qu'ils l'ont fait leur par leurs œuvres. Tantôt, au contraire, c'est la vie et ce sont les souvenirs qui ressuscitent en lui les œuvres de ses trois maîtres. Plutôt que des essais, ces pages forment un récit de l'amitié de Michon pour ces figures tutélaires, errant en des digressions dans lesquelles cohabitent des faits et dits plus ou moins établis, des récits imaginaires provenant d'autres sources et rapportés plus ou moins fidèlement par l'auteur, et les extrapolations de Michon lui-même. Les images, qu'elles proviennent de ses souvenirs et rappellent à lui des livres, ou qu'elle soient pour lui le paysage rêvé des trois maîtres, entretiennent d'étroites relations avec les universelles évocations du monde paysan, avec la campagne des vieilles survivances linguistiques. Tantôt elles paraissent tirées d'un vitrail ancien, tantôt d'une vie de saint, tantôt d'une farce. Elles semblent faites de la même pierre et du même bois que la maison, si importante pour Michon, que l'on voit dans la vidéo postée par Bix. Ce que l'on trouve dans ce livre, c'est peut-être avant tout ce qui ne se trouve chez aucun de ces trois auteurs, ce qui ne se trouvait pas non plus dans la tête de Michon avant qu'il ne les ait lus, et qui se forme en lui à leur évocation. C'est peut-être une traduction de ce que la littérature peut faire éclore dans les cerveaux, qui ne pouvait être faite qu'à travers une telle écriture : sobre mais ferme et dense, élégante sans la moindre affectation, aux reliefs délicatement et puissamment ouvragés, et à la réflexion, puisqu'on se régale par son seul pouvoir, d'une sensibilité inattendue.

J'y mettrais un seul bémol : le texte sur Faulkner est sans doute trop court, entravé et comme épuisé par l'ampleur de son admiration. Mais cela n'importe pas beaucoup.

Mots-clés : #ecriture #essai #ruralité
par Quasimodo
le Jeu 16 Jan - 19:13
 
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Sujet: Pierre Michon
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Alain Rey

L'Amour du français ‒ Contre les puristes et les censeurs de la langue

Tag essai sur Des Choses à lire L_amou10

Dans cet ouvrage de vulgarisation écrit avec simplicité, de nombreux clins d’œil à la littérature, à la philosophie, et bien sûr à la philologie et aux dictionnaires, en font la lecture enrichissante tandis que tout le propos est basé sur l’Histoire et son commentaire.

LES ERREURS DE L'AMOUR
Le fantôme d'un langage pur

Dans une revue de l’évolution historique de la perception de la langue française par ses locuteurs et scripteurs, est souligné le douteux fantasme d’une "pureté" de la langue, avec ses connotations de sacré, de propre, de sain, de châtié, de correct, etc.
« Les avatars et les mésaventures de cet amour pour la langue tournent autour de la pureté et du sacré. Ces deux valeurs conduisent d’une vision religieuse à une analyse du réel, puis à des mythes destructeurs. »

« L’épuration du langage est certes moins dramatique que celle des populations, on l’a dit, mais elle contribue à cacher derrière un masque de blancheur un règlement de comptes : celui du pouvoir et de la classe dominante par rapport à l’ensemble d’un peuple. »


My language is rich
Débat entre les Anciens et les Modernes à propos de l’enrichissement lexical.

Une ivresse de raison
Mot d’ordre de clarté, puis concept d’ordre logique…

Un culte génial
…enfin le fameux « génie de la langue ».

LA GRANDE METISSERIE
Naissances créoles

Après la disparition rapide et totale du gaulois, créolisation du latin, avec influence plus limitée des « barbares » et Germains (dont les Francs).

Chemins de traverse
Le vocabulaire des dialectes « gallo-romans » du Moyen Âge (au nord de la Loire) s’enrichit surtout par emprunts dans tous les horizons, mais aussi par « morphologie, formation des mots incluse dans la syntaxe » : ancien puis moyen français, dont « l’oralité musicale », poésie qui est rythme et polysémie du lexique, en grande partie perdue. Ensuite l’ancien français prend des mots à tous les dialectes régionaux, et aussi au grec antique, à l’italien, etc., avec une « ouverture d’esprit qui fonde un "humanisme". »
« Quant à l’orthographe, après les tentatives multiples du XVIe siècle vers un phonétisme vivant, c’est une norme fixe, unique, impérieuse, souvent illogique, voire absurde, qu’installe d’Académie. Unifiant les variantes, on impose l’écart maximum entre écriture et prononciation, en maintenant toutes les lettres "étymologiques" ou décoratives qui encombrent l’écrit, comme pour mieux rejeter les illettrés et manifester que la parole spontanée doit rester hors du français, qui ne peut être bon qu’écrit. »

La syntaxe se fige :
« On ne parvient plus à modifier ce qui est l’apanage de tous. »


AU PERIL DU VERBE
La "geste" et la "poésie"

« Chaque époque, dans l’histoire d’une nation, construit sa "geste" : ce sera l’idéologie d’une volonté commune et d’un pouvoir national. Chacune suscite par ailleurs une création de sens, de rythme et de musique ‒ la "chanson". »

« Cependant, les relations entre le pouvoir et la liberté créatrice, ces deux facteurs déterminants pour le statut de la langue, ne sont jamais devenues neutres. Elles s’insèrent dans des couples action-poésie, art-pouvoir, esthétique-politique qui définissent une culture. »


Le propre de l'Homme
« Un des grands inconvénients du mythe de la vie des langues et des mots est d’en faire des organismes, c'est-à-dire des systèmes fonctionnels, ce qu’ils sont, mais gouvernés par des lois internes qui les feraient être ‒ l’embryologie réalisant les virtualités du génome ‒, qui les ferait croître, puis s’user et périr. La métaphore vitale servit de caution à une téléologie, non plus du progrès, mais du cycle aboutissant à une destruction.
Ce mouvement ascendant puis descendant empêchait de percevoir d’autres caractères des langues, comme le jeu de forces contraires : tension vers l’unité, illustrée par la réduction des dialectes, des parlers, en un modèle unique, ce qu’on appelle justement une "langue" ‒ et tension vers la diversité ‒ le latin produisant des formes locales, puis de nouvelles "langues" : italien, castillan, occitan, roman puis français, etc. En effet, la recherche de stabilité combat les tendances à la mobilité. »

« La tendance au divers semble spontanée, en matière de parole : toute expansion d’un code commun, d’un idiome, s’accompagne de variations dans l’espace, dans la société, dans le temps. »


Le miroir à trois faces
L’écriture fixe la langue dans les règles de la grammaire (stabilité unifiante, continue), tandis que l’oral varie, évolue, est divers et ne lui correspond pas exactement.
« La "syntaxe" est la part profonde et secrète, et la "grammaire" une sorte de retour du refoulé par le moyen puissant de la conscience de la "faute". La syntaxe, ce système dynamique qui autorise la production et l’interprétation de phrases en nombre illimité ‒ sinon infini ‒ dans une langue donnée, se transforme socialement en une suite de règles à appliquer sous peine d’une sorte d’exil hors la langue. »

La troisième face, c’est le lexique, la nomenclature et la terminologie...

Mots-clés : #essai #historique
par Tristram
le Dim 12 Jan - 14:37
 
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Sujet: Alain Rey
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Joëlle Zask

Quand la forêt brûle

Tag essai sur Des Choses à lire C_978210

Un ouvrage important d'une philosophe importante en France. J'éprouve une fierté certaine à avoir été son élève et l'avoir eu pour directrice de recherche.
Lire ce livre alors qu'il se passe ce qu'il se passe en Australie induit nécessairement une sorte d'urgence à s'informer et une certaine atmosphère lors de la lecture.
Je ne suis pas écologiste au sens où on l'entend politiquement, avec un militantisme revendicatif forcené. J'essaye de m'informe du mieux possible notamment sur l'agriculture, sur la biodiversité d'un point de vue scientifique et j'avoue ne jamais m'être posé de question sur le sujets des feux de forêts jusqu'à la connaissance des méga-feux.

