Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 18 Sep - 20:18

116 résultats trouvés pour amour

Robert Olen Butler

L'appel du fleuve.
traduit par jean-Luc Piningre

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Cela aurait pu s'appeler aussi l'Appel de la guerre. Sur 5 générations, c'est une histoire du genre "Tu seras un homme mon fils!", mais ça ne marche pas.

Robert 70 ans est marié à Darna dans une relation toute de silences, de non dits, de  respect, de partage intellectuel, de courtes phrase qui se suffisent à elles-même. Pendant les quelques jours qui entourent la mort de son père, les vieux démons qu'il a ramenés de la guerre du Vietnam et gardés secrets au fil des décennies l'envahissent. Le grand-père a fait la Grande Guerre, le père a combattu Hitler. Lui a voulu gagner l'amour de son père (bel échec) en s'engageant, alors que son frère a fui au Canada, tranchant définitivement dans l'amour des siens. Ceux qui sont partis ont ramené des secrets terribles que leur femmes ont respectés, les soutenant chacune à sa manière. Un SDF  psychotique traîne par là, son père vétéran du Viet-Nam lui soufflant sa conduite dans son cerveau malade.

C'est donc un thème qu'on a déjà vu et revu, la guerre, le Vietnam, les traumatismes, les secrets, les enfants , les femmes, tout l’entourage qui en souffre.

J'ai assez aimé la façon de faire de Robert (tiens, il s'appelle Robert et je n'ai pas trouvé de biographie qui dise s'il a fait le Viet Nam) Olen Butler. D'abord j'aime bien les enterrements et tout ce qui tourne autour, en littérature du moins : c’est le moment de réunir tout le monde, de catalyser les sentiments, de dire les choses inavouées etc... Et là il s'en sort plutôt bien, c'est puissamment mené, sans débordements, dans cette réserve sentimentale qui semble affecter 'presque) tous les membres de la famille, cachant leur détresse derrière un mot, un geste, un silence.

Robert, cet homme vieillissant qui devient du jour au lendemain l’aîné de cette  famille déchirée, n’est pas la brute qu'ont pu donner les guerres aux générations précédentes; c'est un homme éduqué, intelligent, brillant même , attachant,  qui cache, tout enfoui,  un tout jeune garçon traumatisé et est autant déchiré par le traumatisme que par le secret. J'ai beaucoup aimé ce couple qu'il forme avec sa femme (et d'une façon générale la place des femmes dans ce roman), ce que l'amour est devenu en 50 ans, qui n'a plus besoin des mêmes enthousiasmes et artifices, qui trouve une certaine paix, laquelle peut sembler terne, mais cache en fait une énergie et une tendresse qui n'a même plus besoin de se dire.

Et puis, si au début les réminiscences et autres ramentevances m'ont un peu irritée, comme des flashbacks hollywoodiens, elles  se sont peu à peu mêlées au quotidien, aux espoirs, aux pensées, aux rêves, aux délires, elles ont pris leur place et tout le récit  fonctionne  sur cela, le passé, toujours présent, c'est assez prenant.



mots-clés : #amour #famille #guerre #mort #psychologique #relationenfantparent #vieillesse
par topocl
le Dim 5 Aoû - 11:05
 
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Djuna Barnes

Le bois de la nuit

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Le Paris nocturne des années vingt-trente et de tous les vices, terrain favori des ivrognes et « invertis » tourmentés, notamment états-uniens, et volontiers iconoclastes.
Roman d’inspiration onirique, baroque, décadente, théâtrale, que traversent les personnages en perdition : la baronine Robine Vote, une jeune Américaine mariée au faux baron Felix Volkbein, riche juif autrichien cultivé auquel elle donne un enfant retardé, Guido, avant de le fuir pour vivre avec l’amoureuse et bohème Nora Flood, qu’elle fuit pour errer la nuit dans les cafés, puis suivre la riche et vulgaire Jenny Petheridge, le tout sous l’œil du docteur Matthieu O'Connor, observateur averti et pochard travesti.
Je retiens le portrait acerbe (et jaloux) de la « squatteuse », Jenny, la description cruelle des « deux-pence-debout » (prostituées en fin de carrière), le facétieux Tiny O’Toole, l’oscillation perpétuelle entre bestial et humain…
Ramentevances, parentages et rapprochements non certifiés : Lautréamont, Wilde, Peladan, Ronald Firbank, Cixous, les vierges folles rimbaldiennes…
« Ses méditations, pendant cette marche, étaient une part du plaisir qu’elle escomptait trouver quand la marche prendrait fin. […]
Ses pensées étaient par elles-mêmes une forme de locomotion. »

« …] des rideaux qui ressemblaient à des colonnes par le tempo de leur immobilité [… »

« La vie : la permission de connaître la mort. »

« Votre vie est particulièrement à vous quand vous l’avez inventée. »

« Le Temps est un grand congrès qui projette notre fin, et la jeunesse n’est que le passé en train d’avancer une jambe. »

« La souffrance est le dépérissement du cœur ; tout ce que nous avons aimé devient l’"interdit" quand nous ne l’avons pas compris tout à fait, comme le pauvre est le rudiment d’une ville parce qu’il sait quelque chose que la ville, à cause de sa propre destinée, veut oublier. Ainsi l’amant doit aller à l’encontre de la nature pour trouver l’amour. »



mots-clés : #amour #identitesexuelle
par Tristram
le Sam 4 Aoû - 21:00
 
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Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon

L'amour après
avec Judith Perrignon

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 41aubv10


Au crépuscule de sa vie, lumineux quoiqu'elle perde la vue, Marceline Loridan-Ivens rouvre la valise de ses archives et se rappelle comment, au retour des camps, avec "l'ombre de la mort" dans son dos, elle a fait le choix de la liberté, là où beaucoup de ses compagnes ont choisi le mariage, la sagesse, les enfants, cadre rassurant pour dépasser l'empreinte infernale. Comment elle joue le "jeu de la séduction dont j'avais abusé pour me rassurer, par simple peur d'être aspirée par le vide".

C'est l'occasion de parler d'un corps qui ne peut que se souvenir des sévices, de l'usage d'une espèce de liberté qu'elle a paradoxalement apprise dans les camps, où, jetée à 15 ans, elle s'est affranchie de toute tutelle pour ne vivre que par elle-même. C'est aussi l'occasion de parler  d'amour dans cette incroyable relation partagée avec Joris Ivens, d'amitié, notamment avec quelques pages très fortes sur Simone Veil, si différente et si proche, de ce lien impossible à couper entre les survivant(e)s.
C'est un texte que la belle écriture de Judith Perrignon contribue à rendre aussi joyeux que terrible, vivant, en quelque sorte, de cette énergie de savoirs, de relations, de combats qui a conduit Marceline Loridan-Ivens.

Seuls comptent la quête, le mouvement, le sens.


Sans mentir, franche, résolue, elle ne franchit jamais les limites d'une impudeur, ni sur l'horreur ou la douleur, ni sur la joie, ni sur le plaisir. Les dernières pages sont bouleversantes, elle se retrouve seule dans le lit de son conjoint décédé reste de son côté, puis adopte le milieu. Tout cela est bien remuant. Il y a une beauté à cette façon de mener sa vie.

Mots-clés : #amour #autobiographie #campsconcentration #conditionfeminine #correspondances #temoignage
par topocl
le Mer 1 Aoû - 15:42
 
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Sujet: Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon
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Robert Penn Warren

Tous les hommes du roi

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Après tant de mois, j'y étais enfin. Car rien ne se perd, rien ne se perd jamais. Il y a toujours un indice, une facture, une marque de rouge à lèvres, une empreinte de pied dans la plantation, un préservatif sur le sentier du parc, une vieille blessure qui lance, un souvenir d'enfance, une infection dans le sang. Et le passé, le présent et le futur ne sont qu'un seul et même temps, et les morts n'ont jamais vécu avant que nous leur donnions vie, et leurs yeux, au-delà des ténèbres, nous implorent.


