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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 30 Mar - 18:38

155 résultats trouvés pour poésie

Charles Péguy

Le Porche du mystère de la deuxième vertu

Tag poésie sur Des Choses à lire Le_por10
1911, 140 pages (peu denses) environ.



Derrière ce titre, pour ainsi dire médiéval, se cache un opus difficile à cataloguer: Gallimard Nrf le range dans sa collection poésie, pourquoi pas, faute de mieux (?).

Cela commence comme au théâtre, voyez plutôt:
Tag poésie sur Des Choses à lire Pzoguy10


Madame Gervaise s'adresse à un enfant, qui n'intervient jamais, dont nous ignorons l'âge, le nom, le sexe. Ce Porche est un soliloque.

Mais, avec lenteur et au fil de la lecture nous parviennent quelques indices - c'est au temps de la royauté, c'est en Lorraine, il y a quatorze siècles de chrétienté... jusqu'au bout on ne sait pas, mais on suppute quand même, en foi de la parution de Péguy qui précède immédiatement, que l'enfant attentif et silencieux est Jeanne d'Arc.

Pourtant, l'auteur s'est gardé de toute référence d'ordre linguistique ou idiomatique au parler lorrain du quinzième. Ils n'utilise que des mots simples, la limpidité menant à des imprévus, des termes parfois curieusement bricolés (comme recreux ou encore travails au pluriel)

Péguy ose, par le caractère familier, populaire de l'expression, un langage adapté à une jeune oreille; en évitant bien des écueils de fausseté, ce n'est jamais gnangnan, encore moins vulgaire bien sûr, jamais même trivial.

Cette prosodie est assez singulière.
En fait de soliloque, Dieu lui-même vient s'en mêler et s'exprime au "je", puis, sans que l'on ne distingue nettement où est la reprise, la parole revient à Madame Gervaise (comme dans l'extrait, dans lequel la parole est nettement du côté de Dieu).

C'est -à mon avis- très bien traduire, de façon largement inédite, le mécanisme de l'oraison (bien plus certainement que celui de la prière), avec adjonction en guise de procédé littéraire d'un interlocuteur tiers [figuré par l'enfant, mettons Jeanne], qui reçoit mais ne participe pas, et ce tiers est bien sûr aussi nous, lecteurs.

Quant aux allusions à la France, c'est à rapprocher de la position de Péguy face au péril, imminent alors, du conflit avec l'Allemagne.

Très bien rendues les circonvolutions méditatives, à base de répétitions façon mantra, de retour en arrière mais, au bout, toujours une avancée.
Idem la découpe en vers [libres] ne s'achevant pas forcément par une ponctuation, les parenthèses, tout ce cheminement d'apparence inutile, n'allant pas droit au fait mais semblant s'égarer dans les halliers de la réflexion, qu'on pourrait dépouiller: la restitution a ce côté tel quel, intact sous la plume qui n'a pas cru bon de bûcheronner dedans, tout en conservant (écueil bien évité) un coulé facilitant la lecture.    

Le thème est celui d'une des trois vertus théologales, l'Espérance.
Celle des trois qui, selon Péguy, va le moins de soi.
Elle est une jeune enfant semblant menée par ses deux grandes sœurs, en réalité c'est elle qui les mène...


Extrait:

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.
Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point Innocents dans les bras de ma Providence. Ils ont le courage de travailler.
Ils n’ont pas le courage de ne rien faire. Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.
De se détendre. De se reposer. De dormir.
Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.
Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.
Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.
Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.
Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.
Et c’est la plus grande infidélité.
Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.
Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.
Mais le soir venu ils ne se résolvent point. Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse
L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.
Et l’administration et tout le gouvernement.
Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.
D’y veiller.
De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.
J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c'est peut-être plus difficile.
Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.
Je suis peut-être aussi sage que vous.
Vous pourriez peut-être me les remettre l'espace d'une nuit.
L'espace que vous dormiez
Enfin
Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être pas trop abîmées.
Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.
Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu.
Je parle de ceux qui travaillent
Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.
Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci
Refusent tout ce qu'il y a de bon dans ma création,
Le sommeil, tout ce que j'ai créé de bon,
Et aussi refusent tout de même ici mon commandement
même.
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi
Que de refuser un aussi bon, Un aussi beau commandement.
Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.
La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain
Ce que vous pouvez faire le jour même.
Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain
Est celui qui est le plus agréable à Dieu.
Celui qui dort comme un enfant
Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.



Mots-clés : #poésie #religion #spiritualité #xxesiecle
par Aventin
Aujourd'hui à 14:48
 
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Sujet: Charles Péguy
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Vues: 67

Charles Péguy

Je pense que bien peu de monde lit encore Péguy : catholique, nationaliste, belliciste, étendard de la France pétainiste, l’écrivain n’est pas fait pour séduire les jeunes générations. Et pourtant ! Le penseur est aujourd’hui revendiqué par des personnalités aussi différentes qu’Edwy Plenel ou Alain Finkielkraut ! Mais l’écrivain, le poète...
En ce qui me concerne, la récente vision des deux films de Bruno Dumont : « Jeannette » et « Jeanne » m’a rappelé la grande beauté de la poésie de Péguy.

Jeanne d'Arc

Tag poésie sur Des Choses à lire Jeanne11

« Jeanne d'Arc » est donc un drame de trois pièces écrit par Péguy en 1897 sous le pseudonyme de Pierre Baudouin (boursier d’agrégation, il ne peut écrire sous son propre nom). C’est la première œuvre importante de l’auteur. En trois pièces, « Domremy », « Les Batailles » et « Rouen » elle retrace trois épisodes importants de la vie de Jeanne d’Arc. Autant vous le dire tout de suite, ce texte est très difficile à se procurer. Vous trouverez facilement le « Mystère de la Charité de Jeanne », mais « Jeanne »… A part la Pléiade ! Et c’est dommage !
La dédicace de l’ouvrage donne tout de suite le ton. Il n’est pas inintéressant de préciser qu’à cette époque, Péguy est socialiste et athée.


« A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel ;
En particulier,
A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour tâcher de porter remède au mal universel humain ;
Parmi eux,
A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède,
c’est-à-dire :
A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour l’établissement de la République socialiste universelle,
Ce poème est dédié.
Prenne à présent sa part de la dédicace qui voudra »


Basée sur des phénomènes de répétition, de monumentalité, la poésie de Péguy est ample, puissante et prend volontiers un côté épique qui l’apparente aux œuvres antiques : "L’Iliade", « Les Perses » d’Eschyle…
Elle est à l’image d’une vague régulièrement redoublée qui vient tout recouvrir en poussant au plus loin :

« Les marteaux écrasaient les casques et les crânes ;
Les flèches se glissaient aux cuirasses de fer ;
Les marteaux écrasaient les casques et les crânes ;
Les haches entaillaient la cuirasse et la chair.

Et j’étais chef de guerre, et tous ces marteaux-là
S’abattaient et broyaient pour m’obéir, à moi ;
J’étais chef de bataille, ô Dieu ! ces haches là
Taillaient et retaillaient pour m’obéir, à moi :

J’ai connu la douleur d’un chef de guerre. »


«  Mais l’Enfer sera clos sur ta Prière aussi,
Et vous, Dépossédés éternels d’Espérance,
Clamerez la Prière éternellement vaine,
Clamerez la Prière éternellement folle ;

Et les hurlements fous d’éternelle souffrance,
Et les hurlements fous d’éternelle prière
Seront comme un silence au flot de la souffrance

Noyés comme un silence au flot de la souffrance :

Car ta mort éternelle est une mort vivante,
Une vie intuable, indéfaisable et folle ;
Et dans l’éternité tous les hurlements fous,
Tout le hurlement fou de souffrance et prière
Sera comme un silence… »


« Alors commencera l’étrange exil sans plage,
L’étrange exil d’absence où vous n’êtes pas là,
La savoureuse absence, et dévorante et lente
Et folle à savourer, affolante et vivante…

Je me sentirai folle à savourer l’absence
Et vivante en folie et folle à tout jamais… »


«  Mon frère, « L’Esprit souffle où il veut » ; l’Esprit souffle quand il veut ; l’Esprit souffle comme il veut ; là où est l’Esprit, là est la liberté, l’entière indépendance. »


Péguy campe une Jeanne qui pourrait être proche de cette jeune femme de l’histoire à qui sainte Marguerite, sainte Catherine et saint Michel ont ordonné de libérer la France des Anglais.
Il en montre la volonté farouche

«  Les hommes ne valent pas chers, madame jeanne ; les hommes sont impies ; les hommes sont cruels, pillards, voleurs, menteurs ; ils aiment la ripaille : c’est bien triste à dire, mais ils sont ainsi, et pendant cinquante ans que j’ai passé ma vie avec eux, mon enfant, c’est toujours ainsi que je les ai connus.
JEANNE
- Mon maître, les hommes sont comme ils sont ; mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons. »


« Mais à présent que je serai maîtresse de moi, je vous assure, maître Jean, oui je vous assure que je ne dirai plus de mensonges, à présent !
Non ! je ne dirai pas la parole menteuse, et je ne sais pas si j’irai loin, mais je sais bien que je marcherai droit. »


Mais aussi les faiblesses, les doutes, la peur…

« J’aurais mieux fait de filer tranquille. Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants qui s’amusent en bas, dans les prés, à faire des digues avec de la terre. La Meuse finit toujours par passer par-dessus. »


« Mais j’avais peur ;… j’avais peur de la partance,… peur de la bataille,… peur de la défaite,…et je crois bien de la victoire aussi ;… J’avais peur de tout ;… et d’abord j’avais peur de moi, car je me connaissais, et je savais bien qu’une fois partie j’irais jusqu’au bout ;… j’avais peur comme une bête ; et j’étais seule sous ma désobéissance, et j’étais malheureuse, et mon âme s’étouffait sous la désobéissance lourde,… et j’avais peur, j’avais peur, j’avais peur… »



C’est la dure loi de la guerre

« Mais cette piété-là, même, c’est trop beau pour que ça dure. Je connais les soldats, moi : ils sont entrés dans la dévotion parce que c’était du nouveau, parce que ça les reposait du pillage, et de ce qui s’ensuit. C’est comme le vrai carême pour les vrais gourmands. Ca va durer l’espace d’un carême… »


« Oui, ces hommes qui ne vivent que de la guerre, qui ne vivent que par la guerre, qui ne vivent que pour la guerre, qui ne respirent que la guerre, qui ne jouissent que de la guerre, et par elle, vous allez leur vanter les bienfaits de la paix ! ».