J'ai donc lu cet ouvrage pour deux raisons. La première est parce qu'il provient d'une personne qui a beaucoup compté dans mes études en philosophie et la seconde est par rapport à mon implication politique.

J'avoue avoir été très intéressé par cet ouvrage.
Tout d'abord parce que le style de Joëlle Zask s'y prête. Le propos est clair, le style est simple, sans fioriture et concis. Il n'y a pas de prétention ni de volonté de gloser, simplement de partager et d'avertir non dans un catastrophisme effréné mais avec la patience de la démonstration philosophique et des connaissances scientifiques.

Il ne sert à rien de s'attarder sur l'émotion sinon pour comprendre les causes de cette émotion et notre rapport singulier au feu constructeur et destructeurs d'environnements, d'espaces et de sociétés. Rappeler que le feu nous a permis de bâtir nos techniques et nos civilisations n'est pas une mince affaire à une époque où l'ultra préservationnisme et l'interventionnisme exagéré laissent peu de place à la nuance quant à notre rapport avec le monde et la Nature.

Nous rappeler à l'humilité également en remarquant que la technologie ne nous permet pas de lutter contre les méga feux et préciser aussi que la course à la vente de cette technologie au motif qu'il s'agit d'une guerre contre le feu (dont on peut également interroger la pertinence puisque le feu est le seul élément qui place notre relation dans le champ lexical de la guerre.) ne sert à rien contre les méga feux et que bien souvent les éléments naturels résolvent la situation.

Mentionner l'information selon laquelle nous nous servons du feu depuis des millénaires et depuis homo erectus pour aménager l'espace et que bien souvent cet aménagement lorsqu'il est équilibré renforce le développement des espaces naturels. Mais pour cela il convient d'être à nouveau capable d'interactions sociales avec la Nature afin d'en comprendre la temporalité. Et de prendre en compte le fait que la Nature vierge n'existe pas, qu'elle est déjà sujette depuis longtemps à nos volontés d'aménagement et aux évolutions successives.

Réaffirmer le rôle du réchauffement climatique et du cercle vicieux généré par les Méga feux producteurs immenses de CO2 et destructeur d'espaces végétaux producteurs eux d'oxygène.

Interroger notre culture du feu ainsi et notre rapport à lui, nos sentiments à son égard, le traumatisme vécu quand il est hors de contrôle, et réintroduire le concept de paysage comme point d'ancrage de notre relation à notre environnement.

C'est un retour aux sources social, politique, et finalement le principe premier de l'écologie que souhaite nous communiquer Joëlle Zask et ce à travers l'archétype du méga feu véritable révélateur des tensions qui se jouent entre nos sociétés et la Nature. Confirmer la nécessité d'un retour aux paysages et du coup à la paysannerie qui n'est pas seulement l'agriculture mais un mode de vie équilibré entre la vie social et la vie au sein d'espaces naturels. Car la vie sociale est aussi aux champs, elle l'a d'abord été.

Un livre indispensable pour tout citoyen et toute formation politique qui dépasse les idéologies en demeurant factuel et en essayant de répondre à des problématiques complexes mais nécessaires.


Mots-clés : #essai #nature #philosophique
par Hanta
le Jeu 9 Jan - 14:13
 
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Sujet: Joëlle Zask
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan - 12:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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Wallace Stegner

Lettres pour le monde sauvage

Tag essai sur Des Choses à lire Lettre10

Textes autobiographiques, les souvenirs d’une enfance dans les plaines du Saskatchewan, et l’expérience déterminante de se tenir seul dans l’immensité de la nature :
« Le monde est vaste, le ciel encore plus, et vous tout petit. Mais le monde est également plat, vide, presque abstrait, et, dans sa platitude, vous êtes une petite chose dressée sur son chemin, aussi soudaine qu’un point d’exclamation, aussi énigmatique qu’un point d’interrogation. »
La quadrature du cercle

Ces différents récits se superposent, donnent des variantes ou se complètent. Ils retracent notamment l’histoire d’un melting pot pionnier à la frontière canadienne (métis d’Indiens et de Français, cockneys, cow-boys, Scandinaves, etc.), un pot-pourri de migrants idéalistes, naufragés ou escrocs. Ils permettent aussi de trouver l’origine de certaines scènes des romans de Wallace Stegner, comme celle du poulain à la décharge.
Et surtout, ils expriment la réalité du contact avec la nature :
« Mon enfance dans l’un des derniers espaces de la Frontière m’a inculqué deux choses : la connaissance du monde sauvage et de ses créatures, et, sur le tard, la culpabilité d’avoir participé à leur destruction.
J’étais un enfant chétif, mais pas soumis. Comme tous les garçons que je connaissais, je reçus une arme et l’utilisai dès l’âge de huit ou neuf ans. Nous tirions sur tout ce qui bougeait ; nous abattions tout ce qui n’était pas apprivoisé ou protégé. L’hiver, nous posions des pièges pour les petits animaux à fourrure de la rivière ; l’été, mon frère et moi passions chaque jour des heures à piéger, abattre, prendre au collet, empoisonner ou noyer les spermophiles qui affluaient dans notre champ de blé et dans l’eau précieuse de notre rezavoy [réservoir, en français]. Nous empoisonnions les chiens de prairie et liquidions au passage les putois à pieds noirs qui s’en nourrissaient – ce sont aujourd’hui les mammifères les plus rares d’Amérique du Nord. Nous ignorions même qu’il s’agissait de putois ; nous les qualifiions de grosses belettes. Mais nous les tuions comme nous tuions tout le reste. Un jour, j’en transperçai un avec une fourche dans le poulailler et fus écœuré par sa vitalité farouche, épouvanté par la résistance des créatures sauvages face à la mort. J’eus la même impression en attrapant un blaireau dans un piège à spermophiles. Je l’aurais volontiers laissé partir, mais il était si féroce et se jeta sur moi avec une telle sauvagerie que je dus le frapper à mort avec une pierre »
Trouver sa place : une enfance de migrant


« Chaque fois que nous nous aventurons dans le monde sauvage, nous recherchons la perfection de l’Éden primitif. »
Au jardin d’Éden

C’est par exemple « le Havasu Canyon, le sanctuaire profondément enfoncé, cerclé de falaises, des Indiens havasupai » d’Au paradis des chevaux. (Le lieu m’a ramentu un paysage des Himalayas décrit par Alexandra David-Néel.)
Mais c’est « Un paradis pas complètement idyllique, malgré son isolement, sa tranquillité et son eau d’un bleu éclatant. », notamment à cause de « l’insensibilité habituelle des Indiens vis-à-vis des animaux »
Wallace Stegner lui-même ne sait pas quelle solution préconiser pour sauvegarder les dernières cultures libres :
« Est-il préférable d’être bien nourri, bien logé, bien éduqué et spirituellement (c’est-à-dire culturellement) perdu ; ou bien est-il préférable d’être ancré dans un schéma de vie où décisions et actions sont guidées par de nombreuses générations de tradition ? »


Puis viennent des remarques d’une "brûlante" actualité sur l’arrogance aberrante de notre civilisation inadaptée, qui n’ont pas été entendues. À propos d’une mirifique, prodigue et vaine réalisation architecturale :
« Cette maison dans le désert me paraissait, et me paraît toujours, un paradigme – plus qu’un paradigme, une caricature – de notre présence dans l’Ouest au cours de ma vie. »
Frapper le rocher

