Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 10 Juil - 22:35

204 résultats trouvés pour autobiographie

Joseph Ponthus

A la ligne

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 41-lgl10


"Dédicace
Ce livre
Qui est à Krystel et lui doit tout
Est fraternellement dédié
Aux prolétaires de tous les pays
Aux illettrés et aux sans dents
Avec lesquels j’ai tant
Appris ri souffert et travaillé
A Charles Trenet
Sans les chansons duquel je n’aurais pas tenu
A M.D.G
Et
A ma Mère"

Tout d’abord l’écriture, de la prose sous forme de poésie, pas de ponctuation tout « A la ligne » ; et j’ai trouvé que cela était une scansion  anarchique et originale.

C’est une incursion dans le milieu ouvrier, celui des usines, du travail à la chaine, le très dur travail physique auquel s’ajoutent les odeurs à s’habituer dans ce cas (usine de produits marins et abattoir) Le narrateur travaille en qualité d’intérimaire donc un travail aléatoire. Bien qu’il ait fait des études (hypôkhagne) il ne trouve pas de travail dans son métier et comme il faut gagner  « ses sous » pour vivre, il accepte toutes les missions  confiées par l’agence d’intérim.

Ces feuillets d’usine qu’il écrit le soir en rentrant chez lui c’est du temps de repos en moins alors qu’il sait que le lendemain matin il va en pâtir, mais c’est essentiel pour lui l’écriture.

A l’usine il y a les autres ouvriers ceux qui sont là depuis des années, qui seront encore là demain, ils souffrent comme lui, à tous les niveaux de la chaine, l’abattoir est un lieu fermé, pas une seule fenêtre pour égarer le regard alors pour tenir quand c’est trop dur il chante, des chansons de Charles Trenet, quand c’est possible ou dans sa tête, il invite les mots d’auteurs quand les faits s’y prêtent.
Il y a le secours à la pause du café et de la cigarette !

La pause :
« Trente minutes
C’est tout dire
La pointeuse est évidemment avant ou après le vestiaire
Suivant que l’on quitte ou prenne son poste
C’est-à-dire
Au moins quatre minutes de perdues
En se changeant au plus vite
Le temps d’aller à la salle commune chercher un café
Les couloirs les escaliers qui ne semblent jamais en finir
Le temps perdu
Cher Marcel je l’ai trouvé celui que tu recherchais
Viens à l’usine je te montrerai vite fait
Le temps perdu
Tu n’auras plus besoin d’en tartiner autant »


Parfois l’angoisse quand une longue mission est annulée pour problème mécanique ce qui veut dire pas d’argent !

« Le week-end n’a plus le même goût
Pas celui du repos avant la bataille
Pas de tonnes de bulots à travailler lundi pour deux mois
Assurés
Pas sûr de bosser la semaine prochaine »


A l’école il recevait son bulletin, à l’usine il a  un carnet où toute ton activité est portée et qui n’avoue pas sa fonction véritable, presser un peu plus le petit citron ouvrier.
« Si j’avais su
Vingt ans plus tôt
Sur les bancs de l’élite
Prétendue
Que le père Godot m’aiderait à en rire de tout ça
Vingt ans plus tard
De l’intérim
Des poissons panés
Du bulletin non-dit »


L’écriture lui étant essentielle il écrit ces « feuilles d’usine, il écrit à sa femme quand il part au travail et qu’elle rentrera plus tard, à sa mère (deux émouvantes lettres) il écrit sur son chien, il écrit…………

« Un texte
C’est deux heures
Deux heures volées au repos au repas à la douche et à la balade
Du chien
J’ai écrit et volé deux heures à mon quotidien et à mon
Ménage
Des heures à l’usine
Des textes et des heures
Comme autant de baisers volés
Comme autant de bonheur
Et tous ces textes que je n’ai pas écrits »


A sa femme :
[…]
Il y a qu’il faut le mettre ce point final
A la ligne
Il y a ce cadeau d’anniversaire que je finis de t’écrire
Il y a qu’il n’y aura jamais
Même si je trouve un vrai travail
Si tant est que l’usine en soit un faux
Ce dont je doute
Il y a qu’il n’y aura jamais
De
Point final
A la ligne »


Une pause dans le travail d’usine, il retrouve pour quelques semaines un  emploi  comme,  « personne ressource » auprès d’un centre de vacances pour handicapés,  plus adapté à son métier.

Période de fêtes, la cadence s’affole !

« On a gagné une guerre contre le bulot et nous-mêmes un
Vendredi 23 décembre 2016
Les deux jours de Noël seront les plus précieux du monde
Et les plus rapides
A peine le temps du repas de famille dominical
Qu’il faut rentrer après le café
Demain l’embauche est si tôt »
« A la prochaine
L’usine
A la prochaine
Les sous
Les sous à aller gagner racler pelleter avec les bras le dos les reins les dents serrées les yeux cernés et éclatés les mains désormais caleuses et  rêches la tête la tête qui doit tenir la volonté bordel
A la prochaine »


Je demande au chef combien de temps durera la mission
Il me répond
« Tant que tu seras  gentil »
Malgré les doigts coupés
Les jambes de bois
Le pied que j’ai failli perdre
L’abattoir vend du rêve
Et Kopa joue au ballon en rentrant de la mine
Et j’essaie d’écrire comme Kopa jouait au ballon
Allez Raymond
Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés
De la main de Cendrars
De la tête d’Apollinaire
De mon pied sauvé par une coque de métal
Au bar des amputés des travailleurs des mineurs et des
Bouchers »


« Pas une sieste pas une nuit sans ces mauvais rêves de carcasses
De bêtes mortes
Qui me tombent sur la gueule
Qui m’agressent
Atrocement
Qui prennent le visage de mes proches ou de mes peurs les
Plus profondes »


A son chien Pok Pok :

« Si tu savais en rentrant chaque jour
Comme ça me coûte d’aller te promener
Mais en rentrant à chaque fois
La joie et même plus que la joie de te savoir derrière la porte
Vivant
A frétiller de la queue et du popotin
A faire cette fête des retrouvailles »


autres :

« Une soirée et une nuit belles
Comme la liberté volée
Ca n’a pas de prix »

« J’ai vu les horaires les planques et les moyens de sortir les trucs
Deux langoustes donc
Juste faites en rentrant hier avec un riz basmati tiède et de la mayo maison
C’est pas mal la langouste
Je ne vole rien
C’est rien que de la réappropriation ouvrière
Tout le monde le fait »


« A l’usine on chante
Putain qu’on chante
[….]
Et ça aide à tenir le coup
Penser à autre chose
Aux paroles oubliées
Et à se mettre en joie
Quand je ne sais que chanter
J’en reviens aux fondamentaux
L’internationale «

« Je sais que la première occurrence du mot crevette est chez Rabelais
Cela me plaît et se raccord aux relents gastriques de l’usine »
« Ca suffit à mon bonheur de la matinée
Me dire que j’avais dépoté des chimères »


Ce qui m’a intéressé c’est bien le rapport de l’homme et du travail, le poids de la souffrance physique dans ces lieux se compte en tonnes. Ces hommes sont surexploités ; des ouvriers se mettent en grève, il les rejoindrait bien s’il n’était pas intérimaire et ne risquait de perdre le boulot, comme il rejoindrait bien les copains de la ZAD Notre-Dame des Landes.  

Je n’aurais jamais pensé pouvoir lire un récit sur les abattoirs mais là (nonobstant le fait que je ne mange plus de viande depuis plus de 20 ans mais pas d’hypocrisie j’ai été carnivore avant) et que les détails ne sont pas ragoûtants,  j’ai lu ces « feuillets d’usine » comme un hommage aux ouvriers d’ usine.