Et cette formule, dieu délivrez-nous des imbéciles, je l’appliquerais volontiers à certaines personnes de l’administration…

«- Oh ! les imbéciles ; ce sont eux qui retardent tout, ceux qui entravent tout, eux qui empêchent tout de réussir. Et très finement ils découvrent après cela qu’il y a des entreprises qui ne réussissent point, que la vie est ainsi ; et comme des docteurs, avec des airs de sage, ils veulent bien nous enseigner leur découverte, et que nous finirons bien par nous lasser, nous aussi… Mon Dieu sauvez-nous de ceux qui sont fins, sauvez-nous de ceux qui savent la vie ; mon Dieu sauvez-nous des imbéciles. »


Peut-être inattendu dans un climat semblable, il y a beaucoup d’humour chez Péguy, humour noir bien sûr dans ce contexte…

« GILLES DE RAIS
- Les Anglais n’auraient pas été furieux. Ils n’auraient pas été aussi bêtes que ça ; ils n’auraient pas commencé par tuer les femmes ; on ne peut plus s’en servir quand on les a tuées
Après réflexion
… c'est-à-dire que l’on peut encore se servir d’elles, quand elles sont mortes, seulement…
RAOUL DE GAUCOURT
… Seulement il faut laisser ça aux sorciers. Vous n’êtes pas sorcier ? monsieur de Rais.
GILLES DE RAIS
- Non messire : pas encore… »


«  Malheureusement c’est un métier qui s’en va : si vous saviez comme on en voit, à présent, des questionneurs qui gâchent la besogne, des maladroits, qui tuent les hérétiques sans que cela serve à les sauver. »


«  MAITRE FRANCOIS BRASSET
- Qu’est-ce qui fait le plus d’effet ? dans tout ça, maître Mauger
MAUGER LE PARMENTIER
- On ne peut pas dire, maître François, parce que c’est difficile à comparer… Et puis ça dépend des personnes… Enfin, avec le brodequin, la souffrance est plus pénétrante, plus entrante, plus fausse, plus faussante ; elle porte mieux au cœur ; et surtout on a mieux la force de la sentir… Avec l’eau, la souffrance est plus large, plus envahissante, plus troublante ; c’est à peu près comme de se noyer, seulement on peut respirer, après chaque fois. »


« LE PREMIER
- Oui : on dit qu’elle a voulu faire la guerre à monsieur saint Georges pour faire plaisir à saint Michel, et que c’est pour ça qu’elle est en prison.
LE DEUXIEME
- Ca ne m’étonne pas : c’est toujours comme ça, les affaires des saints. »


« - Moi, je n’aime pas voir brûler des hérétiques, parce que, quand on est du côté du vent, ça sent la graisse brûlée. »



Mots-clés : #guerre #historique #moyenage #poésie #théâtre
par ArenSor
Hier à 20:21
 
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Sujet: Charles Péguy
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François Cheng

Cinq méditations sur la mort (autrement dit sur la vie)

Tag poésie sur Des Choses à lire Cinq_m10


(Même couverture qu’Ouliposuccion, mais avec intégralement visible la citation du Yi Jing ou Livre des Mutations calligraphiée par François Cheng : « La vie engendre la vie, il n’y aura pas de fin. » ; il existe une « nouvelle édition » de ces cinq méditations, mais je ne sais pas ce qui a/ aurait changé).
Se faisant « avocat de la vie » (qu’il croit sans fin), François Cheng rejette le hasard et prône une sorte de « dessein intelligent » du monde :
« Mais pour nous, le principe de vie est contenu dès le départ dans l’avènement de l’univers. Et l’esprit, qui porte ce principe, n’est pas un simple dérivé de la matière. Il participe de l’Origine, et par là de tout le processus d’apparition de la vie, qui nous frappe par sa stupéfiante complexité. »

Et c’est l’antédiluvienne quête du sens (« sensation », « direction », « signification ») de la vie…
« La vie comme aventure en devenir, pleine d’une virtualité de transformation et de métamorphose… »

Rappel utile ?
« La conscience de la mort, faisant naître en nous l’idée du sacré de la vie, confère à celle-ci toute sa valeur. »

Participant des civilisations orientale et occidentale, d’ailleurs rescapé du « tiers-monde », François Cheng fait référence au Tao, la Voie de Lao-zi, comme à Le livre de la pauvreté et de la mort, de Rainer Maria Rilke :
« Seigneur, donne à chacun sa propre mort
Qui soit vraiment issue de cette vie,
Où il trouva l’amour, un sens et sa détresse. »

Ou la mort comme le fruit de la vie…
Une autre idée, rimbaldienne, « l’éternité se trouve dans l’instant ».
Le concept d’âme revivifié, comme principe de l’unicité.
La beauté :
« Tout être, de par son unicité, tend vers la plénitude de sa présence au monde, à l’instar d’une fleur ou d’un arbre. Tels sont le commencement et la définition même de la beauté. »

« Attachement-arrachement, voilà la condition de la beauté : elle aiguise notre conscience de la mort. »


Mots-clés : #poésie #spiritualité
par Tristram
le Sam 7 Mar - 19:58
 
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Sujet: François Cheng
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Paul Verlaine

Du recueil Sagesse, oui, j'ai tendance à le défendre, Écoutez la chanson bien douce

Spoiler:
(NB: Les poèmes du recueil sagesse ne comportent aucun titre mais un simple numéro de recueil, I, II ou III suivi de son numéro d'ordre. Celui-ci est le seizième du recueil I. En général, histoire de savoir au moins de quoi on parle, on désigne les poèmes par leur premier vers).


Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d'automne,
Cache et montre au cœur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Écoutez la chanson bien sage.


Une superbe composition pour piano de Nadia Boulanger en 1905, ici interprétée par une soprano (un ténor, à mon humble avis, correspond mieux au chant de ces vers):

(Léo Ferré, mais je crois aussi Rita Mitsouko, s'étaient aussi essayés à transcrire cette chanson bien douce...en chanson.)

Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Ven 6 Mar - 15:17
 
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Sujet: Paul Verlaine
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James Joyce

Giacomo Joyce

Tag poésie sur Des Choses à lire Giacom10
Éditions Multiple, 2013, traduction de Georgina Tacou - la première version traduite, par André du Bouchet en personne en 1973, est épuisée et ardue à trouver. Non daté, sans doute écrit entre 1905 et 1920, lorsque Joyce séjourna longuement à Trieste, première publication intégrale en langue originale: post-mortem en 1968. Une douzaine de pages environ.


Texte en langue originale ici.

Giacomo est bien sûr la traduction de James en italien, mais c'est aussi, à ce qu'il paraît et merci la postface de Yannick Haenel, une désignation, en italien, pour quelqu'un qui en fait trop dans sa cour amoureuse.


En un mot il s'agit d'un désir amoureux pour une de ses élèves, Amalia Popper. Les pages traduisent un crescendo palpable de l'auto-échauffement amoureux, son rendu littéraire et Joycien...

Le mécanisme du désir est bien sûr fouillé, ponctué de descriptions qui, si elles ne constituent pas de l'érotisme à proprement parler, ont valeur suggestive et poétique avancée, c'est un des nombreux charmes de ces quelques pages, voyez par exemple (euh...par pure prétention pédante j'ai substitué ma propre trad' à celle proposée par l'édition: ne pas taper  Tag poésie sur Des Choses à lire 1038959943 ) :

Again. No more. Dark love, dark longing. No more. Darkness.

Twilight. Crossin the piazza. grey eve lowering on wide sagegreen pasturelands, sheddin silently dusk and dew. She follows her mother with ungainly grace, the mare leading her filly foal. Grey twilight moulds softly the slim and shapely haunches, the meek supple tendonous neck, the fine-boned skull. Eve, peace, the dusk of wonder.......


À nouveau. Plus jamais. Amour illicite, noir désir. Jamais plus. Noirceur.

