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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 12 Nov - 17:52

116 résultats trouvés pour humour

Rutebeuf

Le premier béguinage du royaume fut institué à Paris par et sous la protection de Saint-Louis en 1264,  là nous avons une indication historique, le poème ci-dessous est à plutôt dater de la fin de la vie de Rutebeuf.

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Le Dit des Béguines

Spoiler:
Le béguinage naît à la fin du XIIème à Liège dans l'actuelle Belgique, existe encore aujourd'hui et paraît même connaître un regain non seulement d'intérêt, mais de vitalité, après une histoire toute en éclipses et discontinuités.

Pourtant, c'est un peu un pis-aller, une moins mauvaise solution à l'origine:

Les couvents ne pouvaient absorber toutes les vocations (un numerus clausus fut même promulgué, en 1215 au Concile de Latran, tellement les candidatures à la vie monacale étaient nombreuses !), surtout féminines, lesquelles ne pouvaient, en somme, pas être reversées dans le clergé séculier et donc difficilement dans le clergé régulier, à peine dans les nouveaux ordres mendiants, en particulier la branche franciscaine - les Clarisses -:
Ce sont ces ordres mendiants qui ont, sinon peut-être "inventé", du moins protégé et cherché à propager le béguinage.
S'ajoutent aux candidates de vocation un gros afflux venu du veuvage et du célibat féminin non choisi de manière générale, conséquence des guerres, épidémies, rapines et de l'insécurité (le royaume de France étant un peu plus épargné que ses voisins, ce qui peut expliquer une diffusion plus tardive du mouvement du béguinage).

Les béguines optent pour une vie communautaire (repas, prières, soins, travaux...), logent chacune dans un petit habitat individuel le plus souvent, lesquels habitats sont contigus et groupés autour d'une chapelle, ou d'une église, le béguinage étant sous la direction d'une Maîtresse entourée de son Conseil, cette hiérarchie étant le plus souvent élue, mais pouvant être nommée.
Elles ne prononcent pas de vœux et se confortent à un règlement souple qui n'est pas une Règle, à l'instar de celles de Saint-Benoît ou de Saint-François, mais tend à s'en approcher.
C'est une manière d'entraide, quelques garanties de sécurité, la protection royale et des ordres mendiants, une bonne façon de vivre sa foi tout en conservant son autonomie, en restant économiquement actif et en vivant dans le Siècle et non cloîtré: bref, ce n'est pas rien au XIIIème, on comprend l'engouement et la rapide propagation (une ville comme Strasbourg en comptera vite plusieurs dizaines !).

La réaction ne se fait pas attendre: Le Concile de Vienne de 1312 interdit les béguinages, qui subsistent toutefois en Flandre, protégés par quatre évêques n'ayant pas froid aux yeux...

Avant ceci, les béguinages provoquent l'ire de Rutebeuf, qui n'a ni argent, ni logement confortable ou adapté, ni vêtement, ni protection, ni revenu, ni perspectives, et leur reproche ouvertement de n'être pas tout à fait des religieuses mais de bénéficier du respect dû à celles-ci, idem, sinon de pouvoir faire tout ce qu'elles veulent, du moins de jouir d'une certaine liberté alliée à une grande considération, et de changer de vie si elles le désirent, bref, tout ce qui lui manque...




Allez, assez bavassé, en avant pour un joli morceau satirique et drôle !

Li Diz des Béguines a écrit:

Des Béguines,


ou ci encoumence


LI DIZ DES BÉGUINES





En riens que Béguine die
N’entendeiz tuit se bien non ;
Tot est de religion
Quanque hon trueve en sa vie :

Sa parole est prophécie ;
S’ele rit, c’est compaignie ;
S’el’ pleure, dévocion ;
S’ele dort, ele est ravie ;
S’el’ songe, c’est vision ;
S’ele ment, non créeiz mie.

Se Béguine se marie,
S’est sa conversacions :
Ces veulz, sa prophécions
N’est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest an prie,
Et cest an panrra baron.
Or est Marthe, or est Marie ;
Or se garde, or se marie,
Mais n’en dites se bien non :
Li Rois no sofferroit mie.


Explicit des Béguines.


Proposition de transcription:

Le dit des Béguines

En chaque chose qu'une Béguine dit
N'entendez rien sauf du bien:
Tout est conforme à la religion
Quoi qu'on puisse trouver dans sa vie.

Sa parole est prophétie;
Si elle rit, c'est convivial;
Si elle pleure, dévotion;
Si elle dort, elle est en extase;
Si elle songe, c'est vision;
Si elle ment, n'en croyez rien.

Si elle se marie,
C'est sa nouvelle conversion:
Ses vœux, sa profession de Foi
N'est pas édictée pour la vie.
Cette année elle pleure et cette année elle prie,
Et cette année elle prendra baron pour mari:
Elle est Marthe, elle est Marie,
Elle est chaste, elle se marie,
Mais n'en dites que du bien sinon:
Le Roi ne le souffrirait point.


En somme Rutebeuf reproche que les Béguines aient l'avantage d'une vie ecclésiale, et l'approbation des puissants, sans en connaître les inconvénients: j'ai failli cocher #Jalousie parmi les mots-clefs suggérés.
Il préfigure la décision d'interdiction qui les frappera au siècle suivant.

Lui qui ne connaît que la paille, la misère, les expédients doit trouver que le béguinage, c'est le comble du bien-être, du nantissement en sus d'une vie orans et laborans, qui est le nec plus ultra rêvé du temps...
D'où ce ton persiffleur, cette charge, ce coup de griffe destiné à écorcher.

On est loin du raffinement, de l'aboutissement formel extraordinaire de La griesche d'yver.
Cette prosodie est rendue acérée via le balancement très incisif des S..., quasiment sur les douze vers qui précèdent les deux Or...  proches des vers finaux.
Ces deux vers "Or..." marquent un ralentissement préparatif à la touche terminale du dernier vers, osée, et qui constituerait peut-être une indication de datation à mettre au conditionnel:
Ce serait sous le règne de Philippe III Le hardi et non de Saint-Louis que ce Dit des Béguines fut composé.

Mots-clés : #conditionfeminine #humour #moyenage #poésie
par Aventin
Hier à 10:10
 
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Sujet: Rutebeuf
Réponses: 18
Vues: 247

Rutebeuf

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:Difficile de trouver des citations en français moderne... Wink


Alors on trouve environ une trentaine de poèmes (certains sont longs), avec la transcription (& annotations) en français contemporain dans l'inévitable nrf Poésie/Gallimard:
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La transcription, dans cette édition, est souvent précieuse à l'amateur de sens, et les notes éclairantes, mais pèche dans le rendu poétique, l'envie qui peut prendre le lecteur de façonner par soi-même la transcription en langue française actuelle -j'y succombe joyeusement - permet de bien scruter les poèmes, mais ne dit pas mieux en termes de résultat, avec toutefois une conséquence:
À s'arrêter beaucoup sur les termes, locutions et expressions de Rutebeuf, on en apprécie d'autant mieux ses jeux de rimes, assonances et aussi le bâti des poèmes proprement dit (telle strophe amenant ou mettant en valeur telle autre, etc...).

Mon impression toute personnelle est que la scansion des poèmes de Rutebeuf devait aller de pair avec un accompagnement musical, ça me semble plus destiné à être chanté que dit, sauf sans doute les Poèmes pour prier Notre-Dame, et bien sûr les fabliaux.  

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De la Griesche d’Yver,
ou ci encoumence
LI DIZ DE LA GRIESCHE D’YVER


Je me sers de ce glossaire  qui a pour défaut une consultation, un maniement très peu commodes.
Et déplore de ne pas bien rendre la subtilité de certains termes (comme enviail, enviau).
Autre exemple, il doit y avoir un jeu de mots dans Li dé que li decier ont fet, que je rends en Les dés que les fabricants ont façonnés, et que vous trouverez transcrit en Les dés que les fabricants ont fait dans le nrf/poésie Gallimard, or nous passons au travers de ce jeu de mots, allègrement.

Idem la transcription fossoie les magnifiques 9 pieds / 5 pieds de Rutebeuf, et toute la richesse de ses rimes plates et ouvertes, souvent triplées, par exemple ce passage, très judicieusement élaboré:

[...]
Au premier giel.
En moi n'a ne venin ne fiel :
Il ne me remaint rien souz ciel.
Tout va sa voie.
Li enviail que je savoie
M'ont avoié quanques j'avoie
[...]


Le fait de n'utiliser que des mots qui soient mono, bi ou tri syllabes (souffrez que je m'extasiasse !) permet sans doute une scansion moins corsetée, plus apte à une liberté en matière de rythme à la diction (ou, plus vraisemblablement, au chant), lequel change peut-être, si ce n'est sûrement, au long du poème.
Les allitérations sont innombrables, le jeu prosodique se flûte assez bien, l'ensemble a une belle unité de facture, en sus d'une légèreté générale, qui contribue à souligner que, bien que le sujet soit grave, le ton est léger, et l'humour ne manque pas de poindre.

Un mot sur l'insistance, dans les termes vents et dés, figurant l'un un élément, l'autre une addiction, la manière de les répéter et de les faire tournoyer en quelque sorte (il y a baudelairienne correspondance là-dessous, ne trouvez-vous pas ?), est d'un rendu prosodique exceptionnel, on sent véritablement les assauts du vent de toutes parts, à l'identique plus loin la fatalité du jeu de dés:


[...]
Et povre rente.
Et froit au cul quant bise vente.
Li vens me vient, li vens m’esvente,
Et trop sovent
Plusors foies sent le vent.
Bien le m’ot griesche en covent
Quanques me livre ;
Bien me paie, bien me délivre :
Contre le sout me rent la livre
[...]




[...]Fors que bien fet.
Li dé qui li détier ont fet
M’ont de ma robe tout desfet ;
Li dé m’ocient,
Li dé m’aguetent et espient,
Li dé m’assaillent et deffient,
[...]


