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La date/heure actuelle est Mar 19 Nov - 3:42

18 résultats trouvés pour science

Pascal Picq

De Darwin à Lévi-Strauss ‒ L’homme et la diversité en danger

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« Quand Christophe Colomb touche les Amériques en 1492, la même année, les juifs sont chassés d’Espagne, qui ne s’en remettra jamais. Les empires, les royaumes et les États s’écroulent quand ils commencent à exclure. Tel est le vieux monde pétri d’histoire et d’humanités, mais incapable d’apprendre de sa propre histoire alors qu’il prétend l’imposer au reste du monde. Y a-t-il de l’espoir dans le nouveau monde ?
Un siècle est passé entre l’arrivée de Darwin et celle de Lévi-Strauss au Brésil. Entre-temps, presque toute la Terre a été explorée, exploitée, aujourd’hui surexploitée. Tous deux, juste avant de mettre le pied à terre, ont décrit le spectacle étonnant de bancs de petites plantes dérivant le long des côtes. Après cet enchantement, l’un a découvert la luxuriance des tropiques, l’autre leur tristesse. L’un a aimé le voyage, l’autre pas. »

Ces quelques phrases présentent bien le projet épistémologique de ce livre, rapprochement entre ces deux génies et bilan de la dégradation de la planète par l’homme entre leurs voyages en Amérique du Sud à un siècle d’intervalle : pertes de diversité naturelle et culturelle, sauvage et domestique.
Ensuite, cet ouvrage est utile pour préciser les notions d’évolution (la descendance avec modification) et de biodiversité, si faciles à mésentendre, ainsi que les enjeux :
« Voilà un bon exemple de la fonction adaptative de la diversité : la probabilité qu’existent des individus différents susceptibles de mieux répondre à des changements de l’environnement. C’est la véritable assurance-vie d’une espèce. Quand on dit qu’une espèce "s’adapte, ce ne sont pas les individus qui se transforment. L’adaptation est la conséquence d’une sélection sur une diversité préexistante d’individus, dont certains étaient ou semblaient moins adaptés dans les circonstances précédentes. La diversité est la matière première, la condition nécessaire de la sélection et in fine de l’adaptation. »

Pour Pascal Picq, diversité biologique et diversité culturelle sont tout un :
« Depuis, nous savons que nous vivons dans un monde qui change constamment. En revanche, ce dont nous avons moins conscience ‒ et que Darwin avait déjà compris ‒, c’est que l’homme a déjà engagé une entreprise de destruction de la diversité naturelle et qu’il en va de même pour les populations humaines confrontées à l’expansion planétaire de la société occidentale. »

Il précise la notion de coévolution :
« La coévolution, c’est l’évolution qui s’appuie sur la biodiversité et les interactions entre les espèces. »

« Or la biodiversité n’est pas une question d’espèce : c’est l’ensemble de la diversité des gènes, des interactions, des individus et des populations des espèces qui constituent un écosystème. Par conséquent, si un acteur d’éteint, c’est l’ensemble de la communauté écologique qui est menacée. Pourquoi ? Parce que la biodiversité est intrinsèquement liée à la coévolution. »

Picq insiste sur la mobilité de l’homme ‒ voyages, migrations ‒ mais on peut rester dubitatif quant à ses motivations :
« Trois faits majeurs caractérisent le genre Homo [à sa sortie d’Afrique]. Sur le plan biologique, il hérite d’une bipédie et d’une physiologie qui l’autorisent à faire de longs déplacements et à transporter armes et objets ; il avance dans le monde. Sur le plan technique, il invente des outils de pierre taillée plus efficaces, met au point des chaînes opératoires complexes d’une structure cognitive identique à celle du langage, maîtrisant le feu et construisant des abris ; il transforme le monde. Sur le plan cognitif, il développe le langage et témoigne d’expressions symboliques complexes par l’esthétique des bifaces ‒ matière, couleur, forme ‒ et l’usage de colorants ; il construit des représentations symboliques du monde. »

« Homo sapiens ne s’arrête pas comme cela puisqu’il navigue depuis plus de cent mille ans. Plusieurs vagues atteignirent l’Australie, les Amériques et l’Océanie. Comme ces migrations ne sont pas le fait d’une seule population, il s’agit donc d’une étrange pulsion de notre espèce à aller par-delà les horizons et les lignes de crête. C’est certainement la conséquence de sa propension à s’inventer des mondes. »

Il souligne aussi l’érosion de la biodiversité domestique :
« Aujourd’hui, on évoque rarement la disparition en quelques décennies de toute cette biodiversité de races et de variétés de plantes et d’animaux domestiques, et encore moins les pratiques et les savoir-faire qui allaient avec. Les nouvelles plantes génétiquement modifiées et qui éliminent toutes les autres formes d’agriculture, sont un déni de l’évolution : le "cauchemar de Darwin". »

« Cette agrodiversité est liée à des pratiques et à des savoir-faire portés par des mots, des langues, des gestes et des croyances. C’est l’un des facteurs les plus fondamentaux pour espérer conserver toute la biodiversité ; il faut œuvrer pour que les peuples, les langues et leurs savoirs ne disparaissent pas, ce qui serait un désastre d’une ampleur encore plus dommageable que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. »

On arrive à l’avenir de notre alimentation (et survie) :
« Toutes les recherches entreprises depuis une quinzaine d’années aboutissent au même résultat : plus il y a de la diversité dans un écosystème, quelle que soit sa superficie, plus la productivité de chaque variété est augmentée, la stabilité de la communauté écologique renforcée et la qualité des sols en nutriments améliorée. »

Il y a aussi un intéressant détour par la médecine (qui a particulièrement retenu mon attention comme je pâtis actuellement d’une bactérie opportuniste qui serait d’après la faculté cause de maladies nosocomiales en métropole) :
« On persiste de plus en plus à vouloir éradiquer les maladies et les agents pathogènes, ce qui conduit à l’aberration des maladies nosocomiales. D’une manière générale, en éliminant des bactéries avec lesquelles nous avons coévolué ‒ et même si elles ont des effets peu désirables ‒, on a libéré des "niches écologiques" pour d’autres agents pathogènes redoutables, non pas en soi, mais parce qu’on a aucune histoire épidémiologique avec eux.
D’une manière plus générale, on lit de plus en plus de travaux qui évoquent la moindre résistance aux infections ou la diminution de la tolérance à certaines nourritures, sans oublier les allergies. […] D’une certaine façon, la médecine évolutionniste nous enseigne qu’il vaut mieux coévoluer avec des maladies qu’on sait soigner que de les éradiquer au risque d’en favoriser d’autres. »

« D’une façon plus générale et sans nier les apports de la biologie fondamentale, il serait grand temps de comprendre que la plupart des maladies qui affectent l’homme proviennent de ses activités (agriculture, élevage, villes, pollutions, comme en atteste la direction REACH de la Commission européenne). »

Picq rappelle des évidences utiles à garder à l’esprit pour éviter toute dérive suprématiste :
« Aucune lignée n’est restée en panne d’évolution ou à un stade ancien par rapport à la nôtre. Toutes les espèces qui nous entourent sont les représentantes actuelles de leurs lignées respectives. »

L’ouvrage s’achève par une Esquisse des progrès de l’esprit et des sociétés humaines en annexe, qui distingue les époques et révolutions de façon nouvelle.
« Dans une perspective darwinienne, il faut toujours distinguer la question de l’apparition d’un caractère ou de son origine de celle de sa diffusion et de sa participation au succès d’une espèce (adaptation). C’est aussi la différence épistémologique, au sens de Joseph Schumpeter ‒ qui avait très bien lu Darwin ‒ entre invention et innovation. Un changement de société, ce n’est pas tout inventer, mais appréhender et arranger des inventions déjà existantes et les intégrer dans un projet porté par une nouvelle représentation du monde. Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès ‒ économie, démocratie, travail, politique, société ‒ est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. »

Peu de bouleversements peut-être dans cette actualité des sciences de l’évolution (2013), mais les pensées sont magistralement synthétisées en quelques mots qui disent beaucoup :
« Le début du XXe siècle hérite d’une tension formidable entre les utopies scientistes et progressistes exprimées par la naissance de la science-fiction ‒ Jules Verne, H. G. Wells ‒ et les promesses d’utopies sociales nourries par la condition misérable des classes sociales dont témoignent les œuvres de Charles Dickens et d’Émile Zola. Le rêve d’un progrès de l’humanité s’effondre dans l’horreur de la Première Guerre mondiale, où les hommes sont broyés par les machines. »

Ce livre collationne beaucoup de faits, d’ordres de grandeur, de moyens d’appréhension, de rapprochements parlants.
Picq fait référence à Jay Gould aussi bien qu’à Hampâte Bâ ou Conrad.
Bien que ce ne soit pas du tout nécessaire pour cette lecture, il est quand même recommandé d’avoir lu Claude Lévi-Strauss, au moins Tristes tropiques, et bien sûr, sinon d’avoir lu Darwin (pourtant passionnant même pour qui a peu de bagage scientifique, mais le goût des voyages aventureux), de connaître un minimum la théorie de l’évolution (et ça, ça devrait être au programme de tous).
Fait partie de ces ouvrages de vulgarisation qui sont si stimulants, au moins pour l’imagination !