C’ est vraiment un plaisir de découvrir le premier livre de cet auteur, un témoignage vibrant sur le travail en usine, à la chaine, et la particularité du travail intérimaire, statut précaire et donc angoissant  par le manque d’ assurance sur le lendemain.

Le rapport entre les hommes est aussi  intéressant , leur soutien malgré le peu de partage étant donné la vitesse à laquelle défile le travail à assumer, suffit d’une clope , d’un coup d’épaule, d’un regard.

C’était une lecture émouvante , utile  et que je vous engage à faire.


Mots-clés : #autobiographie #documentaire #identite #mondedutravail #social #viequotidienne #identité[/color]
par Bédoulène
le Dim 24 Fév - 0:51
 
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Patti Smith

Dévotion

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 41kcsx10


Encore un petit cabinet de curiosité qui s'ouvre sur la mélancolie quasi-pathologique de cette femme singulière.
J'ai eue le sentiment d'une écriture plus rapide, moins pesée, que M Train, plus altruiste du coup. Comme d'une âme moins esseulée en fait. Smith nous prend par la main, nous amène avec elle pour son voyage en France, et raconte avec grande finesse son voyage en filigranne à Paris alors qu'elle était toute jeune, en compagnie de sa soeur. C'est totalement beau.
On sent les ennuis, les poncifs, la sincérité.
On sent aussi son talent pour élever son quotidien. Vraiment, dans MTrain cela m'avait marquée, et bien là rebelotte. Elle sait respecter et élever son existence, la légitimer. Une grâce importante, non ?
Et puis elle nous raconte, dans un passage à vide à Sète, comment nait soudain, en partant le jet d'écriture cette fois fictionnelle. Et son récit s'achève. On tourne la page et on est invité à découvrir ce texte de fiction, tissé de tout ce qu'elle a dit avant. Le dit est romantique au diable, maladroit, pas toujours bien ficelé, brut. Une expérience de passage de la fiction au reel, et de la pensée abstraite à la fiction passionnante, intime. Qui trahit un imaginaire de midinette, dirait-on, mais qu'importe, du moment qu'elle est sincère.
On revient ensuite à un texte-récit, auprès de la veuve de Camus et sa fille. On devine comme Patti Smith maitrise ses doubles intimes, elle assoit encore une fois sa personnalité envers et contre tout, tout contre ce qu'on lui offre : elle se retire, elle écrit. Un beau voyage vers un égo réel mais fertile.


mots-clés : #autobiographie #creationartistique #initiatique #journal #nouvelle
par Nadine
le Dim 3 Fév - 14:49
 
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Henry Miller

Le monde du sexe

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Index110

Je l'ai dis plus haut j'aime le ton de Miller dans ses romans, cette énergie actante, même crue.
J'ai aimé aussi son essai sur Rimbaud parce qu'il transmet la polyfacette de toute émulation.

Mais pour cet opus, cet essai, franchement, , gros bof.

Je dirais que comme entrée dans l'oeuvre, c'est pas le bon à lire, sauf si le lecteur potentiel a juste, virilement, en salon privé, d'homme à homme, envie de trouver à justifier la primauté de sa libido sur toute conception. Oui, ça va causer métaphysique de la b---, mon garçon. Et l'honneur du cerveau sera sauf. Juré. Car Miller ne le dit pas comme ça, et par le fait il fait même un long détour, à plusieurs reprises , sur l'état du monde, le degré de suintement sensuel que les nations diverses offrent au ressentis, il fait de la métaphysique, et même de l'analyse sociétale. Il consacre aussi de nombreuses pages à une réflexion sur la puissance de son oeuvre, la place et la vérité qu'elle dénoncera dans un siècle. (Le génie parle.)
On peut donc y téter la source vive d'un égo plein, toujours séduisant, mais un peu boursouflé à mon avis. La chute de mon commentaire vous apprendra la raison que j'en donne, toute simple.


Miller conseille de vivre , et pleinement. Et souligne que vivre c'est jouir, sentir, prendre. Je l'approuve. Totalement. Oui, c'est vrai, si tu as une libido du diable, tu seras toujours hors de ta vie si tu ne la suis pas. Il a raison bien sûr. Il nous le dit via le récit de ses deux premiers engagements "amoureux" : en étude de cas on, suit comme le maelstrom prend la place de la raison, on suit l'échec des bonnes volonté , et l'échec du bon sens, tout simplement.
Mais l'ossature de sa thèse emprunte des dialectiques , qui si elles assument de troubler les timoré(e)s, (sans que cela semble un but ici car il a tout bonnement oublié de s'adresser aux Humains, j'entends à ces filles qui s'égarent à le lire, bah oui excusez moi de réagir à ça mais là il parle entre hommes)  n'en sont pas moins très maladroitement fardées de vacuité. Elles me disent que si Miller a une vie instinctive, ce que je saluerai toujours, il a cette fois une vanité de taupe. rose. Imberbe piquée d'être intellectuelle , mais un peu simple, quoi. Faudrait peut-être pas en faire une affaire métaphysique pareille, ou pas comme ça, mec. Ce qui est indécent, ce n'est pas de parler cru, c'est de gloser autant pour dire un truc si simple.(ça me fais du bien de lui parler, direct, excusez l'orgueil que ça trahit, mais bon , après 150 pages réifiantes pour moi, c'est de bonne guerre.)
J'aimerais bien pouvoir écrire autant de salades pour simplement dire qu'il faut pas se biler et prendre tout ce que le sexe m'offrira. Et en être payée, vivre de cette plume là un peu fumeuse.
Il ya même quelques passages embarrassants qui vieilliront mal, très mal. N'est pas prophète qui croyait.

N'est pas Miller qui veut.Et là, Miller n'est que Henry. Franchement. Tout orgueil féminin mis de côté. Juré (car il y en a aussi dans ce commentaire ma bonne dame)

Un opus très faible, donc, du Maître des sèves.



Bon, écrit en 1940.

Crise de la cinquantaine, sans doute.

ça valait le coup de le commettre : il a vécu bien longtemps ensuite, pour notre grand plaisir. Il y aura trouvé de quoi passer le cap difficile, quoi. Bien heureusement , après, il est devenu plus simplement lui même.


mots-clés : #autobiographie #essai #sexualité #social
par Nadine
le Dim 3 Fév - 14:36
 
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Sujet: Henry Miller
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Erri De Luca

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Une_fo10

Une fois un jour

On passe parfois à côté d'une lecture et en toute connaissance de cause.
C'est ce qui s'est passé pour moi avec Une fois un jour, un livre autobiographique sans aucune complaisance.
Sobre, pudique, rude et douloureux... Un beau livre !
Il y a des livres qui valent mieux que leur lecteur quelquefois !

Nous n'eûmes pas d'enfant. Quand nous engageâmes une procédure d'adoption, elle tomba malade.
Comme il est étrange le temps des maladies qui n'est pas fait de jours, de nuits, de dimanches et de saisons à la fenêtre.
Ce fut une succession d'heures, quelques unes de répit, d' autres au contraire où la douleur virait dans son corps comme une toupie au mouvement perpétuel. Nuits et matins se confondirent dans notre chambre au point d'être indistincts... Elle ne connaissait plus le sommeil, mais tombait dans de brefs assoupissements aux réveils toujours plus pénibles, car le mal allait plus vite derrière ses yeux fermés.
Là où était son sourire, persistaient les fils.

Ses yeux vifs grands ouverts et curieux, commencèrent à se cacher, se retirant dans le creux aride des orbites.
Ils étaient lointains... Je ne les laissais pas en paix, je les cherchais, je m'approchais tout près pour les appeler au dehors, encore....
Quand elle mourut je ne m'en aperçus pas. Je dormais sur la chaise, mes mains enlacées aux siennes, mes yeux fermés et les siens ouverts tournés vers moi.
Lorsque je libérai mes doigts des siens, je fus seul sur terre.


mots-clés : #autobiographie #mort
par bix_229
le Mer 30 Jan - 19:28
 
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Philippe Lançon

Le lambeau

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy103

Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu.


