Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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117 résultats trouvés pour voyage

Sylvain Tesson

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Ah....décidément j'adore Sylvain Tesson !

Voici son journal tenu de 2014 à 2017....petit livre de quelques 200 pages...mais quel délice !

Plein d'humour, de réflexions philosophiques auxquelles j'adhère pour la plupart, sur l'état de notre société, sur la politique, etc... de citations (quelle culture) et bien entendu quelques pages sur ses randonnées et ses escalades un peu partout.... " Agir, c'est connaître le repos" Fernando Pessoa ..Le livre de l'intranquillité. Je suis tout à fait d'accord avec cette pensée....et lui aussi visiblement Laughing

Il y relate également son terrible accident, tombé du toit d'une maison d'un ami, ayant quelque peu abusé du vin de Savoie ( il ne fréquente visiblement pas les bars à eau) mauvaise réception sur le dos, crâne ouvert, une vingtaine de fractures et 4 mois d'hôpital..rééducation : escalader les marches de la Tour Eiffel et ensuite celles qui mènent aux Tours de Notre Dame... 450 marches !!!! Quelle énergie et quelle force !


Bref, je vous laisse découvrir les pensées de ce grand voyageur....et quelques uns de ses aphorismes...et réflexions :


Une troisième voie : Face à l'accident, il ne faut exprimer ni révolte ni résignation. Il conviendrait plutôt d'inventer un nouveau solfège de l'existence. Une manière de continuer le voyage en compagnie d'une deuxième personne : la faiblesse.

Never complain : La pathologie des malades est de s'appesantir sur leur mal, ne parler que de leurs tracas. Le commentaire permanent de nos maux finit par les entretenir. Si l'on veut guérir, il faut mépriser la souffrance, la considérer avec désinvolture, ne jamais la nommer.


Il est plus intéressant de boire un verre avec les paumés, les errants, les hommes dans le doute. Les gens qui ont raté leur vie, en général, réussissent bien leurs soirées.

Etant donné l'état d'abrutissement dans lequel la fréquentation de la télévision plonge l'humain, il est heureux que l'invention du petit écran soit advenue après des conquêtes telles que l'aiguille à coudre ou l'imprimerie, dont les découvertes respectives n'auraient pas été possibles si la télé leur avait préexisté !

Un fleuve bordé de saules pleureurs est-il une rivière de larmes ?

La nuit tombe, le vent se lève, l'hiver avance : qui se tient encore tranquille ?

Y-a-t-il des hommes qui se sont pendus de n'avoir pu se jeter au cou d'une femme ?

Pour l'animal, l'homme est le criminel en liberté.

Enterrement : toute vie se termine par une séance de spéléologie


Un vrai régal, ce journal Smile Smile


Mots-clés : #autobiographie #journal #voyage
par simla
le Dim 15 Mar - 23:28
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

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Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév - 23:30
 
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan - 12:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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Wolfgang Büscher

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Allemagne, un voyage


Original: Deutschland, eine Reise (Allemand, 2005)

Le voilà, notre voyageur sur les routes et chemins en Allemagne. En 2005 cela fût un vrai « bestseller » chez nous, mais aussi dans la distance on va pouvoir apprécier ce livre. C’est surtout à pieds, mais aussi en bateau, train et bus (rarement en voiture et comme auto-stoppeur) qu’il fait dans le vrai sens du terme le tour de l’Allemagne. Il démarre là, où le Rhin s’apprête à entrer aux Pays-Bas et poursuit son chemin dans le sens des aiguilles d’une montre. Il est toujours proche des frontières, faisant des fois aussi des incursions au pays limitrophe. Mais est-ce que ces zones aux frontières, dans le contact parfois avec l’autre, ou une frontière ancienne ou nouvelle, ne sont pas des lieux particuliers pour mesurer l’atmosphère d’un pays? Le voyage le mènera aussi bien par des villes et places connus (Brême, Dresde, Lac de Constance, Aix-la Chapelle) qu’aussi des lieux retirés et loin de tout, oui, et souvent oubliés.  Mais tous ces lieux, les histoires, racontées avec une certaine poésie, autour d’événements locaux et de personnes rencontrées, nous montrent des facettes multiples de l’Allemagne. Des visages presque insoupçonnés, l’atmosphère et le poids (ou la légèreté) de l’histoire.

Il ne suffit pas juste de se déplacer. Mais Büscher a la sensibilité intérieure pour bien voir et écouter, pour se rendre disponible aux rencontres du hasard avec les personnes rencontrées. Certains récits paraissent presque un peu irréels, ou « arrangés », mais celui qui a voyagé sait qu’on peut vivre des choses invraisemblables.

Une lecture qui peut donner à des non-Allemands (comme il avait fasciné les lecteurs allemands!) une idée de certaines facettes de notre pays. Certainement il y a des noms qui évoquent pour un Allemand toute de suite une histoire – est-ce que cela sera toujours le cas pour un étranger ? Ainsi, en passant, on apprend beaucoup et cela rappelle des bons souvenirs des grands écrivains voyageurs. Mais certainement il y a aussi un coté contemplatif et poétique, qui peut séduire.

Une recommandation!


Mots-clés : #voyage
par tom léo
le Jeu 28 Nov - 15:41
 
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Sujet: Wolfgang Büscher
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Wolfgang Büscher

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Berlin-Moscou, un voyage à pied


Originale : Berlin - Moskau. Eine Reise zu Fuß (allemand)  

C’est par le titre que j’étais attiré par ce livre, et j’ai découvert un grand voyageur ! Voici mon commentaire pour ce livre :

CONTENU: Le titre l’indique bien: un voyage à pied de Berlin à Moscou, ceci en trois mois et sur les traces des troupes d’invasions aussi bien celles de Napoléon et aussi celles de l’offensive allemande pendant la deuxième guerre mondiale. Parmi ces soldats là, la personne du grand-père de l’auteur qui est tombé quelque part sur le chemin et que Wolfgang Büscher n’a jamais connu. L’auteur traverse la Pologne au milieu de l’été, puis la Biélorussie pour arriver au début d’hiver à Moscou.

OPINION: Büscher ne veut pas nous donner un récit parfait avec des détails exactes de chaque jour, mais selon moi les impressions et rencontres racontées dans ce récit veulent plutôt dévoiler une atmosphère, dans laquelle on plonge peu à peu si loin des chemins parcourus par les touristes on s’avance – encore plus à pied ! – vers l’Est ! Cet « Est » recule toujours plus, chacun voyant « l’Est » encore plus à l’Est…jusqu’à Moscou. Bien sûr, nous apprenons beaucoup de choses, faisons la connaissance de gens intéressants, fascinants avec leurs histoires, mais l’essentiel me paraît encore au-délà de cela.

Qu’on ne s’attende pas à des descriptions romantiques ! Mais à celui qui aimerait pressentir quelque chose de la réalité, de l’ambiance à l’Est de Berlin, je recommande profondément ce livre. Il s’y trouvera confronté avec les données difficiles, mais il comprendra peut-être quelque chose de l’être humain. Büscher sait décrire les pays traversés dans leurs contradictions fondées dans le cours de l’histoire et des mentalités différentes. Si nous autres, on n’y voit pas la vie en rose, je me demande si ce n’est pas plutôt notre problème. L’auteur partage ce que ces pays ont réveillés en lui, des choses profondes.

Après mes propres voyages en Russie et en Pologne, et des contacts avec des gens de ces pays, je ne peux que dire oui à ces intuitions et analyses. Mais la solution des soi-disant « problèmes » à l’Est ne va probablement pas se trouver dans une occidentalisation en outrance et de les mesurer éternellement de notre point de vue, mais serait plutôt une recherche de son identité en l’approfondissant.