Mots-clés : #ecologie #essai #historique #minoriteethnique #mondialisation #nature #science
par Tristram
le Lun 12 Aoû - 14:18
 
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Sujet: Pascal Picq
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Stefano Mancuso

La Révolution des Plantes :

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Un ouvrage fascinant qui fera culpabiliser de manger de la salade. Petit pied de nez aux végans et végétariens qui se moquaient de moi quand je plaignais également les végétaux et le traitement qu'on leur infligeait.
On y apprend que les plantes peuvent voir, ressentir, et auraient une sorte de conscience et d'intelligence leur permettant de s'adapter à tout milieu et d'évoluer au gré des événements. On y apprend également les travaux qui sont faits en matière d'architecture, d'agriculture, et d'ingénierie appliquée grâce à ces êtres fantastiques dont Aristote disait que ce n'était pas parce qu'ils ne se mouvaient pas comme nous que leur importance n'était pas capitale.
Je préfère ne pas trop en dire tant  il y a de jolies perles (notamment des stratégies effectuées par les plantes pour manipuler autrui) mais je vous recommande de lire cet ouvrage te les autres de son auteur. Celui-ci ayant réussi à me passionner pour la botanique si bien que ma libraire sera surprise de mes futures commandes.


Mots-clés : #nature #science
par Hanta
le Ven 29 Mar - 8:48
 
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Frans de Waal

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Bonobos : le bonheur d'être singe

Connaissez vous les bonobos ? Peut-être pas...
On les a souvent confondus à tort avec les chimpanzés à qui ils sont apparentés. Et puis leur habitat est limité aux forêts tropicales de la République démocratique du Congo où on les a découverts au début du 2Oe sicle, mais sans les identifier. En fait, ils sont encore plus proches de nous que les chimpanzés. Nous avons en commun 90°/. de l'ADN, et un ancêtre commun mais éloigné...
Leur originalité tient surtout dans leur caractère paisible et égalitaire. La sexualité est le véritable ciment de leurs sociétés, parce qu'elle empêche le développement de l'agressivité et des conflits. Le rôle des femelles et particulièrement des mères, est prépondérant. Elles forment un matriarcat paisible qui pourrait être une alternative au modèle traditionnel de l'évolution, dans lequel l'homme est avant tout un chasseur et un fabricant d'outils.
Et c'est la seule société animale ou le rôle de la femelle est central et supérieur à celui du mâle.

Leur ambition sociale est limitée, mais semble t'il pas leur aptitude au plaisir !
Ils ne connaissent certes pas la société de consommation. Ni le travail salarié, la sécu ; le chômage et la lutte des classes...
Si on compare leur comportement et leurs agissements, il n'est pas sûr que la comparaison soit toujours en notre faveur. Après tout, ils s'accommodent du milieu où ils vivent et de leur voisinage, sans chercher à les détruire.
Par contre les forêts sont défrichées et partent en fumée, et les Congolais mangent les bonobos... Leur avenir, comme celui des autres primates, est désormais très menacé.

Sinon les Bonobos, il ne leur manque que la parole. Et encore... Pas sûr... Dans tout ce qu'ils font, ils nous ressemblent beaucoup - et c'en est troublant. -

Récupéré


mots-clés : #nature #science
par bix_229
le Lun 18 Fév - 11:47
 
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Frans de Waal

Je ne pouvais pas ne pas vous parler de ce livre que j'ai littéralement dévoré, et qui, je pense pourrait plaire à certains d'entre vous. (Marie, Bix, Bédoulène... ?)

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Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ?

Frans de Waal est éthologue. Spécialisé dans l’étude des primates, il a consacré sa carrière à la discipline de la cognition évolutive. Ce livre est donc le fruit de longues années d’observations, de débats, d’expériences et de réflexion, tant sur l’interprétation des données que sur leur finalité. Les animaux sont-ils capables d’empathie, d’altruisme ? Peuvent-ils coordonner leurs actions dans un but précis ? Peuvent-ils d’eux-mêmes réfréner leur impulsivisité ? Sont-ils capables de ruse, d’alliances politiques ?
Si les amoureux des animaux n’ont jamais douté des réponses à ces questions, il n’en est pas de même de tout un pan de la communauté scientifique. On a longtemps dénié aux animaux nombre de capacités pour la seule raison qu’elles se devaient de rester purement humaine. La recherche a souvent été (et est encore quelquefois) entravée par ce postulat de la supériorité humaine, parfois jusqu’à l’absurde. Ainsi, lorsqu’on a découvert que la durée d’un battement de cil était suffisante pour que le chimpanzé Ayumu retienne l’emplacement (dans l’ordre!) d’une suite de 9 chiffres apparus aléatoirement sur un écran, certains ont été jusqu’à entraîner des hommes à faire de même afin de prouver que nous avions nous aussi cette capacité... (Ce fut un échec lamentable.)

S’il n’a de cesse partager son enthousiasme pour les étonnantes facultés animales, Frans de Waal reste extrêmement prudent dans ses déductions, préférant la rationalité des observations scientifiques aux extrapolations. Son récit revient non sans humour sur les querelles entre disciplines pour nous faire comprendre la lente et difficile évolution de la recherche sur la cognition, mais sans nier ce que ces oppositions frontales ont apporté à la rigueur des éthologues, forcés d’adopter la méthodologie la plus irréprochable possible. Leur réflexion sur la pertinence de certains travaux a d’ailleurs démontré que les gibbons ou les éléphants, jugés auparavant incapables de telle ou telle chose, avaient simplement été confrontés à des expériences ne tenant aucun compte de la spécificité de leur espèce...

On apprend une foule de choses dans ce livre : saviez-vous, par exemple, que les daurades et les murènes peuvent s’allier pour chasser, que les singes ont le sens de l'équité, que les chimpanzés utilisent jusqu’à 25 outils différents dans la nature, ou que leurs stratégies politiques sont dignes de L’art de la guerre de Sun Tzu ?
La cognition évolutive n’en est qu’à ses débuts, mais les perspectives sont fascinantes. Sorte de bilan des connaissances actuelles à l’usage du profane, ce récit est aussi une réflexion sur l’humain, et sur le regard forcément partial qu’il porte sur la nature. En résumé c’est un livre intelligent qui se lit comme du petit lait et qui donne terriblement envie d’en savoir plus. Passionnant.


Si vous voulez voir Ayumu sans ses œuvres, c’est par exemple ici : clic
Et pour voir plus d'expériences, là : clac


mots-clés : #nature #science
par Armor
le Lun 18 Fév - 3:24
 
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Sujet: Frans de Waal
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Christian Dedet

Au royaume d'Abomey

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Christian Dedet, ce passionné de l’Afrique, nous emporte, dès les premières pages, dans son royaume. Il a passé quelques années à parcourir les routes et chemins du Bénin. C’est depuis la région d’Abomey, de Grand-Popo, de Porto-Novo, du lac Ahémé ou du lac Nokoué, du fleuve Ouémé… qu’il nous adresse ses notes, un journal remanié, revu et corrigé pour en faire un récit riche, et nous faire partager son expérience, en particulier les rituels vaudou et la religion animiste.

« Les œuvres missionnaires ayant l’aval du Vatican y rivalisent toujours avec méthodistes et adventistes de toutes nationalités. Le fait nouveau, depuis l’ère moderne, réside en des Églises d’inspiration chrétienne fondées par les Africains eux-mêmes. […] L’Église apostolique africaine se signale souvent par des sorties de haut-parleurs, en ville, à percer les tympans, par une littérature vindicative à l’égard du vaudou, distribuée aux carrefours. »


Les rituels vaudous au royaume d’Abomey, sont un sujet passionnant pour qui s’y intéresse ou s’intéresse aux phénomènes de transe. J’ai souvent souri en lisant ses descriptions, qu'il brosse avec un humour certain, voire aussi une certaine naïveté et un certain regard occidental, les deux lucides et conscients.