Sur l'entame, elle n'est pas sans rappeler un autre poème de Rutebeuf, avec l'allégorie de l'arbre qui se dépouille et du pauvre en hiver; en effet ici nous avons:
Contre le tens qu’arbre deffueille,
Qu’il ne remaint en branche fueille
Qui n’aut à terre,
Por povreté, qui moi aterre,
Qui de toutes pars me muet guerre,
Contre l’yver


Ci-dessous le bref poème Ci Encoumence Li Diz des Ribaux de Greive (alias Le dit des gueux de Grève):



Ribaut, or estes-vos à point :
Li aubre despoillent lor branches
Et vos n’aveiz de robe point ;
Si en aureiz froit à voz hanches,
Queil vos fussent or li porpoint
Et li seurquot forrei à manches.
Vos aleiz en estei si joint,
Et en yver aleiz si cranche,
Vostre soleir n’ont mestier d’oint,
Vos faites de vos talons planghes.
Les noires mouches vos ont point,
Or vos repoinderont les blanches[1].


Explicit.








Petite tentative de mise en langage actuel de La griesche d'yver, lien vers l'original dans un message un peu plus haut sur le fil:

La dèche d'hiver


Au temps où l'arbre se dépouille,
Qu'il ne demeure feuille sur branche
Qui ne soit au sol,
Par la pauvreté qui me saisit
Qui de toutes parts me déclare la guerre
Pendant l'hiver,
Qui modifie beaucoup le cours de ma vie
Mon poème commence par trop enclin
À une histoire d'indigence.
Ce sont pauvre talent et pauvre mémoire
Que me donna Dieu, le roi de gloire,
Et pauvres biens,
Et froid au cul quand la bise vente:
Le vent vient à moi, le vent m'évente
Et trop souvent
Je ressens les assauts du vent.
La dèche m'avait bien promis
Ce qu'elle me livre:
Elle me paie comptant, et bien s'acquitte,
Contre un sou me rend une livre
De grande indigence.
Sur moi la pauvreté revient:
La porte m'en est ouverte chaque jour,
J'y suis chaque jour
Pas une fois ne m'en suis-je désenglué.
Par la pluie mouillé, par le soleil brûlé:
Que voilà un homme fortuné !
Je ne dors que le premier somme,
De mon avoir je ne connais la somme,
N'en ayant point.
Dieu me règle si bien les saisons
Qu'en été la mouche noire me pique,
La blanche en hiver.
Je suis telle l'oseraie franche
Ou comme l'oiseau sur la branche:
En été je chante,
En hiver je pleure et me lamente
Et me dépouille aussi tel le rameau
Au premier gel.
Il n'y a en moi ni venin ni fiel:
Il ne me reste aucun bien sous le ciel,
Tout suit son cours.
Mes finesses de jeu
Ont eu raison de mon avoir,
Et fourvoyé,
Hors du droit chemin.
J'ai tenté des coups insensés,
Je m'en souvient à présent,
À présent je vois bien que tout vient, tout va;
Il convient que tout aille et vienne,
Sauf les bienfaits.
Les dés que les fabricants ont façonnés
M'ont ôté jusqu'à mon vêtement.
Les dés m'assassinent,
Les dés me guettent et m'épient,
Les dés m'assaillent et me défient,
Cela m'accable.
Je n'en peux plus et m'émeut:
Je ne vois venir ni avril ni mai,
Voici la glace.
Or je suis sur une mauvaise pente,
Les fourbes de la pire espèce
M'ont dépouillé de mes vêtements.
Le monde est si empli de sournoiserie !
Qui a quelque avoir s'en gave;
Mais que puis-je faire
Sous le joug de la misère ?
La dèche ne me laisse pas en paix
M'égare beaucoup,
M'assaille et me combat tout autant,
Jamais de ces maux je ne guérirai
Dans une telle situation.
J'ai trop arpenté de lieux mauvais;
Les dés m'ont pris et enfermé:
Je réclame que nous soyons quitte !
Fou est celui qui s'y installe:
De sa dette incapable de s'acquitter,
Ainsi s'alourdit;
De jour en jour elle croît en nombre.
En été il ne recherche pas l'ombre,
Ni la fraîcheur d'une pièce,
Sur un lit nu sont souvent ses membres:
Du fardeau de son voisin il ne s'occupe,
Mais pleure le sien.
Sur lui la dèche s'est abattue,
L'a dépouillé en vitesse,
Et nul ne l'aime.
Celui qui l'appelait son cousin auparavant
Lui dit en riant: "Ici se rompt la trame,
Usée par la débauche".
Par la foi que tu dois à Sainte Marie,
Va donc à la Draperie,
Emprunter du tissu;
Si le drapier ne veut pas
Alors file droit à la foire
Et va chez les Changeurs.
Et si tu jures par Saint Michel l'archange
Que tu n'as sur toi ni lin ni linge
Qui vaille de l'argent,
Là te verront de beaux sergents,
Et les gens te verront tel quel:
On te croira.
Quand de ces lieux tu te retireras,
Argent ou haillon emporteras."
Voilà la paye du jour.
C'est ainsi que l'on m'appointe,
Je n'en peux plus.



Dénouement de La dèche d'hiver



Mots-clés : #addiction #humour #moyenage #poésie
par Aventin
le Dim 10 Nov - 7:39
 
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Dany Laferrière

@Tristram a écrit:Beaucoup d’humour, donc.

Mots-clés : #humour

Laughing belle conclusion !

Ça me rappelle ça :

Le second m'intimidait par son flegme, mais il en jouait avec adresse, et je le trouvai très drôle lorsque d'une voix neutre, le visage mort, il exposa à notre auditoire la folie des passions.
par Quasimodo
le Ven 8 Nov - 16:44
 
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Sujet: Dany Laferrière
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Dany Laferrière

Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?

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Dany Laferrière rebat les poncifs de son précédent roman et succès, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, précisant même que « la plupart des clichés sur les rapports sexuels entre le Nègre et la Blanche sont vrais. » ; il reconnaît d’ailleurs que ce qu’il cherche en écrivant, c’est le succès (et l’argent).
Il a été commandité pour tirer un texte d’un voyage au travers de l’Amérique du Nord, et part avec sa Remington 22 sur les traces de Whitman et Kerouac en autobus Greyhound, d’abord dans le countryside du Sud et du Midwest.
« Ailleurs n’existe pas. L’idée de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie leur est alors plus étonnante que l’idée de l’Amérique pour les contemporains de Christophe Colomb. »

Son témoignage n’est pas aussi inintéressant qu’attendu, même si le niveau général ne dépasse pas celui de son précédent opus, avec les redites du genre « Pourquoi les écrivains nègres préfèrent-ils les blondes ? », ce lumineux et méprisant phantasme américain à longues jambes et odeur de lait qui va régulièrement aux toilettes pour tourmenter le mâle de sa démarche. A ce propos, Laferrière se confie sur ses choix de titres (plus importants que le contenu des livres).
Il continue son reportage décousu avec des portraits, des instantanés sur la société « Americana », le racisme, etc. ‒ mais pourquoi ce bouquin est-il dénommé « roman » ? Voici ce que l’auteur déclare dans une sorte de préambule :
« Le roman contemporain américain est, généralement, une collection de textes brefs reliés entre eux par un fil souple et solide (le sentiment d’être américain). Comme la vie d’un Américain est une collection de faits (la sensation du vide). Ce livre n’échappe pas à cette règle. »

On apprend que « le baseball est le sport national américain » parce que c’est un jeu « profondément homosexuel », comme l’Amérique elle-même est « une nation essentiellement homosexuelle, ce qui explique sa grande homophobie. »
Extrait d’une interview d’Ice Cube, « peut-être le chanteur de rap le plus écouté aux États-Unis » :
« ‒ Il n’y a pas beaucoup de spiritualité dans la musique rap. On chante le sexe, la violence, le mépris des femmes.
‒ Non. On essaie de montrer le chemin qu’il ne faut pas suivre. C’est une autre façon d’enseigner. Et on le fait avec le langage des jeunes. »

Beaucoup d’humour, donc.

Mots-clés : #humour
par Tristram
le Ven 8 Nov - 13:36
 
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Sujet: Dany Laferrière
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Rutebeuf

De Brichemer,
ou

C’EST DE BRICHEMER

I


Rimer m’estuet de Brichemer
Qui jue de moi à la briche:
Endroit de moi je l’ doi amer ;
Je ne l’ truis aeschars ne chiche.
N’a si large jusqu’outre mer,
Quar de promesse m’a fet riche :
Du forment qu’il fera semer
Me fera anc’ouan flamiche.

II

Brichemer est de bel afère ;
N’est pas uns hom plains de desroi :
Cortois et douz et debonère
Le trueve-on, et de bel aroi ;
Mès n’en puis fors promesse atrère,
Ne je n’i voi autre conroi :
Autele atente m’estuet fère
Com li Breton font de lor roi.

III

Ha, Brichemer ! biaus très doux sire,
Paié m’avez cortoisement,
Quar vostre bourse n’en empire,
Ce voit chascuns apertement ;
Mès une chose vos vueil dire
Qui n’est pas de grand coustement :
Ma promesse fetes escrire ;
Si soit en votre testament.



Explicit de Brichemer.



Alternance d'une rime en -iche, féminine et en -roi, masculine, entre I et II, et joli glissement d'une rime en -ère en II vers -ire en III.

