Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 17 Jan - 22:38

70 résultats trouvés pour essai

Pierre Michon

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Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

Trois auteurs réunit trois essais sur Balzac, Cingria et Faulkner. Dans ces trois textes, Michon prête vie à ces trois auteurs, qu'il replace dans les images qu'ils ont suscitées en lui, et les fait siens par l'écriture après qu'ils l'ont fait leur par leurs œuvres. Tantôt, au contraire, c'est la vie et ce sont les souvenirs qui ressuscitent en lui les œuvres de ses trois maîtres. Plutôt que des essais, ces pages forment un récit de l'amitié de Michon pour ces figures tutélaires, errant en des digressions dans lesquelles cohabitent des faits et dits plus ou moins établis, des récits imaginaires provenant d'autres sources et rapportés plus ou moins fidèlement par l'auteur, et les extrapolations de Michon lui-même. Les images, qu'elles proviennent de ses souvenirs et rappellent à lui des livres, ou qu'elle soient pour lui le paysage rêvé des trois maîtres, entretiennent d'étroites relations avec les universelles évocations du monde paysan, avec la campagne des vieilles survivances linguistiques. Tantôt elles paraissent tirées d'un vitrail ancien, tantôt d'une vie de saint, tantôt d'une farce. Elles semblent faites de la même pierre et du même bois que la maison, si importante pour Michon, que l'on voit dans la vidéo postée par Bix. Ce que l'on trouve dans ce livre, c'est peut-être avant tout ce qui ne se trouve chez aucun de ces trois auteurs, ce qui ne se trouvait pas non plus dans la tête de Michon avant qu'il ne les ait lus, et qui se forme en lui à leur évocation. C'est peut-être une traduction de ce que la littérature peut faire éclore dans les cerveaux, qui ne pouvait être faite qu'à travers une telle écriture : sobre mais ferme et dense, élégante sans la moindre affectation, aux reliefs délicatement et puissamment ouvragés, et à la réflexion, puisqu'on se régale par son seul pouvoir, d'une sensibilité inattendue.

J'y mettrais un seul bémol : le texte sur Faulkner est sans doute trop court, entravé et comme épuisé par l'ampleur de son admiration. Mais cela n'importe pas beaucoup.

Mots-clés : #ecriture #essai #ruralité
par Quasimodo
Hier à 19:13
 
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Sujet: Pierre Michon
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Alain Rey

L'Amour du français ‒ Contre les puristes et les censeurs de la langue

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Dans cet ouvrage de vulgarisation écrit avec simplicité, de nombreux clins d’œil à la littérature, à la philosophie, et bien sûr à la philologie et aux dictionnaires, en font la lecture enrichissante tandis que tout le propos est basé sur l’Histoire et son commentaire.

LES ERREURS DE L'AMOUR
Le fantôme d'un langage pur

Dans une revue de l’évolution historique de la perception de la langue française par ses locuteurs et scripteurs, est souligné le douteux fantasme d’une "pureté" de la langue, avec ses connotations de sacré, de propre, de sain, de châtié, de correct, etc.
« Les avatars et les mésaventures de cet amour pour la langue tournent autour de la pureté et du sacré. Ces deux valeurs conduisent d’une vision religieuse à une analyse du réel, puis à des mythes destructeurs. »

« L’épuration du langage est certes moins dramatique que celle des populations, on l’a dit, mais elle contribue à cacher derrière un masque de blancheur un règlement de comptes : celui du pouvoir et de la classe dominante par rapport à l’ensemble d’un peuple. »


My language is rich
Débat entre les Anciens et les Modernes à propos de l’enrichissement lexical.

Une ivresse de raison
Mot d’ordre de clarté, puis concept d’ordre logique…

Un culte génial
…enfin le fameux « génie de la langue ».

LA GRANDE METISSERIE
Naissances créoles

Après la disparition rapide et totale du gaulois, créolisation du latin, avec influence plus limitée des « barbares » et Germains (dont les Francs).

Chemins de traverse
Le vocabulaire des dialectes « gallo-romans » du Moyen Âge (au nord de la Loire) s’enrichit surtout par emprunts dans tous les horizons, mais aussi par « morphologie, formation des mots incluse dans la syntaxe » : ancien puis moyen français, dont « l’oralité musicale », poésie qui est rythme et polysémie du lexique, en grande partie perdue. Ensuite l’ancien français prend des mots à tous les dialectes régionaux, et aussi au grec antique, à l’italien, etc., avec une « ouverture d’esprit qui fonde un "humanisme". »
« Quant à l’orthographe, après les tentatives multiples du XVIe siècle vers un phonétisme vivant, c’est une norme fixe, unique, impérieuse, souvent illogique, voire absurde, qu’installe d’Académie. Unifiant les variantes, on impose l’écart maximum entre écriture et prononciation, en maintenant toutes les lettres "étymologiques" ou décoratives qui encombrent l’écrit, comme pour mieux rejeter les illettrés et manifester que la parole spontanée doit rester hors du français, qui ne peut être bon qu’écrit. »

La syntaxe se fige :
« On ne parvient plus à modifier ce qui est l’apanage de tous. »


AU PERIL DU VERBE
La "geste" et la "poésie"

« Chaque époque, dans l’histoire d’une nation, construit sa "geste" : ce sera l’idéologie d’une volonté commune et d’un pouvoir national. Chacune suscite par ailleurs une création de sens, de rythme et de musique ‒ la "chanson". »

« Cependant, les relations entre le pouvoir et la liberté créatrice, ces deux facteurs déterminants pour le statut de la langue, ne sont jamais devenues neutres. Elles s’insèrent dans des couples action-poésie, art-pouvoir, esthétique-politique qui définissent une culture. »


Le propre de l'Homme
« Un des grands inconvénients du mythe de la vie des langues et des mots est d’en faire des organismes, c'est-à-dire des systèmes fonctionnels, ce qu’ils sont, mais gouvernés par des lois internes qui les feraient être ‒ l’embryologie réalisant les virtualités du génome ‒, qui les ferait croître, puis s’user et périr. La métaphore vitale servit de caution à une téléologie, non plus du progrès, mais du cycle aboutissant à une destruction.
Ce mouvement ascendant puis descendant empêchait de percevoir d’autres caractères des langues, comme le jeu de forces contraires : tension vers l’unité, illustrée par la réduction des dialectes, des parlers, en un modèle unique, ce qu’on appelle justement une "langue" ‒ et tension vers la diversité ‒ le latin produisant des formes locales, puis de nouvelles "langues" : italien, castillan, occitan, roman puis français, etc. En effet, la recherche de stabilité combat les tendances à la mobilité. »

« La tendance au divers semble spontanée, en matière de parole : toute expansion d’un code commun, d’un idiome, s’accompagne de variations dans l’espace, dans la société, dans le temps. »


Le miroir à trois faces
L’écriture fixe la langue dans les règles de la grammaire (stabilité unifiante, continue), tandis que l’oral varie, évolue, est divers et ne lui correspond pas exactement.
« La "syntaxe" est la part profonde et secrète, et la "grammaire" une sorte de retour du refoulé par le moyen puissant de la conscience de la "faute". La syntaxe, ce système dynamique qui autorise la production et l’interprétation de phrases en nombre illimité ‒ sinon infini ‒ dans une langue donnée, se transforme socialement en une suite de règles à appliquer sous peine d’une sorte d’exil hors la langue. »

La troisième face, c’est le lexique, la nomenclature et la terminologie...

Mots-clés : #essai #historique
par Tristram
le Dim 12 Jan - 14:37
 
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Sujet: Alain Rey
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Joëlle Zask

Quand la forêt brûle

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Un ouvrage important d'une philosophe importante en France. J'éprouve une fierté certaine à avoir été son élève et l'avoir eu pour directrice de recherche.
Lire ce livre alors qu'il se passe ce qu'il se passe en Australie induit nécessairement une sorte d'urgence à s'informer et une certaine atmosphère lors de la lecture.
Je ne suis pas écologiste au sens où on l'entend politiquement, avec un militantisme revendicatif forcené. J'essaye de m'informe du mieux possible notamment sur l'agriculture, sur la biodiversité d'un point de vue scientifique et j'avoue ne jamais m'être posé de question sur le sujets des feux de forêts jusqu'à la connaissance des méga-feux.

J'ai donc lu cet ouvrage pour deux raisons. La première est parce qu'il provient d'une personne qui a beaucoup compté dans mes études en philosophie et la seconde est par rapport à mon implication politique.

J'avoue avoir été très intéressé par cet ouvrage.
Tout d'abord parce que le style de Joëlle Zask s'y prête. Le propos est clair, le style est simple, sans fioriture et concis. Il n'y a pas de prétention ni de volonté de gloser, simplement de partager et d'avertir non dans un catastrophisme effréné mais avec la patience de la démonstration philosophique et des connaissances scientifiques.

Il ne sert à rien de s'attarder sur l'émotion sinon pour comprendre les causes de cette émotion et notre rapport singulier au feu constructeur et destructeurs d'environnements, d'espaces et de sociétés. Rappeler que le feu nous a permis de bâtir nos techniques et nos civilisations n'est pas une mince affaire à une époque où l'ultra préservationnisme et l'interventionnisme exagéré laissent peu de place à la nuance quant à notre rapport avec le monde et la Nature.