Crépuscule. À travers la piazza. aube grise s'atténuant en vastes pâturages vert-sauge, se débarrassant en silence de la brunante et de la rosée. Elle suit sa mère avec une élégance disgracieuse, jument conduisant sa pouliche. Le crépuscule gris moule en douceur les hanches minces et galbées, le doux souple et tendineux cou, la délicate boîte crânienne. Soir, paix, le crépuscule du questionnement......
   






Mots-clés : #amour #humour #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Mer 4 Mar - 15:21
 
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Sujet: James Joyce
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[Anonyme] Huon de Bordeaux

Huon de Bordeaux

Tag poésie sur Des Choses à lire Huon10
Aux éditions Champion Classiques, 2003, un peu plus de 600 pages y compris adaptation/traduction, glossaire, notes, appareil critique, tables et bibliographie. Le corpus lui-même est de l'ordre de 10800 vers à peu près.

Le genre est la chanson dite de geste, donc assonancée, en décasyllabes quasi systématiquement, se groupant en laisses (des strophes présentant la même assonance). Attention, au cours des siècles on trouve aussi une version intégralement en prose.

Mais restons sur la version versifiée.
Elle émane d'un trouvère-jongleur, probablement, par conséquent s'accompagnant d'un instrument de musique (viéle à peu près certainement), ou plusieurs instruments, plusieurs musiciens.
La version utilisée par l'édition ci-dessus reproduite, n'est pas la plus ancienne version attestée, elle utilise la langue d'oïl.

La plus ancienne conservée est l'édition dite M, conservée à la bibliothèque municipale de Tours, estimée en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte, suivant toujours les mêmes experts.
C'est le support de l'ouvrage de référence de Pierre Ruelle (Huon de Bordeaux, 1960, aux Presses Universitaires de France), aujourd'hui épuisé et ardu à trouver d'occasion (et conséquemment onéreux bien entendu).

Le second, dit T, est conservé à Turin, daté de 1311 et émane d'un copiste picard, il a été très endommagé par le feu en 1904.

Le troisième, P de son petit nom, est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. C'est l'œuvre d'un copiste lorrain du XVème, et sert de base à la version que j'ai entre les mains.


Tag poésie sur Des Choses à lire Vizole10


Mots-clés : #contemythe #fantastique #moyenage #poésie
par Aventin
le Lun 13 Jan - 15:43
 
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Sujet: [Anonyme] Huon de Bordeaux
Réponses: 63
Vues: 1259

Paul-Jean Toulet

Merci beaucoup pour ce fil, Quasimodo !

Paul-Jean Toulet (= Too Late, si l'on prononce le "T" final, à la béarnaise ?), a sa sobre élégance, [mais] déjà surannée à son époque.
Ces contrerimes en A-B-B-A et six pieds-huit pieds, six pieds-huit pieds ont ce dépouillement succulent, comme dans cet innocent et frais XXVIII:

Le sonneur se suspend, s’élance,
  Perd pied contre le mur,
Et monte : on dirait un fruit mûr
  Que la branche balance.

Une fille passe. Elle rit
  De tout son frais visage :
L’hiver de ce noir paysage
  A-t-il soudain fleuri ?

Je vois briller encor sa face,
  Quand elle prend le coin.
L’Angélus et sa jupe, au loin,
  L’un et l’autre, s’efface.

Le premier quatrain est techniquement remarquable de justesse picturale, et de découpe en vue de la scansion, avec quelques mots basiques et une brève ponctuation.
On note que les deux vers de six pieds ne sont pas interrompus par une marque ponctuée, et traduisent, tous les deux, des mouvements de lâcher-prise.
Tandis que la virgule entre se suspend et s'élance, tout comme les deux points entre monte et on dirait procèdent d'un toute autre rendu, d'ordre kinesthésique cette fois.

Admirable poème, d'une rare efficacité suggestive je trouve.


Tag poésie sur Des Choses à lire 33-st-10
Aspect d'époque du château de La Rafette à Saint-Loubès (Gironde), où séjourna Paul-Jean Toulet aussitôt qu'il quitta définitivement Paris, en 1912.






Dégauchi d'un message sur Parfum du 18 juillet 2015.

Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Mar 17 Déc - 8:31
 
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Sujet: Paul-Jean Toulet
Réponses: 5
Vues: 155

Yves Bonnefoy

Tag poésie sur Des Choses à lire 31n8v610

Dans le recueil Les planches courbes (2001), le poème éponyme:

Les planches courbes

L’homme était grand, très grand, qui se tenait sur la rive, près de la barque. La clarté de la lune était derrière lui, posée sur l’eau du fleuve. A un léger bruit l’enfant qui s’approchait, lui tout à fait silencieusement, comprenait que la barque bougeait, contre son appontement ou une pierre. Il tenait serrée dans sa main la petite pièce de cuivre.

"Bonjour, monsieur", dit-il d’une voix claire mais qui tremblait parce qu’il craignait d’attirer trop fort l’attention de l’homme, du géant, qui était là immobile. Mais le passeur, absent de soi comme il semblait l’être, l’avait déjà aperçu, sous les roseaux. "Bonjour, mon petit, répondit-il, qui es-tu ?

-Oh, je ne sais pas dit l’enfant.

- Comment, tu ne sais pas ? Est-ce que tu n’as pas de nom ?”

L'enfant essaya de comprendre ce que pouvait être un nom . "Je ne sais pas" dit-il à nouveau assez vite .

"Tu ne sais pas mais tu sais bien ce que tu entends quand on te fait signe , quand on t'appelle?

-On ne m'appelle pas .

-On ne t'appelle pas quand il faut rentrer à la maison , quand tu as joué dehors et que c'est l'heure pour ton repas , pour dormir ? N'as-tu pas un père ? Une mère ? Où est ta maison ? Dis-moi ."

Et l'enfant de se demander maintenant ce que c'est qu'un père , une mère ou une maison .

"Un père , dit-il , qu'est-ce que c'est ?"

Le passeur s'assit sur une pierre près de sa barque . Sa voix vint de moins loin dans la nuit . Mais il avait eu d'abord une sorte de petit rire .

"Un père ? Eh bien, celui qui te prend sur ses genoux quand tu pleures, et qui s’assied près de toi le soir lorsque tu as peur de t’endormir, pour te raconter une histoire. "

L'enfant ne répondit pas .

"Souvent , on n'a pas eu de père , c'est vrai , reprit le géant comme après quelque réflexion . Mais alors il y a ces jeunes et douces femmes , dit-on , qui allument le feu , qui vous assoient près de lui , qui vous chantent une chanson. et quand elles s'éloignent , c'est pour faire cuire des plats , on sent l'odeur de l'huile qui chauffe dans la marmite.

-Je ne me souviens pas de cela non plus ", dit l'enfant de sa légère voix cristalline . Il s'était approché du passeur qui maintenant se taisait ; il entendait sa respiration égale , lente . "Je dois passer le fleuve , dit-il , j'ai de quoi payer le passage ."

Le géant se pencha , le prit dans ses vastes mains , le plaça sur ses épaules , se redressa et descendit dans sa barque qui céda un peu sous son poids . "Allons , dit-il . Tiens toi bien fort à mon cou !" D'une main il retenait l'enfant par une jambe , de l'autre , il planta la perche dans l'eau . L'enfant se cramponna à son cou d'un mouvement brusque , avec un soupir . Le passeur put prendre alors la perche à deux mains , il la retira de la boue , la barque quitta la rive , le bruit de l'eau s'élargit sous les reflets , dans les ombres .

Et un instant après un doigt toucha son oreille . "Écoute , dit l'enfant, veux-tu être mon père ?" Mais il s'interrompit aussitôt la voix brisée par les larmes .

"Ton père ! Mais je ne suis que le passeur ! Je ne m'éloigne jamais d'un bord ou de l'autre du fleuve .

-Mais je resterais avec toi , au bord du fleuve.

-Pour être un père il faut avoir une maison, ne comprends-tu pas ? Je n'ai pas de maison , je vis dans les joncs de la rive .

-Je resterais si volontiers auprès de toi sur la rive .

-Non , dit le passeur , ce n'est pas possible . Et vois , d'ailleurs !"

Ce qu'il faut voir , c'est que la barque semble fléchir de plus en plus sous le poids de l'homme et de l'enfant , qui s'accroît à chaque seconde . Le passeur peine à la pousser en avant . L'eau arrive à hauteur du bord , elle le franchit , elle emplit la coque de ses courants , elle atteint le haut de ses grandes jambes qui sentent se dérober tout appui dans les planches courbes . L'esquif ne coule pas , cependant , c'est plutôt comme s'il se dissipait , dans la nuit , et l'homme nage maintenant , le petit garçon toujours agrippé à son cou . "N'aie pas peur, dit-il, le fleuve n'est pas si large, nous arriverons bientôt.

-Oh, s'il te plaît, sois mon père ! Sois ma maison !

- Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots."

Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.



Dit par l'auteur lui-même:


______________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Texte faiblement chargé en prosodie, on peut l'estimer à peu près dépourvu d'apprêts, d'enjolivements.
Est-il, néanmoins, constitutif de poésie ?
Question d'archivage, de classement, de définition stricte ou plus relâchée, mais aussi de point de vue, sans doute.