Mots-clés : #voyage
par tom léo
le Jeu 28 Nov - 7:40
 
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Herman Melville

Omoo : récits des mers du Sud

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Dans cet ouvrage, on apprendra grâce à l’auteur (et pas aux éditeurs) que ce récit forme la suite de Taïpi Typee »).
Sur un ton de l’aveu-même de l’auteur « familier », ce récit autobiographique présente la vie sur « un très vieux trois-mâts barque d’un beau gabarit, jaugeant plus de deux cents tonneaux et de construction américaine », à la marche « vive et folâtre », mais dans un état franchement misérable (nourriture, rats, cancrelats).
« J’appris plus tard que nos aliments avaient été achetés à Sydney par les armateurs, à une vente aux enchères de vivres maritimes avariés. »

« Le navire entier était dans un triste état ; mais le poste, lui, ressemblait au creux d’un vieil arbre pourrissant. Complètement humide et décoloré, le bois se montrait par endroits mou et poreux ; de plus, le cuisinier ne se gênait pas pour venir taillader les bittes et les couples à coups de hache et de scie afin de se procurer des copeaux pour allumer son feu. Au-dessus de notre tête, les entremises étaient noires de suie et l’on pouvait y déceler de gros trous calcinés, souvenirs laissés par des marins ivres au cours d’un précédent voyage. D’en haut, on entrait par une planche munie de deux taquets, qui descendait obliquement de l’écoutille, simple ouverture dans le pont. Comme nous manquions de panneau à glissière pour la fermer, le prélart temporaire qui était censé le remplacer, offrait une bien faible protection contre les embruns projetés au-dessus des bossoirs : aussi, dès qu’il y avait un soupçon de brise, notre retraite se trouvait lamentablement inondée. S’il tombait un grain, l’eau se déversait en nappes, cascadait, éclaboussant brutalement tout le poste ; puis, rejaillissant entre les coffres, elle nous arrosait de ses jets comme une fontaine. »

L’existence est rude, la compagnie fruste et « inhumaine », même si le rire est souvent de mise.
Melville nous entretient notamment de son ami, le docteur Long Ghost, médecin du bord démissionnaire… mais la diversité de l’équipage occasionne une remarquable galerie de portraits (y compris d’autres figures hautes en couleur) ! Tel Salem (du nom du port américain où il embarqua), beach-comber :
« Ce terme est en vogue parmi les marins du Pacifique. Il s’applique à certains personnages errants qui, sans rester attachés d’une façon permanente à un même navire, prennent la mer de temps à autre sur un baleinier pour une croisière de courte durée, mais sous condition d’être libérés sur leur demande, n’importe où, la première fois que l’ancre sera mouillée. Cette clique se compose principalement de gaillards insouciants et fantasques attachés au Pacifique, et ne rêvant jamais de doubler le cap Horn pour revenir un jour chez eux. De là vient leur mauvaise réputation. »

Et justement une (sorte de) mutinerie survient ; j’ai trouvé fort intéressant d’être documenté sur le Round Robin, la pétition en forme de roue :
« Juste au-dessous de la supplique, je traçai une circonférence dans laquelle devaient s’inscrire nos noms, – car le principal objectif d’un Round Robin est de disposer les signatures en étoile, afin que personne ne puisse être désigné comme étant le promoteur de la pétition. »


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Puis Melville nous présente plusieurs îles polynésiennes vues par un marin embarqué dans les années 1840 sur les mers du Sud.
Publié en 1847, l’ouvrage renferme nombre de considérations sur la rivalité Anglo-saxon/Français, sur celle des missionnaires protestants et catholiques (les premiers avec leur inquisitoriale milice des bonnes mœurs). Et, sans grande surprise, avec la religion on aborde la dégradation de la société indigène par disparition des coutumes.
« Mais, avant de poursuivre, je veux que vous compreniez bien que tout ce que je dis, ici et plus loin, ne tend absolument pas à nuire aux missionnaires ou à leur doctrine : je désire seulement montrer les choses sous leur jour actuel. »

« En vérité, les marins se font de ces païens nus une idée qui dépasse l’entendement. Ils les tiennent à peine pour des humains. Mais il est à remarquer que plus les hommes sont ignorants et vils, plus ils méprisent ceux qu’ils jugent leurs inférieurs. »

« C’était dans l’ensemble une race gaie, pauvre et sans dieu. »

Les deux compères jouiront d’une musarderie curieuse :
« Le titre de l’ouvrage – Omoo – est emprunté au dialecte des îles Marquises ou, entre autres sens, ce mot signifie un vagabond, ou mieux, un homme qui erre d’île en île, comme certains indigènes désignés par leurs concitoyens sous le vocable de Taboo Kannakers. »

A ce propos, Kanaka est le terme qui désigne les indigènes chez les étrangers ("Canaques").
Vagabonder dans une région tropicale, où les indigènes sont extrêmement hospitaliers, est une sinécure :
« Je ne puis m’empêcher de glorifier ici les avantages très supérieurs qu’offrent les contrées tropicales aussi bien aux simples vagabonds comme nous, qu’aux sans-le-sou en général. Dans ces climats bénis, les gens éprouvent naturellement moins de besoins et il est facile de satisfaire ceux qui sont indispensables. On peut se passer complètement de combustible, de toit et même, si cela vous plaît, de vêtements. Quelle différence avec nos rudes latitudes nordiques ! »

Mais, finalement, « la nostalgie de la grande houle » est la plus forte, même si Melville préfère « rentrer plus agréablement au pays par petites étapes. »


Mots-clés : #autobiographie #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Lun 21 Oct - 13:45
 
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Sujet: Herman Melville
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Olivier Rolin

Extérieur monde

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 Il y a des erreurs de jeunesse. Eh bien là, je vais peut-être plutôt parler d’une erreur de vieillesse. Olivier Rolin réalise qu’il arrive à un moment de sa vie où on ne parle plus du « temps qui passe » mais « du temps qui reste ». Il se dit que c’est peut-être le moment de se retourner en arrière.

Mais comme il tient à être un écrivain singulier, un Écrivain, quoi, il ne va pas s’en tenir à écrire de vulgaires mémoires, très peu pour lui. Il lui faut un truc plus original, rien qu‘à lui. Adieu l’ordre chronologique, voilà un bouquin en train de s’écrire, bienvenues les errances de la mémoires, les digressions et associations d’idées ! Formidable ! Mais quand même avec un peu des thèmes, restons raisonnables et et assez basiques, des rolinades on dira : les femmes qui m’ont fait rêver, les lieux oùj’ai eu le plus le bourdon, les alcools que j’ai dégustées, les carnets où je prends des notes, les livres qui m’ont marqué, les cafés dont je me souviens etc... Mais quand même en entretenant un certain désordre, c’est mieux.

Alors il y a  des passages magnifiques, des portraits saisissants, des descriptions épatantes. Il y a toujours l’humour-Rolin nonchalant,  une autodérision (parfois un peu surfaite?), une érudition et une vie unique de bourlingueur du monde, dans la proximité avec les gens. Mais aussi un fouillis abominable, des moments d’ennuis profonds, l’impression d’une certaine vanité et d’un narcissisme tout aussi certain.

Ou alors on trouve que c’est ça, la littérature, ce fouillis créatif qui ne s’occupe pas du lecteur. Ou alors,  comme moi, on vit ça comme une soirée diapo chez un ami, non seulement il faut se tartir toutes les innombrables diapos, les commentaires passionnés sur des lieux dont on ne connaît même pas le nom, mais en plus le gars qui invite  a laissé échapper le panier-photo, n’ a pas pris le temps de re-ranger, et c’est tout sans dessus-dessous. C’est un copain alors on ne dit rien. Mais, bon…..la prochaine fois, on se demande si on ne trouvera pas  une décale.

