Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 30 Mar - 19:28

218 résultats trouvés pour nouvelle

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

Journal d'un homme de trop

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Journa11


Tchoulkatourine, l’homme « superflu, ou être surnuméraire » ‒ « de trop » ‒ commence un journal tandis que ses jours sont comptés (la scène finale, de l’agonie, sera poignante). Il se remémore une enfance morose, tôt orphelin d’un père aimant mais joueur, et ruiné ; il évoque surtout son seul amour, non partagé sans même qu’il s’en doute, situation qui l’humilie dans une médiocre ville de province.
Typiquement slave et XIXe (lors d’un bal, Tchoulkatourine provoque en duel le prince dont Lise est tombée amoureuse) :
« J’avoue franchement qu’il y avait une solution, une seule, qui ne me vînt jamais en tête : je ne songeai pas une seule fois à m’ôter la vie. Je ne saurais dire pourquoi cette pensée ne se présenta jamais à mon esprit… »

C’est aussi (et surtout ?) une satire de la société russe ; les descriptions des personnages sont tout sauf flatteuses ; le trait est vif, facilement acerbe !
« …] je jetai tranquillement les yeux autour de moi et les arrêtai sur une demoiselle qui avait une figure allongée, un nez rouge et luisant, une bouche qui s’ouvrait si disgracieusement qu’on l’aurait crue déboutonnée, et un cou veineux qui rappelait l’archet d’une contrebasse. Je m’approchai froidement d’elle et l’invitai d’un air dégagé en faisant sèchement frapper mes talons l’un contre l’autre. Elle portait une robe rose qui paraissait relever de maladie et entrer à peine en convalescence ; une espèce de mouche déteinte et mélancolique tremblait sur sa tête et se balançait sur un gros ressort en cuivre. Elle semblait en général pénétrée d’outre en outre, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’une sorte d’ennui aigre et d’infortune moisie. »


Mots-clés : #nouvelle #xixesiecle
par Tristram
le Lun 23 Mar - 12:39
 
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Sujet: Ivan Sergueïevitch Tourgueniev
Réponses: 18
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Ian McEwan

Sous les draps et autres nouvelles

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Géométrie dans l’espace
Petit conte acerbe comme de Bierce, avec l’humour de Coe, l’ironie de Roth (Philip), à la limite du sarcasme (et avec une petite pointe sordide, voire trash) ; cette remarque est valable pour l’ensemble du recueil !
« À Melton Mowbray en 1875, lors d’une vente publique d’objets "rares et précieux", mon arrière-grand-père, accompagné de son ami M., s’était porté acquéreur du pénis d’un certain capitaine Nicholls, mort en 1873, à la prison de Horsemonger. »

« J’imaginais tous les endroits par où il était passé : Le Cap, Boston, Jérusalem, voyageant dans l’obscurité fétide des culottes de cuir du capitaine Nicholls, émergeant à l’occasion dans la lumière éblouissante du soleil afin d’émettre un jet d’urine dans quelque lieu public fort fréquenté. Je pensais aussi à toutes les choses qu’il avait touchées, toutes les molécules, les mains aventureuses du capitaine Nicholls dans la solitude sans amour des longues nuits en mer, la moiteur des parois vaginales de jeunes filles ou de vieilles prostituées, dont les molécules doivent exister encore, fine poussière balayée par les vents du Cheapside jusqu’au Leicestershire. »

L’histoire porte aussi sur la découverte du « plan sans surface »…

Économie familiale
Une initiation sexuelle guidée par un aîné maladroit, avec une déviation insane, traitée sur le mode burlesque.
« Toutefois, arrivé sur le palier, le sang étant descendu de la tête au bas-ventre, au sens propre du terme, ou comme eût dit Jane Austen, étant moi-même passé de la raison aux sentiments, au moment donc où je reprenais mon souffle en posant ma main moite sur le bouton de la porte, j’étais résolu à violer ma sœur. »

Le dernier jour de l’été
Un jeune garçon vit dans la communauté que son aîné a constitué après le décès de leurs parents. Les rapports humains sont très finement observés dans ce récit poignant, jusqu’au drame final.

Bande à part
Une brève pochade, où j’ai vu une piquante satire d’un théâtre contemporain si épris de représentation d’un monde dont il est déconnecté qu’il en est devenu ridicule.

Papillons
Aperçu de l’intérieur d’un désaxé dans le monde pervers d’une banlieue londonienne désolée, parvenue à l’atrocité banalisée.

Conversation avec un homme-armoire
Aperçu de l’intérieur d’un jeune homme maintenu dans l’enfance par une mère abusive, puis jeté dans le monde, et qui voudrait retourner en enfance. (M’a ramentu L’homme-boîte de Kôbô Abé).

Premier amour, derniers rites
Une étrange histoire d’amour dont une rate grosse ne réchappera pas, mais une anguille si.

Masques
Encore une mère abusive, ici de substitution et de plus actrice déchue, qui manipule un jeune garçon. Cette fois dans un texte plus développé, au ton moins percutant mais tout aussi efficace.

Pornographie
Il travaille dans le sex-shop de son frère, et trompe deux infirmières l’une avec l’autre, leur transmettant sa MST ‒ et elles se vengent.

Réflexions d’un singe captif
Le simiesque amant délaissé de l’auteure d’un seul roman (parlant de la stérilité féminine) narre les vains efforts de cette dernière pour en produire un second ; le ton est ampoulé, comme on imagine le style du best-seller en question. Hilarant !
« Comme se dit intérieurement Moira Sillito, l’héroïne du premier roman de Sally Klee, pendant l’enterrement de son mari : "Tout change." La douce, la péremptoire mais finalement tragique Moira est-elle consciente de démarquer le poète Yeats ? »

« Sally Klee et moi dégustons notre café dans un "silence riche de promesses". C’est du moins ainsi que Moira et son mari, Daniel, jeune cadre brillant dans une entreprise locale d’embouteillage, sirotent leur thé en digérant l’information selon laquelle aucune raison médicale ne leur interdit de procréer ensemble. »

Morte jouissance
Qu’un homme tombe amoureux d’un mannequin, l’idée n’est peut-être pas neuve (voir Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz), mais n’a sûrement jamais été menée jusqu’à un tel accomplissement !