L’aridité comme mode de vie est plutôt un essai historique sur l’Ouest américain, vaste espace pour migrants déracinés, tandis que Les bienfaits du monde sauvage interroge le devenir du rêve américain.
« Combien de temps la liberté survit-elle aux richesses ? Combien de temps la démocratie peut-elle survivre à l’amenuisement des possibles et à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? »
Les bienfaits du monde sauvage

« Car, pendant que nous nous acharnions à modeler le monde sauvage, celui-ci nous modelait en retour. Il a changé nos habitudes, notre cuisine, notre langue, nos espoirs, nos images, nos héros. Il a courbé le manche de nos haches et marqué un tournant dans notre religion. Il a façonné notre mémoire nationale ; il nous a fait une promesse. Manifestement, ce changement n’a pas affecté tous les Américains, et les nouveaux Américains arrivés trop tard pour être rebaptisés par le monde sauvage, qui ne connaissent d’autre Amérique que les jungles d’asphalte, risquent de ne pas l’avoir ressenti du tout. Mais il a affecté suffisamment de gens et de générations pour insuffler à nos institutions, nos lois, nos croyances et notre rapport à l’univers une dynamique dont les futurs Américains ont pu bénéficier et dont ils ont pu tirer des enseignements, une dynamique à laquelle le droit tend à se conformer, qui fait partie intégrante d’une foi typiquement américaine. »
Les bienfaits du monde sauvage


« Nous sommes une espèce sauvage, comme l’a montré Darwin. Personne ne nous a jamais apprivoisés, domestiqués ou engendrés scientifiquement. Mais, pendant au moins trois millénaires, nous nous sommes engagés dans une course effrénée et ambitieuse pour modifier notre environnement et en prendre le contrôle, et, dans ce processus, nous nous sommes quasiment domestiqués. »
Coda : lettre pour le monde sauvage

« Il me semble significatif que notre littérature ait ostensiblement glissé de l’espoir à l’amertume presque au moment précis où le mythe de la Frontière touchait à sa fin, en 1890, et quand l’American way of life a commencé à devenir largement urbain et industriel. À mesure de cette urbanisation, notre littérature et, je crois, notre peuple devenaient affolés par le changement technologique, malades et aigris. »
Coda : lettre pour le monde sauvage


Mots-clés : #amérindiens #autobiographie #ecologie #essai #nature #ruralité #temoignage
par Tristram
le Dim 8 Déc - 11:46
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Roger Caillois

Le fleuve Alphée

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Voici une sorte de testament de Caillois, des mémoires retraçant sa progression tant dans l’existence que dans ses études, et son interprétation du monde.
« L’archéologie de la mémoire est aussi inventive que l’autre et aussi anxieuse de continuité… La différence est qu’elle ajoute volontiers, chez les plus candides, au goût des origines celui d’une flatteuse prédestination. »

Enfance ‒ et, déjà, l’imaginaire :
« Arbres, insectes, odeurs, animaux, étoiles, jouets formaient un monde non pas exactement hermétique, mais complet et cependant ouvert. Il s’enrichit ma vie durant, si loin que j’aie voyagé, de nouveaux éléments qui s’ajoutaient aux plus anciens sans, comment dire ? sans accroître une totalité toujours aussi pleine. »

La guerre, familière, et les ruines où il joue
« …] : plutôt le cheminement normal et paisible de la nature, dont l’homme et ses monuments font partie.
Les traces qu’il en subsiste sont alors moins effacées que réconciliées. »

Puis la découverte tant attendue du monde des livres, immensité marine, vaste « parenthèse » de sa vie.
« À la fin, il me fallut relire l’épisode, c’est-à-dire que je commençais d’accorder à l’expression un intérêt qui ne tenait pas à la péripétie, que je connaissais déjà. C’est le moment où le démon de la littérature saisit un lecteur qui, jusque-là, n’était guidé que par l’attente du dénouement. »

Et l’écriture :
« La dette que chaque écrivain contracte envers sa langue maternelle est imprescriptible. Elle ne s’éteint qu’avec lui. Je suis assuré qu’en un tel domaine, s’endetter et s’acquitter de sa dette coïncident rigoureusement. Pour ma part, j’ai toujours traité ma langue avec un respect religieux. »

Aussi des voyages, des échappées hors de la « culture imprimée » :
« Ma vie durant, mes voyages dans des régions à peine peuplées (c’était mon oxygène) l’éclipsèrent périodiquement, il est vrai pour un temps bref, mais qui me marquait davantage que la monotonie des jours d’étude, puis de métier. Je me ménageais, chaque fois que le permettaient les missions dont j’étais chargé, une randonnée dans les contrées quasi désertiques sans monuments ni histoire, où la présence de l’homme demeure précaire et taciturne, quasi muette. La nature d’avant lui, en tout cas, peut encore aujourd’hui l’éliminer d’une chiquenaude. Il lui suffit d’ailleurs de profiter de la négligence de l’intrus. »

Après le mimétisme animal, Caillois évoque les objets qui l’ont obsédé de leur « magie analogue », « objets manufacturés, catalyseurs d’associations mentales », « objets-carrefours », « appât(s) à l’imagination », jusqu’aux cristaux et minéraux :
« Subsistent les pierres qui sont un monde à elles seules ; peut-être qui sont le monde, dont tout le reste, l’homme le premier, sommes excroissances sans durée. »

Caillois ne renie pas totalement son expérience surréaliste…
« Je continuais de décrire les pierres sans trop me soucier de leur contradiction. Cependant, plus je les décrivais et plus je me trouvais conduit à accroître de cette antinomie la portée et les conséquences. Je considérais une lave fluide, puis refroidie, une pâte enfermant panaches et festons, franges ourliennes et corolles dilatées, feuillages et figures de ballets, épaules en pente douce comme d’otaries ou hanches déclives comme de femmes foulbées ; faucilles, crocs ou dards de forficules, d’articulés ; draperies anticipant toute flore, tout paysage, l’immense répertoire des formes, des simulacres possibles ; falaises, alpages et bastions, villes en ruine, toute figure dont le nom déclenche une lointaine résonance, une évocation inhabituelle ou désuète, une atmosphère plutôt qu’un objet commun dont on n’ignore ni l’aspect ni l’usage et que l’on connaît par expérience ; ou bien des bêtes, des plantes, des personnages de pays exotiques ou d’époques révolues, des griffons, des gypaètes, des harpies, un funambule avec son balancier, des lansquenets aux bannières immenses, une faune de bestiaire fabuleux ou d’armoiries, un monde de fête, de mascarades, de livres illustrés, en un mot ce qui fait appel aux nostalgies du désir et de l’enfance plutôt qu’aux réticences ou aux scrupules de l’exactitude et du contrôle. Les géodes enveloppent sous leurs écorces maussades et râpeuses une pinacothèque infinie, où des styles reconnaissables selon les gîtes et les espèces répartissent par manières ou par sujets les innombrables tableaux. »

Accents pongiens ?
« …] je parle de minéraux insensibles. En un mot, je me sens approuvé dans la singulière entreprise de chercher dans l’exactitude une poésie inédite. »

Une vision souvent morbide de la végétation…
« Quand tous les arbres s’arbreront à partir de la même souche ; et quand toutes les herbes s’herberont à partir du même rhizome… »

« J’imagine parfois qu’en chaque végétal, s’ajoutant à sa sève particulière, circule un latex commun qui s’y trouve dissous. Élastique, extensible à l’infini, il unit les plantes en une effroyable conspiration. Il leur assure une fécondité indivisible qui compense leur fixité forcée. À l’opposé, les objets irrémédiablement seuls, stériles, et qui ne cèdent qu’à la rouille. »