Brichemer a-t-il été le débiteur de Rutebeuf, est-ce bien son vrai nom ? Si c'est le cas, fort décapante entame:
Rimer m’estuet de Brichemer
Qui jue de moi à la briche:


Le ton me semble humoristique, mais rejoint une préoccupation majeure de Rutebeuf: faire entrer un minimum l'argent.
Dans cet ordre d'idées:
Est-il si curieux qu'on ne trouve pas un vers sur le roi Saint-Louis, alors que Rutebeuf en fit sur son successeur, Philippe III le Hardi, bien que la juxtaposition des dates présumées de naissance et de décès de Rutebeuf épousent davantage, dans le temps, celles de Saint-Louis ?
Pas tant que ça.
Roi iconique pour ses sujets, Rutebeuf a pu estimer qu'il serait tabou de l'égratigner, ou, à tout le moins, si périlleux...
Or, sous l'influence des Ordres Mendiants naissants (en premier lieu les franciscains), Saint-Louis prône une vie nettement plus dépouillée que celles de ses prédécesseurs, et les activités des bateleurs, ménestrels, jongleurs, montreurs d'ours et autres sont regardées comme futiles, si ce n'est néfastes, en ce sens qu'elles ne contribuent pas au Salut de l'âme, voire l'en détournent.
Tag humour sur Des Choses à lire 12-22m10

Le grand Saint d'Assise, à l'origine de cette déferlante, celle des nouveaux Ordres (mendiants) pourtant fort musicien et compositeur, canonisé en 1228 seulement deux ans après sa mort, préconise qu'on se suffise de la Lectio Divinas, jeûne sans cesse et, sinon, se contente d'une très faible nourriture mendiée.

La grande affaire de la vie terrestre étant de réussir sa mort (comme dirait Fabrice Hadjadj), arriver impeccable au Jugement Dernier:
Comme les moines des Ordres Mendiants ne sont plus cantonnés dans les monastères, ainsi que l'étaient, par exemple, bénédictins et clunisiens, ni les ermites dans leurs Déserts, mais sillonnent les chemins et vivent de l'aumône, il y a, pour Rutebeuf et ses confrères, compétition perdue d'avance.
Quant à l'argent proprement dit, n'est-ce pas déjà coupable de courir un tant soit peu après ?

Adaptation (traduction ?) maison:

De Brichemer

I

Il m'échoit de rimer sur Brichemer
Qui se joue de moi par tromperie.
Pour ma part je l'apprécie,
Ne l'estimant ni mesquin ni chiche;
Jusqu'en outre-mer on n'en trouve de si prodigue,
Car de promesses il me fit riche:
Du froment qu'il fera semer
L'an prochain me cuira une galette.

II

Brichemer est un homme d'importance,
N'est pas homme accablé:
Courtois et doux et débonnaire
Le rencontre-t-on, et en belles dispositions,
Mais je n'en puis obtenir que des promesses,
Et je n'y rencontre que cette disposition:
Je dois attendre de façon similaire
À celle des Bretons le retour de leur roi.

III

Ha ! Brichemer, beau sire très doux,
Vous m'avez payé avec courtoisie,
Sans que votre bourse ne se délie,
Ce que voit ouvertement chacun;
Mais je veux vous dire une chose
Qui ne vous coûtera pas beaucoup;
Écrire la promesse à moi faite,
Qu'ainsi elle figure en votre testament.



Dénouement de Brichemer.




Mots-clés : #humour #moyenage
par Aventin
le Dim 3 Nov - 9:54
 
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Sujet: Rutebeuf
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Antoine Blondin

@Quasimodo a écrit:Je ne saurais pas bien lequel choisir pour une première approche. Les Enfants du bon Dieu peut-être ?

L'Europe buissonnière conviendrait bien, à mon humble avis, Monsieur Jadis peut-être encore mieux (ça dépend si tu souhaites découvrir d'abord le styliste, ou le personnage et le styliste remarquable en même temps).

@Quasimodo a écrit:Ça commence à faire un beau panorama (il ne te manque que Monsieur Jadis, Aventin ?)

Voilà-voilà, ça vient, servi chaud !

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Monsieur Jadis ou l'école du soir

Tag humour sur Des Choses à lire Blondi10
Antoine Blondin, époque capillairement verlainienne.


Roman, 1970, 190 pages environ.

Il n'y a pas qu'en matière chevelue que Blondin peut ressembler à Verlaine.
Aux vers faciles, indignes de lui a-t-on avancé (et j'opine tout-à-fait avec cette sentence), du décadentiste au déclin, on est tenté de mettre en parallèle l'écriture alimentaire pour Blondin, dans L'Équipe dont il est une plume poids-lourd, en effet il couvre rien moins (excusez du peu !) que cinq Jeux Olympiques, plusieurs Tournois des cinq nations en rugby, et vingt-sept Tours de France pour le compte du quotidien (et j'ai ouï-dire que ses articles furent tonitruants et à succès, très démarqués de la presse sportive, on sort du style télégraphique et informatif, si Blondin se déplace ou si on déplace Blondin, c'est pour raconter, pour narrer des histoires, pas pour donner la dernière mouture du score ou du classement).

Et puis il y a l'alcool. Lequel coulait déjà à flot dans Un singe en hiver. L'équivalent de la fée verte de l'ex-Parnassien, on ne sait pas toujours ce que c'est - Blondin ne semble pas avoir une boisson attitrée en particulier, qui soit à ce point de prédilection.

L'infaillible œil d'accipitridé de l'éminent Grand Citateur du forum, Tristram, n'a pas manqué d'isoler ce verdict de Blondin, sans appel:
on boit pour être ensemble mais on est saoul tout seul.



Monsieur Jadis, qui est Blondin lui-même et dont il parle à la troisième personne du singulier, est un danseur extrême sur glace mince. Au petit jour elle cède et, à je ne sais combien de reprises dans ce livre, Jadis-Blondin se trouve embarqué au commissariat, placé en cellule, ceinture et lacets ôtés. Jamais pour de longs séjours, type Mons pour l'auteur de Sagesse, non, ça s'arrange toujours assez vite.

Dans Monsieur Jadis, l'auteur nous livre peut-être davantage de son drame personnel, toujours avec beaucoup de retenue, de pudeur, et c'est troussé si aimablement que l'on ne va pas s'apitoyer, le plaindre, du moins dans un premier temps, ni même le livre fraîchement achevé et refermé, oui, même quand ses deux fillettes, qui devaient passer la Noël chez lui, trouvent porte close et s'en retournent, Jadis-Blondin s'étant malencontreusement assoupi en les attendant, lui qui avait tant préparé cette fête: même là, le comique de situation l'emporte.
C'est un but recherché par l'écrivain, je n'en doute pas une seconde, lequel entend faire passer un bon moment à son lecteur et c'est louable, pas si facile comme objectif somme toute.

D'où toutes ces situations cocasses, le foutraque du personnage de Jadis, ses excellents acolytes (alcoolytes ?), comme Mademoiselle Popo, inénarrable, un grand personnage, ou bien son pote écrivain Roger Nimier, associé à Blondin au mouvement littéraire dit des Hussards: ça n'a pas raté, Blondin m'a donné envie de lire Nimier dont je n'ai jamais parcouru une page, oui, même le fameux Hussard bleu.

En illustration, l'entame, toujours du très très haut-niveau pour parler comme un chroniqueur sportif à deux centimes (tout à l'opposé de vos articles en la matière, donc, cher Antoine, si j'en crois la rumeur); est-il possible de dire qu'on vient de se faire plaquer et flanquer à la porte aussi pudiquement ?

Monsieur Jadis savait qu'il ne passerait pas la nuit. Du moins sur le divan d'Odile. Dans quelques instants, il se retrouverait de l'autre côté de la porte, sans s'être vu partir.
Sur la nappe, à peine desservie, son rond de serviette, anneau patiemment conquis, plus subtil qu'une alliance, lui rappelait que l'amour est un demi-pensionnaire. Ainsi Odile en avait-elle décidé. Ils étaient de ces amants qui peuvent dire: "nous prenons nos repas ensemble". C'était déjà beau et plutôt chaste. Il eut été peu digne de bramer. Pour ménager l'avenir, il pliait sa serviette.
 Dans la cuisine, Odile brisait de la vaisselle avec mauvaise foi, en s'écriant: "Regarde ce que tu me fais faire !"; ensuite ce fut: "Il vaudrait mieux me laisser seule"; enfin cette constatation déchirante: "Je suis toute seule..." qui bouleversait chaque fois Monsieur Jadis [...]


Sur la formidable Mademoiselle Popo (et "l'art fantastique de la gaie déchéance", qui sied à Blondin), ce passage solaire bien que cellulaire (matinée au mitard après ivresse et diverses peccadilles, précédent un rendez-vous crucial d'une mondanité littéraire à laquelle Blondin est convié pour la toute première fois) - comment rendre le glauque sombre et le sordide abject légers, il y faut une plume pas ordinaire:
...La drôlerie de la chose, reprit Popo, parce qu'enfin, notre aventure pourrait s'intituler: Ne te promène donc pas tête nue...Je ne t'entends pas rire ? Songe que tu vas pouvoir raconter tout ça chez Madame Washington-Post, tu vas avoir un succès fou de taulard. À ta place j'en remettrais encore dans le genre existentialiste et visqueux. Si seulement, je pouvais t'arranger un peu, tu serais comme l'ambassadeur de la nuit. J'espère que ton œil prend tournure...