Sous les draps
Écrivain, divorcé, il reçoit sa fille, et la copine de celle-ci ; la situation n’est pas inédite dans ce recueil, et c’est toujours… trouble.

Psychopolis
Un Anglais à Los Angeles : après la société anglaise, l’états-unienne n’est pas non plus épargnée.

L’écriture précise de Ian McEwan évoque sans porter de jugement des individus marginaux coincés dans la société (british) par la parentèle, le sexe, la vie commune. Il est généralement spirituel, souvent leste, provocateur voire choquant, mais toujours humain me semble-t-il.

Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Dim 22 Mar - 20:52
 
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Robert Louis Stevenson

Will du moulin

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Le moulin où vit Will, orphelin recueilli par le meunier, est sis dans une vallée à l’écart du monde (un pays imaginaire, en amont de « Underteck »), au bord d’une rivière qui passe vers la vie en aval.
« …] l’eau courante emportait ses désirs avec elle lorsqu’il rêvait à ses flots fugitifs [… »

Will rêve de ce monde, n’entreprend pourtant pas d’aller le découvrir, et lorsqu’il rencontre Marjory, choisit de ne pas combler son désir en l’épousant, mais préfère qu’ils restent amis.
« La vue de toute chose attrayante et inaccessible excitait son plaisir, disait-il ; »

Puis il vieillit avec philosophie.
« Celui qui a vécu longtemps ne se soucie plus de vivre davantage. »

Une philosophie de non-possession, voire non-action, un peu ce que Char appelait « l'amour réalisé du désir demeuré désir » ?
J’ai été infiniment plus réceptif à cette sensibilité qu’à Olalla
« …] maints autres de ces petits détails qui n’ont l’air de rien pour autrui et qui sont néanmoins pour chacun le vrai fin mot de l’existence [… »

Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Jeu 19 Mar - 23:45
 
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Italo Calvino

Forêt-Racine-Labyrinthe

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Bref conte dans le ton de la trilogie des Ancêtres.
« ‒ Les branches nous empêchent d’avancer. Il faut que nous passions par-dessus ou par-dessous.
L’écuyer s’étonna :
‒ Les branches ? Mais ce sont des racines, Majesté.
‒ Si ces choses-là sont des racines, répliqua le Roi, alors nous sommes en train de marcher sous la terre !
‒ Si ce sont des branches, insista le vieil Amalbert, alors nous avons perdu le sol de vue et nous sommes suspendus en l’air. »

« Dis-moi, tu n’as pas une idée de l’endroit où nous sommes ? Je descendais dans les racines et je me retrouve dans les branches…
‒ Je ne sais pas. Je grimpais dans les branches… et je me retrouve enfoncé dans un labyrinthe. »


Mots-clés : #contemythe #moyenage #nouvelle
par Tristram
le Sam 14 Mar - 20:10
 
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Antonio Tabucchi

Les volatiles de Fra Angelico

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Recueil de « quasi-nouvelles », le plus souvent inspirées de peintures, et du Portugal.
À retenir notamment Histoire d’une histoire qui n’existe pas (un roman qui finalement ne sera pas publié, mais « confi[é] au vent ») :
« Je ne sais si ce fut un tribut, un hommage, un sacrifice ou une pénitence. »

... et Dernière invitation, pochade aigre-douce qui traite des avantages présentés par Lisbonne pour un suicide de « libre choix »…

Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mar 25 Fév - 20:47
 
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Clarice Lispector

Vu que certains s'interrogeaient sur elle... lu en décembre dernier.

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Lispec10

Corps séparés

Clarice Lispector s’intéresse aux non-dits, aux complications de toutes sortes, celles qui se nichent dans les rapports que les personnages ont entre eux, ― enfants, adultes, ou animaux ― celles qui les démangent et que par ailleurs la romancière brésilienne n’a pas l’intention d’expliquer. Il est difficile de démêler de quoi on parle dans ces nouvelles, quel est le sujet : le récit consiste en un tissage compliqué de sentiments et de désirs, sentiments de défiance ou de perplexité, désirs de conformité ou désirs de chosifier autrui.

Du reste on reconnaît bien les frictions, les frottements ― jamais de guerre déclarée ― engendrés par la proximité des êtres, les incertitudes (contaminant le texte et le lecteur) des personnages quant à savoir ce qu’on attend d’eux. Clarice Lispector revient inlassablement sur toutes ces tensions larvées, elle y revient avec une fascination communicative. L’ensemble des images et des individus créent une ossature tout à fait charnelle : l’autre est d’abord un corps, le titre du recueil est bien choisi…


Mots-clés : #nouvelle
par Dreep
le Mar 25 Fév - 18:33
 
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Rick Bass

Dans les monts Loyauté

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Premières nouvelles publiées de Rick Bass, ce recueil fut dédié à John Graves, Jim Harrison et Tom McGuane…
Et pour un coup d’essai ce sont dans l'ensemble d’excellents textes, tous marqués par la nature (y compris humaine).

Chronique de la ville de Rodney
L’existence fantasque dans une petite ville portuaire pratiquement abandonnée dont le Mississippi s’est retiré voilà un siècle, coupant un de ses méandres.

Le Marigot
C’est le surnom d’un gamin persécuté par les autres élèves, peut-être fascinés parce qu’il est passionné par le marais et sa faune.

Incendies
Pour la protéger d’une éventuelle attaque d’ours, le narrateur suit à vélo une coureuse venue s’entraîner dans cette vallée écartée, souvent visitée par les incendies, volontaires ou pas.