Nous rappeler à l'humilité également en remarquant que la technologie ne nous permet pas de lutter contre les méga feux et préciser aussi que la course à la vente de cette technologie au motif qu'il s'agit d'une guerre contre le feu (dont on peut également interroger la pertinence puisque le feu est le seul élément qui place notre relation dans le champ lexical de la guerre.) ne sert à rien contre les méga feux et que bien souvent les éléments naturels résolvent la situation.

Mentionner l'information selon laquelle nous nous servons du feu depuis des millénaires et depuis homo erectus pour aménager l'espace et que bien souvent cet aménagement lorsqu'il est équilibré renforce le développement des espaces naturels. Mais pour cela il convient d'être à nouveau capable d'interactions sociales avec la Nature afin d'en comprendre la temporalité. Et de prendre en compte le fait que la Nature vierge n'existe pas, qu'elle est déjà sujette depuis longtemps à nos volontés d'aménagement et aux évolutions successives.

Réaffirmer le rôle du réchauffement climatique et du cercle vicieux généré par les Méga feux producteurs immenses de CO2 et destructeur d'espaces végétaux producteurs eux d'oxygène.

Interroger notre culture du feu ainsi et notre rapport à lui, nos sentiments à son égard, le traumatisme vécu quand il est hors de contrôle, et réintroduire le concept de paysage comme point d'ancrage de notre relation à notre environnement.

C'est un retour aux sources social, politique, et finalement le principe premier de l'écologie que souhaite nous communiquer Joëlle Zask et ce à travers l'archétype du méga feu véritable révélateur des tensions qui se jouent entre nos sociétés et la Nature. Confirmer la nécessité d'un retour aux paysages et du coup à la paysannerie qui n'est pas seulement l'agriculture mais un mode de vie équilibré entre la vie social et la vie au sein d'espaces naturels. Car la vie sociale est aussi aux champs, elle l'a d'abord été.

Un livre indispensable pour tout citoyen et toute formation politique qui dépasse les idéologies en demeurant factuel et en essayant de répondre à des problématiques complexes mais nécessaires.


Mots-clés : #essai #nature #philosophique
par Hanta
le Jeu 9 Jan - 14:13
 
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Sujet: Joëlle Zask
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan - 12:03
 
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Wallace Stegner

Lettres pour le monde sauvage

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Textes autobiographiques, les souvenirs d’une enfance dans les plaines du Saskatchewan, et l’expérience déterminante de se tenir seul dans l’immensité de la nature :
« Le monde est vaste, le ciel encore plus, et vous tout petit. Mais le monde est également plat, vide, presque abstrait, et, dans sa platitude, vous êtes une petite chose dressée sur son chemin, aussi soudaine qu’un point d’exclamation, aussi énigmatique qu’un point d’interrogation. »
La quadrature du cercle

Ces différents récits se superposent, donnent des variantes ou se complètent. Ils retracent notamment l’histoire d’un melting pot pionnier à la frontière canadienne (métis d’Indiens et de Français, cockneys, cow-boys, Scandinaves, etc.), un pot-pourri de migrants idéalistes, naufragés ou escrocs. Ils permettent aussi de trouver l’origine de certaines scènes des romans de Wallace Stegner, comme celle du poulain à la décharge.
Et surtout, ils expriment la réalité du contact avec la nature :
« Mon enfance dans l’un des derniers espaces de la Frontière m’a inculqué deux choses : la connaissance du monde sauvage et de ses créatures, et, sur le tard, la culpabilité d’avoir participé à leur destruction.
J’étais un enfant chétif, mais pas soumis. Comme tous les garçons que je connaissais, je reçus une arme et l’utilisai dès l’âge de huit ou neuf ans. Nous tirions sur tout ce qui bougeait ; nous abattions tout ce qui n’était pas apprivoisé ou protégé. L’hiver, nous posions des pièges pour les petits animaux à fourrure de la rivière ; l’été, mon frère et moi passions chaque jour des heures à piéger, abattre, prendre au collet, empoisonner ou noyer les spermophiles qui affluaient dans notre champ de blé et dans l’eau précieuse de notre rezavoy [réservoir, en français]. Nous empoisonnions les chiens de prairie et liquidions au passage les putois à pieds noirs qui s’en nourrissaient – ce sont aujourd’hui les mammifères les plus rares d’Amérique du Nord. Nous ignorions même qu’il s’agissait de putois ; nous les qualifiions de grosses belettes. Mais nous les tuions comme nous tuions tout le reste. Un jour, j’en transperçai un avec une fourche dans le poulailler et fus écœuré par sa vitalité farouche, épouvanté par la résistance des créatures sauvages face à la mort. J’eus la même impression en attrapant un blaireau dans un piège à spermophiles. Je l’aurais volontiers laissé partir, mais il était si féroce et se jeta sur moi avec une telle sauvagerie que je dus le frapper à mort avec une pierre »
Trouver sa place : une enfance de migrant


« Chaque fois que nous nous aventurons dans le monde sauvage, nous recherchons la perfection de l’Éden primitif. »
Au jardin d’Éden

C’est par exemple « le Havasu Canyon, le sanctuaire profondément enfoncé, cerclé de falaises, des Indiens havasupai » d’Au paradis des chevaux. (Le lieu m’a ramentu un paysage des Himalayas décrit par Alexandra David-Néel.)
Mais c’est « Un paradis pas complètement idyllique, malgré son isolement, sa tranquillité et son eau d’un bleu éclatant. », notamment à cause de « l’insensibilité habituelle des Indiens vis-à-vis des animaux »
Wallace Stegner lui-même ne sait pas quelle solution préconiser pour sauvegarder les dernières cultures libres :
« Est-il préférable d’être bien nourri, bien logé, bien éduqué et spirituellement (c’est-à-dire culturellement) perdu ; ou bien est-il préférable d’être ancré dans un schéma de vie où décisions et actions sont guidées par de nombreuses générations de tradition ? »


Puis viennent des remarques d’une "brûlante" actualité sur l’arrogance aberrante de notre civilisation inadaptée, qui n’ont pas été entendues. À propos d’une mirifique, prodigue et vaine réalisation architecturale :
« Cette maison dans le désert me paraissait, et me paraît toujours, un paradigme – plus qu’un paradigme, une caricature – de notre présence dans l’Ouest au cours de ma vie. »
Frapper le rocher

L’aridité comme mode de vie est plutôt un essai historique sur l’Ouest américain, vaste espace pour migrants déracinés, tandis que Les bienfaits du monde sauvage interroge le devenir du rêve américain.
« Combien de temps la liberté survit-elle aux richesses ? Combien de temps la démocratie peut-elle survivre à l’amenuisement des possibles et à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? »
Les bienfaits du monde sauvage

« Car, pendant que nous nous acharnions à modeler le monde sauvage, celui-ci nous modelait en retour. Il a changé nos habitudes, notre cuisine, notre langue, nos espoirs, nos images, nos héros. Il a courbé le manche de nos haches et marqué un tournant dans notre religion. Il a façonné notre mémoire nationale ; il nous a fait une promesse. Manifestement, ce changement n’a pas affecté tous les Américains, et les nouveaux Américains arrivés trop tard pour être rebaptisés par le monde sauvage, qui ne connaissent d’autre Amérique que les jungles d’asphalte, risquent de ne pas l’avoir ressenti du tout. Mais il a affecté suffisamment de gens et de générations pour insuffler à nos institutions, nos lois, nos croyances et notre rapport à l’univers une dynamique dont les futurs Américains ont pu bénéficier et dont ils ont pu tirer des enseignements, une dynamique à laquelle le droit tend à se conformer, qui fait partie intégrante d’une foi typiquement américaine. »
Les bienfaits du monde sauvage


« Nous sommes une espèce sauvage, comme l’a montré Darwin. Personne ne nous a jamais apprivoisés, domestiqués ou engendrés scientifiquement. Mais, pendant au moins trois millénaires, nous nous sommes engagés dans une course effrénée et ambitieuse pour modifier notre environnement et en prendre le contrôle, et, dans ce processus, nous nous sommes quasiment domestiqués. »
Coda : lettre pour le monde sauvage

« Il me semble significatif que notre littérature ait ostensiblement glissé de l’espoir à l’amertume presque au moment précis où le mythe de la Frontière touchait à sa fin, en 1890, et quand l’American way of life a commencé à devenir largement urbain et industriel. À mesure de cette urbanisation, notre littérature et, je crois, notre peuple devenaient affolés par le changement technologique, malades et aigris. »
Coda : lettre pour le monde sauvage


Mots-clés : #amérindiens #autobiographie #ecologie #essai #nature #ruralité #temoignage
par Tristram
le Dim 8 Déc - 11:46
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Roger Caillois

Le fleuve Alphée

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Voici une sorte de testament de Caillois, des mémoires retraçant sa progression tant dans l’existence que dans ses études, et son interprétation du monde.
« L’archéologie de la mémoire est aussi inventive que l’autre et aussi anxieuse de continuité… La différence est qu’elle ajoute volontiers, chez les plus candides, au goût des origines celui d’une flatteuse prédestination. »

Enfance ‒ et, déjà, l’imaginaire :
« Arbres, insectes, odeurs, animaux, étoiles, jouets formaient un monde non pas exactement hermétique, mais complet et cependant ouvert. Il s’enrichit ma vie durant, si loin que j’aie voyagé, de nouveaux éléments qui s’ajoutaient aux plus anciens sans, comment dire ? sans accroître une totalité toujours aussi pleine. »