Que voilà un roman majestueux, virtuose, prolifique! Un roman noir qui emprunte au meilleur du genre, ses politiques véreux mais pathétiques, suant dans leurs costumes  élégants, ses petits malfrat obéissant dans la chaleur humide du Sud, où il ferait si bon boire et fumer sur les vérandas, si seulement la vie décidait d'être douce et simple, si seulement ces personnages crapuleux n'étaient pas aussi des hommes souffrants... Mais non, l'homme est par nature tourmenté, ballotté par la douloureuse splendeur du ballet de ses sentiments, désespéré de trouver un sens à la vie, une réponse aux aspirations de l'enfant qu'il était, de se définir en tant qu'individu cohérent, de dénouer l’inextricable nœud des responsabilités.

Racontée depuis les temps tardifs de l'apaisement, cette tragédie digne des Atrides nourrit un grand roman des illusions perdues, disserte sur le bien et le mal, la pureté impossible et la rédemption interdite.

C'est jack Burden qui raconte, Jack qui est celui qui ne se salit pas les mains, ou y croit, en tout cas.

il a dit que si le monde était  un tas d'ordures, l'homme, pour sa part, n'avait pas à l'être.


Tout à la fois journaliste et historien il  va comprendre que la quête de la Vérité ne suffit à sauver le monde :  "L'ignorance, c’est le bonheur".

Mais le monde est une gigantesque boule de neige qui dévale une montagne, et jamais on ne la voit remonter la pente pour revenir à l'état de flocons, à l'état de rien.


Car oui,  aussi : "La connaissance c'est le pouvoir", c'est ce qu'a compris Willy Stark, dont il est le bras droit, un "grand couillon naïf" parti de rien et devenu  Gouverneur "intense, inquisiteur, exigeant",  un populiste adulé par les petits, qui sait corrompre, asservir, terroriser.

-Tu as cru que tu pouvais me rouler...faire en sorte que je l'achète. Eh bien je ne vais pas l'acheter! Je vais l'écraser! J'ai déjà acheté trop de fils de pute. Si tu les écrases, au moins ils ne mouftent plus, mais quand tu les achètes, impossible de savoir combien de temps ils vont rester à ta botte.


Ces deux hommes pleins d'estime l'un pour l'autre dans leurs différences,versions pile et face de l'espèce humaine, se répondent en fait comme deux miroirs face à face, et ces miroirs mettent en lumière leurs ambiguïtés. Racontant Willy Stark, Jack Burden se dévoile, solitaire crâneur, homme d'amour et d'amitié, fils orphelin, il  pêche à la fontaine du souvenir , car tout se tient,  "c'est uniquement avec le passé que se forge le futur"

Il y a ce récit tragique aux accents déchirants, ces héros haïssables et qu'on aime pourtant, fasciné, charmé. Il y a aussi l'inventivité, l'acuité, le lyrisme de l'écriture de Robert Penn Warren, tout à la fois sensuelle et vigoureuse, patiente, attentionnée, liquide.  Il y a les pièces du puzzle patiemment accolées, les allers et retours, les chemins transversaux. Il y a les leitmotivs, les réminiscences obsédantes,. il y a les métaphores, leur pertinence, leur sensualité, leur poésie.

Le monde entier, les troncs nus des autres arbres, qui avaient perdu leurs feuilles désormais, le toit des maisons et même le ciel lui-même avaient un air pâle, lavé, soulagé, similaire à celui que peut avoir un homme souffrant d'une longue maladie qui se sent mieux et pense qu'il va peut-être guérir.


Il y a une lectrice comblée.




Ton Ami de Jeunesse est le seul ami que tu auras vraiment, car il ne te voit pas tel que tu es. Dans son esprit, il voit un visage qui n'existe plus, prononce un nom - Spike, Bud, Snip, Red, Rutsky, Jack, Dave - qui appartient à ce visage sans existence, mais qui, par quelque confusion absurde et sénile de l'univers, se rattache maintenant à un étranger ennuyeux qu'on regrette d'avoir rencontré. Mais il se plie à cette confusion sénile, incontinente, de l'univers et continue d'appeler ce pénible étranger par le nom qui n'appartient vraiment qu'à ce jeune visage d'autrefois, à l'époque où sa jeune voix appelait faiblement par-dessus le fruit des flots en fin d'après-midi, murmurait la nuit près d'un feu de camp, ou disait au milieu d'une rue bondée : « Oh, écoute un peu ça : « Aux confins du Welnlok, anxieuse est la forêt... Le Wrekin a gonflé  sa haute toison d'arbres » » Ton Ami de Jeunesse ne reste un ami que parce qu'il ne te voit plus.


Mots-clés : #amitié #amour #corruption #culpabilité #identite #relationenfantparent #trahison
par topocl
le Lun 9 Juil - 21:36
 
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Ramuz Charles-Ferdinand

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 51aedd10

Adam et Eve (1932)

Pas de grande surprise quant à la thématique ? Côté décor on se trouve peut-être à mi-chemin, dans un petit village pentu avec quelques champs, une rivière, un café. Très peu de personnage, les principaux se trouvant au nombre de 5 si on voit large. Je ne sais pas si ça suffit à dire le roman atypique ? On peut aussi relever qu'il est très intérieur, la couche d'hallucination collective, ou partagée, ne pouvant se trouver que par ricochet ou extrapolation.

C'est que le drame de Bolomey, sorte de vieux garçon, est que sa jeune épouse est partie. Rumination, mélancolie, espoir, acharnement, sur fond de lecture du "livre". Lydie, déçue d'âge plus... intermédiaire ? (tiens, on peut le recaser celui-là !) est la fille de la patronne du café, elle en pince pour Bolomey ou du moins ferait bien sa vie avec, mais lui... sous l’œil de deux plus âgés, l'un itinérant local et l'autre la mère de Lydie et la patronne du café.

On peut aussi voir et entendre les voitures passer, à distance, sur la route, le phonographe aussi est là.

Il y a de beaux passages, on sait s'y attendre, mais je l'ai trouvé assez plombant ou plombé, au sens  simple mais qui peut peser sur le moral. Dans le reste de l'oeuvre, que je ne connais pas toute, je le trouve particulier, à la fois très resserré et "décroché". On n'est jamais au bout de ses surprises dans ce monde.

Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle.
Il faut voir comment c'est ici et que c'est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher au soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change.
Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d'arbres assez petits et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une branche de persil. Et il y a peu de monde dans les champs ; mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant.
- Ah! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt !
Il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d'une voix gaie.
- Rien ne nous est donné qu'on ne le prenne, c'est-à-dire qu'il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l'assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ?
Maintenant il parle tout haut.
- Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mère et fils, mari et femme...
Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu'il parle, est-ce que c'est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Et le lac à présent est comme du papier sale.


Mots-clés : #amour #contemythe #solitude
par animal
le Dim 8 Juil - 21:28
 
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Sergueï Essénine

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La ravine

Comment ne pas trop se planter. L'écriture a quelque chose de très morcelé en nous faisant passer de personnages à d'autres qui voisinent avant de revenir aux précédents. La nature succède aux regroupements et aux isolements, les âges aussi.

Une poésie en prose directe quoique elliptique, avec des accents crépusculaires mais une grande force lumineuse. Des tourments sourds et des souffrances très concrètes dans la vie de ces gens denses qui vivent dans cette "ravine", ces bois et ces champs. Des vies simples, élémentaires baignées de l'étrange douceur de ce texte très particulier à la puissance évocatrice rare.