La Vallée
« Un jour, j’ai quitté le Sud, j’ai laissé tomber mon travail et j’ai filé jusqu’au milieu des neiges : l’extrême nord-ouest. J’y habite un chalet rustique sans électricité, et je ne n’en partirai jamais.
Il n’y a pas beaucoup de gens dans cette vallée – vingt-six électeurs inscrits – et plutôt que de détester presque tout le monde, comme ça m’était si facile en ville, je peux maintenant prendre le temps d’aimer presque tout le monde.
Il faut que je commence petit. Il faut que je m’y prenne bien. »

Dans cet aperçu du Wild du Nord-Ouest, on pressent nettement l’œuvre à venir.
À propos d’une autre solitaire, qui recueille les chiens fuyant vers le Canada :
« Je suis comme ces chiens errants, et je pense que Jody aussi. Ces chiens sont venus de loin pour arriver jusqu’ici. »


Cornes et ramures
Dans une petite communauté similaire, sinon la même, où tout le monde chasse à la saison, Suzie est contre.
« Le bétail est fait pour ça. Le bétail ressemble aux habitants des villes. Le bétail s’attend à, et même mérite, ce qui va lui arriver. Mais les animaux sauvages sont différents. Les animaux sauvages aiment la vie. Ils vivent dans les bois exprès. C’est cruel d’aller les chasser et de les tuer. C’est cruel. »


Wejumpka
C’est le « nom indien » d’un petit garçon abandonné par son père suite au divorce de ses parents.

Le Fabuleux Pig-Eye Reeves
Pour s’entraîner, un jeune boxeur du Mississippi se bat dans les bars minable, et court poursuivi par un cheval.

L’Attente
Journée de pêche en mer, entre hommes avec les femmes en tête.

Séjour au Paradis
Le gardien d’un château dans une forêt reculée profite du lieu, et voudrait le protéger des deux agents immobiliers qui projettent de le rendre rémunérateur, en vrais prédateurs.

Dans les monts Loyauté
Ambivalents souvenirs de jeunesse.

Mots-clés : #nature #nouvelle
par Tristram
le Mar 7 Jan - 23:21
 
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Sujet: Rick Bass
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Joseph Conrad

Amy Foster

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Le narrateur rapporte ce qu’un médecin lui a raconté, l’histoire de la femme de Yanko, un émigrant d’Europe centrale parti en Amérique et naufragé sur les côtes du Kent (la distanciation par enchâssement des témoignages est savamment construite par Conrad).
Cette nouvelle est nourrie de l’expérience de l’auteur, lui-même transplanté de Pologne en Angleterre. Et ce récit (écrit en 1901) d’un réfugié fuyant la misère, de plus escroqué par les passeurs, résonne singulièrement aujourd’hui…
« Il est en effet pénible pour un homme de se retrouver un étranger, abandonné, sans défense, incompréhensible, et d’une origine mystérieuse, dans quelque coin obscur de la terre. »

« Il est vrai, disait-il, qu’il les avait abordés comme un mendiant ; mais dans son pays, même si l’on ne donnait rien, on parlait gentiment aux mendiants. Dans son pays, on n’apprenait pas aux enfants à jeter des pierres sur ceux qui imploraient la pitié. »

Yanko, incarnation de l’inconnu et de l’étrange(r) dans ce qui est pour lui aussi le comble de l’étrangeté, ne sera accueilli que par Amy, une jeune femme sans grande beauté, intelligence ou éducation. Il restera détesté, pris pour un dérangé, aux manières différentes.
« Puis le vagabond se leva sans dire un mot devant lui, masse de boue et de crasse de la tête aux pieds. Smith, seul au milieu de ses meules avec cette apparition, dans le crépuscule d’orage où retentissaient les aboiements furieux du chien, sentit en lui la peur devant cette inexplicable étrangeté. »

La dissemblance est renforcée de l’incommunicabilité, puisque Yanko ne parle pas la même langue…
Je me demande si Yanko n’est pas un des Yahoos de Swift, ces humains dégénérés et répugnants, désignation devenue synonyme de rustre déplaisant en anglais…

Mots-clés : #discrimination #exil #immigration #nouvelle
par Tristram
le Jeu 2 Jan - 17:20
 
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Sujet: Joseph Conrad
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Gilbert-Keith Chesterton

Le club des métiers bizarres

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Titre original: The Club of Queer Trades. Nouvelles, 1905, 190 pages environ.
Peut se lire en langue originale ici.
Six nouvelles reliées entre elles par les thèmes et les protagonistes principaux.

Autant les premiers romans de Chesterton comptent parmi ce qu'il a fait de meilleur, autant ces nouvelles-ci, ses premières, laissent un peu l'exigeant lecteur sur sa faim, j'eus souhaité qu'il sophistiquât quelque peu davantage, qu'il enjolivât encore.

En 1905, en fait de polars britanniques, existait Sir Arthur Conan Doyle et son Sherlock Holmes, et c'est à peu près tout: l'historien du genre, pointilleux, me rétorquera sans doute qu'untel ou untel (dont R-L Stevenson en personne) s'était aussi aventuré dans ce domaine littéraire-là, qui allait faire florès au XXème et toujours de nos jours, mais on parle bien d'auteurs à la fois spécialisés et grand-public, en matière de polars britanniques.

Comment prendre le pendant de l'écrivain-médecin et de sa logique clinique ?
Bien sûr, si vous avez déjà lu quelques pages de Chesterton c'est évident, le projet va de soi: face à la déduction scientifique l'auteur oppose le paradoxal intuitif, la conviction dût-elle paraître d'un absurde consommé.
Aussi ceci: on ne meurt pas dans les enquêtes narrées par Chesterton, d'ailleurs, à ma connaissance, on ne meurt pas non plus dans ses romans ou son théâtre: ainsi les enquêtes, comme les histoires narrées au sens large, ne sont pas alourdies du fardeau de la gravité, ni de la délectation voyeuriste de la violence morbide.

Peut-être, sans trop s'avancer, peut-on suggérer que Chesterton tente d'ébaucher son personnage de détective, qui sera, bien des années plus tard, le Père Brown, Basil Grant étant un prototype abandonné d'emblée, trop typé, trop limité ?