« Certains de ces couvents comptent de nombreuses femmes dans leurs rangs. Matrones, pour la plupart, avec leurs cent kilos et leurs seins à proportion, pris dans un filet à grosses mailles ou basculés par-dessus la toile de lin. »


Il n’existe pas qu’un seul vaudou mais un nombre infini. Rien que dans la région d’Abomey on en dénombre autant que de villages. À chaque couvent sa pratique, ses dieux, ses danses, sa musique, son accoutrement. La religion animiste est aussi matinée de religion catholique, ce qui présente un avantage non négligeable ! Dans le vaudou, religion animiste (considéré tantôt comme une religion tantôt comme une secte), ce sont les dieux qui descendent dans le corps de l’impétrant qui s'exprime au nom de ce dieu, qui le chevauche, et l'aide dans sa vie quotidienne, et l’avantage est terre à terre, autrement dit bien terrestre : les récoltes doivent être bonnes, la nourriture abondante… ; quant aux avantages de la religion catholique, elle promet les cieux et le salut de l’âme, alors autant concilier les avantages des deux !

Maléfices, mauvais sorts, sacrifices animaux (avant, les sacrifices étaient humains) en sont le corolaire : avec le vaudou on ne rigole pas ! (même si Christian Dedet semble souvent s’amuser !) :

« Ce personnage est le garde du corps du vaudou Agbo. Il veille à ce que nul affront ne soit perpétré envers le dieu son maître, mais également à ce qu’aucun maléfice ne soit jeté sur ceux ou celles qui dansent sur la place. Un mauvais sort – le cakato – est si vite parti… Il y a des gens si pervers, si malfaisants et qui ont un tel pouvoir, au cours de ces réunions pour pactiser avec les forces du mal. »


À propos des rituels vaudou et des transes des danseurs, si Christian Dedet a osé faire une petite comparaison avec l’hystérie de conversion décrite par Charcot, il ne semble pas en être convaincu. Bien au contraire, plus loin il vend la mèche non sans un frisson, et nous confie son saisissement, ce constat de la puissance incroyable de certains sorciers et fétichistes, des maîtres en la matière. Car la magie opère. Celui qui assiste, de l’extérieur, ou qui vient étudier ces rituels, pourrait n’y voir que des croyances archaïques que n’importe quel ethnologue pourrait démonter. Mais si toutefois l’un d’eux était initié, il devrait en garder le secret. Il n’aurait pas le choix, c’est une question d’éthique, mais aussi cela pourrait se retourner en maléfice contre lui. Ces pratiques puissantes et parfois dangereuses ne s’adressent qu’à des initiés et celui qui ne l’est pas n’a pas accès à cette connaissance et n’en décrira que les aspects superficiels et visibles. Il est donc quasiment impossible de trouver un livre qui dévoilerait de tels secrets.

Plus loin encore, il parle des universitaires béninois, donc du cru :

« Les professeurs de l’enseignement supérieur de Cotonou, les hauts fonctionnaires de Porto-Novo savent à quoi s’en tenir sur l’existence des sorciers. Ils leurs consacrent des thèses dont le moins qu’on puisse dire est que l’objectivité scientifique n’en exclut pas le frisson. Quant aux hommes politiques, même à l’époque où leurs discours se devaient de fustiger les “superstitions”, ils n’omettaient pas pour autant de se prémunir contre l’effet dévastateur des magies. »


Dedet est médecin, et son regard se porte bien sûr aussi sur cet aspect des choses, cet envers du décor qui ne lui échappe pas :

« L’envers du décor est une situation sanitaire effroyable. Paludisme. Dysenterie amibienne. Hépatites A et B. La pathologie la plus meurtrière est représentée par la bilharziose, cette parasitose dont l’agent se trouve dans les eaux stagnantes, pénètre dans l’organisme de l’être humain à travers la peau de la plante des pieds avant de s’attaquer au foie et aux reins où il crée des lésions irréversibles […]. Les figurines fétiches sont en nombre, aux carrefours de canaux. »


Et plutôt qu'en toile de fond, un rappel de la politique de ces dictateurs qui se sont succédé.

Un récit passionnant, à mettre dans la pile des références ethnographiques. Une très belle aventure de lecture, je vous le dis !


mots-clés : #lieu #science #spiritualité #voyage
par Barcarole
le Mer 29 Aoû - 16:00
 
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Sujet: Christian Dedet
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Daniel Keyes

Des fleurs pour Algernon (roman) :

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Voilà un des titres phares de la SF, en tout cas un qui revient assez souvent il me semble.
Eh bien, M. Keyes n'a pas usurpé sa réputation avec ce roman magistral, qui est un véritable tour de force, tant par la forme que par le fond.
Un livre bouleversant, je dirais.

C'est l'histoire d'un arriéré mental, qui va devenir le cobaye de scientifiques, qui suite à des expériences et tests sur une souris, relatifs à l'accroissement du QI, ont décidé de passer à l'étape supérieure : l'homme.
Le livre est en fait présenté sous formes de comptes rendus du personnage principal : Charlie. Et on suit son évolution, les premières pages sont bourrées de fautes d'orthographe et de conjugaison, puis progressivement, suite au succès de l'expérience, Charlie, comme Algernon (la souris), va connaître une fulgurante croissance de son intelligente.
Keyes développe au sein de son récit, l'air de rien, beaucoup de problématiques intéressantes : le rapport entre intelligence et adaptation à la société, et aux autres ; le lien entre intelligence et bonheur, intelligence et cynisme, lucidité.
Ce qui est poignant, c'est qu'on avance pas à pas, et le personnage est très touchant : tout ce qu'il souhaite c'est d'être aimé, d'avoir sa chance, il a la naïveté de penser qu'en devenant intelligent il le deviendra. Le plus dur est lorsque le voile des illusions tombe.
C'est aussi un beau livre sur le rapport aux handicap mental, et sur le regard que l'on porte sur les déficients mentaux.

Je comprends que l'une des grandes raisons d'aller au collège et de s'instruire, c'est d'apprendre que les choses auxquelles on a cru toute sa vie ne sont pas vraies, et que rien n'est ce qu'il paraît être.



mots-clés : #pathologie #sciencefiction #science
par Arturo
le Ven 27 Avr - 13:02
 
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Sujet: Daniel Keyes
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Vinciane Despret

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Que diraient les animaux si... on leur posait les bonnes questions ?

Est-ce bien dans les usages d’uriner devant les animaux ? Les singes savent-ils vraiment singer ? Les animaux se voient-ils comme nous les voyons ? À quoi s’intéressent les rats dans les expériences ? Pourquoi dit-on que les vaches ne font rien ?, etc. Ce livre pose vingt-six questions qui mettent en cause nos idées reçues sur ce que font, veulent et même « pensent » les animaux. Elles permettent de raconter les aventures amusantes ou stupéfiantes qui sont arrivées aux animaux et aux chercheurs qui travaillent avec eux, mais aussi aux éleveurs, aux soigneurs de zoo et aux dresseurs.
À la lecture de ces récits désopilants, on pourrait se demander si les animaux n’ont pas un sens de l’humour bien à eux : ils semblent parfois trouver un malin plaisir à créer des situations qui aboutissent à ce que les plus savants des spécialistes soient désarçonnés, obligés de faire de nouvelles hypothèses risquées et, toujours, de constater que les animaux ne sont pas si bêtes que ça… On se délectera de ces incroyables histoires qui nous obligent à faire, chemin faisant, de l’éthologie et de la philosophie. Après avoir lu ce livre qui se présente sous la forme d’un abécédaire, on ne regarde plus son chien de la même manière !


Il s'agit donc d'une lecture facile et à sa manière assez divertissante, ce qui lui procure son pouvoir rafraîchissant (comme un bon courant d'air à l'approche du printemps ?) est cependant à mon avis son exercice revendiqué de pensée active et de camaraderie.

Vinciane Despret ne pense pas seule, elle pense avec, après, à côté, s'intéresse, va voir et nous rend compte d'expériences et de ses expériences. Les fils développés sont riches et s'entremêlent avec une surprenante facilité : notre rapport aux animaux pour le dire très grossièrement, ce qu'on veut qu'ils représentent pour nous, ce que leur nature peut justifier ou non, l'usage que nous en avons et la science aussi avec ses mécaniques, ses habitudes et ses normes.