Quand vous lisez ce livre vous n'êtes pas ailleurs que dedans !

mots-clés : #amour #nature #poésie #ruralité #social
par animal
le Dim 1 Juil - 21:57
 
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Siri Hustvedt

Tout ce que j'aimais

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 Tout-c10

C'est l'histoire d'une vie qui passe. Que cela ait lieu dans le milieu artiste et intellectuel New-Yorkais, que les troubles psychiques, hystérie ou psychopathie notamment, y aient une place de premier plan, lui donne un aspect assez typiquement Hustvedtien. Ce n'est d'ailleurs pas ce qui est le plus réussi : les longues digressions psychiatriques, les non moins longues descriptions d’œuvres d'art contemporain (qui ont un sens j'en suis sûre, mais à un degré très élevé que je n'ai pas su décrypter ) m'ont invitée à sauter quelques passages. il y a un curieux mélange de la typique distance de l'auteur, son côté scientifique-rigoureux-analytique-observateur qui curieusement donne toute sa valeur à l' empathie déchirante vis-à-vis de ses personnages souffrants, vis-à-vis des deuils et des renoncements. Roman irrégulier, donc, d'une ambiance parfois étouffante, parfois provocateur, mais attachant.


mots-clés : #amitié #amour #creationartistique #psychologique #relationenfantparent
par topocl
le Sam 23 Juin - 9:46
 
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Brit Bennett

Le cœur battant de nos mères
Titre original : The Mothers

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C'est un roman du passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec cette tonalité particulière que cela se passe en Californie, dans une communauté religieuse noire conservatrice, où les "mères", les vieilles femmes, surveillent, jugent, palabrent et racontent l'histoire. Le poids de la communauté, ses exigences comme ses hypocrisies, est énorme sur les individus et   leur formation, que ce soit par la soumission ou la rébellion.

Le fil directeur est la filiation, le rôle des mères, indispensables mais défaillantes, l'amour qu'on leur voue même pour celles  que l'on hait. L'une se suicide sans laisser de raison, elle a eu sa fille Nadia très jeune et celle-ci se demande si sa mère n'aurait pas eu une meilleure vie sans elle, et aurait donc survécu. L'autre n'est apte ni à proposer une vie stable à sa fille Aubrey, ni à la protéger des abus sexuels qui se passent sous son toit. Nadia et Aubrey sont deux amies de coeur, l'opposée l'une de l'autre unies/séparées sans le savoir par leur amour commun, mais si différent, pour Luke, le fils du pasteur.

Nadia fait le choix d'elle-même, se référant sans doute à sa mère, et quand elle est enceinte à 17 ans décide d'avorter, poids qu'elle va traîner comme un boulet malgré l'envol qu'elle prend, quittant sa vie tranquille, son père désespéré, pour devenir une avocate new-yorkaise brillante aux mœurs libérées.  Aubrey, au contraire fait le choix de "la sagesse", la religion vécue, le couple, le mariage, la fidélité, l'enfantement, toutes chose qui ne sont pas forcément faciles non plus.

Plus que l'opposition entre ces eux filles, très réussie mais assez classique,  j'ai aimé le contraste entre Nadia et Luke, qui jouent des rôles inversés de ce qu'il est habituel de distribuer aux hommes et aux femmes. Nadia choisit sa carrière son épanouissement par le mouvement et un certain égoïsme, l'aventure en quelque sorte . Luke au contraire fait le choix des concessions pour la stabilité, l'amour, la filiation. C'est la femme qui est "forte" et l'homme qui est doux.

Bon, au total, je ne vous cache pas qu'il n'y a pas de bon choix, et si j'ai longtemps eu peur que le livre ne soit une apologie de la raison et du renoncement au détriment de l’égoïsme et de l'individualité, il n'en est rien. Chacun souffre à sa manière. Ces trois jeunes ont grandi seuls et trop vite, leur chemin est plein d’embûches, mais que faire d'autre qu'avancer, faire des choix et - si possible - les assumer? Il s'agit de personnages ordinaires, pris dans les tourments d' un destin déjà souvent croisé dans la littérature, mais  l’œil de Britt Bennett, la vivacité de son récit, la touchante exploration des contradictions de la tendresse nous les rend attachants. Et derrière cette histoire qui reste plaisante et sensible si elle n'est lue qu'au premier degré, se cachent de nombreuses questions existentielles fondamentales.


mots-clés : #amitié #amour #conditionfeminine #identite #jeunesse #psychologique #relationenfantparent #religion
par topocl
le Sam 19 Mai - 11:10
 
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Ernesto Sábato

Alejandra

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 97820210


Le livre commence sur l'annonce d'un fait divers : l'assassinat par Alejandra de son père Fernando dans la chambre de la tour de la famille suivi du  suicide de la jeune femme par le feu puisqu'elle provoque un incendie. Le "rapport sur les aveugles" découvert dans les restes de la chambre peut-il expliquer ce drame, celui d'une grande famille de Buenos Aires ?

1ère partie : Martin le jeune homme amoureux d'Alejandra conte sa rencontre avec la jeune femme insaisissable, mystérieuse, laquelle dit avoir besoin de lui mais cèdera néanmoins avec réticence à l'amour physique.

2ème partie : le rapport sur les aveugles établi par le père d'Alejandra, Fernando, visiblement paranoïaque révèle sa peur obsessionnelle des aveugles, depuis l'enfance

3ème partie : la voix de Bruno ami de la famille qui en connait le passé et qui a aimé Georgina la femme de Fernando et à travers elle Alejandra.


Ce que j'ai trouvé intéressant  :  

- la partie du rapport sur les aveugles bien maîtrisé dans les hallucinations, les élucubrations, repoussant,  construit par  Fernando ;

-  la fuite des soldats qui accompagnent Lavalle, qui est en fond de l'histoire de la famille et de l'Histoire de l'Argentine ; cette suite qui scande le récit adroitement.

Je me suis un peu lassée des états d'âme du jeune homme, des sautes d'humeur d' Alejandra.


L'atmosphère du livre est trouble, dérangeante, par moment je ressentais le besoin de  "prendre l'air". La dernière page tournée je ne sais toujours pas pourquoi Alejandra a tué son père, pourquoi elle s'est suicidée par le feu (même si elle "voyait souvent un incendie" dans ses rêves) donc je suis frustrée.  Alejandra garde sa part d'ombres, de ses rapports avec ses parents nous ne savons pas grand chose, mais ils semblent également malaisés et maléfiques.

Il est vrai que le destin des membres de cette branche de la famille a subi les soubresauts de l'Histoire de l'Argentine, plus que toute autre et qu' ils sont tous "plus ou moins" atteint de folie.


c'était une bonne lecture tout de même et le lien avec le précédent Tunnel est visible.


mots-clés : #amour #criminalite #famille #guerre #historique #pathologie
par Bédoulène
le Jeu 17 Mai - 8:57
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Irmgard Keun

Gilgi

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Originale : Gilgi – eine von uns (Allemand, 1931)

CONTENU :
Cologne vers 1930 : Gilgi vit dans une famille petite-bourgeoise, un peu trop rodée. Elle cherche avec une grande discipline l’indépendance et l’avancement professionnel. Pit et Olga sont des très bons amis, à son coté, mais donnant aussi de temps en temps leur opinion forte pour dire clairement leurs idées. Au jour de son 21ème anniversaire Gilgi entend de sa mère qu’en fait elle était adoptée et qu’elle est arrivée chez eux par une certaine Mme Täeschler. Ebranlement leger, quête de la mère, des origines... - des questions nouvelles ?! Puis apparaît un certain Martin Bruck, Bohémien, grand voyageur devant l’Eternel, et ayant 20 ans de plus. Elle tombe follement amoureuse, mais il vit tellement autrement qu’elle, sans but précis si ce n’est le plaisir immédiat, ne se souciant pas de l’argent. Est-ce qu’elle enonçera à sa façon d’être? Qu’est-ce qui en résultera ?

REMARQUES :
Comme le roman était écrit en 1931 un sous-titre français peut sembler un peu fort, parlant "des années 30", même si sensiblement certains sujets apparaissent déjà dans l’arrière-fond de l’histoire. Le titre allemand « Gilgi – l’une de nous » met un autre accent : certains problèmes de Gilgi, ainsi mon interprétation, sont ceux des gens de son époque, peut-être surtout des femmes? Tiraillées entre indépendance, amour, renoncement et recherche d’épanouissement personnelle et professionnelle. On rencontrera ici des questions, ouvertement, dont à l’époque on parlait probablement pas, et surtout pas une femme : les grossesses multiples, l’enchainement par une famille, voir : par une relation prenant trop de place, « persécutions » sexuelles au poste de travail...

