Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 22 Juil - 6:27

104 résultats trouvés pour humour

Harry Mathews

Ma vie dans la CIA ‒ Une chronique de l’année 1973

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Harry Mathews est un romancier et rentier américain qui fréquente l’intelligentsia parisienne au début des années 70 ; comme le signale le sous-titre, l’objet du livre est aussi ce témoignage sur l’époque. Pris pour un agent de la CIA et impuissant à réfuter cette invraisemblance, il décide de jouer le jeu.
« Les livres n’étaient pas très utiles, à part quelques romans, et qui peut faire confiance à un romancier ? »

« C’était le mouvement même de la pensée qui m’importait et non la justesse des idées que je pouvais glaner ; cela n’allait pas sans une certaine confusion d’esprit, état hautement fertile selon moi. »

Amours, humour, beaux-arts, belle-société, bien-vivre, avec en plus cette récréative mascarade ‒ et, bien sûr, rattrapé par l’actualité et les "vrais" espions…
Il est ainsi rejeté par le PC qu’il tentait de désinformer…
« Monsieur Matiouze appartient à quelque chose qui s’appelle l’Ouvroir de littérature potentielle, ou : Oulipo. L’Oulipo est un gang de formalistes cyniques. Ils se disent matérialistes, mais ils ignorent complètement la dialectique de l’histoire. Leur matérialisme n’est rien d’autre qu’une manifestation dégénérée de l’idéalisme bourgeois. Naturellement, l’Oulipo s’oppose à toute sorte de littérature qui se met au service du progrès historique, surtout au réalisme socialiste »

Et questionné par le KGB…
« ‒ […] Où étiez-vous pendant les heures qui précédaient le sabotage de notre Tupolev 144 au Bourget ?
‒ Dois-je répondre aux questions, ou simplement les écouter ? Je sais qu’un des vôtres a dit que lorsque les autres parlent, la conversation devient difficile. »

Dans la grande série des Américains à Paris, cette spirituelle vraie-fausse chronique est un véritable plaisir de lecture.


Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Tristram
le Sam 13 Juil - 13:14
 
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Sujet: Harry Mathews
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Ryûnosuke AKUTAGAWA

Rashômon et autres contes

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Ces contes relèvent du fantastique, comme l’éponyme, et même du policier comme le fameux Dans le fourré, mais aussi d'un humour qui fait songer à Gogol, et pas seulement à cause des évocations de nez…
Les Kappa est une longue nouvelle, une satire sociale rappelant Swift ; Akutagawa y donne aussi un aperçu de son intéressante perception des écrivains occidentaux :
« ‒ C’est un de nos saints… saint Strindberg, qui se révoltait contre tout. »




Mots-clés : #contemythe #fantastique #humour #nouvelle #polar
par Tristram
le Ven 12 Juil - 14:03
 
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Aminata Sow Fall

La Grève des bàttu (1979)

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Kéba-Dabo avait pour tâche, en son ministère, de " procéder aux désencombrements humains ", soit : éloigner les mendiants de la Ville en ces temps où le tourisme, qui prenait son essor, aurait pu s'en trouver dérangé. Et son chef, Mour Ndiaye, a encore insisté : cette fois, il n'en veut plus un seul dans les rues ; et ainsi fut fait. Mais les mendiants sont humains, et le jour où, écrasés par les humiliations, ils décident de se mettre en grève, de ne plus mendier, c'est toute la vie sociale du pays qui s'en trouve bouleversée. A qui adresser ses prières ? À qui faire ces dons qui doivent amener la réussite ?
Avec humour, avec gravité aussi, Aminata Sow Fall dénonce dans ce roman les travers des puissants et donne un visage aux éternels humbles, du Sénégal ou d'ailleurs.


Cette quatrième de couverture m'avait attiré. Sujet intéressant et lecture un peu dépaysante au programme.
Malheureusement je n'ai pas franchement accroché à l'écriture. Trop descriptif et narratif peut-être. Ça manque de style pour moi, et j'ai eu du mal à m'intéresser au fond du coup. Fond qui ne m'a pas paru non plus extraordinaire,
Ah je suis dur.
Livre qui devrait plaire à d'autres lecteurs je pense. cat


Mots-clés : #humour #social #solidarite
par Arturo
le Mar 11 Juin - 13:23
 
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Vladimir Nabokov

Invitation au Supplice

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Cincinnatus attend d’être décapité dans une geôle où il est traité avec égards, même si l’ignorance de la date de son exécution le torture de faux espoirs. Le ton est assez loufoque, ne serait-ce que parce qu’il a été condamné pour ne pas être… transparent !
« Accusé du plus épouvantable des forfaits, de turpitude gnoséologique, si peu convenable à exprimer qu’il fallait recourir à des euphémismes tels que : impénétrabilité, opacité, obstacle à la lumière [… »

« Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité. »

« Impénétrable aux rayons d’autrui », Cincinnatus paraît même un peu christique :
« Non, il faut quand même que je note quelques impressions, en legs à la postérité. Je ne suis pas n’importe qui, je suis celui qui vit au milieu de vous… »

Cincinnatus se dédouble parfois étrangement, l’histoire est teintée d’onirisme dans un univers de reflets où quelquefois quelque chose cloche, traversée de poussées hallucinatoires qui m’ont fait rapprocher ce roman de ceux de Boulgakov et Gogol (ainsi qu’aux contes d’Hoffmann), comparaison aussi légitime que celle de Kafka quant à l’aspect absurde et totalitaire de la captivité.
« Très longtemps ils gravirent des escaliers – la forteresse avait sans doute souffert d’une légère attaque, car les degrés destinés à la descente servaient à présent à la montée, et vice versa. De nouveau, il fallut enfiler des corridors – mais qui paraissaient plus habités, en ce sens qu’ils indiquaient nettement, soit par du linoléum, soit par du papier de tenture, soit par un bahut à la muraille qu’ils étaient contigus à des appartements occupés. A un détour, on sentait même une odeur de choux. Plus loin, on dépassa une porte vitrée sur laquelle était écrit …ureau et après un nouveau périple dans l’obscurité, on déboucha subitement dans une cour toute vibrante du grand soleil de midi. »

Dans cette mascarade parodique et farcesque, riche en illusions d’optique et précises descriptions de menues choses du décor, on trouve aussi la petite Emma (précurseur de Lolita ?), des papillons, un bourreau grotesque mais jovial, ayant à cœur de sympathiser avec sa victime… et une armoire gestante :
« Une large armoire à glace rutilait, apparue [dans la cellule de Cincinnatus lors de la visite de sa femme avec famille et bagages] avec ce qu’elle réfléchissait personnellement (à savoir : un petit coin de la chambre à coucher conjugale – une raie de soleil sur le plancher, un gant tombé à terre et une porte ouverte sur le fond). »

« Dans ce remue-ménage, la large armoire avec son propre reflet se dressait, pareille à une femme enceinte, tenant précautionneusement et le garant à mesure son ventre bardé de glace, de peur qu’on ne le heurtât. »

« Dans un ravin pouvait se voir une grande armoire à glace, adossée dans les douleurs de l’enfantement à un rocher. »

Métaphores typiques de l’Enchanteur :
« Mais Cincinnatus ne se sentait pas d’humeur à causer. Mieux valait la solitude – solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau. »

« Sur la table, une feuille de papier étalait sa virginité et, ressortant sur cette blancheur, gisait avec un reflet d’ébène sur chacun de ses six pans, un crayon admirablement taillé, long comme la vie de n’importe quel homme, à l’exception de Cincinnatus ; crayon, descendant civilisé de notre index. »

« Avec ce lourd volume en guise de lest [un livre], j’ai plongé, savez-vous, jusqu’au fond des temps. »


Remarque : livre paru en 1938...  
Nota bene : rien à voir non plus, à ma connaissance, avec Cincinnatus Lucius Quinctius (VE s. av. J.-C.), le bouclé, parangon de vertu du citoyen romain…


Mots-clés : #fantastique #humour #reve
par Tristram
le Mer 29 Mai - 17:43
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
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Dany Laferrière

Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer

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« C’est simple, c’est un type, un Nègre, qui vit avec un copain qui passe son temps couché sur un Divan à ne rien faire sinon à méditer, à lire le Coran, à écouter du jazz et à baiser quand ça vient. »

Voici le résumé du roman par l’auteur ; il faut juste ajouter que le type, qui est le narrateur, rêve de femmes blanches et d’écriture.
Il y a un petit côté Bukowski et Henry Miller (qu’il nomme d’ailleurs plusieurs fois) dans cette rengaine du futur écrivain avec sa machine à écrire d’occasion dans sa petite piaule crasseuse (ici dans la banlieue montréalaise) ‒ sans compter Hemingway, qui se situe en bonne place dans les références littéraires !
« Faut lire Hemingway debout, Bashô en marchant, Proust dans un bain, Cervantes à l’hôpital, Simenon dans le train (Canadian Pacific), Dante au paradis, Dosto en enfer, Miller dans un bar enfumé avec hot-dogs, frites et coke… Je lisais Mishima avec une bouteille de vin bon marché au pied du lit, complètement épuisé, et une fille à côté, sous la douche. »