Bien que situé vers la fin de recueil, il en a un rôle pivot. Nous avons là un rappel au père, dans ces espèces de limbes mi-imaginaires ou rêvées (sans surréalité), mais à expression concrète: le père, la ou les pierre(s) -on peut y voir le pondéreux-, l'eau sont omniprésents dans ce recueil.

À l'entame, l'enfant est-il mort ?
Oui, certainement, si l'on se remémore l'obole (une pièce de cuivre, en général, comme ici) que plaçaient les Anciens grecs sous la langue des défunts, afin qu'ils acquittassent le trajet de la traversée du Styx auprès de Charon, le passeur, en quelque sorte le taxi d'Hadès.
Oui, certainement encore, par ce qu'on peut extrapoler de l'indication amnésique (pas de nom, pas de père, pas de mère), suggérant que le temps de la vie terrestre est révolu.

Mais: Il y a refus de l'enfant, qui veut au fond rester là, dans l'entre-deux, sur les berges de la mort et de la vie. Et qui formule une demande considérable, qui ne paraît pas spontanée, mais calculée, et qui est de l'ordre de la paternité adoptive auprès du géant passeur.  

Vu sous un autre angle, mais non, l'enfant est en vie. Sinon le géant n'aurait guère été surpris qu'il ne se remémore ni son nom, ni son père, ni sa mère. Il ne l'aurait guère questionné, ni marqué la moindre surprise, s'il avait été le passeur menant de la rive de la vie à la rive de la mort.  

Si nous ne sommes pas sur les rives de la mort, avec le passeur qui y mène (littéralement: au bord du tré-pas), comment ne pas songer alors à l'histoire de saint Christophe ?

La Tradition nous dit qu'il s'agissait d'un géant vivant en Asie Mineure aux alentours des années 250. Il s'était établi passeur d'une rivière. Il transporta un jour un enfant qui, au fur et à mesure de la traversée, devint de plus en plus lourd, au point qu'il ne pouvait plus le porter. L'enfant lui dit alors qu'il était le Christ portant le poids du monde.

Sauf que l'enfant-Christ, en quelque sorte chargé de mission céleste et portant le poids du monde, n'eût pas été désemparé, sa piécette à la main, à demander au passeur d'être, dorénavant, son père de substitution.

Le pondus in mundo, disais-je ?
Mais alors ne peut-on voir dans cet équipage enfant + géant s'enfonçant, comme terrassés, le Titan Atlas, condamné par les dieux de l'Olympe à porter le poids du monde après la défaite des siens ?  
Mais non, Atlas est posé sur du stable, il n'a pas les pieds sur un esquif empli d'eau et qui se dérobe (qui se "dissipe", dit Bonnefoy).

Idem, imaginer dans ce texte la moindre allusion à la barque des morts de Râ, solaire et aérienne, des Anciens égyptiens peut être tentant, sauf que, sauf que...l'au-delà et la demeure des dieux étaient, pour eux, situés sous terre.
Dès lors "s'enfoncer" n'a plus la terrible connotation du texte de sombrer, en toute hypothèse de ne pas parvenir à l'au-delà...

Revenons au texte, nous en sommes là, à ce point de tension et de perplexité, à la fois de non-retour et de faible perspective d'avancer, l'enfant réitère sa supplique désespérée une dernière fois, déchirante, le géant a une réponse qui se veut définitive, terrible à écrire pour qui fait, comme Bonefoy, profession de Lettres: il faut oublier les mots...  

Jusqu'au bout le texte demeure ambigu, la petite jambe qui est immense déjà nous ramène plutôt à Christophe, l'espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles peut bien sûr suggérer une allégorie de l'au-delà, mais aussi tout simplement figurer la vie terrestre, les épreuves et les beautés de celle-ci, avec le géant-guide tâchant d'avancer, lié à l'enfant grandissant...

-Oh, s'il te plaît, sois mon père ! Sois ma maison !

- Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots."

Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.






Mots-clés : #contemythe #poésie
par Aventin
le Dim 1 Déc - 7:11
 
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Sujet: Yves Bonnefoy
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André du Bouchet

congère

Recueil retour sur le vent, 1995. Repris dans le nrf pésie / Gallimard l'ajour, 1998 (il clôt celui-ci et s'étale sur neuf pages, figurées par des .../... en ersatz de sauts-de-page).

Comme pour la totalité ou quasi des poèmes de du Bouchet, c'est vraiment à lire sur livre - ma mise en pages est un massacre, ne rend que partiellement compte du rendu d'impression du texte.
Idem qu'Un coup de dés n'abolira jamais le hasard, de Mallarmé, ou certains poèmes de Guillaume Apollinaire, on est dans l'univers du poème typographique: Espérons juste donner envie à ceux qui passeront ici d'ouvrir les livres de ce poète primordial...
... passent les années, André du Bouchet demeure toujours placé aux premiers rangs de mes poètes préférés.



Tag poésie sur Des Choses à lire Snowdr10


 
_____________________________________________________________________________________________________________________________________________


congère





.../...





le poids
celui que j'ai oublié
mais
             le poids.







.





y a-t-il
            ralentissement

fallait il
vite

   encore
aller vite.

.../....





mais
le souffle
               que tu ne retiens pas
est



le tien
quand tu respires.






.../...

d'être
allés comme, confondus terre et le ciel
                                ensemble ils s'éclipsent, l'un à l'autre.





et la charnière
détachée.







pas sec - c'est le mot que retenait le vent.


.../...



ce que j'ai en face de moi
je
ne l'ai pas.




.




c'est


et



asséchant
                                                                                       la sécheresse








.






elle-même
                                                                                        comme aplanie
                                                                           venue à bout
                                                                           de l'un
                                                                                                   déjà.



.../...


et le mot - desserrant.















ce que j'ai vu
est gardé par les eaux.




















.../...












pur
                                                                                             l'inespéré
                                                                           même
                                                                           sous les yeux.    
















.../...





j'ai
                                                                            bloqué sur déplacement de monde
                                                   


                                                                           sur
                                                                           de l'eau


                                                                            ou le bleu sitôt comme
 
                                                         

                                                                            encouru.










.../...



le vent
pas distrait de son refus du vent.



















                                     
je vois la route  -- entre nous la route

et la part de soi
             dont sans me séparer on doit se détacher encore,
                                                             comme entre nous
plus loin la route sans paupière.


.../...


tu ouvres, il faut
passer.








la porte des montagnes, où
elle éclaire, a claqué.







la neige.        j'ai coupé par la neige,

je n'ai pas coupé.









.../...











les images arrondies ont disparu












.../...





montagne
                                                                              à la recherche de ses lèvres




chambre inoccupée compacte
                                                                              après
chambre




descendue




               
puis
                                                                           rapportée.










.../...




air
                                                                                                                        arrêté
comme respiré





centre
                                                                                                                         respiratoire alors






atteint



sur



un
                                                                                                                              escarpement
         












.../...



 
devant soi
                                                                                  l'air
                                                                                         droit



comme




sans mémoire montagne
                                                                                    rapportée
à





l'air



droit

















J'ai mis énormément de temps -traduisez je ne sais combien de lectures- à entrer dans ce poème, je n'en trouvais pas la porte, l'accès.
Et puis c'est devenu aujourd'hui un poème que je me suis mis à vraiment beaucoup aimer.

Tout y est si équivoque, comme:
le vent
pas distrait de son refus du vent.

la neige             j'ai coupé par la neige,
je n'ai pas coupé



Et puis, il y a ce doux lâcher-prise très caractéristique du froid. S'il l'on si autorise, la voix du poète devient moins intérieure. On part des éléments ou fragments bruts qui nous sont livrés (neige, vent, air, montagne, route). Ces fragments séquencés peuvent sembler se contredire eux-mêmes, au fond dès qu'on les considère, c'est autant la perte d'une piste, d'un repère que le ballotement de ce laisser-aller, c'est
la route sans paupières

, c'est
la porte des montagnes, où elle éclaire, a claqué.


Cette lecture-errance ne nous guide pas, ne nous amène pas d'un point a à un point b, mais nous laisse pleinement éprouver, ressentir
montagne à la recherche de ses lèvres.


à l'aveugle et dans un monde où
les images arrondies ont disparu

sans mémoire montagne rapportée à l'air droit.


avec notre drôle d'interaction, libre en un sens:
mais le souffle que tu en retiens pas est le tien quand tu respires





Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Dim 24 Nov - 16:50
 
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Sujet: André du Bouchet
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Jacques Réda

De saison, dans la section Porte d'automne, du recueil Amen, quelques fortes images, comme le vers Flaques comme une main posée sur les yeux qui vont voir et une brillance générale (à moins que ce ne fût un brio général).






Pluie en octobre



Des ogives de pluie, et au-dessus la pluie en ogives
    ruinées
Occupent le milieu du jour qui ne finira plus. Et la
Bâche du porche encore se soulève, et claque, et se
    déchire.
                 Vaste,
Et sans cesse détruite était cette maison de pluie aux toits
    crevés,
Aux couloirs grelottant sous les arbres vers des cachettes
Qui sentent le lierre, le cèpe.
L'odeur fade d'un dieu sans exigence et sans bonté.
                                                                           Retours
Par la fondrière de sable chaud près de la mare,
Où l'église de pluie allait rompre son dernier arc
Fleuri d'une grappe de roses bleue et verte qui s'appuie
A cette poutre de soleil tombée en travers de la porte.
Ah parvis foudroyés, marches disjointes, terreau sombre
    entre les dalles,
Flaques comme une main posée sur les yeux qui vont voir
Et, de la mince épaule d'eau jusqu'aux têtes sans poids
    des herbes,
Un frisson propagé par le déboulé des nuages !
Puis, dans le soir comme un front d'animal lourd à porter,
S'entassaient à nouveau les ruines de pluie ogivale sur le
    pays,
Sur le
Te lucis ante terminum de la veilleuse,
Quand les soubassements du cœur restaient inaccessibles.








Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Dim 17 Nov - 8:42
 
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Sujet: Jacques Réda
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Rutebeuf

Le premier béguinage du royaume fut institué à Paris par et sous la protection de Saint-Louis en 1264,  là nous avons une indication historique, le poème ci-dessous est à plutôt dater de la fin de la vie de Rutebeuf.

Tag poésie sur Des Choses à lire Bzogui10

Le Dit des Béguines

Spoiler:
Le béguinage naît à la fin du XIIème à Liège dans l'actuelle Belgique, existe encore aujourd'hui et paraît même connaître un regain non seulement d'intérêt, mais de vitalité, après une histoire toute en éclipses et discontinuités.

Pourtant, c'est un peu un pis-aller, une moins mauvaise solution à l'origine:

Les couvents ne pouvaient absorber toutes les vocations (un numerus clausus fut même promulgué, en 1215 au Concile de Latran, tellement les candidatures à la vie monacale étaient nombreuses !), surtout féminines, lesquelles ne pouvaient, en somme, pas être reversées dans le clergé séculier et donc difficilement dans le clergé régulier, à peine dans les nouveaux ordres mendiants, en particulier la branche franciscaine - les Clarisses -:
Ce sont ces ordres mendiants qui ont, sinon peut-être "inventé", du moins protégé et cherché à propager le béguinage.
S'ajoutent aux candidates de vocation un gros afflux venu du veuvage et du célibat féminin non choisi de manière générale, conséquence des guerres, épidémies, rapines et de l'insécurité (le royaume de France étant un peu plus épargné que ses voisins, ce qui peut expliquer une diffusion plus tardive du mouvement du béguinage).

Les béguines optent pour une vie communautaire (repas, prières, soins, travaux...), logent chacune dans un petit habitat individuel le plus souvent, lesquels habitats sont contigus et groupés autour d'une chapelle, ou d'une église, le béguinage étant sous la direction d'une Maîtresse entourée de son Conseil, cette hiérarchie étant le plus souvent élue, mais pouvant être nommée.
Elles ne prononcent pas de vœux et se confortent à un règlement souple qui n'est pas une Règle, à l'instar de celles de Saint-Benoît ou de Saint-François, mais tend à s'en approcher.
C'est une manière d'entraide, quelques garanties de sécurité, la protection royale et des ordres mendiants, une bonne façon de vivre sa foi tout en conservant son autonomie, en restant économiquement actif et en vivant dans le Siècle et non cloîtré: bref, ce n'est pas rien au XIIIème, on comprend l'engouement et la rapide propagation (une ville comme Strasbourg en comptera vite plusieurs dizaines !).

La réaction ne se fait pas attendre: Le Concile de Vienne de 1312 interdit les béguinages, qui subsistent toutefois en Flandre, protégés par quatre évêques n'ayant pas froid aux yeux...

Avant ceci, les béguinages provoquent l'ire de Rutebeuf, qui n'a ni argent, ni logement confortable ou adapté, ni vêtement, ni protection, ni revenu, ni perspectives, et leur reproche ouvertement de n'être pas tout à fait des religieuses mais de bénéficier du respect dû à celles-ci, idem, sinon de pouvoir faire tout ce qu'elles veulent, du moins de jouir d'une certaine liberté alliée à une grande considération, et de changer de vie si elles le désirent, bref, tout ce qui lui manque...




Allez, assez bavassé, en avant pour un joli morceau satirique et drôle !

Li Diz des Béguines a écrit:

Des Béguines,


ou ci encoumence


LI DIZ DES BÉGUINES





En riens que Béguine die
N’entendeiz tuit se bien non ;
Tot est de religion
Quanque hon trueve en sa vie :

Sa parole est prophécie ;
S’ele rit, c’est compaignie ;
S’el’ pleure, dévocion ;
S’ele dort, ele est ravie ;
S’el’ songe, c’est vision ;
S’ele ment, non créeiz mie.

Se Béguine se marie,
S’est sa conversacions :
Ces veulz, sa prophécions
N’est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest an prie,
Et cest an panrra baron.
Or est Marthe, or est Marie ;
Or se garde, or se marie,
Mais n’en dites se bien non :
Li Rois no sofferroit mie.


Explicit des Béguines.


Proposition de transcription:

Le dit des Béguines

En chaque chose qu'une Béguine dit
N'entendez rien sauf du bien:
Tout est conforme à la religion
Quoi qu'on puisse trouver dans sa vie.

Sa parole est prophétie;
Si elle rit, c'est convivial;
Si elle pleure, dévotion;
Si elle dort, elle est en extase;
Si elle songe, c'est vision;
Si elle ment, n'en croyez rien.

Si elle se marie,
C'est sa nouvelle conversion:
Ses vœux, sa profession de Foi
N'est pas édictée pour la vie.
Cette année elle pleure et cette année elle prie,
Et cette année elle prendra baron pour mari:
Elle est Marthe, elle est Marie,
Elle est chaste, elle se marie,
Mais n'en dites que du bien sinon:
Le Roi ne le souffrirait point.


En somme Rutebeuf reproche que les Béguines aient l'avantage d'une vie ecclésiale, et l'approbation des puissants, sans en connaître les inconvénients: j'ai failli cocher #Jalousie parmi les mots-clefs suggérés.
Il préfigure la décision d'interdiction qui les frappera au siècle suivant.

Lui qui ne connaît que la paille, la misère, les expédients doit trouver que le béguinage, c'est le comble du bien-être, du nantissement en sus d'une vie orans et laborans, qui est le nec plus ultra rêvé du temps...
D'où ce ton persiffleur, cette charge, ce coup de griffe destiné à écorcher.

On est loin du raffinement, de l'aboutissement formel extraordinaire de La griesche d'yver.
Cette prosodie est rendue acérée via le balancement très incisif des S..., quasiment sur les douze vers qui précèdent les deux Or...  proches des vers finaux.
Ces deux vers "Or..." marquent un ralentissement préparatif à la touche terminale du dernier vers, osée, et qui constituerait peut-être une indication de datation à mettre au conditionnel:
Ce serait sous le règne de Philippe III Le hardi et non de Saint-Louis que ce Dit des Béguines fut composé.

Mots-clés : #conditionfeminine #humour #moyenage #poésie
par Aventin
le Lun 11 Nov - 10:10
 
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Sujet: Rutebeuf
Réponses: 18
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Rutebeuf

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:Difficile de trouver des citations en français moderne... Wink


Alors on trouve environ une trentaine de poèmes (certains sont longs), avec la transcription (& annotations) en français contemporain dans l'inévitable nrf Poésie/Gallimard:
Tag poésie sur Des Choses à lire Rutebe11

La transcription, dans cette édition, est souvent précieuse à l'amateur de sens, et les notes éclairantes, mais pèche dans le rendu poétique, l'envie qui peut prendre le lecteur de façonner par soi-même la transcription en langue française actuelle -j'y succombe joyeusement - permet de bien scruter les poèmes, mais ne dit pas mieux en termes de résultat, avec toutefois une conséquence:
À s'arrêter beaucoup sur les termes, locutions et expressions de Rutebeuf, on en apprécie d'autant mieux ses jeux de rimes, assonances et aussi le bâti des poèmes proprement dit (telle strophe amenant ou mettant en valeur telle autre, etc...).

Mon impression toute personnelle est que la scansion des poèmes de Rutebeuf devait aller de pair avec un accompagnement musical, ça me semble plus destiné à être chanté que dit, sauf sans doute les Poèmes pour prier Notre-Dame, et bien sûr les fabliaux.  

_______________________________________________________________________________________________________________________________________________________



De la Griesche d’Yver,
ou ci encoumence
LI DIZ DE LA GRIESCHE D’YVER


Je me sers de ce glossaire  qui a pour défaut une consultation, un maniement très peu commodes.
Et déplore de ne pas bien rendre la subtilité de certains termes (comme enviail, enviau).
Autre exemple, il doit y avoir un jeu de mots dans Li dé que li decier ont fet, que je rends en Les dés que les fabricants ont façonnés, et que vous trouverez transcrit en Les dés que les fabricants ont fait dans le nrf/poésie Gallimard, or nous passons au travers de ce jeu de mots, allègrement.

Idem la transcription fossoie les magnifiques 9 pieds / 5 pieds de Rutebeuf, et toute la richesse de ses rimes plates et ouvertes, souvent triplées, par exemple ce passage, très judicieusement élaboré:

[...]
Au premier giel.
En moi n'a ne venin ne fiel :
Il ne me remaint rien souz ciel.
Tout va sa voie.
Li enviail que je savoie
M'ont avoié quanques j'avoie
[...]