La guerre, familière, et les ruines où il joue
« …] : plutôt le cheminement normal et paisible de la nature, dont l’homme et ses monuments font partie.
Les traces qu’il en subsiste sont alors moins effacées que réconciliées. »

Puis la découverte tant attendue du monde des livres, immensité marine, vaste « parenthèse » de sa vie.
« À la fin, il me fallut relire l’épisode, c’est-à-dire que je commençais d’accorder à l’expression un intérêt qui ne tenait pas à la péripétie, que je connaissais déjà. C’est le moment où le démon de la littérature saisit un lecteur qui, jusque-là, n’était guidé que par l’attente du dénouement. »

Et l’écriture :
« La dette que chaque écrivain contracte envers sa langue maternelle est imprescriptible. Elle ne s’éteint qu’avec lui. Je suis assuré qu’en un tel domaine, s’endetter et s’acquitter de sa dette coïncident rigoureusement. Pour ma part, j’ai toujours traité ma langue avec un respect religieux. »

Aussi des voyages, des échappées hors de la « culture imprimée » :
« Ma vie durant, mes voyages dans des régions à peine peuplées (c’était mon oxygène) l’éclipsèrent périodiquement, il est vrai pour un temps bref, mais qui me marquait davantage que la monotonie des jours d’étude, puis de métier. Je me ménageais, chaque fois que le permettaient les missions dont j’étais chargé, une randonnée dans les contrées quasi désertiques sans monuments ni histoire, où la présence de l’homme demeure précaire et taciturne, quasi muette. La nature d’avant lui, en tout cas, peut encore aujourd’hui l’éliminer d’une chiquenaude. Il lui suffit d’ailleurs de profiter de la négligence de l’intrus. »

Après le mimétisme animal, Caillois évoque les objets qui l’ont obsédé de leur « magie analogue », « objets manufacturés, catalyseurs d’associations mentales », « objets-carrefours », « appât(s) à l’imagination », jusqu’aux cristaux et minéraux :
« Subsistent les pierres qui sont un monde à elles seules ; peut-être qui sont le monde, dont tout le reste, l’homme le premier, sommes excroissances sans durée. »

Caillois ne renie pas totalement son expérience surréaliste…
« Je continuais de décrire les pierres sans trop me soucier de leur contradiction. Cependant, plus je les décrivais et plus je me trouvais conduit à accroître de cette antinomie la portée et les conséquences. Je considérais une lave fluide, puis refroidie, une pâte enfermant panaches et festons, franges ourliennes et corolles dilatées, feuillages et figures de ballets, épaules en pente douce comme d’otaries ou hanches déclives comme de femmes foulbées ; faucilles, crocs ou dards de forficules, d’articulés ; draperies anticipant toute flore, tout paysage, l’immense répertoire des formes, des simulacres possibles ; falaises, alpages et bastions, villes en ruine, toute figure dont le nom déclenche une lointaine résonance, une évocation inhabituelle ou désuète, une atmosphère plutôt qu’un objet commun dont on n’ignore ni l’aspect ni l’usage et que l’on connaît par expérience ; ou bien des bêtes, des plantes, des personnages de pays exotiques ou d’époques révolues, des griffons, des gypaètes, des harpies, un funambule avec son balancier, des lansquenets aux bannières immenses, une faune de bestiaire fabuleux ou d’armoiries, un monde de fête, de mascarades, de livres illustrés, en un mot ce qui fait appel aux nostalgies du désir et de l’enfance plutôt qu’aux réticences ou aux scrupules de l’exactitude et du contrôle. Les géodes enveloppent sous leurs écorces maussades et râpeuses une pinacothèque infinie, où des styles reconnaissables selon les gîtes et les espèces répartissent par manières ou par sujets les innombrables tableaux. »

Accents pongiens ?
« …] je parle de minéraux insensibles. En un mot, je me sens approuvé dans la singulière entreprise de chercher dans l’exactitude une poésie inédite. »

Une vision souvent morbide de la végétation…
« Quand tous les arbres s’arbreront à partir de la même souche ; et quand toutes les herbes s’herberont à partir du même rhizome… »

« J’imagine parfois qu’en chaque végétal, s’ajoutant à sa sève particulière, circule un latex commun qui s’y trouve dissous. Élastique, extensible à l’infini, il unit les plantes en une effroyable conspiration. Il leur assure une fécondité indivisible qui compense leur fixité forcée. À l’opposé, les objets irrémédiablement seuls, stériles, et qui ne cèdent qu’à la rouille. »

… mais pas toujours :
« Plus tard, je fus frappé par une plante ornementale Maranta Makoyama, que je vis pour la première fois à Huisnes, chez Max Ernst et dont chaque feuille lancéolée affiche, dessiné sur son limbe, un rameau entier de feuilles plus petites, il va de soi, mais identiques, à la feuille support. La tige qui les porte n’est que la nervure axiale de la feuille réelle, de sorte que les feuilles figurées invitent à penser que chacune d’elles doit logiquement porter à son tour un rameau de feuilles que seules leurs dimensions, cette fois lilliputiennes, rendent indiscernables. »

Tag essai sur Des Choses à lire Calath10
(Feuille de Calathea makoyana)

Caillois poursuivit avec ses recherches sur la dissymétrie la quête des lois qui unifient l’univers sensible comme imaginaire, résurgences d’une même eau, « réseau de duplications et d’interférences qui est ma façon accoutumée de considérer l’univers ».
« La permanence de la présence ou de l’apparition de la dissymétrie en tout milieu de grande stabilité ou de lente, mais incessante métamorphose m’avait convaincu de l’existence de pareilles syntaxes générales. »

Puis considérations critiques voire pessimistes sur l’homme dans sa bulle pensée à l’écart de la nature :
« J’étais près de tenir pour importunes la vie, la reproduction, la vaine multiplication des hommes et des œuvres. J’écrivis une phrase provocatrice, sinon blasphématoire, que je n’ai peut-être pas publiée, tant à moi-même elle paraissait sacrilège : "Je déteste les miroirs, la procréation et les romans, qui encombrent l’univers d’êtres redondants qui nous émeuvent en vain." »

« Les voies croisées de la chance et de la nécessité ont présidé, a-t-on estimé, à l’émergence de la vie, puis à son prodigieux destin : elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens inverse. Une erreur, un mauvais aiguillage, risquent d’avoir de proche en proche des conséquences fatales pour la faveur de la vie, la contraindre à remonter à sa source accidentelle et la restituer à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir. Rien n’empêche la loi des grands nombres de jouer dans l’un comme dans l’autre sens et voici qu’une téméraire manipulation génétique engendre une longue séquence d’effets cumulatifs, uniformément funestes ceux-ci. Toute gélatine frémissante, jadis heureuse bénéficiaire d’un concours égal d’options fortunées, inaugure soudain une carrière à rebours. »

« Il est des périodes où tout ce qui répète (ou complète) réussit, d’autres où seulement est applaudi et porte des fruits ce qui innove (ou désagrège). Jusqu’aux mythes des fins dernières exposent volontiers la succession de phases ascendantes et descendantes. Ils reflètent fidèlement l’entraînement de toutes choses dans un mouvement cosmique de progrès et de déclin. Plusieurs théologies ont prévu un crépuscule des dieux, d’autres des anéantissements périodiques du monde par des embrasements et des déluges alternatifs. »

Belle prose aux somptueuses métaphores, si évocatrices, inspirantes : Alphée le fleuve qui remonte, les pierres à l’échelle du temps, l’architecture souterraine…

Mots-clés : #autobiographie #essai
par Tristram
le Mer 16 Oct - 18:31
 
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Sujet: Roger Caillois
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Pierre Clastres

Chronique des Indiens Guayaki, Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay

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Le texte de Pierre Clastres paraît d’abord assez brouillon : observations en immersion chez les Guayaki (en 1963), présentation historique de ceux-ci découverts par le monde extérieur (mais sans suivre le cours chronologique), récit de sa venue chez eux s’entremêlent avec des réflexions sur notre civilisation, y compris sa thèse d’un pouvoir politique séparé de la violence, c'est-à-dire en occurrence où le chef parle mais n’ordonne pas (finalement pas si éloigné de notre société).
Les Guayaki sont des chasseurs-cueilleurs nomades qui auraient régressé et se seraient réfugiés dans la forêt (en perdant l’agriculture) sous la pression de l’expansion des Guarani plus nombreux (leurs langues sont apparentées) ; ce sont des « "gens de la forêt", des selvages ». Toute leur existence ressortit à la chasse ; le chasseur ne consomme pas le gibier qu’il flèche, mais le distribue dans une économie d’échanges courtois ; si l’arc est viril, le panier est féminin (passionnant épisode du cas d’un homosexuel). Ils sont assez souvent d’un teint clair et d’une pilosité inusités chez les Amérindiens, ce qui suscite quelques mythes non-amérindien. A propos, ils sont aussi cannibales, « mangeurs de graisse humaine » ‒ « endocannibales, en ce qu’ils font de leur estomac la sépulture ultime des compagnons », régime nourrissant, excellent au goût, même rapproché de l’amour.
« Parce que manger quelqu’un c’est, d’une certaine manière, faire l’amour avec lui. »

Certaines extrapolations interprétatives m’ont paru audacieuses, surtout après un séjour d’à peine 8 mois chez les Guayaki (groupe hélas éteint dans les années qui suivirent), et peut-être datées après les travaux Lévi-Strauss et Descola ‒ bien sûr mon incompétence ne peut avancer que des impressions, moi je suis seulement venu pour la ballade en forêt, grignoter quelques larves de palmier pinto, tâter du miel de l’abeille irö (dilué d’eau), chatouiller les femmes en kivay coutumier.
C’est donc l’habituelle opposition nature et culture, la violence devant rester en-dehors de la communauté qui s’applique à maintenir l’ordre, l’équilibre entre excès et manque.
« Là-même gît le secret, et le savoir qu’en ont les Indiens : l’excès, la démesure sans cesse tentent d’altérer le mouvement des choses, et la tâche des hommes, c’est d’œuvrer à empêcher cela, c’est de garantir la vie collective contre le désordre. »

Sinon, la grande affaire est de posséder des femmes, que ce soit par rapt guerrier ou liaison consentie qu’on se les procure. Ils pratiquent le meurtre d’enfant par vengeance-compensation d’un autre décès ; ils tuent aussi les vieillards qui ne peuvent plus marcher ‒ et, bien sûr, ils les mangent.
Revigorante, cette comparaison d'une autre société à la nôtre, avec peut-être plus de rapprochements à faire que de différences à pointer.