  Monsieur Jadis avait oublié ce coquard, contracté dans les tourbillons du panier à salade. Passant sa main sur sa paupière, il ressentit une légère douleur qui ne le renseigna pas sur le volume ni sur la couleur. Pourquoi Popo s'ingéniait-elle à lui parler ainsi, sinon pour lui communiquer par gentillesse son art fantastique de la gaie déchéance ?
- Il me faudrait une glace, répondit-il.
- J'aimerais être cette glace, dit-elle par-dessus le mur.
- Et toi, comment es-tu ?
- Heureuse, je te l'ai dit, de t"avoir un peu pour moi toute seule. Et sais-tu ce que je pense ? c'est que les gens qui sont comme nous en ce moment devraient se retrouver automatiquement mariés devant le commissaire du bord. À la sortie, on ferait un gueuleton extraordinaire, uniquement composé d'apéritifs, puisque tu ne manges rien...J'ai une idée ! C'est idiot d'en arriver là, mais si on demandait à pisser ensemble pour pouvoir se regarder ? ...
- Ensemble !
- Je veux dire en même temps. (Elle rit.)
[...]
Monsieur Jadis estimait que s'il leur restait une chance d'être libérés avant le déjeuner, il y avait intérêt à ne pas faire de vagues.
  Un peu plus tard, après le même cérémonial de sons et de lumières qu'ils avaient déjà connu, quelques agents envahirent à nouveau le corridor où ils étaient parqués. Cette fois, Monsieur Jadis, qui feignait de les ignorer, sembla retenir davantage leur attention.
- Montre-toi un peu, qu'on voie si tu es présentable.
 Il s'approcha, porté par un vague espoir. "Ça va, hein ?" murmurèrent-ils. À ce moment, Popo se mit à glapir:
- Et mon cul, il est présentable ?
- Pourquoi pas ? fit le plus rougeaud. Les gars, on pourrait peut-être procéder à une reconstitution du crime ?
- Faudrait y mettre le prix, dit Popo.
Ils se transportèrent d'un bloc vers la cellule voisine et Monsieur Jadis n'eut plus devant les yeux qu'une surface verte et délavée, sur laquelle se projetait l'ombre de ses barreaux.
- De toute façon, dit une voix, après ce que tu as fait dans la rue, tu n'as rien à perdre à te montrer un peu rigolote avec les collègues. Eux aussi, ils demandent à voir.
- Mais lui, à côté, il n'a rien fait, plaida Popo.
- Tiens, justement, son cas se discute à l'heure qu'il est; alors sois gentille...
- Non, dit Monsieur Jadis. Popo, ne bouge pas !
- Mon vieux, répondit-elle, on file pour la rançon de Duguesclin avec ce qu'on a sous la main. Si ça amuse ces gros cochons...Parce que là, vous reconnaîtrez que vous êtes bien des dégueulasses...
       





Mots-clés : #addiction #amitié #humour #xxesiecle
par Aventin
le Ven 1 Nov - 8:15
 
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Sujet: Antoine Blondin
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Antoine Blondin

Les enfants du bon Dieu

Tag humour sur Des Choses à lire Canard10

En exergue du roman: "Il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages", qui inspirera le titre du premier long-métrage de Michel Audiard, la phrase figurant dans le livre, et l'exergue sans paternité, je crois qu'il faut attribuer cet adage à valeur proverbiale (un peu désuet aujourd'hui, il est vrai), à Blondin lui-même.

Paru en 1952 (ré-édité en 2016, éd. La Table Ronde), 280 pages environ.

Une tranche de vie de Sébastien Perrin, professeur d'histoire, époux avec une belle-famille intrusive, qui lui impose le séjour d'un Prince allemand, et Perrin de mener double-vie avec sa fille, une princesse allemande rencontrée alors qu'il était garçon d'écurie débutant en Allemagne au titre du STO.
Le personnage de Muguet, dans L'Europe buissonnière, se retrouve embarqué dans une scène palefrenière similaire lors de son tonitruant passage en Allemagne, y-a-t-il du vécu, même vague, reproduit ici par Blondin ?

L'entame du livre est plus que croquignolette, elle est succulente:

Chapitre premier a écrit:Là où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. Les chemins qui conduisent de l'École militaire aux Invalides semblent s'ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l'ombre, l'autre au soleil, ils s'en vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l'air:c'est l'appréhension du son des cloches.Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n'ai que trente ans et le sang jeune.

Ma maison s'élève au carrefour de deux silences. L'absence de sergent de ville ajoute à la distinction du lieu. Donc, cette ancienne bâtisse neuve achève là de noircir avec élégance et modestie. Quelques moulures en forme  de corne d'abondance et une manière de clocheton pointu dont les seuls ornements consentis à sa frivolité. Pour le reste, on dirait un thermomètre, elle est haute et étroite, tout en fenêtres pour prendre le jour. Elle ne le renvoie pas. Je me demande ce qu'elle en fait. C'est d'ailleurs l'un des principes qui gouvernent la vie de la maison - ce peu de vie que nous avons en commun - de ne jamais rien renvoyer: ni le jour, ni l'ascenseur, ni les bonnes.


L'ensemble est fort théâtral, et pourrait je crois être adapté au théâtre. Assez vif de peinture, un rien goguenard mais discrètement, d'une façon policée. Et toujours beaucoup de cocasserie, de comique de situation et de répartie...



Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Aventin
le Sam 26 Oct - 20:58
 
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Sujet: Antoine Blondin
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Vénus Khoury-Ghata

La maison aux orties

Tag humour sur Des Choses à lire La_mai10

Roman, 2006, éditions Actes Sud, 110 pages environ.

J'ai beaucoup aimé ce roman.
Vénus Khoury-Ghata explique le projet en prologue:
Prologue a écrit:Deux années de travail acharné, des dizaines de pages sacrifiées avec la fausse impression de coller à la réalité. Le mot "Fin" étalé sur la dernière page et m'étant relue, j'ai constaté que ces pages ne contenaient que des pépites de ce que j'ai vécu. L'écriture seul maître à bord a tiré les ficelles et m'a entraînée vers une réalité enrobée de fiction.
  Il m'est impossible de faire la part du vrai et de l'inventé, de démêler la masse compacte faite de mensonges et de vérité. À quelle date exacte avait commencé la déchéance de mon frère ? Où fut enterré mon père ? La guerre limitant les déplacements, on enterrait sur place à l'époque. Les personnages de ce livre n'étant plus de ce monde, je les ai convoqués par la pensée et leur ai demandé de donner leur version personnelle des faits.
  Penchée par-dessus mon épaule, mon analphabète de mère me dicte ses espoirs et ses désillusions. Mon jeune mari mort il y a deux décennies me donne rendez-vous dans un café, et me demande de lui décrire ma vie après lui. Seul mon frère reste sourd à mes appels.


La maison aux orties est la maison natale au Liban, la mère de Vénus se promettait chaque jour de les arracher, ces plantes envahissantes, inutiles et inesthétique afin de planter par exemple des hortensias, et, par procrastination, différait chaque jour cette tâche promise: elle ne l'a jamais accomplie.

Roman névrotique, passablement ravagé, avec plus d'humour qu'il n'y paraît.
Il est bon d'avoir lu l'autre bouquin avec une maison dans le titre (Une maison au bord des larmes) auparavant. Au reste, l'écriture en est assez différente.
Le style est nettement plus savoureux, réfléchi, avec la mise en valeur par jeu de reliefs de passages complets que dans le tempétueux Une maison au bord des larmes, montrant ainsi que Vénus Khoury-Ghata, poète, traductrice et romancière, a décidément bien des cordes à son arc, est-il si fréquent de voir de telles évolutions stylistiques, en peu d'années, chez un romancier ?

Vénus, son défunt jeune mari, feu ses parents, son voisin Boilevent, ses chattes, sa fille Yasmine alias Mie, son amant (désigné par l'initiale M., peintre chilien de grande notoriété - pour les moins perspicaces, j'avance le nom complet tel que je le présume: Matta), les coulisses du prix Max-Jacob avec des évocations marquantes (Alain Bosquet, Jean Kaplinski, etc...), bien des petits détails tout à fait croquignolets et quantité d'autres choses encore: roman de la solitude et de la vieillesse approchant, mais certainement pas roman de la décrépitude ! Madame, vos morts sont si emplis de vie !

Mots-clés : #amitié #amour #autobiographie #humour #mort
par Aventin
le Sam 21 Sep - 11:20
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Raymond Queneau

On est toujours trop bon avec les femmes ; Un roman irlandais de Sally Mara

Tag humour sur Des Choses à lire On_est10

Une insurrection de sauvages Républicains irlandais occupe un bureau de poste à Dublin en 1916. Une des demoiselles des Postes, Gertie Girdle, enfermée dans les lavatories, en appelle dans sa détresse à « Dieu gracieux » et au Roi ; découverte, elle exacerbe les instincts libidineux des rebelles et sera finalement secourue par la canonnière commandée par son fiancé, le commodore Cartwright.
C’est tragi-comique, parodique avec beaucoup d’absurde, nourri de calembours dont certains excellents, et aussi épicé de paillardise.
« Ces bougres d’insurgés commencèrent à se rendre compte que la correction ça représentait un certain kant-à-soi, en tout cas une certaine maîtrise des réflexes primitifs. »

« L’esprit irlandais, on le sait, n’obéit pas aux règles du raisonnement cartésien, non plus qu’à celles de la méthode expérimentale. Ni français, ni anglais, mais assez voisin du breton, il procède par "intuition". Caffrey ne pouvant ouvrir la lourde, eut donc l’ankou(1) que quelqu’un se trouvait là, enfermé ! Cette anschauung(2) lui boucla immédiatement les tripes. Essuyant la sueur qui lui dégoulinait encore de la tronche, il oublia ses troubles égocentriques et, découvrant son devoir d’un seul coup d’un seul(3), il résolut de rendre compte à Mac Cormack de la découverte qu’il venait de faire.
1 Celticisme pour "intuition". (N.d.T.)
2 Germanisme pour ankou. (N.d.T.)
3 Gallicisme pour anschauung. (N.d.T.) »


Mots-clés : #humour
par Tristram
le Mer 11 Sep - 22:54
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Pierre Bayard

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

Tag humour sur Des Choses à lire Commen10

Attention, ce livre est d’une importance fondamentale. Il démontre l’inutilité de la lecture, voire sa dangerosité. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de le lire puisque je vais essayer d’en donner un résumé aussi fidèle de possible.
J’espère convaincre définitivement tous les participants de ce forum de la stupidité de perdre du temps à la lecture, souvent d’ailleurs prétexte fallacieux pour ne pas participer aux discussions.

Dans le prologue, l’auteur présente les thèses qu’il compte soutenir :

« Plus encore, comme il apparaîtra au fil de cet essai, il est même parfois souhaitable, pour parler avec justesse d’un livre de ne pas l’avoir lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout. Je ne cesserai d’insister en effet sur les risques, fréquemment sous-estimés, qui s’attachent à la lecture pour celui qui souhaite parler d’un livre, ou mieux encore, en rendre compte. »


« Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir des informations sûres que pour celui des livres.