Mots-clés : #autobiographie #voyage
par topocl
le Sam 19 Oct - 19:55
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Alain Damasio

La Horde du Contrevent

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La Horde, une sorte d’équipe de rugby solidaire, fait face contre le vent. Ode à la ténacité, saga au courage, avec son ton épique ce récit participe surtout du genre heroic fantasy.
Aussi chant du voyage et ouverture au monde, à la découverte :
« ‒ Longtemps je me suis fait de la vie, ainsi que toi Lerdoan, une exigence de parcours. Rien ne fut donc plus précieux pour moi que les voyages puisqu’ils avaient potentiellement cette force : celle de faire jaillir le neuf, le virginal des filles, l’inouï. M’offrir plus que l’univers humain : le Divers ! Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. »

Un nouveau monde doit évidemment avoir sa propre langue, et Alain Damasio l’a créée telle que le lecteur s’y retrouve sans trop de difficulté.
« Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant. »

Tout un univers conçu autour du vent, régi par la mécanique des fluides, avec pour but l’aérodynamisme, exprimé en marques de ponctuation.
« La notation du vent, qui est en son essence différentielle, n’a rien d’une science exacte, tout le monde le sait. La perception du temps entre les salves, l’ampleur accordée à une turbulence, la distinction entre un décéléré bref avec reprise de salve et une simple turbule, est fine, parfois indécidable. On n’enseigne pas l’exactitude aux scribes comme on le fait aux géomaîtres. On nous apprend une précision éminemment plus dérangeante : l’architecture des écarts – ce sens, si poussé chez les meilleurs, de la syntaxe, qui est pur art rythmique des inflexions et des ruptures. Écrire ensuite, avec des mots, en découle benoîtement, si bien que les cours de récit, l’apprentissage à proprement parler de la narration d’un événement, ne sont dispensés qu’un an plus tard et seulement à ceux qui ont su capter, en son tissage cadencé, le phrasé du vent. »

Tout est donc orienté d’aval en amont, et aussi tourné vers le ciel, verticalité, transcendance, où l’airpailleur tend ses filets et l’oiselier-chasseur lance son gerfaut, où voguent les vélivoles navires. C’est bourré de trouvailles, souvent poétiques, comme « muage » pour nuage, « vélivélo » pour vélo volant (et non pas volé), ou le pharéole, « la sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps ». Les principales armes sont le boo (merang) et… l’hélice ! Dans cette civilisation éolienne, le souffle, la parole, le « vortexte » sont centraux, de même que les notions de mouvement, de ligne.
« ‒ L’air, de la même façon, vient évidemment du vent, et non l’inverse ! À la base, l’air est un vent stationnaire. Il faut apprendre à penser que le mouvement est premier : c’est le stable, l’immobilisé qui est second et dérivé. »

L’histoire, comme l’attention du lecteur, est regroupée en périodes, temps forts tels que la traversée du lac, la joute verbale, le volcan de vent, etc.
De beaux personnages, tous représentés par des glyphes : des personnes, mais aussi (et surtout ?) des fonctions dans le groupe. Récit polyphonique, chaque voix a son idiosyncrasie, syntaxe et point de vue particulier. Mais c’est souvent Scribe qui parle (l’auteur ?) ‒ après tout, c’est lui qui tient le « carnet de contre », témoignage adressé d’une horde à ses successeurs. Une autre voix fréquemment entendue est celle de Caracole le troubadour, assez mystérieux conteur, boute-en-train facteur de cohésion dans l’équipe, et variation orale dans la narration.
L’extraordinaire combat (aérien) typique du genre a moins retenu mon attention, malgré d’originales élucubrations post-newtoniennes sur la vitesse (projetée en prévision). Il y a tout un jeu pseudo-scientifique sur les lois physiques entremêlant espace-matière et temps, avec des aperçus à la limite de la métaphysique, aussi abscons que chimériques.
« ‒ À chaque dimension de la vitesse correspond une lenteur ou une fixité propre. À la rapidité s’oppose la pesanteur ; au mouvement s’oppose la répétition ; au vif s’oppose le continu. D’une certaine façon, être vivant ne s’atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous – la paresse, la fatigue, la quête du repos ; contre l’instinct de répétition – le déjà-fait, le connu, le sécurisant ; et enfin contre les séductions du continu – tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d’une mélodie amusante. »

« Le solide est un liquide lent… »

« Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. »

Voici un concept outrepassé de l’âme, longuement étudié, et qui sonne lointainement comme de l’Égypte antique :
« ‒ Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner… »

En découlent des perceptions originales :
« Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. »

Exercice classique depuis Borges, celui de la bibliothèque :
« ‒ La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. […]
Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. »

Une dimension humaniste parcourt le roman (parfois un rien grandiloquente ou bisounours) :
« Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. »

« Ou fallait-il que j’en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m’agaça, que l’être "en-soi" n’existait pas, qu’il n’y avait que des êtres "pour et parmi les autres", que chaque hordier n’était au fond "que le pli particulier d’une feuille commune", "un nœud dont la corde est fournie par les autres" ? »

Une portée politico-sociétalo-philosophique transparaît, conformément à l’engagement de Damasio (il est plus côté « racleurs » que « Tourangeaux » ‒ roture qu’élite…) :
« "Caste obsolète", j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent… »

« Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. »

Là, c’est le prince (sic) de la Horde qui parle, puis le scribe qui évoque la basse caste du « Fleuvent » ; les hordeux, eux, ils ont quand même bien du mérite…
Damasio déploie une admirable inventivité dans la description cohérente de choses imaginaires. Le vocabulaire est riche (y compris en néologismes), la syntaxe à l’occasion tordue de façon fort expressive, avec un goût marqué pour les jeux de mots oulipiens. Le style confine parfois au lyrisme baroque :
« Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. »

Sans qu’il y ait de vraies longueurs, le livre reste épais, et le lecteur souffre un peu avec la Horde ; perso je me lasse vite quand le vent pause dans les trémolos de vibrants énamourements à peine ados.
Ce roman m’a ramentu tantôt Dune, de Frank Herbert, tantôt Les Aventures d'Arthur Gordon Pym et Une descente dans le Maelstrom, de Poe ; mais peut-être ne s’agit-il que d’impressions, par attraction des étendues désertes… Il y a aussi des rapprochements possibles avec Vian (inventions néologiques), Michaux (monstres) ; la tour-fontaine m’a fait penser à… Rabelais.
Sinon, c’est quand même encore et toujours le panégyrique de la gniaque (même avec des prodiges et du pathos), une brillante réactualisation du parcours initiatique, « cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête […] »

Mots-clés : #aventure #initiatique #sciencefiction #voyage
par Tristram
le Lun 2 Sep - 20:47
 
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Sujet: Alain Damasio
Réponses: 46
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Alexandra David-Néel

Le Lama aux cinq sagesses

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Alexandra David-Néel présente ce roman comme une traduction d’un texte de son fils adoptif, le Lama Yongden, rédigé afin de présenter le Tibet sans fiction…
C’est donc une visite guidée de la région, surtout sous l’angle religieux, avec un intérêt ethnologique et métaphysique, spirituel.
Mipam (« invincible »), enfant de paysan, aspire à l’amour universel bouddhique, et les péripéties du destin lui font suivre la voie religieuse. Disciple d’un tsipa (astrologue), il apprend à lire et fait preuve d’une excellente mémoire. Il apprendra même d’un naldjorpa (yogi, initié), que les mots lus ont un sens :
« ‒ Ah ! dit-il, lorsque le garçon l’eut salué par les prosternations habituelles, c’est toi qui veut apprendre ce que "disent les livres". Tu croyais que lire n’était que produire des sons ; plus d’un le croit aussi, mais il n’en est rien. »

Amoureux de la petite Dolma (« déesse ») et rêvant de la contrée pleine de compassion, Mipam est bien humain (gourmand, emporté et un peu vaniteux) même si sa naissance a été entourée de prodiges et s’il se pense fils du Bodhisatva suprême. Ces aventures mêlent spiritualité bouddhique et magie superstitieuse. Le thème duel des végétarisme-carnivorisme revient souvent dans le livre. Mipam devient commerçant pour faire fortune et pouvoir épouser Dolma ‒ lui-même partagé entre vies laïque et spirituelle.
Mipam est aussi confronté aux Blancs et à la religion chrétienne :
« Mipam répondait en indiquant les contradictions existant entre certaines de leurs théories et les faits réels. Lorsqu’ils lui parlaient de l’amour de Dieu pour ses créatures, il leur rappelait l’universelle détresse des êtres en proie à la maladie, à la vieillesse, à la mort. Il désignait les drames de la nature, le plus faible servant de nourriture au plus fort ; l’insecte à l’oiseau, le chevreuil au léopard ; il leur disait l’angoisse de l’arbre fixé au sol, qui sent la liane s’attacher à lui, croître et l’enserrer, ou les mousses tisser autour de ses branches immobiles un linceul qui l’étouffera. Si nous n’avons pas vécu d’autres vies avant notre vie présente, où donc est la justice, la divine bonté, quand certaines naissent aveugles, infirmes ou stupides. Qui donc s’amuse à les créer ainsi ? »