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #essai #identite #minoriteethnique #mort #social #temoignage #traditions
par Tristram
le Lun 14 Oct - 1:14
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Cees Nooteboom

Lettres à Poséidon

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De petites méditations autour du quotidien de Cees Nooteboom, chez lui sur l’île de Minorque ou ailleurs sur la planète, voire plus loin encore... Y compris ses lectures classiques ou sur les découvertes scientifiques plus ou moins récentes, et autour de… lettres à Poséidon.
« Le jeu des charades ne s’arrête jamais. Je suis affecté d’une anomalie que j’appelle “pirouette de la pensée”, un état de confusion qui me fait pirouetter d’une pensée à l’autre. »
« Poséidon XXII »

« Ces dernières années, je me suis beaucoup occupé de la fiction que tu es, car êtes-vous autre chose que des rêves, des inventions, des réponses aux questions sans réponse qui constituent notre existence ?
[…] Les récits dont vous êtes les héros gardent l’écho des migrations des peuples, des luttes pour l’hégémonie entre les terres continentales et les îles, entre les femmes et les hommes, vous êtes venus de l’Orient au prix de métamorphoses continuelles, sans cesse reformés à l’image d’hommes qui étaient là avant vous et qui vous ont inventés pour mieux comprendre le monde, jusqu’au moment où nous avons compris que tout cela n’était qu’un rêve, un poème qui semblait parler de vous mais qui, de tout temps, n’avait jamais parlé que de nous. Quand vous vous êtes tus, nous avons continué à poser des questions, nous avons trouvé des milliers et des milliers de réponses sur l’infiniment petit et l’infiniment grand, sur le visible et l’invisible, bientôt nous nous en irons sur les planètes qui portent vos noms, car nous sommes toujours en quête de la réponse qui s’enfuit devant nous. Parfois, pris d’une bouffée de nostalgie, nous contemplons encore vos images, qui sont celles de nos désirs de puissance et d’immortalité, de notre soif de protection dans les grandes salles vides et sans plancher de l’univers. »
« Poséidon XXIII »

J’ai apprécié que Nooteboom soit inspiré par non seulement des observations naturalistes, mais aussi d’autres sciences, comme l’astronomie.
Un texte, Baleine, un peu plus long que les autres, est surprenant : il raconte la longue chaîne alimentaire de la consommation d’un grand cétacé ; le lent engloutissement silencieux d’un cadavre dans la mer abyssale constitue d’ailleurs un leitmotiv de livre. Comme je me rappelle avoir lu ou vu quelque chose à ce propos (mais quoi, où et quand ?), j’ai cherché sur Internet et trouvé ça (postérieur au texte, et intéressant quand même) : https://www.notre-planete.info/actualites/3733-squelette-baleine-vie
Sa sensibilité à des pierres-souvenirs ramassées, à des écritures illisibles trouvées dans la nature m’a vivement ramentu Roger Caillois (dont je dois relire... et ouvrir le fil).
Ces narrats (au sens volodinien) sont suivis d’illustrations, de notes et de références qui m’ont paru les bienvenues, complétant l’aspect témoignage du livre.
« Le reste de ma science, je l’ai glané dans Wikipédia, premier secours du poète aux jours de détresse. »

« J’ai probablement acquis et lu ce livre il y a des années, car les nombreuses annotations marginales sont indéniablement de ma main. Où donc peut bien passer tout ce que nous lisons ? Il y a des années, j’ai souligné toutes sortes de phrases, mis des points d’exclamation ; il faut bien qu’un peu de toutes ces connaissances, de toute cette science, se soit infiltré quelque part en moi, puisqu’ils me reviennent maintenant sous forme de vagues souvenirs, les gens que cite Lovejoy, le poète anglais Joseph Addison et le Suisse Charles Bonnet, naturaliste et philosophe, qui fut l’un des premiers à s’intéresser à une théorie de l’évolution, mais qui croyait aussi en une vie après la mort. Durant des années, le livre a sommeillé dans ma maison en Espagne, avec cette patience opiniâtre des livres qui attendent leur heure. Est-ce à cause des caractères formés par les vers sur mes murs blancs, que j’ai retrouvé le chemin de l’ouvrage en léthargie où quelqu’un nomme un ver “sa sœur” ? Les voies détournées de la mémoire sont aussi labyrinthiques qu’impénétrables. »

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Les images que j'ai postées, plus ou moins tirées du livre et outre leur valeur intrinsèque, attestent son éclectisme érudit !

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Ven 4 Oct - 16:15
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Pascal Picq

De Darwin à Lévi-Strauss ‒ L’homme et la diversité en danger

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« Quand Christophe Colomb touche les Amériques en 1492, la même année, les juifs sont chassés d’Espagne, qui ne s’en remettra jamais. Les empires, les royaumes et les États s’écroulent quand ils commencent à exclure. Tel est le vieux monde pétri d’histoire et d’humanités, mais incapable d’apprendre de sa propre histoire alors qu’il prétend l’imposer au reste du monde. Y a-t-il de l’espoir dans le nouveau monde ?
Un siècle est passé entre l’arrivée de Darwin et celle de Lévi-Strauss au Brésil. Entre-temps, presque toute la Terre a été explorée, exploitée, aujourd’hui surexploitée. Tous deux, juste avant de mettre le pied à terre, ont décrit le spectacle étonnant de bancs de petites plantes dérivant le long des côtes. Après cet enchantement, l’un a découvert la luxuriance des tropiques, l’autre leur tristesse. L’un a aimé le voyage, l’autre pas. »

Ces quelques phrases présentent bien le projet épistémologique de ce livre, rapprochement entre ces deux génies et bilan de la dégradation de la planète par l’homme entre leurs voyages en Amérique du Sud à un siècle d’intervalle : pertes de diversité naturelle et culturelle, sauvage et domestique.
Ensuite, cet ouvrage est utile pour préciser les notions d’évolution (la descendance avec modification) et de biodiversité, si faciles à mésentendre, ainsi que les enjeux :
« Voilà un bon exemple de la fonction adaptative de la diversité : la probabilité qu’existent des individus différents susceptibles de mieux répondre à des changements de l’environnement. C’est la véritable assurance-vie d’une espèce. Quand on dit qu’une espèce "s’adapte, ce ne sont pas les individus qui se transforment. L’adaptation est la conséquence d’une sélection sur une diversité préexistante d’individus, dont certains étaient ou semblaient moins adaptés dans les circonstances précédentes. La diversité est la matière première, la condition nécessaire de la sélection et in fine de l’adaptation. »

Pour Pascal Picq, diversité biologique et diversité culturelle sont tout un :
« Depuis, nous savons que nous vivons dans un monde qui change constamment. En revanche, ce dont nous avons moins conscience ‒ et que Darwin avait déjà compris ‒, c’est que l’homme a déjà engagé une entreprise de destruction de la diversité naturelle et qu’il en va de même pour les populations humaines confrontées à l’expansion planétaire de la société occidentale. »

Il précise la notion de coévolution :
« La coévolution, c’est l’évolution qui s’appuie sur la biodiversité et les interactions entre les espèces. »

« Or la biodiversité n’est pas une question d’espèce : c’est l’ensemble de la diversité des gènes, des interactions, des individus et des populations des espèces qui constituent un écosystème. Par conséquent, si un acteur d’éteint, c’est l’ensemble de la communauté écologique qui est menacée. Pourquoi ? Parce que la biodiversité est intrinsèquement liée à la coévolution. »

Picq insiste sur la mobilité de l’homme ‒ voyages, migrations ‒ mais on peut rester dubitatif quant à ses motivations :
« Trois faits majeurs caractérisent le genre Homo [à sa sortie d’Afrique]. Sur le plan biologique, il hérite d’une bipédie et d’une physiologie qui l’autorisent à faire de longs déplacements et à transporter armes et objets ; il avance dans le monde. Sur le plan technique, il invente des outils de pierre taillée plus efficaces, met au point des chaînes opératoires complexes d’une structure cognitive identique à celle du langage, maîtrisant le feu et construisant des abris ; il transforme le monde. Sur le plan cognitif, il développe le langage et témoigne d’expressions symboliques complexes par l’esthétique des bifaces ‒ matière, couleur, forme ‒ et l’usage de colorants ; il construit des représentations symboliques du monde. »