… mais pas toujours :
« Plus tard, je fus frappé par une plante ornementale Maranta Makoyama, que je vis pour la première fois à Huisnes, chez Max Ernst et dont chaque feuille lancéolée affiche, dessiné sur son limbe, un rameau entier de feuilles plus petites, il va de soi, mais identiques, à la feuille support. La tige qui les porte n’est que la nervure axiale de la feuille réelle, de sorte que les feuilles figurées invitent à penser que chacune d’elles doit logiquement porter à son tour un rameau de feuilles que seules leurs dimensions, cette fois lilliputiennes, rendent indiscernables. »

Tag essai sur Des Choses à lire Calath10
(Feuille de Calathea makoyana)

Caillois poursuivit avec ses recherches sur la dissymétrie la quête des lois qui unifient l’univers sensible comme imaginaire, résurgences d’une même eau, « réseau de duplications et d’interférences qui est ma façon accoutumée de considérer l’univers ».
« La permanence de la présence ou de l’apparition de la dissymétrie en tout milieu de grande stabilité ou de lente, mais incessante métamorphose m’avait convaincu de l’existence de pareilles syntaxes générales. »

Puis considérations critiques voire pessimistes sur l’homme dans sa bulle pensée à l’écart de la nature :
« J’étais près de tenir pour importunes la vie, la reproduction, la vaine multiplication des hommes et des œuvres. J’écrivis une phrase provocatrice, sinon blasphématoire, que je n’ai peut-être pas publiée, tant à moi-même elle paraissait sacrilège : "Je déteste les miroirs, la procréation et les romans, qui encombrent l’univers d’êtres redondants qui nous émeuvent en vain." »

« Les voies croisées de la chance et de la nécessité ont présidé, a-t-on estimé, à l’émergence de la vie, puis à son prodigieux destin : elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens inverse. Une erreur, un mauvais aiguillage, risquent d’avoir de proche en proche des conséquences fatales pour la faveur de la vie, la contraindre à remonter à sa source accidentelle et la restituer à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir. Rien n’empêche la loi des grands nombres de jouer dans l’un comme dans l’autre sens et voici qu’une téméraire manipulation génétique engendre une longue séquence d’effets cumulatifs, uniformément funestes ceux-ci. Toute gélatine frémissante, jadis heureuse bénéficiaire d’un concours égal d’options fortunées, inaugure soudain une carrière à rebours. »

« Il est des périodes où tout ce qui répète (ou complète) réussit, d’autres où seulement est applaudi et porte des fruits ce qui innove (ou désagrège). Jusqu’aux mythes des fins dernières exposent volontiers la succession de phases ascendantes et descendantes. Ils reflètent fidèlement l’entraînement de toutes choses dans un mouvement cosmique de progrès et de déclin. Plusieurs théologies ont prévu un crépuscule des dieux, d’autres des anéantissements périodiques du monde par des embrasements et des déluges alternatifs. »

Belle prose aux somptueuses métaphores, si évocatrices, inspirantes : Alphée le fleuve qui remonte, les pierres à l’échelle du temps, l’architecture souterraine…

Mots-clés : #autobiographie #essai
par Tristram
le Mer 16 Oct - 18:31
 
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Sujet: Roger Caillois
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Pierre Clastres

Chronique des Indiens Guayaki, Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay

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Le texte de Pierre Clastres paraît d’abord assez brouillon : observations en immersion chez les Guayaki (en 1963), présentation historique de ceux-ci découverts par le monde extérieur (mais sans suivre le cours chronologique), récit de sa venue chez eux s’entremêlent avec des réflexions sur notre civilisation, y compris sa thèse d’un pouvoir politique séparé de la violence, c'est-à-dire en occurrence où le chef parle mais n’ordonne pas (finalement pas si éloigné de notre société).
Les Guayaki sont des chasseurs-cueilleurs nomades qui auraient régressé et se seraient réfugiés dans la forêt (en perdant l’agriculture) sous la pression de l’expansion des Guarani plus nombreux (leurs langues sont apparentées) ; ce sont des « "gens de la forêt", des selvages ». Toute leur existence ressortit à la chasse ; le chasseur ne consomme pas le gibier qu’il flèche, mais le distribue dans une économie d’échanges courtois ; si l’arc est viril, le panier est féminin (passionnant épisode du cas d’un homosexuel). Ils sont assez souvent d’un teint clair et d’une pilosité inusités chez les Amérindiens, ce qui suscite quelques mythes non-amérindien. A propos, ils sont aussi cannibales, « mangeurs de graisse humaine » ‒ « endocannibales, en ce qu’ils font de leur estomac la sépulture ultime des compagnons », régime nourrissant, excellent au goût, même rapproché de l’amour.
« Parce que manger quelqu’un c’est, d’une certaine manière, faire l’amour avec lui. »

Certaines extrapolations interprétatives m’ont paru audacieuses, surtout après un séjour d’à peine 8 mois chez les Guayaki (groupe hélas éteint dans les années qui suivirent), et peut-être datées après les travaux Lévi-Strauss et Descola ‒ bien sûr mon incompétence ne peut avancer que des impressions, moi je suis seulement venu pour la ballade en forêt, grignoter quelques larves de palmier pinto, tâter du miel de l’abeille irö (dilué d’eau), chatouiller les femmes en kivay coutumier.
C’est donc l’habituelle opposition nature et culture, la violence devant rester en-dehors de la communauté qui s’applique à maintenir l’ordre, l’équilibre entre excès et manque.
« Là-même gît le secret, et le savoir qu’en ont les Indiens : l’excès, la démesure sans cesse tentent d’altérer le mouvement des choses, et la tâche des hommes, c’est d’œuvrer à empêcher cela, c’est de garantir la vie collective contre le désordre. »

Sinon, la grande affaire est de posséder des femmes, que ce soit par rapt guerrier ou liaison consentie qu’on se les procure. Ils pratiquent le meurtre d’enfant par vengeance-compensation d’un autre décès ; ils tuent aussi les vieillards qui ne peuvent plus marcher ‒ et, bien sûr, ils les mangent.
Revigorante, cette comparaison d'une autre société à la nôtre, avec peut-être plus de rapprochements à faire que de différences à pointer.

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #essai #identite #minoriteethnique #mort #social #temoignage #traditions
par Tristram
le Lun 14 Oct - 1:14
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Cees Nooteboom

Lettres à Poséidon

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De petites méditations autour du quotidien de Cees Nooteboom, chez lui sur l’île de Minorque ou ailleurs sur la planète, voire plus loin encore... Y compris ses lectures classiques ou sur les découvertes scientifiques plus ou moins récentes, et autour de… lettres à Poséidon.
« Le jeu des charades ne s’arrête jamais. Je suis affecté d’une anomalie que j’appelle “pirouette de la pensée”, un état de confusion qui me fait pirouetter d’une pensée à l’autre. »
« Poséidon XXII »

« Ces dernières années, je me suis beaucoup occupé de la fiction que tu es, car êtes-vous autre chose que des rêves, des inventions, des réponses aux questions sans réponse qui constituent notre existence ?
[…] Les récits dont vous êtes les héros gardent l’écho des migrations des peuples, des luttes pour l’hégémonie entre les terres continentales et les îles, entre les femmes et les hommes, vous êtes venus de l’Orient au prix de métamorphoses continuelles, sans cesse reformés à l’image d’hommes qui étaient là avant vous et qui vous ont inventés pour mieux comprendre le monde, jusqu’au moment où nous avons compris que tout cela n’était qu’un rêve, un poème qui semblait parler de vous mais qui, de tout temps, n’avait jamais parlé que de nous. Quand vous vous êtes tus, nous avons continué à poser des questions, nous avons trouvé des milliers et des milliers de réponses sur l’infiniment petit et l’infiniment grand, sur le visible et l’invisible, bientôt nous nous en irons sur les planètes qui portent vos noms, car nous sommes toujours en quête de la réponse qui s’enfuit devant nous. Parfois, pris d’une bouffée de nostalgie, nous contemplons encore vos images, qui sont celles de nos désirs de puissance et d’immortalité, de notre soif de protection dans les grandes salles vides et sans plancher de l’univers. »
« Poséidon XXIII »