« Je lis : Hemingway, Miller, Cendrars, Bukowsky, Freud, Proust, Cervantes, Borges, Cortazar, Dos Passos, Mishima, Apollinaire, Ducharme, Cohen, Villon, Lévy Beaulieu, Fennario, Himes, Baldwin, Wright, Pavese, Aquin, Quevedo, Ousmane, J.-S. Alexis, Roumain, G. Roy, De Quincey, Marquez, Jong, Alejo Carpentier, Atwood, Asturias, Amado, Fuentes, Kerouac, Corso, Handke, Limonov, Yourcenar. »

Humour potache (avec une dimension sarcastique, et provoquante), mais pour être facétieuse la pose est un peu facile. On a quand même l’impression que Laferrière profite d’une position lui permettant d’exprimer non seulement du politiquement incorrect, mais un bel éventail de poncifs, de phantasmes et d’opinions sexistes et racistes, sans qu’on puisse toujours y voir une caricature.
« DES BLANCHES COLONISÉES. Les prêtresses du Temple de la Race. Des droguées de Nègre. »

Ce premier livre (paru en 1985, date d’édition qui n’est pas anodine) racoleur (comme son titre) reprend comme une recette gagnante les susnommés Miller et Bukowski dans une mouture bohème-branchouille et frère ceci-cela. Contre-culture baba cool et/ou Hemingway à Paris.
Ça parle principalement de sexe, avec les « Miz » (miss successives), et c’est vrai que les scènes de baise respirent le vécu. Aussi ode à la paresse, au mysticisme oriental mal assimilé, c’est surtout le cri de l’envie, de la convoitise, sans même le cosmétique d’une revendication politique :
« Qu’est-ce que j’ai contre les riches ? Eh bien, je crève de jalousie, je meurs d’envie. Je veux être riche et célèbre. »

Apparemment, ça vient quand même après Carole Laure :
« Carole Laure dans mon lit. Carole Laure en train de me préparer un bon repas nègre (riz et poulet épicé). Carole Laure assise à écouter du jazz avec moi dans cette misérable chambre crasseuse. Carole Laure, esclave d’un Nègre. Qui sait ? »

Mais il n’y a pas que ça (quoi que) :
« Bessie Smith (1896-1937), Chattanooga, Tennessee. Pauvre Bessie. I am so downhearted, heartbroken, too. Me voici mollement couché au fond d’un fleuve (Mississippi Floods), doucement ballotté par les chants de cueillette du coton. Le Mississippi a inventé le blues. Chaque note contient une goutte d’eau. Et une goutte du sang de Bessie. "When it rained five days and the sky turned dark at night… It thundered and it lightened and the winds began to blow…"
Pauvre Bessie. Pauvre Mississippi. Pauvre fille d’eau. Pauvre Bessie au cœur lynché. Corps noirs ruisselants de sueurs, courbés devant la grâce floconneuse du coton. Corps noirs luisants de sensualité et ballottés par le cruel vent du Sud profond. Deux cents ans de désirs entassés, encaissés, empilés et descendant les flots du Mississippi dans la cale des riverboats. Désirs noirs obsédés par le corps blanc pubère. Désirs tenus en laisse comme un chien enragé. Désirs crépitants. Désirs de la Blanche.
‒ Qu’est-ce qui t’arrive, Vieux ?
‒ Quoi ?
‒ T’as peur ?
‒ Peur de quoi ?
‒ T’as peur de la maudite page blanche ?
‒ C’est ça.
‒ Tors-la, Vieux, prends-la, fais-la gémir, humanise cette saloperie de page blanche. »

« ‒ Tu viens d’où ? me demande brutalement la fille qui accompagne Miz Littérature.
À chaque fois qu’on me demande ce genre de question, comme ça, sans prévenir, sans qu’il ait été question, auparavant, du National Geographic, je sens monter en moi un irrésistible désir de meurtre. »

(« demander une question", c’était bien sûr avant l'Académie française, quand l’auteur était sous influence linguistique anglaise…)


Mots-clés : #ecriture #humour #racisme
par Tristram
le Dim 28 Avr - 1:40
 
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Sujet: Dany Laferrière
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Laurence Sterne

Voyage sentimental

Tag humour sur Des Choses à lire Voyage15


"Grand tour d’Europe" d’un gentilhomme anglais au XVIIIe siècle, ce sont les confidences pleines d’esprit du narrateur/ auteur s’adressant à lui-même comme à Yorick (le bouffon mort dans Hamlet) au cours de ce voyage, aussi une correspondance à destination de son ami Eugène et de son aimée Élisa.
« C’est un voyage tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des affections qu’elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr’aimer un peu mieux que nous ne faisons. »

Sterne embauche un domestique à Montreuil, La Fleur, un gai tambour qui sait aussi fabriquer les guêtres (…) et « n’a qu’un seul défaut, c’est d’être toujours amoureux… ». Cela tombe parfaitement, car son nouveau maître (bien qu’il soit homme d’Église), épris d’une inconnue de rencontre dès Calais et promis à d’incessantes aventures galantes, avoue :
« J’ai toute ma vie été amoureux d’une princesse ou de quelqu’autre, et je compte bien l’être jusqu’à ma mort. »

« Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu’ils font avec nous ; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres… »

À propos, Sterne fait plusieurs références à Don Quichotte… Il renvoie aussi à « M. Shandy »…
Il se décrit avec humour comme assez avaricieux, au vrai plutôt impécunieux, mais dépeint fort sensiblement les mendiants qui l’attendent à la sortie de l’auberge.
Rendu à Paris, il craint d’être embastillé car il n’a pas de passe-port (ayant oublié que l’Angleterre et la France sont en guerre !), et médite sur un sansonnet en cage. À ce propos, le regard porté sur la France est curieux !
« Il n’est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes d’exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif ; et l’on se sert des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie. »

Des références, des sous-entendus m’échappent malheureusement ; quelques notes explicatives seraient bienvenues, voire une nouvelle traduction (qui existe, mais j’ai lu celle de Léon de Wailly, pratiquement contemporaine de l’œuvre) ?
Décousu en diable, ce récit qui prolonge Tristram Shandy paraît même inachevé.
Surtout, ce livre est plein de verve, fantaisie, imagination ; il présente tout ce qui fait le charme et la nouveauté de Sterne : interventions de l’auteur avec son avis personnel, récit en abîme, digressions :
« Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j’aimerois mieux qu’on dît de moi, dans une affaire où il n’y auroit ni péché ni honte, que j’ai été dirigé par les influences de la lune, que d’entendre attribuer l’action où il y en auroit, à mon libre arbitre. »

« Hé bien, que tout aille à l’aventure ; je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers. »

« J’étois à l’Opéra-comique ; mais toutes mes idées n’y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j’y avois été moi-même… »

« Diable ! dis-je, j’en sais la raison, et il est temps d’en informer le lecteur. J’ai omis cette partie de l’histoire dans l’ordre qu’elle est arrivée… Je ne l’avois pas oubliée… mais j’avois pensé, en écrivant, qu’elle seroit mieux placée ici. »

« J’étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination. »

« Mais tel est mon destin… Il est rare que j’aille à l’endroit que je me propose. »

« Je changeai donc d’avis une seconde fois… à bien compter, même, c’étoit la troisième. »

« Mais ce n’est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. »

« Lorsque le mal m’accable, et que ce monde ne m’offre aucune retraite pour m’y soustraire, je le quitte, et je prends une nouvelle route… »

« Mais cette anecdote n’a rien de commun avec mes voyages… Je demande deux fois… trois fois excuse de cette digression. »



Mots-clés : #humour #voyage
par Tristram
le Mer 24 Avr - 0:34
 
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Sujet: Laurence Sterne
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Céline Minard

Bacchantes

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La police de Hong Kong est sur les dents. Trois braqueuses punko-foldingues et un rat ont investi une cave à vin géante, logée dans d‘anciens bunkers anglais hypersécurisés,  où un homme d’affaire astucieux - et aux dents longues - héberge les millésimes au prix inestimables de tous les plus riches collectionneurs de la planète, qui souhaitent ainsi échapper au fisc. L’image délirante et  symbolique d ‘une société  capitaliste où la dérive n’a plus que les limites de l’imagination.

Les trois braqueuses sont beaucoup mieux organisées que la police, qu’elles narguent avec d’autant plus de plaisir et de provocations que, on le comprend peu à peu,  leurs intentions sont simplement de monter un bon coup pour se moquer des riches et des puissants. Un typhon arrive dans 15 heures et il n’y a pas de temps à perdre.