Mais c’est bien sûr l’aspect tibétain qui est principalement présenté, comme la croyance en la réincarnation :
« ‒ La fille à qui tu penses, n’est-ce-pas ?  ‒ C’est d’elle qu’il s’agit. Il y a longtemps, longtemps que vos chemins se rencontrent pour votre bonheur ou pour votre malheur. Bien des fois, au cours de vos vies passées, vous avez fait route ensemble. Et la voilà revenue sur ta voie. Mais les compagnons de voyage n’avancent pas toujours du même pas. L’un ralentit sa marche, s’engage dans un sentier de traverse, s’attarde à quelque hostellerie s’ouvrant sur le bord du chemin ou, fatigué, s’assoit au pied d’un arbre, tandis que l’autre se hâte et le dépasse… »

« Et peut-être, ainsi, s’étaient-ils rencontrés des milliers de fois au cours de leurs vies successives, naissant et se rejoignant, mourant et se séparant, sans parvenir à se vraiment comprendre, à se vraiment aimer. »

J’ai profité de la lecture de ce roman pour ouvrir le fil de l’auteure, qui le mérite éminemment, mais surtout pour sa peinture du Tibet ; je recommanderais sans doute plus volontiers ses récits de voyage, dont son journal-lettres à son mari, à qui chercherait une porte d’entrée à cette œuvre.

Mots-clés : #religion #spiritualité #voyage
par Tristram
le Ven 2 Aoû - 23:44
 
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Sujet: Alexandra David-Néel
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Paolo Cognetti

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Sans jamais atteindre le sommet – Voyage dans l’Himalaya


Originale : Senza mai arrivare in cima (Italien, 2018)

Présentation a écrit:« J’ai fini par y aller vraiment, dans l’Himalaya. Non pour escalader les sommets, comme j’en rêvais enfant, mais pour explorer les vallées. Je voulais voir si, quelque part sur terre, il existait encore une montagne intègre, la voir de mes yeux
avant qu’elle ne disparaisse. J’ai quitté les Alpes abandonnées et urbanisées et j’ai atterri dans le coin le plus reculé du Népal, un petit Tibet qui survit à l’ombre du grand, aujourd’hui perdu. J’ai parcouru 300 kilomètres à pied et franchi huit cols à plus de 5 000 mètres, sans atteindre aucun sommet. J’avais, pour me tenir compagnie, un livre culte, un chien rencontré sur la route, des amis : au retour, il me restait les amis. »

 
REMARQUES :
Il s’agit donc bien d’un récit d’un voyage que l’auteur entrepris en Octobre 2017 avec quelques amis dans la région du Dolpo, dans le Nord-Ouest du Népal, une zone frontalière du Tibet (chinoise) et vivant encore plus authentiquemment dans les traditions tibétaines. Pour Cognetti, même dans un certain sens allergique des vrais hauteurs (il est pris par des lourdeurs, des vomissements etc), c’est la première fois qu’il va dépasser les 5000 mètres, mais toujours en passant par des côls, pas en atteignant des sommets. Il s’agit d’autre chose : y-a-t-il encore des régions vraiment intouchées (plus ou moins) face aux Alpes urbanisées et ultramaîtrisées ?

Après une introduction on va accompagner l’auteur à travers quatre chapitres, bien accompagnés par quelques desseins de crayons simples et sympas. Un guide, un livre de chevet emporté est bien « Le léopard de neiges » de Peter Matthiessen, qui lui a traversé une partie de ces chemins en Septembre 1973.

Avec toute une recherche d’authenticité reste bien sûr la sécurité d’un groupe constitué finalement de plus que deux douzaine de gens, porteurs, guides etc inclus, qui font que Cognetti peut profiter des temps « vides », n’a pas besoin de s’occuper trop des aléas pratiques…

Il y a du charme dans les descriptions de ces contrées encore réculées (juques à quand?). Cognetti se met en dialogue avec la nature, les personnes et l’environnement qu’il rencontre ou avec lesquels il fait cette expédition, partage ses expériences face à la hauteurs et le mal des hauteurs qui peut mener jusqu’au vertige et un état mi-hallucinatoire.

Peut-être on peut s’étonner de la minceur du livre (en Italien seulement une bonne centaine de pages!)? D’une certaine forme de contradiction : justifier sa propre présence tout en ayant parfois une mauvaise conscience ou un mauvais pressentiment ?

Néanmoins Cognetti reste sympa et attachant!


Mots-clés : #alpinisme #voyage
par tom léo
le Jeu 18 Juil - 15:57
 
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Sujet: Paolo Cognetti
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Jacques Réda

L’herbe des talus

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Suite de textes assez brefs comme autant de poèmes en prose ou pas, d’entrées d’un journal gidien comme autant d’auto-confidences, souvenirs nostalgiques en fragments de mémoires, références littéraires choisies ‒ rien d’étonnant à ce qu’un aspect cabalistique en obscurcisse parfois l'acception. Balades réflexives, y compris voyages internationaux, et au détour de chaque vadrouille quelques brins d’herbe font fil conducteur. Phrases que Jacques Réda modèle avec soin, désarticule occasionnellement en inversant les segments ‒ une tournure à laquelle je suis sensible.
Volontiers ludique, pas dénué d’humour, il pratique la pêche aux nuages avec un cerf-volant, les trains, le jazz…
« On se figure souvent en voyage qu’on devient un autre, que de l’imprévu en sortira, et je tâchais au moins d’éprouver l’intérêt qu’un de ces autres eût pris au spectacle. »


Mots-clés : #poésie #voyage
par Tristram
le Mer 17 Juil - 22:29
 
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Sujet: Jacques Réda
Réponses: 25
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Robert Gaillard

La forêt les dévora

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L’auteur à placé une intrigue romanesque (sans grande originalité) sur le río Marañón, partie péruvienne de l’Amazone, qu’il paraît avoir au moins partiellement parcouru. Il y a même des illustrations, photos et aussi dessins de « Madame Paule Gaillard ». L’image donnée de l’Amazonie est celle de l’enfer vert qui détruit les hommes, manifestement influencée par La Vorágine, livre de José Eustasio Rivera où cette forêt est présentée comme une dévoreuse de caucheros (saigneurs de caoutchouc) ; une vorágine, espagnol, est un vortex particulier de ces cours d’eau :
« C’était un de ces tourbillons quasi invisibles, même le jour. Ils se produisent on ne sait trop pour quelles raisons, mais toujours en des endroits où plusieurs courants se heurtent, se combattent. En effet il n’est pas rare de trouver sur ce fleuve un courant descendant, normal, allant d’amont en aval, un autre remontant et au centre, un autre courant indécis, tellement indécis qu’il produit une de ces dangereuses voraginas. »

« L’arbre meurt et pourrit et se mélange au sol et s’il brûle ce sont ses cendres qui vont engraisser la terre nourricière de tout ce qui vit. C’est pourquoi je pourrais dire que la mort n’est pas éternelle car en somme elle prépare la vie, d’autres vies. […]
‒ C’est bien simple cependant : si toutes ces dépouilles n’étaient destinées finalement qu’à entretenir ou à engendrer d’autres vies, je serais fondé à dire que le jaguar qui a dévoré un homme est devenu un peu cet homme. On sait que c’est faux : il a simplement assimilé une substance étrangère à celle qui le constitue mais qui est devenue de la chair de jaguar par la chimie de l’assimilation. »

Outre l’intérêt pour l’amateur d’Amazonie vue il y a un demi-siècle par un auteur avec une teinture de formation scientifique, ce roman peut présenter un autre intérêt, celui de l’évocation ambivalente des Allemands dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale (le guide du narrateur est un Allemand réfugié en Amérique du Sud qui évoque son expérience du conflit). Et bien sûr les informations données ne sont pas à prendre au pied de la lettre : il s’agit d’un mélange de faits avérés, d’erreurs et de fictions, d’ailleurs typique de ce genre de récit.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Dim 7 Juil - 8:33
 
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Sujet: Robert Gaillard
Réponses: 2
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Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen

Les Aventures de Simplicissimus

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Universalis a écrit:
Le livre s'ouvre sur le récit de l'enfance misérable du héros dans une ferme du Spessart. Après le pillage de la ferme par les impériaux, il erre dans les bois où il est recueilli par un ermite qui lui donne sa première formation religieuse et morale. La mort de l'ermite le rejette dans la guerre, d'abord du côté des impériaux, puis du côté des protestants. Habillé d'une peau de veau, il devient bouffon du gouverneur de Hanau et mérite son nom ambigu de Simplicius. Puis à Soest, en Westphalie, sous le nom du Chasseur Vert, il est sur le point de faire fortune en trompant les autres au lieu de donner l'apparence d'être lui-même trompé.