Le détective est Rupert Grant, toujours en chasse, tandis que l'enquêteur qui démêle, le héros principal, est son frère, Basil Grant, un excentrique juge démissionnaire: dans chacune des nouvelles, à la fin, Basil démontre à Rupert qu'il n'y a eu ni crime, ni intention malfaisante de la part de ceux contre qui sont les apparences trompeuses.
Ou presque:
La dernière nouvelle (mais ne dévoilons pas !) montre un cas de justice pour des faits non répréhensibles par les lois des tribunaux, en sus de quelques baffes, mêlées, horions et autres coups de poing.

L'auteur (c'est narré au "je") dit s'appeler Swinburne (oui, comme le grand poète, encore vivant et londonien à l'époque de parution), et fait office de témoin tout en complétant le trio, basculant dans l'erreur (c'est-à-dire du côté Rupert de l'analyse):
Procédé commode pour permettre d'embarquer le lecteur vers la mystification et donner du poids aux chutes des nouvelles.
Quelques unes des marques de fabrique du gentleman de Beaconsfield sont bien là, comme l'habituelle mine à citations (bien que réduite à sa portion congrue, cette fois-ci - une ci-dessous), les descriptions très picturales et savoureuses, l'humour.

La curieuse affaire de l'agent de location a écrit:
- La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n'est qu'une création de l'esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.



La singulière conduite du professeur Chadd (entame) a écrit:

  En dehors de moi, Basil Grant avait relativement peu d'amis et cependant, il était le contraire d'un homme insociable. Il parlait à n'importe qui n'importe où et il parlait non seulement bien mais avec un intérêt et un enthousiasme parfaitement sincères pour les affaires de son interlocuteur. Il parcourait le monde, pour ainsi dire, comme s'il se trouvait toujours sur l'impériale d'un omnibus ou sur le quai d'une gare. Naturellement, la plupart de ses connaissances de hasard disparaissaient après avoir traversé sa vie. Quelques-uns, ici ou là, restaient en quelque sorte accrochés à lui et devenaient ses intimes pour toujours, mais ils avaient tous un même air d'être là accidentellement, comme des fruits abattus par le vent, des échantillons pris au petit bonheur, des ballots tombés d'un train de marchandises ou des paquets-surprises pêchés à la foire.  


En langue originale c'est encore plus savoureux (et fluide, surtout !):

The Noticeable Conduct of Professor Chadd (beginning) a écrit:

Basil Grant had comparatively few friends besides myself; yet he was the reverse of an unsociable man. He would talk to any one anywhere, and talk not only well but with perfectly genuine concern and enthusiasm for that person's affairs. He went through the world, as it were, as if he were always on the top of an omnibus or waiting for a train. Most of these chance acquaintances, of course, vanished into darkness out of his life. A few here and there got hooked on to him, so to speak, and became his lifelong intimates, but there was an accidental look about all of them as if they were windfalls, samples taken at random, goods fallen from a goods train or presents fished out of a bran-pie.


Mots-clés : #absurde #humour #justice #nouvelle
par Aventin
le Sam 28 Déc - 17:38
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Francisco Coloane

Cap Horn

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Quatorze nouvelles sur la brutalité de l’existence pour les animaux (y compris l’homme) en Patagonie, que ce soit dans les estancias magellanes, dans la pampa ou en mer. Ou plutôt de brefs récits, rapportés par un narrateur comme autant de témoignages, ce qu’ils sont au moins en partie.
Le dernier texte, qui donne son nom au recueil, résume bien l’ensemble : des hommes tuent les bébés phoques où ils sont mis au monde, puis s’entretuent.

« Le couteau était pour Denis comme une prolongation de lui-même, un sens supplémentaire grâce auquel il recevait de secrètes et agréables vibrations. Il l’avait toujours en main, coupant des longes de cuir, amincissant des lanières, effilant les fines veines de guanaco qui servent de fil à coudre. » (La voix du vent)

« Denis était-il un criminel-né ? Ou bien ses vingt années de dépeçage avaient-elles fait de lui un homme accoutumé à son lot quotidien de victimes ? » (La voix du vent)

« Nous étions à la mi-décembre et la nuit, sous ces latitudes, est presque inexistante ; les jours se mordent la queue, car à peine le crépuscule commence-t-il à étendre ses ombres que la clarté laiteuse de l’aurore les efface. » (L’iceberg de Kanasaka)

« Puis nous donnâmes à manger aux chiens et nous nous assîmes autour du feu pour boire le maté et goûter ce calme indicible, mélancolique et parfois angoissant qui s’installe la nuit dans les déserts et les pampas fuégiennes, où nul oiseau ni insecte ne viennent troubler la solitude et le silence. » (Une nuit dans le Páramo, III)

« C’est la vie, compagnons ! Nous finirons tous de la même manière, comme les moutons que nous conduisons de l’estancia à la chambre froide ; à la différence près que les capones [moutons châtrés], on les engraisse et que la viande part en Europe dans des boîtes de conserve de toutes les couleurs, tandis que nous, on se serre la ceinture, on nous roule dans la farine et on nous marche sur les pieds ! Et au bout du compte nos pauvres carcasses s’en vont pourrir dans la boue, ou parfois, histoire de changer, on nous envoie, sans prendre la peine de nous engraisser, dans ces charniers humains que les riches creusent entre les frontières ! D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’on finisse bientôt là-bas ! J’ai entendu dire que toutes ces bêtes étaient prévues pour une guerre prochaine. » (Chiens, chevaux, hommes)


Mots-clés : #aventure #nature #nouvelle #solitude
par Tristram
le Ven 27 Déc - 23:03
 
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Sujet: Francisco Coloane
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Samuel Beckett

Premier amour

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Premie10

Un certain cynisme, un côté abject sourdent de cette brève œuvre des débuts, qui donne une approche plus aisée du personnage, toujours un peu le même au cours de cette descente dans l’être que retrace la trilogie Molloy/ Malone/ l’Innommable et toute l’œuvre qui suivra. Ici, c’est surtout l’absence de communication véritable avec autrui et de possible empathie du narrateur qui sont mises en scène. Une impression de malveillance cache la sensibilité pessimiste à la misère humaine.
« La chose qui m’intéressait moi, roi sans sujets, celle dont la disposition de ma carcasse n’était que le plus lointain et futile des reflets, c’était la supination cérébrale, l’assoupissement de l’idée de moi et de l’idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse. »

