Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 10 Juil - 20:59

43 résultats trouvés pour jeunesse

Elfriede Jelinek

Les Exclus

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Visuel11

Un fait divers épouvantable qui défraya les journaux en 1965.
C’est « affreux, sales et méchants » ou « Chez ces gens-là » de Brel. D’abord, d’abord, y a le père, ancien officier SS qui a perdu une jambe à la guerre, réduit maintenant au rôle de portier, ayant comme passe-temps de faire des photos pornos, artistiques, de sa femme et de la battre, puis de la tromper. Dure vie lorsqu’on a été maître du monde en Pologne et en Ukraine…
La mère, elle, est totalement soumise et essaie maladroitement de limiter la casse.
Puis il y a les deux enfants, jumeaux, adolescents, Rainer et Anna. Ils n’ont qu’une hâte, fuir ce milieu moche, sale, sordide. Rainer se donne des airs de poète méprisant souverainement le monde qui l’entoure. Adepte de Camus et de l’acte gratuit, il se veut chef de bande et entraîne ses camarades dans des actes de crapulerie : tabassage d’un passant pour lui piquer son fric. Rainer est amoureux fou de Sophie.
Anna, la sœur de Rainer, pianiste de talent, est totalement renfermée sur elle-même, hantise de la souillure, anorexie… totalement inhibée, sauf en ce qui concerne le sexe.

« Anna méprise premièrement les gens qui ont une maison, une auto et une famille, et deuxièmement toutes les autres personnes. Elle est toujours à deux doigts d’exploser de rage. Un étang totalement rouge. L’étang est rempli de mutisme qui sans cesse la noie sous des paroles. »


Joyeux couple !

« Ils se tiennent à l’écart, non qu’ils craignent la lumière, mais la lumière les craint, et pour cause. En classe, comme dans le préau. La harde de loups se regroupe toujours dans les coins. Manifestant une sur-humanité incontestée que les autres aimeraient aussi manifester, mais ceux-ci atteignent à peine le niveau de sous-hommes d’ailleurs indispensables pour faire ressortir les performances sur-humaines. De leurs recoins obscurs ils étendent brusquement les jambes, et presque chaque fois tel fils à sa maman ou telle fille à son papa en jupe à carreaux fait un vol plané. »


Les camarades de jeu ne valent pas mieux : Hans, l’ouvrier aux beaux muscles et à la tête creuse. Il renie les convictions libertaires de ses parents : père fusillé à Mauthausen, mère passant son temps à coller des affiches, mettre sous enveloppes des tracts à l’intention du Parti. Hans rêve de belles bagnoles, de jazz et… de Sophie. En attendant, il entretient une liaison incandescente avec Anna.
Sophie « de », aristocrate, belle blonde sportive, famille très aisée, « propre sur elle ».

« Sourire blanc de Sophie, pure vierge lainée à qui un peu de woolite suffit. »


Elle est peut-être cependant la plus dangereuse du groupe, en tout cas la plus perverse.

Elfried Jelinek qualifie cet ouvrage de satire, terme important qui explique l’exagération, l’outrance, voire l’humour, même s’il est au second degré. Jelinek tire à boulets rouges sur la société autrichienne de l’après-guerre, hypocrite, non dénazifiée. On pense à Thomas Bernard, mais en plus noir ; plus encore au cinéma de Michael Hanecke (« Funny games » par exemple). On pense aussi aux performances extrêmes du groupe d’avant-garde des activistes viennois.
Jelinek a manifestement été marquée au fer rouge pendant son enfance et son adolescence. Elle a survécu grâce à l’écriture qui lui a permis de véhiculer une terrible violence interne. Je pense qu’il y a beaucoup d’elle dans le personnage d’Anna.
Un prix Nobel je pense bien mérité. Je vais poursuivre avec cette auteure (mais il faut des moments propices)  Very Happy


Mots-clés : #jeunesse #regimeautoritaire #satirique #sexualité #violence
par ArenSor
le Lun 25 Mar - 19:40
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Elfriede Jelinek
Réponses: 7
Vues: 399

Paul Auster

Excursions dans la zone intérieure

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 510gif10

À 67 ans, Paul Auster continue dans la veine autobiographique entamée avec Chronique d’hiver : C’est aux années de formation qu’il s’adresse, entre 6 et 22 ans. C’est donc Paul Auster, écrivain mondialement reconnu, qui se penche  sur Paul Auster l’enfant et le jeune homme qu’il a été, qui ne sait pas encore qu’il va devenir Paul Auster. Il trouve en ce(s)  garçon(s) un sentiment de familiarité, mais aussi une distance, qu’il exprime en s’adressant à eux par le tutoiement.

La première partie, avant l’adolescence, c’est tout ce que j’aime retrouver chez Paul Auster : l’intelligence élégante, la précision attentive, l’émotion mise à distance. Il rapporte des épisodes formateurs, qui soit seront de la matière sur laquelle nourrir ses fictions, soit seront à la source de sa personnalité ultérieure, de son destin d’écrivain. Il analyse, rationalise, plus qu’il ne s’attendrit, Paul Auster reste le brillant intellectuel qu’il est , et malgré cela, offre un portrait tout à fait touchant.

Les deux parties suivantes, je les ai trouvées assez paresseuses.
Dans la deuxième partie, il décrit par le menu les scénarii de deux films qui l’ont particulièrement marqué, l’homme qui rétrécit et Je suis un évadé. Certes, il ne se perd pas complètement de vue, il explique au passage en quoi les péripéties des films ré»pondent aux interrogations, attentes et émotions du jeune garçon qu’il était,  on continue à progresser dans notre connaissance de ce jeune homme intranquille et consciencieux. C’est quand même un peu longuet.
Dans la  troisième partie, le voilà jeune homme. Paul Auster nous retranscrit des pages et des pages de lettres qu’il a adressées à celle qui devait devenir sa première femme, Lydia Davis. On  fréquente toujours ce jeune homme inquiet, souvent mélancolique, encore plus souvent dépressif, le jeune écrivain se dessine mais ne sait pas encore qu’il va réussir, c’est une période difficile de sa vie. Le moins qu’on puisse dire est que Paul Auster ne se laisse pas aller à des débordements amoureux (A-t’il coupé certains passages ? Ou ne serait-il pas un peu égocentrique?). Il s’avère cependant une fois de plus que les correspondances intimes  sont vite lassantes pour  le grand public.

Une quatrième partie est constituée par tout un stock de photos qui illustrent ses propos précédents, les photos ont été recherchées par Laura Wyss. Il ne faut pas attendre des photos personnelles de l’enfance de Paul Auster (il explique qu'il ne lui reste pas grand chose), mais  des faits culturels et politiques illustratifs. Toujours cette distance, on ne se refait pas.

Bref la manière ne m’a pas emballée. Il y a un certain plaisir à retrouver ce jeune homme torturé qui n’a pas encore éclos, à y trouver un portrait d’une certaine Amérique assez sagement contestataire, et aussi des vécus que j’ai pu avoir enfant ou adolescente, n’étant finalement qu’un petit peu plus jeune que l’auteur. Mais il faut dire aussi que beaucoup des anecdotes rapportées l’ont déjà été  ailleurs soit précédemment dans ses écrits autobiographiques, soit dans 4.3.2.1 que Paul Auster va publier quelques années plus tard et que j’ai pour ma part lu avant.



mots-clés : #autobiographie #intimiste #jeunesse
par topocl
le Jeu 21 Mar - 13:11
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Paul Auster
Réponses: 111
Vues: 5413

Erri De Luca

Le Jour avant le bonheur

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 51vvuu10


Certaines personnes savent, le jour d’avant, qu’elles ont rendez-vous avec lui. Et, malgré cette intuition, elles ne seront pas prêtes. Le bonheur est toujours une embuscade. On est pris par surprise. Le jour d’avant est donc le meilleur…


Naples dans l'immédiat après guerre. Un jeune orphelin (le narrateur) vit sous la protection d'un gardien d'immeuble, Don Gaetano. Lui aussi orphelin, il prodigue à l'enfant l'affection dont il a été lui-même privé. Il s'attache à son bien être, et lui enseigne une éducation qui vaut plus par l'exemple concret et l'affection que par une étroite morale. Par ses souvenirs et son expérience, il lui communique principes de droiture et de fermeté. Il lui raconte comment les napolitains se sont soulevés contre l'envahisseur nazi, précipitant leur perte. Ensemble ils jouent aux carte, ensemble ils bricolent quelques réparations chez les locataires.