La fin est des plus opaques, j’ai été rassurée en constatant sur internet que je n’étais pas la seule à n’y avoir rien compris.

Si on prend ça comme une galéjade, une satire de roman noir, une bonne blague qui cherche à démonter un certains nombre de stéréotypes, c’est assez cocasse et réussi.
Si on prend ça comme un roman de littérature, c’est d’une maigreur qui laisse affamée, et songeuse à l’idée que j’aurais pu laisser 13 euros 50 là-dedans (on ne peut même pas dire "Ne perdez pas votre temps" tellement c’est court). Les pieds de nez astucieux et fariboles rigolotes ne suffisent pas à compenser le manque d’intrigue, les pistes lancées non abouties, la superficialité du truc et des personnages.

Bon, Céline Minard, c’était marrant, cette bonne blague écrite à la va-vite, on dirait un défi lancé à la sortie d’un stage d’œnologie. Mais ça c’est bon pour une soirée comique entre copains. Quand est-ce que vous repassez à la littérature ?



Mots-clés : #absurde #criminalite #humour
par topocl
le Sam 20 Avr - 21:19
 
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Sujet: Céline Minard
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Julian Barnes

Dix ans après

Tag humour sur Des Choses à lire 51t6sg13

Suite de Love, etc., 1992 (titre original Talking It Over, alors que celui de 2002 est appelé en français… Love, etc. !) ‒ ce n’est pas l’éditeur qui l’aurait clairement indiqué ! et bien sûr je n’ai pas lu Love, etc. (le premier, hein…) D’ailleurs j’ai eu du mal à comprendre qui sont les personnages secondaires ; pour qui serait dans le même cas (lire ce livre avant le précédent), je précise que Mme Wyatt est la mère de Gillian (d’origine française), et Ellie une jeune collègue de cette dernière (restauratrice de tableaux). Mais le trio central, c’est Gillian, qui a divorcé de Stuart pour épouser son meilleur ami, Oliver, alors qu’ils avaient la trentaine. Stuart revient des USA, où il s’est remarié et a redivorcé, ainsi qu’eu du succès dans le négoce agro-alimentaire, tandis qu’Oliver est un cossard facétieux et dépressif qui a donné deux filles à Gillian.
Ce que Barnes représente dans ce texte, c’est donc les retrouvailles des personnages dix ans après, selon un projet littéraire qui serait sous-entendu dans ce qu’expose Stuart ici :
« Dans les romans, quelqu’un se marie et c’est fini ‒ eh bien, je peux vous dire par expérience que ce n’est pas le cas. Dans la vie, chaque fin est le début d’une autre histoire. Sauf quand on meurt ‒ ça c’est une fin qui est vraiment une fin. Je suppose que si les romans reflétaient fidèlement la vie, ils se termineraient tous par la mort de tous leurs personnages ; mais alors on n’aurait pas envie de les lire, n’est-ce pas ? […]
Mais la vie n’est jamais comme ça, hein ? On ne peut pas la poser comme on pose un livre. »

Le livre est constitué de monologues, peut-être adressés à l’auteur, et de dialogues qui se répondent. Ces soliloques et conversations sont bourrés d’humour, sans doute le plus difficile à traduire, d’autant que l’esprit est souvent idiosyncrasique d’une culture… Humour fort spirituel donc, allant des jeux de mots jusqu’à l’ironie la plus cruelle entre les deux rivaux ‒ Stuart vu par Oliver :
« Ô narcoleptique et stéatopyge individu, à l’entendement crépusculaire et à la Weltanschauung en Lego… »

« Un Anglais doté d’une Théorie, oh mon Dieu ‒ c’est comme de porter un costume en tweed au Cap-d’Agde. Ne fais pas ça, Stuart ! "Mais non, il leur faut encor / Plier leur prochain à leur volonté." Et donc Stuart, vêtu de pied en cap de laine six-fils, nage en chien parmi les nudistes en tenant le manifeste suivant entre ses canines : L’humanité elle-même doit devenir biologique ; le citadin peut revendiquer une certaine parenté avec le goret stressé ; nous devons nous griser d’air pur loin de ces redoutables sigles de pollution avec lesquels il prend plaisir à nous effrayer ; nous devons cueillir des baies sauvages et occire le lapin du dîner avec un arc et une flèche, puis danser sur la mousse humide comme dans une vision arcadienne de Claude le Lorrain. »

On découvre aussi « la loi de l’effet non voulu », le dilemme des causes endogènes ou exogènes à la dépression (héritage génétique versus vicissitudes de son vécu…) La dépression est bien décrite :
« On dit que l’alcoolisme est une maladie, alors je suppose qu’on peut l’attraper d’une façon ou d’une autre… Et pourquoi n’en serait-il pas de même avec la dépression ? Après tout, ça doit être terriblement déprimant de vivre avec une personne déprimée, non ? »

« Avant je pensais qu’il y avait quelque intérêt à être moi. Maintenant je n’en suis plus convaincu. »

« Non, c’est le hic avec tout ça… Je ne peux décrire que ce qui est susceptible d’être décrit. Ce que je ne peux pas décrire est indescriptible. Ce qui est indescriptible est insupportable. Et d’autant plus insupportable que c’est indescriptible. »

« Non pas que je croie à l’âme. Mais je crois à la mort d’une chose à laquelle je ne crois pas. »

Julian Barnes, un des plus francophiles et pourtant parfaitement britannique parmi les auteurs de langue anglaise, est aussi un profond observateur de la société :
« En fait de héros il n’y a plus que ce pâle ersatz, le "modèle". On n’aspire plus à l’individualisme, on aspire à représenter une catégorie. »

Question cuisine, on parle sandwich frites-beurre et curries (Oliver), mais aussi risotto et même une exceptionnelle frittata (Stuart) que j'ai sauvegardée dans les Recettes culinaires et littéraires.
Barnes ne précise pas le genre de ce texte (si l’éditeur a respecté sa volonté), qui effectivement n’est pas tout à fait du roman.
A propos, quand on aura sauvé la planète et mené à bien toutes nos saines revendications, il faudra mettre la pression sur les éditeurs pour qu’ils se résignent à une éthique les obligeant à indiquer sur la couverture qu’ils publient la suite d’un autre livre !


Mots-clés : #contemporain #famille #humour #social
par Tristram
le Mar 9 Avr - 1:07
 
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Sujet: Julian Barnes
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Anne Hébert

Les fous de Bassan

Tag humour sur Des Choses à lire Proxy156

L'austère village s'accroche aux rochers, et à sa petite communauté protestante consanguine.  Le pasteur, imbu de l’arrogance de sa toute-puissance ecclésiastique,  entretient le spectre du péché, les hommes brident(s ou ne brident pas) leurs instincts, les femmes se taisent, obéissent, et les jeunes filles brillent par leur beauté virginale. Un jeune idiot épie tout ce monde. Les marrées, les vagues, et le vent sauvage attisent l’âpreté de cette atmosphère hostile. Et depuis que deux jeunes filles ont disparu, le 31 août 1936, les fantômes errent sur la grève et attisent le malheur.

C'est dans cette ambiance à la poésie tragique, que Anne Hébert nous décrit, dans une langue ardente ces âmes perclues  de rancœurs, de passions et de non-dits dont le ressassement répond aux assauts d'une nature hostile.
Très beau texte, dans une prose fiévreuse et pleine de lyrisme, de mystères et de romantisme.


Mots-clés : #famille #huisclos #humour #mort #violence
par topocl
le Ven 5 Avr - 15:48
 
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Sujet: Anne Hébert
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Éric Laurrent

Tag humour sur Des Choses à lire Laurre10

Dans ce roman, le narrateur nous est présenté avec une ironie autodérisoire, comme snob, pédant (Il utilise couramment l'imparfait  du subjonctif et un langage désuet et chantourné).
Un peu sot, mais conscient de l'être. Obsédé sexuel, à cause d'un milieu social et familial confit en bigoterie.

Longtemps frustré sexuellement, il renonce à présenter ses amies  à ses parents. Du coup, ils pensent qu'il est homo. Ils le convoquent un jour pour le sommer de leur expliquer son comportement. Après moult "euphémismes et circonlocutions."

Il considère l'érotisme -pas celui de Bataille ni de Mishima- comme un art- et un corps de femme comme une oeuvre d'art à contempler et un objet de désir à consommer !
Et vice versa...

Bref, il est prêt pour une histoire d' amour ! Une vraie !

C'est un livre vraiment très drôle, très réussi. Meme si l'auteur est frappé du "syndrome de Minuit" -qui consiste à aligner des mots et des phrases allant au grand galop jusqu' à un point[.] éloigné dans l'espace/temps.
Mais il en tire le meilleur parti.

Meux vaut ne pas citer de phrases, très drôles dans le contexte mais qui pourraient passer pour pédantes. Ce qui n'est pas du tout le cas.