Gilgi a sa vie en main (ainsi la toute première phrase du roman!), et elle ne compte pas de la perdre. Mais les aléas de la vie l’ébranlent légèrement : quête de la mère (finalement on trouvera la bizarreries qu’elle en a trois, et aucune qui compte vraiment pour elle!), perte de l’emploi, et puis surtout cette relation avec Martin qui prend de plus en plus (trop?) de place dans sa vie jusqu’à lui faire faire des choses qu’elle ne voudrait pas faire. Ainsi on est dans une tension, une lutte entre la quête de liberté et indépendance et une certaine forme de dépendance (dans un sens vaste) dans une relation amoureuse. Donc, Gilgi veut être autre, mais elle est aussi « une de nous », et en beaucoup ?! Je ressentais comme un balancement dans un champ d’attentes, d’obligations, discipline, l’indépendance, insouciance et (perte de) contrôle, de souveraineté.

Je ne vais pas raconter plus de l’histoire, assez riche et touffue. Mais Irmgard Keun m’a convaincu par « Après minuit », et je continuais donc sa découverte ici avec un roman antérieur, un de ceux qui l’ont fait connaître. Les sujets vont ici probablement parler beaucoup aux uns, tandisque pour moi c’était ici encore une fois, et avant tout (avant certains thèses « existentielles », un certain contenu qui peuvent faire frémir, voir même choquer ?) la langue et le style qui sont une merveille. Au moins en allemand. C’est inimitable comment elle utilise la langue, et éventuellement à son époque (mais qu’est-ce que j’en connais?) une des pionnières : Une écriture entre dialogue intérieur, descriptions, être adressé par soi-même ou par l’auteur, un va-et-viens entre action extérieure et monologue intérieure etc. Tout cela devient difficilement séparable, forme un tout, un continuum de pensées sautant d’ici à là. Très impressionant !

S’y ajoute - mais est-ce qu’on peut le rendre en français ? - un colorit local de Cologne, lieu de tout le roman : utilisation du dialecte, description de la ville, d’une vie d’avant la guerre qui partiellement m’ont fait sourire et m’ont rendu nostalgique.

En lisant on rit, on devient pensif ; on devient calme et, de temps en temps, cela fait mal !


mots-clés : #amour #identite
par tom léo
le Lun 30 Avr - 21:56
 
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Sujet: Irmgard Keun
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Květa Legátová

La belle de Joza

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 La-bel11

A Brno, dans la période qui suit l'assassinat de Heidrich, la répression s'intensifie, Eliska n'a d'autre choix que de se retirer dans le village frontalier de Zelary, changer de nom et épouser Joza, l'employé de  la forge.

C'est évidemment une fracture effroyable dans sa vie, mais elle a vite fait d'adopter le  mode de vie montagnard, de se réjouir d'une vie au sein de la nature  vouée aux travaux domestiques et artisanaux, et de fondre devant Joza, si bon, si calme, si généreux qu'il panse les plaies non cicatrisées de son enfance.

Le début du récit évoque un conte de fée à l’envers,  où ce n’est pas la fille de ferme qui devient princesse, mais la jeune médecin engagée qui se glisse dans la peau d'une paysanne, ce qui va , en quelque sorte lui faire découvrir son "prince". il y  a là une certaine naïveté, qui est en concordance avec la simplicité de la nouvelle vie qu'elle s'est faite, et s'accorde bien au style de Kveta Légatova qui n'est pas dénué d'humour.

Le récit tourne ensuite à une espèce de description ethnologique imagée des habitants des zones de montagne (où Kveta Legatova a été affectée par les autorités communistes en sanction de son comportement) et de leurs usages, qui sont l'objet de l'émerveillement ingénu d'Eliska.

Ce livre qui démarre haletant dans l'effroi de la fuite, continue dans le bonheur tranquille  d'un nouveau chemin trouvé à l'écart du monde. Mais celui-ci ne va pas tarder à donner de ses nouvelles...

mots-clés : #amour #deuxiemeguerre #exil
par topocl
le Jeu 26 Avr - 18:48
 
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Sujet: Květa Legátová
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Laurie Colwin

Une vie merveilleuse

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 L_colw10

Guido et Vincent sont cousins et amis d’enfance. A ces trentenaires de la bonne société new-yorkaise, nantis d’un métier qui leur plaît et d’amis souriants, il ne manque que la femme de leurs rêves pour que la vie soit merveilleuse.
Ils la rencontrent au même moment, l’un en la personne de l’élégante Holly, raffinée et secrète ; l’autre, de Mitsy, descendante d’immigrés russes, la rebelle jamais rassurée.

Partie de la quatrième de couverture de l'édition poche


Bon, je vous mets la quatrième de couverture pour que vous ayez une idée de la trame du roman même si je trouve que celle-ci est très réductrice!!

Bien sûr, il faut la rencontre de ces êtres pour constituer le coeur du roman mais avant tout, je trouve que Laurie Colwin excelle dans la descriptions des êtres et des caractères de chacun, révélant les détails, les réactions de tous. A tel point que l'on a l'impression de les connaître...

J'ai adoré l'insaisissable Misty mais elle n'est plus riche qu'en comparaison de la réserve raffinée de Holly...

C'est une tranche de vie, celles de ces éternels adolescents trentenaires new-yorkais qui décident un jour de devenir adultes. Il ne se passe pas grand-chose au fil des pages mais on se plait en leur compagnie excentrique et parfois futile qui font que la vie pétille un peu plus quand on tourne la dernière page.

Laurie Colwin est une merveilleuse conteuse de "tempéraments" !


Un roman qui ressemble à un lancé de confettis. Plein de couleur, poétique et aussi parfois très critique d'une société.


mots-clés : {#}amitié{/#} {#}amour{/#}
par Invité
le Dim 22 Avr - 16:35
 
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Sujet: Laurie Colwin
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Nicole Krauss

La grande maison

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 La_gra10

Que reste-t-il quand on a tout perdu ?

Nadia vit à New York. Son mari l'a quittée, son appartement est presque vide, les livres qu'elle écrit se vendent peu.

À Londres, Arthur affronte la maladie de sa femme, Lotte. Il découvre qu'elle lui a caché une partie de son passé. Isabel, une américaine venue étudier à Oxford, rencontre un antiquaire qui mène une traque incessante pour retrouver les biens juifs confisqués par les Nazis.

Au même moment, à Jérusalem, Aaron tente de se rapprocher de son fils, Dov, et lui adresse une lettre bouleversante.

Exilés de leur propre vie, tous sont liés sans le savoir par un objet mystérieux, un bureau comportant dix-neuf tiroirs qui aurait appartenu à Federico Garcia Lorca.

Ce livre où les récits s'entremêlent célèbre le pouvoir de l'écriture. Malgré les ombres de l'Histoire, une force subsiste, poussant chacun vers la vie, la rédemption.

Quatrième de couverture


Autant le dire tout de suite, j'ai adoré cette lecture même si je l'ai trouvée, pour bien des raisons, très perturbante.


C'est un roman à plusieurs voix, qui vont forcément à un moment, se répondre ou s'entremêler, mais il faut attendre la fin du livre pour en savoir un peu plus.

Spoiler:
Quoique certaines questions resteront en suspens...


Je l'ai découvert comme un roman sur l'incommunicabilité entre les êtres pourtant liés par des sentiments très intimes, un roman sur l'étouffement d'un amour trop fort, un roman sur le regard que l'on porte sur une vie écoulée.
Le livre fait évoluer les personnages au milieu de l'Histoire du vingtième siècle et , en cela, est enrichissant. On s'attache à certains personnages plutôt qu'à d'autres, on essaye de comprendre la motivation de leurs actes sans jamais oublier que les tourments des guerres modifieront à jamais leur perception de l'existence choisie ou subie.
C'est aussi un roman sur l'écriture, le travail de l'écrivain et les choix qu'il entraîne.