L'enfant devenu ado connaîtra même ses premières armes avec une dame locataire accueillante. Il aime l'école, l'instruction. Ayant appris à lire tôt, il se procure des livres gratuitement chez un libraire accommodant et compréhensif.

Du temps où, enfant,  il jouait au foot, il croisa le  regard d'une fillette qui,  derrière les vitres du 3e étage l'observe avec constance. Quelque chose de puissant se noue entre eux, qui n'aura pas de suite dans l'immédiat. Don Gaetano a aussi un don, il lit dans la pensée des autres. C'est ainsi qu'il perçoit un jour que son protégé est obsédé par la jeune fille et qu'il est prêt à donner sa vie pour elle. Don Gaetano ne cherchera pas à entraver leur dangereuse relation, mais il l'aidera à se défendre et à s'enfuir, le moment venu.



De Luca parvient à nous rendre attachants ceux dont il parle. Son regard est empreint de tendresse et de chaleur humaine pour les humbles, les gens  de peu. Il n'ignore ni la cruauté ni la barbarie de la condition humaine. Dans sa vie comme dans son oeuvre, il reste un révolté qui ne craint ni la prison ni le discrédit. Il suffit de quelques phrases pour reconnaître son style. Ici, comme ailleurs, la densité et la concision sont exemplaires et il sait parfaitement tirer parti de ce qui est suggéré ou resté dans l'ombre. D'ailleurs sa concision n'est jamais sécheresse, mais plutôt concentration d'énergie.

Vous l'avez compris, j'ai aimé ce livre.



mots-clés : #amour #deuxiemeguerre #enfance #initiatique #jeunesse
par bix_229
le Mer 6 Fév - 19:12
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Erri De Luca
Réponses: 31
Vues: 1189

Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux


Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Cvt_le13

Cela fait déjà bien longtemps  que le Goncourt n’est plus« le meilleur ouvrage d'imagination en prose, paru dans l'année »(dixit Wikipedia), que les deux frères sont déjà totalement vrillés dans leurs tombes et que, avec l’habitude, on espère que cela ne leur fait  vraiment plus rien.
La question qui se pose reste donc de savoir s’il faut lire le Goncourt de l’année.
Apparemment, pour moi oui, puisque consultant le Bureau des Statistiques Topocliennes (BST) je constate que j’ai lu les neuf derniers.
Je précise que lire est une chose, apprécier en est une autre.
Ayant constaté cela, et découvert la couverture du dernier élu (qui fait peur, non?), je dois dire que j’hésitais beaucoup. Et  ne voilà-t-il pas que notre chèvre alpine, qui ne semblait vraiment pas le public ciblé, n’était pas du tout si réticente que ça.


@églantine a écrit:J'étais en train de le lire mercredi lorsqu'on a su qu'il était prix Goncourt. Du coup ça m'a un peu perturbée !
Certes ce n'est pas un chef-d'oeuvre, certes il risque de ne pas traverser le temps, mais il est d'une grande justesse. Avec une écriture en échos avec le contexte social dont il traite et de l'époque ( c'est donc déjà un peu datée puisque ça se passe dans les années 90 ). On pourrait faire un parallèle dans la démarche avec les romans Balzaciens ( réalisme social ) . C'est relativement plaisant à lire , du vrai roman romanesque...Mais avec ses limites justement , la part active du lecteur est réduite et il faut juste se laisser glisser sur ces tranches de vie relativement banales mais pas sans relief. Aucun misérabilisme ou pathos. Et la grande qualité de ce roman à mon avis, c'est qu'il se dégage une formidable énergie toute positive.
Aucun effet de style un peu douteux que je crains chez les nouveaux auteurs ( Du genre Aline Dieudonné ) . C'est sincère, vrai et direct. Et même si je ne suis probablement la lectrice idéale pour ce type de roman, je trouve qu'il mérite son prix.
Littérairement parlant, il reste de facture classique. Et je me suis un peu ennuyée . Mais au moins Nicolas Mathieu a su éviter les écueils du jeune romancier qui cherche maladroitement à affirmer sa griffe.



Et me voila donc  partie en compagnie de ces quelques jeunes gens, dont Nicolas Mathieu propose de suivre le passage  de l’adolescence à l’âge adulte.
On est dans une vallée lorraine dévastée par le chômage, où les parents depuis longtemps ont appris que le travail abrutit, que le chômage ne paye pas, et que l’alcool fini de vous inscrire dans une précarité et une uniformité qui flirtent avec le désespoir. On est dans les classes moyennes, cette vaste catégorie qui va du pavillonnaire à la banlieue, du rural à l’urbain, du carrément pauvre au pas si mal à l’aise.

A quatorze ans, le lycée, les sorties, les fumettes au bord du lac, tout ceci donne l’illusion qu’on va pouvoir s’en sortir, que le cloisonnement social c’était pour les générations d’avant, et que l’espoir est permis.
Les six années sur lesquelles se déroule le roman, de 1992 à 1998, vont bien vite montrer que non, et que, même si des événements comme une fête du 14 juillet ou une finale de foot arrivent à illusionner en créant un semblant de communauté, chacun reste dans sa case.

Cela est plus qu’honnêtement raconté, il y a en effet, églantine l’a dit,  une impression de grande justesse dans la description de ces milieux, qui n’intéressent pas si souvent la littérature, et dont est  originaire  l’auteur. C’est même tellement « bien vu», que je me suis en permanence demandé si on n’était  pas plutôt carrément dans le convenu et  le cliché, qui se refuserait d’autoriser ses personnages à sortir du stéréotype. Je dois dire que j’ai eu beaucoup de mal au début, j’ai bien mis la moitié du roman à commencer à m’intéresser à ces jeunes  garçons et ces jeunes filles qui ne pensent qu’aux culs, aux seins et au shit (bon, mais ça, c’est moi).

S ‘ancrant dans cette réalité sociale et générationnelle, Nicolas Mathieu change d’écriture selon ses personnages. Il utilise quand il parle des jeunes gens un style « jeune» non seulement dans ses dialogues insipides (genre
- Putain…
- Ouais…
- Qu’est-ce qu’on fait ?
- Je sais pas.,

moins drôle à la dixième fois), mais aussi dans le corps du texte, avec ses tournures, ses formules, ses mots propres. L’idée est assez bonne, mais très vite agaçante à lire pour moi, et par ailleurs le problème est qu’à mon avis ce n’est pas du tout un parler-jeunes, dans la mesure où j’ai tout compris et n’ai absolument pas découvert un seul mot méconnu. Donc une volonté de coller à ses personnages, peut-être d’attirer un certain public de lecteurs, mais avec des pincettes, sans oser donner à fond.

Quand il écrit « normalement » (c’est à dire comme les vieux)  il écrit plutôt bien, avec parfois des formules bien trouvées, et même un désir manifeste de décalage, qui, pourtant, va parfois jusqu’au n’importe quoi (comme : un marocain presque rouge qui vous donnait envie de tremper des cookies dans du lait chaud en regardant des films de Meg Ryan., et notamment aussi dans l’usage itératif de l’adjectif « sexuel » pour de choses qui ne le sont pas).

On a parlé de grand roman social. Je dirais plutôt  sociologique, par des analyses récapitulatives qui interviennent par moment dans le cours du texte, plutôt bien troussées, plutôt pertinentes, quoique, comme je l’ai dit, elles ne dépeignent qu’une certaine part  de cette jeunesse en croyant parler d’un tout. Mais cet aspect sociologique, dans toute son acuité, se développe au détriment du psychologique, ces jeunes gens agissent, mais au final, on ne sait absolument pas qui ils sont, ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent profondément en dehors de l’image qu’en donnerait n’importe quel  magazine se penchant complaisamment sur « les jeunes, aujourd’hui « 

Je n’ai pas eu ce ressenti d’églantine d’énergie positive, j’ai surtout vu un enfermement  dans la précarité, une résignation de ces personnes méprisées à qui on offre du pain sans brioche  et des jeux. J’ai trouvé ça d’une tristesse. Mais, je le sais, la vie est triste.