Récupéré



Mots-clés : #amour #erotisme #humour
par bix_229
le Ven 29 Mar - 12:11
 
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Sujet: Éric Laurrent
Réponses: 6
Vues: 76

Gustave Flaubert

Bouvard et Pécuchet

Tag humour sur Des Choses à lire Bouvar10


Le dernier roman de Flaubert, qu’il n’a pas eu le temps d’achever (pas même le premier volume sur deux prévus), constitue un formidable projet encyclopédique, une accumulation totalitaire, une tentative d’approche exhaustive de tous les domaines de la pensée. Il a réuni pour ce faire une documentation énorme (plus de 1500 ouvrages annotés ‒ ce qui explique sans doute la densité du texte), y compris trois expéditions sur la côte normande :
« Je placerai Bouvard et Pécuchet entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise ; mais il faudra que je retourne dans cette région quand j'en serai à leurs courses archéologiques et géologiques, et il y a de quoi s'amuser. »
A sa nièce Caroline, 24 juin 1874

Pour mémoire, c’est l’histoire de deux greffiers mis à l'aise par un héritage, qui décident de se retirer à la campagne pour étudier les sciences et les techniques, et parcourent les différents domaines des connaissances d’un insuccès à un échec, de contradictions en fatuités. Leur méthode est systématiquement de se documenter, d’expérimenter puis d’évaluer.
« C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient une espèce d’encyclopédie critique en farce. Vous devez en avoir une idée. Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. Mais il faut être fou et triplement phrénétique pour entreprendre un pareil bouquin ! »
Lettre à Madame Roger des Genettes, 19 août 1872

Les deux copistes ont la solide réputation d’être fort bêtes, mais je ressens une si profonde empathie pour eux, qu’il me semble qu’ils synthétisent la pitoyable condition humaine :
« Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés. »

Ils me ramentoivent d’ailleurs le doux Bartleby de Melville.
Pour Flaubert rien n’est certain hormis la bêtise, et il pointe les contradictions d’avis, scientifiques ou non, qui confinent à l’absurde (on songe à Voltaire ; d’ailleurs au Dictionnaire philosophique portatif ou La Raison par alphabet de ce dernier semble répondre le Dictionnaire des idées reçues, qui était prévu comme partie intégrante de Bouvard et Pécuchet).
Il semble cependant que Flaubert se soit, au moins partiellement, par moments, identifié à ses deux personnages :
« Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. »

Toujours est-il que l’auteur n’affirme pas : il dérange, fait s’interroger son lecteur. Ce questionnement sur la vérité est plus que jamais d’actualité, avec cette complaisance à la sottise qu’on constate de nos jours (négation de la science, du réel, de la raison comme du sentiment).
Le succès (posthume) de Flaubert tient peut-être aussi à l’abondante matière qu’il a laissé aux critiques littéraires, dont une correspondance où l’élaboration de son œuvre est commentée par l’auteur lui-même. Ainsi, j’ai pris plaisir à suivre jusqu’à sa lettre du 2 mai 1880 à sa nièce Caroline son enquête sur une intuition de l’existence de l’exception à l’exception en botanique (qui ne prendra que quelques lignes d’ailleurs inachevées dans le chapitre X de son roman), pour aboutir à cette remarque que pourraient agréer nombre de scientifiques et artistes :
« La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. »

Beaucoup de choses donc ; il y a un petit côté écolo avant l’heure…
« Pécuchet fit creuser devant la cuisine un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment, et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. »

…et un large côté enfantin dans les expérimentations genre "petit chimiste" des deux compères :
« Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles ; mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des manches ; et ils se considéraient comme des gens très sérieux, occupés de choses utiles. »

Un peu aussi du facteur Cheval dans leur art topiaire :
« Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns par-dessus les autres ; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre. »

« Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la forme de paons, et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s'était levé dès l’aube ; et tremblant d'être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les paons, Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime. La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et des têtes de mort !
‒ Comprends-tu mon impatience !
‒ Je crois bien !
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent. »

Et, donc, on rit énormément :
« Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à fabriquer comme les Anciens des pila purgatoria, c'est-à-dire des boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies [inflammations], ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomètres dans les derrières. »

La dimension moliéresque ou rabelaisienne ne manque effectivement pas :
« Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
‒ Jamais de la vie !
On trouvait même ces questions un peu drôles pour des messieurs de leur âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien ; et l'époque du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en paix. »

Mais on ne trouve pas que fantaisie, gaudriole ou nigauderie dans cette histoire : une substantificque mouelle y est comprise, comme au corps défendant de l’auteur (et je pense à Diderot).
« Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles, mais tous en vue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un parti, d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux ; car on ne peut tout dire, il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera, et comme il varie, suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoire ne sera fixée. »

La période "lecture de romans" ne manque pas de sel non plus : lassés des inexactitudes et procédés éculés d’Alexandre Dumas et Walter Scott, Bouvard et Pécuchet s’essaient à travailler leur voix pour déclamer de la tragédie (ils triompheront dans Phèdre, Tartuffe et Hernani !) :
« Bouvard, plein d’expérience, lui conseilla, pour l’assouplir, de la déployer depuis le ton le plus bas jusqu’au plus haut, et de la replier, émettant deux gammes, l’une montante, l’autre descendante ; et lui-même se livrait à cet exercice, le matin, dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon ; leur porte était close et ils braillaient séparément. »

Voici un intéressant aperçu du "biais du lecteur", ou de la suspension consentie de l'incrédulité :
« Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. »

Sur Balzac :
« L'œuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.
‒ Quel observateur ! s'écriait Bouvard.
‒ Moi je le trouve chimérique, finit par dire Pécuchet. Il croit aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises ! Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer, comme un certain Ricard avait fait "le cocher de fiacre", "le porteur d’eau", "le marchand de coco". Nous en aurions sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la statistique ou de l’ethnographie. »

Autant donc créer soi-même :
« Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
Le difficile c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites et la tête basse.
Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée ; au moment de la saisir, elle avait disparu. »

Il y a aussi de l’action, du sentiment !
« Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.
Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir, et s'appuya d'une main contre un arbre ; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
‒ C'est passé.
Il la regardait, avec ébahissement. »

De la démocratie :
« Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables.
‒ Ton scepticisme m’épouvante ! dit Pécuchet. »

Summum, le magnétisme dont c’est la grand’ mode, avec Pécuchet hypnotisé par la visière de sa casquette !
« Cependant par toute l'Europe, en Amérique, en Australie et dans les Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire tourner des tables, et on découvrait la manière de rendre les serins prophètes, de donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des escargots. La Presse offrant avec sérieux ces bourdes au public, le renforçait dans sa crédulité. »

« Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé : Si on essayait du magnétisme ? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les deux pouces dans ses mains et la regarda fixement, comme s'il n'eût fait autre chose de toute sa vie.
La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par fléchir le cou ; ses yeux se fermèrent, et tout doucement, elle se mit à ronfler. Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pécuchet dit à voix basse : Que sentez-vous ?
Elle se réveilla.
Plus tard sans doute la lucidité viendrait.
Ce succès les enhardit ; et reprenant avec aplomb l'exercice de la médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs intercostales, Migraine, le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac, la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la clavicule exigeait pour se nourrir des emplâtres de viande, un goutteux, le père Lemoine, qui se traînait au bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique, bien d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des engelures. »

« Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur dire qu’on les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.
Ils y coururent.
Les pommiers étaient en fleurs et l’herbe, dans la cour, fumait sous le soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d’un drap, une vache beuglait, grelottante des seaux d’eau qu’on lui jetait sur le corps, et, démesurément gonflée, elle ressemblait à un hippopotame.
Sans doute, elle avait pris du « venin » en pâturant dans les trèfles. Le père et la mère Gouy se désolaient, car le vétérinaire ne pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l’enflure ne voulait pas se déranger ; mais ces messieurs dont la bibliothèque était célèbre, devaient connaître un secret.
Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent l’un devant les cornes, l’autre à la croupe, et, avec de grands efforts intérieurs et une gesticulation frénétique, ils écartaient les doigts pour épandre sur l’animal des ruisseaux de fluide, tandis que le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins, les regardaient presque effrayés.
Les gargouillements que l’on entendait dans le ventre de la vache provoquèrent des borborygmes au fond de ses entrailles. Elle émit un vent. Pécuchet dit alors :
— C’est une porte ouverte à l’espérance, un débouché, peut-être.
Le débouché s’opéra, l’espérance jaillit dans un paquet de matières jaunes éclatant avec la force d’un obus. Les cuirs se desserrèrent, la vache dégonfla ; une heure après il n’y paraissait plus. »

Une somme d’autant plus inépuisable qu’elle reste inachevée...