J’ai apprécié que Nooteboom soit inspiré par non seulement des observations naturalistes, mais aussi d’autres sciences, comme l’astronomie.
Un texte, Baleine, un peu plus long que les autres, est surprenant : il raconte la longue chaîne alimentaire de la consommation d’un grand cétacé ; le lent engloutissement silencieux d’un cadavre dans la mer abyssale constitue d’ailleurs un leitmotiv de livre. Comme je me rappelle avoir lu ou vu quelque chose à ce propos (mais quoi, où et quand ?), j’ai cherché sur Internet et trouvé ça (postérieur au texte, et intéressant quand même) : https://www.notre-planete.info/actualites/3733-squelette-baleine-vie
Sa sensibilité à des pierres-souvenirs ramassées, à des écritures illisibles trouvées dans la nature m’a vivement ramentu Roger Caillois (dont je dois relire... et ouvrir le fil).
Ces narrats (au sens volodinien) sont suivis d’illustrations, de notes et de références qui m’ont paru les bienvenues, complétant l’aspect témoignage du livre.
« Le reste de ma science, je l’ai glané dans Wikipédia, premier secours du poète aux jours de détresse. »

« J’ai probablement acquis et lu ce livre il y a des années, car les nombreuses annotations marginales sont indéniablement de ma main. Où donc peut bien passer tout ce que nous lisons ? Il y a des années, j’ai souligné toutes sortes de phrases, mis des points d’exclamation ; il faut bien qu’un peu de toutes ces connaissances, de toute cette science, se soit infiltré quelque part en moi, puisqu’ils me reviennent maintenant sous forme de vagues souvenirs, les gens que cite Lovejoy, le poète anglais Joseph Addison et le Suisse Charles Bonnet, naturaliste et philosophe, qui fut l’un des premiers à s’intéresser à une théorie de l’évolution, mais qui croyait aussi en une vie après la mort. Durant des années, le livre a sommeillé dans ma maison en Espagne, avec cette patience opiniâtre des livres qui attendent leur heure. Est-ce à cause des caractères formés par les vers sur mes murs blancs, que j’ai retrouvé le chemin de l’ouvrage en léthargie où quelqu’un nomme un ver “sa sœur” ? Les voies détournées de la mémoire sont aussi labyrinthiques qu’impénétrables. »

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Les images que j'ai postées, plus ou moins tirées du livre et outre leur valeur intrinsèque, attestent son éclectisme érudit !

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Ven 4 Oct - 16:15
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Pascal Picq

De Darwin à Lévi-Strauss ‒ L’homme et la diversité en danger

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« Quand Christophe Colomb touche les Amériques en 1492, la même année, les juifs sont chassés d’Espagne, qui ne s’en remettra jamais. Les empires, les royaumes et les États s’écroulent quand ils commencent à exclure. Tel est le vieux monde pétri d’histoire et d’humanités, mais incapable d’apprendre de sa propre histoire alors qu’il prétend l’imposer au reste du monde. Y a-t-il de l’espoir dans le nouveau monde ?
Un siècle est passé entre l’arrivée de Darwin et celle de Lévi-Strauss au Brésil. Entre-temps, presque toute la Terre a été explorée, exploitée, aujourd’hui surexploitée. Tous deux, juste avant de mettre le pied à terre, ont décrit le spectacle étonnant de bancs de petites plantes dérivant le long des côtes. Après cet enchantement, l’un a découvert la luxuriance des tropiques, l’autre leur tristesse. L’un a aimé le voyage, l’autre pas. »

Ces quelques phrases présentent bien le projet épistémologique de ce livre, rapprochement entre ces deux génies et bilan de la dégradation de la planète par l’homme entre leurs voyages en Amérique du Sud à un siècle d’intervalle : pertes de diversité naturelle et culturelle, sauvage et domestique.
Ensuite, cet ouvrage est utile pour préciser les notions d’évolution (la descendance avec modification) et de biodiversité, si faciles à mésentendre, ainsi que les enjeux :
« Voilà un bon exemple de la fonction adaptative de la diversité : la probabilité qu’existent des individus différents susceptibles de mieux répondre à des changements de l’environnement. C’est la véritable assurance-vie d’une espèce. Quand on dit qu’une espèce "s’adapte, ce ne sont pas les individus qui se transforment. L’adaptation est la conséquence d’une sélection sur une diversité préexistante d’individus, dont certains étaient ou semblaient moins adaptés dans les circonstances précédentes. La diversité est la matière première, la condition nécessaire de la sélection et in fine de l’adaptation. »

Pour Pascal Picq, diversité biologique et diversité culturelle sont tout un :
« Depuis, nous savons que nous vivons dans un monde qui change constamment. En revanche, ce dont nous avons moins conscience ‒ et que Darwin avait déjà compris ‒, c’est que l’homme a déjà engagé une entreprise de destruction de la diversité naturelle et qu’il en va de même pour les populations humaines confrontées à l’expansion planétaire de la société occidentale. »

Il précise la notion de coévolution :
« La coévolution, c’est l’évolution qui s’appuie sur la biodiversité et les interactions entre les espèces. »

« Or la biodiversité n’est pas une question d’espèce : c’est l’ensemble de la diversité des gènes, des interactions, des individus et des populations des espèces qui constituent un écosystème. Par conséquent, si un acteur d’éteint, c’est l’ensemble de la communauté écologique qui est menacée. Pourquoi ? Parce que la biodiversité est intrinsèquement liée à la coévolution. »

Picq insiste sur la mobilité de l’homme ‒ voyages, migrations ‒ mais on peut rester dubitatif quant à ses motivations :
« Trois faits majeurs caractérisent le genre Homo [à sa sortie d’Afrique]. Sur le plan biologique, il hérite d’une bipédie et d’une physiologie qui l’autorisent à faire de longs déplacements et à transporter armes et objets ; il avance dans le monde. Sur le plan technique, il invente des outils de pierre taillée plus efficaces, met au point des chaînes opératoires complexes d’une structure cognitive identique à celle du langage, maîtrisant le feu et construisant des abris ; il transforme le monde. Sur le plan cognitif, il développe le langage et témoigne d’expressions symboliques complexes par l’esthétique des bifaces ‒ matière, couleur, forme ‒ et l’usage de colorants ; il construit des représentations symboliques du monde. »

« Homo sapiens ne s’arrête pas comme cela puisqu’il navigue depuis plus de cent mille ans. Plusieurs vagues atteignirent l’Australie, les Amériques et l’Océanie. Comme ces migrations ne sont pas le fait d’une seule population, il s’agit donc d’une étrange pulsion de notre espèce à aller par-delà les horizons et les lignes de crête. C’est certainement la conséquence de sa propension à s’inventer des mondes. »

Il souligne aussi l’érosion de la biodiversité domestique :
« Aujourd’hui, on évoque rarement la disparition en quelques décennies de toute cette biodiversité de races et de variétés de plantes et d’animaux domestiques, et encore moins les pratiques et les savoir-faire qui allaient avec. Les nouvelles plantes génétiquement modifiées et qui éliminent toutes les autres formes d’agriculture, sont un déni de l’évolution : le "cauchemar de Darwin". »