Au total, cela donne quoi ? Pas franchement une pleine réussite, mais un roman qui se lit, qui n’est pas sans qualités, qui développe une réalité d’aujourd’hui même s’il y met une certaine facilité. Il m’amène à proposer une nouvelle définition du Goncourt : un roman à mettre sous le sapin de quelqu’un qui lit peu, qui aura ainsi le plaisir d’y voir une certaine considération (pas comme si on lui infligeait le Nothomb-nouveau), mais sans trop de dépaysement. Il y trouvera un rythme, une intrigue.  Son intérêt sera aiguillonné par quelques scènes de sexe adolescent, il aimera se voir expliquer un monde peut-être un peu simple, mais sensible, et ces histoires férocement ancrées dans le quotidien feront qu’il ne lâchera pas.
RIP, Jules et Edmond.


mots-clés : #initiatique #jeunesse #social
par topocl
le Lun 21 Jan - 20:17
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Nicolas Mathieu
Réponses: 16
Vues: 386

Siri Hustvedt

Les yeux bandés

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Cvt_le11

J’allais commencer en disant que l’atmosphère était très austérienne, et puis je me suis reprise, face à cette expression sexiste, j’ai décidé que l’atmosphère était plutôt hustvedto-austérienne. (Cependant, mon premier choix était peut-être acceptable si l’on considère qu’il s’agit ici du premier roman de Siri Hustvedt, et que Paul Auster écrivait déjà depuis 10 ans, et avait déjà publié sa fameuse tragédie trilogie new-yorkaise).

Quoi qu’il en soit, il s’agit du récit de deux années new-yorkaises d’une jeune étudiante fauchée, Iris (chercher l’anagramme) luttant pour sa survie dans un New York où la canicule froisse et humidifie les draps, voguant, déambulant de la bibliothèque universitaire à des bouches sordides. Elle fréquente des hommes étrangement exigeants, secrets à en être mystérieux. Elle est dans une perpétuelle quête d’identité, avec une riche expression psychosomatique, toujours à la limite de la folie, en quête d’une sorte de salut entre le bien et le mal. Le livre est un grand jeu avec la vérité, à travers l’usage des noms, des pseudonyme, des objets, de l'art et des images. Le travestissement et la fascination impactent les comportements, les pervertissent, modifient les émotions.

Il en ressort une atmosphère tout à la fois riche et désincarnée, où s’infiltre le désarroi du non-sens, alors que, certainement, dans la tête de l’autrice, tout a un sens. Trouver celui-ci n’est pas forcément le but, mais savoir qu’il est là donne une tonalité particulière à ce récit, dont la sensibilité à fleur de peau cache (ou prétend cacher), un certain intellectualisme quasi mondain : brilalnt et vain tout à la fois.

La forme globale du roman était certainement un coup d’audace pour une primo-romancière : quatre chapitres, les trois premiers comme des nouvelles décrivant côte à côte trois épisodes de cette errance initiatique, alors que le dernier décrit une période plus longue, dans laquelle s’imbriquent les premiers, sans qu’il soit pour autant complètement repris. J’ai eu l’impression que le côté astuce de ce montage, pour intelligent qu’il soit, faisait perdre une certaine force à la narration globale.

Coup d’essai, mais pas encore de coup de maître, mais coup séduisant, et déroutant, dans l’univers déjà totalement structuré de cette autrice pénétrante, où il est surprenant que les femmes n’aient droit qu’à des portraits bizarrement insignifiants.



mots-clés : #identite #initiatique #jeunesse #lieu
par topocl
le Lun 7 Jan - 10:03
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Siri Hustvedt
Réponses: 72
Vues: 3104

Kate Tempest

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 97827410

Ecoute la ville tomber

Kate Tempest évoque dans ce roman la fuite en avant d'une jeunesse plongée dans une solitude urbaine à Londres...confrontée aux doutes, à l'échec et à une absence apparente de promesses, de perspectives. Le contexte peut sembler familier voire prévisible, mais l'écriture se révèle avant tout dans sa tonalité expressive et poétique, symbole d'une révolte intérieure et d'une recherche intime.

Le fait que Kate Tempest soit également musicienne et rappeuse renforce ainsi la singularité de ce livre parfois inégal dans ses développements, mais souvent poignant dans sa perception d'une détresse, d'une tristesse, d'une tentative d'affirmation. Les mots deviennent alors le reflet d'un mouvement, d'une parole, d'un rythme...A découvrir.


mots-clés : #intimiste #jeunesse #solitude
par Avadoro
le Lun 24 Déc - 11:49
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Kate Tempest
Réponses: 2
Vues: 263

Zadie Smith

Swing Time

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 51uzxi10

Une petite fille d'une cité londonienne, voit son enfance se dérouler sous la triple emprise de la passion de la danse, de son métissage et  de Tracey sa meilleure copine délurée. Sans doute du fait d'une certaine « sagesse interne », mais aussi grâce à sa mère militante féministe qui la pousse à étudier et gagner son autonomie, elle quitte son milieu d'origine et  devient assistante d'une star mondiale du show-biz, l'aide dans  une entreprise plus paternaliste que généreuse pour construire une école pour filles en Afrique.

Comme toujours chez Zadie Smith, elle multiplie les personnages qu'elle dépeint avec un œil aussi acerbe que tendre, et chez qui l'enfance est déterminante. Elle embrasse de nombreux thèmes (multiculturalisme, différences de classes sociales, féminisme, fatalité  sociale et émancipation par la culture,  fidélité et trahison) qu'elle brasse de façon assez virtuose.  On retrouve aussi sa vivacité, son rythme, sa capacité à dresser des portraits tout aussi piquants que prototypiques. Un peu moins d'humour que dans ses précédents livres, peut-être. Et si l'issue m'a laissée un peu sur ma faim, Swing Time reste une lecture addictive, plaisante, entre sourire et émotion, pleine de personnages attachants, qui n'ennuie pas une seconde.

Mots-clés : #amitié #contemporain #enfance #identite #initiatique #jeunesse
par topocl
le Sam 10 Nov - 10:52
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Zadie Smith
Réponses: 7
Vues: 542

Andrés Barba

Août, Octobre

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 00544110


Originale : Agosto, octubre (Espagnol, 2010)

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Dans Août, Octobre, la tension de l’adolescence de Tomas atteint son paroxysme lorsqu’il retourne, avec sa famille, dans le petit village où il a l’habitude de passer l’été. Là, les événements s’enchaînent avec une force irrépressible à la suite de sa découverte soudaine de la sexualité et de la violence, de la mort et de la transgression. Sorti du monde protégé de l’enfance, Tomas arrive à un âge où il doit faire face aux conséquences de ses actes, assumer des erreurs qu’il aura du mal à se pardonner, pour grandir.


REMARQUES :
Le texte se présente en deux parties : Souvenirs d’Août (plus longue) et puis Souvenir d’Octobre. Tomas a quatorze ans quand ils repartent comme chaque année de Madrid vers un lieu de plage : ses parents, sa sœur Anita, sa tante... Il ne peut que constater les transformations en si peu de temps, changement pas seulement du corps en devenir, mais de la perception même de ceux qui l’entourent, surtout ses parents, finalement alors pas si parfaits que ça ? Et même s’il est mal dans sa peau reste la soif d’être aimé. Et aussi : une colère, une envie qui monte. Poussé par des jeunes plus murs que lui, il se sent prêt à « s’éclater » à pleine force.Est-ce que cela peut même conduire vers un acte de violence ? Avec quelles conséquences ? Éventuellement regrettées après ?

Et est-ce qu’on pourra se « rattraper » plus tard, obtenir une sorte de pardon ?

Oui, l’auteur réussit à rendre une idée des contradictions intérieures propres à cet âge, des luttes insupportables, des « premières expériences", des face-à-face » avec des situations limites. Temporairement presque un peu en distance, je trouvais cela de plus en plus fort, justement maintenant après la lecture.


Mots-clés : #jeunesse #relationenfantparent
par tom léo
le Ven 9 Nov - 15:33
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Andrés Barba
Réponses: 2
Vues: 360

Ivan Jablonka

Ame soeur

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Proxy_60

C'est expliqué dans la post-face, il s'agit d'une œuvre de jeunesse, publiée sous pseudonyme, qui n'a eu aucun succès, et qu'un éditeur a proposé à Ivan Jablonka de ressortir sous son vrai nom, maintenant qu'on peut considérer que celui-ci  fait vendre (la post-face présente les choses de façon un peu moins pragmatique).