Le fait de n'utiliser que des mots qui soient mono, bi ou tri syllabes (souffrez que je m'extasiasse !) permet sans doute une scansion moins corsetée, plus apte à une liberté en matière de rythme à la diction (ou, plus vraisemblablement, au chant), lequel change peut-être, si ce n'est sûrement, au long du poème.
Les allitérations sont innombrables, le jeu prosodique se flûte assez bien, l'ensemble a une belle unité de facture, en sus d'une légèreté générale, qui contribue à souligner que, bien que le sujet soit grave, le ton est léger, et l'humour ne manque pas de poindre.

Un mot sur l'insistance, dans les termes vents et dés, figurant l'un un élément, l'autre une addiction, la manière de les répéter et de les faire tournoyer en quelque sorte (il y a baudelairienne correspondance là-dessous, ne trouvez-vous pas ?), est d'un rendu prosodique exceptionnel, on sent véritablement les assauts du vent de toutes parts, à l'identique plus loin la fatalité du jeu de dés:


[...]
Et povre rente.
Et froit au cul quant bise vente.
Li vens me vient, li vens m’esvente,
Et trop sovent
Plusors foies sent le vent.
Bien le m’ot griesche en covent
Quanques me livre ;
Bien me paie, bien me délivre :
Contre le sout me rent la livre
[...]




[...]Fors que bien fet.
Li dé qui li détier ont fet
M’ont de ma robe tout desfet ;
Li dé m’ocient,
Li dé m’aguetent et espient,
Li dé m’assaillent et deffient,
[...]


Sur l'entame, elle n'est pas sans rappeler un autre poème de Rutebeuf, avec l'allégorie de l'arbre qui se dépouille et du pauvre en hiver; en effet ici nous avons:
Contre le tens qu’arbre deffueille,
Qu’il ne remaint en branche fueille
Qui n’aut à terre,
Por povreté, qui moi aterre,
Qui de toutes pars me muet guerre,
Contre l’yver


Ci-dessous le bref poème Ci Encoumence Li Diz des Ribaux de Greive (alias Le dit des gueux de Grève):



Ribaut, or estes-vos à point :
Li aubre despoillent lor branches
Et vos n’aveiz de robe point ;
Si en aureiz froit à voz hanches,
Queil vos fussent or li porpoint
Et li seurquot forrei à manches.
Vos aleiz en estei si joint,
Et en yver aleiz si cranche,
Vostre soleir n’ont mestier d’oint,
Vos faites de vos talons planghes.
Les noires mouches vos ont point,
Or vos repoinderont les blanches[1].


Explicit.








Petite tentative de mise en langage actuel de La griesche d'yver, lien vers l'original dans un message un peu plus haut sur le fil:

La dèche d'hiver


Au temps où l'arbre se dépouille,
Qu'il ne demeure feuille sur branche
Qui ne soit au sol,
Par la pauvreté qui me saisit
Qui de toutes parts me déclare la guerre
Pendant l'hiver,
Qui modifie beaucoup le cours de ma vie
Mon poème commence par trop enclin
À une histoire d'indigence.
Ce sont pauvre talent et pauvre mémoire
Que me donna Dieu, le roi de gloire,
Et pauvres biens,
Et froid au cul quand la bise vente:
Le vent vient à moi, le vent m'évente
Et trop souvent
Je ressens les assauts du vent.
La dèche m'avait bien promis
Ce qu'elle me livre:
Elle me paie comptant, et bien s'acquitte,
Contre un sou me rend une livre
De grande indigence.
Sur moi la pauvreté revient:
La porte m'en est ouverte chaque jour,
J'y suis chaque jour
Pas une fois ne m'en suis-je désenglué.
Par la pluie mouillé, par le soleil brûlé:
Que voilà un homme fortuné !
Je ne dors que le premier somme,
De mon avoir je ne connais la somme,
N'en ayant point.
Dieu me règle si bien les saisons
Qu'en été la mouche noire me pique,
La blanche en hiver.
Je suis telle l'oseraie franche
Ou comme l'oiseau sur la branche:
En été je chante,
En hiver je pleure et me lamente
Et me dépouille aussi tel le rameau
Au premier gel.
Il n'y a en moi ni venin ni fiel:
Il ne me reste aucun bien sous le ciel,
Tout suit son cours.
Mes finesses de jeu
Ont eu raison de mon avoir,
Et fourvoyé,
Hors du droit chemin.
J'ai tenté des coups insensés,
Je m'en souvient à présent,
À présent je vois bien que tout vient, tout va;
Il convient que tout aille et vienne,
Sauf les bienfaits.
Les dés que les fabricants ont façonnés
M'ont ôté jusqu'à mon vêtement.
Les dés m'assassinent,
Les dés me guettent et m'épient,
Les dés m'assaillent et me défient,
Cela m'accable.
Je n'en peux plus et m'émeut:
Je ne vois venir ni avril ni mai,
Voici la glace.
Or je suis sur une mauvaise pente,
Les fourbes de la pire espèce
M'ont dépouillé de mes vêtements.
Le monde est si empli de sournoiserie !
Qui a quelque avoir s'en gave;
Mais que puis-je faire
Sous le joug de la misère ?
La dèche ne me laisse pas en paix
M'égare beaucoup,
M'assaille et me combat tout autant,
Jamais de ces maux je ne guérirai
Dans une telle situation.
J'ai trop arpenté de lieux mauvais;
Les dés m'ont pris et enfermé:
Je réclame que nous soyons quitte !
Fou est celui qui s'y installe:
De sa dette incapable de s'acquitter,
Ainsi s'alourdit;
De jour en jour elle croît en nombre.
En été il ne recherche pas l'ombre,
Ni la fraîcheur d'une pièce,
Sur un lit nu sont souvent ses membres:
Du fardeau de son voisin il ne s'occupe,
Mais pleure le sien.
Sur lui la dèche s'est abattue,
L'a dépouillé en vitesse,
Et nul ne l'aime.
Celui qui l'appelait son cousin auparavant
Lui dit en riant: "Ici se rompt la trame,
Usée par la débauche".
Par la foi que tu dois à Sainte Marie,
Va donc à la Draperie,
Emprunter du tissu;
Si le drapier ne veut pas
Alors file droit à la foire
Et va chez les Changeurs.
Et si tu jures par Saint Michel l'archange
Que tu n'as sur toi ni lin ni linge
Qui vaille de l'argent,
Là te verront de beaux sergents,
Et les gens te verront tel quel:
On te croira.
Quand de ces lieux tu te retireras,
Argent ou haillon emporteras."
Voilà la paye du jour.
C'est ainsi que l'on m'appointe,
Je n'en peux plus.



Dénouement de La dèche d'hiver



Mots-clés : #addiction #humour #moyenage #poésie
par Aventin
le Dim 10 Nov - 7:39
 
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Sujet: Rutebeuf
Réponses: 18
Vues: 410

Pierre Jean Jouve

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:
Pierre Jean Jouve semble être mu par une quête qui le secoue et la question religieuse ne semble pas loin...


Oui, tout à fait d'accord - je suis en train d'achever la lecture du recueil Kyrie (chiné en édition originale numérotée !), et c'est noir, et c'est tourmenté, et cette drôle de quête qu'on peine à nommer, entre une existence à mener, des obsessions de mort et de ravage et d'érotisme...
Sa foi est étrange, teintée de dolorisme et de morbidité, les deux autres vertus théologales sont...disons, tellement en retrait, ou enfouies...qu'on se pose la question de leur présence.

Mais de très beaux poèmes, de haute tenue, tout de même.

Recueil divisé en trois parties:
Sa série Les quatre cavaliers (qui sont les cavaliers de l'Apocalypse) qui suit les poèmes de Kyrie proprement dits et précèdent ceux de Nul n'en était témoin est époustouflante, fait passer un réel souffle.  

Le poème Psyché abandonnée devant le château d'Éros (sur le tableau de Claude Lorrain) est un bon exemple de la combinaison morbidité/sensualité (je vais faire mon copiste, ne l'ayant pas trouvé sur la Toile).
Peu ponctué, Jouve nous laisse le soin de définir nos respirations, à l'aide aussi des endroits où il arrête ses vers, mais dans tous les cas on s'étonne, si vous le tentez à voix haute, d'avoir été chercher là de tels accents avec sa propre voix.
La toile de Le Lorrain n'est pas seulement visitée, elle est revisitée.

Tag poésie sur Des Choses à lire The_en10
Le tableau de Le Lorrain, à la National Gallery (Londres).


Psyché abandonnée devant le château d'Éros


Verte beauté ! serais-tu morte ? La lumière
De tristesse funèbre incendie sur la mer
Rôde avec les prairies vertes
Des géants méditent dans leur feuillage inoubliable
El les montagnes de rochers s'évanouissent
Il règne la saveur exquise de la mort.


Bête mystérieuse de la mer
La marée nue remue, un immortel relent
Du cœur, la bête verte intérieure
Que des voiles des signes blancs sillonnent à l'étendue.


Et Psyché flanc sombre empli de vœux
Aux mains écarquillées aux pieds glacés dans l'herbe
Est assise avec ses instables moutons
Qui mangent sans répit désespoir des contrées
Et regarde: un monstre cruauté bâtie
Château de la chaleur de l'odeur et de l'ombre
Amoncellement de l'amour et puni
Par la foudre
Aisselle noire où Il demeure
Lui qu'elle aima le traître à l'œil de perle fine
Aux membres toujours fumants et au dragon
Couvert de sang de larme et de benjoin
Qu'elle aima ! et qui creusa le flanc superbe.