Le temps de cette lecture que le sujet semble léger ou soit plus grave on prend de la hauteur, on s'arrête un instant devant notre pensée avant qu'elle ne nous entraîne trop vite en terrain connu et c'est un vrai plaisir.

Comme je vais avoir du mal à vous citer de nombreux exemples (les comportements induits par le protocole de l'expérience, l'apport précieux des "non scientifiques", l'observation, le récit, des histoires de vaches (les animaux travaillent-ils ?)), je vais me contenter de mettre en avant la qualité d'attention portée à l'autre, animal ou humain, l'idée d'une dynamique entre espèces aux mondes et modes différents. Une qualité de la pensée finalement qui donne toute sa valeur à une science active (c'est important d'avoir un regard critique !) et à la pratique.

Si je me suis intéressée à la théorie de l'Umwelt, c'est principalement pour deux raisons : parce qu'elle me semblait à même de rendre les animaux moins idiots et qu'elle pouvait promettre de rendre les scientifiques plus intéressants. J'attendais, à la suite de Donna Haraway, de cette théorie qu'elle invite à considérer les animaux comme des étrangers, des "quelqu'un" dont le comportement incompréhensible, non seulement convie à suspendre le jugement, mais invite au tact et à la curiosité : dans quel monde doit vivre cet étranger pour présenter de tels usages ? Qu'est-ce qui l'affecte ? Quelles précautions requiert la situation ?


Et puis les histoires de bestioles ça a très souvent un pouvoir immédiatement fascinant.

(Si en plus c'est par quelqu'un de bien et qui sait de quoi ça cause que vous vous retrouvez avec le bouquin dans les pattes...)

mots-clés : #science
par animal
le Sam 10 Mar - 13:47
 
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Sujet: Vinciane Despret
Réponses: 12
Vues: 427

Peter Wohlleben

La vie secrète des arbres,
ce qu'ils ressentent,
comment ils communiquent


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Cet ouvrage est  un best-seller, pas étonnant, car on y apprend des choses renversantes sur les arbres, qu'on ne pourra plus jamais considérer comme un tronc et quelques feuilles, et les forêts, vivier collectif hautement élaboré.
C'est très instructif, plein de choses inattendues et qui bousculent nos préjugés.
Cela n'en reste pas moins assez bavard, assez brouillon, assez répétitif, et le petit côté anthropomorphe gnangnan qui m'a irritée explique sans doute une partie de son succès.
Il serait dommage que ces réserves fassent reculer devant la lecture de ce livre rapide à lire, qui raconte un certain nombre de choses passionnantes, et ne peut que nous ouvrir l'esprit, l'envie de découverte, et les chemins forestiers.

( savoir )
mots-clés : #ecologie #nature #science
par topocl
le Dim 4 Mar - 17:36
 
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Sujet: Peter Wohlleben
Réponses: 12
Vues: 461

João Ubaldo Ribeiro

Le Sourire du lézard

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De João Ubaldo Ribeiro, j’ai auparavant lu avec grand profit le plus célèbre Vive le peuple brésilien (où déjà l’auteur métaphysiquait sur la vérité, la nature, l’Histoire et les sciences, dont occultes), mais c’est un peu trop loin pour que je puisse en parler…

« Un de ces jours, il allait devenir complètement tatou et aller partout bouffer du défunt. Certes il ne croyait pas à ces histoires mais peut-être que ça faisait naturellement partie du monde qu’une chose devienne une autre ; est-ce que la nourriture qu’on mange ne se change pas en cheveux, en ongles, en forces, en paroles, est-ce qu’elle ne se change pas en tout chez une personne ? »
« Vive le peuple brésilien », VIII


Grâce à ce roman plus récent, le lecteur entre dans l’esprit de quelques personnages réunis sur une île de la côte de Bahia : un biologiste cassé, devenu alcoolique et poissonnier ; un homme politique vitupérant le racisme, la machisme, l’homophobie, et les incarnant avec truculence ; deux amies brésiliennes surtout préoccupées de plaire et de jouir de l’existence, mais dont l’une manifeste une sorte de schizophrénie, se dédoublant en écrivant ; un prêtre tourmenté par le Mal, un médecin enthousiaste et maléfique, etc. Tout en nous dépeignant la société brésilienne (mais sans se limiter à cette culture), bien des thèmes sont abordés, y compris, surtout vers la fin, celui de l’expérimentation transgénique questionnée des points de vue éthique et théologique (voire occultiste), dans une reprise peut-être en clin d’œil de L’Île du docteur Moreau de H. G. Wells : l’inévitable, l’incontrôlable évolution génétique manipulée au profit des hommes (plus précisément les plus puissants).

« Comme si l’homme ne faisait pas partie de la nature, l’homme uni à tout ce qu’il crée et qui l’accompagne. Pourquoi un nid, un barrage de castors ou une ruche font-ils partie de la nature et pas une maison ? L’homme fait partie de la nature et il lui échoit de manger tous les animaux qu’il veut, de détourner des fleuves et d’exterminer cafards, rats ou moineaux. »


Le titre fait allusion à la rencontre d’un lézard à deux queues (incident de régénération pas si rare), et qui semble… sourire.

mots-clés : #mondialisation #science #traditions
par Tristram
le Dim 1 Oct - 13:00
 
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Sujet: João Ubaldo Ribeiro
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Vues: 280

Jérôme Ferrari

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Le principe

Originale: Français, 2015

CONTENU :
Fasciné par la figure du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), fondateur de la mécanique quantique, inventeur du célèbre "principe d'incertitude" et Prix Nobel de physique en 1932, un jeune aspirant-philosophe désenchanté s'efforce, à l'aube du XXIe siècle, de considérer l'incomplétude de sa propre existence à l'aune des travaux et de la destinée de cet exceptionnel homme de sciences qui incarne pour lui la rencontre du langage scientifique et de la poésie, lesquels, chacun à leur manière, en ouvrant la voie au scandale de l'inédit, dessillent les yeux sur le monde pour en révéler la mystérieuse beauté que ne cessent de confisquer le matérialisme à l'œuvre dans l'Histoire des hommes.

REMARQUES :
Un jeune étudiant de philosophie des années 80 met sa propre vie en dialogue avec celui du physicien allemand Werner Heisenberg et son époque, ainsi que ses découvertes essentielles dans la mécanique des quantas et le principe d'incertitude. En cela des mots clés comme par exemple « position, vitesse, energie, temps » servent comme point de départ pour montrer d'un coté dans des réflexions plus ou moins compréhensibles certains éléments de la théorie scientifique, et d'autre part, comme des expressions à partir desquelles on peut comprendre des processus même dans la vie du scientifique allemand, son temps, la société. ET notre époque. Ainsi on pourrait bien discerner trois niveaux de lecture différents, ou disons trois pôles ?!

Celui craignant déjà le mot de « physique » pourrait être étonné de découvrir ici en passant des explications abordables et passionnantes pour une théorie complexe, celle de l'incertitude, des quantas. On sera étonné comment Ferrari met son jeune narrateur (alors étudiant de philosophie, donc un peu un alter ego de Ferrari?) dans les questionnements que provoquent alors les découvertes : cette nouvelle physique met en question une compréhension classique et des façons classiques de procéder. Elle change et changera notre idée du monde, introduit un aspect d »'incertitude » là, où nous aspirons tellement à des certitudes inébranlables. Ces notions d'une compréhension d'un monde vont changer nos idées. Mais on pourrait aussi – avec certaines énoncés du texte – dire qu'une telle physique demande un changement du regard, une sorte de flexibilité intérieure, voir de créativité. Ainsi – si on accepte ces mots comme approches – on pourrait bien prétendre qu'il y ait une fructification, une relation vivante entre théorie scientifique, observations concrètes ET idée, conception du monde et réalisation dans notre époque et notre vie.

Une ouverture d'esprit, voir un changement d'attitude est demandé, exigé par l'observateur pour se libérer d'anciennes contraintes et visions. Ainsi on dit dans le texte une fois que « le principe d'incertitude surpasse le monde des atomes pour étendre son influence sur les hommes ».

Le narrateur, « alter ego » proche de Ferrari lui-même, s'adresse au Heisenberg décédé dans une très grande partie du livre. Il questionne ses découvertes, mais aussi la vie de l'homme qui surtout dans les années du fascisme en Allemagne connaissait un positionnement qu'on a jamais pu définir exactement. Là alors c'est un bon exemple comment le « flou » de la théorie, réjoind comme description la vie de l'homme. Il y a d'autres équivalents dans le livre. Le jeune Heisenberg de l'événement clé de Helgoland est montré comme un homme proche de la nature, prêt à s'étonner, voir s'enthousiasmer face à la beauté. Autre approche vers les réalités présentes ?! Ainsi on trouvera dans sa vie, comme dans celles de beaucoup de physiciens et scientifiques de son époque, un certain « mysticisme ». N'a-t-il pas regarder « par dessus l'épaule de Dieu » ?