« Homo sapiens ne s’arrête pas comme cela puisqu’il navigue depuis plus de cent mille ans. Plusieurs vagues atteignirent l’Australie, les Amériques et l’Océanie. Comme ces migrations ne sont pas le fait d’une seule population, il s’agit donc d’une étrange pulsion de notre espèce à aller par-delà les horizons et les lignes de crête. C’est certainement la conséquence de sa propension à s’inventer des mondes. »

Il souligne aussi l’érosion de la biodiversité domestique :
« Aujourd’hui, on évoque rarement la disparition en quelques décennies de toute cette biodiversité de races et de variétés de plantes et d’animaux domestiques, et encore moins les pratiques et les savoir-faire qui allaient avec. Les nouvelles plantes génétiquement modifiées et qui éliminent toutes les autres formes d’agriculture, sont un déni de l’évolution : le "cauchemar de Darwin". »

« Cette agrodiversité est liée à des pratiques et à des savoir-faire portés par des mots, des langues, des gestes et des croyances. C’est l’un des facteurs les plus fondamentaux pour espérer conserver toute la biodiversité ; il faut œuvrer pour que les peuples, les langues et leurs savoirs ne disparaissent pas, ce qui serait un désastre d’une ampleur encore plus dommageable que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. »

On arrive à l’avenir de notre alimentation (et survie) :
« Toutes les recherches entreprises depuis une quinzaine d’années aboutissent au même résultat : plus il y a de la diversité dans un écosystème, quelle que soit sa superficie, plus la productivité de chaque variété est augmentée, la stabilité de la communauté écologique renforcée et la qualité des sols en nutriments améliorée. »

Il y a aussi un intéressant détour par la médecine (qui a particulièrement retenu mon attention comme je pâtis actuellement d’une bactérie opportuniste qui serait d’après la faculté cause de maladies nosocomiales en métropole) :
« On persiste de plus en plus à vouloir éradiquer les maladies et les agents pathogènes, ce qui conduit à l’aberration des maladies nosocomiales. D’une manière générale, en éliminant des bactéries avec lesquelles nous avons coévolué ‒ et même si elles ont des effets peu désirables ‒, on a libéré des "niches écologiques" pour d’autres agents pathogènes redoutables, non pas en soi, mais parce qu’on a aucune histoire épidémiologique avec eux.
D’une manière plus générale, on lit de plus en plus de travaux qui évoquent la moindre résistance aux infections ou la diminution de la tolérance à certaines nourritures, sans oublier les allergies. […] D’une certaine façon, la médecine évolutionniste nous enseigne qu’il vaut mieux coévoluer avec des maladies qu’on sait soigner que de les éradiquer au risque d’en favoriser d’autres. »

« D’une façon plus générale et sans nier les apports de la biologie fondamentale, il serait grand temps de comprendre que la plupart des maladies qui affectent l’homme proviennent de ses activités (agriculture, élevage, villes, pollutions, comme en atteste la direction REACH de la Commission européenne). »

Picq rappelle des évidences utiles à garder à l’esprit pour éviter toute dérive suprématiste :
« Aucune lignée n’est restée en panne d’évolution ou à un stade ancien par rapport à la nôtre. Toutes les espèces qui nous entourent sont les représentantes actuelles de leurs lignées respectives. »

L’ouvrage s’achève par une Esquisse des progrès de l’esprit et des sociétés humaines en annexe, qui distingue les époques et révolutions de façon nouvelle.
« Dans une perspective darwinienne, il faut toujours distinguer la question de l’apparition d’un caractère ou de son origine de celle de sa diffusion et de sa participation au succès d’une espèce (adaptation). C’est aussi la différence épistémologique, au sens de Joseph Schumpeter ‒ qui avait très bien lu Darwin ‒ entre invention et innovation. Un changement de société, ce n’est pas tout inventer, mais appréhender et arranger des inventions déjà existantes et les intégrer dans un projet porté par une nouvelle représentation du monde. Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès ‒ économie, démocratie, travail, politique, société ‒ est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. »

Peu de bouleversements peut-être dans cette actualité des sciences de l’évolution (2013), mais les pensées sont magistralement synthétisées en quelques mots qui disent beaucoup :
« Le début du XXe siècle hérite d’une tension formidable entre les utopies scientistes et progressistes exprimées par la naissance de la science-fiction ‒ Jules Verne, H. G. Wells ‒ et les promesses d’utopies sociales nourries par la condition misérable des classes sociales dont témoignent les œuvres de Charles Dickens et d’Émile Zola. Le rêve d’un progrès de l’humanité s’effondre dans l’horreur de la Première Guerre mondiale, où les hommes sont broyés par les machines. »

Ce livre collationne beaucoup de faits, d’ordres de grandeur, de moyens d’appréhension, de rapprochements parlants.
Picq fait référence à Jay Gould aussi bien qu’à Hampâte Bâ ou Conrad.
Bien que ce ne soit pas du tout nécessaire pour cette lecture, il est quand même recommandé d’avoir lu Claude Lévi-Strauss, au moins Tristes tropiques, et bien sûr, sinon d’avoir lu Darwin (pourtant passionnant même pour qui a peu de bagage scientifique, mais le goût des voyages aventureux), de connaître un minimum la théorie de l’évolution (et ça, ça devrait être au programme de tous).
Fait partie de ces ouvrages de vulgarisation qui sont si stimulants, au moins pour l’imagination !

Mots-clés : #ecologie #essai #historique #minoriteethnique #mondialisation #nature #science
par Tristram
le Lun 12 Aoû - 14:18
 
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Sujet: Pascal Picq
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Marguerite Yourcenar

Sous bénéfice d’inventaire
(Nouvelle édition 1978)

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Sept essais critiques qui tentent d'évaluer ou de réévaluer un sujet, d'aller « les yeux ouverts », comme naguère l'Hadrien des Mémoires, aussi loin que cet examen nous mène. Une étude sur l'Histoire Auguste, ce recueil de chroniques violemment partiales, parfois scandaleuses, qui est néanmoins l'une de nos sources les plus importantes pour l'histoire de la Rome de la décadence. Deux essais écrits, dirait-on, en marge de L'Œuvre au Noir, l'un consacré aux Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, et, plus encore peut-être, par-delà ce sombre grand poète, à l'intolérance et à la cruauté sous leurs aspects du XVIe siècle ; l'autre évoquant la vie agitée et instable des habitants successifs de Chenonceaux, jouets, comme nous tous, des pouvoirs conjugués de la politique et de l'argent sans cesse présents dans ce poétique décor. Une étude sur Les Prisons imaginaires de Piranèse, « l'une des œuvres les plus secrètes que nous ait léguées le XVIIIe siècle », analyse les motivations formelles et psychologiques de ces extraordinaires architectures.
Viennent ensuite trois grands noms de la littérature moderne : Selma Lagerlöf, conteuse épique de la Suède du XIXe siècle ; l'énigmatique poète Constantin Cavafy, obsédé par son propre passé amoureux et par le passé alexandrin et byzantin de sa race ; Thomas Mann et les rapports complexes de l'auteur de La Montagne magique et du Docteur Faustus avec la vieille et savante tradition des hermétistes et des alchimistes, qui préconisèrent la connaissance du monde « sous les espèces de l'intériorité ».
Le titre du livre indique le souci de n’aborder les grandes œuvres et les grands moments du passé que sans idée préconçue, aboutissant ainsi, qu'on le veuille ou non, à une méditation sur le présent et l'avenir immédiat, regardés, eux aussi, "les yeux ouverts".

(Quatrième nrf)
Wiktionnaire a écrit:« Sous bénéfice d’inventaire » se dit figurément pour exprimer qu’avant d’admettre une doctrine, une opinion, un fait, etc., on se réserve de les vérifier.


Une fois encore, les thèmes abordés ne me passionnent pas (ou plus) a priori, mais quel verbe !
« Mais s'il était trop homme de peu pour être refusé avec grâce, Rousseau l'était aussi trop pour qu'on lui tînt rancune. […]
On l'employa aussi à mettre au net les petits écrits de Mme Dupin, parmi lesquels figure un Traité du Bonheur, titre et sujet dans l'air du temps, aussi d'époque pour le XVIIIe siècle que de nos jours un Traité de l'Angoisse. »
« Ah, mon beau château »

Outre le style, le regard sur les "avant" et "ailleurs" se révèle aussi fort intelligent et passionnant.
À propos de notre vieille amie la foule :
« L'historiographe oscille avec la température des foules, partage tantôt leur curiosité malpropre et blasée et tantôt leur hystérie. »
« Les visages de l'Histoire dans l'Histoire Auguste »

Dans ces premiers textes, comme pour la plupart de la fin des années 50, Marguerite Yourcenar professe manifestement que, telle la Rome antique et d’autres, notre civilisation décline et se meurt, par croissance immesurée, manque de fermeté et aveuglement.
Mais elle a bien d’autres aperçus éclairants, tel que :
« Ou bien, la mode comme toujours étant intervenue pour renverser paradoxalement les termes, de faire des Prisons la seule œuvre où le grand graveur ait exercé son libre génie, et de rabaisser les Antiquités et les Vues au rang de lieux communs d'une virtuosité admirable, mais fabriqués pour subvenir aux besoins d'une clientèle éprise de poncifs historiques et de sites célèbres, et assurés ainsi d'un débouché sûr. »
« Le cerveau noir de Piranèse »



Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 14 Mai - 23:58
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Witold Gombrowicz

Cours de philosophie en six heures un quart

Tag essai sur Des Choses à lire Cours-10

Il est des accidents que l'on regarde avec un sourire gêné. Un petit peu comme un ami qui tient des propos fort dommageables pour sa crédibilité. On voudrait lui dire de se taire pour préserver ce qui reste de cohérence mais devant l'assemblée c'est impossible.
Alors peut être que cet ouvrage pour des personnes qui n'y connaissent pas grand chose en philosophie est agréable, peut être que pour les personnes qui souhaitent être autodidactes c'est un bon début mais il y a tellement de faussetés par simplification, tellement d'opinion personnelle sur ce que tel ou tel philosophe aurait voulu dire qu'on en vient à lire des contre sens. Le contresens en philosophie étant ce qu'il y a de pire, on se retrouve avec un ouvrage mal écrit, mal présenté, décousu, et parsemé de petites erreurs qui tuent le sens de la pensée des certains philosophes.
Je préfère retenir le Gombrowicz romancier ou nouvelliste.