Mots-clés : #amour #mort #peinture #poésie
par Aventin
le Mar 5 Nov - 17:36
 
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Sujet: Pierre Jean Jouve
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Paul Celan

Choix de poèmes réunis par l’auteur :

Tag poésie sur Des Choses à lire Paulce11

Paul Celan est quelqu’un de très particulier comme poète. On peut le considérer comme un genre de Graal à atteindre dans le domaine de l’étude de la poésie. Ça fait plusieurs poètes que je côtoie qui se penchent sur lui et en parlent dans des essais (Paul Bélanger, Paul Chamberland, Philippe Lacoue-Labarthe, etc.).

De la même manière, je serai très sélectif lorsque vient le moment de le citer. Ses recueils sont brefs et on dit que sa poésie est fermée au point d’être hermétique et close. On peut le voir comme une tentative d’empêcher cette poésie d’être réduite et/ou récupérée par la suite - par des gens mal intentionnés qui remettraient en cause, pour citer l’exemple utilisé le plus fréquent, la notion de témoignage de l’Holocauste.

«ŒIL  SOMBRE  DE SEPTEMBRE»

Bonnet de pierre temps. Et plus généreuses sourdent
les boucles de la douleur autour du beau visage de la terre,
de la pomme ivre, brunie par l'haleine
d'une sentence pécheresse: belles et répugnant au jeu
qu'elles jouent dans le reflet
mauvais de leur futur.
 
Le châtaignier fleurit pour la deuxième fois:
signe de l'espoir pauvrement enflammé
d'un prochain retour
d'Orion: la ferveur
claire étoilée des amis aveugles du ciel
le rappelle là-haut.
 
Près des portes du rêve,  non dissimulé,
un œil solitaire se bat.
Il lui suffit de savoir
ce qui se passe chaque jour:
à la fenêtre d'Est
lui apparaît quand il fait nuit l'oblongue
silhouette voyageuse du sentiment.
 
Dans l'humide de son œil tu plonges l'épée.

TRADUCTION FRANÇAISE – JEAN-PIERRE LEFEBVRE


Comme vous le voyez, la poésie de Paul Celan est puissante et plutôt incomparable par ses effets. On peut dire qu’il a inventé lui-même une façon de concevoir la poésie et l’a couchée sur papier de façon indélébile, s’assurant de rester inoubliable.

J’ai sauté par-dessus «Fugue de mort». Je suis plutôt tombé sur ce poème :

«Brûlure»

Nous ne dormions plus car nous gisions dans les rouages
de l’horloge mélancolie
et courbions les aiguilles comme des verges,
et elles se sont détendues d’un coup et ont fouetté le
temps jusqu’au sang
et tu racontais une pénombre qui grandissait,
et douze fois j’ai dit tu à la nuit de tes mots,
et la nuit s’est ouverte, et elle est restée déclose,
et j’ai mis un œil en sa chair et t’ai tressé l’autre dans les
cheveux
et j’ai noué entre les feux la mèche, la veine ouverte –
et un jeune éclair a nagé jusque-là.


Parfois, sa poésie a l’air de rien… j’ai passé par-dessus pendant longtemps… mais il y avait quelque chose qui me faisait revenir vers lui… irrémédiablement.

JE SUIS SEUL, je mets la fleur de cendre
dans le verre rempli de noirceur mûrie. Bouche-sœur,
tu prononces un mot qui survit devant les fenêtres,
et sans un bruit, le long de moi, grimpe ce que je rêvais.
Je suis dans La pleine efflorescence de l’heure défleurie
et mets une gemme de côté pour un oiseau tardif :
il porte le flocon de neige sur la plume rouge vie ;
le grain de glace dans le bec, il arrive par l’été.


Tout ce qui vient de précéder vient du recueil Pavot et mémoire. Je vous le rappelle, j’essaie de rester fidèle à l’esprit des recueils et laisser un espace pour la lecture des recueils.


Mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Jeu 10 Oct - 8:54
 
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Sujet: Paul Celan
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Marie-Andrée Gill

Chauffer le dehors (2019) :

Tag poésie sur Des Choses à lire Mariea10

Marie-Andrée Gill confirme avec ce recueil qu’elle fait partie de mon panthéon d’auteurs de poésie. Elle a une esthétique et une conception d’écriture de la poésie qui se rapprochent de la mienne. Elle déclarait d’ailleurs en 2016 : « Je sens que j’ai une responsabilité politique et sentimentale envers mon village, mais je ne sais pas comment en parler. Alors c’est comme ça que je l’exprime »*. Je l’apprenais pour la première fois, mais à la réflexion je n’en suis pas si étonné surtout quand on connaît son penchant pour des auteurs comme Daniel Leblanc-Poirier et David Goudreault.

En lisant à nouveau son recueil avec ces nouvelles lunettes d’analyse, j’ai repéré d’autres choses, dont le recours textuel d'une référence à Hubert Aquin. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle écrit en tant que femme et cette manière d’écrire peut être considérée féministe dans la mesure qu’elle peut recourir à un mimétisme de l’écriture des hommes pour en dégager une démarche signalétique en tant que femme autochtone.

Je vous livre quelques extraits :

Toujours en train d’écrire de quoi pour survivre,
j’invente des listes de choses à faire, déconstruis
les structures fanées de rêves dociles : oignons
revenus et soupes chaudes, chanterelles et tartes
aux pommes; nos accidents de bonheur simple.

Même si la fuite aplatit les contours, l’attente est
une lueur lourde sur la matérialité des mots.
Pourtant, je sais quoi faire et ne pas faire, j’ai le manuel
de ces affaires-là, les rituels.

Quelque chose en moi garde sa lampe allumée -
une déchirure, pas tout à fait une blessure, plutôt
comme quand les nuages s’ouvrent là au milieu,
entre les poumons - une envie qui peut pas
s’empêcher de chercher le trouble, provoquer
la rencontre, essayer n’importe quoi tout à coup que.
p. 17


Quand je parlais de Goudreault et de la référence à S’édenter la chienne :

Je cherche dans le bois
et les chiennes de vivre
le remède aux morsures de ta douceur
celle qui m’a fait toucher à autre chose
qu’à la bouette des rôles à jouer
p. 27


Il faut dire après tout que les chien-ne-s sont importantes dans les coutumes et les modes de vie autochtones, du moins dans la mémoire collective.

Quand je parle de l’ombre aquinienne qui se profile (incipit de Prochain épisode) :

Je t’écris de ma piscine intérieure qui coule.
Je hurle sur mute dans le sable mouvant
des HLM en lançant du sel derrière mon
épaule et en tournant en rond à chercher
une perpétuelle dernière fois parce que
c’est connu, on sait pas réfléchir quand le
feu est pris dans le tapis.

Tout, autour de moi, se ferme et s’ouvre.
Je veux désapprendre l’odeur de tes cheveux
et, avec la même force, je dis encore encore
je veux être sur le matelas en arrière du char
à réveillonner dans tes mains, qu’on
soit des enfants, qu’on mange des chocolats
et des tomates-cerises qui explosent dans
la bouche même si je sais qu’après on fera
comme d’habitude en allant se baigner dans
nos drames parce qu’il serait le temps de péter
la bulle, prendre une débarque et réapprendre
à faire du bicycle.
p. 45


Quand on reprend une saveur plus autochtone :

Je pleume les oies pour souper, comme je voudrais
le faire pour toi mais à l’envers : te greffer des ailes
qui marchent et des cris plein la gorge, que tu puisses
voir les fleurs sauvages de mon cœur cru, la médecine
millénaire qui nous enveloppe.
p. 58


Il y a une diversité dans le registre et les procédés d’écriture. Ici, on voit que c’est néo-punk :

Chaque pensée est un crash
de corneilles dans un blender
une matière nouvelle à dompter
p. 61


Ça ne manque pas de piquant :

Ce qu’il reste :
des rires en pleurant comme tout le monde en connaît
une senteur de savon à linge pis de gaz deux-temps
et mon clitoris comme une ronde
toute seule dans sa mesure
p. 63


Autochtone bis :

Je peux aussi courir après les orignaux et écouter
la poésie pas compliquée des faux-trembles.

Sous le soleil de neige chaude je te remplace par
les sentiers que j’ouvre et tape avec la force de ma
chaleur de femme, par le chemin brillant de chaque
dièse que les flocons font en naissant.
p. 72


Il y a tellement à citer et réciter dans ce recueil. Je vous conseille la lecture du recueil pour mieux comprendre l'intention esthétique. Marie-Andrée Gill est une poétesse majeure si on se place sous la lorgnette des poétesses autochtones et de la référence aux courants contemporains de poésie québécoise. Elle veut marquer le pas et assumer ce que les poètes de l’Écrou et des maisons d’édition émergentes sont en train de défricher comme sentier.