Le lambeau est la version de Philippe Lançon sur un événement qui a  bouleversé sa vie, après avoir bouleversé toute une nation. La part intime de cet événement après lequel rien n’a plus été pareil : l’attentat de Charlie Hebdo où, si la France et le monde y ont perdu une naïveté, une légèreté,  Philippe Lançon a perdu ses amis, son visage et ses dernières illusions : il s’est perdu lui-même, « un événement qui, dans ma propre vie, mettait le reste entre parenthèses »

C’est une année de reconstruction, entre humilité et obstination, par un homme qui n'a pas pu parler ni manger pendant des mois.  Il s'y réinvente dans une prose qui est très loin d’être journalistique, mais au contraire profonde, brillante, littéraire pour tout dire.  Philippe Lançon n'a aucun souci de de l’universel (il n’y entre même pas): pas de revanche, pas de haine, pas de réflexion convenu sur le fanatisme…. dans une attitude qu’il ne juge même pas utile de justifier:le propos n’est pas là.

Alors n’est-ce pas se regarder le nombril que de ne parler que de soi, de reconstituer au jour le jour, détail après détail, sans en lâcher aucun,  une lutte certes admirable mais ô combien personnelle ? Certains penseront cela. Pour ma part j’y ai surtout vu un partage dans une complète sincérité - qui n’empêche pas les jardins secrets. Voilà ce que c’est d'être un homme, cet homme-là, en lutte tel qu’il est, et est devenu, dans ses faiblesses et dans ses forces, tel qu’il nous le relate dans une impudique pudeur. Car ce livre à lui seul est un oxymore géant, une perpétuelle mise en confrontation de la nuance et de la subtilité, du sérieux et de l’humour, de l’homme et de l’enfant, de l’intellectuel virulent et du patient désarmé, du sachant et de l'ingénu.

C’est aussi un magnifique hommage à ceux qui l’ont aidé : les amis, la famille (dans une recomposition circonstancielle), bien sûr : les toujours-là et toujours-prêts. Mais aussi  les soignants, menés par Chloé, la chirurgienne charismatique, auprès desquels il a trouvé non seulement une technicité hors pair, mais aussi un nid protecteur et stimulant où se ressourcer, constituant pour lui une sorte de balai de dieux et de héros. Et les policiers qui l’ont sécurisé 24 heures sur 24, tout à la fois d’agresseurs potentiels que de ses visions de reviviscence terrorisantes (oui il le reconnaît lui-même un journaliste de Hara-kiri qui remercie ceux qu’il n’appelle plus des flics, c’est assez savoureux). Et puis, aussi Proust dont il lit et relit la mort de la grand-mère, Kafka écrivant à Milena, La Montagne magique de Mann et son enfermement cotonneux , Bach, et toutes ces lectures, ces films, ces musiques,  cette vie antérieure qu’il ne  reconnaît plus, dans ce grand chambardement de la personnalité, de la mémoire et de la cognition, mais qui fut nourrissante, affectivement culturellement, qui fait ce qu’il est quand même, et ce qu’il devient , et, alors même qu’il ne se connaît plus lui-même, lui donne un terreau comme tremplin.

« La réflexion sur ces choses n’apporte rien. C’est comme si l’on voulait s’efforcer de briser une seule des marmites de l’enfer, premièrement on échoue, et deuxièmement si on réussit, on es consumé par la masse embrasée qui s’en échappe, mais l’enfer reste intact dans sa magnificence. Il faut commencer autrement. En tout cas s’allonger dans un jardin et tirer de la maladie, surtout si elle n’en est pas vraiment une, le plus de douceurs possible. Il y a là beaucoup de douceurs. »Ces phrases [de Kafka] me servaient depuis lors de bréviaire, et même de viatique.


C’est un texte somptueux, par son humilité dans une démarche qui aurait vite pu être auto-promotionelle, auto-apitoyée, larmoyante, vainement égocentrique, et aussi par son écriture, sa richesse en humanité et en culture, son émotion et sa pensée.

Philippe Lançon apporte ici une réponse à cette question qui , peut-être, je ne sais pas, rôde parfois en vous : à quoi sert la littérature? N’est ce pas, entre autres, apporter une parole réfléchie, intense face à d’imbéciles agissements, à un monde qui se disloque, donner encore une petite foi en l’homme, fourmi agissante, pensante et créatrice face à l’obscurantisme obtus. Une preuve d'humanité résiliente, en quelque sorte.

j’ai senti de nouveau, mais avec une force inédite, qu’on mourrait un nombre incalculable de fois dans sa vie, des petites morts qui nous laissaient là, debout, pétrifiés, survivants, comme Robinson sur l’île qu’il n’a pas choisie, avec nos souvenirs pour bricoler la suite et nul Vendredi pour nous aider à la cultiver.



mots-clés : #autobiographie #identite #medecine #psychologique #terrorisme
par topocl
le Dim 6 Jan - 13:08
 
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Henri Calet

La belle lurette

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 La_bel10


Généalogie familiale de miséreux et de voyous, d’une enfance pendant la guerre en Belgique aux champs de courses parisiens, en passant par une fabrique de cirage.
« J’eus toutes les maladies que l’on dit être nécessaires à la croissance et qui font l’orgueil d’une mère. Le sien a eu la coqueluche et la scarlatine, la rougeole et la jaunisse, la varicelle et les oreillons, un commencement de méningite… Par-dessus ce marché, j’ai eu une orchite, tout comme un grand, à la suite d’une chute sur mes petites boules qui se mirent à grossir énormément et gardèrent, par la suite, une allure bien laide. Dans le cours de ma sixième année, l’ostéite se déclara en suppurant. C’était, dans mes os, la manifestation de la syphilis ancestrale. Avec cela, j’étais servi pour la vie. De l’hôpital, où je fus opéré, on dut, sans tarder, m’envoyer dans l’air de la mer. Dans le Sud. Afin de faire face aux dépenses élevées de la pension, ma mère entreprit un périple européen pour le placement de la production. Les boutiquiers de Paris devaient être saturés de la monnaie qu’elle battait. »

Il faut principalement élevé, entre deux pensionnats louches, par sa mère, successivement faux-monnayeur (en petite monnaie, ce à quoi fait référence l’extrait précédent), entremetteuse, Madame Caca,
« Attentif, et j’avais promptement acquis un savoir remarquable, je suivais l’évolution tumultueuse des diarrhées ou celle, soupirante, des constipations, jusqu’au froissement de papier de soie annonciateur du dénouement…
‒ M’man, le "cinq" va finir ! »

Faiseuse d’anges…  
« Nous marchions dans les rues du retour à la Cour de la Grâce de Dieu. Je savais que le lendemain nous irions au mont-de-piété pour dégager les objets utiles qui s’y trouvaient et chez le concierge cracheur pour y retirer des quittances en souffrance. Je savais aussi qu’il me faudrait choisir, parce que j’avais été bien gentil, un jouet à l’étalage du bazar poudreux qu’un bonhomme en blouse grise ne finissait pas d’épousseter à l’aide d’une espèce de martinet. La vie était difficile ; nous ne décrochions un avortement que par-ci, par-là. »