Mots-clés : #humour #philosophique
par Tristram
le Mer 27 Mar - 19:27
 
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Sujet: Gustave Flaubert
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Yunbo

Je ne suis pas d'ici

Tag humour sur Des Choses à lire 11907710

Une BD fort sympa, à connotation autobiographique, d'une jeune coréenne qui quitte pour la première fois son foyer pour venir étudier dans unr école d'art en France. Pas facile de s'y reconnaitre, de s'y intégrer, de comprendre et sus et coutumes. A tel point qu'un beau jour elle se retrouve avec une tête de chien (car les chiens vivent si près des humains qu'ils croient être comme eux alors qu'il n'en est rien). Une chance, cette tête de chien passe inaperçue des gens qu'elle fréquente, mais tout n'est pas facile pour autant.
Très bien observé, plein d'humour, un dessin extra. On y reconnait le malaise de nos étudiants personnels qui, eux, n'étaient pourtant partis qu'à 100 km de chez eux!

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Mots-clés : #autobiographie #humour #jeunesse #voyage
par topocl
le Mar 26 Mar - 14:31
 
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Sujet: Yunbo
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Kate Atkinson

Dans les replis du temps

Tag humour sur Des Choses à lire Proxy142

Se plaçant clairement sous l’influence de Shakespeare et du Songe d ‘une nuit d’été, Kate Atkinson nous raconte une histoire qui est en scène la fantaisie, les sortilèges, le mystère avec des allers-retours dans le temps, dans le règne de l’onirique et l’imaginaire.
C’est l’occasion de raconter Isobel,  cette adolescente tragiquement privée de sa mère sans explications depuis tant d’années, sans beaucoup d’amour de remplacement et sans réelle personne  étayante en compensation.

Le fonds est donc une histoire totalement tragique d’une jeune fille qui se débat avec ses interrogations sur la vérité, le double, la disparition, et au final le sens de la vie ; et sans du tout occulter cet aspect sérieux, c’ est traité avec la légèreté habituelle de Kate Atkinson, qui prend selon les moments un aspect comique,  ou fantasque, avec de grands allers-retours entre le bouffon et le burlesque.

J’ai donc une grande  ambivalence vis-à-vis de ce roman, ou j’ai trouvé du très  réussi et du un peu lourdingue. J’ai eu la même impression que quand je vois une représentation du Songe d’une nuit d’été : quelque chose de très poétique, plein de folles idées, à l’imagination débridée, d’une inventivité qui peine à s’épuiser, mais sans doute un peu trop pour moi, par moments pleinement abouti, à d’autres fois presque démonstratif. Avec l’impression aussi que l’auteure s’amuse énormément.



mots-clés : #enfance #fantastique #humour
par topocl
le Lun 18 Mar - 9:34
 
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Sujet: Kate Atkinson
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François Bégaudeau

Molécules

Tag humour sur Des Choses à lire Proxy122

Vous croyez commencer à lire un polar :  Ben oui puisqu’il y a un meurtre, une victime, une policière, un adjoint, des indices, une concierge portugaise pour mettre sur la voie. Ah oui, Bégaudeau, il fait ça aussi ? Rassurez-vous, il fait ça à sa façon bien singulière : la victime travaille dans un service de psychiatrie, la policière ne manque pas de répartie, chacun a ses petites obsessions, l’adjoint est le roi de la statistique, la concierge juge Dieu supérieur à la justice humaine, la fille de la victime s’incarne dans une science revendiquée. Apparaissent ensuite un assassin, une juge d’instruction, des avocats, des  jurés . Et là, mais oui, tout est résolu, mais la vie continue. Ils sont encore  là « les survivants » , leur histoire se poursuit, il ne suffit pas d’élucider.

C’est donc bien plus qu’un polar, c’est un attachant roman qui s’intéresse à ses personnages jusqu’au bout, et les aime tous à sa façon marrante, attentive, quasi affectueuse, qui donne  la parole à un autiste, c’est vous dire. Et jusqu’à Bégaudeau encore étudiant qui vient tenir un petit rôle épatant pour faire avancer son intrigue.

Au-delà de cette histoire perpétuellement malicieuse, Bégaudeau (l’auteur, pas le personnage), traque le sens des choses et des mots, et tout ce que leur non-sens implique aussi, le poids des stéréotypes verbaux et comportementaux. Il   instille de l’humour à chaque page, un truc discret, pince sans rire, dévastateur. La légèreté est ici un atout,  le sérieux se cache sous le gracieux. J’ai adoré.

mots-clés : #humour #polar #vengeance
par topocl
le Sam 16 Fév - 9:32
 
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Sujet: François Bégaudeau
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Fédor Dostoïevski

Le Rêve d'un homme ricidule, Bobok et La Douce. J'aime aussi ces trois nouvelles souvent réunies.
Si Dans mon souterrain est un livre en partie métaphysique, sa problématique est celle de la condition humaine. Et sur ce plan, il est étonnamment prophétique.

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Dans La Douce, le personnage central interpelle lui aussi des interlocuteurs imaginaires. Mais contrairement au souterrain où le protagoniste cherche uniquement à se ronger et, finalement, à se détruire devant le corps de sa femme,  le mari de La Douce, lui, est hanté par des questions précises : que s'est il passé, et pourquoi serait-il responsable du suicide de sa femme ?
La quête angoissée d'une réponse, c'est le sujet même de la nouvelle.
"L'homme est est seul sur la terre", conclue t-il, ayant essayé  en vain de prier un Dieu absent.
C'est aussi un des premiers exemples de ce qu'on appellera plus tard "monologue intérieur."

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Le rêve d'un homme ridicule est un récit très curieux. Voilà un homme qui rentre chez lui désespéré et songe à se suicider.
Il s'endort et fait un rêve carrément édénique qui l'arrache à sa mortelle inertie.
Il a eu la révélation de l'amour et pense que sa mission désormais est d'apporter la bonne nouvelle aux hommes. Mais il se heurte à leur incompréhension. A leurs yeux, il est devenu plus ridicule encore. Pire, il est peut-être devenu dangereux.

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Quant à Bobok , c'est un exemple rare d'humour dans l'oeuvre de Dostoievski.
Un humour grinçant, méchant.
Voilà que les morts parlent entre eux dans un cimetière.
Quel est le sens de cette boufonnerie macabre, mélange de fantastique, de dérision et même d'érotisme ?
En tout cas, c'est un exemple d'une noirceur qui en surprendra plus d'un, habitué à une autre image de l'auteur.


mots-clés : #fantastique #humour #nouvelle #psychologique
par bix_229
le Mer 9 Jan - 19:00
 
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Sujet: Fédor Dostoïevski
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Dany Laferrière

Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer

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Déjà, drôle de titre, de quoi s'agit-il ? On constate très vite, non sans mélancolie, qu'il ne s'agit pas d'un guide. Le narrateur, on s'en aperçoit, écrit (selon toute probabilité) le roman que nous sommes en train de lire :
C'est l'histoire de deux jeunes Noirs qui passent un été chaud à draguer les filles et à se plaindre. L'un est amoureux de jazz et l'autre de littérature. L'un dort à longueur de journée ou écoute du jazz en récitant le Coran, l'autre écrit un roman sur ce qu'ils vivent ensemble.

(et j'ajoute : c'est à Montréal).

Ce résumé est l'œuvre d'une présentatrice de Radio-Canada, qui accueille le narrateur pour un entretien autour de son premier roman, succès critique et de librairie. Ce n'est qu'un rêve imbibé, le roman est toujours sur le métier, mais le résumé est tout à fait valable.

Le titre n'est pas tout à fait mensonger : les scènes de sexe y sont (assez) nombreuses, et aussi crues que ce titre le laissait présager. Mais dans celles-ci, pas la moindre vulgarité, ce qui m'aurait agacé comme m'ont prodigieusement agacé les scènes de sexe d'Un tout petit monde de David Lodge. Sans doute l'humour du narrateur désamorce-t-il toute gêne, un humour qui feint de regarder droit devant soi, qui n'a pas vocation à mettre le narrataire dans sa poche ni à établir la moindre connivence, dans la manière de Ferdinand Bardamu (mais la comparaison s'arrête là bien sûr !)

L'un des sujets principaux du livre est celui du rapport entre les blancs et les noirs, souvent traité sur un mode délirant ou quasi-burlesque (pour mieux faire tomber les clichés je suppose ?); et d'ailleurs toutes les femmes avec qui le narrateur fait l'amour sont des blanches, ce qui n'est pas indifférent pour les théories qu'il énonce.
(Et non, je ne dis pas "Nègre" comme le narrateur : ce faisant ou ce ne faisant pas, j'ai vaguement l'impression d'être infidèle à l'esprit du livre, tant pis pour moi).
C'est ça, le drame, dans les relations sexuelles du Nègre et de la Blanche : tant que la Blanche n'a pas encore fait un acte quelconque jugé dégradant, on ne peut jurer de rien. C'est que dans l'échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre. C'est pourquoi elle n'est capable de prendre véritablement son pied qu'avec le Nègre. Ce n'est pas sorcier, avec lui elle peut aller jusqu'au bout. Il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale. La Blanche doit faire jouir le Blanc, et le Nègre, la Blanche. D'où le mythe du Nègre grand baiseur.