« Cette agrodiversité est liée à des pratiques et à des savoir-faire portés par des mots, des langues, des gestes et des croyances. C’est l’un des facteurs les plus fondamentaux pour espérer conserver toute la biodiversité ; il faut œuvrer pour que les peuples, les langues et leurs savoirs ne disparaissent pas, ce qui serait un désastre d’une ampleur encore plus dommageable que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. »

On arrive à l’avenir de notre alimentation (et survie) :
« Toutes les recherches entreprises depuis une quinzaine d’années aboutissent au même résultat : plus il y a de la diversité dans un écosystème, quelle que soit sa superficie, plus la productivité de chaque variété est augmentée, la stabilité de la communauté écologique renforcée et la qualité des sols en nutriments améliorée. »

Il y a aussi un intéressant détour par la médecine (qui a particulièrement retenu mon attention comme je pâtis actuellement d’une bactérie opportuniste qui serait d’après la faculté cause de maladies nosocomiales en métropole) :
« On persiste de plus en plus à vouloir éradiquer les maladies et les agents pathogènes, ce qui conduit à l’aberration des maladies nosocomiales. D’une manière générale, en éliminant des bactéries avec lesquelles nous avons coévolué ‒ et même si elles ont des effets peu désirables ‒, on a libéré des "niches écologiques" pour d’autres agents pathogènes redoutables, non pas en soi, mais parce qu’on a aucune histoire épidémiologique avec eux.
D’une manière plus générale, on lit de plus en plus de travaux qui évoquent la moindre résistance aux infections ou la diminution de la tolérance à certaines nourritures, sans oublier les allergies. […] D’une certaine façon, la médecine évolutionniste nous enseigne qu’il vaut mieux coévoluer avec des maladies qu’on sait soigner que de les éradiquer au risque d’en favoriser d’autres. »

« D’une façon plus générale et sans nier les apports de la biologie fondamentale, il serait grand temps de comprendre que la plupart des maladies qui affectent l’homme proviennent de ses activités (agriculture, élevage, villes, pollutions, comme en atteste la direction REACH de la Commission européenne). »

Picq rappelle des évidences utiles à garder à l’esprit pour éviter toute dérive suprématiste :
« Aucune lignée n’est restée en panne d’évolution ou à un stade ancien par rapport à la nôtre. Toutes les espèces qui nous entourent sont les représentantes actuelles de leurs lignées respectives. »

L’ouvrage s’achève par une Esquisse des progrès de l’esprit et des sociétés humaines en annexe, qui distingue les époques et révolutions de façon nouvelle.
« Dans une perspective darwinienne, il faut toujours distinguer la question de l’apparition d’un caractère ou de son origine de celle de sa diffusion et de sa participation au succès d’une espèce (adaptation). C’est aussi la différence épistémologique, au sens de Joseph Schumpeter ‒ qui avait très bien lu Darwin ‒ entre invention et innovation. Un changement de société, ce n’est pas tout inventer, mais appréhender et arranger des inventions déjà existantes et les intégrer dans un projet porté par une nouvelle représentation du monde. Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès ‒ économie, démocratie, travail, politique, société ‒ est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. »

Peu de bouleversements peut-être dans cette actualité des sciences de l’évolution (2013), mais les pensées sont magistralement synthétisées en quelques mots qui disent beaucoup :
« Le début du XXe siècle hérite d’une tension formidable entre les utopies scientistes et progressistes exprimées par la naissance de la science-fiction ‒ Jules Verne, H. G. Wells ‒ et les promesses d’utopies sociales nourries par la condition misérable des classes sociales dont témoignent les œuvres de Charles Dickens et d’Émile Zola. Le rêve d’un progrès de l’humanité s’effondre dans l’horreur de la Première Guerre mondiale, où les hommes sont broyés par les machines. »

Ce livre collationne beaucoup de faits, d’ordres de grandeur, de moyens d’appréhension, de rapprochements parlants.
Picq fait référence à Jay Gould aussi bien qu’à Hampâte Bâ ou Conrad.
Bien que ce ne soit pas du tout nécessaire pour cette lecture, il est quand même recommandé d’avoir lu Claude Lévi-Strauss, au moins Tristes tropiques, et bien sûr, sinon d’avoir lu Darwin (pourtant passionnant même pour qui a peu de bagage scientifique, mais le goût des voyages aventureux), de connaître un minimum la théorie de l’évolution (et ça, ça devrait être au programme de tous).
Fait partie de ces ouvrages de vulgarisation qui sont si stimulants, au moins pour l’imagination !

Mots-clés : #ecologie #essai #historique #minoriteethnique #mondialisation #nature #science
par Tristram
le Lun 12 Aoû - 14:18
 
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Sujet: Pascal Picq
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Marguerite Yourcenar

Sous bénéfice d’inventaire
(Nouvelle édition 1978)

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Sept essais critiques qui tentent d'évaluer ou de réévaluer un sujet, d'aller « les yeux ouverts », comme naguère l'Hadrien des Mémoires, aussi loin que cet examen nous mène. Une étude sur l'Histoire Auguste, ce recueil de chroniques violemment partiales, parfois scandaleuses, qui est néanmoins l'une de nos sources les plus importantes pour l'histoire de la Rome de la décadence. Deux essais écrits, dirait-on, en marge de L'Œuvre au Noir, l'un consacré aux Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, et, plus encore peut-être, par-delà ce sombre grand poète, à l'intolérance et à la cruauté sous leurs aspects du XVIe siècle ; l'autre évoquant la vie agitée et instable des habitants successifs de Chenonceaux, jouets, comme nous tous, des pouvoirs conjugués de la politique et de l'argent sans cesse présents dans ce poétique décor. Une étude sur Les Prisons imaginaires de Piranèse, « l'une des œuvres les plus secrètes que nous ait léguées le XVIIIe siècle », analyse les motivations formelles et psychologiques de ces extraordinaires architectures.
Viennent ensuite trois grands noms de la littérature moderne : Selma Lagerlöf, conteuse épique de la Suède du XIXe siècle ; l'énigmatique poète Constantin Cavafy, obsédé par son propre passé amoureux et par le passé alexandrin et byzantin de sa race ; Thomas Mann et les rapports complexes de l'auteur de La Montagne magique et du Docteur Faustus avec la vieille et savante tradition des hermétistes et des alchimistes, qui préconisèrent la connaissance du monde « sous les espèces de l'intériorité ».
Le titre du livre indique le souci de n’aborder les grandes œuvres et les grands moments du passé que sans idée préconçue, aboutissant ainsi, qu'on le veuille ou non, à une méditation sur le présent et l'avenir immédiat, regardés, eux aussi, "les yeux ouverts".

(Quatrième nrf)
Wiktionnaire a écrit:« Sous bénéfice d’inventaire » se dit figurément pour exprimer qu’avant d’admettre une doctrine, une opinion, un fait, etc., on se réserve de les vérifier.