Il nous donne également quelques explications sur les abréviations qu’il va utiliser :
LI = livres inconnus de moi
LP = livres parcourus
LE = livres dont j’ai entendu parler
LO = livres oubliés
Ces abréviations ne sont pas exclusives les unes des autres et se complètent par des appréciations. Ainsi, on pourra trouver par exemple l’indication LP et LE ++. Ce qui signifie : livre parcouru et dont j’ai entendu parler avec avis très positif.
Personnellement, j’ai trouvé le dispositif astucieux. Il pourrait d’ailleurs être adopté au sein du forum.

Première partie : Des manières de ne pas lire

Chapitre 1 : les livres qu’on ne connaît pas. Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une « vue d’ensemble ».

Il est donc question de la visite du général Stumm à la bibliothèque et de la théorie du bibliothécaire :

« Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. Celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque ! m’apprit-il. Jamais il ne pourra avoir une vue d’ensemble »


Ce qui importe n’est donc pas le contenu du livre mais une vue d’ensemble sur la littérature.

« Celui qui met le nez dans les livres est perdu pour la culture, et même pour la lecture. Car il y a nécessairement un choix à faire, de par le nombre de livres existants, entre cette vue générale et chaque livre, et toute lecture est une perte d’énergie dans la tentative, difficile et coûteuse en temps, pour maîtriser l’ensemble. »


« Si de nombreuses personnes non cultivées sont des non-lecteurs, et si, à l’inverse, de nombreux non-lecteurs sont des personnes cultivées, c’est que la non lecture n’est pas l’absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s’organiser par rapport à l’immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux. A ce titre, elle mérite d’être défendue et même enseignée. »


Chapitre 2 : les livres que l’on a parcourus. Où l’on voit avec Valéry, qu’il suffit d’avoir parcouru un livre pour lui consacrer tout un article et qu’il serait même inconvenant, pour certains livres, de procéder autrement.

Paul Valéry n’était pas un grand lecteur. Il l’avouait dans un hommage à la mort de Proust :

« Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque inconcevable, je sais bien toutefois, par ce peu de la Recherche du temps perdu que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle les Lettres viennent de faire … »


Cela ne l’empêche pas de beaucoup parler et écrire sur les écrivains. Son discours de réception à l’Académie française au fauteuil d’Anatole France est un modèle de perfidie. Son éloge de Bergson est une langue de bois, vantant les mérites qui peuvent s’appliquer certes à Bergson mais aussi à tout autre savant.
C’est que Valéry s’intéresse surtout à dégager les lois générales de la littérature. Pour cela, il se tient à distance des auteurs et des œuvres proprement dits.
L’important serait donc de saisir l’esprit d’une œuvre et pour cela la parcourir est la méthode la plus souvent utilisée ; parcours qui consiste à commencer le livre au début et à sauter ensuite passages ou pages ou parcours aléatoire dans l’œuvre, au choix.

« Mais Valéry nous permet aussi d’aller plus loin en nous invitant à adopter cette même attitude devant chaque livre et à en prendre une vue générale, laquelle a partie liée avec la vue sur l’ensemble des livres. La recherche de ce point de perspective implique de veiller à ne pas se perdre dans tel passage et donc de maintenir avec le livre une distance raisonnable, seule à même de permettre d’en apprécier la signification véritable »


Appliquant à présent les judicieux préceptes de l’auteur, je ne signalerai maintenant que les titres des chapitres du reste du livre dont je pense avoir saisi l’esprit sans perdre trop de temps à le lire intégralement.

Chapitre 3 : Les livres dont on a entendu parler. Où Umberto Eco montre qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir eu un livre en main pour en parler dans le détail, à condition d’écouter et de lire ce que les autres lecteurs en disent.

Chapitre 4 : les livres que l’on a oubliés. Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre qu’on a lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on l’a lu, est encore un livre qu’on a lu.

Deuxième partie : Des situations de discours

Chapitre 1 : Dans la vie mondaine. Où Graham Greene raconte une situation de cauchemar, das laquelle le héros se retrouve face à toute une salle d’admirateurs attendant avec impatience qu’il s’exprime à propos de livres qu’il n’a pas lu

Chapitre 2 : Face à un professeur. Où il se confirme avec les Tiv, qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir ouvert un livre pour donner à son sujet, quitte à mécontenter les spécialistes, un avis éclairé.

Chapitre 3 : Devant l’écrivain. Où Pierre Siniac montre qu’il peut être important de surveiller ses propos devant un écrivain, surtout quand celui-ci n’a pas lu le livre dont il est l’auteur.

Chapitre 4 : Avec l’être aimé. Où l’on se rend compte, avec Bill Murray et sa marmotte, que l’idéal, pour séduire quelqu’un en parlant des livres qu’il aime sans les avoir lus soi-même, serait d’arrêter le temps.

Troisième partie : Des conduites à tenir.

Chapitre 1 : Ne pas avoir honte. Où il se confirme, à propos des romans de David Lodge, que la première condition pour parler d’un livre que l’on n’a pas lu est de ne pas en avoir honte.

Chapitre 2 : Imposer ses idées. Où Balzac prouve qu’il est d’autant plus facile d’imposer son point de vue sur un livre que celui-ci n’est pas un objet fixe et que même l’entourer d’une ficelle tachée d’encre ne suffirait pas à en arrêter le mouvement.

Chapitre 3 : Inventer les livres . Où l’on suit, en lisant Soseki, l’avis d’un chat et d’un esthète aux lunettes à montures dorées, qui prônent tous deux, dans des domaines d’activité différents, la nécessité de l’invention.

Chapitre 4 : Parler de soi. Où l’on conclut, avec Oscar Wilde, que la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, faute de quoi on risque d’oublier que cette rencontre est d’abord un prétexte à écrire son autobiographie.

En conclusion : que pense l’auteur de son livre ?

« L’humour est un élément fondamental de mon écriture. Il n’est d’ailleurs pas toujours perçu par mes lecteurs. Certains ouvrages sont ainsi parcourus avec le plus grand sérieux, quand ils mériteraient d’être pris au second degré. Dans Comment parler des livres que l’on a pas lus ?, le narrateur enseigne la manière de ne pas lire, ce qui est une plaisanterie car je suis moi-même un grand lecteur. L’humour a pour moi une fonction analytique. Il permet de marquer un décalage entre soi-même et soi, et donc de prendre une distance avec ce que l’on écrit. »


Humour certes mais s’appuyant sur une érudition et des réflexions de haute volée. Un vrai régal de lecture. !  Very Happy


Mots-clés : #creationartistique #humour #universdulivre
par ArenSor
le Mer 11 Sep - 19:54
 
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Sujet: Pierre Bayard
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Gilbert-Keith Chesterton

Petites choses formidables

Tag humour sur Des Choses à lire Cheste10

Un de moins, parmi les ouvrages non traduits en français de Chesterton, dont je regrettais un peu plus haut sur ce fil qu'ils soient si nombreux; certes celui-ci n'atteint pas aux apothéoses de L'Auberge Volante, ni même à celles du Napoléon de Notting Hill ou de La sphère et la croix, Un nommé Jeudi, etc... mais tout de même, c'est appréciable cette série d'article précédés d'une préface pour le Daily News, choix de textes, traduction, notes d'André Darbon, éditions Desclée de Bouwer 2018.
Très chroniques libres ou billets d'humeur à tendance essayiste, ces 240 pages (environ), soit 39 articles ou courtes nouvelles, pas uniquement destinées aux inconditionnels.

Quel art que celui consistant à partir de petits riens du quotidien (un morceau de craie, du lierre, une gare en campagne, un sosie d'un homme célèbre, etc...) pour aboutir à une petite démo édifiante, dont l'humour et le contrepied ne sont jamais absents, et de le faire avec une telle légèreté et une telle liberté de ton !

Nous promenant en sa chère Angleterre bien sûr, mais aussi en France, en Belgique, en Allemagne avec sa désinvolture émerveilleuse, l'on passe un bien agréable moment, trop court, cependant: en effet le livre se dévore...


Un extrait, les risques du tabac ne sont pas toujours ceux que l'on croit !

La tragédie des deux pence a écrit:En tous cas, je ne parlais pas un mot d'allemand, en ce jour noir où je commis mon crime - ce qui ne m'empêchait pas de déambuler dans une ville allemande; [...].
Je connaissais cependant deux ou trois de ces excellents mots, pleins de solennité, qui donnent sa cohérence à la civilisation européenne (notamment le mot "cigare"). Le jour était onirique et chaud: je m'assis donc à la table d'un café,  et commandai un cigare et un pichet de bière blonde.

Je bus la bière et la payai. Je fumai le cigare, oubliai de le payer, et partis le regard euphorique posé sur les montagnes du Taunus. Après quelques dix minutes, il me revint à l'esprit que j'avais oublié de payer le cigare. Je retournai à la buvette et y déposai l'argent.
Mais le propriétaire avait lui aussi oublié, et il me posa une question dans sa langue gutturale - sans doute me demandait-il ce que je voulais. Je lui répondis "cigare" et il me donna un cigare. Je m'efforçai de lui expliquer par gestes que je refusais son cigare, et lui crut que je condamnais ce cigare-là, et m'en apporta un autre. J'agitai les bras comme un moulin, par un balayage plus universel, à lui expliquer que c'était un rejet des cigares en général, et non d'un article en particulier.
Il prit cela pour l'impatience caractéristique des hommes communs, et revint, les mains pleines de divers cigares qu'il me colla au nez. De désespoir, j'essayai toutes sortes de pantomimes, et je refusai tous ceux, de plus en plus rares et précieux, qu'il sortit des caves de son établissement. Je tâchai sans succès de lui faire comprendre que j'avais déjà eu mon cigare. Je mimai un honnête citoyen qui en fume un puis l'éteint et le jette. Le vigilant restaurateur crut que, dans la joie de l'expectative, j'étais seulement en train de répéter à l'avance les gestes bienheureux que je ferais une fois en possession du cigare.