Le trouble vient sans doute de ce que le narrateur n'est pas forcément très fiable, qu'il est volontiers menteur comme il le suggère lui-même :
Elles sont tellement infectées par la propagande judéo-chrétienne que dès qu'elles parlent à un Nègre, elles se mettent à penser en primitives. Pour elles, un Nègre est trop naïf pour mentir. C'est pas leur faute, il y a eu, auparavant, la Bible, Rousseau, le blues, Hollywood, etc.


De sorte que l'on ne sait jamais très bien si on doit le prendre au sérieux où si l'on n'est pas l'objet d'une mystification.

Dans tout cela, le titre, que signifie-t-il, puisque ce n'est pas un guide ? "Faire l'amour" doit-il prendre un sens figuré (pénétration des lettres imprimées dans la rétine du lecteur, pénétration du texte dans son esprit, communion du lecteur et de l'auteur ?) Mais c'est bien oiseux : peut-être, Arturo, as-tu une explication plus convaincante ?

Par ailleurs, le narrateur répond souvent, lorsqu'on lui demande ce qu'il écrit, qu'il s'agit de fantasmes : sans doute est-ce une clé, quoique les fantasmes doivent être (presque) absents du texte qui est supposé raconter un été de sa propre vie. On aboutit à cette indécidabilité : raconte-t-il sa vie comme on le croit, où n'est-ce de la part du narrateur qu'une gigantesque fumisterie d'écrivain, une fiction purement fantasmatique, Bouba (son collocataire) ainsi que tout le reste n'existant que dans son texte ?

Le brouillage narratif intervient sur tous les plans, puisqu'il pourrait tout à fait s'agir des fantasmes (sexuels, ou plus vraisemblablement : d'écriture) de l'auteur lui-même qui se mettrait en scène en train d'écrire et en train de séduire (mais attention, terrain miné, je m'arrête ici).
D'ailleurs nous ne sommes même pas sûrs que le roman que nous lisons soit l'œuvre du narrateur : son livre s'intitule : Paradis du jeune dragueur Nègre (mais rien n'indique qu'il s'agisse du titre définitif, puisqu'il est en cours de rédaction, sous nos propres yeux).

C'est, enfin, un texte riche, d'une langue jouissive (tiens, tiens !), que j'ai savouré par petits morceaux (les chapitres sont très courts, de petites bouchées), dans lequel Laferrière esquisse ce qui semble bien être sa bibliothèque idéale.
Je suis bluffé. Même si c'est un court roman, peut-être pas ce qu'on appelle un chef d'œuvre, c'est l'oeuvre d'un grand auteur.
Quelques citations pour se régaler :

J'entends, distinctement, l'eau couler du lavabo. Eau intime. Corps mouillé. Être là, ainsi, dans cette douce intimité anglo-saxonne. Grande maison de brique rouges couvertes de lierre. Gazon anglais. Calme victorien. Fauteuils profonds. Daguerréotypes anciens. Objets patinés. Piano noir laqué. Gravures d'époque. Portrait de groupe avec cooker. Banquiers (double menton et monocle) jouant au cricket. Portrait de jeunes filles au visage long, fin et maladif. Diplomate en casque colonial en poste à New Delhi. Parfum de Calcutta. Cette maison respire le calme, la tranquillité, l'ordre. L'Ordre de ceux qui ont pillé l'Afrique. L'Angleterre, maîtresse des mers… Tout est, ici, à sa place. Sauf moi. Faut dire que je suis là uniquement pour baiser la fille. Donc je suis, en quelque sorte, à ma place, moi aussi. Je suis ici pour baiser la fille de ces diplomates pleins de morgue qui nous giflaient à coup de stick. Au fond, je n'étais pas là quand ça se passait, mais que voulez-vous, à défaut de nous être bienveillante, l'histoire nous sert d'aphrodisiaque.


Je l'ai achetée chez un brocanteur de la rue Ontario qui vend des machines à écrire avec pedigree. De vieilles machines. Il les vend à de jeunes écrivains car qui d'autre qu'un jeune écrivain serait assez gogo pour croire à un truc si vulgairement commercial. Et qui d'autre aussi se croirait écrivain parce qu'il possède une machine ayant appartenu à Chester Himes, James Baldwin ou Henry Miller ? Alors, lui, il vend des machines selon le style de bouquin que vous voulez écrire.


La toile, c'est "Grand intérieur rouge" (1948). Des couleurs primaires. Fortes, vives, violentes, hurlantes. Tableaux à l'intérieur du grand tableau. Des fleurs partout dans des pots de différentes formes. Sur deux tables. Une chaise sobre. Au mur, un tableau de l'artiste (L'Ananas) séparé par une ligne noire de démarcation. Sous la table, un chat d'indienne poursuivi par un chien. Dessins allusifs, stylisés. Flaques de couleurs vives. Sous les pieds arqués de la table de droite, deux peaux de fauve. C'est une peinture primitive, animale, grégaire, féroce, tripale, tribale, triviale. On y sent un cannibalisme bon enfant voisinant avec ce bonheur immédiat. Direct, là, sous le nez. En même temps, ces couleurs primaires, hurlantes, d'une sexualité violente (malgré le repos du regard), proposent dans cette jungle moderne une nouvelle version de l'amour. Quand je me pose ces questions - Ô combien angoissantes - sur le rôle des couleurs dans la sexualité, je pense à la réponse de Matisse. Elle m'accompagne depuis.



Merci beaucoup à toi, Arturo, pour cette très belle découverte. A ceux qui voudraient le lire, il est difficile de le trouver autrement que dans l'édition "intégrale" dont j'ai mis la couverture au début de ce commentaire. Mais alors, je le recommande sans réserve.


mots-clés : #creationartistique #humour #identite #québec #sexualité
par Quasimodo
le Mer 9 Jan - 16:11
 
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Sujet: Dany Laferrière
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Jørn Riel

La vierge froide et autres racontars

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Ici, c'est plus pour les grands.
Une station par district, au Groenland, avec chacune la cabane pour un à deux chasseurs qui y hibernent ; une suite d’histoires assez courtes, autant chapitres que nouvelles, autant de récits quasi autonomes qui racontent chacun une péripétie des reclus dans l’immensité.
Le trait marquant, c’est l’humour, même si les évènements portent a priori rarement à rire (la scène de l’enterrement à laquelle Topocl fait allusion constitue en effet un sommet du genre).
« Museau était un chasseur de premier ordre jusqu’à ce qu’il perde ses lunettes. Mais à partir de ce moment-là ç’a été la nuit pour lui. La nature n’accepte pas qu’un chasseur perde ses lunettes. »

Les accidents qu’occasionne cette existence isolée sur des individus qui n’ont pas inventé l’eau tiède fourni le thème de chaque épisode.
Ils sont durs voire cruels, plus ou moins excentriques voire insensés, et forment une superbe petite galerie de personnages à la fois comiques, originaux et affreux.
« Il se fit tatouer quatre cœurs sur les avant-bras, avec quatre noms de filles différents. C’était beau, mais ça faisait un brin vantard. En plus, il eut droit à un trois-mâts carré, toutes voiles dehors, et, sur le dos, à un dragon crachant des flammes. C’était fantastique de regarder Bjørken depuis qu’il s’était fait peinturlurer. Lui n’était pas du genre à se faire prier. "Un tel dragon, disait-il le soir, en enlevant son maillot de corps, ça vous réchauffe. Autrefois on pouvait rester à l’intérieur avec maillot et chandail islandais et tout, mais depuis qu’on a ce gars sur le dos, on se sent mieux le ventre nu." »

« Il a décroché le gigot de renne, que nous avions toujours, suspendu au plafond, et il s’est pendu à la place. Quand je suis rentré de la tournée des pièges et que j’ai voulu me couper une bonne tranche en guise de quatre heures, j’ai failli trancher une des fesses de Monsieur le gibier de potence. Quelle histoire, Lasselille ! On doit toujours être prudent quand on fréquente des gens qui ont des idées. »

Il n’y a que des hommes, et les plus jeunes sont douloureusement frustrés de femmes qui les hantent :
« – Emma, tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets, mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

« Oui, elle est rose et ferme et lisse comme un cochon de lait qu’on aurait rasé. »

Les conditions de vie sont assez ahurissantes :
« La station était vieille et mal entretenue. Tout le monde savait ça. Quand le vent de nord-ouest soufflait, Herbert devait monter des paravents de boîtes de biscuits autour des bougies pour qu’elles ne s’éteignent pas. Et par vent chargé de neige, il lui fallait déblayer le plancher à grands coups de pelle, plusieurs fois par jour. »