Au milieu de cela, le bureau aux nombreux tiroirs dont un seul est verrouillé...quel lien le lie aux différents époques, aux différents personnalités ?


Juste une dernière précision - j'ai choisi de ne pas vous dévoiler le roman car chacun l'approchera avec son propre vécu - : la dernière page tournée, il vous hantera longtemps car  il vous aura laisser beaucoup de questions auxquelles, il vous faudra tenter de répondre.

mots-clés : {#}amour{/#} {#}contemporain{/#} {#}creationartistique{/#}
par Invité
le Dim 8 Avr - 14:14
 
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Sujet: Nicole Krauss
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David Foster Wallace

Petits Animaux inexpressifs

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 Jnjlkl10

Nouvelle narrant l’histoire de l’équipe de production et de réalisation du jeopardy. Dans es années 80 quand il fallait relancer ce jeu célèbre. Précisions que cette histoire est intégrée dans le recueil de nouvelles La fille aux cheveux étranges que je n’ai pas lu.
Cette histoire globale est incrémentée dans l’histoire d’amour de deux jeunes femmes abîmées, la candidate phare du jeu et l’encyclopédiste chargée des questions. Des personnages avec une forte psychologie, un style mi sarcastique mi cynique font de cette histoire une fiction intéressante. L’autisme et le lesbianisme sont des thématiques de société qui n’ont malheureusement pas évolué dans le bon sens et on y décèle les mêmes enjeux et les mêmes incompréhensions. Que dire à autrui ? Comment l’expliquer ? C’est notre vécu ? Notre nature ?
Une fiction simple avec un propos émouvant et intelligemment mené.

****
mots-clés : #amour #identitesexuelle #pathologie #psychologique
par Hanta
le Jeu 5 Avr - 10:30
 
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Mathias Enard

Remonter l'Orénoque

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 Visuel10

Joana, jeune infirmière recommence une nouvelle vie. Elle remonte l’Orénoque à la recherche d’un père qu’elle a à peine connu, disparu depuis longtemps, quelque part dans le sud, dans la forêt du plateau des Guyanes.
Elle fuit également Paris et l’hôpital où elle travaillait :

« … Je les ai vues, je les ai accompagnées ces chairs dolentes, ces chairs allongées soignées par des hommes debout, cette humiliation constante du corps allongé à l’hôpital, on se penche vers vous, sur votre cas, vous voici dépossédé d’une grande partie de vous-même remise entre les mains d’un autre corps, médical celui-là, qui en fait son commerce et sa gloire, et moi, mes patients j’ai appris à les mettre à distance, à les rejeter loin de moi, à les soigner mécaniquement sans les guérir, malgré le trouble et les affects, inévitables, qui se fabriquent parfois dans la main d’un homme, dans le secret de doigts refermés, malgré le rejet, le dégoût, la haine même d’autres chairs pourtant tout aussi allongées : certaines ont le don de vous mettre hors de vous, d’autres vous émeuvent, et c’est peut-être par peur, par peur de ces intrusions que j’ai choisi le bloc opératoire, pour remplacer les voix des patients par le cliquetis des instruments et le silence des viscères, refuser le danger où je me voyais mise, ainsi face à la compassion. »


Là bas, Joana s’est trouvée à la pointe d’un triangle amoureux avec deux médecins. Le narrateur, Ignacio, la cinquantaine, à la vie bien réglée avec femme et enfant, malade de désir pour Joana et de culpabilité envers son épouse. Et le jeune Youri, être fantasque, fêlé au plus profond de l’être et engagé dans une course à l’abîme alcoolique :

« .. je sentais qu’il allait distribuer les responsabilités, une par une, à tout le monde, elle comprise, qu’il finirait par en revenir à lui-même, qu’il s’écouterait, se jugerait, s’apitoierait sur son sort et finirait par se condamner, comme toujours, incapable de sortir du cercle, de briser l’aporie, il se fracassait toujours contre le même écueil, fouillait, fouissait autour de lui en aveugle pour découvrir un sens, un but qu’il ne trouvait nulle part, et dès qu’il le sentait proche, dès que la vie ou la mort le lui mettait dans les mains, il le rejetait pour son absurdité, cherchant ailleurs toujours plus loin, toujours plus profond une illumination, une révélation qu’on lui refusait parce qu’il n’y croyait pas, en vérité c’est lui le hamster sur sa roue, il tourne à l’infini dans le noir, sa conscience ne lui sert à rien, tous les livres qu’il lit mal non plus… »


Joana tente de sauver Youri qui l’entraîne dans son délire suicidaire, Ignacio tente de la sauver…
Après une crise terrible, voilà donc Joana sur un vieux bateau en train de remonter l’Orénoque :

« Et moi à quoi renaîtrai-je, au bout du fleuve, à un nouvel emploi, une nouvelle vie à Sao Paulo, à Rio ou à Lima, à un enfant que je chargerai de continuer l’illusion, le cours des choses, auquel je me consacrerai, qu’il poursuive – à ma place, en mon lieu et place – l’aventure désordonnée que je tiens de ma mère, m’effaçant à mon tour, poussé hors du monde petit à petit dans l’exil, lentement, comme on voit, dans les sables, des ossements transformés doucement en opales, les corps abandonnés dans la terre deviennent des richesses, après un temps incalculable de repos, de patience, et les émeraudes ou l’ambre qu’il y a dans les sédiments sont la preuve de ce passage de la mémoire à l’or, dans la putréfaction, et mon exil ne sera ni vain ni glorieux, j’irai me mélanger aux boues de l’Orénoque et retrouver mes racines, comme on dit, elles ne sont qu’un champ de ruines fertiles où poussent les pierres précieuses, lointaines et anonymes, de tant d’humains mêlés. »


Ignacio la fait revivre par l’écriture :

« … Je la frôle dans l’encre, aujourd’hui, et l’écriture est peut-être le seul moyen que nous avons d’atteindre, de parvenir à l’autre, je peux prendre sa place, la voir, la faire tourner sous mes yeux, et même, comme un golem troublant, la tirer de la boue du fleuve pour la ramener vers moi, interrompre le voyage où elle m’oublie, sans doute, et me rappeler à elle. »


C’est un court roman, le deuxième de Mathias Enard, que j’ai trouvé d’une force étonnante par les sujets abordés : les corps, le manque, le désir :

« Le corps est la chose la plus infidèle qui soit, il essaye de combler, de remplir ses vides – défaut d’origine, de matrice – par d’autres liens, d’autres plénitudes dans une volonté aveugle, toujours, d’infini recommencement, de retrouvailles pour retenir, un temps, l’anéantissement et la décadence dans le don de soi et l’oubli,… »


« Ce sont nos blessures qui nous font, nos douleurs qui nous fabriquent, nos manques qui nous construisent, en creux, nous sommes coulés dans le moule du désir, il nous modèle en nous torturant, nous donne la forme de ce que nous n’avons pas, c’est le vide entre deux mondes, l’énergie entre deux corps qui se repoussent en se touchant, qui s’annulent dans l’étreinte si jamais ils s’atteignent, c’était prévu depuis le départ, il n’y avait rien à faire, donc rien à regretter… »


La prose de Mathias Enard est d’une beauté envoûtante. Ce sont de très longues phrases, parfois plus d’une page, qui se déploient, sinueuses, majestueuses comme les eaux du fleuve, d’autres très courtes et sèchent. On y sent la boue charriée par l’Orénoque, les cris des oiseaux dans la forêt, à la tombée du jour ou le crissement du bistouri ouvrant les corps dans la salle d’opérations.