Une histoire de frère et sœur à l'entrée de l'âge adulte, qui ne se sont pas trop connus au-delà du fait assez commun qu'enfant le garçon faisait bouffer du gazon à la fille. Chacun de son côté, elle sage et lui rebelle, bien paumés tous les deux entre des parents sérieux et lisses.

La fille "profite" du voyage de son frère au Maroc pour mourir, et, un peu par hasard, son journal intime tombe entre les mains  de ce dernier va donner quelques clés familiales.

Le voyage au Maroc (ou retourne le jeune homme) est l'occasion d'un jeu de miroirs entre une petite banlieue d'Amiens et un bled pas loin de Rabat, qui va bien au côté sociologue de Jablonka. Mais le jeune loser puceau, la prostituée noire à laquelle il ne touche pas (mais fait lire le journal intime), ont un relent de déjà vu que n'arrivent pas à cacher la gouaille assumée et le tendre cynisme du jeune homme.

Bref une œuvre de jeunesse, avec ce que cela a de défauts, mais une certaine fraîcheur aussi; et dont on comprend pourquoi ce n'est pas elle qui a révélé Jablonka, lequel ne gagne pas forcément à ce petit retour en arrière nostalgique (ou commercial?), ayant sans doute fait le bon choix entre l'histoire et le roman.


mots-clés : #fratrie #jeunesse #mort #voyage
par topocl
le Jeu 4 Oct - 14:54
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Ivan Jablonka
Réponses: 23
Vues: 1360

Ernest Hemingway

Le soleil se lève aussi

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Le_sol10


L’histoire d’expatriés américains (journalistes, écrivains pour la plupart), profitant d’un taux de change fort avantageux pour boire et manger, à Paris puis en Espagne, pour pêcher la truite et suivre la fiesta de San Fermin à Pampelune. La pêche à la truite aura une destinée littéraire remarquable aux Etats-Unis ; la tauromachie est rendue avec un soin ethnologique, de la desencajonada (débarquement des toros) à la corrida.
« Chaque fois que les taureaux fonçaient sur les picadors, je lui disais de regarder le taureau et non le cheval, et je lui appris à observer comment le picador plaçait la pointe de sa pique, afin de lui faire comprendre, afin qu’elle se rendît bien compte, que c’était là une chose faite dans un but défini, et non un spectacle d’horreurs injustifiées. »

Ces pérégrinations touristiques sont narrées sur un ton banal, distancé, prosaïque (journalistique ?) par Jake Barnes, un ancien combattant de la Première Guerre mondiale où il fut blessé, ce qui le rendit impuissant ; la guerre, c’était (aussi) le bon temps, et les jeunes vétérans de la "génération perdue” font la fête à Paris. (Je vais lire prochainement Paris est une fête ‒ récit peut-être encore plus autobiographique ?)
C’est Brett (Lady Ashley) qui a soigné Jack, et ils sont épris l’un de l’autre, sans espoir de couple, ne serait-ce que parce qu’elle passe d’une aventure à l’autre, même si elle se « sent garce ». Ils font partie d’une bande de copains ‒ tous les protagonistes sont alcooliques, sauf peut-être Robert Cohn, juif complexé qui fut aussi amant de Brett, et la suit partout dans l’espoir vain de la reconquérir, ce qui le rend insupportable au reste du groupe.
Voici un extrait qui m’a paru significatif du ton de ce roman :
« Le taureau qui avait tué Vicente Girones s’appelait Bocanegra. Il portait le no 118 de la ganadería de Sanchez Taberno. Ce fut le troisième taureau que tua Pedro Romero dans l'après-midi. On lui coupa l'oreille aux acclamations de la multitude et on la donna à Pedro Romero qui, à son tour, la donna à Brett qui l’enveloppa dans un de ses mouchoirs et laissa oreille et mouchoir, ainsi que de nombreux mégots de Muratti, tout au fond du tiroir de la table de nuit, près de son lit, à l’hôtel Montoya, Pampelune. »


« C’est drôle, dit Brett, comme on devient indifférent au sang. »


Mots-clés : #amitié #amour #jeunesse
par Tristram
le Dim 30 Sep - 15:17
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Ernest Hemingway
Réponses: 30
Vues: 1431

Jim Harrison

Un bon jour pour mourir

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Un_bon10

Le narrateur, un jeune paumé alcoolo (mais cultivé) rencontre Tim, un jeune rescapé du Vietnam, quant à lui peut-être un peu plus porté sur les "pilules" ; il évoque un barrage qui serait en construction sur le Grand Canyon, et ils décident d’aller le faire exploser. C'est donc un road movie de Key-West (Floride) à Missoula (Montana), en passant prendre au passage la belle et sage Sylvia, qui aime Tim. Ressentant une attirance de plus en plus vive pour cette dernière, le narrateur se demande aussi entre deux excès pourquoi il s’est laissé entraîner dans cette aventure, lui qui est passionné de pêche.
« Je passais mon temps à observer la surface scintillante de l’eau du lagon. Je ne m’en lassais jamais. Qu’y avait-il de mieux à faire ? Boire. Voter. Tomber amoureux ? »

« En observant les autres dans la douce torpeur provoquée par le whisky, je réalisais à quel point mon attachement à la vie était faible. Je n’étais pas impliqué, même en tant que simple observateur, et encore moins en tant que pèlerin. Disons que je n’étais ni dans les tribunes pour voir le match, ni sur le terrain pour jouer. J’étais plutôt dans les sous-sols, observant avec indifférence la structure de base tout entière. »

La situation de la confiante Sylvia (elle-même issue d’une famille rurale fondamentaliste) est pathétique, ainsi placée entre ces deux énergumènes en piteux état :
« Sylvia avait raison, et Tim et moi nous avions tort. Peut-être. Ou du moins, elle faisait partie du groupe de gens étonnamment normaux, qui sont d’ailleurs une surprenante majorité. Nous étions comme des chèvres, en quête d’alcool, de drogue, de dynamite et de promiscuité sporadique, tandis qu’elle était une sorte de déesse au grand cœur, douce, vertueuse, tendre, gentille et fidèle. Cela devait être la culpabilité qui va généralement de pair avec ce genre de déprime. Et puis elle avait l’esprit simple. »

C’est une nouvelle Lost Generation que Big Jim inaugure en se penchant sur la jeunesse égarée d’une autre époque marquée par la guerre, mais aussi les drogues, la culture pop et l’héritage protestant :
« La chanson préférée de Tim était apparemment Get It While You Can de Janis Joplin, que je commençais à redouter. Le désespoir profond que cet air instillait semblait inégalé dans la musique moderne. Des millions de gens écoutent ces chansons, et à moins qu’ils ne soient des débiles profonds, leur humeur en est certainement affectée. »

« D’une certaine manière, j’étais sûr que les gens qui vivaient dans des villes, les Français et les Italiens, étaient moins culpabilisés que nous autres, qui avions grandi dans les marais calvinistes. »

« Tout calviniste continue à faire valoir cette simple allégation : "Dieu l’a voulu ainsi", s’il a encore la foi, ou alors : "Au moins, je suis honnête", quand il ne l’a plus. »

Dans son second roman, Jim Harrison laisse déjà percer sa grande sensibilité à la cuisine :
« Dans les dernières semaines de la grossesse de ma femme, c’était moi qui faisais toutes les courses et je dois dire que les supermarchés surpassent en horreur les stations-service. Rien ne me semblait bon à manger. J’errais dans les allées en pleurant presque, tellement je voulais trouver quelque chose de bon. Cela rendait les employés nerveux – il y avait même quelques réflexions, du genre "Bizarre ce type", "Le Chapelier Fou va faire ses courses", mais cela n’avait rien de drôle. »

Les considérations sur la pêche, les Amérindiens et l’environnement interviennent assez tard dans le livre :
« Et les Nez Percés, qui s’étaient battus sur le sol même où je me tenais, avaient un proverbe : à l’approche de la guerre, ils disaient : "Courage ! C’est un bon jour pour mourir", tout comme les Sioux Miniconjou auraient dit : "Courage ! La terre est la seule chose qui dure." C’est fantastique d’être capable de dire des choses pareilles, et de les penser. »