On accompagne Heisenberg sur ce plan de découvertes scientifiques et des implications dans une vie de relations avec son époque, l'imbrication avec l'Histoire. Mais on parle peu de la personne familiale ou autre. Donc, ce n'est pas une biographie, ni non plus une pure vulgarisation d'un sujet scientifique. Premières expériences : les années 20, puis les relations partiellement turbulentes avec d'autres grandeurs, le temps dans le IIIème Reich, la recherche commandé pour une bombe (atomique ), l'enfermement temporaire en Angleterre avec d'autres jusqu'à un discours clé et célébre à Munich dans les années 50.

Le procédé de l'auteur est intéressant, voir convaincant, et pose des questions autour de la science et ses implications. Mais aussi sur la possibilité de tirer des conclusions de la théorie sur notre monde, ou de voir l'influence de nos attitudes sur les possibles conséquences dans la recherche scientifique. Peut-être faut-il un minimum d'intérêt pour le sujet ? Oui, bien sûr. Mais il me semble que l'auteur réussit bien en passant de faire expliquer des bribes du « principe d'incertitude », et dans la science, et dans nos vies.


mots-clés : #philosophique #science
par tom léo
le Dim 10 Sep - 8:58
 
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Sujet: Jérôme Ferrari
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Juli Zeh

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L'Ultime Question , traduit de l'allemand par : Brigitte HÉBERT, Jean-Claude COLBUS

Après un premier chapitre un peu pesant, qui aurait sans doute gagné à être légèrement aminci, Juli Zeh propose un roman totalement atypique, énigmatique, mélangeant intelligemment physique quantique, mondes parallèles, vie de couple, amitié, paternité et crime. Loin d'être un entrelacs incompréhensible de notions physiques ou logiques plus complexes les unes que les autres, le roman ouvre de grands espaces de compréhensions, de réflexions et d'interrogations, dans des domaines qui, s'ils ne nous semblent pas très familiers restent accessibles.

D'autant plus que Juli Zeh parvient à donner beaucoup de relief et d'intensité à ses personnages et aux relations, troubles, ambiguës, sensibles qu'ils vivent les uns par rapport aux autres. Les deux personnages masculins sont des scientifiques qui ont fait toutes leurs études ensemble et s'entendent merveilleusement bien, jusqu'au jour où non seulement Sebastian décide de se marier mais aussi de renoncer à la physique quantique et d'explorer la possibilité de l'existence de mondes parallèles. Pour Oskar la rupture est nette et même si chaque mois il vient dîner chez le couple formé par Sebastian, la merveilleuse Maike et leur petit garçon, Oskar ne peut s'empêcher de reprocher à son ami (qui est sans aucun doute pour lui beaucoup plus qu'un ami) de renoncer à faire des choix dans la vie réelle estimant que chaque bifurcation peut être corrigée dans un autre monde. A force, Sebastian se complait dans une forme d'atermoiement continu qui lasse et qui agace Oskar à la personnalité écrasante.

A la fin de la soirée, exaspéré, Oskar propose un duel télévisuel à Sebastian pour tenter de lui brûler les ailes ou de le faire agir.

Le lendemain du duel, un enfant disparaît et un homme meurt.

Apparait alors la figure éminemment fascinante d'un commissaire pas vraiment de ce monde, à la fois détaché de toute matérialité et en même temps en phase avec les préoccupations les plus sensibles de nos protagonistes. L'énigmatique Schilf, à la fois attendrissant et délétère devient alors le pivot d'une narration qui bien loin de divaguer rassemble un à un les fils épars de l'intrigue pour aboutir à une conclusion qui, quoique lente à venir, apaise et séduit.  

Tout comme séduit la plume de Juli Zeh, extrêmement agréable à lire et qui donne terriblement envie d'aller visiter Fribourg (oui).

Peu après l'envol, quand on s'élève vers le nord-est, Fribourg ressemble moins à une ville qu'à une tapisserie multicolore : masse confuse aux reflets chatoyants. Personne ne saurait dire s'il fait partie d'elle ou si elle fait partie de lui. Une mosaïque de toits sur laquelle le soleil matinal déverse en abondance ses nuances dorées. Entre eux le ruban sinueux du vif-argent de la Dreisam. L'air bleu porte comme de l'eau. Les montagnes rappellent les oiseaux.

(...)


J'ai donc été particulièrement séduite par l'inventivité et l'originalité de ce roman, son décalage, l'attention portée aux attitudes des uns et des autres qui dessinent parfois mieux que des mots les liens et les exaspérations.



mots-clés : #polar #science
par shanidar
le Mer 12 Avr - 16:50
 
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Sujet: Juli Zeh
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Arno Schmidt

Je rapatrie.

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Léviathan, recueil de trois nouvelles : Gadir, Léviathan et Enthymésis

Attention nous avons entre les mains les tous premiers textes écrits et publiés par Arno Schmidt et déjà nous entrons dans un monde à part, à la fois poétique et scientifique, politique et surnaturel. Ces trois nouvelles sont des journaux intimes rédigés par trois hommes à trois époques différentes. Gadir se situe vers 330 av. J.C., un vieil homme est enfermé dans une prison et conte la manière dont il s'enfuit. Léviathan se passe à la fin de la guerre en 1945, en Allemagne, alors qu'un jeune soldat décide de déserter. Enthymésis retrace le voyage de Philostratos chargé par Eratosthène (275-194 av. J.C.) de déterminer le rayon de la courbe de la terre afin de mesurer la taille de la sphère terrestre (alors que Philostratos est persuadé que la terre est un disque).

Les trois nouvelles sont très courtes, elles s'achèvent toutes plutôt mal, elles retracent la lutte de trois hommes contre l'espace, elles ont toutes pour point commun de parler autant des étoiles que de la nécessité d'échapper à son destin (de prisonnier, de soldat vaincu, de savant dans l'erreur) et chacun parviendra, à sa manière à sortir du bourbier dans lequel il est enfermé. Ces trois nouvelles sont aussi et à la fois des poèmes et des essais pointus sur des théories scientifiques (la relativité ou l'idée d'un espace fini mais illimité), on peut s'y perdre, ou lire la poésie comme un traité scientifique et les réflexions scientifiques comme des poèmes. On peut aussi lire les textes à voix haute car si Arno Schmidt a une qualité, c'est bien celle d'une écriture déliée, innovante, orale, incroyablement belle et dense, il travaille le rythme en ajustant, en inventant une forme de ponctuation révolutionnaire. Si Arno Schmidt a une deuxième qualité c'est celle d'ouvrir des dizaines de portes en quelques lignes, des portes qui conduisent vers les étoiles, vers les philosophes de la Grèce antique, vers les érudits du moyen-âge, vers la science moderne, vers les écrits fantastiques du XIXème siècle...

A noter les 5 livres fétiches de l'auteur, donnés dans la postface par le traducteur : une table de logarithmes, Le voyage souterrain de Nils Klim de Holberg; Don Quichotte de Cervantès ; L'île Felsenburg de Schnabel et une anthologie comprenant Ondine de Fouqué, un auteur sur lequel Schmidt a travaillé pendant des années, arpentant le nord de la France à bicyclette pour y dénicher les œuvres de cet écrivain et des renseignements afin d'en écrire la biographie, L'Epouvantail de Tieck, Le Vase d'Or de E.T.A Hoffmann, Agathodämon de Wieland et Sur la quadruple racine du principe de raison suffisante de Schopenhauer !

La lecture de Schmidt est donc une lecture qui est à la fois extrêmement plaisante, facile, agréable et parfois rebutante (surtout quand elle touche au domaine de la science en faisant appel aux philosophes...), elle demande de l'attention, une certaine liberté d'esprit, elle ose la rébellion contre les doctrines proclamées (voir la charge violente contre l'Eglise ou contre Hitler dans Léviathan), elle n'hésite pas à faire des incursions sauvages vers le surnaturel. Une lecture palpitante parce qu'on sent le cœur de l'auteur battre à chaque mot, comme si chaque lettre formée sur le papier était une victoire contre la bêtise, contre l'entropie, contre les dogmes.