« Ils allumèrent la cuisinière et firent bouillir de la viande. Après ils mirent du thé dans l’eau de cuisson et ils la filtrèrent à travers un bonnet tricoté pour séparer les feuilles de thé et les poils de renne. »

J’ai ressenti la vive impression que ces histoires étaient fortement imprégnées de vécu (ce qui fait s'interroger dans certains cas).
Les visites entre solitaires, occasions d’abus de distillats maison, m’ont ramentu Dans les forêts de Sibérie, de Tesson.
J’ai gardé le sourire tout le long de ma lecture, sans compter les moments où j’ai franchement ri ; je recommande cette lecture ‒ d’autant plus qu’il y a une dizaine de livres à la suite ‒ en cas de crise de mélancolie importune.
« Ils restèrent assis, s’enfoncèrent en eux-mêmes, abandonnant leurs ombres énormes et laineuses sur le mur de bois rugueux. »


mots-clés : #huisclos #humour #nature
par Tristram
le Jeu 3 Jan - 15:06
 
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Sujet: Jørn Riel
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Fédor Dostoïevski

Le Bourg de Stépantchikovo et sa population

Tag humour sur Des Choses à lire Dosto10

Titre original: Степанчиково и его обитатели (Selo Stépantchikovo i iévla obitatli).
Sous-titré: Extrait des carnets d'un inconnu.
Roman, publié en 1859, 370 pages environ.

C'est un des premiers écrits parus après ses dix années de bagne, concrètement le second roman post-Sibérie, après Le Rêve de l'Oncle. Comme Le Rêve de l'Oncle, c'est une comédie.

Le narrateur, Sergueï, en général désigné par le diminutif affectueux Serioja, étudiant de 22 ans, est convié par son oncle propriétaire terrien à l'époque du servage (c'est-à-dire "gens et biens"), un certain Iégor Illitch Rostanev, lequel est colonel et fortuné, à se rendre au plus vite à sa propriété de Stépantchikovo.
Cette demande est faite par une lettre un peu confuse, où transparaît l'urgence, dans laquelle l'oncle laisse entrevoir au neveu (le neveu n'a que l'oncle comme famille) l'obligation d'épouser une jeune gouvernante qui est à son service.

Peu avant Stépantchikovo, il rencontre chez un forgeron un familier de la maison de son oncle, Stépane Alexéïtch, qui lui dépeint les gens vivant sous le toit familial comme possédés par un certain Foma Fomitch, qui règne là-bas sans partage, et fait la pluie et le beau temps sous la protection de la Générale, la mère de l'oncle Iégor Illitch.

En effet, après un conciliabule avec son oncle, le jeune homme rate son entrée dans cet "asile d'aliénés" (c'est l'impression qu'il en a), en se prenant les pieds dans le tapis du salon, salon peuplé comme il se doit ce jour-là d'yeux non désintéressés guettant son arrivée...

Il y a une grande théâtralité dans ce Dostoievski-là.
C'est assez enlevé, drôle mais grinçant, douloureux par séquence.
Foma Fomitch est un caractère de manipulateur intéressé, type Tartuffe de Molière, pervers narcissique, pas très loin par instants de Thierry Tilly dans la vraie vie (vous savez, l'affaire dite des Reclus de Monflanquin), mais peut-être d'une moindre dangerosité que ce dernier spécimen.

Son emprise est totale, et il foule, rejette, ridiculise ou assouvit ceux qui le rejettent (au nombre desquels se comptera Sergueï).
(NB: Toujours à propos des Reclus de Monflanquin, j'ai lu que l'avocat des victimes, Me Daniel Picotin, ferraille toujours pour que le délit d'emprise soit juridiquement reconnu).

Iégor Illitch est riche, maladivement pusillanime et soucieux au plus haut point d'une tranquillité, disons même d'une harmonie dans les relations humaines, Foma Fomitch tient là une victime idéale...

Mais, c'est une comédie et non un drame, quelques amours, quelques plans plus ou moins pitoyables échafaudés, quelques pantalonnades pimentées d'un zeste de grandiloquence et d'affectation (du moins à nos yeux d'aujourd'hui -et d'ici- pour ces deux derniers qualificatifs), quelques imprévus et autre improbabilités rendent le livre d'un parcours fort agréable.  
 
Et puis il y a...

Cette façon de Dostoievski de fouiller au scalpel les âmes, d'exacerber les caractères, une manière d'aller au bout du travail d'écrivain lorsqu'un personnage est sorti de sa plume.
C'est un roman fort peuplé de personnages, Dostoievski excelle, comme toujours direz-vous, à d'abord le peindre en trois ou quatre traits efficaces, à bien le marquer dans l'esprit du lecteur, et ensuite à en tirer le maximum.

Et puis il y a...

Cette lave d'écriture parfois, ces élans d'encre bouillante, toujours contenus, dont les exemples les plus vifs qui me restent en tête proviennent de Souvenirs de la maison des morts, et qui font qu'une fois Le Bourg de Stépantchikovo... refermé, je me dis, comme ça, que mes lectures de L'Idiot comme des Frères Karamazov, lectures que j'avais reçues de plein fouet en fin de lycée (oui, je sais, ça remonte !) mériteraient d'être effectuées de nouveau...


mots-clés : #humour #psychologique #xixesiecle
par Aventin
le Lun 31 Déc - 18:29
 
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Sujet: Fédor Dostoïevski
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Romain Gary

Gros-Câlin

Tag humour sur Des Choses à lire Gros-c10

Je ne le fait pas exprès, mais je suis actuellement dans une veine de lecture à tendance humoristique : Svevo, Durrenmätt et maintenant Emile Ajar, alias Romain Gary, l’une des plus grandes supercheries dans l’histoire des Lettres.
Monsieur Cousin, trentenaire au « style anglais », est statisticien. Il adopte dans son deux-pièces parisien un python de 2m 20 de long et rédige un traité d’herpétologie, consacré particulièrement aux pythons, en l’occurrence le sien, et qui doit faire date dans l’histoire des sciences.
Monsieur Cousin présente d’étranges affinités avec son animal familier. Surtout, M. Cousin crève de solitude dans une ville surpeuplée. Bien sûr, il y a sa collègue de travail, mademoiselle Dreyfus, une jeune guyanaise, mini-jupe et bottes de cuir, « seins sincères ». Il prend avec elle l’ascenseur chaque matin et traverse amoureusement chaque étage baptisé Bangkok, Singapour etc… Leurs relations ont du mal à dépasser ce stade. Il faut dire que monsieur Cousin est timide, délicat et scrupuleux. Alors, il trouve parfois réconfort auprès du serpent Gros-Câlin qui s’enroule autour de lui.
M. Cousin va chercher à résoudre ses problèmes existentiels successivement auprès d’un curé, d’un psychiatre, d’un thérapeute ventriloque, de voisins... 
A l’image de Gros-Câlin, M. Cousin a une pensée serpentiforme faite de circonvolutions, d’enroulements et de nœuds. Il manie la langue française avec une originalité certaine.  En voici quelques exemples qui montrent l’humour d’un Romain Gary jouant sur les mots, les dérivations et glissements de sens, l’absurde:

Je pense que le curé a raison et que je souffre de surplus américain. Je suis atteint d’excédent. Je pense que c’est en général, et que le monde souffre d’un excès d’amour qu’il n’arrive pas à écouler, ce qui le rend hargneux et compétitif. Il y a le stockage monstrueux de biens affectifs qui se déperdissent et se détériorent dans le fort intérieur, produit de millénaires d’économies, de thésaurisation et de bas de laine affectifs, sans autre tuyau d’échappement que les voies urinaires génitales. C’est alors la stagflation et le dollar.


Il hésita un moment. Il ne voulait pas être désagréable. Mais il n’a pas pu s’empêcher pour sortir.
-Vous savez, il y a des enfants qui crèvent de faim dans le monde, dit-il. Vous devriez y penser de temps en temps. Ca vous fera du bien.
Il m’a écrasé et il m’a laissé là sur le trottoir à côté d’un mégot. Je suis rentré chez moi, je me suis couché et j’ai regardé le plafond. J’avais tellement besoin d’une étreinte amicale que j’ai failli me pendre. Heureusement Gros-Câlin avait froid, j’ai astucieusement fermé le chauffage exprès pour ça et il est venu m’envelopper, en ronronnant de plaisir. Enfin, les pythons ne ronronnent pas, mais j’imite ça très bien pour lui permettre d’exprimer son contentement. C’est le dialogue.