Un énorme coup de coeur  drunken  drunken  drunken


mots-clés : #amour
par ArenSor
le Mar 27 Mar - 18:05
 
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Sujet: Mathias Enard
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Salman Rushdie

La terre sous ses pieds

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 La_ter11

Vina Apsara, star pop à la voix irrésistible, aime le génie musical Ormus Cama qui crée leur célèbre groupe rock, qui l’a découverte, puis perdue, la recherche et la retrouve, fou d’elle. Leur romance épique est narrée par Rai, ami d'enfance d'Ormus dans le Bombay des années 1950, et amant secret de Vina, qui les suit dans leur ascension en Angleterre puis aux USA, et sur toute la planète.
Ça c’est le pitch du scenario, mais il est réducteur. Le personnage principal, ce sont les mythologies indienne, grecque, en fait d’un peu partout, y compris nord-américaine (celle du showbiz), juxtaposées en une mythologie globale (mais plus dionysiaque qu’apollinienne), avec leur fondement de tragédie et destinée, et des refrains comme « Ce n’est pas ça qui devait arriver. » Avec toujours le mythe vivant que forment les deux principaux protagonistes. C’est donc un roman de la démesure, de la folie, de l’hybris, de la passion, soit l’univers mythologique transposé (ou prolongé, ou se perpétuant) de nos jours.
Un des centres est le mythe d’Orphée, un autre la culture rock, un autre encore celle de la photo (soit un monde qui imagine beaucoup, l’imaginaire étant la création d’images nouvelles, ce à quoi Rushdie excelle, étudiant la société actuelle en fabulant dessus).
D’autres thèmes sont repris : le jumeau, ou l’autre, le double mort ; la dualité qui ne se résume jamais à elle-même ; « l’amour tardif », quand il est trop tard…
Jusqu’aux tremblements de terre, qui respectent les frontières Nord-Sud, Occident-Orient : nous voici au Nouvel Âge des New Quakers !
Quand les dieux sont morts, et que la terre veut se débarrasser de nous… mais les amants mythiques sont toujours là.

« L’espèce humaine est naturellement, démocratiquement polythéiste, à part l’élite évoluée qui s’est totalement dispensée du besoin de dieux. […]
Quand nous cesserons de croire aux dieux, nous pourrons commencer à croire à leurs histoires. Bien sûr, les miracles n’existent pas, mais s’ils existaient, alors, demain, on se réveillerait pour trouver encore plus de croyance sur terre, plus de dévots chrétiens, musulmans, hindous, juifs, alors bien sûr on pourrait se concentrer sur la beauté des histoires parce qu’elles ne seraient plus dangereuses, elles seraient capables d’inspirer la seule croyance qui mène à la vérité, c'est-à-dire la croyance volontaire et non croyante du lecteur dans le récit bien raconté. » (15)


Rushdie se sert de différents genres, uchronie, anticipation, parodie, et use de jeux de mots, d’onomatopées, d’allusions référant à la politique, la littérature, les musique et cinéma :

« Plus minable que la salle des personnages de films et de séries télé jamais tournés est la pièce des rôles de théâtre non joués, et encore plus lamentable est la Chambre des députés, des trahisons futures, et le bar des livres non écrits, et la ruelle des crimes non commis [… » (4)


Urbanisation cupide de Bombay après l’indépendance :

« Une ville de pierres tombales se dresse sur le cimetière de tout ce qu’on a perdu. » (6)


Déshérence de l’émigré d’Inde à Londres, avant l’Amérique (livre de 1999) :

« Inde, fontaine de mon imagination, source de ma sauvagerie, toi qui m’as brisé le cœur.
Adieu. » (Fin de 8 )


Vision sévère du monde occidental, donc, y compris les USA :

« Cette Angleterre-là, corrompue par le mysticisme, hypnotisée par le miraculeux, les psychotropes, amoureuse des dieux venus d’ailleurs, a commencé à l’horrifier. Cette Angleterre-là est une région sinistrée, les vieux condamnent les jeunes en les envoyant à la mort sur des champs de bataille lointains et les jeunes leur répondent en se condamnant eux-mêmes. » (10)

« De nous trois, seule Vina a fait un voyage de retour, c’est elle qui, la première, a été prise dans le tourbillon dévorant de la faim spirituelle du monde occidental, ses abîmes d’incertitude, et elle est devenue tortue : une carapace dure sur un intérieur rempli de bouillie. Vina, la rebelle, la hooligan des mots, la hors-la-loi, la femme marginale : ouvrez-là, et vous trouverez le cristal et l’éther, vous trouverez quelqu’un qui désire être un disciple, quelqu’un qui désire ardemment qu’on lui montre le droit chemin. » (11)


Comme dans un récit d’univers parallèles, deux mondes s’interpénètrent ou entrent en collision, le nôtre et un autre (« l’autremonde », qui se révèle une variante ratée), par des déchirures, des contradictions du réel :

« …] notre irréconciabilité intérieure, la contradiction tectonique que nous avons tous en nous et qui a commencé à nous déchirer en petits morceaux comme la terre instable elle-même. » (11)


C’est un livre-monde, une œuvre totalitaire (et je m’y suis un peu enlisé ; près de 800 pages, mais ce genre de livre nécessite cette abondante matière).

J’ai constaté des contresens et des flottements au niveau de la traduction ‒ presque inévitablement, compte tenu de la somme à traduire en peu de temps.

J’ai pensé à John Irving vers le début, peut-être à cause de la sensibilité à l’enfance malheureuse. Plus évidents, il y a une proximité avec certaines œuvres de science-fiction, et une parenté avec des auteurs comme Don DeLillo.

« Mais le passé ne perd pas sa valeur en cessant d’être le présent. En fait, il est plus important parce qu’il est devenu invisible pour toujours. » (5)

« Il errait dans les rues le jour et la nuit, à sa recherche, la femme qui n’était nulle part, il essayait de l’extraire de la foule des femmes qui étaient partout, il découvrait quelques fragments dont il pouvait s’emparer, quelques bribes auxquelles il pouvait s’accrocher, dans l’espoir que ce nuage puisse au moins faire qu’elle vienne le visiter dans ses rêves.
Telle fut sa première quête d’elle. Pour moi cela me semblait presque nécrophile, vampirique. Il suçait le sang des femmes vivantes pour faire vivre le fantôme de la Disparue. » (6)

« La culture a besoin d’un vide pour s’y précipiter, quelque chose d’informe à la recherche des formes. » (13)

« L’espèce humaine est naturellement, démocratiquement polythéiste, à part l’élite évoluée qui s’est totalement dispensée du besoin de dieux. […]
Quand nous cesserons de croire aux dieux, nous pourrons commencer à croire à leurs histoires. Bien sûr, les miracles n’existent pas, mais s’ils existaient, alors, demain, on se réveillerait pour trouver encore plus de croyance sur terre, plus de dévots chrétiens, musulmans, hindous, juifs, alors bien sûr on pourrait se concentrer sur la beauté des histoires parce qu’elles ne seraient plus dangereuses, elles seraient capables d’inspirer la seule croyance qui mène à la vérité, c'est-à-dire la croyance volontaire et non croyante du lecteur dans le récit bien raconté. » (15)

« Nous changeons ce dont nous nous souvenons, puis cela nous change, et ainsi de suite, jusqu’au moment où nous nous effaçons ensemble, nos mémoires et nous-mêmes. Quelque chose comme ça. » (16)

« …] les chansonnettes regrettables devenues les hymnes totémiques du Nouvel Âge des tremblements. Nous ne devons pas considérer Ormus Cama comme il prétend modestement le faire, un simple troubadour ou un rocker ; car sa musique de haine de soi et du déracinement a été pendant longtemps au service, je dirais même au cœur, de l’Occident où la tragédie du monde est reconditionnée pour l’amusement de la jeunesse, et dotée d’un rythme contagieux qu’on marque du pied. » (18)


Amour, ConteMythe (et Mondialisation dans un certain sens)


mots-clés : #amour #contemythe #mondialisation
par Tristram
le Mar 20 Mar - 14:22
 
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Franck Bouysse

Glaise

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Sur fond de guerre de 14, au fin fond du Cantal rural, ceux et celles qui ne sont pas partis au front tentent de survivre, et affrontent l'amour et la haine.