* Référence à l'article suivant : http://impactcampus.ca/arts-et-culture/marie-andree-gill-rester-fidele-a-lordinaire/


Mots-clés : #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Dim 8 Sep - 8:57
 
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Sujet: Marie-Andrée Gill
Réponses: 4
Vues: 186

Vénus Khoury-Ghata

Dans "Le livre des suppliques" (2015), page 89 ce poème, comment ne pas voir une évocation de son frère Victor (vers: celui assis sur le vide se disait éphémère comme la flambée de houx), et de sa sœur morte à l'âge de huit mois, ce dont son père eut bien du mal à se remettre (une des trois chaises au dos interminables, les deux autres pouvant être celles des parents) ?  

Victor, le grand frère qui souhaitait devenir poète, partit pour Paris, où il ne parvint pas à se faire publier, et se liquéfia dans la drogue, l'alcool probablement aussi, et une sexualité homosexuelle débridée.
Le père, ancien militaire interprète pour le Haut-Commissariat français du temps du mandat de la république française au Liban, avait été reversé dans l'armée libanaise: c'est lui, qu'on sent absent mais terrorisant, le passeur de la langue française auprès de ses enfants.

Injonction du père à Victor de revenir au Liban. Retourné au foyer familial, le père le fit interner en psychiatrie et subir une lobotomie.
Il mourra jeune et sordidement écroué, pardon "interné".

Le père-ogre, detesté-mais-tout-n'est-pas-si-simple par Vénus.
A-t-elle, en quelque sorte, volé à son tour le feu, repris le flambeau de Victor, en divorçant d'un premier mariage à vingt ans pour suivre le scientifique Jean Ghata à Paris et s'imposer comme une femme de lettres de premier plan (de premier plan c'est moi qui l'affirme, hein) ?

bouleversante page 89 en tous cas:


la lucarne reflétait les humeurs du père
Devenait opaque lorsqu'il rentrait les mains vides
Avalait insectes et poussières lorsqu'il renversait la soupière et
 que la mère la mère ramassant les débris accusait le vent
Nous étions sept par temps de désarroi ordinaire
Quatre enfants et trois chaises au dos interminables
Celui assis sur le vide se disait éphémère comme la flambée de
 houx
Sa vie n'excèdera pas la taille d'un crayon
Qu'il nous noiera sous ses bienfaits
Un cerf-volant qui nous emportera par-dessus le toit
et un soleil de poche pour la mère qui pleuvait à chaque passage
 de nuage


si triste la maison à cinq heures de l'après-midi



Mots-clés : #enfance #famille #fratrie #huisclos #poésie #relationenfantparent #viequotidienne
par Aventin
le Sam 7 Sep - 8:33
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 8
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Vénus Khoury-Ghata

Emportés comme seuls bouquins de poésie pour quinze jours de vacances, Le livre des suppliques et Les mots étaient des loups, ce dernier étant un recueil de poèmes choisis de la [célèbre] collection Nrf - Poèsie/Gallimard, je dirais que le second est propice à la découverte, tandis que le premier est un exceptionnel transport poétique de tout premier ordre, j'en reste bouche bée.

Tag poésie sur Des Choses à lire Le_liv10
Tag poésie sur Des Choses à lire Les_mo10


Auparavant, de Vénus Khoury-Ghata je picorais quelques poèmes à la volée, glanés sur le Net, appréciais ses entrevues (un parcours même sommaire de la Toile vous donnera de nombreux podcasts radio, vidéos, articles de journaux, etc...).
Bref, je passais à côté, elle était telle un monument somptueux dont on sait qu'il existe et dont on se remet très bien de ne jamais l'avoir scruté ou visité.

Aujourd'hui, je suis convaincu qu'elle est l'un des plus grands poètes francophones, parmi les contemporains si vous voulez, sachant que mon curseur personnel de contemporanéité est un peu plus souple en matière de poésie que dans la quasi-totalité des autres domaines: mettons un gros demi-siècle, plutôt un trois-quart de siècle bien tassé et n'en parlons plus.

Et il me reste la plupart de ses recueils de poésie, et la totalité de ses romans à découvrir: voilà une perspective qui rend heureux rien qu'à l'évoquer !

Deux brefs poèmes en guise d'échantillons, choisis justement pour leur taille mini:

Les mots étaient des loups page 63 a écrit:
Montures courant dans leur écorce
un sang vert aux commissures des lèvres
montures végétales pour nuages fatigués
battus tel tapis de pauvre à sa fenêtre
jetés à terre plus bas que brouillard
et qu'herbe sourde au tympan éclaté
montures quand même dans la sombre écurie de la
  forêt
olivier au pied bot
chêne mâle aux épaules cagneuses
platane chiffonnier aux mains fourchues


chevaux







Le livre des suppliques, page 85 a écrit:
L'enfant qui crie de bas en haut ne peut ameuter les nuits ne peut
  alerter les soldats de plomb qui veillent sur son sommeil
la mère qui allaite sur l'envers du mur est de pierre sourde
l'ébriété de ses seins fait des remous dans l'eau de la bassine et
  fait craindre à l'enfant une inondation de l'obscurité







Mots-clés : #poésie
par Aventin
le Ven 6 Sep - 22:31
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 8
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Emmanuel Deraps

Failure (2019) :

Tag poésie sur Des Choses à lire Emmanu11

Le dernier recueil d’Emmanuel Deraps, Failure, m’a beaucoup plu à la lecture. On peut parler du ratage qu’il érige en absolu, mais c’est surtout cher à «l’art de la défaite» esquissé par Hubert Aquin. Dans des descriptions qui ne manquent pas d’à-propos, le poète se place dans la lignée des devanciers de Doctorak go :

26 juillet 2016 - montréal

cartographiant l’île noire de mémoire
j’en perds quelques bouts                      je sais
                  le cœur d’un été de vin volé
                  et de terrasses abattues
sous le poids des lancements par habitude
j’en oublie comment même me rapailler
entre les micros-ouverts et le choc
des pintes levées
à ce qui nous consume

une fin
en taxi                          en tour de ville
à un de plus que le nombre de sièges
serrés tight jusqu’à l’abandon
sous les averses neigeuses de juillet
personne ne nous avait dit qu’on jouait
dans la nuit de ses quarante ans
il avait tout fait                               pour tuer
le temps
mathieu et ses manigances
        comme pour se fêter en cachette
        ou nous faire une surprise
nous avait dit aimer
habiter
                                     la vingtaine des autres
Extrait, p. 27


Tag poésie sur Des Choses à lire Emmanu12


Mots-clés : #contemporain #poésie
par Jack-Hubert Bukowski
le Mar 27 Aoû - 9:34
 
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Sujet: Emmanuel Deraps
Réponses: 6
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Breyten Breytenbach

Breyten Breytenbach est un écrivain remarquable qui mérite sa place aux côtés des plus grands écrivains d'Afrique du Sud.
Militant de l'ANC (Congrès National Africain, le parti de Mandela), il a participé à tous les combats contre l'apartheid.
Et il a été un des rares blancs à faire partie des instances dirigeantes de l'ANC.
Il a écrit en anglais aussi bien qu'en afrikkans, sa langue natale : poèmes, romans, essais.
Il est aussi peintre et aquarelliste.
Ce qui me le fait apprécier en tant qu'homme, c'est sa lucidité constante, et son courage aussi, qui l'ont conduit logiquement à s'opposer aux graves dérives au sein de l'ANC au pouvoir.
Résistant est la qualificatif qui lui convient le mieux...

De plus, c'est un écrivain remarquable, doublé d'un poète et d'un peintre.

Testament d’un rebelle

Donne-moi une plume
que je puisse chanter
que la vie n’est pas vaine...

Donne-moi un amour
qui ne périsse pas
soudain entre les doigts...

Donne-moi un cœur
qui batte sans arrêt,
mais qu’il batte plus fort
que le battement blanc
d’un pigeon affolé...

Donne-moi un cœur,
une usine de sang...

Donne-moi deux lèvres,
de l’encre pour ma plume,
qu’elle abreuve de lait
une lettre d’amour
pour la terre entière.


Traduction de Bernard Lorraine Christian Bourgois, 1983
Extrait du livre : 100 poèmes du monde pour les enfants


Mots-clés : #poésie
par bix_229
le Sam 10 Aoû - 17:03
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: Breyten Breytenbach
Réponses: 1
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Jacques Réda

L’herbe des talus

Tag poésie sur Des Choses à lire L_herb10


Suite de textes assez brefs comme autant de poèmes en prose ou pas, d’entrées d’un journal gidien comme autant d’auto-confidences, souvenirs nostalgiques en fragments de mémoires, références littéraires choisies ‒ rien d’étonnant à ce qu’un aspect cabalistique en obscurcisse parfois l'acception. Balades réflexives, y compris voyages internationaux, et au détour de chaque vadrouille quelques brins d’herbe font fil conducteur. Phrases que Jacques Réda modèle avec soin, désarticule occasionnellement en inversant les segments ‒ une tournure à laquelle je suis sensible.
Volontiers ludique, pas dénué d’humour, il pratique la pêche aux nuages avec un cerf-volant, les trains, le jazz…
« On se figure souvent en voyage qu’on devient un autre, que de l’imprévu en sortira, et je tâchais au moins d’éprouver l’intérêt qu’un de ces autres eût pris au spectacle. »


Mots-clés : #poésie #voyage
par Tristram
le Mer 17 Juil - 22:29
 
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Sujet: Jacques Réda
Réponses: 25
Vues: 1120

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