Finalement j'abandonnai, découragé: il ne voulait pas prendre mon argent et laisser ses cigares tranquilles. C'est ainsi que ce restaurateur, sur le visage duquel brillait l'amour de l'argent comme un soleil de midi, refusa fermement les deux pence que je savais lui devoir. Je lui ai repris, et les dépensai sans compter durant les mois qui suivirent. J'espère qu'au dernier jour des anges apprendront très doucement la vérité à ce malheureux.         




Mots-clés : #absurde #humour #nouvelle #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 5 Sep - 23:07
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Harry Mathews

Ma vie dans la CIA ‒ Une chronique de l’année 1973

Tag humour sur Des Choses à lire Ma_vie10


Harry Mathews est un romancier et rentier américain qui fréquente l’intelligentsia parisienne au début des années 70 ; comme le signale le sous-titre, l’objet du livre est aussi ce témoignage sur l’époque. Pris pour un agent de la CIA et impuissant à réfuter cette invraisemblance, il décide de jouer le jeu.
« Les livres n’étaient pas très utiles, à part quelques romans, et qui peut faire confiance à un romancier ? »

« C’était le mouvement même de la pensée qui m’importait et non la justesse des idées que je pouvais glaner ; cela n’allait pas sans une certaine confusion d’esprit, état hautement fertile selon moi. »

Amours, humour, beaux-arts, belle-société, bien-vivre, avec en plus cette récréative mascarade ‒ et, bien sûr, rattrapé par l’actualité et les "vrais" espions…
Il est ainsi rejeté par le PC qu’il tentait de désinformer…
« Monsieur Matiouze appartient à quelque chose qui s’appelle l’Ouvroir de littérature potentielle, ou : Oulipo. L’Oulipo est un gang de formalistes cyniques. Ils se disent matérialistes, mais ils ignorent complètement la dialectique de l’histoire. Leur matérialisme n’est rien d’autre qu’une manifestation dégénérée de l’idéalisme bourgeois. Naturellement, l’Oulipo s’oppose à toute sorte de littérature qui se met au service du progrès historique, surtout au réalisme socialiste »

Et questionné par le KGB…
« ‒ […] Où étiez-vous pendant les heures qui précédaient le sabotage de notre Tupolev 144 au Bourget ?
‒ Dois-je répondre aux questions, ou simplement les écouter ? Je sais qu’un des vôtres a dit que lorsque les autres parlent, la conversation devient difficile. »

Dans la grande série des Américains à Paris, cette spirituelle vraie-fausse chronique est un véritable plaisir de lecture.


Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Tristram
le Sam 13 Juil - 13:14
 
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Sujet: Harry Mathews
Réponses: 2
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Ryûnosuke AKUTAGAWA

Rashômon et autres contes

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Ces contes relèvent du fantastique, comme l’éponyme, et même du policier comme le fameux Dans le fourré, mais aussi d'un humour qui fait songer à Gogol, et pas seulement à cause des évocations de nez…
Les Kappa est une longue nouvelle, une satire sociale rappelant Swift ; Akutagawa y donne aussi un aperçu de son intéressante perception des écrivains occidentaux :
« ‒ C’est un de nos saints… saint Strindberg, qui se révoltait contre tout. »




Mots-clés : #contemythe #fantastique #humour #nouvelle #polar
par Tristram
le Ven 12 Juil - 14:03
 
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Sujet: Ryûnosuke AKUTAGAWA
Réponses: 12
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Aminata Sow Fall

La Grève des bàttu (1979)

Tag humour sur Des Choses à lire 5182sp10

Kéba-Dabo avait pour tâche, en son ministère, de " procéder aux désencombrements humains ", soit : éloigner les mendiants de la Ville en ces temps où le tourisme, qui prenait son essor, aurait pu s'en trouver dérangé. Et son chef, Mour Ndiaye, a encore insisté : cette fois, il n'en veut plus un seul dans les rues ; et ainsi fut fait. Mais les mendiants sont humains, et le jour où, écrasés par les humiliations, ils décident de se mettre en grève, de ne plus mendier, c'est toute la vie sociale du pays qui s'en trouve bouleversée. A qui adresser ses prières ? À qui faire ces dons qui doivent amener la réussite ?
Avec humour, avec gravité aussi, Aminata Sow Fall dénonce dans ce roman les travers des puissants et donne un visage aux éternels humbles, du Sénégal ou d'ailleurs.


Cette quatrième de couverture m'avait attiré. Sujet intéressant et lecture un peu dépaysante au programme.
Malheureusement je n'ai pas franchement accroché à l'écriture. Trop descriptif et narratif peut-être. Ça manque de style pour moi, et j'ai eu du mal à m'intéresser au fond du coup. Fond qui ne m'a pas paru non plus extraordinaire,
Ah je suis dur.
Livre qui devrait plaire à d'autres lecteurs je pense. cat


Mots-clés : #humour #social #solidarite
par Arturo
le Mar 11 Juin - 13:23
 
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Sujet: Aminata Sow Fall
Réponses: 4
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Vladimir Nabokov

Invitation au Supplice

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Cincinnatus attend d’être décapité dans une geôle où il est traité avec égards, même si l’ignorance de la date de son exécution le torture de faux espoirs. Le ton est assez loufoque, ne serait-ce que parce qu’il a été condamné pour ne pas être… transparent !
« Accusé du plus épouvantable des forfaits, de turpitude gnoséologique, si peu convenable à exprimer qu’il fallait recourir à des euphémismes tels que : impénétrabilité, opacité, obstacle à la lumière [… »

« Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité. »

« Impénétrable aux rayons d’autrui », Cincinnatus paraît même un peu christique :
« Non, il faut quand même que je note quelques impressions, en legs à la postérité. Je ne suis pas n’importe qui, je suis celui qui vit au milieu de vous… »

Cincinnatus se dédouble parfois étrangement, l’histoire est teintée d’onirisme dans un univers de reflets où quelquefois quelque chose cloche, traversée de poussées hallucinatoires qui m’ont fait rapprocher ce roman de ceux de Boulgakov et Gogol (ainsi qu’aux contes d’Hoffmann), comparaison aussi légitime que celle de Kafka quant à l’aspect absurde et totalitaire de la captivité.
« Très longtemps ils gravirent des escaliers – la forteresse avait sans doute souffert d’une légère attaque, car les degrés destinés à la descente servaient à présent à la montée, et vice versa. De nouveau, il fallut enfiler des corridors – mais qui paraissaient plus habités, en ce sens qu’ils indiquaient nettement, soit par du linoléum, soit par du papier de tenture, soit par un bahut à la muraille qu’ils étaient contigus à des appartements occupés. A un détour, on sentait même une odeur de choux. Plus loin, on dépassa une porte vitrée sur laquelle était écrit …ureau et après un nouveau périple dans l’obscurité, on déboucha subitement dans une cour toute vibrante du grand soleil de midi. »

Dans cette mascarade parodique et farcesque, riche en illusions d’optique et précises descriptions de menues choses du décor, on trouve aussi la petite Emma (précurseur de Lolita ?), des papillons, un bourreau grotesque mais jovial, ayant à cœur de sympathiser avec sa victime… et une armoire gestante :
« Une large armoire à glace rutilait, apparue [dans la cellule de Cincinnatus lors de la visite de sa femme avec famille et bagages] avec ce qu’elle réfléchissait personnellement (à savoir : un petit coin de la chambre à coucher conjugale – une raie de soleil sur le plancher, un gant tombé à terre et une porte ouverte sur le fond). »

« Dans ce remue-ménage, la large armoire avec son propre reflet se dressait, pareille à une femme enceinte, tenant précautionneusement et le garant à mesure son ventre bardé de glace, de peur qu’on ne le heurtât. »

« Dans un ravin pouvait se voir une grande armoire à glace, adossée dans les douleurs de l’enfantement à un rocher. »

Métaphores typiques de l’Enchanteur :
« Mais Cincinnatus ne se sentait pas d’humeur à causer. Mieux valait la solitude – solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau. »

« Sur la table, une feuille de papier étalait sa virginité et, ressortant sur cette blancheur, gisait avec un reflet d’ébène sur chacun de ses six pans, un crayon admirablement taillé, long comme la vie de n’importe quel homme, à l’exception de Cincinnatus ; crayon, descendant civilisé de notre index. »

« Avec ce lourd volume en guise de lest [un livre], j’ai plongé, savez-vous, jusqu’au fond des temps. »


Remarque : livre paru en 1938...  
Nota bene : rien à voir non plus, à ma connaissance, avec Cincinnatus Lucius Quinctius (VE s. av. J.-C.), le bouclé, parangon de vertu du citoyen romain…


Mots-clés : #fantastique #humour #reve
par Tristram
le Mer 29 Mai - 17:43
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
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Dany Laferrière

Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer

Tag humour sur Des Choses à lire Laferr11

« C’est simple, c’est un type, un Nègre, qui vit avec un copain qui passe son temps couché sur un Divan à ne rien faire sinon à méditer, à lire le Coran, à écouter du jazz et à baiser quand ça vient. »

Voici le résumé du roman par l’auteur ; il faut juste ajouter que le type, qui est le narrateur, rêve de femmes blanches et d’écriture.
Il y a un petit côté Bukowski et Henry Miller (qu’il nomme d’ailleurs plusieurs fois) dans cette rengaine du futur écrivain avec sa machine à écrire d’occasion dans sa petite piaule crasseuse (ici dans la banlieue montréalaise) ‒ sans compter Hemingway, qui se situe en bonne place dans les références littéraires !
« Faut lire Hemingway debout, Bashô en marchant, Proust dans un bain, Cervantes à l’hôpital, Simenon dans le train (Canadian Pacific), Dante au paradis, Dosto en enfer, Miller dans un bar enfumé avec hot-dogs, frites et coke… Je lisais Mishima avec une bouteille de vin bon marché au pied du lit, complètement épuisé, et une fille à côté, sous la douche. »