Une fois encore, les thèmes abordés ne me passionnent pas (ou plus) a priori, mais quel verbe !
« Mais s'il était trop homme de peu pour être refusé avec grâce, Rousseau l'était aussi trop pour qu'on lui tînt rancune. […]
On l'employa aussi à mettre au net les petits écrits de Mme Dupin, parmi lesquels figure un Traité du Bonheur, titre et sujet dans l'air du temps, aussi d'époque pour le XVIIIe siècle que de nos jours un Traité de l'Angoisse. »
« Ah, mon beau château »

Outre le style, le regard sur les "avant" et "ailleurs" se révèle aussi fort intelligent et passionnant.
À propos de notre vieille amie la foule :
« L'historiographe oscille avec la température des foules, partage tantôt leur curiosité malpropre et blasée et tantôt leur hystérie. »
« Les visages de l'Histoire dans l'Histoire Auguste »

Dans ces premiers textes, comme pour la plupart de la fin des années 50, Marguerite Yourcenar professe manifestement que, telle la Rome antique et d’autres, notre civilisation décline et se meurt, par croissance immesurée, manque de fermeté et aveuglement.
Mais elle a bien d’autres aperçus éclairants, tel que :
« Ou bien, la mode comme toujours étant intervenue pour renverser paradoxalement les termes, de faire des Prisons la seule œuvre où le grand graveur ait exercé son libre génie, et de rabaisser les Antiquités et les Vues au rang de lieux communs d'une virtuosité admirable, mais fabriqués pour subvenir aux besoins d'une clientèle éprise de poncifs historiques et de sites célèbres, et assurés ainsi d'un débouché sûr. »
« Le cerveau noir de Piranèse »



Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 14 Mai - 23:58
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Witold Gombrowicz

Cours de philosophie en six heures un quart

Tag essai sur Des Choses à lire Cours-10

Il est des accidents que l'on regarde avec un sourire gêné. Un petit peu comme un ami qui tient des propos fort dommageables pour sa crédibilité. On voudrait lui dire de se taire pour préserver ce qui reste de cohérence mais devant l'assemblée c'est impossible.
Alors peut être que cet ouvrage pour des personnes qui n'y connaissent pas grand chose en philosophie est agréable, peut être que pour les personnes qui souhaitent être autodidactes c'est un bon début mais il y a tellement de faussetés par simplification, tellement d'opinion personnelle sur ce que tel ou tel philosophe aurait voulu dire qu'on en vient à lire des contre sens. Le contresens en philosophie étant ce qu'il y a de pire, on se retrouve avec un ouvrage mal écrit, mal présenté, décousu, et parsemé de petites erreurs qui tuent le sens de la pensée des certains philosophes.
Je préfère retenir le Gombrowicz romancier ou nouvelliste.

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Mots-clés : #essai #philosophique
par Hanta
le Sam 4 Mai - 10:07
 
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Sujet: Witold Gombrowicz
Réponses: 5
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Alberto Manguel

Dictionnaire des lieux imaginaires (Alberto Manguel et Gianni Guadalupi)
(Déjà édité en France sous le titre Guide de nulle part et d'ailleurs.)

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Fantaisie onirique à gogo dans cette encyclopédie aux multiples entrées (665 pages, avec il est vrai de longs index des auteurs et des titres) : villes, îles et contrées fictives nées de l’esprit des écrivains de tous temps (et lieux). Guide pour lecteurs en exploration, indicateur pour estivants de l’invention littéraire. À ce propos, le rapport lecture-voyage est si riche qu’il mériterait un fil… même si parfois le lecteur ne quitte pas sa chambre, comme Xavier de Maistre…
Il est plaisant d’essayer de reconnaître chaque lieu imaginaire à la courte notice qui en est donnée avant de préciser l’auteur et le titre (même si je n’ai lu que peu de ces voyageurs chimériques ‒ sans compter ce que j’ai oublié : je n’ai même pas reconnu les Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien, de Jarry !)
On peut aussi jouer à "Texte anonyme : qui l'a écrit ?", avec des pièces comme :
« La meilleure époque pour visiter la France antarctique est celle de la fête des Mariages, durant laquelle les plus jolies filles sont vendues aux enchères en présence de la reine et de ses ministres, l’argent récolté étant destiné à la recherche de maris complaisants pour les laiderons.
Il est conseillé aux voyageurs de sexe masculin d’éviter la province des Viragos, habitée par celles qui n’ont pas déniché de mari. »

« C’est ainsi qu’un paysage invisible conditionne le paysage visible. Tout ce qui bouge au soleil est animé par la vague enfermée sous le ciel calcaire des rochers. »

« La ferme est considérée comme un tableau et le fermier comme un artiste travaillant sur une toile changeante. »

« Certains voyageurs se sont demandé si la véritable passion de Léonie était réellement, comme les habitants l’affirment, le plaisir de posséder du neuf, du différent, et non pas, plutôt, la joie de rejeter, d’exclure, de se débarrasser d’une impureté récurrente. »

J’ai retrouvé avec plaisir de vieilles lectures comme Henry Rider Haggard, La Terre que le temps avait oublié d’Edgar Rice Burroughs, encore Les villes invisibles d’Italo Calvino, Erewhon de Samuel Butler, Mardi de Melville…
Quelle palette d’imaginations/ fictions ! un grand réservoir de lectures potentielles, notamment de langue anglaise, comme Ralph Adams Cram, ou Thomas Love Peacock. J’ai aussi noté Carl Sandburg, Rootabaga Stories, Sir John ou Jehan de Mandeville, Voiage de Sir John Maundevile (Paris, 1357), Michel Chaillou, Jonathamour et Collège Vaserman, Aleksandr Zinoviev, Ziyayushchie Vysoty, Philippe Jullian, La Fuite en Egypte, Austin Tappan Wright, Islandia, Mark Saxton, The Islar or Islandia Today – A Narrative of Lang III, Evelyn Waugh, Scoop, a Novel about Journalists, Hugh Lofting, The Story of Doctor Dolittle… si quelqu’un connaît ?
Il y a des ouvrages qui font rêver, par exemple : « Charles-François Tiphaigne de la Roche, Giphantie, Paris, 1760 ; L’Empire des Zaziris sur les Humains ou la Zazirocratie, Paris, 1761. »
À placer dans la veine de Le Livre des êtres imaginaires (Borges), celui-ci permet d’observer comme certains lieux passent d’un auteur à l’autre et deviennent légendaires, ou comme se dégagent des récurrences thématiques, tels que les monstres souvent associés, les Amazones, pierres et métaux précieux, royaumes, le monde de l’enfance ou les utopies (notamment au sens étymologique).
Quelques lacunes à combler dans une prochaine édition (d’ailleurs prévue) : Chevillard, Jasper Fforde…
Extraits d’autres notices, peut-être comme un avant-goût :
« Les habitants de Chelm ont une manière infaillible de distinguer une cane d’un canard. Ils jettent un croûton de pain à l’oiseau. S’il se précipite, c’est un canard. Si elle se précipite, c’est une cane.
Samuel Tenenbaum, The Wise Men of Chelm, New York, 1965. »

« CIRCETO-DES-HAUTES-GLACES
Lieu dont on ne sait absolument rien. Certains prétendent que c’est un hôtel de passe, d’autres un glacier et d’autres encore, un cirque ambulant. La seule indication concernant ce lieu est un cryptogramme livré depuis un siècle à la sagacité des voyageurs : “A Lulu – démon – qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète.” Bonne chance pour le décryptage.
Arthur Rimbaud, Illuminations, Paris, 1886. »

« INSOMNIAQUE
Ville du Nord du Nigeria. Ayant la singulière habitude de ne jamais dormir, les habitants n’ont aucune idée de ce qu’est le sommeil.
Dans cette ville, les étrangers courent les plus graves dangers : tout voyageur qui viendrait à s’assoupir serait immédiatement enterré en grande pompe, car les indigènes le décréteraient mort.
Arthur John Newman Tremearne, Hausa Superstitions and Customs, Londres, 1913. »

« Fiers de la précision de leur langue, les Limanoriens ont inventé des expressions telles que : “Tout est faux si les mots sont incertains” et “Prenez soin des mots et les pensées prendront soin d’elles-mêmes” (adage mieux formulé par une noble dame du pays des Merveilles* : “Occupez-vous des sons et laissez le sens s’occuper de lui-même”). […]
Godfrey Sweven, Limanora, the Island of Progress, New York et Londres, 1903. »