« J’ai beaucoup aimé, enfin assez aimé, pendant assez longtemps, les mots vase de nuit, ils me faisaient penser à Racine, ou à Baudelaire, je ne sais plus lequel, aux deux peut-être, oui, je regrette, j’avais de la lecture, et par eux j’arrivais là où le verbe s’arrête, on dirait du Dante. »

« Cela me faisait mal au cœur, de quitter une maison sans qu’on me mît dehors. »


Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mer 25 Déc - 12:30
 
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Sujet: Samuel Beckett
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Antonio Tabucchi

Le jeu de l’envers

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Plusieurs textes, plusieurs registres (d’ailleurs assez éclectiques), de la saudade portugaise à l’influence de Fitzgerald (et Woolf ‒ et de nombreux autres auteurs) en passant par l'enfance, avec une poésie entre amertume et mélancolie.
J’ai inévitablement été charmé par un petit texte, Théâtre : 1934, un jeune Portugais dans la brousse du Mozambique, sous les auspices de Conrad ; il y est convié par un gentleman anglais à des séances de Shakespeare qu’il interprète seul.
« L’Afrique, avec son immanence et sa lassitude, augmentait les distances et amortissait les souvenirs. »

« L’Afrique était un territoire de l’esprit, une non-prévisibilité, un hasard. En Afrique tout le monde avait l’impression d’être loin, y compris de soi-même. »

« Le soir qui tombait s’emplissait des bruits intranquilles de la forêt, les moustiques commençaient à être redoutables, une brise très légère nous apportait l’odeur âcre du sous-bois. »

Le chat du Cheshire (celui d’Alice)
« Mais au fait, est-ce que les choses ont un sens ? Peut-être que oui, mais c’est un sens caché, on le comprend après, beaucoup plus tard, ou alors on ne le comprend pas, mais elles ont quand même un sens : un sens qui leur appartient, bien sûr, qui parfois ne nous concerne pas, même si nous croyons le contraire. »

Vagabondage (en hommage au poète errant Dino Campana)
« Et c’était cela, l’étrange fonction de l’art : arriver par hasard à des personnes prises au hasard, parce que tout est hasard dans le monde, et que l’art nous le rappelle : et c’est pourquoi il nous rend mélancoliques et nous réconforte. Il n’explique rien, comme le vent n’explique rien : il arrive, il agite les feuilles, et les arbres restent traversés par le vent, et le vent s’envole. »

« La route, et sa voix de sirène. »

Une journée à Olympie (qui redonne la parole à Pindare)
« Le Vainqueur se souvenait de ces atmosphères fraîches et ombragées : il se souvint de ses jeux d’enfant avec Égine, de leurs courses entre les colonnes et des rires innocents de l’enfance, en un temps qui était passé depuis peu et qui déjà ne lui appartenait plus, et il pensa au temps. Les pieds rapides du Temps, qui laissent des traces des choses dans la mémoire quand ces choses elles-mêmes n’existent plus. Et ainsi, lorsqu’ils arrivèrent dans la salle centrale et qu’Égine le fit s’étendre à son aise sur les coussins dans la position la plus commode pour qu’il lui raconte sa journée victorieuse, il commença à lui parler du Temps tel qu’il l’avait ressenti à Olympie.
‒ Le témoin unique de toute vérité exacte, le Temps, règne. Son empire ne concerne pas seulement la clepsydre, mais commande à toute chose, parce qu’il est l’harmonie et le mouvement, la mesure et le rythme, la scansion, la pause, le silence. […]
Voilà, et ainsi tu arrives et sens sa présence : la respiration du Temps. Il arrive avec la brise du soir, comme un souffle : et cela, c’est le Temps. Il respire dans la moindre feuille des saules touffus qui se balancent, chacun à son propre rythme : et cela, c’est le Temps. Il brille avec le ciel que Vesper embrase : et toute lumière qui scintille est Temps. Il respire dans le corps des hommes, qui par leur respiration sont Temps vêtu de chair. Et toi, dans cet endroit-là, tu comprends que la compétition est comme la musique, la danse et la poésie ; et que le Temps gouverne le cosmos. »


Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mer 18 Déc - 0:22
 
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Sujet: Antonio Tabucchi
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Marguerite Yourcenar

Comme l'eau qui coule

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Trois nouvelles ; Anna, soror…, Un homme obscur et Une belle matinée.

Anna, soror…
C’est une relecture pour ce premier texte, superbe, et je suis de nouveau ébloui par le style, les jeux d’allitérations et scansions ponctuées de Marguerite Yourcenar, pourtant toujours juste. Est retracé le tragique inceste entre un frère et une sœur de la noblesse espagnole occupant Naples au XVIe siècle.
« Les constructions inachevées, dont l'aspect, comme pour décourager le maître d'œuvre, imite par avance la ruine qu'elles seront un jour, lui rappelaient que tout bâtisseur, à la longue, n'édifie qu'un effondrement. »

Un homme obscur, c’est Nathanaël, un humble Hollandais au XVIIe siècle, doué pour le latin, marin aux Amériques, amoureux d’une belle Juive entr’autres belles rencontres de hasard, correcteur des Prolégomènes « du docte Juif nommé Léo Belmonte », pleurétique ballotté par la vie jusqu’à sa mort solitaire.
« …] j'ai toujours cru qu'entre simples et sages, le seul fossé était de vocabulaire. »

Une belle matinée c’est le moment où Lazare, le fils de Nathanaël, part à douze ans jouer les rôles féminins de Shakespeare, rêvant par avance ses incarnations de comédien.

Postfaces : Marguerite Yourcenar évoque la genèse de ces textes. Celle d’Anna, soror… est ancienne, ce récit demeurant cependant actuel pour son auteur après plus de cinquante ans ; l’histoire du thème littéraire de l’inceste est aussi retracée.

Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mar 3 Déc - 12:00
 
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Colette

La femme cachée

Tag nouvelle sur Des Choses à lire La-fem10


Recueil de nouvelles,
de 1924, pour la date de première édition. Elle avait donc 51 ans.
Ce receuil est inégal, c'est à dire que chaque nouvelle a toujours des fulgurances, mais la perfection de leur construction est variable , la moitié est épatante, l'autre juste très agréable.