Je suis un peu sidérée par l'éventail des propositions de lecture alors que les trois nouvelles sont si courtes ; je suis charmée par l'utilisation de la langue ; un peu moins emportée par la seconde nouvelle (plus scientifique) et très désireuse de poursuivre une rencontre qui soulève tant de beauté et de pensées.

L'interminable crépuscule. Des sacs. L'obscurité gagnait, insidieuse, comme si un peintre avait étalé à contrecœur une couleur nocturne. Des sacs et encore des sacs. Jaune poussiéreux. Des sacs. Rouge fuligineux. Des sacs. A travers la fenêtre d'une façade en ruine, la première étoile scintillait, replète : épaisse, d'un jaune insolent : un vrai banquier. Des sacs. Le ciel se fit plus clair, annonciateur du froid nocturne.


mots-clés : #nouvelle #science
par shanidar
le Mar 14 Fév - 11:31
 
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Sujet: Arno Schmidt
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Stephen Jay Gould

Stephen Jay Gould
(1941-2002)

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Stephen Jay Gould, né le 10 septembre 1941 et mort le 20 mai 2002, est un paléontologue américain, professeur de géologie et d'histoire des sciences à l'université Harvard, qui a beaucoup œuvré à la vulgarisation de la théorie de l'évolution en biologie et à l'histoire des sciences depuis Darwin.

Ses propres travaux de recherche l'ont conduit à formuler la théorie des équilibres ponctués, selon laquelle les transitions évolutives entre les espèces au cours de l'évolution se font brutalement et non graduellement. Par la suite, il en viendra à insister sur le rôle du hasard dans l'évolution (la « contingence »), contre la vision adaptationniste naïve qu'il critique pour ses « just-so stories » (histoires ad hoc).

Il a aussi mené la campagne contre les créationnistes, visant à démontrer que la « science » de ces derniers, principalement représentée par le dessein intelligent (en anglais intelligent design), ne répondait pas aux critères fondamentaux de la méthode scientifique, et n'était qu'un moyen détourné de contourner la loi afin d'imposer l'enseignement du créationnisme à l'école en lui donnant un visage pseudo-scientifique.

source : Wikipédia

Ouvrages traduits en français :

Darwin et les grandes énigmes de la vie, 1977
Le Pouce du panda : les grandes énigmes de l’évolution, 1980
La Mal-mesure de l'homme (en) : l’intelligence sous la toise des savants, 1981 et 1997
Quand les poules auront des dents : réflexions sur l'histoire naturelle, 1983
Aux racines du temps, 1987
Un hérisson dans la tempête, 1987
Le Sourire du flamant rose, 1988
La vie est belle : les surprises de l'évolution, 1989
La Foire aux dinosaures : réflexions sur l’histoire naturelle, 1991
Comme les huit doigts de la main, 1993
Les Quatre Antilopes de l’Apocalypse, 1995
L'Éventail du vivant : le mythe du progrès, 1996
Millenium : histoire naturelle et artificielle de l'an 2000, 1997
Les Coquillages de Léonard : réflexions sur l'histoire naturelle, 1998
Et Dieu dit : « Que Darwin soit !» : science et religion, enfin la paix ?, 1999
Les Pierres truquées de Marrakech : avant-dernières réflexions sur l'histoire naturelle, 2000
La Structure de la théorie de l'évolution, 2002
Cette vision de la vie, 2002
Le Renard et le Hérisson : comment combler le fossé entre la science et les humanités ?, 2003
Antilopes, dodos et coquillages : ultimes réflexions sur l'histoire naturelle. (recueil posthume de ses meilleurs articles)






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La Mal-mesure de l'homme

Lecture due au hasard, qui me permet opportunément de faire le point sur les préjugés discriminants à l’aune de la science dans l’histoire (du « front intelligent » à la « mâchoire volontaire », poncifs si fréquents dans les romans). Quand on atteint mon âge (vénérable), on est surpris de ne plus trouver trace de ces bouquins (colonialistes ?) qui nous passionnèrent enfant, sur l’anatomie comparée des races humaines : qu’en est-il exactement ? De même que le Mont Blanc qui faisait 4807 mètres d’altitude lorsque j’apprenais au primaire en fait aujourd’hui 4810, il semble devenu incorrect de s’étonner que les Masaï ont de fins mollets, ce qui ne les empêche pas d’être d’excellents marathoniens… C’est une base essentielle au décryptage des romans passés comme actuels, notamment de ceux qui abordent les thèmes de l’autre, étranger, ennemi, femme, homosexuel, criminel, pauvre, et autres « défavorisés »…

Le livre commence avec les effarantes erreurs (orientées) de chercheurs de bonne foi, comme Morton, et Broca, qui était pourtant un expérimentateur modèle. L’auteur reprend les calculs des deux derniers, qui avaient scientifiquement établi la relation volume crânien/ intelligence dans les races humaines (…) ; il rapporte une erreur de calcul faite par lui-même à cette occasion, infléchissant le résultat dans le sens de ce qu’il voulait démontrer ! C’est passionnant, et aussi édifiant.
Dans la seconde partie seront exposés (plus techniquement mais très clairement) les écart-type et analyse factorielle, ce qui permet de mieux comprendre les errements de certains scientifiques utilisant les statistiques. En fait, le plus intéressant (sauf pour les statisticiens en herbe), c’est le début et la conclusion du livre : exposé du déterminisme biologique, démon de la classification (p. 18) qui mène à hiérarchiser les valeurs en pointant des races, sexes et classes inférieures, clivage "inné/ gènes/ droite (politique)" et "acquis/ environnement/ gauche" ; intéressant aussi de constater que le souci des (scientifiques) Américains, c’est la race, et celui des Britanniques, c’est la classe sociale…  

« La science, puisque ce sont des individus qui la font, est une activité qui plonge ses racines dans la société. Elle progresse par pressentiment, vision et intuition. Une grande part de sa transformation dans le temps ne doit pas être considérée comme une approche plus fine de la vérité absolue, mais comme la modification des contextes culturels qui l’influent si fortement. Les faits ne sont pas des éléments d’information purs et sans tache ; la culture également influe sur ce que nous voyons et sur les manières dont nous voyons les choses. Les théories, en outre ne sont pas des déductions inexorables que l’on tire des faits. Les théories les plus créatrices sont souvent des visions que l’imagination a imposées aux faits ; la source de l’imagination est souvent aussi d’origine fortement culturelle. »
Stephen Jay Gould, « La mal-mesure de l’homme », introduction


Le sommet de l’ahurissement est atteint lorsqu’on découvre ce que des scientifiques américains ont fait des tests du Français Binet pour mener vers l’eugénisme le fameux test de QI, surtout lorsqu’on a connu comme moi ces tests d’orientation scolaire, de sélection militaire et professionnelle, à une époque où on aurait dû savoir qu’ils étaient parfaitement non pertinents…

« La notion d’un progrès linéaire est non seulement la base de toutes les classifications raciales ‒ qui, comme je l’ai démontré au cours de tout le livre, sont l’expression de préjugés sociaux ‒, elle donne également une fausse image de la manière dont la science s’élabore. […] La science progresse surtout par remplacement, non par adjonction. »
Stephen Jay Gould, « La mal-mesure de l’homme », épilogue(s), « Le démolissage comme science positive »

« L’unité entre les humains et tous les autres organismes dans l’évolution est le principal message laissé par la pensée darwinienne à la plus arrogante des espèces de notre globe. […]
Les conséquences du caractère unique de l’homme ont été énormes parce qu’il a constitué un nouveau type d’évolution qui a permis la transmission des connaissances et des comportements acquis de génération en génération. Le caractère unique de l’homme réside, avant tout, dans notre cerveau. Il s’est exprimé dans la culture née de notre intelligence et du pouvoir qu’elle nous donne pour manipuler le monde. Les sociétés humains se transforment par évolution culturelle, non pas à la suite de modifications biologiques. […]
Comme [la]  variation génétique se produit au hasard, sans être préférentiellement dirigée vers des caractères présentant des avantage, le processus darwinien agit lentement. L’évolution culturelle est non seulement rapide, mais aussi aisément réversible, car ses résultats ne sont pas codés dans nos gènes. »
Stephen Jay Gould, « La mal-mesure de l’homme », épilogue(s), « Biologie et nature humaine »


L’ouvrage se termine sur un hommage aux victimes de stérilisation (sans information du sujet…) pour « purification de la race », opération pratiquée jusqu’en 1972 aux États-Unis !

La place que nous donnent dans le monde les apports de la théorie de l’évolution est trop souvent occultée, puisque nous avons souvent une fâcheuse tendance à oublier le fait que nous sommes des animaux. A creuser ailleurs/ plus tard ?