« Je lis : Hemingway, Miller, Cendrars, Bukowsky, Freud, Proust, Cervantes, Borges, Cortazar, Dos Passos, Mishima, Apollinaire, Ducharme, Cohen, Villon, Lévy Beaulieu, Fennario, Himes, Baldwin, Wright, Pavese, Aquin, Quevedo, Ousmane, J.-S. Alexis, Roumain, G. Roy, De Quincey, Marquez, Jong, Alejo Carpentier, Atwood, Asturias, Amado, Fuentes, Kerouac, Corso, Handke, Limonov, Yourcenar. »

Humour potache (avec une dimension sarcastique, et provoquante), mais pour être facétieuse la pose est un peu facile. On a quand même l’impression que Laferrière profite d’une position lui permettant d’exprimer non seulement du politiquement incorrect, mais un bel éventail de poncifs, de phantasmes et d’opinions sexistes et racistes, sans qu’on puisse toujours y voir une caricature.
« DES BLANCHES COLONISÉES. Les prêtresses du Temple de la Race. Des droguées de Nègre. »

Ce premier livre (paru en 1985, date d’édition qui n’est pas anodine) racoleur (comme son titre) reprend comme une recette gagnante les susnommés Miller et Bukowski dans une mouture bohème-branchouille et frère ceci-cela. Contre-culture baba cool et/ou Hemingway à Paris.
Ça parle principalement de sexe, avec les « Miz » (miss successives), et c’est vrai que les scènes de baise respirent le vécu. Aussi ode à la paresse, au mysticisme oriental mal assimilé, c’est surtout le cri de l’envie, de la convoitise, sans même le cosmétique d’une revendication politique :
« Qu’est-ce que j’ai contre les riches ? Eh bien, je crève de jalousie, je meurs d’envie. Je veux être riche et célèbre. »

Apparemment, ça vient quand même après Carole Laure :
« Carole Laure dans mon lit. Carole Laure en train de me préparer un bon repas nègre (riz et poulet épicé). Carole Laure assise à écouter du jazz avec moi dans cette misérable chambre crasseuse. Carole Laure, esclave d’un Nègre. Qui sait ? »

Mais il n’y a pas que ça (quoi que) :
« Bessie Smith (1896-1937), Chattanooga, Tennessee. Pauvre Bessie. I am so downhearted, heartbroken, too. Me voici mollement couché au fond d’un fleuve (Mississippi Floods), doucement ballotté par les chants de cueillette du coton. Le Mississippi a inventé le blues. Chaque note contient une goutte d’eau. Et une goutte du sang de Bessie. "When it rained five days and the sky turned dark at night… It thundered and it lightened and the winds began to blow…"
Pauvre Bessie. Pauvre Mississippi. Pauvre fille d’eau. Pauvre Bessie au cœur lynché. Corps noirs ruisselants de sueurs, courbés devant la grâce floconneuse du coton. Corps noirs luisants de sensualité et ballottés par le cruel vent du Sud profond. Deux cents ans de désirs entassés, encaissés, empilés et descendant les flots du Mississippi dans la cale des riverboats. Désirs noirs obsédés par le corps blanc pubère. Désirs tenus en laisse comme un chien enragé. Désirs crépitants. Désirs de la Blanche.
‒ Qu’est-ce qui t’arrive, Vieux ?
‒ Quoi ?
‒ T’as peur ?
‒ Peur de quoi ?
‒ T’as peur de la maudite page blanche ?
‒ C’est ça.
‒ Tors-la, Vieux, prends-la, fais-la gémir, humanise cette saloperie de page blanche. »

« ‒ Tu viens d’où ? me demande brutalement la fille qui accompagne Miz Littérature.
À chaque fois qu’on me demande ce genre de question, comme ça, sans prévenir, sans qu’il ait été question, auparavant, du National Geographic, je sens monter en moi un irrésistible désir de meurtre. »

(« demander une question", c’était bien sûr avant l'Académie française, quand l’auteur était sous influence linguistique anglaise…)


Mots-clés : #ecriture #humour #racisme
par Tristram
le Dim 28 Avr - 1:40
 
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Sujet: Dany Laferrière
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Laurence Sterne

Voyage sentimental

Tag humour sur Des Choses à lire Voyage15


"Grand tour d’Europe" d’un gentilhomme anglais au XVIIIe siècle, ce sont les confidences pleines d’esprit du narrateur/ auteur s’adressant à lui-même comme à Yorick (le bouffon mort dans Hamlet) au cours de ce voyage, aussi une correspondance à destination de son ami Eugène et de son aimée Élisa.
« C’est un voyage tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des affections qu’elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr’aimer un peu mieux que nous ne faisons. »

Sterne embauche un domestique à Montreuil, La Fleur, un gai tambour qui sait aussi fabriquer les guêtres (…) et « n’a qu’un seul défaut, c’est d’être toujours amoureux… ». Cela tombe parfaitement, car son nouveau maître (bien qu’il soit homme d’Église), épris d’une inconnue de rencontre dès Calais et promis à d’incessantes aventures galantes, avoue :
« J’ai toute ma vie été amoureux d’une princesse ou de quelqu’autre, et je compte bien l’être jusqu’à ma mort. »

« Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu’ils font avec nous ; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres… »

À propos, Sterne fait plusieurs références à Don Quichotte… Il renvoie aussi à « M. Shandy »…
Il se décrit avec humour comme assez avaricieux, au vrai plutôt impécunieux, mais dépeint fort sensiblement les mendiants qui l’attendent à la sortie de l’auberge.
Rendu à Paris, il craint d’être embastillé car il n’a pas de passe-port (ayant oublié que l’Angleterre et la France sont en guerre !), et médite sur un sansonnet en cage. À ce propos, le regard porté sur la France est curieux !
« Il n’est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes d’exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif ; et l’on se sert des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie. »

Des références, des sous-entendus m’échappent malheureusement ; quelques notes explicatives seraient bienvenues, voire une nouvelle traduction (qui existe, mais j’ai lu celle de Léon de Wailly, pratiquement contemporaine de l’œuvre) ?
Décousu en diable, ce récit qui prolonge Tristram Shandy paraît même inachevé.
Surtout, ce livre est plein de verve, fantaisie, imagination ; il présente tout ce qui fait le charme et la nouveauté de Sterne : interventions de l’auteur avec son avis personnel, récit en abîme, digressions :
« Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j’aimerois mieux qu’on dît de moi, dans une affaire où il n’y auroit ni péché ni honte, que j’ai été dirigé par les influences de la lune, que d’entendre attribuer l’action où il y en auroit, à mon libre arbitre. »

« Hé bien, que tout aille à l’aventure ; je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers. »

« J’étois à l’Opéra-comique ; mais toutes mes idées n’y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j’y avois été moi-même… »

« Diable ! dis-je, j’en sais la raison, et il est temps d’en informer le lecteur. J’ai omis cette partie de l’histoire dans l’ordre qu’elle est arrivée… Je ne l’avois pas oubliée… mais j’avois pensé, en écrivant, qu’elle seroit mieux placée ici. »

« J’étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination. »

« Mais tel est mon destin… Il est rare que j’aille à l’endroit que je me propose. »

« Je changeai donc d’avis une seconde fois… à bien compter, même, c’étoit la troisième. »

« Mais ce n’est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. »

« Lorsque le mal m’accable, et que ce monde ne m’offre aucune retraite pour m’y soustraire, je le quitte, et je prends une nouvelle route… »

« Mais cette anecdote n’a rien de commun avec mes voyages… Je demande deux fois… trois fois excuse de cette digression. »



Mots-clés : #humour #voyage
par Tristram
le Mer 24 Avr - 0:34
 
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Sujet: Laurence Sterne
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Céline Minard

Bacchantes

Tag humour sur Des Choses à lire Cvt_ba10

La police de Hong Kong est sur les dents. Trois braqueuses punko-foldingues et un rat ont investi une cave à vin géante, logée dans d‘anciens bunkers anglais hypersécurisés,  où un homme d’affaire astucieux - et aux dents longues - héberge les millésimes au prix inestimables de tous les plus riches collectionneurs de la planète, qui souhaitent ainsi échapper au fisc. L’image délirante et  symbolique d ‘une société  capitaliste où la dérive n’a plus que les limites de l’imagination.

Les trois braqueuses sont beaucoup mieux organisées que la police, qu’elles narguent avec d’autant plus de plaisir et de provocations que, on le comprend peu à peu,  leurs intentions sont simplement de monter un bon coup pour se moquer des riches et des puissants. Un typhon arrive dans 15 heures et il n’y a pas de temps à perdre.

La fin est des plus opaques, j’ai été rassurée en constatant sur internet que je n’étais pas la seule à n’y avoir rien compris.

Si on prend ça comme une galéjade, une satire de roman noir, une bonne blague qui cherche à démonter un certains nombre de stéréotypes, c’est assez cocasse et réussi.
Si on prend ça comme un roman de littérature, c’est d’une maigreur qui laisse affamée, et songeuse à l’idée que j’aurais pu laisser 13 euros 50 là-dedans (on ne peut même pas dire "Ne perdez pas votre temps" tellement c’est court). Les pieds de nez astucieux et fariboles rigolotes ne suffisent pas à compenser le manque d’intrigue, les pistes lancées non abouties, la superficialité du truc et des personnages.

Bon, Céline Minard, c’était marrant, cette bonne blague écrite à la va-vite, on dirait un défi lancé à la sortie d’un stage d’œnologie. Mais ça c’est bon pour une soirée comique entre copains. Quand est-ce que vous repassez à la littérature ?