La situation de départ est paradoxale : le narrateur-protagoniste est un enfant apparemment simplet, qui acquiert auprès d’un ermite une éducation cultivée (surtout religieuse, mais il lit, écrit, a des notions de latin) tout en restant fort naïf et totalement ignorant de la société des hommes.
Revenu à celle-ci, l’innocence de Simplici est telle qu’il prend pour crise de folie l’abêtissement alcoolique et l’excès de table (en période de famine), chapitre I, XXX et suivants. Ses cocasses mésaventures sont pleines d’humour (et même d’autodérision), notamment fondé sur le ressort traditionnel de la scatologie, surtout pétomane ‒ et tout naturellement Simplicius devient bouffon à la cour du gouverneur qui l’a recueilli. Déguisé en veau, devenu « fou », le rire lui permet de dire impunément leur fait à tous ceux qui le dominent ‒ et c’est un moyen d’appréhender son propre triste sort :
« Je ne pus me retenir de rire de mon désastre parce que je vis, à considérer le nid et les plumes, quel genre d’oiseau je devais être. » (II, VI)

« Vint alors le repas de midi auquel je me laissais employer, car je m’étais prescrit de relever toutes sottises et de châtier toutes vanités, ce qui répondait à merveille à ma condition de ce temps-là. Aucun des convives n’était assez bon que je ne blâmasse et condamnasse son vice, et s’il s’en trouvait un à qui cela déplût, ou bien il en était tourné en dérision par les autres, ou bien mon maître lui remontrait qu’un sage ne saurait s’échauffer la bile comme un fou. » (II, X)

Subordonné d’un gouverneur militaire, il réfute l’hérédité nobiliaire des qualités d’un ancêtre héroïque, d’ailleurs souvent basée sur des combats meurtriers ou des arts « ramas de vanités et de folies » :
« Mais qu’est-ce qu’une gloire que vient souiller tant de sang humain innocent répandu, et qu’est-ce qu’une noblesse conquise et confirmée par la perte de tant de milliers d’autres hommes ? »

Le récit témoigne de la grande inventivité humaine dans la barbarie au cours de la guerre de Trente Ans, conflit pan-européen entre catholiques et protestants à une époque où un monde sans Dieu ni religion était encore inconcevable. C’est l’occasion de considérations religieuses et/ou philosophiques, morales :
« …] tu dois avec le temps de mieux en mieux te connaître, et quand tu devrais vivre aussi vieux que Mathusalem, ne laisse pas cette pratique déserter ton cœur, car si la plupart des hommes sont damnés, c’est pour n’avoir pas su ce qu’ils étaient ou ce qu’ils pouvaient devenir ou devaient devenir. » (I, XII)

…qui ne sont pas dénuées de satire impie :
« Ainsi je pris congé de l’ecclésiastique qui par son saint zèle spirituel n’avait rien mérité de moi si ce n’est qu’un jour je lui refusai un lapin qu’il me demandait instamment, sous prétexte qu’il s’était prit tout seul à un collet et donc lui-même occis, que par conséquent il n’était pas séant qu’en sa qualité de suicidé il fût enseveli dans un sol béni. » (IV, XI)

Un étonnant rêve-métaphore des reîtres-partie aérienne d’arbres dont les paysans sont les racines malmenées, filée dans les chapitres XV et suivants du livre I.
Une danse de sabbat est décrite :
« …] ; mon banc qui m’emportait se posa près des ménétriers qui se tenaient autour de la danse en dehors des cercles ; mais au lieu de flûtes droites, flûtes traversières et chalumeaux, ils n’avaient rien de mieux que couleuvres, vipères et orvets dont ils sonnaient avec entrain : d’autres avaient des chats, leur soufflaient au cul et leur pinçaient la queue comme à des cithares ; on aurait dit son de cornemuse ; d’autres jouaient de l’archet sur des têtes de cheval comme sur la chanterelle d’un violon ; d’autres encore chatouillaient la harpe sur des carcasses de vaches comme on en voit chez l’équarisseur ; il y en avait même un qui avait une chienne sous le bras ; il lui tirait la queue d’une main en faisant de l’autre le doigté sur les tétins, parmi quoi les diables jouaient de la trompe nasale que la forêt en retentissait ; [… » (II, XVII)

Les armées fourragent au détriment des populations rurales, et les tribulations de notre héros connaissent des hauts et des bas :
« De ce moment-là, nous eûmes la vie la plus paresseuse du monde, où jouer aux quilles était notre plus gros travail ; quand j’avais étrillé, affouragé et abreuvé le bidet de mon dragon, je faisais le métier de gentilhomme : j’allais me promener. » (II, XXIX)

« Je ne pus me débarrasser de mon Jupiter, car le commandant n’en voulait pas, vu qu’il n’y avait rien à lui plumer, mais disait vouloir m’en faire cadeau gratis ; donc je fus affublé d’un bouffon à moi sans que j’eusse besoin d’en acheter un, bien que l’année précédente j’eusse dû m’en laisser tenir le rôle. Si étrange et capricieuse est la fortune, et si variable le temps ! Peu avant, les poux me tracassèrent, et maintenant j’avais en mon pouvoir le roi des puces ; une demi-année avant, je servais de petit domestique à un méchant dragon ; désormais je possédais deux valets qui me disaient Monsieur ; un an à peine était encore passée que les loqueteux me faisaient la course à la gueuse pour faire de moi leur paillasse ; maintenant, c’était au point que les jeunes filles se toquaient d’amour pour moi ; alors je m’aperçus opportunément qu’il n’y a rien au monde d’aussi constant que l’inconstance elle-même. J’en vint à redouter que la fortune ne tournât contre moi ses lubies et ne me fit ravaler chèrement ma prospérité du moment. » (III, VIII)

Simplicius est toujours intéressé d’explorer de nouveaux domaines de connaissance, que ce soit la topographie locale, l’artillerie ou la médecine. Et il paraît condamné à provoquer une funeste envie par son ostentation.
A la moitié du livre, le récit s’éloigne de la chronique historique authentifiable et gagne en fiction, notamment fantastique.
Il rencontre enfin les femmes (et ira jusqu’à être rétribué pour sa beauté complaisante à Paris) :
« J’en avais exactement six qui m’aimaient, et moi en retour ; pourtant aucune n’avait mon cœur en entier ni moi seul ; chez une me plaisaient les yeux noirs, chez l’autre les cheveux jaune d’or, en la troisième, c’était l’aimable gentillesse, et chez toutes les autres un je-ne-sais-quoi qu’une autre n’avait pas. » (III, XVIII)

Simplici va même explorer le monde souterrain, ou plutôt subaquatique, en passant par les puits liquides de lacs communiquant avec le Centrum Terrae. C’est là qu’il présentera au roi de ce monde une version édulcorée (et curieusement politiquement correcte) de l’humanité :
« Il n’y a plus d’avares, mais des épargnants ; plus de dissipateurs, mais des généreux ; plus de trognes armées qui volent et tuent les gens, mais des soldats qui protègent la patrie ; plus de mendiants oisifs par vocation, mais des contempteurs de la richesse et des amants de la pauvreté volontaire ; plus de juifs accaparateurs de blé et de vin, mais des gens prévoyants qui recueillent les vivres en excédent à l’intention du peuple en cas de besoin futur. »

L’histoire se prolonge d’une continuatio, une « Robinsonade » où Simplicius est (re)devenu un ermite exotique, de même que Vagabonde Courasche constituera une suite de ces Aventures dans un pseudo-« Livre Sixième ».
Le texte de von Grimmelshausen est annoté et commenté par le traducteur, Jean Amsler, ce qui n’est pas inutile pour en comprendre le contexte et y découvrir certaines particularités.