Il ne me reste plus, pour faire le pas décisif, qu’à surmonter cet état d’absence de moi-même que je continue à éprouver. La sensation de ne pas être vraiment là. Plus exactement, d’être une sorte de prologomène. Ce mot s’applique exactement à mon état, dans « prologomène » il y a prologue à quelque chose ou à quelqu’un, ça donne de l’espoir ? Ce sont des états d’esquisse, de rature, très pénibles, et lorsqu’ils s’emparent de moi, je me mets à courir en rond dans mon deux-pièces à la recherche d’une sortie, ce qui est d’autant plus affolant que les portes ne vous aident pas du tout.



cest ce qu’on appelle justement des prologomènes, de l’anglais, prologue aux men, hommes, au sens de pressentiment.


La vérité est que je souffre de magma, de salle d’attente, et cela se traduit par un goût nostalgique pour divers objets de première nécessité, extincteurs rouge incendie, échelles, aspirateurs, clés universelles, tire-bouchons et rayons de soleil. Ce sont des sous-produits de mon état latent de film non développé d’ailleurs sous-exposé. Vous remarquerez aussi l’absence de flèches directionnelles.


Par exemple, elle [la société] ferme les bordels, pour fermer les yeux. C’est ce qu’on appelle morale, bonnes mœurs et suppression de la prostitution par voies urinaires, afin que la prostitution authentique et noble, celle qui ne se sert pas de cul mais des principes, des idées, du Parlement, de la grandeur, de l’espoir, du peuple, puisse continuer par des voies officielles.


J’ai parfois l’impression que l’on vit dans un film doublé et que tout le monde remue les lèvres mais ça ne correspond pas aux paroles. On est tous post-synchronisés et parfois c’est très bien fait, on croit que c’est naturel.


Lorsqu’on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins. Moins on existe et plus on est de trop. La caractéristique du plus petit, c’est son côté excédentaire. Dès que je me rapproche du néant, je deviens en excédent. Dès qu’on se sent de moins en moins, il y a à quoi bon et pourquoi foutre. Il y a poids excessif. On a envie d’essuyer ça, de passer l’éponge. C’est ce qu’on appelle un état d’âme, pour cause d’absence.


Je passai une journée sinistre, au cours de laquelle je remis tout en cause. J’étais plein de moi-même avec bouchon.


Je n’ai pas compris et j’en fus impressionné. Je suis toujours impressionné par l’incompréhensible, car cela cache peut-être quelque chose qui nous est favorable. C’est rationnel chez moi.


Je n’écoutais pas ce que le père Joseph disait, je laissais faire, il poussait à la consommation. Il paraît que dieu ne risque pas de nous manquer, parce qu’il y en a encore plus que de pétrole chez les Arabes, on pouvait y aller à pleines mains, il n’y avait qu’à se servir.


-Monsieur le commissaire, dans ces affaires-là, on ne choisit pas, vous savez. C’est des sélectivités affectives. Je veux dire, des affinités électives. Je suppose que c’est ce qu’on appelle en physique les atomes crochus.


On rit beaucoup, bien sûr, en lisant « Gos-Câlin », mais c’est un rire tendre car se trouve toujours présent chez l’auteur cette profonde humanité. Romain Gary traduit avec humour le drame de l’individualisme, la misère affective des grandes villes.  

Les gens sont malheureux parce qu’ils sont pleins à craquer de bienfaits qu’ils ne peuvent faire pleuvoir sur les autres pour causse de climat, avec sécheresse de l’environnement, chacun ne pense qu’à donner, donner, donner c’est merveilleux, on crève de générosité, voilà. Le plus grand problème d’actualité de tous les temps, c’est le surplus de générosité et d’amitié qui n’arrive pas à s’écouler normalement par le système de circulation qui nous fait défaut, Dieu sait pourquoi, si bien que le grand fleuve en question en est réduit à s’écouler par voies urinaires. Je porte en moi en quelque sorte des fruits prodigieux invisiblement qui chutent à l’intérieur avec pourrissement et je ne puis les donner tous à Gros-Câlin, car les pythons sont une espèce extrêmement sobre et Blondine la souris, ce n’est pas quelque chose qui a de gros besoins, le creux de la main lui suffit.
Il y a autour de moi une absence terrible de creux de la main.


Quand j’étais gosse au dortoir je faisais venir la nuit à l’Assistance un bon gros chien que j’avais inventé moi-même dans un but d’affection et mis au point avec une truffe noire, de longues oreilles d’amour et un regard d’erreur humaine, il venait chaque soir me lécher la figure et puis j’ai dû grandir et il n’y avait plus rien. Je me demande ce qu’il est devenu, car celui-là, il ne pouvait vraiment pas se passer de moi.


J’ai même regardé dans le dictionnaire, mais il y avait une faute d’impression, une fausse impression qu’ils avaient là. C’était marqué : être, exister. Il ne faut pas se fier aux dictionnaires, parce qu’ils sont faits exprès pour vous. C’est le prêt-à-porter, pour aller avec l’environnement. Le jour où on s’en sortira, on verra qu’être sous-entend et signifie être aimé. C’est la même chose. Mais ils s’en gardent bien.



Mots-clés : #absurde #humour #solitude
par ArenSor
le Dim 23 Déc - 20:08
 
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Sujet: Romain Gary
Réponses: 16
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Leo Perutz

Tag humour sur Des Choses à lire Turlup10


Tancrède Turlupin respectait les jeûnes et tous les commandements de l'Eglise, il pratiquait la charité et jamais il ne passait devant un mendiant sans lui faire l'aumône. Il agissait ainsi par prudence et par sagesse, car en réalité, il haïssait les mendiants et leur souhaitait tous les malheurs qui se fussent jamais abattus sur une créature ; s'il avait osé, il les aurait tous étranglés de ses propres mains. C'étaient des espions de Dieu, des prétentieux, de misérables traîtres. Ils recouvraient l'aumône comme on lève un tribut. Et quand quelqu'un passait sans faire attention à eux, ils le maudissaient aussitôt, et leurs paroles s'élevaient vers le ciel jusqu'à l'oreille de Dieu. Ils étaient conscients de leur pouvoir et toujours prêts à dépouiller les gens honnêtes et travailleurs. Tancrède Turlupin leur donnait sa menue monnaie plein d'une rage contenue et en grinçant des dents.

Gravement malade, sur le point de mourir, le cardinal de Richelieu poursuit encore sa vieille obsession, se débarrasser de la noblesse. Radicalement et une fois pour toutes. Une sorte de Saint Barthélémy des aristos. Mais son but n'est pas de de protéger Louis XIII et la royauté, mais d'établir une république à l'image de celle de Cromwell. L'occasion, il va la trouver lors des obsèques d'un pair de France qui réunissent une grande partie d'entre eux. Le moment venu, il s'agira d'inciter le peuple de mécontents à se soulever et de massacrer les nobles présents. Pour commencer. A cet effet, il a soudoyé un agent provocateur qui donnera le signal.

Un projet grandiose  !

Tout est prêt, mais voilà ! Un grain de sable inattendu va gripper la machine en marche. Turlupin est son nom. Un jeune homme abandonné à a naissance, puis recueilli, il est devenu barbier et telle pourrait être sa vie. Banale mais sure. Et ce serait mieux pour lui, vu qu'il est un peu béta. Pas méchant, non, mais pas futé non plus. La preuve en est qu'il s'est mis en tête qu'il est de noble ascendance. Présent aux obsèques du noble pair, il s'imagine que sa veuve le fixe du regard pendant la cérémonie. Et il se persuade qu'elle est sa mère. En fait elle est aveugle, mais moins que lui. Décidé à se faire connaitre, il parvient, déguisé en noble, à s'introduire dans le château et à se glisser parmi les invités. C'est le passage le plus drôle du livre. Il se rend très vite compte qu'ils ont tous en commun d'être incroyablement vains, futiles, imbus de leurs privilèges, belliqueux et en plus tous pochards. Comme il ne connait pas les moeurs de ces oligarques, il multiplie les impairs et se met en danger.

Ce qui se passe ensuite, vous le saurez en lisant le livre. Et sachez que Perutz, comme dans tous ses romans, multiplie les plaisirs et divertissements, les intrigues riches en rebondissements, les fausses citations. Les personnages principaux et secondaires sont nombreux et savoureux.

Alexandre Dumas et Leo Perutz ont des points communs. Mais Dumas s'intéresse plutôt à l'héroïsme et aux intrigues politiques et amoureuses. L'Histoire pour Perutz est une suite de hasards et de malentendus, d' absurdités.
Les personnages sont dérisoires et se cherchent en vain. Tel ce Turlupin, propulsé au coeur de l'action pour inverser le cours de l'histoire sans se rendre compte qu'il est manipulé.

Au fond, la vision de la société et de l'Histoire est pessimiste chez Perutz. La mort rode et n'est jamais bien loin. Et cette oeuvre est sans doute le reflet d'un lieu et d'une époque, même si dans ce cas précis, c'est Paris et non Prague en toile de fond.


mots-clés : #complotisme #historique #humour
par bix_229
le Sam 15 Déc - 18:28
 
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Sujet: Leo Perutz
Réponses: 24
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