L’épistémologie (théorie de la connaissance et de sa validité, étude des sciences dans l’histoire) est captivante : à ce propos je recommande la lecture de Bachelard, qui aborde aussi les rapports entre la littérature et la science, c'est-à-dire entre l'imaginaire et la rationalité, avec des éclairages admirables sur les inspirations poétiques regroupées dans les quatre éléments. Par exemple :

Gaston Bachelard, « La flamme d’une chandelle » a écrit:« …] le conseil de toute flamme : brûler haut, toujours plus haut pour être sûr de donner de la lumière. »

« La rêverie verticalisante est la plus libératrice des rêveries. Pas de plus sûr moyen de bien rêver que de rêver en un ailleurs. »

« Il nous faut donc écouter les poèmes comme des mots pour la première fois entendus. La poésie est un émerveillement, très exactement au niveau de la parole, dans la parole, par la parole. »

« La solitude s’accroît si, sur la table éclairée par la lampe, s’étale la solitude de la page blanche. La page blanche ! ce grand désert à traverser, jamais traversé. »


Attention toutefois, La mal-mesure de l’homme date de 1983, et l’évolution de la science est rapide. La connaissance bouge vite dans notre société, et il me paraît plus urgent que jamais de pouvoir dépister les dérives irrationnelles et idéologiques à partir des sciences exactes.
Voici un lien vers un cours article éclairant sur ce point :

Comment nous savons

Etienne Klein a écrit:« Nul ne saurait nier qu’une certaine inculture scientifique est devenue intellectuellement et socialement problématique : elle empêche de fonder une épistémologie rigoureuse de la science contemporaine, favorise l’emprise des gourous de toutes sortes et rend délicate l’organisation de débats sérieux sur l’usage que nous voulons faire des technologies. »


Le prochain cours magistral portera sur :
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mais ce ne sera pas moi qui le ferait : @Animal ?!


mots-clés : #science
par Tristram
le Mar 7 Fév - 15:34
 
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Sujet: Stephen Jay Gould
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Claude Béata

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Au risque d'aimer, des origines animales de l'attachement aux amours humaines

Dans ce livre, Claude Béata, vétérinaire comportementaliste, explore les multiples facettes de l’attachement animal.

L'animal, pour se développer harmonieusement, a besoin d’un être d’attachement qui sache à la fois le rassurer et le préparer à sa future autonomie. En être privé, c'est l'assurance d'être incapable d'interagir correctement avec ses semblables. Le plus souvent, cet être d'attachement est la mère. Des expériences ont prouvé que chez les oiseaux, la période durant laquelle l’oisillon s’attache est très courte, de l’ordre de quelques heures après la naissance. Subsituez une boule de billard à la mère, et vous ferez un oiseau qui toute sa vie recherchera la boule de billard parfaite…
Chez d’autres animaux, comme les chiens, la résilience existe, puisque le maître vient se substituer à la mère, le déchirement de la perte laissant place à un autre attachement, qui plus est envers un être d'une autre espèce.

Claude Béata va à l'encontre de ceux pour qui le lien d'attachement est seulement mû par la nécessité du soin à apporter au petit animal. Dans cette théorie, il n’est jamais question de plaisir, et le plaisir lié à l’attachement est, si j’ose dire, le cheval de bataille de Claude Béata.
Ce plaisir, si difficile à quantifier, a été jusqu’ici absent des recherches scientifiques. Pourtant, même si les expériences menées en laboratoire diffèrent des observations de la vie réelle, comment nier ce plaisir d'une présence partagée ? A l'appui de sa théorie, Claude Béata cite de nombreux exemples. Pour n'en  donner qu'un, l'on peut se demander pourquoi les brebis ayant déjà eu des petits acceptent d'adopter des orphelins, alors que cela est totalement impossible avec une brebis primipare. Si l'éducation du petit animal n'était que contraintes, cela ne s'expliquerait pas. Par contre, si l'on envisage le plaisir d'une présence partagée, alors…

Claude Béata va plus loin et propose que le lien n’ait, parfois, aucun but, aucun profit autre que le plaisir, chose encore impensable pour beaucoup. Pourtant, de nombreuses observations sur des « amitiés » en milieu naturel entre des chimpanzés n’ayant aucun lien de parenté semblent aller nettement en ce sens…  Les thèses scientifiques étant fortement influencées par leur époque, on peut espérer de nouvelles approches dans les années à venir. Claude Béata, qui manque d'arguments irréfutables à l'appui de sa théorie, le souhaite  en tout cas vivement.

Pour l'auteur, les différences entre animaux et humains ne sont qu'une question de degré, pas de nature. Avec moi il a prêché une convaincue, mais il semble que les réticences dans ce domaine soient encore vivaces.
Prenons pour exemple le thème de l'empathie. Oui, cela est désormais admis, les animaux sont capables d’empathie. (Que les expériences menées par les scientifiques pour le démontrer en aient singulièrement manqué, c’est une autre histoire…) Vous connaissez certainement tous cet expérience de Milgram : une version avec chocs électriques réels avait été mise en place sur des rats.

"Pour obtenir de la nourriture, le rat devait presser un levier, mais cette action était associée à une décharge électrique sur un autre rat qui se tordait de douleur en même temps que le premier rat recevait sa récompense. Les résultats furent clairs : les rats ont diminué de façon considérable le comportement récompensé s’il était associé à la vision de la douleur chez un congénère. Cela était encore plus vrai si eux-mêmes avaient déjà connu des chocs électriques et avait donc l’expérience de la même souffrance."

Cette expérience, reproduite sur  15 singes rhésus a eu les résultats suivants :

"Sur les 15, 3 n’ont pas changé leur comportement, 10 ont restreint leur prise de nourriture au minimum vital, et 2 ont refusé de s’alimenter au point de mettre leur santé en danger."

Autre expérience, sur les rats cette fois :

"Entre ouvrir une boîte avec un rat enfermé l’intérieur ou une boîte avec du chocolat, ils préfèrent délivrer leurs congénères, mais s’ils le peuvent, eh bien ils ouvrent les deux et partagent le chocolat avec leur congénère prisonnier qu’ils viennent de délivrer !"

A méditer…

Le livre se termine sur les dysfonctionnements du lien d'attachement, avec moults exemples tirés de sa pratique personnelle ou de celle de ses confrères.  En effet, le corollaire de l'attachement, c'est la douleur de la perte ; prendre le risque de s'attacher, c'est aussi s'assurer de souffrir. Nous apprenons ainsi que nos chats et chiens peuvent développer des pathologies très proches des nôtres…

Vous l'aurez compris, cet ouvrage est absolument passionnant. L'auteur sait mêler avec brio informations scientifiques des plus fiables (il y a par exemple toute une partie sur le rôle  des hormones) et des anecdotes qui nous parlent d'autant plus qu'elles concernent des animaux dont nous nous sentons proches (perroquets, éléphants, dauphins, et bien entendu nos chers chiens et chats)
On pardonnera bien volontiers ce qui sera mon seul bémol, le côté un peu brouillon de la démonstration (j'ai parfois eu du mal à visualiser le plan d'ensemble)

Un grand merci à Marie, je n'aurais jamais lu ce livre sans elle et je serais passé à côté d'une belle et instructive expérience. Une lecture que je recommande !

(Ancien commentaire remanié)


mots-clés : #science
par Armor
le Dim 29 Jan - 11:51
 
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Sujet: Claude Béata
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Norman Doidge

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Norman Doidge : Les Etonnants pouvoirs de tranformation du cerveau.

J'ai lu un livre passionnant : Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau. Guérir grace à la neuroplasticité (Belfond, 2OO8).
Je n'ai rien d'un scientifique, mais quand la vulgarisation scientifique est réllement bien faite, c'est parfois un régal.
Je me souviens avoir lu récemmentavec grand plaisir un livre sur les singes Bonobos et je vous en avais parlé.
Ou encore L'émergence de la conscience. De l'animalité à l'homme de Derek Denton. Ou les travaux de biologistes comme Jean Pierre Changeux -L'homme neuronal- ou Lewis Thomas ou encore Stephen Jay Gould...
Non seulement ces livres sont accessibles à tous, mais ils nous apprennent beaucoup sur nous mêmes et sur le monde qui nous entoure.
Certains auteurs sont même de vrais conteurs. Ceux qui ont eu la chance de lire L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau d'Oliver Sacks ne me
contrediront pas.