Mots-clés : #guerre #religion #voyage
par Tristram
le Dim 23 Juin - 10:51
 
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Sujet: Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen
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André Dhôtel

Le pays ou l’on n’arrive jamais

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Ce livre est sur ma LAL depuis des décennies ; en fait, j’aurais dû le lire avant l’adolescence. Il s’agit d’un texte assez onirique, un conte bleu qui a lieu principalement dans les Ardennes, les aventures de Gaspard, un gamin de quinze ans plus ou moins en fugue.
Un petit garçon blond aux yeux bleus qui se révèle être une fille (qu’attend la police du genre pour réécrire ce livre ?), un méchant, barbu et roux, qui s’appelle Parpoil (il n’est jamais trop tôt pour apprendre à reconnaître les vilains) ; c’est le monde de l’enfance, et aussi celui des camelots forains, des baladins ambulants, des « camp-volant » nomades et vagabonds.
« C’était simplement la vie avec ses multiples chemins. »

« En regardant cette belle vallée [la Meuse], on a le loisir de songer que la terre entière c’est le grand pays, mais cela ne nous satisfait pas complètement. On se dit qu’il faut rendre la terre encore plus belle, par le bonheur des hommes et par les histoires que l’on reprend inlassablement. Il semble que la vie restera toujours inachevée. Mais on demande une chance supplémentaire. »

« L’horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l’espace et du temps. C’est le pays où l’on s’éloigne toujours ensemble, et l’on ne parvient en un lieu désert que pour en trouver d’autres plus beaux. »


Mots-clés : #enfance #litteraturejeunesse #reve #voyage
par Tristram
le Sam 25 Mai - 13:33
 
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Mariusz Wilk

Dans les pas du renne

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(avec des éléments de la présentation de l'éditeur)

Avide de découvrir la vie du peuple mystérieux des Saamis - ou Lapons -, Mariusz Wilk a séjourné parmi eux sur la presqu'île de Kola à partir de Décembre 2005, dans le Grand Nord russe. Il en a fait connaissance pendant son séjour sur les îles Solovki (raconté dans « Le Journal d ‘un loup »), à travers les vestiges de leur présence, il y a des millénaires : des labyrinthes mystérieux …Ils constituent probablement le plus ancien peuple nomade de l’Europe. Assoiffé de rencontres et de découvertes, il raconte son arrivée dans la ville de Lovoziéro, ses explorations de la toundra et des montagnes environnantes, et ses longues marches guidées par les pâtres de rennes. Il mêle à ses réflexions des détails sur la vie quotidienne des Saamis, sédentarisés de force par le pouvoir soviétique, et leurs tentatives de préserver malgré tout leurs traditions, leur mythologie et leurs croyances chamanistes. Pour illustrer leur riche imaginaire, l'auteur va jusqu'à nous rapporter une légende saami, Le Conte de la piste écarlate. Les rennes sauvages sont une véritable clé pour comprendre l'âme saami. En suivant leurs traces, Wilk se fraie son propre chemin, cette voie que chacun doit découvrir pour soi-même. L'écrivain voyageur s'aventure dans les antichambres de l'autre monde, dans des paysages qui recueillent les rêves de la Terre, où l'on partage ses propres rêves avec le frère renne. Mais dans cette description de la relation entre l’animal et l’homme, vécu autrefois par les Saamis, on se demande à quel point un retour à ces sources paraissent/deviennent aujourd’hui artificiel. Car il y avait bien eu un éloignement de l’ancienne culture. Est-ce que un retour, même souhaitable, est encore possible ? Est-ce qu’il y a encore des vrais détenteurs de rites etc ?

J’étais ravi de retrouver Mariusz Wilk dans la suite de ses récits précédents, présentés en haut. Oui, il est vrai qu’il y a un fond d’apocalypse ressenti dans certains passages, comme par exemple quand il décrit les conséquences de la sédentarisation forcée des Saamis sous Staline : un nombre incroyable n’arrivait pas à s’y adapter, commettait du suicide ou mourrait de perte de vitalité…

Peut-être est-il normal que Wilk lui-même est devenu aussi un peu, disons, extravagant, sinon même marginal. Il est vrai que nous avons de la peine des fois de comprendre comment on peut s’immerger dans un univers apparemment si déprimant en grande partie. Cela est mystérieux… Et peut s’élever des réactions, des voix un peu « jugeant », par exemple l’Européen « moyen ». Cela est d’un coté compréhensible, d’un autre pas souhaitable.


Mots-clés : #nature #spiritualité #traditions #voyage
par tom léo
le Jeu 23 Mai - 8:08
 
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant

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2012 -  nouvelle édition augmentée en 2014.
Genre: notes, brèves, journal (bloc-notes, selon l'auteur) souvent publiées déjà, dans des publications éparses, comme le magazine Grands Reportages et divers autres titres de presse.
Comptez 390 pages à peu près, plutôt aérées et digestes.




Alors que M. Sylvain Tesson redoute surtout d'être décousu, il peut s'avérer redondant, carrément répétitif, mais c'est le jeu du bloc-notes, à ce jeu-là tout le monde n'est pas Mauriac, qui n'est d'ailleurs pas l'aune de la mesure du genre.

Le propos a souvent la brillance du vernis, celle qu'on s'abstiendra de gratter afin que ça luise encore, et parfois M. Sylvain Tesson nous sert d'authentiques petites succulences.

Comme celle du mandchou qui se croit d'origine française, bien jolie.

Comme Novembre 2010, notre Grand Reporter sur la frégate Ventôse abordant en Haïti après le désastre aux plusieurs centaines de milliers de morts, mais, paille dans le diamant, il l'a honnêteté de se décrire, au bout du compte, dans ce monde d'apocalypse, sur la terrasse de l'hôtel Olofsson, bière Prestige fraîche et litron de mauvais rhum, en train de bouquiner L'énigme du retour, de Danny Laferrière, franchement, même si Laferrière est brillant, haïtien et exilé, ça n'apporte rien, le coté cru y perd, même si je comprends bien le but de la démo, après la pire catastrophe, dans le dénuement le plus extrême, les gens ont aussi besoin de livres, pour étonnant que cela puisse sembler.  

Le meilleur n'est pas loin d'être dans l'addenda de la nouvelle édition, en particulier les pages sur le nomadisme, voire celles sur l'Islande.

Mais notre globe-trotteur, déplaisant rageux, n'est pas convainquant dans ses diatribes d'enfonce-portes-ouvertes, et ne nous apprend pas grand chose que nous ne savions déjà, à moins bien sûr de s'intéresser à la teneur du jet de M. Tesson: Est-il plutôt acide ou plutôt aigre ?
Il faut être Léon Bloy (qui n'est pas le moins cité par notre ambulante mitraillette à citations) pour un tel rentre-dedans sur ce ton-là, mais, c'est écrit sans abaisser M. Sylvain Tesson, convenons que c'est là un tout autre projet d'œuvre, pour une toute autre carrure littéraire.     

Ses éructations à l'emporte-pièce, son humour qui si exceptionnellement est joie, mais qui érige plutôt d'ordinaire le castigat ridendo en système, ses horribles amalgames, ses jugements péremptoires, font que ce prétendu combattant anti-beaufitude à la Cabu passe en fait d'une beaufitude à l'autre. Patatras.
Du poil-à-gratter au provo, de l'impétrant au malséant, du montreur de vertu à l'égotique.

De même, à la différence de nombreux écrivains-voyageurs de toutes époques et tous styles, il semble ne jamais s'inclure dans la critique, et, d'une façon générale, ce grand érudit ne paraît pas pratiquer l'humilité, encore moins la compter au nombre des vertus.

Curieux, si ce n'est suspect, que les enseignements, leçons, reculs, altitudes prises, quêtes intérieures, altérités comprises et tout ce qu'il prétend comme métamorphoses qu'engendre le voyage parviennent, in fine, à ça.
En plus, dans ce livre-là du moins, les moments exceptionnels de ses voyages, il y fait certes parfois allusion, mais pas le moins du monde il ne les donne à partager au lecteur, ou bien si peu.