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Mots-clés : #essai #philosophique
par Hanta
le Sam 4 Mai - 10:07
 
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Sujet: Witold Gombrowicz
Réponses: 5
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Alberto Manguel

Dictionnaire des lieux imaginaires (Alberto Manguel et Gianni Guadalupi)
(Déjà édité en France sous le titre Guide de nulle part et d'ailleurs.)

Tag essai sur Des Choses à lire Dictio10

Fantaisie onirique à gogo dans cette encyclopédie aux multiples entrées (665 pages, avec il est vrai de longs index des auteurs et des titres) : villes, îles et contrées fictives nées de l’esprit des écrivains de tous temps (et lieux). Guide pour lecteurs en exploration, indicateur pour estivants de l’invention littéraire. À ce propos, le rapport lecture-voyage est si riche qu’il mériterait un fil… même si parfois le lecteur ne quitte pas sa chambre, comme Xavier de Maistre…
Il est plaisant d’essayer de reconnaître chaque lieu imaginaire à la courte notice qui en est donnée avant de préciser l’auteur et le titre (même si je n’ai lu que peu de ces voyageurs chimériques ‒ sans compter ce que j’ai oublié : je n’ai même pas reconnu les Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien, de Jarry !)
On peut aussi jouer à "Texte anonyme : qui l'a écrit ?", avec des pièces comme :
« La meilleure époque pour visiter la France antarctique est celle de la fête des Mariages, durant laquelle les plus jolies filles sont vendues aux enchères en présence de la reine et de ses ministres, l’argent récolté étant destiné à la recherche de maris complaisants pour les laiderons.
Il est conseillé aux voyageurs de sexe masculin d’éviter la province des Viragos, habitée par celles qui n’ont pas déniché de mari. »

« C’est ainsi qu’un paysage invisible conditionne le paysage visible. Tout ce qui bouge au soleil est animé par la vague enfermée sous le ciel calcaire des rochers. »

« La ferme est considérée comme un tableau et le fermier comme un artiste travaillant sur une toile changeante. »

« Certains voyageurs se sont demandé si la véritable passion de Léonie était réellement, comme les habitants l’affirment, le plaisir de posséder du neuf, du différent, et non pas, plutôt, la joie de rejeter, d’exclure, de se débarrasser d’une impureté récurrente. »

J’ai retrouvé avec plaisir de vieilles lectures comme Henry Rider Haggard, La Terre que le temps avait oublié d’Edgar Rice Burroughs, encore Les villes invisibles d’Italo Calvino, Erewhon de Samuel Butler, Mardi de Melville…
Quelle palette d’imaginations/ fictions ! un grand réservoir de lectures potentielles, notamment de langue anglaise, comme Ralph Adams Cram, ou Thomas Love Peacock. J’ai aussi noté Carl Sandburg, Rootabaga Stories, Sir John ou Jehan de Mandeville, Voiage de Sir John Maundevile (Paris, 1357), Michel Chaillou, Jonathamour et Collège Vaserman, Aleksandr Zinoviev, Ziyayushchie Vysoty, Philippe Jullian, La Fuite en Egypte, Austin Tappan Wright, Islandia, Mark Saxton, The Islar or Islandia Today – A Narrative of Lang III, Evelyn Waugh, Scoop, a Novel about Journalists, Hugh Lofting, The Story of Doctor Dolittle… si quelqu’un connaît ?
Il y a des ouvrages qui font rêver, par exemple : « Charles-François Tiphaigne de la Roche, Giphantie, Paris, 1760 ; L’Empire des Zaziris sur les Humains ou la Zazirocratie, Paris, 1761. »
À placer dans la veine de Le Livre des êtres imaginaires (Borges), celui-ci permet d’observer comme certains lieux passent d’un auteur à l’autre et deviennent légendaires, ou comme se dégagent des récurrences thématiques, tels que les monstres souvent associés, les Amazones, pierres et métaux précieux, royaumes, le monde de l’enfance ou les utopies (notamment au sens étymologique).
Quelques lacunes à combler dans une prochaine édition (d’ailleurs prévue) : Chevillard, Jasper Fforde…
Extraits d’autres notices, peut-être comme un avant-goût :
« Les habitants de Chelm ont une manière infaillible de distinguer une cane d’un canard. Ils jettent un croûton de pain à l’oiseau. S’il se précipite, c’est un canard. Si elle se précipite, c’est une cane.
Samuel Tenenbaum, The Wise Men of Chelm, New York, 1965. »

« CIRCETO-DES-HAUTES-GLACES
Lieu dont on ne sait absolument rien. Certains prétendent que c’est un hôtel de passe, d’autres un glacier et d’autres encore, un cirque ambulant. La seule indication concernant ce lieu est un cryptogramme livré depuis un siècle à la sagacité des voyageurs : “A Lulu – démon – qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète.” Bonne chance pour le décryptage.
Arthur Rimbaud, Illuminations, Paris, 1886. »

« INSOMNIAQUE
Ville du Nord du Nigeria. Ayant la singulière habitude de ne jamais dormir, les habitants n’ont aucune idée de ce qu’est le sommeil.
Dans cette ville, les étrangers courent les plus graves dangers : tout voyageur qui viendrait à s’assoupir serait immédiatement enterré en grande pompe, car les indigènes le décréteraient mort.
Arthur John Newman Tremearne, Hausa Superstitions and Customs, Londres, 1913. »

« Fiers de la précision de leur langue, les Limanoriens ont inventé des expressions telles que : “Tout est faux si les mots sont incertains” et “Prenez soin des mots et les pensées prendront soin d’elles-mêmes” (adage mieux formulé par une noble dame du pays des Merveilles* : “Occupez-vous des sons et laissez le sens s’occuper de lui-même”). […]
Godfrey Sweven, Limanora, the Island of Progress, New York et Londres, 1903. »


(Et j'en ai encore lu que la moitié)

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 25 Avr - 0:14
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Vladimir Nabokov

Littératures 1 : Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka, Joyce

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Ce sont les (notes de) cours donnés par Vladimir Nabokov, où l’on retrouve ses points de vue personnels sans faux-fuyant, avec un peu de son vif esprit (notamment lorsqu’il rejette les thèses freudiennes avec humour).
« Style et structure sont l’essence d’un livre, les grandes idées ne sont que foutaise. »

Pour lui, la littérature fait frissonner les moelles épinières réceptives :
« Beauté plus pitié, c’est le plus près que nous puissions approcher d’une définition de l’art. Où il y a beauté, il y a pitié, pour la simple raison que la beauté doit mourir ; la beauté meurt toujours, la manière meurt avec la matière, le monde meurt avec l’individu. »

Comme c’est un des écrivains dont l’œuvre retient le plus mon attention, que je partage beaucoup de ses opinions et qu’il me fait rire, cette lecture m’a exaucé. Nabokov fut sans conteste un bon lecteur, à rapprocher d’Umberto Eco.
J’ai longtemps nourri des doutes sur la valeur ou l’intérêt de la « critique littéraire », mais pense maintenant, grâce à certains auteurs dont ceux-ci, que l’étude des œuvres ne les déprécie pas, qu’au contraire le travail d’un écrivain valable gagne à l’examen sous différents points de vue de sa structure et de son style, comme sans doute aussi de sa genèse et de ses variantes.
Je ne peux jamais m’empêcher de penser que, quoique géniaux, ces auteurs et œuvres classiques sont choisis comme terrains de jeux, de joutes littéraires, surtout par une sorte de consensus qui a le mérite de sélectionner et s’entendre sur les sujets d’étude communs des critiques. L’intérêt n’en est pas moindre d’apprendre à (mieux) lire, qui me semble le propos de l’exercice ‒ qui semble consister à comprendre comment on écrit.
Pour profiter au mieux de ces cours où est étudiée une œuvre de chacun des auteurs concernés, je pense qu’il serait souhaitable pour le lecteur de disposer simultanément des livres étudiés, à l’instar des élèves de Nabokov ; cependant, les avoir lus est suffisant, compte tenu des nombreuses citations. (Maintenant, pour quelqu’un qui ne se sent pas de se lancer dans A la recherche du temps perdu et/ou Ulysse, il y a là moyen de se faire une bonne idée sans grand effort…)
« En fait, toute fiction est fiction. Tout art est mensonge. Le monde de Flaubert, comme celui de tous les grands écrivains, est un monde imaginaire, qui a sa propre logique, ses propres conventions, ses propres coïncidences. […] Toute réalité n’est qu’une réalité comparative [… »