Le point commun du recueil, comme son nom l'indique, un biais sur l'"éternel féminin" , en couple ou non. Excepté une nouvelle, appelée "Le renard", qui met en scene deux hommes proprietaires l'un d'un renard apprivoisé, l'autre d'un couple de poules/coqs.
Je reste très impressionnée par le style de cette femme.
Du coup je vous recopie une des nouvelles. Tout simplement. Je ne sais pas quoi dire en commentaire, Colette c'est Colette, quoi. On connait.

Hop. je recopie ci dessous "La femme cachée", la nouvelle qui donne son titre au recueil.


Mots-clés : #nouvelle
par Nadine
le Mer 27 Nov - 19:54
 
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Sujet: Colette
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Truman Capote

L'été indien

Tag nouvelle sur Des Choses à lire M0286910


Juste pour me faire plaisir : passer un moment avec l'écriture de Truman Capote. Je ne m'en lasserai jamais.

Petit livre, la taille d'une nouvelle mais qui laisse tant de mélancolie, tant de tristesse partagée face à un choix de vie imposé par le père de famille.
En même temps, récit si descriptif du paysage qui environne les personnages qu'on referme le livre, persuadé qu'en levant les yeux, c'est certain, il neige dehors.
Il neige comme dans le récit, comme dans le coeur du grand-père, comme dans celui de l'enfant.


Mais il reste un secret à partager...



Mots-clés : {#}nouvelle{/#}
par Invité
le Ven 22 Nov - 18:57
 
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Sujet: Truman Capote
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John Fante

Grosse faim

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Grosse10

On rencontre plusieurs fois le jeune Arturo Bandini dans ces 18 nouvelles inédites et publiées à titre posthume, datées de 1932 à 1959 :

Quel plouc, ce Dibber Lannon !
« Un jour, je suis allé avec Dibber à la maison hantée, au bord de la rivière. On avait des frondes pour tuer les fantômes. »

Le copain du narrateur prétend que son frère sera le prochain pape. Dans cette nouvelle comme dans la suivante, on mesure comme John Fante savait rendre justement, sensiblement l’esprit des gamins, avec humour, mais aussi parfois amertume.
« Je le connaissais. On me la faisait pas. Je savais à quoi ressemblait ce gars-là. Comment il zigouillait les poulets et les chatons. Je savais tout ça. Peut-être qu’il allait bel et bien devenir prêtre, mais ce serait certainement pas un prêtre modèle. Je voyais encore le chaton mort. On peut pas faire un truc pareil et être sanctifié. Jamais de la vie. »


La Mère de Jakie
Incipit :
« Bon, si j’avais une mère comme celle de Jakie Shaler, je ferais quelque chose. Je ferais quelque chose de vraiment bizarre. Je me mettrais aussi sec à la recherche d’une autre mère. »

L’enfance maltraitée, aussi confrontée à la mort.

Les voix encore petites
Scène de ménage nocturne, dont profite toute la famille.

L’Ardoise
C’est celle, chez l’épicier, que doit gérer la mère dans la famille nombreuse d’un pauvre maçon rital…

Le Criminel
Il s’agit d’un bootlegger ‒ dans le plus pur style, voire caricaturalement, italien…
« Si l’un de nous autres, les gosses, osait seulement pousser le moindre soupir un peu sonore durant cet accès de fureur, papa s’emparait aussitôt d’un couteau et menaçait de nous trancher la gorge. Même si cette menace effrayante fut proférée trois à quatre fois par semaine pendant toute notre enfance, elle connut sa concrétisation la plus probante le soir où il lança une boulette de viande vers mon frère Dino. »


Une femme de mauvaise vie
Une possible mésalliance révolutionne le « clan […] victime d’une crise d’hystérie collective »…

Un type à l’intelligence monstrueuse
Le samedi soir (drague, danse et bières) d’un jeune manœuvre prétendant écrivain qui pense surtout à ses lectures, dont Nietzsche.

Lavé sous la pluie
Un petit employé rêve à ses pitoyables amours :
« Je tombe amoureux de femmes qui ne le savent pas. »


Je suis un écrivain de la vérité
Le narrateur-je (c’est le procédé privilégié de Fante) est un pédant écrivain épris de vérité ‒ incipit, et reprise d'icelui :
« La vérité est souvent désagréable, mais il faut la dire. Dans le cas présent, la vérité c’est que Jenny n’est pas une jolie fille. Elle est l’héroïne lamentable de cette nouvelle. Elle est petite et grosse, couverte de bourrelets de graisse. Sa bêtise dépasse les pouvoirs descriptifs de ma plume. »

« Si vous l’interrogiez, Jenny serait incapable de se rappeler le moindre mot de tous mes grands monologues. C’est une vraie tragédie. Car j’ai souvent dit de belles choses, me surprenant parfois moi-même. Je suis incapable de m’en souvenir maintenant, mais je me rappelle que sur le moment elles étaient spectaculaires, magnifiquement ciselées, dignes d’être mémorisées.
J’ai déclaré plus haut que je souhaite dire la vérité. Je dois maintenant faire un aparté pour reconnaître que j’ai échoué. J’ai dit que Jenny est grosse et laide. Ce n’est pas tout à fait exact, car Jenny est tout sauf cela. Oui, Jenny est une vraie beauté. Elle est mince et souple. Son attitude est aussi arrogante que celle de la rose. C’est une joie de l’avoir auprès de soi. »


Prologue à Demande à la poussière 
« Inutile de chercher à fabriquer une intrigue pour cette histoire, mon second roman. Tout cela m’est arrivé. Cette fille est partie, j’étais amoureux d’elle et elle me détestait, et voilà mon histoire. Demande à la poussière sur la route. »