Ses étais de discours-monologues, pour les moins toniques d'entre ceux-ci (les meilleurs sont emballants, et justifient la lecture), semblent davantage tenir par un labeur de fertilisation, consistant en un épandage de citations et de références culturelles: même si, soulignons les qualités, l'à-propos est au rendez-vous.
Du coup, faut-il s'étonner si d'aucuns, sur ce fil, lui apposèrent la pancarte hautain, collet-monté (pour le dire gentiment) ?

Son écriture à peu près 100% type presse-magazines me fait tiquer, ne pouvait-il pas saisir l'occasion du livre pour peigner un peu sa laine ?
Alors je sais, ce n'est que la moindre des choses pour une compilation de parutions-presse, et puis ça ne fatigue pas le lecteur, ça fait proche (et donc anti-collet-monté du moins dans la forme), etc...  

J'émets aussi le petit regret qu'il n'aille pas jusqu'au bout du discours eschatologique qu'il relaie pourtant en mode haut-parleur (après, peut-être le fait-il ailleurs, dans ses écrits ou ses activités télévisuelles).

Néanmoins, à le lire, je ressens souvent quelques connivences, à moins que ce ne soit des accointances.  
Spoiler:
Toujours un agrément si particulier pour moi que lire un auteur ayant le goût de la grimpe, surtout quand il n'en parle que de façon allusive.
Mais, même là, les initiés (qui doivent être une liliputienne minorité des lecteurs de ce livre) se rendent vite compte qu'à citer le Verdon, Orpierre, Pen-Hir, Fontainebleau-Les-Trois-Pignons, le Caroux, Bavella, Wadi-Rum, etc... il ne risque pas de passer pour un grimpeur de bordillos (=de rebords de fossés), autrement dit et sans en avoir l'air, au cas où un quidam ayant les codes passerait par ces pages, c'est en place pour qu'il subodore l'homme de goût, hors du commun de la couenne à trois boulons du populo dont il a dû -ou doit encore ?- pourtant tâter à l'occasion, même si tous ces endroits notoires qu'il égrène sont assez à portée du vulgum pecus tant en termes d'accès géographique que d'accès de parcours pour les voies les plus abordables (parce que dans ces lieux-là un niveau certain est assez vite proposé, dans des styles et des techniques très différents - m'as-tu-vu dans des styles différents ?).


Il m'arrive de petitement jubiler, quand il prend vraiment de l'altitude en se débarrassant de toute posture (par ex. pas quand il parle de parachutisme, quoi, pour bien me faire comprendre), même dans ses aspersion de corrosif, tout en gardant conscience que certains passages vont réjouir les uns et me débectent, d'autres fois ce sera vice-versa exemple:
Quand il pourfend la chasse, c'est -à mon humble avis- au niveau pré-ado de la charge, à se demander où est passé son talent de plume, tandis que d'aucuns esquisseront un signe de gaieté.
En sens inverse, autre exemple, pour ma part c'est un propos comme celui-ci sur le théâtre moderne que je trouve succulent et drôle, d'autres tordront le nez:
Juillet 2010 a écrit:Il y a un théâtre de plein-vent qui se distingue d'un théâtre antipoétique, porteur de messages, fermé sur sa propre parole. Entre les deux, la différence qui sépare une steppe mongole d'un parking souterrain. Lassé des productions de ce théâtre autiste post-brechtien, qui ne s'adresse plus qu'à lui-même, de ces intermittents déchirés entre le besoin de liberté et celui des points-retraite, de ces metteurs en scène qui ont mis les textes au service de leurs arrangements personnels et de ces artistes idéologisés qui confondent représentations et meetings [...]


Notre proclamé wanderer disruptif prend l'avion comme moi le vélo mais nous assène fin du monde, décroissance, déserts, déforestation de la forêt tropicale, insectes et fonds marins: comment dire ? On est d'accord sur toute cette ligne-là,
En étant bien conscients que c'est pas assez, en priant d'accepter les excuses pour le trop peu.
Humblement (voir ce mot, M. Tesson) nous effectuons au moins mal notre part du colibri (comme dit Pierre Rhabi) et même plus (mais sans dire je dirai même plus), sans le clamer sur les toits à stégophiles ni présenter une telle empreinte carbone (à quoi il répondra sans doute que c'est pour nous informer, à quoi l'on rétorquera bien, justement, fais-le, informe-nous etc..., etc...).


Sylvain Tesson, dans cet opus ?
@églantine a écrit:C'est un "sale gosse" attachant , avec un charme fou , un ego qui n'en peut plus , vif et cultivé.


Toutefois la séduction est susceptible d'opérer.
Dire si j'ai apprécié cette lecture ?
Je ne sais pas trop, il faut que je sorte le nuancier pour voir ce qu'il y a entre à la rigueur, médiocre, passable, si vous n'avez rien d'autre à lire et moyen.

Je me demande quel compagnon de bivouac il fait, surtout sur un bivouac bien galère, un qui entame dur, les nerfs à fleur de peau ?
Allez, adorable, exceptionnel, j'en jurerai.
Peut-être faudra-t-il veiller à bien planquer le flasque de Cognac tout au fond du sac-à-dos, mais ce serait bien la seule précaution.

Le mot de la fin à Shanidar, toute en mise à nu et synthèse, qui paraît avoir mis le doigt où ça ne fait pas du bien:
@shanidar a écrit:le paradoxe qui consiste à vouloir se retirer du monde tout en parlant de soi à l'infini. Il y a bien là quelque chose d'un peu patraque.





Mots-clés : #contemporain #journal #mondialisation #voyage
par Aventin
le Ven 10 Mai - 11:08
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Laurence Sterne

Voyage sentimental

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"Grand tour d’Europe" d’un gentilhomme anglais au XVIIIe siècle, ce sont les confidences pleines d’esprit du narrateur/ auteur s’adressant à lui-même comme à Yorick (le bouffon mort dans Hamlet) au cours de ce voyage, aussi une correspondance à destination de son ami Eugène et de son aimée Élisa.
« C’est un voyage tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des affections qu’elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr’aimer un peu mieux que nous ne faisons. »

Sterne embauche un domestique à Montreuil, La Fleur, un gai tambour qui sait aussi fabriquer les guêtres (…) et « n’a qu’un seul défaut, c’est d’être toujours amoureux… ». Cela tombe parfaitement, car son nouveau maître (bien qu’il soit homme d’Église), épris d’une inconnue de rencontre dès Calais et promis à d’incessantes aventures galantes, avoue :
« J’ai toute ma vie été amoureux d’une princesse ou de quelqu’autre, et je compte bien l’être jusqu’à ma mort. »

« Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu’ils font avec nous ; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres… »

À propos, Sterne fait plusieurs références à Don Quichotte… Il renvoie aussi à « M. Shandy »…
Il se décrit avec humour comme assez avaricieux, au vrai plutôt impécunieux, mais dépeint fort sensiblement les mendiants qui l’attendent à la sortie de l’auberge.
Rendu à Paris, il craint d’être embastillé car il n’a pas de passe-port (ayant oublié que l’Angleterre et la France sont en guerre !), et médite sur un sansonnet en cage. À ce propos, le regard porté sur la France est curieux !
« Il n’est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes d’exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif ; et l’on se sert des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie. »

Des références, des sous-entendus m’échappent malheureusement ; quelques notes explicatives seraient bienvenues, voire une nouvelle traduction (qui existe, mais j’ai lu celle de Léon de Wailly, pratiquement contemporaine de l’œuvre) ?
Décousu en diable, ce récit qui prolonge Tristram Shandy paraît même inachevé.
Surtout, ce livre est plein de verve, fantaisie, imagination ; il présente tout ce qui fait le charme et la nouveauté de Sterne : interventions de l’auteur avec son avis personnel, récit en abîme, digressions :
« Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j’aimerois mieux qu’on dît de moi, dans une affaire où il n’y auroit ni péché ni honte, que j’ai été dirigé par les influences de la lune, que d’entendre attribuer l’action où il y en auroit, à mon libre arbitre. »