Mots-clés : #absurde #criminalite #humour
par topocl
le Sam 20 Avr - 21:19
 
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Sujet: Céline Minard
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Raymond Queneau

Pierrot mon ami

Tag humour sur Des Choses à lire Pierro10

Entre deux périodes de chômage, Pierrot est embauché à l’Uni-Park, un parc d’attractions parisien enclavé d’une parcelle avec la chapelle où repose un prince poldève (Queneau fait écho à un canular du début du XXe sur ce pays imaginaire). Pierrot est tombé amoureux d’Yvonne, qui tient un petit stand, et se trouve être la fille des propriétaires gestionnaires de la foire. D’abord (et brièvement) au Palais de la Rigolade « pour aider les poules à passer le va-t-et-vient » (placeur de chalandes en jupe sur une bouche d’air qui souffle verticalement tandis que matent les « philosophes »), Pierrot devient assistant de sidi Mouilleminche (le frère du défunt Jojo, première amour de la patronne), alias le fakir Crouïa-Bey ; il ne le restera qu’une soirée, s’étant évanoui alors que l’artiste se transperçait les joues d’épingles à chapeau… Puis il fait la connaissance de Mounnezergues, le propriétaire de l’enclave, et celle de Psermis, le fameux montreur d’animaux savants du cirque Mamar…
Les personnages sont savoureux, et en tout premier lieu Pierrot, qui ne pense pas trop et ne court pas après le boulot, qui sait aussi apprécier placidement l’existence sans se faire d’illusions.
C’est aussi l’occasion d’affectueuses descriptions de la zone banlieusarde des fortifications dans l’entre-deux-guerres.
Une ambiance désuète, bonhomme, marque cette histoire dont l’intrigue maintient un temps les personnages dans un petit remous :
« Une sorte de courant l’avait déporté loin de ces rencontres hasardeuses où la vie ne voulait pas l’attacher. C’était un des épisodes de sa vie les plus ronds, les plus complets, les plus autonomes, et quand il y pensait avec toute l’attention voulue (ce qui lui arrivait d’ailleurs rarement), il voyait bien comment tous les éléments qui le constituaient auraient pu se lier en une aventure qui se serait développée sur le plan du mystère pour se résoudre ensuite comme un problème d’algèbre où il y a autant d’équations que d’inconnues, et comment il n’en avait pas été ainsi, il voyait le roman que cela aurait pu faire, un roman policier avec un crime, un coupable et un détective, et les engrènements voulus entre les différentes aspérités de la démonstration, et il voyait le roman que cela avait fait, un roman si dépouillé d’artifice qu’il n’était point possible de savoir s’il y avait une énigme à résoudre ou s’il n’y en avait pas, un roman où tout aurait pu s’enchaîner suivant des plans de police, et, en fait, parfaitement dégarni de tous les plaisirs que provoque le spectacle, une activité de cet ordre. »

Cet extrait de l’épilogue éclaire et obombre à la fois le dénouement, plus astucieux qu’attendu.
Ce roman recèle tant d’échantillons de vocabulaire châtié ou trivial qu’il sert de vivier à citations illustratives dans Le Grand Robert : 248 extraits ! (en comptant quelques néologismes, comme « vibrionique » ou « sinistromanu » pour qualifier une belle-mère de la main gauche). Le langage est souvent académique (d’élégants passés simples et imparfaits du subjonctif, surtout appréciables conjugués avec des termes d’argot), parfois fantaisiste, le plus souvent humoristique, toujours délicieusement quenien.
Exemples de prose :
« Les principales fonctions physiologiques du corps humain furent invoquées par les uns comme par les autres, ainsi que différents organes situés entre le genou et la ceinture. »

« ‒ Pas la peine d’essayer de me mettre en boîte avec vos allusions que je ne comprends pas, dit Léonie. Je ne suis pas idiote, allez. »

« …] alors il ressentit les parfums troublants dont elle s’était imbibée, son cœur chavira de nouveau à la mnémonique olfaction de cet appât sexuel et, pendant quelques instants, il s’abîma dans la reviviscence d’odeurs qui donnaient tant de luxueux attrait à la sueur féminine. »

« Le bonisseur vint voir s'il pouvait y aller. On pouvait commencer. Il fit donc fonctionner le piqueupe qui se mit à débagouler Travadja la moukère et le Boléro de Ravel, et, lorsque des luxurieux supposant quelque danse du ventre se furent arrêtés devant l'établissement, il dégoisa son boniment. »

« Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t’apercevras quelle drôle de chose que c’est. D’abord y en a des coins entiers d’éboulés : plus rien. Ailleurs, c’est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l’on y reconnaît plus rien non plus. Et puis il y a des endroits qu’on trouve si beaux qu’on les repeint tous les ans, des fois d’une couleur, des fois d’une autre, et ça finit par ne plus ressembler du tout à ce que c’était. Sans compter ce qu’on a cru très simple et sans mystère quand ça s’est passé, et qu’on découvre pas si clair que ça des années après, comme des fois tu passes tous les jours devant un truc que tu ne remarques pas et puis tout d’un coup tu t’en aperçois. »

« Fermez cette fenêtre simplement, et revenez demain ou après-demain voir si je suis mort. J’aime autant être seul pour procéder à cette transformation. Adieu, mon jeune ami, et merci. »

« Son vêtissement et sa toilette ne s’accompagnèrent que de vagues rêveries accompagnées du chantonnement spasmodique de refrains connus. »

J’ai tout particulièrement pris plaisir à la lecture de ce roman : Queneau sait s’y faire bien agréable compagnie...


Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Tristram
le Lun 15 Avr - 0:22
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Julian Barnes

Dix ans après

Tag humour sur Des Choses à lire 51t6sg13

Suite de Love, etc., 1992 (titre original Talking It Over, alors que celui de 2002 est appelé en français… Love, etc. !) ‒ ce n’est pas l’éditeur qui l’aurait clairement indiqué ! et bien sûr je n’ai pas lu Love, etc. (le premier, hein…) D’ailleurs j’ai eu du mal à comprendre qui sont les personnages secondaires ; pour qui serait dans le même cas (lire ce livre avant le précédent), je précise que Mme Wyatt est la mère de Gillian (d’origine française), et Ellie une jeune collègue de cette dernière (restauratrice de tableaux). Mais le trio central, c’est Gillian, qui a divorcé de Stuart pour épouser son meilleur ami, Oliver, alors qu’ils avaient la trentaine. Stuart revient des USA, où il s’est remarié et a redivorcé, ainsi qu’eu du succès dans le négoce agro-alimentaire, tandis qu’Oliver est un cossard facétieux et dépressif qui a donné deux filles à Gillian.
Ce que Barnes représente dans ce texte, c’est donc les retrouvailles des personnages dix ans après, selon un projet littéraire qui serait sous-entendu dans ce qu’expose Stuart ici :
« Dans les romans, quelqu’un se marie et c’est fini ‒ eh bien, je peux vous dire par expérience que ce n’est pas le cas. Dans la vie, chaque fin est le début d’une autre histoire. Sauf quand on meurt ‒ ça c’est une fin qui est vraiment une fin. Je suppose que si les romans reflétaient fidèlement la vie, ils se termineraient tous par la mort de tous leurs personnages ; mais alors on n’aurait pas envie de les lire, n’est-ce pas ? […]
Mais la vie n’est jamais comme ça, hein ? On ne peut pas la poser comme on pose un livre. »

Le livre est constitué de monologues, peut-être adressés à l’auteur, et de dialogues qui se répondent. Ces soliloques et conversations sont bourrés d’humour, sans doute le plus difficile à traduire, d’autant que l’esprit est souvent idiosyncrasique d’une culture… Humour fort spirituel donc, allant des jeux de mots jusqu’à l’ironie la plus cruelle entre les deux rivaux ‒ Stuart vu par Oliver :
« Ô narcoleptique et stéatopyge individu, à l’entendement crépusculaire et à la Weltanschauung en Lego… »

« Un Anglais doté d’une Théorie, oh mon Dieu ‒ c’est comme de porter un costume en tweed au Cap-d’Agde. Ne fais pas ça, Stuart ! "Mais non, il leur faut encor / Plier leur prochain à leur volonté." Et donc Stuart, vêtu de pied en cap de laine six-fils, nage en chien parmi les nudistes en tenant le manifeste suivant entre ses canines : L’humanité elle-même doit devenir biologique ; le citadin peut revendiquer une certaine parenté avec le goret stressé ; nous devons nous griser d’air pur loin de ces redoutables sigles de pollution avec lesquels il prend plaisir à nous effrayer ; nous devons cueillir des baies sauvages et occire le lapin du dîner avec un arc et une flèche, puis danser sur la mousse humide comme dans une vision arcadienne de Claude le Lorrain. »

On découvre aussi « la loi de l’effet non voulu », le dilemme des causes endogènes ou exogènes à la dépression (héritage génétique versus vicissitudes de son vécu…) La dépression est bien décrite :
« On dit que l’alcoolisme est une maladie, alors je suppose qu’on peut l’attraper d’une façon ou d’une autre… Et pourquoi n’en serait-il pas de même avec la dépression ? Après tout, ça doit être terriblement déprimant de vivre avec une personne déprimée, non ? »

« Avant je pensais qu’il y avait quelque intérêt à être moi. Maintenant je n’en suis plus convaincu. »

« Non, c’est le hic avec tout ça… Je ne peux décrire que ce qui est susceptible d’être décrit. Ce que je ne peux pas décrire est indescriptible. Ce qui est indescriptible est insupportable. Et d’autant plus insupportable que c’est indescriptible. »

« Non pas que je croie à l’âme. Mais je crois à la mort d’une chose à laquelle je ne crois pas. »

Julian Barnes, un des plus francophiles et pourtant parfaitement britannique parmi les auteurs de langue anglaise, est aussi un profond observateur de la société :
« En fait de héros il n’y a plus que ce pâle ersatz, le "modèle". On n’aspire plus à l’individualisme, on aspire à représenter une catégorie. »

Question cuisine, on parle sandwich frites-beurre et curries (Oliver), mais aussi risotto et même une exceptionnelle frittata (Stuart) que j'ai sauvegardée dans les Recettes culinaires et littéraires.
Barnes ne précise pas le genre de ce texte (si l’éditeur a respecté sa volonté), qui effectivement n’est pas tout à fait du roman.
A propos, quand on aura sauvé la planète et mené à bien toutes nos saines revendications, il faudra mettre la pression sur les éditeurs pour qu’ils se résignent à une éthique les obligeant à indiquer sur la couverture qu’ils publient la suite d’un autre livre !


Mots-clés : #contemporain #famille #humour #social
par Tristram
le Mar 9 Avr - 1:07
 
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Sujet: Julian Barnes
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