Pour revenir à Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau,
il s'agit de mettre en valeur les facultés du cerveau à se changer et à se régénérer. Enfin une bonne nouvelle !
La neuroplasticité est une science nouvelle, mais porteuse d'espoirs, puisqu'elle peut permettre au système neuronal de se réparer même après des lésions graves, mais aussi de lui permettre de continuer à se développer et à s'améliorer tout au long de la vie.
Il faut aussi dans la vie quotidienne sans cesse stimuler le cerveau et les différentes fonctions intellectuelles.
Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, la perte neuronale est moindre que ce que l'on pensait, et elle peut-être -partiellement- compensée en créant de nouveaux réseaux de neurones.
Il s'agit aussi d'avoir une hygiène de vie qu'on commence à nous faire connaître. Il serait temps !
Il faut surveiller son alimentation, entretetenir sa forme physique… Tout ceci est connu mais pas encore assez appliqué...

Ce que je vous ai dit est certes schématique et très résumé.
Mais en tout cas, j'espère vous avoir donné envie de lire ce livre et d'autres.

Et de donner votre avis sur le sujet -et sur d'autres- si cela vous intéresse.

Message récupéré


mots-clés : #science
par bix_229
le Dim 11 Déc - 18:29
 
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Sujet: Norman Doidge
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Martin Winckler

Les trois médecins

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Vous avez aimé Les trois Mousquetaires, ce livre fondateur pour beaucoup de lecteurs ? Ces péripéties rocambolesques qui retombent toujours sur leurs pieds, ces combats qui scellent l'amitié, ce sens de l'honneur qui emporte tout, ces amours romantiques, ces envolées d’émotion, ce grand roman-feuilleton plein d'amour et d'humour, ces passés déchirants peu à peu dévoilés ?

Martin Winckler vous en offre avec brio un remake scrupuleux, transposé dans les années 70, dans le milieu médico-provincial. Et n'hésite pas à y intégrer ses personnages fétiches (la ville fictive de Tourmens, Bruno Sacks le médecin généraliste au grand cœur, son père Abraham vénéré défenseur de l'avortement, Vargas, Lance et les autres) et ses thèmes de prédilection (l'opposition entre une médecine comme abus de pouvoir et une médecine qui recherche l'humanité, l’appropriation par le patient de sa propre santé, l’émancipation des femmes notamment à travers la maîtrise de leur corps : contraception et avortement, un petit côté sociologique, une pointe de pédagogie…). Grâce à cette appropriation du roman de Dumas, Winckler légitime son extrémisme habituel, sa dichotomie gentils/méchants ( quoi de plus normal dans un roman populaire qu'un héros qui est VRAI héros, et des méchants que rien ne saura sauver ?), ses rebondissements invraisemblables et ses coïncidences improbables, qui sont autant de références/hommages à son inspirateur. Il y met un charme fou, un humour enchanteur (Ah ! les combats de cap et d ‘épée métamorphosés en défis au Baby-foot !!!)

Et puis Martin Winckler est un militant : il s'insurge contre une médecine qui est l'expression d'un pouvoir, qui est plus une technique, un acte politique, au profit d'une médecine de compassion, d’écoute, d’honnêteté intellectuelle et de respect . En marge de son histoire, il introduit des personnages multiples qui se racontent, en tant que médecin, soignant, ou patient, et à travers leurs histoires, révèlent ce que la médecine est, ce qu'elle peut être et ce qu'elle devrait être. C'est une des raisons qui me font aimer Winckler , que je ressens comme partenaire de combat. (Par contre, j'ai du mal à me faire une idée sur comment réagit le lecteur non médical, j'ai peur qu'il soit parfois noyé sous cette abondance d’informations ?). Martin Winckler hurle sa colère et ses rancœurs, il a raison, il faut des gens comme lui. Je peux dire en tout cas que si l'accumulation amène Martin Winckler à parfois forcer le trait (ce n'est pas un homme de demi-mesure et il en agace plus d’un pour cela), la plupart des récits qu’il fait, sont tout à fait plausibles (ou à la limite du plausible), et par là même effrayants.

A la fois naïf et profond, joyeux et réfléchi, drôle et émouvant, voilà un récit formidablement construit, qui se lit très vite (Winckler a sa façon de faire raconter les gens, qui donne un style très oral, très fluide, montrant à quel point il sait écouter) avec, pour moi en tout cas, une certaine jubilation. Je l'ai retrouvé avec le même plaisir pour cette 2e lecture.


(commentaire rapatrié)



mots-clés : #medecine #science
par topocl
le Sam 10 Déc - 16:44
 
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Sujet: Martin Winckler
Réponses: 21
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Vercors

Les animaux dénaturés

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La surprise première quand on a commencé Vercors comme (presque) tout le monde par Le silence de la mer, c'est le ton léger et l'humour. Il a une façon de vous raconter ça, Vercors, de transformer en jolie galéjade ce questionnement fondamental sur le sens de l'homme et le sens de la vie .Il n'y a que deux explications possibles à la réussite complète de ce bouquin, soit c'est un miracle, sur cet homme a un talent fondamental.

Les animaux dénaturés se situe entre la controverse de Valadolid (1550 – les Indiens ont-ils une âme ?) et les interrogations de nos comités d'éthique actuels sur le sens de la vie, et le droit que nous avons de la manipuler. C'est dire si le sujet est sérieux . Avec toujours cet espoir que tout soit simple : définir, mettre en mots, fixer des limites, trois solutions impossibles face à des questions éternelles.

La force du livre de Vercors, c'est que ce questionnement, tant zoologique qu’anthropologique, philosophique, religieux, éthique, politique, est traité avec une brillante intelligence qui n'exclut pas l'humour.
Intelligence d'abord parce que tout ce qui est dit est d’une clarté lumineuse, présente les partis (et partis pris) opposés, chacun avec une propension à se croire détenteur de l’unique vérité, menant son propos jusqu'au bout, voire jusqu'à l'extrême, pour finir par mettre à jour ses contradictions. C'est assez jubilatoire, et intellectuellement très nourrissant, ce débat de grands esprits ancrés chacun dans ses positions.
Quant à l'humour, c'est difficile à croire, mais sur ce sujet, Vercors arrive à nous faire rire ou sourire à chaque page,: il y a une grande délicatesse à la fois attentive et amusée chez cet auteur.

Au milieu des tergiversations des savants, il construit peu à peu son héros. Doug est un gentil naïf, amoureux plutôt bêta, Candide égaré dans une expédition scientifique qui le dépasse. Il devient au fil des pages un honnête homme, qui, loin des vaines querelles des scientifiques, est prêt à risquer son amour, son honneur et sa vie pour une cause qui a quelque chose à voir avec la dignité. La grand message de son action, c’est que loin des classifications et des grandes idées, ce qui fait l'homme, c'est le refus et le combat.

Au final, on ne sait si c'est l'importance du propos ou l'exquise légèreté du récit qui l'emporte dans ce sentiment de se régaler tout au fil de la lecture.


(commentaire rapatrié)


mots-clés : #humour #science
par topocl
le Sam 3 Déc - 11:25
 
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Sujet: Vercors
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Vues: 769

Giulia Enders

Le charme discret de l'intestin

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Autant le dire tour de suite, la gastro-entérologie, dans mes étude,s, ça faisait parti des trucs vraiment lourds et pas intéressants. Giulia Enders a fait le pari de renverser la vapeur et y arrive plutôt bien. Si elle surfe sur beaucoup de questions dans l'air du temps (alimentation sans gluten, sans lactose, microbiote...) elle le fait avec connaissances, intelligence, nuance, explications à l'appui.

On est fort content en sortant de ce livre (grand public je le précise,) de remporter dans son havresac plein de connaissances hallucinantes, et quelques applications dans le quotidien.
Du genre savez-vous que votre intestin  contient pas moins de 2 kg de bactéries, comme un organe externe rattaché,  bactéries qui travaillent pour vous pour la plupart , comment elle s'organisent pour ce sérieux coup de main qu'elles nous donnent, et comment en prendre soin?

Giulia Enders fait le choix d'un style joyeux, plaisantin, coquin, ce qui dans ce sujet parfois scatologique met parfois du coquin, sans tomber dans le vulgaire. Cela m'a beaucoup amusée au début, un peu cassé les pieds après, d'autant qu'à force d'insister sur la rigolade cela a parfois compliqué paradoxalement ma compréhension.

Mais je ne vais pas faire ma fine bouche, c'était des plus instructif!


mots-clés : #science
par topocl
le Ven 2 Déc - 15:23
 
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Sujet: Giulia Enders
Réponses: 3
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