La triste histoire d’amour torturé qui va devenir Demande à la poussière : un très beau texte qui parle de l’inégalité des chances dans une société hiérarchisée selon l’identité ethnique, rappelant notre actualité ; d’autodérision et de rêve de gloire chez l’auteur ; de Los Angeles et sa Bunker Hill.
« J’intitule donc mon livre Demande à la poussière parce que la poussière de l’Est et du Middle West est dans ces rues et c’est une poussière où rien ne poussera jamais, une culture sans racines, un désir forcené de se barricader, la vaine fureur de gens perdus et désespérés qui meurent d’envie d’atteindre une terre qui ne leur appartiendra jamais. Et une fille égarée qui a cru que la frénésie rendait heureux, et qui a voulu avoir son lot de frénésie. »

« L’amour à petit budget, une héroïne gratuite et pour rien, à se rappeler à travers un hublot où nagent truites et grenouilles. »

« La Faim de Hamsun, mais ici c’est la faim de vivre dans une contrée de poussière, la faim de voir et de faire. Oui, La Faim de Hamsun. »

Et là on se ramentoit vivement Henry Miller…

Un trajet en car
Dans la peau d’un saisonnier philippin qui voyage de nuit en car.

Mary Osaka, je t’aime
Ostracisme entre Américains… d’origine philippine et japonaise ; un amour pourtant, puis survient Pearl Harbour…

Valenti apprivoisé
Passion à l’italienne : alternance de violente jalousie et d’amour ardent.

L’Affaire de l’écrivain hanté
Superstition, peut-être aussi d’origine italienne ?

Le rêve de Mama
Superstition encore, aux conséquences burlesques dans cette parodique famille italienne.

Les Péchés de la mère
Le vrai pouvoir, celui de la Mama ‒ ici impétueux, excessif, surtout quand son poids s’ajoute à celui de la coutume.

Grosse faim
John Fante retourne dans l’esprit d’un enfant, ses fabulations, sa perception du monde et… sa conception de l’alimentation.

Mon premier voyage à Paris
Rencontre d’une vieille misérable en souffrance dans la rue ; il s’avère que
« Elle ne désire rien, sinon qu’on la laisse tranquille avec sa douleur. »

A son habitude, Fante mêle les faits, souvent autobiographiques, finement observés, et la fiction qu’il en tire ; comme de coutume, c’est son style si particulier qui fait sa différence : laconisme, reprises, et surtout cette petite note humaine, impossible à préciser, glissée entre les mots.

Notez bien que Des choses à lire vous a gracieusement offert la table des matières de cet ouvrage (peine que pratiquement aucun éditeur ne se donne plus).  
Arturo, you guy owe me a couple o' beers...

Mots-clés : #enfance #famille #immigration #nouvelle
par Tristram
le Mer 2 Oct - 0:22
 
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Sujet: John Fante
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Jules Renard

Sourires pincés

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Sourir10

I. Pointes sèches : Les poules - Les perdrix - Aller-retour - Sauf votre respect - La pioche - Les lapins - La trompette - Le cauchemar - Coup de théâtre
Dans la dernière brève pièce, apparition de Poil-de-Carotte, le petit mal-aimé (autobiographique ?) de la famille :
« Scène V
Poil-de-Carotte
(Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts. Dans son nez, un seul. Etat d'âme à la M. Paul Bourget.)
Tout le monde ne peut pas être orphelin. »

II. Ciel de lit (des distances à respecter dans le lit conjugal)

III. La mèche de cheveux (délicieuse petite pièce, plus désopilante que baudelairienne ; j’ai envie de la citer intégralement…)

IV. Sourires pincés : Le pêcheur - Les vers luisants - L'herbe - Les bœufs - L'affût - La vendange - Le pêcheur à la ligne - Les moineaux
L’avant-dernière scène, in extenso :
« Les ruisseaux accourent au bassin où se repose la rivière. L'un apporte le murmure câlin de ses joncs ; l'autre, sur un mince filet clair, pur de toute boue, écrémé sous les dents de la roue du moulin, tout essoufflé et comme toussotant, pour avoir tant sauté de cailloux, apporte le plain-chant des canards du village, tandis qu'au milieu du bassin, où s'égrène un vol de mouches, les poissons font des ronds à fleur d'eau, paillètent, et, repus, loin des bords, se demandent entre eux à quoi s'occupe ainsi le pécheur à la ligne ? »

V. La demande

VI. Les joues rouges

VII. Les petites bruyères : Gens des deux sexes - Gens de métier - Gens du monde

VIII. Baucis et Philémon

IX. Le coureur de filles

Instants saisis à la concision de haïku ‒ travail à l’os comme brièveté des saynètes ‒, observations précises jusqu’au venin, humour savoureux mais pointes fort sèches…

Mots-clés : #famille #nouvelle #ruralité #xixesiecle
par Tristram
le Sam 28 Sep - 22:32
 
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Sujet: Jules Renard
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Eric Holder

Masculins singuliers

Nouvelles, 140 pages environ, 2001, éditions Le Dilettante.

Tag nouvelle sur Des Choses à lire C_masc10


Huit nouvelles, parfois de courtes proses, parfois un texte plus long, étoffé. Le titre est fort heureusement choisi, il s'agit de la singularité de différents caractères masculins. Ils campent de belles rencontres, au résultat un peu désastreux il est vrai - pas toujours.

On retiendra Emilio, l'ange retraité aux mains calleuses de la nouvelle éponyme qui ouvre le recueil, Joachim, le maçon portugais de celle qui le clôt (intitulée Un roi sans divertissement, est-ce "pour saluer Giono" ?), Dominique, le militaire solitaire et motard de Champagne -belle nouvelle, la plus longue, l'échafaudage du non-retour de Quatre jours de sport et cette curieuse et drôle - truculente dirai-je - Corrida:

La corrida a écrit:Bien sûr, ce n'était pas un taureau, c'était pire, c'était une vache, c'est-à-dire un animal paisible qu'on retrait le soir à l'étable, et qu'on emmenait à l'abattoir avec plus de facilité qu'un mouton, pour peu que le maquignon ne fût pas vêtu de noir. Un symbole d'accommodement, de fertilité, la généreuse mère nourricière qui donnait tant le lait que la viande. Ce n'était plus la crainte qu'on lisait dans le regard des hommes, c'était la stupéfaction. Ils perdaient leurs repères. Déjà, quand j'avais dit, en manière de plaisanterie, on n'a qu'à la laisser dans le bois, il n'y vient jamais personne, elle vieillira tranquille, on m'avait regardé d'un sale œil. On ne laisse pas vieillir les vaches dans les forêts. Les vaches ne foncent pas sur les gens. Ce n'est pas dans l'ordre des choses, et cet ordre des choses, les hommes allaient maintenant le remettre à l'endroit.