« C’était dur de penser constamment à l’obligation de trouver un endroit relativement préservé. Pourtant, on pouvait atteindre une zone incroyablement protégée de la côte de l’Équateur et constater que malgré l’étendue infinie du Pacifique, le makaire noir avait pratiquement disparu, après avoir fait les délices des marins japonais au long cours qui le dégustaient en saucisses.
J’étais certainement né trop tard pour en avoir jamais goûté et je savais à quel point il était idiot de faire sauter un seul barrage. Ou cinquante, ou même cent. Mais j’étais persuadé que cela me ferait du bien, et même si ce raisonnement était primitif et stupide, il fallait qu’il en soit ainsi. »

Le réel thème de ce bref roman, dont le narrateur se révèle assez suicidaire et romantique, se trouve bien récapitulé dans la phrase de Rilke placée en exergue :
« Chaque tournant torpide de ce monde engendre des enfants déshérités auxquels rien de ce qui a été, ni de ce qui sera, n’appartient. »

Paru en 1973, il fait penser à Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey (édité en 1975), où de jeunes révoltés envisagent également le sabotage "écologique" d’un barrage.
« Quelqu'un a dit, je crois que c’était un poète russe, que nous n'étions sur cette terre que les ombres de notre imagination. »



mots-clés : #jeunesse #nature #violence
par Tristram
le Lun 10 Sep - 14:58
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Jim Harrison
Réponses: 45
Vues: 2653

Maylis de Kerangal

Un monde à portée de main

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Maylis10

Maylis de Kerangal  nous offre un morceau de vie, un roman de formation, en la personne de Laura, jeune fille/femme qui avance d'un pas décidé,  la passion en bandoulière, « l'émerveillement qui lui tient lieu de méthode". Elle est douce, Laura, qui prend cet envol déterminé avec "cette vivacité vacharde qui est le défouloir de la tendresse.

Elle met le pied à l' étrier avec une formation intensive, dans une école de Bruxelles pour devenir « peintre en décor ». Ce rite de passage phagocytant, dont elle ressort éberluée, transformée, la fait intégrer la bande "[d]es copiste, [d]es braqueurs de réel, [d]es trafiquants de fiction", lui ouvre la porte d'une existence nomade, sans attache autre que le plaisir de donner sens à ses coups de pinceau. Entre les peintres anonymes de Lascaux et les dessinateurs assassinés à Charlie Hebdo, maillon fasciné et respectueux, elle découvre  que l'art la place tout à la fois en observatrice et exécutrice, mais la dresse aussi au centre du monde. Que l'art est réalité et fiction mêlées.

L'auteur explore, comme elle aime -et excelle - à le faire, un monde de  professionnalisme et de technicité, auquel elle  insuffle un lyrisme emporté, un bouillonnement d'émotions et de sensations, auquel elle donne sens et identité. Il y a une certain exaltation à apprendre ce métier à travers la passion de Laura - partagée par l'auteur  - , à en connaître les exaltations et les éreintements, l'humilité et la grandeur.

Derrière Laura, on devine l'écrivaine qui se dévoile, dans ce besoin compulsif du détail, la consultation compulsive des encyclopédies, à la recherche de l'histoire qui se cache derrière, dans la digression qui étaie, et qui, même parfaitement inutile (surtout parfaitement inutile?), nourrit la connaissance, enrichit le récit (et par là son auteur).

Cette connaissance exhaustive du sujet passe par l'amour de la langue, du mot juste, précis, technique : elle s'approprie le vocabulaire spécifique du métier, les mots pour le plaisir des mots, enfile les perles des mots rares  du savoir-faire pour construire ses longues phrases, ses énumérations emportées, les dérouler comme des vagues impétueuses.

Ils ont appris à glacer, à chiqueter, à blaireauter, à pocher, à éclaircir, a créer un petit moiré au putois ou un œillet sur glacis avec le manche du pinceau, à dessiner des veines courtes, à moucheter, à manier le couteau à palette, le deux-mèches, le deux-mèches à  marbrer et le pinceau à pitchpin, le grand et le petit spalter, le trémard, la queue de morue, le drap de billard et la toile à chiffonner ; ils ont appris à reconnaître la terre de Cassel et la craie Conté noire, le brun Van Dyck, les jaunes de cadmium clair ou orange ; ils ont peint ces mêmes angles de plafond Renaissance avec putti potelés, ces mêmes drapés de soie framboise écrasée plongeant depuis les corniches de baldaquins  Régence, ces mêmes colonnes de Carrare, ces mêmes frises de mosaïque romaine, ces mêmes Néfertiti de granit, et cet apprentissage les a modifiés ensemble, a bougé leur langage, marqué leur corps, nourri leur imaginaire, remué leur mémoire.


Un petit coup de mou dans le deuxième tiers, Maylis de Kerangal  se laisse emporter par la grandeur décadente des studios  de Cincinnati, sans doute un ou deux chapitres en trop. Si on regarde cependant avec plaisir de voir Laura participer à la réalisation des décors de Habemus Papam de Nanni Moretti, la subtile alchimie du grand art laisse pour quelque pages  la place à la technique comme un procédé qui déborde son auteur, petite longueur se dit-on malgré l'intérêt du sujet. Et puis cela repart, ce n'était qu'une accalmie, la houle langagière et émotionnelle nous reprend.



Mots-clés : #amitié #creationartistique #initiatique #jeunesse #mondedutravail #peinture
par topocl
le Jeu 23 Aoû - 12:53
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Maylis de Kerangal
Réponses: 93
Vues: 4025

Sélim Smaoui

Faites place . Novices en lutte

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Proxy_47

Sélim Smaoui a participé aux occupations de place  Plaça Catalunya (Barcelone) en 2011 et Place de la République au printemps 2016  (Nuit Debout). A Nuit Debout se sont retrouvés des militants, des intellectuels, des passants, des sympathisants, des gens qui savaient pourquoi ils étaient là et d'autres qui ne savaient pas trop, puis, souvent, on su peu à peu.  Sélim Smaoui répond aux critiques du "sens commun" qui a dénigré, s’est interrogé sur "l'utilité" de évènement, son manque de résultats, et a ainsi pu parler d'échec.

Mais pour cela, il faut déplacer le regard et se tenir loin des dithyrambes enchantés qui y voient la promesse d'un bouleversement du paysage politique, comme des verdicts cyniques qui prétendent que rien ne s'est passé. Il convient, au contraire, d'examiner concrètement de quoi sont faites ces expériences, afin d'en apprécier l'intérêt politique.


Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Nuit-d10

Pour Sélim Smaoui, si cette expérience n' a pas mené de résultats directement tangibles (et notamment rien n'a empêché la loi Travail qui était l'étincelle qui avait mis le feu aux poudres), elle a par contre été  incroyablement productive, creuset d'opinion,  lieu d'échange , d'ouverture et de formation, un passage initiatique  pour de nombreux novices qui sont passés de leur quotidien anordir à une prise de conscience, à la formulation de celle-ci, sont passés du discours dans l'action voire dans la lutte. Les répercussions sont là dans ce travail réellement humain et  politique.