Cette tonique lecture m’a ramentu (ou appris) que l’argent (les dettes) est pour moitié dans la mort d’Emma Bovary (avec le romanesque mâtiné de rouerie) ; que ce livre constitue un sottisier des poncifs de la bêtise philistine, dite bourgeoise, qui fait plus qu’annoncer Bouvard et Pécuchet ; que Flaubert est un transmutateur du vulgaire et du médiocre en art (projet typique de son contemporain Baudelaire), ce que Nabokov appelle un enchanteur ; que, poème en prose, son roman est structuré comme une symphonie.
« Il y a une chose dont vos esprits doivent bien se pénétrer : l’œuvre n’est pas autobiographique, le narrateur n’est pas Proust en tant qu’individu, et les personnages n’ont jamais existé ailleurs que dans l’esprit de l’auteur. Inutile, par conséquent, de nous attarder sur la vie de l’auteur. Cela est sans importance dans le cas présent et ne ferait qu’embrouiller la question, d’autant que le narrateur et l’auteur ont plus d’un point en commun et évoluent dans des milieux très semblables.
Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. Ce monde lui-même, les habitants de ce monde, n’ont aucune espèce d’importance historique ou sociale. Il se trouve qu’ils sont ce que les échotiers appellent des représentants du Tout-Paris, des messieurs et des dames qui ne font rien, de riches oisifs. Les seules professions que l’on nous montre en action, ou à travers leurs résultats, relèvent de l’art ou de l’érudition. Les créatures prismatiques de Proust n’ont pas d’emploi, leur emploi est d’amuser l’auteur. »

Il m’avait échappé (ou j’ai oublié) que les personnages de Proust sont systématiquement présentés sous des facettes différentes :
« La diversité des aspects sous lesquels apparaissent les personnages selon la diversité des regards qui les observent […]
Proust, pour sa part, soutient qu’un personnage, une personnalité, n’est jamais connu de façon absolue, mais seulement comparative. Au lieu de le hacher menu [comme Joyce], il nous montre tel personnage à travers l’idée que d’autres personnages se font de ce personnage. Et il espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique. »


J’ai lu ces cours dans l’édition de poche… Le livre de poche (Fayard), qui m’a parfaitement convenu, surtout comparativement à un Christian Bourgois de sinistre mémoire. Il s’agit d’un exemplaire d’occasion, marqué S. P. ‒ si ce sigle signifie « Service de Presse », cela expliquerait peut-être qu’il paraisse n’avoir jamais été lu avant de me parvenir.


Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Mer 10 Avr - 0:04
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
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Johan Faerber

Après la Littérature : Ecrire le contemporain

Tag essai sur Des Choses à lire 41tld510

Ouvrage indispensable s'agissant de la littérature française actuelle.
Johan Faerber introduit son propos par une question que l'on se pose tous que nous soyons auteur ou lecteur : la littérature décline t-elle ?
Est elle en train de mourir ? Vivons nous l'époque qui la verra disparaître ?
la réponse est catégorique et est présente dès le début : c'est un refus vindicatif et véhément, comme un cri du coeur qui devient un propos de raison à travers ce livre.
Interroger la notion de temporalité, affirmer et définir le concept de contemporain est déjà la première base pour questionner une évolution et un déclin.
Puis, questionner les causes de ce ressenti souvent claironné par les penseurs réactionnaires.
Ensuite établir en quoi la littérature vit toujours, faire l'effort de déceler les écrivains qui ravivent cet art.

Un propos très juste m'a alerté ; l'idée selon laquelle des auteurs ont été des auteurs tellement importants et tellement synthétique de tout ce que la littérature proposait, qu'on pensa suite à cela qu'on ne pourrait plus rien faire, plus rien innover et finalement lecteur comme écrivain en herbe ne pourraient plus rien découvrir ou créer.
C'est un ressenti que j'ai personnellement lorsque je veux écrire. Je repense à mon panthéon personnel et je me résigne. Le génie est mort, en tout cas il n'est pas moi.
ce livre réfléchit et répond non. Les icônes n'en sont pas malgré leur immense talent et la mort de la littérature ne sera déclarée que lorsque personne ne passera outre ces icônes pour écrire son propre propos, son propre récit. je schématise, pour mieux cerner cette subtilité argumentative il convient de se plonger dans les pages du livre de Faerber.

Ouvrage riche, en références, en réflexion, en arguments avec un style très abouti, proche du soutenu universitaire par moments. Il demande à être assimilé avec patience.
je ne sais pas si l'auteur sera d'accord mais il m'est venu que la littérature était en fait soumise à la Reprise kierkegaardienne: une expérience ans cesse renouvelée même quand les éléments nous paraissent identiques.

une oeuvre qui fera date.


mots-clés : #essai #universdulivre
par Hanta
le Jeu 21 Fév - 11:46
 
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Sujet: Johan Faerber
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Henry Miller

Le monde du sexe

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Je l'ai dis plus haut j'aime le ton de Miller dans ses romans, cette énergie actante, même crue.
J'ai aimé aussi son essai sur Rimbaud parce qu'il transmet la polyfacette de toute émulation.

Mais pour cet opus, cet essai, franchement, , gros bof.

Je dirais que comme entrée dans l'oeuvre, c'est pas le bon à lire, sauf si le lecteur potentiel a juste, virilement, en salon privé, d'homme à homme, envie de trouver à justifier la primauté de sa libido sur toute conception. Oui, ça va causer métaphysique de la b---, mon garçon. Et l'honneur du cerveau sera sauf. Juré. Car Miller ne le dit pas comme ça, et par le fait il fait même un long détour, à plusieurs reprises , sur l'état du monde, le degré de suintement sensuel que les nations diverses offrent au ressentis, il fait de la métaphysique, et même de l'analyse sociétale. Il consacre aussi de nombreuses pages à une réflexion sur la puissance de son oeuvre, la place et la vérité qu'elle dénoncera dans un siècle. (Le génie parle.)
On peut donc y téter la source vive d'un égo plein, toujours séduisant, mais un peu boursouflé à mon avis. La chute de mon commentaire vous apprendra la raison que j'en donne, toute simple.


Miller conseille de vivre , et pleinement. Et souligne que vivre c'est jouir, sentir, prendre. Je l'approuve. Totalement. Oui, c'est vrai, si tu as une libido du diable, tu seras toujours hors de ta vie si tu ne la suis pas. Il a raison bien sûr. Il nous le dit via le récit de ses deux premiers engagements "amoureux" : en étude de cas on, suit comme le maelstrom prend la place de la raison, on suit l'échec des bonnes volonté , et l'échec du bon sens, tout simplement.
Mais l'ossature de sa thèse emprunte des dialectiques , qui si elles assument de troubler les timoré(e)s, (sans que cela semble un but ici car il a tout bonnement oublié de s'adresser aux Humains, j'entends à ces filles qui s'égarent à le lire, bah oui excusez moi de réagir à ça mais là il parle entre hommes)  n'en sont pas moins très maladroitement fardées de vacuité. Elles me disent que si Miller a une vie instinctive, ce que je saluerai toujours, il a cette fois une vanité de taupe. rose. Imberbe piquée d'être intellectuelle , mais un peu simple, quoi. Faudrait peut-être pas en faire une affaire métaphysique pareille, ou pas comme ça, mec. Ce qui est indécent, ce n'est pas de parler cru, c'est de gloser autant pour dire un truc si simple.(ça me fais du bien de lui parler, direct, excusez l'orgueil que ça trahit, mais bon , après 150 pages réifiantes pour moi, c'est de bonne guerre.)
J'aimerais bien pouvoir écrire autant de salades pour simplement dire qu'il faut pas se biler et prendre tout ce que le sexe m'offrira. Et en être payée, vivre de cette plume là un peu fumeuse.
Il ya même quelques passages embarrassants qui vieilliront mal, très mal. N'est pas prophète qui croyait.

N'est pas Miller qui veut.Et là, Miller n'est que Henry. Franchement. Tout orgueil féminin mis de côté. Juré (car il y en a aussi dans ce commentaire ma bonne dame)

Un opus très faible, donc, du Maître des sèves.



Bon, écrit en 1940.

Crise de la cinquantaine, sans doute.