C’est donc le même projet autobiographique que le Taba-Taba de Deville, soit les débuts incertains d’une crevette, mais la comparaison s’arrête là. Si c’était un roman, il serait de déformation ; comment devenir inéluctablement un rebut de la société.
« Notre carré était terrorisé par le grand terrassier. Quand il rentrait, le soir, plein de vin rouge, nous poussions le verrou car les différends du ménage se réglaient à coups de pied dans le ventre, sur le palier. Il la traînait par les cheveux sa femme grosse-molle, la mère Marchand, et lui cognait la tête contre les murs peu épais. Ça résonnait. Les cinq enfants morveux couraient, en ronde, dans la turne et hurlaient avec la mère jusqu’au moment où l’homme tombait près de sa vomissure violacée pour s’endormir en toute innocence retrouvée. À la fin des fins, pour le repos de tout le monde, il l’a jetée par la fenêtre, sa femme, et puis il s’est pendu dans la cage de l’escalier, au moyen de sa longue ceinture rouge. »

Ce monde moche est parcouru sans gêne, d’un style alerte et laconique, avec un humour distancié : il ramentoit le Céline du début.
« Une syphilis comparable à la sienne, on n’en avait pas vu souvent. Après chaque piqûre, la chair de ses cuisses, de ses fesses s’en allait par morceaux gros comme un poing. Elle devint toute pourrie et mauve. Elle a perdu ses longs cheveux bruns. Elle est morte à l’hôpital, la belle putain. »

« On s’est finalement accordé sur un prix doux. Pas cher. L’amour qu’on fait ne vaut jamais cher. C’est l’amour qui pour cent sous de plus enlève sa chemise. Il y a aussi l’amour qu’on dit et qui n’existe pas. »

« Quant à ma conscience, elle était devenue totalement aphone. J’étais dans le chemin des pauvres. "Poussez pas et suivez la foule." »

« C’est ma jeunesse et je n’en ai pas d’autre. »



mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Ven 28 Déc - 21:04
 
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Marie Chaix

Les lauriers du Lac de Constance

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_16

Son père collaborationiste, l’un des proches de Jacques Doriot, Marie Chaix ne l’a guère connu :  née en 1942, il était sans cesse en partance, en mission, puis en fuite, puis en prison.
Elle retrace son parcours en mêlant ce qu’elle a tiré des carnets personnels de son père, de l’image qui lui en a été donnée dans son enfance par son milieu familial, de ce qu’elle a vécu intimement de cette perpétuelle absence, puis de cette faute dénoncée  par l’extérieur étant enfant et adolescente. Qu’est ce qu’être la fille d’un homme inconnu qui préfère sa cause à sa famille pourtant aimée, qui fait le mauvais choix, que tous accusent, qui est emprisonné et risque la peine de mort ? Qu’est ce  que vivre entourée de silences mal gardés ?

Se mêlent donc dans le récit des éléments très historiques, retraçant l’histoire du Parti Populaire Français, et des choses plus familiales, cette femme élégante,  amoureuse perpétuellement fidèle, ces enfants fascinés par un père absent et  charismatique.

Ecrivant ce livre des années après, Marie Chaix fait une réelle œuvre d’écrivain, par un style percutant, très personnel, surprenant, adoptant le point de vue de cette enfant à qui on ne dit pas grand chose, mais qui ressent tout. Son portrait paternel est exempt tout à la fois d’admiration et de critique, dans une tentative d’objectivité rétrospective, mais porteur d’un amour étrange, envahissant, bien qu’en creux. Elle lui reconnaît sa sincérité dans l’erreur, une grande dignité qui n’est pas exempte de courage.

C’est un roman très personnel quoiqu’il appartienne à l’Histoire, avec un réel travail d’écrivaine, qui rapporte des faits objectifs mêlés de façon troublante à la subjectivité du vécu de cette enfant solitaire.


Mots-clés : #autobiographie #biographie #deuxiemeguerre #enfance #famille #historique
par topocl
le Sam 22 Déc - 17:42
 
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Françoise héritier

Au gré des jours

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 55205510

Dernier ouvrage écrit par l'auteure, dernier ouvrage plutôt personnel, loin des études anthropologiques, articulé en deux volets distincts, une premiere partie nommée "Entrez", une dernière nommée "Façonnages".
Elle dit : a écrit:Le présent livre est conçu en deux parties. Dans la première, intitulée "De bric et de broc", je continue à recenser, à la manière su "Sel de la vie", les petits faits, les sensations et affects qui sont les supports et matériaux identifiables de notre existence. Dans la seconde, intitulée "Façonnages", j'essaie de présenter, sous forme imagée, par associations libres d'idées, sur un mode qui n'est ni celui de la biographie ni celui de la confession comment ces matériaux ont servi de support à l'élaboration de ma propre vie.


Son premier volet se feuillette, se décore ou s'oublie, je l'ai lu en diagonale, parfois frappée, touchée, parfois distraite, c'est ainsi je crois qu'il faut le prendre, ce sont des miscellanées mais à l'échelle d'une idée par phrase, dont la syntaxe même suggère la liste, l'accumulation. Recensement. On a envie de le garder, le livre, d'y revenir, pour éviter de brader les scènes encloses, parfois ébauchées en 8 mots, parfois développées sur un paragraphe.
On y croisera beaucoup de beauté sensible et d'observation à l'égard du vivant, mais aussi, alors qu'on s'habitue à une linéarité des vues, on y croisera la métaphysique, l'étonnante jeunesse intellectuelle de Héritier, et la singularité de son expérience, traduite vers l'universel .
Le second volet, plus classiquement identifiable, nous donne des éléments et souvenirs biographiques toujours pertinents, souvent propres à la féminité, où à son expérience d'anthropologue, toujours solides, on sent la femme de tête qui est épanouie et reconnue, c'est un bol d'air , donc, humaniste et intelligent, qui se lit comme un loisir sérieux. Et en réalité on a le sentiment de lire une femme extrêmement agréable et gentille. J'étais ravie de la rencontre, impressionnée par la jouvence de sa prose malgré son âge, et atterrée de lire au détour d'une page, qu'elle date, que le livre avait dans son écriture précédé sa mort de quelques mois seulement. On n'y sent pas un gramme de nostalgie morbide. Et de se rendre compte qu'elle a écrit un testament hommage à toutes ses émotions. C'est émouvant. Parce qu'elle a aimé la vie apparemment.


Mots-clés : #autobiographie #viequotidienne
par Nadine
le Ven 21 Déc - 21:09
 
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Sujet: Françoise héritier
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Gérard de Nerval

La bohème galante
(1855)

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Sylvie12



La bohème galante proprement dite fut d'abord publiée en revue (L'Artiste, publication appartenant à Arsène Houssaye) en 1852, entre juillet et décembre. Arsène Houssaye, hommes de lettres et d'entregent, avait pour habitude de faire paraître sous sa propre signature des vers, des proses etc... émanant des divers collaborateurs de la revue, qui étaient tous ses obligés, en général pour dettes.

Et donc il y a du Nerval à dégotter (et pas mal d'autres plumes illustres sans aucun doute) chez Houssaye, courage à qui ira dépiauter les bouquins parus sous son nom, c'est un mastodonte...

Anecdote:
C'est ce même Houssaye qui, faisant paraître un recueil de poésie dont nul ne saura jamais combien de vers furent effectivement de lui, alla jusqu'à le préfacer lui-même et le tendre à Théodore de Banville pour qu'il paraphe de sa signature la préface, s'offrant ainsi à sa (dé)mesure et à sa gloire une préface dudit "poète du bonheur"....Où il y a de la gêne...

Quoi qu'il en soit, c'est avec l'ami de Nerval de très longue date -depuis l'adolescence-, Théophile Gautier, qu'Arsène Houssaye fait publier un ensemble de textes post-mortem intitulé La bohème galante, d'après un projet de compilation sur lequel travaillait Nerval (il en était même aux premières épreuves d'imprimerie); l'ordre des textes de ce patchwork peut varier suivant les éditeurs, ci-dessous celui de l'édition dont je dispose:
Bien jolie édition, Jules-Tallandier 1929, un peu abîmée au dos mais fort plaisante à lire, papier, mise en page comme police de caractères.