Sélim Smaoui parle en scientifique, dans une démarche d'"ethnographie politique", à partir du corpus de témoignages recueillis auprès des participants de tous bords, mais aussi avec ses tripes propres de participant (il dit "nous"). Il raconte cette expérience "aussi foisonnante qu'inédite", "mouvement polycentrique", "chantier permanent". Il montre comment pour ces "novices", ont pu identifier une force commune dans une "sortie de la solitude" et par là une libération de la culpabilité; "Le vécu ordinaire se politise" en un "apprentissage de la transgression". "D'expériences en coups de matraques", "l'évènement est transformateur", dans une refonte des conceptions du pensable et du possible".


mots-clés : #insurrection #jeunesse #politique
par topocl
le Lun 13 Aoû - 10:18
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: Sélim Smaoui
Réponses: 3
Vues: 288

J. D. Salinger

L'attrape coeur

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Tryrtd10

Alors soit j'étais passé à côté de cet ouvrage soit je ne me souviens pas de la première lecture.
Considéré comme un classique de l'adolescence, du passage de l'insouciance à la réalité de l'adulte en devenir, j'y ai davantage vu l'histoire d'un garçon tourmenté par le deuil, atteint d'une mélancolie ontologique et d'un intellect en constant décalage faisant de lui un être marginal. Un récit poignant ne laissant pas de place à un relativisme de la souffrance ni à la volonté de passer outre. Le contenu n'a pas pris une ride, et le propos développé est plus actuel que jamais.
Le style est classique, l'argot date un peu mais cela rend l'histoire plus sympathique, transmettant une sorte de désuétude qui rassure un peu. C'est le livre de la vie d'un adolescent mais c'est aussi l'oeuvre d'une vie de son auteur qui ne se remît jamais vraiment de l'avoir publié.
Une belle histoire mais je ne sais s'il mérite le statut qu'il possède, la force réside dans la construction du personnage mais est ce suffisant. Intéressant mais je ne le qualifie pas d'incontournable.

mots-clés : #initiatique #jeunesse
par Hanta
le Sam 11 Aoû - 20:05
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: J. D. Salinger
Réponses: 7
Vues: 284

Sylvain Pattieu

Des impatientes

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Cvt_de10

C'est un roman social très actuel, quelque chose qui aurait à voir avec les frères Dardenne,  mais moins plombé, avec une charge de bienveillance et d'espoir.

Alima, la fille sage, et Bintou, la bombe pleine de rage, deux jeunes noires, sont dans une même terminale de banlieue et bien sûr, malgré la fatalité sociale, on leur prévoit des destins bien différents. Par un de ces épisodes du hasard (mais un hasard tellement dicté par la condamnation anticipée liée au milieu social) qui font envie de rembobiner le film et de repartir tant cela était stupide, elles se retrouvent en quelques semaines des femmes actives, au travail, puis en joyeuse grève. C'est juste quelques mois  de la vie de ces jeunes filles aux horizons fermés, mais pas totalement, et pour lesquelles des portes se ferment brutalement, quel dommage, quelles bêtises, mais d'autres ne s'ouvrent-t'elles pas, de ce fait?

C'est une façon d'y croire, que tout reste possible, malgré tout.
Mais sans niaiserie et optimisme béat pour autant, dans une description parallèle de la vie et des sentiments de ces jeunes fille, mais aussi plus générale des milieux où elles évoluent, le lycée par  un prof convaincu mais dépressif, la boite par un vigile ex-clandestin, un perdant-gagnant romantique.

Il y a là une belle acuité, une attention réelle à l'individu, un regard clairvoyant , lucide, mais qui ne renonce pas à rêver au possible. C'est assez touchant.


mots-clés : #contemporain #education #jeunesse #mondedutravail #social
par topocl
le Dim 29 Juil - 15:00
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Sylvain Pattieu
Réponses: 38
Vues: 1288

Isabelle Monnin

Mistral perdu ou les événements

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Proxy_10

Isabelle Monnin enfant, adolescente, adulte. Des chapitres.

Vu comme ça, ça fait penser à des récits déjà 100 fois lus sur les années soixante dix, la cour d'école terrorisante, les premiers baisers, les premières boums, le départ pour les études... Et au début j'ai vraiment eu peur de ça. Mais l'approche si touchante d'Isabelle Monnin s'est vite précisée, et c'est devenu un texte personnel arrachant,  avec ses deux versants intime et universel.

Isabelle Monnin décrit la bulle qu'elles ont formée avec sa sœur, et,  scandé par ce "Nous sommes deux" récurrent, qui résume une évidence, il y a   là quelque chose de quasi magique. De très ordinaire aussi, car toutes les enfances se ressemblent. Tout cela se joue sur un fond de Mistral gagnant (et oui, comme Isabelle Monnin, Renaud a sans doute été pour moi tout à la fois l'expression de ma première rébellion , comme de ma première appartenance.), dans cette petite bourgeoisie provinciale de gauche, sûre de ses idées généreuses et de son bonheur, gagné à la génération précédente sur les barricades. Tous les espoirs sont permis et cette sororité en est le carrosse.

Nous sommes deux, nous sommes des enfants et le monde est facile.


Mais assez vite, implicitement, sans qu'un mot soit dit, on sent la fracture qui rôde. On sait que cette jeune sœur rieuse et pas insouciante, un moment, ne sera plus  là.

Et oui, à 26 ans, cette sœur meurt, dans un chapitre d'une brièveté déroutante, car des pourquois et des comments, dans ces cas-là, il n'y en a pas. Il faut vivre avec cela, c'est impossible mais on n'a pas le choix. Plus rien n'est partagé. Et en plus, rien ne vient comme on l'avait prévu : le monde aussi la lâche en route.

Dans l'intime, « notre troisième fils, un grand prématuré, meurt." Dans la sphère publique, la belle conscience de gauche s'effrite, la gauche n'est plus, la haine surprend de tous côtés, empaquette ignominieusement le quotidien,  D'événement en événement, le monde jadis prometteur est en faillite. Le collectif n'est même plus là pour panser les plaies intérieurs. Est-ce la fin de l' histoire ? Même Renaud, vieillli, ventripotent , on n'y croit plus (il n'y croit sans doute plus beaucoup lui non plus). Que faire d'autre dans cette douleur transfixiante, que laisser ses enfants, joyeux, jouer parmi les tombes ?

Quelque part elle explique qu'elle est  une maison, les briques sont les événements familiaux, le ciment les événements publics. Elle s'y sentait bien. Et maintenant, on la voit faire tout ce qu'elle peut pour que la maison ne devienne pas une ruine.

C'est terriblement beau, l'écriture d'Isabelle Monnin est d'une poésie trouble, battante, inventive. Elle empaquette cette histoire tellement intime, tellement commune pour en faire un texte douloureux, fragile, un cuisant constat d'échec commun.



mots-clés : #autobiographie #enfance #fratrie #intimiste #jeunesse #mort #viequotidienne
par topocl
le Sam 26 Mai - 10:52
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Isabelle Monnin
Réponses: 6
Vues: 405

Brit Bennett

Le cœur battant de nos mères
Titre original : The Mothers

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 Coeur_10

C'est un roman du passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec cette tonalité particulière que cela se passe en Californie, dans une communauté religieuse noire conservatrice, où les "mères", les vieilles femmes, surveillent, jugent, palabrent et racontent l'histoire. Le poids de la communauté, ses exigences comme ses hypocrisies, est énorme sur les individus et   leur formation, que ce soit par la soumission ou la rébellion.

Le fil directeur est la filiation, le rôle des mères, indispensables mais défaillantes, l'amour qu'on leur voue même pour celles  que l'on hait. L'une se suicide sans laisser de raison, elle a eu sa fille Nadia très jeune et celle-ci se demande si sa mère n'aurait pas eu une meilleure vie sans elle, et aurait donc survécu. L'autre n'est apte ni à proposer une vie stable à sa fille Aubrey, ni à la protéger des abus sexuels qui se passent sous son toit. Nadia et Aubrey sont deux amies de coeur, l'opposée l'une de l'autre unies/séparées sans le savoir par leur amour commun, mais si différent, pour Luke, le fils du pasteur.

Nadia fait le choix d'elle-même, se référant sans doute à sa mère, et quand elle est enceinte à 17 ans décide d'avorter, poids qu'elle va traîner comme un boulet malgré l'envol qu'elle prend, quittant sa vie tranquille, son père désespéré, pour devenir une avocate new-yorkaise brillante aux mœurs libérées.  Aubrey, au contraire fait le choix de "la sagesse", la religion vécue, le couple, le mariage, la fidélité, l'enfantement, toutes chose qui ne sont pas forcément faciles non plus.

Plus que l'opposition entre ces eux filles, très réussie mais assez classique,  j'ai aimé le contraste entre Nadia et Luke, qui jouent des rôles inversés de ce qu'il est habituel de distribuer aux hommes et aux femmes. Nadia choisit sa carrière son épanouissement par le mouvement et un certain égoïsme, l'aventure en quelque sorte . Luke au contraire fait le choix des concessions pour la stabilité, l'amour, la filiation. C'est la femme qui est "forte" et l'homme qui est doux.