ça valait le coup de le commettre : il a vécu bien longtemps ensuite, pour notre grand plaisir. Il y aura trouvé de quoi passer le cap difficile, quoi. Bien heureusement , après, il est devenu plus simplement lui même.


mots-clés : #autobiographie #essai #sexualité #social
par Nadine
le Dim 3 Fév - 14:36
 
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Sujet: Henry Miller
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Ngugi wa Thiong'o

Pour une Afrique libre :

Tag essai sur Des Choses à lire 41cnu310

Recueils de différents essais de l'écrivain, remaniés ou extraits de ses diverses interventions. Et donc pour thème commun l'avenir de l'Afrique. Sa propre prise en mains.
Il est à noter que Ngugi wa Thiong'o s'est d'abord fait remarquer en écrivant en anglais, puis il a décidé de renoncer à cette langue pour écrire kikuyu, sa langue "d'origine".
La question de la réappropriation de la langue est centrale chez lui, c'est uniquement ainsi qu'il voit un avenir libéré du poids du colonialisme pour le continent africain. Réinstaurer les langues locales et détrôner les langues des anciens dominants, il propose de les conserver pour communiquer entre différentes nations, mais dans son idéal elles n'ont plus leur place à l'échelon national. Ça semble logique, tant le passé est douloureux. Il préconise également un travail de mémoire sur la question de l'esclavage, et souhaite que les anciens colonisateurs assument cette part de l'Histoire. Sans travail de mémoire, point de deuil possible.

Vous l'avez compris, il s'agit d'un écrivain engagé, qui lutte contre l'impérialisme occidental, le néocolonialisme capitaliste. Avec sous le coude des réflexions de Frantz Fanon et Cheikh Anta Diop, notamment. Des réflexions également sur la question nucléaire, sur la question carcérale...

Il convient de préciser que "tribu", "tribalisme" et "guerres tribales", ces termes si souvent employés pour expliquer les conflits en Afrique, sont des inventions coloniales. La plupart des langues africaines ne possèdent pas l'équivalent du mot anglais "tribe", "tribu", avec ses connotations péjoratives dues à l'évolution du vocabulaire anthropologique de l'aventurisme européen aux XVIIIème et XIXème siècles. Ces mots sont liés à d'autres conceptions coloniales telles que "primitifs", "continent noir", "traces arriérées" ou "clans guerriers".


Un jour, j'ai visité le fort aux esclaves de Cape Coast, au Ghana. L'architecture m'a laissé une impression durable. Le bâtiment comptait trois niveaux. Les niveaux supérieurs abritaient le palais du gouverneur et la chapelle. Il y avait suffisamment de place pour une salle de bal et des réceptions de mariage. Les niveaux inférieurs de la même forteresse étaient l'endroit où les esclaves captifs attendaient d'être embarqués vers l'Amérique. Le palais et l'église étaient bâtis sur les tombes des esclaves. Ainsi, tandis qu'ils esclavageaient, les riches chantaient leur gratitude au Tout-Puissant, puis, tandis qu'ils gémissaient de la joie de l'amour charnel au lit, les esclaves gémissaient en attendant la délivrance. Les cris de plaisir en haut contrastaient avec les cris de douleur en bas, mais les deux n'étaient pas sans rapport. La splendeur d'en haut était bâtie sur la misère d'en bas. Aujourd'hui, le palais mondial est bâti sur une prison mondiale. La splendeur dans la misère - voilà la base de l'instabilité mondiale.



mots-clés : #colonisation #devoirdememoire #esclavage #essai
par Arturo
le Dim 6 Jan - 14:34
 
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Sujet: Ngugi wa Thiong'o
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Alberto Manguel

Réponse @Dreep

Je remballe ma bibliothèque. Une élégie et quelques digressions

Tag essai sur Des Choses à lire Je_rem10


Suite à un litige avec l’administration fiscale française, Manguel a dû (faire) emballer les 35000 volumes de sa bibliothèque avant de déménager à New York, puis Buenos Aires (comme directeur de la Bibliothèque nationale, tel que Borges en son temps), en attendant de pouvoir les déballer. Nouvelle occasion de digresser sur les livres, les bibliothèques ; j’y marque beaucoup de citations, notamment… de citations !
« L’allocution du pasteur Montmollin [à l’enterrement de Borges] ouvrit judicieusement sur le premier verset de l’Évangile selon saint Jean. “Borges, dit le pasteur, était un homme qui cherchait sans cesse le mot juste, le terme qui résumerait l’entière et définitive signification des choses”, et il poursuivit en expliquant que, comme nous l’apprend le Livre saint, un homme ne peut jamais atteindre un tel mot par ses propres efforts. Jean l’a dit clairement, ce n’est pas nous qui découvrons le Verbe mais le Verbe qui nous trouve. Le pasteur Montmollin résuma avec précision le credo littéraire de Borges : la tâche de l’écrivain consiste à trouver les mots justes pour nommer le monde, sachant dès le début que ces mots, par leur nature même, sont inaccessibles. Les mots sont les seuls instruments nous permettant de prêter et de retrouver du sens et, en même temps qu’ils nous permettent de comprendre ce sens, ils nous montrent qu’il se trouve précisément au-delà du domaine des mots, juste de l’autre côté du langage. Les traducteurs le savent, peut-être, mieux que tous les artisans des mots : ce que nous édifions à l’aide de mots ne peut jamais saisir dans sa plénitude l’objet désiré. Le Verbe qui est au commencement nomme mais ne peut être nommé.
Toute sa vie durant, Borges a exploré et expérimenté cette vérité. De ses premières lectures à Buenos Aires à ses derniers écrits dictés sur son lit de mort à Genève, tout texte devenait, dans son esprit, une preuve du paradoxe littéraire consistant à être nommé sans jamais vraiment conférer à quoi que ce soit un nom porteur de vie. Depuis son adolescence, dans chaque livre qu’il lisait quelque chose semblait lui échapper, tel un monstre rebelle, promettant toutefois une page de plus, une plus grande épiphanie dès la lecture suivante. Et quelque chose dans chaque page qu’il écrivait le forçait à avouer que l’auteur n’était pas le maître ultime de sa propre création, de son Golem. Ce double lien, la promesse de révélation qu’accorde chaque livre à son lecteur et l’avis de défaite que signifie chaque livre à son auteur, prête à l’acte littéraire sa constante fluidité. »

« Chaque expérience de lecture tient uniquement à son lieu et à son temps, et ne peut être dupliquée. »

Conversation érudite et de bon ton d’un lettré qui a beaucoup lu et s’en souvient ‒ et qui bien sûr s’adresse à nous, lecteurs !

Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Dim 6 Jan - 13:10
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Mona Chollet

Sorcières la puissance invaincue des femmes

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Finalement l’histoire des sorcières (de la persécution dont elles ont  fait l’objet à partir du XIXème siècle à la sorcellerie contemporaine) n’est qu’une trame de base. Ce n’est pas de cela qu’elle veut parler, Mona Chollet, et elle le dit, d’où une petite déception initiale de la lectrice. C’est plutôt rechercher en la sorcière ce qui fait qu’elle est une réprouvée, traquer en elle l’insoumise, et en la femme ordinaire ce qui peut l’apparenter à la sorcière : choix du célibat avec ce que cela implique d’indépendance, de liberté et d’affirmation de soi, choix de ne pas avoir d’enfant et donc de ne pas offrir son ventre à la société pour se reproduire, rôle de l’âge qui là encore est un élément majeur de mise à l’écart chez la femme, devenue « moche », stérile et de plus mieux pensante avec l’expérience.

Mona Cholet développe ces trois pistes en trois parties, s’appuyant plus sur l’accumulation de citations, de rapports de récits de femmes, de travaux d’experts et de statistiques que sur la réflexion. On retrouve ici cette démarche que j’avais déjà relevé ailleurs d’affirmations sans preuve et d’utilisation de l’exemple, du cas particulier pour preuve.

Le dernier chapitre dénonce la main mise de la rationalité sur notre monde (Mona Cholet se décrivant comme très irrationnelle, intuitive… caractères typiquement associés aux féminins alors qu’elle réprouve cette attribution). Cette rationalité a créé notre monde basé sur la science, la performance, la domination, - notamment masculine évidemment. S’ensuit une  mise en accusation du monde médical qui s’appuie sur la domination face aux patients en général, et aux femmes en particulier. J’aurais aimé y voir figurer plus souvent les termes « certains médecins » plutôt que les médecins ».

Il s’ensuit un petit (vraiment petit) final conseillant de s’acharner âprement à foutre en l’air tous ces pouvoirs, à s’exprimer en tant qu’être, à sortir du carcan social construit au fil de siècles à l’encontre des femmes, ces sorcières.

Bref un propos salutaire, mais j’ai peu découvert et je n’ai pas été totalement conquise par la mise en forme.



mots-clés : #conditionfeminine #discrimination #essai #vieillesse
par topocl
le Ven 28 Déc - 8:58
 
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Sujet: Mona Chollet
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Jean-Philippe Postel

L’affaire Arnolfini  Les secrets du tableau de Van Eyck

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Armé d'une loupe dans la main droite, sous la main gauche une impressionnante pile de bibliographie, utilisant  son cerveau droit scientifique et son cerveau gauche artistique, Jean-Philippe Postel s'adonne à une impressionnante décortication de la célèbre œuvre de Van Eyck. Il répertorie les différentes interprétations proposées au fil des siècles, y va la sienne, bien séduisante il est vrai, convoque la mort et l'enfantement, la réalité et  le rêve, la symbolique reconnue et l'invention interprétative, pour nous donner ce petit texte stimulant, richement illustré par une iconographie insérée en couverture et entre les lignes, constituant un bel objet éditorial.
Pour le néophyte, c'est une démonstration impressionnante et captivante.

Je vous le remets en grand.

Tag essai sur Des Choses à lire Proxy_61


Mots-clés : #creationartistique #essai #mort
par topocl
le Mer 28 Nov - 15:14
 
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Sujet: Jean-Philippe Postel
Réponses: 5
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