Au final une fort agréable lecture, sous des airs de clarté, de précision et de concision Holder embarque bien son lecteur, je commence à mieux me familiariser avec son style épuré, efficace et m'exclame "Encore !" tel l'affamé arrivé au dessert mais dont l'estomac se croit toujours aux hors-d'œuvres.



Mots-clés : #nouvelle
par Aventin
le Dim 22 Sep - 9:50
 
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Sujet: Eric Holder
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Horacio Quiroga

Anaconda et autres contes

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Anacon10


Puisque les éditeurs (ici Métailié) ne se donnent plus la peine d’insérer une table des matières dans leurs publications, je vous la donne ici :

Anaconda
Le Simoun
Le marbre inutile
Gloire tropicale
Le yaciyatéré
Les fabricants de charbon
Le Monte Negro
Dans la nuit
Les raies
La langue
Le vampire
La tâche hyptalmique
La crème au chocolat
Les hannetons
Le Divin
Le chant du cygne
Diète d'amour
La poulie folle
Miss Dorothy Philips, ma femme


Le texte éponyme du recueil narre la guerre des serpents contre les humains. Les histoires d’animaux anthropomorphisés (les bêtes qui parlent) est un procédé brillant chez Jean de la Fontaine, qui parle des mœurs des hommes, et dont les erreurs d’éthologie animale n’ont pas d’incidence. La méthode est plus douteuse quand elle est appliquée à des animaux inconnus de la plupart des lecteurs, et qu’en plus s’y ajoutent des bévues dans l’observation de leur comportement. Il faut donc lire Anaconda comme un conte, pas une fable…
Les textes suivants sont plus courts (sauf le dernier), et davantage du registre de la nouvelle ; ils n’évoquent pas tous le rio Paraná et la région limitrophe du Chaco, du Paraguay et du Brésil, mais aussi l’Afrique du Nord ou Centrale.
Les histoires d’aventuriers (Les fabricants de charbon, Le Monte Negro), de superstitions (Le yaciyatéré) et fantastiques (Les raies), de folie (Le vampire), alternent avec ce qui doit être des souvenirs de son existence à Misiones (La crème au chocolat) ou un exercice parodique (Miss Dorothy Philips, ma femme).
Dans la nuit est un texte superbe qui rend justice autant à la majesté d’un fleuve qu’à la pugnacité d’une héroïque batelière, condensant nature grandiose et humble humanité.
Il vient simplement de ce que l’on croit, comme parole d’Évangile, que l’Administration est une machine avec des poulies, des courroies, des engrenages tous si intimement liés que l’arrêt ou le simple défaut d’une minuscule roue dentée est capable de bloquer le merveilleux mécanisme. […] La machinerie est merveilleuse et chaque homme en effet est une roue dentée. Mais les trois quarts d’entre elles sont des poulies folles, ni plus ni moins. Elles tournent aussi et semblent solidaires du grand jeu administratif, mais en réalité elles font des tours dans le vide et quelques centaines d’entre elles pourraient s’arrêter sans causer la moindre perturbation. »

« Les gens du Sud disent que le yaciyatéré est un gros oiseau disgracieux qui chante la nuit. Je ne l’ai jamais vu, mais je l’ai entendu mille fois. Son chant est très pur et mélancolique. Répétitif et obsédant comme nul autre. »


Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Lun 16 Sep - 20:39
 
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Patrice Franceschi

Première personne du singulier

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Premiz10

4 nouvelles, 2015.
Elles sont reliées par un thème, celui du choix drastique, causant trépas, dans deux de ces quatre nouvelles trépas de ce qu'on a de plus cher.

Assez jolie langue, appréciable style classique. La première, celle du choix du capitaine Flaherty, est de très haute tenue, captivante, tout à fait digne de figurer auprès de grands écrits ayant trait aux gens de mer, vraiment dans la lignée des Conrad, Melville, Loti, Stevenson, etc...

La seconde, celle du capitaine Vernaud, jeune officier pétri de Victor Hugo et cherchant gloire et honneur en pleine débâcle de 1940, croise un poème qui trotte dans la tête de l'officier avec des ordres reçus, une situation donnée, un acte héroïque mêlé d'absurde.

Pour la troisième, assez stevensonnienne, l'auteur a cru bon de fouiller un peu plus le caractère du protagoniste principal, le marin Wells, en menant la nouvelle sous la plume d'un journaliste enquêtant sur un naufrage classé sans suite.

La dernière, celle qui m'a le moins touché, stylistiquement parlant j'entends, narre une situation désespérée, quinze minutes de la vie de deux résistants, qui ne se connaissent pas 'Madeleine et de Pierre-Joseph) et vont en quelque sorte tomber amoureux en se rencontrant, avec chacun leurs deux enfants, dans la file d'attente d'un train les menant en camp de concentration.

Pour l'ensemble, c'est total ravissement que de tomber sur un écrivain-aventurier, doté d'une plume de belle qualité, pas chichiteux, média-machin ni nombrilo-centré (tout au contraire même).  
Je me suis interrogé sur la raison (s'il y en a une) qui me fait préférer les deux nouvelles de mer aux deux autres: sans succès.
Peut-être n'espérai-je pas tomber sur un écrivain de mer de cet acabit, qui fût français et contemporain de surcroît.

À recommander sans réserve, cette Première personne du singulier devrait combler bien des amateurs de nouvelles, et de littérature en général.


Mots-clés : #nouvelle
par Aventin
le Dim 8 Sep - 9:05
 
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Sujet: Patrice Franceschi
Réponses: 4
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