(Et j'en ai encore lu que la moitié)

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 25 Avr - 0:14
 
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Sujet: Alberto Manguel
Réponses: 27
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Vladimir Nabokov

Littératures 1 : Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka, Joyce

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Ce sont les (notes de) cours donnés par Vladimir Nabokov, où l’on retrouve ses points de vue personnels sans faux-fuyant, avec un peu de son vif esprit (notamment lorsqu’il rejette les thèses freudiennes avec humour).
« Style et structure sont l’essence d’un livre, les grandes idées ne sont que foutaise. »

Pour lui, la littérature fait frissonner les moelles épinières réceptives :
« Beauté plus pitié, c’est le plus près que nous puissions approcher d’une définition de l’art. Où il y a beauté, il y a pitié, pour la simple raison que la beauté doit mourir ; la beauté meurt toujours, la manière meurt avec la matière, le monde meurt avec l’individu. »

Comme c’est un des écrivains dont l’œuvre retient le plus mon attention, que je partage beaucoup de ses opinions et qu’il me fait rire, cette lecture m’a exaucé. Nabokov fut sans conteste un bon lecteur, à rapprocher d’Umberto Eco.
J’ai longtemps nourri des doutes sur la valeur ou l’intérêt de la « critique littéraire », mais pense maintenant, grâce à certains auteurs dont ceux-ci, que l’étude des œuvres ne les déprécie pas, qu’au contraire le travail d’un écrivain valable gagne à l’examen sous différents points de vue de sa structure et de son style, comme sans doute aussi de sa genèse et de ses variantes.
Je ne peux jamais m’empêcher de penser que, quoique géniaux, ces auteurs et œuvres classiques sont choisis comme terrains de jeux, de joutes littéraires, surtout par une sorte de consensus qui a le mérite de sélectionner et s’entendre sur les sujets d’étude communs des critiques. L’intérêt n’en est pas moindre d’apprendre à (mieux) lire, qui me semble le propos de l’exercice ‒ qui semble consister à comprendre comment on écrit.
Pour profiter au mieux de ces cours où est étudiée une œuvre de chacun des auteurs concernés, je pense qu’il serait souhaitable pour le lecteur de disposer simultanément des livres étudiés, à l’instar des élèves de Nabokov ; cependant, les avoir lus est suffisant, compte tenu des nombreuses citations. (Maintenant, pour quelqu’un qui ne se sent pas de se lancer dans A la recherche du temps perdu et/ou Ulysse, il y a là moyen de se faire une bonne idée sans grand effort…)
« En fait, toute fiction est fiction. Tout art est mensonge. Le monde de Flaubert, comme celui de tous les grands écrivains, est un monde imaginaire, qui a sa propre logique, ses propres conventions, ses propres coïncidences. […] Toute réalité n’est qu’une réalité comparative [… »

Cette tonique lecture m’a ramentu (ou appris) que l’argent (les dettes) est pour moitié dans la mort d’Emma Bovary (avec le romanesque mâtiné de rouerie) ; que ce livre constitue un sottisier des poncifs de la bêtise philistine, dite bourgeoise, qui fait plus qu’annoncer Bouvard et Pécuchet ; que Flaubert est un transmutateur du vulgaire et du médiocre en art (projet typique de son contemporain Baudelaire), ce que Nabokov appelle un enchanteur ; que, poème en prose, son roman est structuré comme une symphonie.
« Il y a une chose dont vos esprits doivent bien se pénétrer : l’œuvre n’est pas autobiographique, le narrateur n’est pas Proust en tant qu’individu, et les personnages n’ont jamais existé ailleurs que dans l’esprit de l’auteur. Inutile, par conséquent, de nous attarder sur la vie de l’auteur. Cela est sans importance dans le cas présent et ne ferait qu’embrouiller la question, d’autant que le narrateur et l’auteur ont plus d’un point en commun et évoluent dans des milieux très semblables.
Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. Ce monde lui-même, les habitants de ce monde, n’ont aucune espèce d’importance historique ou sociale. Il se trouve qu’ils sont ce que les échotiers appellent des représentants du Tout-Paris, des messieurs et des dames qui ne font rien, de riches oisifs. Les seules professions que l’on nous montre en action, ou à travers leurs résultats, relèvent de l’art ou de l’érudition. Les créatures prismatiques de Proust n’ont pas d’emploi, leur emploi est d’amuser l’auteur. »

Il m’avait échappé (ou j’ai oublié) que les personnages de Proust sont systématiquement présentés sous des facettes différentes :
« La diversité des aspects sous lesquels apparaissent les personnages selon la diversité des regards qui les observent […]
Proust, pour sa part, soutient qu’un personnage, une personnalité, n’est jamais connu de façon absolue, mais seulement comparative. Au lieu de le hacher menu [comme Joyce], il nous montre tel personnage à travers l’idée que d’autres personnages se font de ce personnage. Et il espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique. »


J’ai lu ces cours dans l’édition de poche… Le livre de poche (Fayard), qui m’a parfaitement convenu, surtout comparativement à un Christian Bourgois de sinistre mémoire. Il s’agit d’un exemplaire d’occasion, marqué S. P. ‒ si ce sigle signifie « Service de Presse », cela expliquerait peut-être qu’il paraisse n’avoir jamais été lu avant de me parvenir.


Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Mer 10 Avr - 0:04
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
Réponses: 34
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Johan Faerber

Après la Littérature : Ecrire le contemporain

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Ouvrage indispensable s'agissant de la littérature française actuelle.
Johan Faerber introduit son propos par une question que l'on se pose tous que nous soyons auteur ou lecteur : la littérature décline t-elle ?
Est elle en train de mourir ? Vivons nous l'époque qui la verra disparaître ?
la réponse est catégorique et est présente dès le début : c'est un refus vindicatif et véhément, comme un cri du coeur qui devient un propos de raison à travers ce livre.
Interroger la notion de temporalité, affirmer et définir le concept de contemporain est déjà la première base pour questionner une évolution et un déclin.
Puis, questionner les causes de ce ressenti souvent claironné par les penseurs réactionnaires.
Ensuite établir en quoi la littérature vit toujours, faire l'effort de déceler les écrivains qui ravivent cet art.

Un propos très juste m'a alerté ; l'idée selon laquelle des auteurs ont été des auteurs tellement importants et tellement synthétique de tout ce que la littérature proposait, qu'on pensa suite à cela qu'on ne pourrait plus rien faire, plus rien innover et finalement lecteur comme écrivain en herbe ne pourraient plus rien découvrir ou créer.
C'est un ressenti que j'ai personnellement lorsque je veux écrire. Je repense à mon panthéon personnel et je me résigne. Le génie est mort, en tout cas il n'est pas moi.
ce livre réfléchit et répond non. Les icônes n'en sont pas malgré leur immense talent et la mort de la littérature ne sera déclarée que lorsque personne ne passera outre ces icônes pour écrire son propre propos, son propre récit. je schématise, pour mieux cerner cette subtilité argumentative il convient de se plonger dans les pages du livre de Faerber.

Ouvrage riche, en références, en réflexion, en arguments avec un style très abouti, proche du soutenu universitaire par moments. Il demande à être assimilé avec patience.
je ne sais pas si l'auteur sera d'accord mais il m'est venu que la littérature était en fait soumise à la Reprise kierkegaardienne: une expérience ans cesse renouvelée même quand les éléments nous paraissent identiques.

une oeuvre qui fera date.


mots-clés : #essai #universdulivre
par Hanta
le Jeu 21 Fév - 11:46
 
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Sujet: Johan Faerber
Réponses: 10
Vues: 288

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