Les péripéties sont totalement prévisibles dans les deux premiers tiers du livre, et ce qui innove un peu à la fin est préparé mine de rien  par des dialogues-pièges semés ça et là entre les chapitres pour feinter le lecteur. Les personnages sont, on dira dans ce contexte rural, taillés à la serpe, la nuance  ne semblant pas faire partie de la psychologie des habitants du Cantal. Assez curieux de voir ces paysans de peu de mots alterner entre le dialogue utilitaire  et les interrogations philosophico-existencielles. Enfin, parmi les scènes vraiment "terroir", un certain plaisir à se complaire dans la vilénie assez morbide.

Tout cela dans un style ronflant à force d'être travaillé, avec des métaphores "poétiques" qui fleurissent à chaque page (oui, à chaque page, ce n’est pas une façon de parler).

Cet avis n'engage que moi, Le Monde recommande, mon libraire recommande, Babelio note 4.25/5...

Mots-clés : #amour #identitesexuelle #premiereguerre #ruralité
par topocl
le Sam 10 Mar - 9:36
 
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Gustave Flaubert

Madame Bovary

Tag amour sur Des Choses à lire - Page 5 Livre_11


Comment le récit d’une banale histoire d’adultère dans la bourgeoisie provinciale du 19e siècle devient-il un chef-d’œuvre de la littérature ? Et comment lire aujourd’hui ce roman en tentant de faire abstraction des multiples exégèses dont il a fait l’objet depuis sa parution ?

Tout au long de ma lecture, j’avais en arrière-plan cette affirmation de l’auteur : « Madame Bovary, c’est moi ! », phrase d’ailleurs qu’il n’a peut-être jamais prononcée (voir ici)
Quelles interprétations lui donner ?

La première qui me soit venue à l’esprit est l’investissement que Flaubert a mis dans cet ouvrage sur lequel il a travaillé de nombreuses années et qu’il a constamment modifié pour en faire une sorte d’œuvre d’art parfaite. La maïeutique a été longue et douloureuse. On comprend que Madame Bovary lui ait tenu à cœur. Ce livre, c’est lui !
J’ai été sensible à ce fameux « style », marque de fabrique de l’écrivain, mais peut-être plus à la construction du récit dont on parle moins souvent. Il s’agit pourtant d’une architecture élaborée avec une montée progressive des périls jusqu’à la catastrophe finale.

Mais « Madame Bovary c’est moi !» peut aussi s’entendre comme identification de l’auteur avec son héroïne, ce qu’on entend sous le terme de bovarysme. Qui est en fin de compte Emma ? une jeune femme de la petite bourgeoisie agricole de Normandie, nourrie dans sa jeunesse par la littérature romantique, qui rêve du grand amour, d’un destin hors du commun. Elle rencontre « Charbovari », grand cœur mais très terre à terre et manquant quelque peu de poésie. C’est l’histoire donc de deux mal mariés, ce qui entraîne l’un dans l’incompréhension de sa femme et l’autre dans la haine de l’époux.

En effet, Emma se trouve enfermée dans un village perdu de la campagne, monde fermé, mesquin, petit-bourgeois qui suinte l’ennui, la routine, l’espionnage des voisins. Il suffit d’en voir les descriptions qu’en donne Flaubert pour comprendre à quel point cette situation est un mouroir à petit feu.
Invitée à un bal par le châtelain, Emma découvre qu’il existe une autre vie, faite de plaisirs, de luxe, de raffinement, de rêve et d’idéal également. Elle est fasciné par les jeunes aristocrates.

« Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. »"]« Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. »


Plus tard, elle pense rencontrer ce bonheur sous les traits de Léon, le jeune clerc de notaire. Il est beau, sensible à la poésie, possède une âme romantique. Les deux oiseaux isolés se plaisent, mais Léon doit poursuivre ses études à Paris. Amour resté platonique, mais première fêlure dans l’univers romanesque d’Emma et première trahison de Charles.

Le bonheur le voici vraiment cette fois, en la personne de Rodolphe, plus âgé que Léon, ayant du « vécu », bien fait de sa personne, beau parleur, disposant de substantiels revenus et habitant le manoir d’Yonville-l’Abbaye. Emma tombe rapidement sous le charme. S’engage alors une liaison passionnée.

« Quant à Emma, elle ne s’interrogea point pour savoir si elle l’aimait. L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, -ouragans des cieux qui tombent sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu’elle découvrit subitement une lézarde dans le mur. »


Mais Emma est trop passionnée justement, elle veut fuir en Italie avec Rodolphe. Celui-ci prend peur, l’affaire va trop loin et puis cette maîtresse commence à l’ennuyer. Il l’abandonne donc et s’enfuit sur Paris.
C’est une profonde trahison pour Emma et une secousse qui l’ébranle de la tête aux pieds, au point que commencent de vrais troubles physiques : évanouissements, sautes d’humeur, repli sur soi, haine de plus en plus marquée pour Charles.

« Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera, lui qui n’aurait pas assez d’un million à m’offrir pour que je l’excuse de m’avoir connue… »


Elle pense trouver le repos dans la religion, mais comme toujours en adoptant une approche exaltée. Le brave curé est à mille lieux de pouvoir comprendre quoi que ce soit au désarroi d’Emma.

Enfin elle retrouve Léon, plus mûr mais toujours aussi amoureux ; nouvelle liaison, nouveaux mensonges, passion hors du commun, folle course à l’abîme d’un être qui a perdu tout repaire, toute dignité… Là encore, l’amant se révélera d’une rare lâcheté.
En fin de compte le seul vrai amant d’Emma fut Charles, amant qu’elle n’a pas su, qu’elle n’a pas voulu voir. Pourtant le seul mâle qui serait à sauver dans cette histoire sordide.

Madame Bovary n’est-ce pas Flaubert engoncé dans la médiocrité du quotidien, rêvant d’Orient, de Salambo… ? N’est-ce pas nous ?

Emma Bovary c’est le romantisme porté à son extrême, une femme de caractère qui rêve d’idéal et qui se heurte sans cesse à la médiocrité du monde, à la lâcheté des hommes. Dans la dernière partie du livre c’est un papillon affolé, qui perd pied, qui va au bout de la trahison, de l’humiliation. C’est également, un être capable de rouerie, de désirs mesquins et qui peut se révéler futile et boursouflé de vanité. Emma est séduisante, agaçante, répulsive tout à la fois. Multiple Emma dans laquelle le lecteur trouvera toujours une part de lui-même. Emma qui exercera sa fascination à différents âges de la vie, des relectures. Peut-être une clef pour la transformation de ce récit en chef d’œuvre ?

Curieusement, j’ai beaucoup pensé à des chansons de Brel qui a su trouver des mots justes pour décrire le heurt de l’idéal à la médiocrité du réel.

« Car tout bourgeois, dans l’échauffement de sa jeunesse, ne fut-ce qu’un jour, une minute, s’est cru capable d’immenses passions, de hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé de sultanes ; chaque notaire porte en soi les débris d’un poète. »


« N’importe ! elle n’était pas heureuse, ne l’avait-elle jamais été. D’où venait cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?... »


« Elle avait des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l’âme. Où donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à force d’être profonde et dissimulée ? »


« Il s’efforçait même de ne pas la chérir ; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes. »


« Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu’elle l’avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. »


Petite anecdote : j’ai rencontré dans le livre un lointain ancêtre qui ne faisait pas un métier très joli !

« Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque maître Hareng, l’huissier, avec deux témoins, se présenta chez elle pour faire le procès-verbal de la saisie. »


Autre anecdote : je vois une pastille sur la couverture du livre "bac 2015". Je me souviens vaguement avoir lu "Madame Bovary" dans le cadre scolaire, sans en avoir gardé aucun souvenir....


mots-clés : #amour #psychologique #xixesiecle
par ArenSor
le Mar 6 Mar - 19:13
 
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Sujet: Gustave Flaubert
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Paul Auster

4 3 2 1

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Quel dommage que ce livre fasse 1 000 pages, qu'il pèse 1 tonne, cela va décourager tant de lecteurs ! Quel plaisir que ce roman de la démesure, qu'il fasse 1000 pages, qu' on s'y vautre, qu'on s'y traîne, qu'on s'y love, qu'on y tremble et qu'on y pleure, qu'on y rie, qu'on s'y attache, qu'on y retrouve tant  de souvenirs propres , qu'on y apprenne tant…

Bien sûr, certains aimeront, d'autres pas, mais comment ne pas reconnaître à Paul Auster, cet homme courtois, lumineux, intelligent, d'être en plus un auteur hors-pair, hors normes, qui nous livre ici son Grand Roman Américain, typique d'un lieu et d'une époque, tentaculaire et omniscient et qui ne ressemble à aucun autre? Comment ne pas lui reconnaître un talent extraordinaire de conteur, tant dans la structure narrative, profondément originale et parfaitement maîtrisée, que dans l'écriture d'une richesse, d'une vivacité, une inventivité qui n'est que le reflet de celle de la vie de son (ses) héros, "mes quatre garçons" les appelle-t'il, tellement jeunes et tellement mûrs, tellement heureux et tellement désespérés, tellement attachants?

On l'a dit partout, Archibald Isaac Ferguson est un jeune juif new-yorkais des banlieues dans l'après-guerre, de cette classe moyenne qui, Dieu merci, recherche son émancipation non dans la consommation et la frivolité, mais dans la création, (l'écriture en l'occurrence ), la réflexion, la remise en question, la recherche d'une justice et des libertés. Et comme Ferguson est un enfant puis un jeune homme réfléchi, si souvent "adulte", qui s'interroge en permanence sur la destinée, le rôle du hasard et des choix, Paul Auster, par des glissements dans son environnement, lui offre quatre destins, tout en préservant sa personnalité centrale, qui va évoluer, certes, varier selon les versions, mais rester là comme un noyau fondateur.

Tour de force, Paul Auster déplace sur une vingtaine d'années les personnages (Ferguson et tout son complexe environnement familial et amical)  avec malice, sur son échiquier élaboré, sans jamais perdre le lecteur, en tout cas jusque ce qu'il faut pour que cela soit délicieux de se laisser porter, d'essayer de venir vérifier un détail en arrière et finalement y renoncer, car finalement, on s'en fout, l'instant est là qui nous emporte: il y a cet humour, cette clairvoyance, cette tendresse pour les personnages quels qu'ils soient,  cette générosité sans limites de l'auteur et c'est ce qui importe..  Il y a ce souffle époustouflant à décrire l'intimité d'un jeune homme en formation, son incroyable relation avec une mère toujours ouverte, toujours accueillante, toujours encourageante, jamais envahissante, qui est la clé de sa personnalité, de son aptitude à de devenir un explorateur et un conquérant (un conquérant sympathique) dans tous les domaines : les études, l'écriture, le positionnement politique, le sport, la culture, l'amour, le sexe… L'existence des quatre histoires enrichit formidablement cette façon d'aborder  l'élaboration d'une personnalité, lui donne une puissance, une profondeur.

Les quatre Ferguson ont tous  une relation à l'écrit, qui n'est pas la même, poète, journaliste, prosateur… à succès ou sans succès, tous dans une recherche absolue de sincérité, dans un désir d'inventer de nouvelles voies, et ceux qui cherchent à savoir ce qu'est la littérature ne manqueront pas de trouver ici de nombreuses pistes.
Mais Auster élargit son discours à tous les arts, rend un hommage à un nombre incalculable d' œuvres qui ont marqué son propre apprentissage culturel, les livres, les films, les pièces musicales, le sport qui en même temps qu'un épanouissement physique est un art. Il raconte le plaisir des premières fois,  ces innombarables premières fois qu'il faut connaître, les unes après les autres, pour se construire en tant qu'homme vivant.
Il rend hommage aux médiateurs, parents, adultes bienveillants, amis, petites amies et petits amis, professeurs, tous sources d'inspiration, donneurs de conseils, tuteurs attentionnés, guides à travers le monde, tous  ces gens qui nous aiment, et qui font que nous devenons qui nous sommes.

Il raconte comment la jeunesse née après guerre, dans cette euphorie du jamais-plus et de la quête du bonheur enfin aboutie, sa jeunesse à lui, a grandi au contraire dans  une Amérique violente, autoritaire, imbue d'elle-même, violant les libertés individuelles, méprisant les individus (l'assassinat de Kennedy, de King, la lutte pour les droits civiques, la guerre du Vietnam, les émeutes raciales). Comment elle a fait fleurir en son sein  la révolte et parfois l'engagement.

Il y a enfin New-York, ville tentaculaire, détestable et magnifique, ses rues numérotées où déambuler nuit et jour, ses cafés, ses odeurs, ses taudis, ses habitants, ses universités, ses banlieues d'où chacun rêve de s'échapper...

Et puis, on tourne la 1015ème page... et c'est fini.
Déjà.... pale
Tant pis, il nous reste Paul Auster, il parait qu'il a déjà commencé à écrire son prochain livre!



mots-clés : #amitié #amour #communautejuive #creationartistique #identitesexuelle #insurrection #lieu #relationenfantparent #sports
par topocl
le Sam 3 Mar - 10:58
 
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Sujet: Paul Auster
Réponses: 111
Vues: 5818

Tchinguiz AITMATOV

Le premier maître

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Ouvrage comprenant trois nouvelles je vais donc les commenter à part.

Mon petit peuplier :

Magnifique histoire de vie, la plus longue de l'ouvrage,  histoire d'amour et descente aux enfers mélancolique d'un homme. Un homme qui désirait tellement posséder le monde entier qu'il ne comprît pas qu'il possédait déjà son monde à lui.
L'histoire d'un chauffeur routier emprunt de son pays et de ses désirs d'ascension sociale, d'un homme ambitieux là où le coeur des hommes est à l'opposé du désert naturel. La spontanéité et la franchise des personnes m'ont surpris, peut être suis trop occidental ou est ce la nouvelle qui est ancienne je ne sais pas, toujours est il que ces personnalités directes et si brutes ont quelque chose parfois de poétique et parfois d'exubérant ce qui n'est pas déplaisant cela ajoute du corps au récit.
J'ai été vraiment emballé par cette nouvelle. Et très ému.

L'oeil du chameau

La nouvelle qui m'a le moins plu et pourtant j'ai beaucoup apprécié ce moment. L'histoire d'un jeune étudiant qui décide de travailler dans un kolkhoze loin de chez lui et qui va littéralement en baver. Quête existentielle et expérience initiatique dans un monde abrupte, peuplé de personnes abîmés, il demeure une joie en l'avenir très proche de l'idéal communiste promis à tant de gens qui en sont morts.
On sent poindre l'ironie et un petit message envers le stackhanovisme avec la mise ne opposition d'un romantisme individuel.
C'est touchant, cela me fit penser à certaines oeuvres dites de nature wrinting américaines.

Le premier maître

Récit magnifique, encore une fois, de et auteur que je ne connaissais pas. L'histoire d'un homme qui se servit des principes du soviétisme pour faire le bien à la hauteur de ses facultés, l'histoire d'une élève devenue une grande figure intellectuelle qui se remémore son mentor, l'amour pour celui-ci qui lui apprît à apprendre, à comprendre, la nostalgie et finalement une relation qui ne sera pas toujours positive. L'atmosphère est sensiblement la même d'un récit à un autre on y retrouve une exaltation des émotions, du souvenir, et une mélancolie quant à la place de chacun.


mots-clés : #amour #initiatique #nouvelle
par Hanta
le Mar 27 Fév - 11:01
 
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Sujet: Tchinguiz AITMATOV
Réponses: 10
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