La bohème galante: 25 pages environ, 4 titres - on retrouve Sylvain, le "grand frisé" aperçu dans Sylvie, et deux ou trois scènes ré-empruntées à Sylvie, dont celle où il faillit se noyer, enfant, en traversant un gué qui n'existait pas ou plus, on retrouve Senlis, Ermenonville, et toujours ces effluves de rousseauisme.

Mes prisons: 15 pages - plutôt savoureux et inattendu, la façon dont le "bohémien" Nerval se retrouve parfois au poste (on dirait en garde à vue aujourd'hui).

Les nuits d'octobre: 100 pages environ, 26 courts chapitres qui sont autant de tableaux. Ravira les franciliens par les descriptions. Très substantifique. Toujours cette finesse concise, cette élégance de plume; les compositions en prose de Nerval, parce qu'elles ont ce je-ne-sais-quoi de gracile mais de retenu, de maîtrisé, échappent toujours un peu, ce qui est paradoxal tant son propos est limpide. Nerval est un styliste, tout en touches et en équilibres. Sa façon n'a pas pris une ride, et il faudra bien un jour s'interroger, pourquoi cet art de la plume-là, celui de Nerval, est-il intemporel, alors que certains auteurs, publiés il y a à peine un demi-siècle, nous semblent utiliser une manière tombée en désuétude, datée ?  

Un peu plus teinté d'autobiographie:
Promenades et souvenirs: 35 pages environ, 8 chapitres. Textes sobres encore, dans lesquels Nerval se dévoile un tantinet. Il y a une tendresse chez ce grand rêveur, mais qui n'est pas à l'eau de rose, ou encore empreinte de vacuité. Un de ces "rêveur, définitif" que saluait, au siècle suivant, André Breton.

La main ensanglantée: 55 pages environ, 14 chapitres.  A ce point différent des autres textes du recueil que, sans celui-ci, on ne parlerait pas de textes hétéroclites ou de patchwork. C'est une histoire qui se déroule loin dans le temps, en 1609. Vocabulaire choisi, esprit de l'époque restitué, La main ensanglantée est une curiosité, Nerval évolue dans un registre inconnu (enfin, pour moi du moins !) et ça fait mouche, ça fonctionne en tous cas pour ce conte, cruel et fantasmagorique avec un soupçon de farce à gros traits, juste ce qu'il faut pour obtenir un pendant propice à l'équilibre de l'histoire.

(Déglaçé d'un message du 25 juin 2014 sur Parfum)



mots-clés : #autobiographie #poésie
par Aventin
le Lun 17 Déc - 17:39
 
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Sujet: Gérard de Nerval
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Anne Bert

Le tout dernier été

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Le-tou11



Anne Bert apprend à 58 ans, qu'elle est atteinte de la maladie de Charcot. Elle sait ce qui l'attend, ce carcan qui va peu à peu enfermer son corps, supprimer son autonomie, réduire la communication. Elle décide de ne pas laisser la vie lui dicter sa mort.

Il ne faut pas s'attendre à un pamphlet, un réquisitoire, un plaidoyer, un descriptif détaillé.
C'est une accumulation, au jour le jour, de sensations, d'impressions , de petits bonheurs, de grandes meurtrissures.
C'est un récit qui n'a d'autre but que de dire, j'ai été là, j'ai ressenti ceci, j'ai vécu cela,mon choix fut tel.
Le suicide assisté est là, omniprésent, implicite le plus souvent, mais ce n’est finalement pas le thème central de ce récit tout en sensualité. C'est assez beau, et ça bouleverse, évidemment.


mots-clés : #autobiographie #medecine #mort #temoignage
par topocl
le Sam 17 Nov - 15:44
 
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Raymond Queneau

Odile

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Odile_10

Hautement autobiographique, ce récit reporte chronologiquement (dix ans après) des souvenirs d’armée au Maroc (brièvement), puis un retour à Paris où l’auteur se livre solitairement à de savants calculs mathématiques, fréquente le "milieu", sympathise avec Odile, et rejoint les surréalistes.
« On devait traverser à gué une rivière pour aller chercher la soupe. Ainsi se lavait-on les pieds. L’intérêt de tout ceci n’est que médiocre ; mais enfin, le prologue de ce récit ; et puis, je sais ce que je fais. Je ne raconte pas des histoires à tort et à travers. Donc, c’est ainsi qu’on se lavait les pieds.
Lorsque les supérieurs les eurent jugés suffisamment propres, nous décampâmes et montâmes vers de plus hauts sommets relever un bataillon de je ne sais plus quelle espèce et que l’on devait lancer incessamment à l’attaque. Nous fûmes disséminés dans de tout petits postes ; le nôtre entourait la tombe d’un saint musulman. Une source servait de centre au bataillon et près du village berbère un marchand vendait du vin et des conserves. Nous étions tout près de la frontière du Maroc espagnol et les villages qui se trouvaient devant nous étaient encore en dissidence. On les bombardait de toutes sortes de façons. Au loin, on pouvait voir un grand village qui me paraissait une Mecque. J’espérais que nous irions jusque-là ; le goût des voyages, vous comprenez.
En dehors de la tombe, il y avait un canon et un spécialiste qui tirait avec. Voyait-il deux ou trois Arabes là-bas, qu’il les visait aussitôt et les ratait. Il se distrayait aussi en peignant à l’aquarelle sur des feuilles d’aloès et chantait "il savait mentir pour calmer nos folles alarmes". Cette jeune fille paraissait heureuse. Nous montions la garde devant la tombe du saint et construisions des murettes avec des pierres que défendaient scorpions et serpents, mais seule m’intéressait cette ville où nous n’allâmes pas. »

« G… n’aimait les Arabes que dans la mesure où les Français les opprimaient, car il était communiste. Il n’avait aucune sympathie pour cette civilisation qu’il méprisait en tant que moyenâgeuse. Seules des considérations sur l’impérialisme en tant que dernière phase du capitalisme l’empêchaient de désigner les musulmans au moyen de ces petits mots aimables qu’utilisent d’ordinaire les fiers coloniaux conquérants. »

Le portrait du cercle autour d’Anglarès-Breton, pseudo révolutionnaire imbu de lui-même, donne un plaisant témoignage de la coterie surréaliste où se mêlent médiumnique, croyance aux coïncidences signifiantes et goût pour l’inconscient freudien, ésotérisme sectaire, fumisterie de l’« infrapsychisme » et communisme tendance bourgeoise ‒ « de la chiromancie au stalinisme en passant par le papusisme et la criminologie ».
« Je suis encore parfois attablé avec eux lorsque je regarde mes images, mais ce sont des spectacles qui s’effacent de plus en plus devant l’indifférence sous laquelle maintenant ils reposent. »

« On vida Chènevis [Eluard] de L’Humanité quand on l’entendit (avec quelle stupeur) soutenir (singulière imprudence) que la Révolution devait s’inspirer des états contra-rationnels tels que le rêve, l’ivresse et certaines formes de la folie. Le scandale fut considérable et Saxel [Aragon] blâma Chènevis. Puis Vachol [Péret] fit une non moins mauvaise impression en déclarant que chaque ouvrier devait se faire un devoir d’assommer chaque prêtre qu’il rencontrerait sur son chemin : on le prit sinon pour un agent provocateur, du moins pour un énergumène. Saxel blâma Vachol. Enfin Anglarès se fatigua très vite d’aller à sa cellule, une cellule de rue où il ne rencontrait que des concierges et des cafetiers qui regardaient avec suspicion le large cordon noir qui retenait son binocle, ses cheveux balayant ses épaules et sa vêture mi-salon de la rose-croix et mi-ère du cocktail. »

« Lorsque j’eus appris toutes ces petites choses, je m’aperçus que je n’étais pas sorti du domaine du presque rien. »

Dans la sorte de détachement et d’attraction de l’échec qui caractérisent la vie de l’auteur en cette période (soit entre 1927, retour de l’armée, et 1932, voyage en Grèce), les expériences du monde des mathématiques, de la petite pègre comme de la mesquine bouffonnerie du cénacle surréaliste, ne font pas sens.
« Je perdis alors plus d’une fois la trace de mon existence et mon délire prenait forme de chiffres et ces chiffres exprimaient des nombres aux propriétés hostiles et malveillantes. Ils se coagulaient, ils se dissolvaient, ils se diversifiaient, ils se corrompaient comme de vulgaires êtres vivants ou des produits chimiques. Ils s’agitaient éperdument sans que j’intervinsse en rien dans leurs voltes et leurs chassés-croisés. »

Odile est un personnage un peu mystérieux, ou plutôt le rapport du narrateur à elle : il est hors de question pour lui (d’accepter l’idée même) de l’aimer, alors qu’il ira jusqu’à l’épouser (pour la « délivrer ») :
« ‒ Je ne regarde plus autour de moi, me disait-elle, ni au-dessus, ni au-dessous. Nulle part. Je vais où je vais : nulle part. C’est dans votre genre.
‒ Oui, ça me ressemble. C’est vrai, ça me ressemble.
‒ On est copains alors ?
‒ On est copains, dis-je, »

(Janine Kahn sera la femme de Raymond Queneau, sa sœur Simone ayant été l’épouse d’André Breton...)

Voici peut-être une clé de l’œuvre quenienne à venir :
« Prenez cet autre exemple : l’inspiration. On l’oppose à la technique et l’on se propose de posséder de façon constante l’inspiration en reniant toute technique, même celle qui consiste à attribuer un sens aux mots. Que voit-on alors ? l’inspiration disparaître : on peut difficilement tenir pour inspirés ceux qui dévident des rouleaux de métaphores et débobinent des pelotes de calembours. Ils se traînent dans le noirâtre espérant y déterrer les marteaux et les faucilles qui briseront les chaînes et sectionneront les liens de l’humanité. Mais ils ont perdu toute liberté. Devenus esclaves des tics et des automatismes ils se félicitent de leur transformation en machine à écrire ; ils proposent même leur exemple, ce qui relève d’une bien naïve démagogie. L’avenir de l’esprit dans le bavardage et le bredouillement ! J’imagine au contraire que le vrai poète n’est jamais "inspiré" : il se situe précisément au-dessus de ce plus et de ce moins, identiques pour lui, que sont la technique et l’inspiration, identiques car il les possède suréminemment toutes deux. Le véritable inspiré n’est jamais inspiré : il l’est toujours ; il ne cherche pas l’inspiration et ne s’irrite contre aucune technique.
Sans doute était-ce un tel poète cet Arabe que je vis un jour sur la route de Bou Jeloud à Bab Fetouh en longeant les murs de la ville. Il avait plu mais le soleil séchait la boue du chemin. Dans les dernières flaques d’eau je voyais se dissiper les derniers nuages. Rien ne me permettait de penser ainsi mais j’attribuais à cette image des vertus de significations multiples. »

Ainsi marqué par son expérience nord-africaine, avec cette image récurrente qui fixe sa dépression, il accepte un voyage en Grèce ; et de même que l’histoire a commencé dans le Rif, elle finit dans un théâtre antique proche d’Athènes.
« Mon histoire finit là. Après cela j’ai continué à vivre : naturellement ; ou plutôt j’ai commencé ; ou bien encore : j’ai recommencé. »

Et Queneau commence dans une île grecque l’écriture de Le chiendent, son premier roman, avant de revenir en France, vers Odile.

Question style, si l'ensemble est conventionnellement réaliste, à signaler quand même une belle liste des recrues potentielles d’Anglarès, qui souhaite « regrouper toutes les sectes éparses et tous les groupes dispersés » :
« les polysystématiseurs
les co-matérialistes phénoménophiles
les télépathiciens dialecticiens
les sympathisants piatiletkiens non réformés
les anthroposophes discordants
les dysharmonistes plurivalents
les Yougoslaves anticonceptionnels
les médiumnistes paralyriques
les fanatiques irrésolus partisans de l’ultra-rouge
les spirites incubophiles
les révolutionnaires asymétriques purs
les polypsychistes intolérants
les terroristes antifascistes promussoliniens d’extrême-gauche
les fruitariens antiflics
les métapsychistes incoordonnés
les pararchistes disséminés
la ligue pour les barbituriques
le comité de propagande pour la psychanalyse par correspondance
le groupe Édouard Salton
les socio-bouddhistes dissidents (déjà cités)
les phénoménologues néantisseurs en inactivité
l’association des anti-intellectuels révolutionnaires
les révoltés nullificateurs intégraux
les syndicalistes antimaconniques initiés
et trente et un groupements belges. »





mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Mar 13 Nov - 22:40
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Pierre Jourde

Winter is coming

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_76

C'est l'un des livres les plus terribles, les plus noirs que j'aie lus. Quand on ouvre ce genre de livre, c 'est ce qu'on cherche, vous me direz.

Alors que la vie coulait pour Pierre Jourde un peu comme pour tout le monde, sans doute même un peu mieux que la moyenne,  on a diagnostiqué chez son fils de 19 ans un cancer du rein, d'une forme très rare, 12 cas au monde, et très virulente, pas de survie au-delà de 2 ans. Gabriel, dit Gazou, cet enfant pas encore homme, cet homme encore enfant,  aura droit à 11 mois.
Une histoire sans espoir aucun, racontée rétrospectivement, pas encore sorti de cette douleur dont il ne sait pas s'il en sortira jamais.

N'attendez pas une histoire de petits faits au jour le jour, de petits détails, de petites anecdotes qui permettent de reprendre souffle, de beaux détails sauvés dans ce marasme qui font quand même croire en la vie, C'est au contraire, malgré un vague souci chronologique, une grande déferlante sans répit faite de noirceur, de colère, de rage, d'impuissance et de fatalité. Cela reste sobre et contrôlé, parfois superbement écrit, avec parfois une note d’humour pour mieux cibler la naïveté  de l'équipe patiente (Gazou et sa famille), la vanité des espoirs et des dénis, mais il n'y a pas une seconde où souffler. C'est un homme qui se noie à voir son fils se noyer. Ce n'est pas un cri, mais une longue et déchirante vallée de larmes.

Si je comprends bien à quoi ça sert d’écrire cela, j'en suis toujours à me demander à quoi ça sert de le lire, et à y retourner, quand même. Un partage d'humanité, une oreille à ce qui se doit d'être dit ? Une façon de conjurer le sort? Une honnêteté à reconnaître que mes petits emmerdements, je ferai bien de ne pas trop m'en soucier ? Professionnellement une façon de comprendre ce qui se passe de l'autre côté de mon bureau ? Je ne sais pas. Mais mon cœur serré  doit bien y trouver quelque chose....


Mots-clés : #autobiographie #medecine #mort #psychologique #relationenfantparent #temoignage
par topocl
le Mer 7 Nov - 18:22
 
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Sujet: Pierre Jourde
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Jacques Réda

Accidents de la circulation

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Reda11


Je viens de commencer ce recueil de récits poétiques et de petits voyages piétonniers de Jacques Réda.
Et je retrouve comme toujours, sa fantaisie légère et ses bonheurs d'expression. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques extraits...
Avec ces quelques lignes en préambule :

"A première vue, penserez-vous sans doute en lisant ce livre (mais lisez le d'abord), ce sont plutot des incidents que des accidents qu'il raconte.
Mais "incidents de circulation", ça ne se dit pas, alors qu'il existe cette belle expression : "incidents de frontière", qui peut etre aurait mieux convenu. Gardons-la pour un autre livre. Et d'ailleurs : quelle frontière ?
Eh bien, celle qui passe par exemple entre le troisième et le dixième arrondissement de Paris, entre Montreuil et Bagnolet, le long d'une voie ferrée désaffectée en Bourgogne ou dans un jardin botanique de Madrid.
Car (on a beau circuler) c'est toujours et partout la meme : invisible,
certaine, de plus en plus proche.
Est-ce qu'on va enfin la franchir ? Oui, mais rien ne presse."

Récupéré


mots-clés : #autobiographie #humour #lieu
par bix_229
le Mer 7 Nov - 0:30
 
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Delphine Minoui

Je vous écris de Téhéran

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 51l7i010

Delphine Minoui est née à Paris d'une mère française et d'un père exilé iranien. Elle a toujours voué un culte particulier à son grand-père resté à Téhéran. Devenue journaliste, elle va s'installer pour quelques temps,qui, au fur et çà mesure que grandit sa fascination pour se pays, deviendront des années, chez sa grand-mère devenue veuve.

C'est l’occasion de participer intimement aux événements de la Révolution islamique , des coups d'état, des tentatives de  contre-révolution qui émaillent l'histoire de l'Iran de la la fin du XXème et du début du XIXème siècle.  De sentir dans sa chair les angoisses et les affres de la répression, de croiser divers destins d'Iraniens, plus ou moins rebelles, plus ou moins fascinés par le pouvoir. C'est le moment  de comprendre (ou tenter) les contrastes et les ambiguïtés, de remodeler les  certitude, celles sur l'Iran, les Iraniens, ses grands-parents et sa propre identité.

Bien que le style soit assez travaillé, il pêche par moment de tout en laissant un petit goût de superficialité du fait de l’abord journalistique.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #regimeautoritaire #temoignage
par topocl
le Dim 4 Nov - 17:55
 
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Elias Canetti

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 La-lan10

La langue sauvée

Il y a quelques temps (au début de l'année 2016) j'ai lu "Le flambeau dans l'oreille" en apprenant alors que j'étais déjà embarqué dedans qu'il s'agit du deuxième tome de ses mémoires, divisée en quatre périodes. Ce n'est pas bien grave, mais je m'étais dis qu'il fallait que je lise le premier tome un de ces jours. Dans l'un comme dans l'autre volume, Elias Canetti nous livre sa vision des époques et des lieux dans lesquels il évolue. Ces fragments ― tous liés à une anecdote, à l'atmosphère de la société d'alors (dont l'auteur nous livre finalement un précieux éclairage), à une personne de son entourage ou une personne historique, une lecture ou un événement important ― sont racontés avec double regard revendiqué et mis en évidence : celui d'une l'analyse a posteriori et d'une tentative de l'auteur, avec une belle franchise, de se remettre dans la peau de l'enfant puis du jeune homme qu'il a été. Il ne donne jamais l'impression de lisser certains contours, même s'il affirme à plusieurs reprise, qu'il ne dit pas tout. Heureusement, après tout.

Car par rapport à sa vie d'adulte du deuxième tome (1921 - 1931 ; Canetti est né en 1905) on entre avec ce premier tome (1905 - 1921) dans un cercle plus intime, notamment celui de sa relation avec sa mère, et qui dit des souvenirs peut-être plus imprécis (quoique sa mémoire soit étonnante) dit sans doute une part d'analyse plus importante, partant, plus précise, approfondie. On pourrait trouver son maniement du scalpel un peu indélicat, à l'égard de sa mère comme au sien, n'était l'intelligence et la compréhension qu'il y applique et qui force l'admiration. On se dit que cette lucidité n'est pas étrangère à la puissante figure maternelle ― bien plus déterminante que celle de Karl Kraus, ce dernier domine le second ouvrage ― surtout à la lecture des dernières pages, où sa mère juge son enfant sans appel, condamnant l'autosatisfaction dont il avait jusqu'ici fait preuve. Une attitude incompatible avec un développement intellectuel à la fois rigoureux et éthique auquel elle l'avait encouragé, en l'initiant très tôt à tirer des enseignements de ses lectures et de son existence.


Mots-clés : #autobiographie #relationenfantparent
par Dreep
le Ven 2 Nov - 16:31
 
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Edouard Louis

Qui a tué mon père

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_70

Edouard Louis dresse un portrait de son père, cet homme frustre et taiseux qu’il aime et hait tout à la fois, cet homme détruit par la vie, devenu précocement invalide, qui aime et hait son fils tout à la fois. C’est un portrait tout en nuance et ambivalence, très touchant, d’un homme qui est resté captif d’une réalité sociale terrible, alors que son fils, lui, en est sorti . Et du prix terrible à payer : ce fossé infranchissable entre eux (encore que la fin laisse entendre que cela ne soit pas totalement infranchissable).

Puis sur la fin  Edouard Louis en veut à  Chirac, Sarkozy, Macron, et quelques autres, qui ont entretenu et durci un système qui enserre dans la fatalité de la précarité et de l’exclusion, au niveau social, financier, culturel et de la santé. Cette courte partie est malheureusement très superficielle, quasi anecdotique et déçoit en cela.

Le livre étant d’une minceur extrême, on ne pouvait guère s’attendre à mieux (mais peut-être un peu, quand même), d’autant qu’il s’agit plus d’une accumulation d’anecdotes que d’un récit réellement construit et je dois dire que 12 euros pour 76 petites pages, même si quelques unes sont poignantes, ça coince un peu.

mots-clés : #autobiographie #politique #relationenfantparent
par topocl
le Mer 24 Oct - 10:14
 
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Edouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule

Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_69

Je n'aime pas trop les jeunes gens trop médiatiques et les livres trop médiatiques. J'y allais donc vraiment à reculons. J’ai de ces aprioris, parfois. 
J'avais tort. C’est les médias qu'il faut ne pas aimer, et laisser les jeunes gens qui ont des choses à dire écrire leurs livres. Celui-ci ressemble à un conte populaire : les fées d'Édouard Louis c'est  l’école de la République qui pour une fois a joué son rôle et l'a aidé à sortir de sa misère psychique, et à devenir le garçon brillant qu'il est devenu, quoique définitivement marqué. 

D’abord il y a sa famille : Zola en l’an 2000, on l’a dit. Des êtres frustres, rustres. La pauvreté, l’alcool, l’absence d’horizon. On a parlé de règlement de compte, je ne l'ai pas vu. Peut-être en rajoute-t’il, peut-être pas. C’est sans importance (il y a écrit « roman »). Ce sont des faits et des comportements, insoutenables pour nos yeux éduqués et privilégiés. Mais cependant, si on veut mettre un peu de bienveillance dans sa lecture, j'ai cru déceler en eux tous, des failles, une humanité. Et si je l’ai lue, c’est qu’Edouard Louis l’y a glissée. 

Toute cette bassesse,  cette arrogance vulgaire, cette sauvagerie, ce n'est jamais que de la peur, la peur de l'autre chez des gens qui n'ont jamais eu droit à la parole, mais aussi à ce qu'on leur parle, à ce qu'on leur explique. Malgré tout le rejet qu'ils inspirent, ils souffrent et aiment, mais ils n'ont pas eu la chance qu'on leur apprenne à l’ exprimer dignement. Mais quand même, le père a décidé de ne jamais frapper ses enfants, et s'y tient ; croyant mourir, il donne cérémonieusement  une chevalière à son fils, qu'il a pourtant l'air de tant rejeter ; il y a plusieurs tels petits gestes rapportés, sous le flot de grossièretés, qui montrent l'homme en lui. L’homme souffrant. Malgré tous ces dénigrements , malgré l'horreur que leur inspire l'homosexualité de leur fils, pour eux totalement inacceptable, ils n'en sont pas moins fiers.
(Edouard Louis écrit un chapitre qu'il appelle L'autre père où il rapporte des faits "honorables" en rapport avec son père. Si son père pouvait écrire, il écrirait sûrement lui aussi un chapitre intitulé  L'autre fils pour éclairer son ambiguïté à son sujet)

Finalement je me disais : ce qu'il y a de plus curieux, ce n'est pas tant que de tels gens existent, c'est surtout qu’il soit besoin d' expliquer qu'ils existent, car dans la vie, nous en côtoyons, j'en vois dans mon bureau, j'en vois dans ma rue. Il suffit de choisir de les voir.
.
Et puis, cette homophobie, cette horreur de voir leur fils être (et devenir) autre, je ne pense pas que cela soit lié uniquement à leur inculture, c'est trop facile, ce n'est vraiment pas une question de classe sociale (le dernier paragraphe du livre le prouve bien et nous-même comment aurions-nous réagi avec toutes nos belles idées et notre belle conscience donneuse de leçons ?). 

Et c’est le 2e grand thème du livre, ce garçon, qui, dès la petite l'enfance s'est senti différent, et a été ressenti différent par les autres. Qui a discerné peu à peu en quoi cela consistait, en a eu peur, en a même été dégoûté (comme dans Le secret de Brokeback mountain), a subi, dans la famille,  au village, au collège, les humiliations et les insultes qui y étaient liées, a tenté selon les moments de l'apprivoiser, de le nier, de le dépasser, a souffert dans son corps et dans son âme. Ce garçon, qui, quand il est enfin arrivé à sortir avec une fille, jubile en se répétant dans sa tête : « guéri, guéri ». Et qui, peu à peu, construit sa défense : la fuite. Une fuite comme une construction.

Sans pathos, sans fiel, En finir avec Eddy Bellegueule est un roman d’éducation absolument terrible.

Récup 2014

Mots-clés : #autobiographie #discrimination #enfance #famille #identitesexuelle #social #temoignage
par topocl
le Mar 23 Oct - 20:37
 
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Vivian Gornick

La femme à part


Tag autobiographie sur Des Choses à lire - Page 3 La-fem11



Après Attachement féroce ,paru assez récemment en France , voilà une suite de ce récit autobiographie d'une féministe New-Yorkaise des années 60 plutôt atypique , journaliste engagée longtemps pour la cause . Cependant , et j'insiste  je balaierais volontiers le qualificatif féministe  fortement réducteur et induisant immédiatement dans l'approche mental du lecteur un prisme unique potentiellement nuisible à l'embrassement de ce texte à multiples ouvertures  .
J'avais beaucoup aimé "Attachement féroce" qui s'attachait essentiellement à raconter son chemin d'émancipation au sein de ce New-York qui semble faire corps avec elle-même , cocon-prison à l'image de l'amour fusionnelle et quasi pathologique avec sa mère .Recherche du soi ,  racontée au gré de ses déambulations New-Yorkaise , dans une forme de langueur inclinant le lecteur à s'insérer dans le rythme des mots et des creux , une voix pas détachée ni objectivée mais plutôt dans un va-et vient entre l'intérieur et l'extérieur invitant peut-être le lecteur dans son sillage .
Avec "La femme à part",  les lecteurs de son premier opus ne seront pas déstabilisés , juste confirmés dans l'idée que Vivian Gornick est une auteure talentueuse , unique dans son mouvement scriptural.
Elle déambule Viviane , comme d'autres courent dans les rues New-Yorkaises accompagnée quelquefois de son fidèle ami Léonard , peut-être sa part manquante , son double masculin ,ou son écho . Elle déambule Viviane dans le temps aussi , sans nostalgie réelle , dérivante , juste le temps d'accrocher sa réflexion à l'anecdote et de  rebondir dans le présent immédiat , et de poser un regard amusé , ironique , ou même totalement neutre , présence ouverte aux scènes de rue telle Viviane Maier .
Cette flânerie est une invitation aux gambades mémorielles , aux soubresauts de l'âme déclenchés par le hasard des mots et des associations conscientes ou pas chez le lecteur .
Vivian picore la vie , Viviane butine la vie , sans ordonnance dans l'espace temps et les structures intérieures de la psyché , l'écriture en est le reflet . Une maîtrise puissante de la narration littéraire dans une anarchie apparente offre au lecteur le sentiment qu'il est en présence d'une grande auteure , injustement méconnue en France . Enfin c'est mon avis .
Un livre emprunté à la bibliothèque mais que je vais acquérir très rapidement , pour pouvoir faire picoti-picota , l'ouvrage s'y prête . Livre de chevet d'aucuns diront .

mots-clés : #autobiographie
par églantine
le Mer 17 Oct - 12:04
 
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Sujet: Vivian Gornick
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Rainer Maria Rilke

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Histoires pragoises

Je suis un peu intimidé pour dire quelques mots sur ce livre : je n'ai fait qu'effleurer pour le moment son œuvre, avec ces deux nouvelles écrites avant Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, avant Les Elégies de Duino, en 1899... on a envie, après avoir lu un tel livre, de parler de ce qu'on ressent spontanément plutôt que de faire la moindre analyse. Rilke recréé la Prague de son époque, où l'antagonisme entre le peuple tchèque et la domination animait les conversations, mais semble laisser tout cela dans un arrière-plan confus et fantomatique. Des images saisissantes s'y superposent, et marquent davantage : des lieux plein de silences ou trop sonores, trop vastes, qui touchent les personnages dans ce qu'ils cachent au plus profond d'eux-mêmes.


mots-clés : #autobiographie #lieu #nouvelle #xixesiecle
par Dreep
le Dim 7 Oct - 16:14
 
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Sujet: Rainer Maria Rilke
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Ernest Hemingway

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Paris est une fête

Souvenirs (mis en forme par Hemingway à la fin des années 50) du temps où il écrivait Le soleil se lève aussi (1926), soit une sorte de reprise de ce roman des années de bohème à Paris. J’ai peut-être préféré ce récit à la fiction, dont il ne se distingue finalement guère, et que la même nostalgie sincère parcourt pourtant, quoiqu’en dise la préface :
« Si le lecteur le souhaite, ce livre peut être tenu pour une œuvre d'imagination. Mais il est toujours possible qu'une œuvre d'imagination jette quelque lueur sur ce qui a été rapporté comme un fait. »

C’est le mythique Quartier latin de ces années-là, « une génération perdue », la bibliothèque-librairie Shakespeare and Company de Sylvia Beach, la Closerie des Lilas et autres cafés comme le Dôme et la Rotonde,
« Les gens que j’aimais et ne connaissais pas allaient dans les grands cafés pour s’y perdre et pour que personne ne les remarque et pour être seul et pour y être ensemble. »

un troupeau de chèvres qui distribue son lait le matin, une friture de goujons pêchée de l’île Saint-Louis et dégustée avec du vin blanc, Gertrude Stein, James Joyce, Ezra Pound, Scott Fitzgerald portraiturés de façon plus ou moins acide, le printemps à Paris, l’écriture à Paris, la "faim" (relative) à Paris
« Découvrir tout ce monde nouveau d’écrivains, et avoir du temps pour lire, dans une ville comme Paris où l’on pouvait bien vivre et bien travailler, même si l’on était pauvre, c’est comme si l’on vous avait fait don d’un trésor. »

Ces souvenirs m’ont donc ramentu un Paris largement disparu, et la lecture d’Henry Miller ‒ mais ici sans la verve, l’humour et la chair du happy rock qui vint faire l’expérience de Paris dans la décennie suivante.

mots-clés : #autobiographie #lieu
par Tristram
le Ven 5 Oct - 0:57
 
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Sujet: Ernest Hemingway
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