Bon, au total, je ne vous cache pas qu'il n'y a pas de bon choix, et si j'ai longtemps eu peur que le livre ne soit une apologie de la raison et du renoncement au détriment de l’égoïsme et de l'individualité, il n'en est rien. Chacun souffre à sa manière. Ces trois jeunes ont grandi seuls et trop vite, leur chemin est plein d’embûches, mais que faire d'autre qu'avancer, faire des choix et - si possible - les assumer? Il s'agit de personnages ordinaires, pris dans les tourments d' un destin déjà souvent croisé dans la littérature, mais  l’œil de Britt Bennett, la vivacité de son récit, la touchante exploration des contradictions de la tendresse nous les rend attachants. Et derrière cette histoire qui reste plaisante et sensible si elle n'est lue qu'au premier degré, se cachent de nombreuses questions existentielles fondamentales.


mots-clés : #amitié #amour #conditionfeminine #identite #jeunesse #psychologique #relationenfantparent #religion
par topocl
le Sam 19 Mai - 11:10
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Brit Bennett
Réponses: 2
Vues: 330

Paul Auster

4321

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 432110

Variations sur le destin d’Archie Ferguson, double d’Auster, qu’on suit d’autant mieux dans les États-Unis des années 50 à 70 que les quatre destinées sont exposées de façon intelligible, et clairement accessibles au long d’une lecture aisée de ces plus de mille pages.
Comme l’a bien remarqué Topocl, Auster poursuit ici l’interrogation de la part de l’accidentel et de l’inhérence dans le cours d’une vie humaine : l’existence est-elle conduite par les circonstances, que doit-elle à l’individualité propre ? Comment fait-on ses choix ? et choisit-on ?
« …] le jeune Ferguson en était arrivé à la conclusion qu’il vivait dans un univers sens dessus dessous, empli de situations interchangeables (jour = nuit, espoir = désespoir, force = faiblesse) [… »

Variantes existentielles donc, dont la mort prématurée, et l’homosexualité :
« Comme Albert le lui avait expliqué un jour, les règles de la fidélité en vigueur entre les hommes et les femmes ne s’appliquaient pas aux hommes entre eux et s’il y avait quelque avantage à être homo et hors la loi plutôt que marié et respectueux des règles, c’était cette liberté de s’envoyer en l’air à son gré avec qui on voulait et chaque fois qu’on en avait envie, du moment qu’on ne blessait pas les sentiments de son numéro un. Mais qu’est-ce que ça voulait dire exactement ? »

C’est aussi et surtout un retour sur l’Histoire récente et les questions qu’elle pose : mouvement des droits civiques (contre le racisme), Viêtnam, et les interrogations plus générales dans les jeunes années, comme l’existence de Dieu (mais « Nobodaddy » signifie rapidement le gouvernement, qui décide pour cette jeunesse).
« …] l’Odyssée, et l’occupation préférée des dieux c’était de se mêler des affaires des hommes. Ils ne pouvaient pas s’en empêcher, c’est pour cela qu’ils étaient nés. »

« Nixon venait de changer la loi. Le Système de sélection militaire ne se baserait plus sur l’ensemble des jeunes Américains âgés de dix-huit à vingt-six ans pour recruter ses soldats mais seulement sur certains d’entre eux, ceux qui obtiendraient les numéros les plus bas dans le nouveau tirage au sort qui devait avoir lieu de 1er décembre. Trois cent soixante-six chiffres possibles, un pour chaque jour de l’année incluant l’année bissextile, un nombre correspondant à l’anniversaire de chaque jeune citoyen des États-Unis, un tirage à l’aveugle qui déciderait si vous seriez libre ou pas, si vous deviez aller vous battre ou rester chez vous, si vous iriez en prison ou pas, la nature même de votre avenir façonnée par les mains du Général du Hasard Stupide, grand commandeur des urnes, des cercueils et de toutes les tombes nationales.
Absurde.
Le pays avait été transformé en casino et ce n’était même pas vous qui lanciez les dés. Le gouvernement allait s’en charger à votre place. »

On trouvera une impressionnante description des réactions stupéfiées à l’assassinat de JFK, trop longue pour la citer intégralement, mais avec une chute (réitérée) qui me parle :
« Un monde sans arbres. »

Printemps 1968 dans les universités, avec entr’autres un témoignage intéressant sur les médias aux ordres :
« …] comment ne pas se poser des questions quand on voyait que le journal le plus influent d’Amérique avait volontairement travesti le compte rendu des événements de Columbia [… »

La jeunesse donc dans l’American way of life, avec ses soucis hormonaux universels, et ses invariants d’abord locaux (goût des hamburgers et des sports), puis toutes ses découvertes :
« …] Ferguson toujours frustré, qui se baladait avec l’érection permanente de tous les jeunes hommes et n’en avait jamais assez [… »

« …] tout en matière de sexe était étrange. »

« Pour la première fois de sa vie il commençait à avoir un peu peur de lui-même. »

« Tu es un solide gaillard mais tu ne seras jamais assez fort ni assez gros pour devenir une sorte d’empoté, et c’est ce qu’il faut être pour jouer au football, une sorte d’empoté bien épais, un crétin qui n’aime qu’une chose, foncer dans le tas, un animal humain. »

(Je suppose donc qu’il y a une nuance avec le base-ball…)
"La" ville, c’est New York City (« densité, immensité, complexité ») :
« …] la ville resta une part essentielle de sa vie, cette chère ville de New York sale et envoûtante, la capitale des visages, la Babel horizontale des langues humaines. »

Curieux engouement pour la France (et notamment place importante de sa littérature dans les études) :
« Ce fut la première chose qui leur fit aimer la France (cette indifférence bénie pour la vie privée d’autrui) [… »

« …] tout l’éclat à la Gershwin du printemps à Paris, le Paris aux cent romances sentimentales [… »

Il y une évidente part d’autobiographie (judéité, jugement manifestement démocrate, traductions de poètes français ; Auster a publié Le Carnet rouge, alors qu’un des Ferguson rédige Le Carnet écarlate, etc.). Peut-être même un aveu :
« Il n’allait pas monter sur les barricades, mais il encouragerait ceux qui le feraient puis il retournerait dans sa chambre écrire son livre. »

« Tu ne cherches pas à réinventer le monde, Archie, tu veux le comprendre pour y trouver ta place. »

Les quatre jeunes Ferguson se cherchent, victimes des événements, avec pour toute arme l’invariant de leur moi ; les relations, les couples se nouent et se dénouent, forment des cercles de proches et subissent leur environnement, ce monde à feu et à sang.
« …] et chaque fois qu’il se trouvait en présence de quelqu’un de différent, il devenait différent lui-même. »

« Tout le monde avait toujours dit à Ferguson que la vie ressemblait à un livre, une histoire qui commence à la page 1 et qui se déroule jusqu’à la mort du héros page 204 ou 926 mais maintenant que l’avenir dont il avait rêvé changeait, sa notion du temps changeait elle aussi. Il comprit que le temps se déplaçait en avant et en arrière, et comme les histoires des livres ne pouvaient qu’aller de l’avant, la métaphore du livre ne marchait pas. Si la vie pouvait se comparer à quelque chose, elle ressemblerait plutôt à la structure d’un quotidien populaire, avec les événements importants comme une déclaration de guerre ou un meurtre dans la pègre à la une et les nouvelles moins importantes dans les pages suivantes, mais la dernière page porte elle aussi un gros titre, la meilleure histoire du jour dans le monde trivial mais captivant du sport, et les articles sportifs étaient presque toujours lus à partir de la fin en tournant les pages de gauche à droite au lieu de les tourner de droite à gauche comme il est d’usage quand on lit les articles en partant des premières pages, on avance donc à reculons [… »

« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, et même si Ferguson n’avait pas encore quinze ans, il avait déjà assez de souvenirs pour savoir que le monde qui l’entourait était façonné par celui qu’il portait en lui, tout comme l’expérience que chacun avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels, et si tous les gens étaient liés par l’espace commun qu’ils partageaient, leurs voyages à travers le temps étaient tous différents, ce qui signifiait que chacun vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres. »

Outre l’expérience du cinéma, la littérature et l’écriture tiennent une grande place. On trouve d’intéressantes (idées de) textes du Ferguson jeune écrivain mises en abîme dans le roman, des enseignements sur le travail de l’auteur :
« …] et pour la première fois dans l’expérience que Ferguson avait du monde, le passé, l’avenir et le présent ne formaient plus qu’un seul tout. Il avait écrit le livre, puis il l’avait attendu et maintenant il le tenait entre ses mains. »