« Hé bien, que tout aille à l’aventure ; je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers. »

« J’étois à l’Opéra-comique ; mais toutes mes idées n’y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j’y avois été moi-même… »

« Diable ! dis-je, j’en sais la raison, et il est temps d’en informer le lecteur. J’ai omis cette partie de l’histoire dans l’ordre qu’elle est arrivée… Je ne l’avois pas oubliée… mais j’avois pensé, en écrivant, qu’elle seroit mieux placée ici. »

« J’étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination. »

« Mais tel est mon destin… Il est rare que j’aille à l’endroit que je me propose. »

« Je changeai donc d’avis une seconde fois… à bien compter, même, c’étoit la troisième. »

« Mais ce n’est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. »

« Lorsque le mal m’accable, et que ce monde ne m’offre aucune retraite pour m’y soustraire, je le quitte, et je prends une nouvelle route… »

« Mais cette anecdote n’a rien de commun avec mes voyages… Je demande deux fois… trois fois excuse de cette digression. »



Mots-clés : #humour #voyage
par Tristram
le Mer 24 Avr - 0:34
 
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Henri Calet

Un grand voyage

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Voici Germain Vaugrigneuse dans le milieu interlope des expatriés européens à Montevideo après-guerre, soit celui de l’attente vide dans l’exil :
« Depuis qu’il y avait pris pied [en Uruguay], il souffrait d’un mal-être constant, comme s’il eût été sur un sol mouvant. De vrai, c’était un homme qui s’était arraché de ses racines, un homme qui allait se dessécher, ou pourrir à plus ou moins longue échéance. » V

Ce jeune Français relativement fortuné (qui finance les projets farfelus de ses relations) forme un personnage falot, puéril, indécis, poseur et veule, toujours mené par la vie, les autres, qui ne se prend jamais en main et n’assume aucune responsabilité, même incapable de rester seul. D’une existentialiste médiocrité, il dégage un fort parfum d’autobiographie sans complaisance.
« Germain avait été fait prisonnier en juin 1940. La captivité n’avait été pour lui ni pour personne une leçon de fermeté ou d’optimisme, au contraire. À vingt ans, on l’avait dégradé, on lui avait retourné la vie sous le nez : la doublure en était sale et malodorante. Cinq années d’ennui qui avaient peut-être fait cailler son caractère, comme un lait par temps orageux. » IV

« Au milieu de ce remuement des derniers temps, il restait immobile et vide ; c’était la vie qui roulait, comme ce wagon, sans qu’il eût à bouger. Sa vie avançait sans lui. » X

« Consciemment ou non, il se tenait toujours quelque peu en retrait des événements et des choses, de manière à mieux observer, comme s’il se fût proposé de les conter un jour. » XII

« En résumé, sa principale activité en Amérique du Sud avait été de signer des chèques. » XXIII

« Il s’était donné bien du mal pour se faire une légende. » XXIV

Des personnages secondaires sont hauts en couleur : Lancelot Smirnoff, métis de Russe et d’Indienne et révolutionnaire indien, Giacomo Luna, lui aussi révolutionnaire mais italien, Aquiles Laborde, directeur d’une revue (révolutionnaire) installée dans « la cave », Eva, Juive polonaise rescapée des camps et serveuse dans un bar-dancing, le professeur Octavien Pouchman et sa femme Eta, qui vivent dans l’actualité de la Grande-Hongrie du XXIe siècle, l’oncle Félix du Paraná, broussard spiritiste et radin, son ami Juan-Manuel, qui l’initie à la cocaïne…
« Depuis lors, elle [sa mère] était endolorie de partout ; elle demeurait en arrière, aux premières pages d’un roman inachevé. » XIV

« Perdu ? Oui. Il ne s’y retrouvait plus : il avait cherché à vivre son roman. Et ce roman risquait de finir mal, sans qu’il ne pût plus rien y changer. L’histoire s’accomplissait sans lui, à son insu, en quelque sorte ; il était mené par elle. De même qu’Octavien Pouchman n’était plus maître du déroulement des faits en Grande-Hongrie. Ou, plus exactement, il était entré dans la trame qu’il avait tissée, il n’en pouvait plus sortir, il était pris, il n’avait plus de recul, il était devenu le héros d’un livre qui ne serait jamais écrit. C’était un ouvrage trop bien fait. Quelle en serait la conclusion ? » XXVII


#Voyage
par Tristram
le Jeu 18 Avr - 0:16
 
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Paolo Rumiz

Aux frontières de l’Europe

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Comme trop souvent, le sens du titre original a été remplacé par une généralisation douteuse : La frontiera orientale dell’Europa correspond bien plus clairement au contenu du livre…
L’« Autre Europe » à sa frontière, six mille kilomètres du Nord au Sud ‒ son centre (entièrement hors de de l’Union Européenne !), la Mitteleuropa, « parcours en zigzag sur la fermeture éclair de l’Europe ». Voyage « vertical », effectué en 2008, avec sa compagne, qui curieusement n’apparaît pas fréquemment dans ce compte-rendu à la première personne du singulier…
Paolo Rumiz a 60 ans, et voyage léger :
« Inutile de se préparer, tant le voyage fera de son mieux pour déjouer tous nos projets. Tout cela, au fond, est une métaphore de la vie, une préparation au grand déménagement. Quelquefois, je me dis que celui qui a franchi de nombreuses frontières est aussi plus prêt à mourir. Il craint moins l’inconnu qu’un sédentaire. »

Il grince beaucoup, conspue la globalisation mondiale et les changements, disparition des paysans et des Juifs, perte d’identité (et d’intérêt pour le voyageur), c’était mieux avant ‒ mais s’il y avait au moins partiellement un fond de vrai dans ces lamentations ? Acariâtreté ou constatation qui s’avère ?
Au départ, c’est l’été, et il neige, car le voyage s’effectuera du Nord au Sud. Norvège, terre du silence. Mourmansk, la Russie près du cercle arctique, presque soviétique, la Frontière incarnée. Péninsule de Kola ravagée par l’exploitation minière, rennes des Samis (Lapons) en voie d’extinction, mer Blanche, poêles et trains russes, Carélie, Baltique, Courlande, Lettonie, Estonie, Lituanie, églises orthodoxes et cimetières juifs, Kaliningrad, Pologne, Biélorussie, Polésie, eaux (lac, rivières, fleuves), Carpates, Ukraine, mer Noire, Bosphore.
Géographie, mais aussi histoire, et donc politique… et un certain engagement, notamment écologique (mais pas pro-Union Européenne).
« …] à l’ouest, l’aventure s’arrêtait, dans le carnet les notes ne manquaient jamais de se raréfier et il y avait dans l’air ce mélange à nul autre pareil de bondieuserie catholique bien-pensante et d’obsession protestante du "faire", qui empoisonne mon univers. Aussitôt son moralisme, sa propreté aseptisée, ses agaçantes petites fleurs aux fenêtres sa présomption d’innocence tout à fait injustifiée m’ont tapé sur les nerfs. Sans parler de sa prétention d’être le cerveau d’un espace politique capable de s’autogouverner, plutôt que son estomac exposé à des maux de ventre de la plus basse origine. »

« Dans la rue, les femmes sont belles, pleines de vie, elles sont le fruit fertile de l’abâtardissement. "Gemischtes Blut is das Beste", disait la vieille dame qui m’apprenait l’allemand, chassée des Sudètes en 1945. Le sang-mêlé est le meilleur. Elle disait que les femmes sont un indice infaillible de ce facteur bâtard de l’Europe. La beauté émigre des ethnies monolithiques pour se mettre en quête des espaces où se font les mélanges. »

La frontière, c’est aussi la ligne sismique, le nouveau rideau de fer…
Voyager c’est encore des attentes, autant d’occasions de rencontres.
On pense bien sûr au Danube de Magris, son aîné également triestin, et à Bouvier évidemment, patron des écrivains-voyageurs. Et ça remue des souvenirs de la route, « […] le livre, père de tous les voyages imaginaires […] »


Mots-clés : #journal #voyage
par Tristram
le Mar 16 Avr - 0:09
 
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Sujet: Paolo Rumiz
Réponses: 14
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