Ce que l’on peut peut-être considérer comme le projet littéraire d’Auster lui-même :
« Combiner l’étrange et le familier, voilà le but auquel aspirait Ferguson, observer le monde aussi attentivement que le plus scrupuleux des réalistes mais en même temps créer une façon de voir le monde à travers une lentille légèrement déformante, car lire des livres qui ne traitaient que du familier vous apprenait des choses que vous saviez déjà, et lire des livres qui ne parlaient que de l’étrange vous apprenait des choses que vous n’aviez pas besoin de savoir, et ce que Ferguson désirait par-dessus tout c’était écrire des histoires qui feraient une place non seulement au monde visible des êtres conscients et des objets inanimés mais aussi aux vastes et mystérieuses forces invisibles cachées sous le réel. »

Et un jugement négatif du creative writing :
« …] mais Ferguson était opposé par principe à l’enseignement de l’écriture car il était convaincu que l’écriture romanesque n’était pas une matière qu’on pouvait enseigner, que tout futur écrivain devait apprendre tout seul sa manière de procéder et en plus, d’après les informations qu’on lui avait données sur la façon dont étaient gérés ces ateliers d’écriture (le terme lui faisait immanquablement penser à une pièce pleine de jeunes apprentis occupés à scier du bois et à planter des clous dans des planches), les étudiants étaient encouragés à commenter leurs travaux entre eux, ce qui lui semblait particulièrement absurde (l’aveugle guidant l’aveugle !) et pourquoi accepterait-il que son travail soit jugé par un crétin de premier cycle, son travail tellement bizarre et inclassable qu’il serait sûrement incompris et rejeté comme étant des foutaises expérimentales. »


« Oui, c’était cela, vide dans le sens où une femme se sent vide après avoir donné naissance à un enfant, mais en l’occurrence à un enfant mort-né, un enfant qui ne changerait jamais, ne grandirait pas et n’apprendrait jamais à marcher, car les livres vivaient en vous aussi longtemps que vous les écriviez mais dès qu’ils sortaient de vous, ils étaient finis et morts. »


mots-clés : #contemporain #jeunesse
par Tristram
le Jeu 10 Mai - 20:37
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Paul Auster
Réponses: 111
Vues: 5413

Drago Jancar

Et l'amour aussi a besoin de repos.

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 97827510


La guerre est là. Personne n'est ce qu'il était ni ce qu'il aurait voulu être. Le mal, crescendo.



Drago Jancar raconte Maribor , Slovénie, en 1944; la  guerre  se termine, exacerbant les passions jusqu'à la folie. Ce n'est pas une histoire de combats et de front,  mais celle d'une ville en ruine, exsangue, une ville occupée où la l'insouciance n’est plus. Finies les promenades dans le parc, finis l'amour et la poésie. Ludwig  est revenu après sa formation en Allemagne, il est  membre de la Gestapo, passionnément dévoué au culte nazi, "d'une discipline complète, inconditionnelle". Sonja, qui l'a connu alors qu'il n'était que Ludek, le supplie de libérer  son amoureux Valentin, partisan torturé dans ses geôles. Les loyautés sont flétries par la guerre, elles inscrivent le trio des personnages dans une spirale maléfique où trahison et fidélité se téléscopent  :   Sonja salie par son contact avec l'occupant, Valentin par sa libération suspecte. Les vies sont broyées, les destins sont saccagés;  la paix n'apportera aucun  apaisement, les alliances ont seulement changé, la haine est différente, l'humiliation ne laisse aucun répit, le retour est impossible.

C'est un magnifique roman, passionné et douloureux , qui vit l'intime de ces êtres ballottés, déchirés, alors qu'à la vie ils ne demandaient que la légèreté du souffle du vent sur leurs visages. Une implacable leçon d'histoire se révèle à travers l'intimité des personnages,  leurs pensées intérieures, leurs ressassements obsédants. leurs espoirs figés, les souvenirs qui émergent et prennent à la gorge. Seul le paysage , avec ses brumes cotonneuses, peut faire croire par instant qu'un répit est possible.

Drago Jancar écrit comme on frappe du tambour, dans un rythme oppressé, à la limite de l'obsessionnel. On est pris dans le ressac de cette vague qui va et revient, et  emporte le lecteur sans répit, ni espoir de repos. Il martèle que la guerre est une prison cruelle, obstinée, dégradante et que nul n'y échappe.


mots-clés : #deuxiemeguerre #historique #jeunesse
par topocl
le Mar 10 Avr - 16:17
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Drago Jancar
Réponses: 47
Vues: 1628

Mario Vargas Llosa

La ville et les chiens

Tag jeunesse sur Des Choses à lire - Page 2 La_vil10

La ville, c’est Lima, et les chiens, des cadets (élèves encadrés par l’armée) dans toute l’ignominie qu’on peut supposer en matière d’obscénité, de bizutage, d’indigences diverses. Alberto, « le Poète » (où l’on peut reconnaître une personnification autobiographique de Llosa, au moins jusqu’à un certain point), trouve sa place entre « Jaguar », le dur chef du « Cercle » et « l’Esclave », Arana, le bouc émissaire ; il louvoie entre les deux pôles, grappille un peu de monnaie en produisant de « petits romans » pornographiques. La première partie de ce roman de plus de 500 pages (divisé en deux parties sensiblement égales, avec un épilogue) décrit assez longuement l’univers violent de la jeunesse péruvienne dans la première partie du XXe ; elle réveille des souvenirs de service militaire, pour ceux qui ont expérimenté cette découverte des brimades, de la promiscuité, des confrontations sociales et racistes, ici entre serrano (pas le jambon ou le piment, mais Indien ou métis originaire de la Sierra, la cordillère des Andes) et citadin (généralement blanc), de la côte maritime. Dans la seconde partie, l’Esclave étant mort d’une balle de fusil au cours d’un exercice, l’intrigue se développe. Dans l’ombre portée par la dictature, Llosa expose le problème de la dénonciation, et la grande règle de l’armée (laver son linge sale en famille), dans une dialectique de la loyauté et de la vengeance. Seul, l’intègre lieutenant Gamboa s’attache à éclaircir l’affaire, suite à une accusation du Jaguar par le Poète (devenu proche de l’Esclave avant sa mort, non sans avoir pris sa place auprès de la jeune fille qu’il aimait).  

« ‒ Pardon mon capitaine, dit Gamboa. Aussi longtemps que je ne m’en rends pas compte, les cadets de ma compagnie peuvent faire tout ce qu’ils veulent, je suis d’accord avec vous. Mais maintenant je ne peux plus faire semblant de l’ignorer, je me sentirais complice. » (II, 4)


« Il serait plus facile de ressusciter le cadet Arana que de convaincre l’armée qu’elle a commis une erreur. […]
Vous m’entendez, rentrez au collège et faites en sorte qu’à l’avenir la mort du cadet Arana serve à quelque chose. » (épilogue)


Les chiens (cadets de première année), c’est aussi la chienne Malencouille, adoptée par le Boa (bien qu’il lui ait cassé une patte dans un moment de colère)...
Un ultime et inattendu entrecroisement de destins boucle le livre, nettement plus captivant dans sa seconde partie.

« Je [Jaguar] ne savais pas ce que c’était de vivre écrasé. » (épilogue)


La composition caractéristique du style de Llosa, fait d’allers-retours temporels, d’entrelacements simultanés de différents fils narratifs, de monologues ou conversations de chacun des personnages (autant de narrateurs), paraît moins innovante de nos jours, après avoir lu par exemple Faulkner (qui l'aurait inspiré).
Cette histoire rejoint l’universel, comme on dit, et renvoie par exemple à La punition, de Tahar Ben Jelloun, qui vient de paraître.
Ce premier roman, écrit à 23 ans à Paris, est peut-être finalement celui que je préfère de Llosa (dont je ne suis autrement pas trop "fan").


mots-clés : #discrimination #jeunesse #regimeautoritaire #social #violence
par Tristram
le Sam 17 Fév - 18:24
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Mario Vargas Llosa
Réponses: 28
Vues: 1444

Revenir en haut

Page 2 sur 3 Précédent  1, 2, 3  Suivant

Sauter vers: